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Charles Dickens

LE MAGASIN D'ANTIQUITÉS

Tome II

(1840)

Traduction A. des Essarts

Table des matières

CHAPITRE PREMIER. CHAPITRE II. CHAPITRE III. CHAPITRE IV. CHAPITRE V. CHAPITRE VI. CHAPITRE VII. CHAPITRE VIII. CHAPITRE IX. CHAPITRE X. CHAPITRE XI. CHAPITRE XII. CHAPITRE XIII. CHAPITRE XIV. CHAPITRE XV. CHAPITRE XVI. CHAPITRE XVII. CHAPITRE XVIII. CHAPITRE XIX. CHAPITRE XX. CHAPITRE XXI. CHAPITRE XXII. CHAPITRE XXIII. CHAPITRE XXIV. CHAPITRE XXV. CHAPITRE XXVI. CHAPITRE XXVII. CHAPITRE XXVIII. CHAPITRE XXIX. CHAPITRE XXX. CHAPITRE XXXI. CHAPITRE XXXII. CHAPITRE XXXIII. CHAPITRE XXXIV. CHAPITRE XXXV. CHAPITRE XXXVI.

CHAPITRE PREMIER.

Au moment où nous sommes arrivés, non-seulement nous pouvons prendre le temps de respirer pour suivre les aventures de Kit, mais encore les détails qu'elles présentent s'accordent si bien avec notre propre goût, que c'est pour nous un désir comme un devoir d'en retracer le récit.

Kit, pendant les événements qui ont rempli les quinze derniers chapitres, s'était, comme on pense, familiarisé de plus en plus avec M. et mistress Garland, M. Abel, le poney, Barbe, et peu à peu il en était venu à les considérer tous, tant les uns que les autres, comme ses amis particuliers, et Abel-Cottage comme sa propre maison.

Halte! Puisque ces lignes sont écrites, je ne les effacerai pas mais si elles donnaient à croire que Kit, dans sa nouvelle demeure où il avait trouvé bonne table et bon logis, commença à penser avec dédain à la mauvaise chère et au pauvre mobilier de son ancienne maison, elles répondraient mal à notre pensée, tranchons le mot, elles seraient injustes. Qui, mieux que Kit, se fût souvenu de ceux qu'il avait laissés dans cette maison, bien que ce ne fussent qu'une mère et deux jeunes enfants? Quel père vantard eût, dans la plénitude de son coeur, raconté plus de hauts faits de son enfant prodige, que Kit ne manquait d'en raconter chaque soir à Barbe, au sujet du petit Jacob? Et même, s'il eût été possible d'en croire les récits qu'il faisait avec tant d'emphase, y eut-il jamais une mère comme la mère de Kit, du moins au témoignage de son fils, ou bien y eut-il jamais autant d'aisance au sein même de la pauvreté, que dans la pauvreté de la famille de Kit?

Arrêtons-nous ici un instant pour faire remarquer que, si le dévouement et l'affection domestique sont toujours une chose charmante, nulle part ils n'offrent plus de charme que chez les pauvres gens, les liens terrestres qui attachent à leur famille les riches et les orgueilleux sont trop souvent de mauvais aloi; mais ceux qui attachent le pauvre à son humble foyer sont de bon métal, et portent l'estampille du ciel. L'homme qui descend de noble race aime les murailles et les terres de son héritage comme une partie de lui-même, comme des insignes de sa naissance et de son autorité; son union avec elles est l'union triomphale de l'orgueil et de la richesse. L'attachement du pauvre à la terre qu'il tient à ferme, que des étrangers ont occupée avant lui, et que d'autres occuperont peut-être demain, a des racines plus profondes et qui descendent plus avant dans un sol plus pur. Ses biens de famille sont de chair et de sang; aucun alliage d'argent ou d'or ne s'y mêle; il n'y entre pas de pierres précieuses; le pauvre n'a pas d'autre propriété que les affections de son coeur; et lorsque, mal vêtu, mal nourri, accablé de travail, il est forcé de se tenir sur un sol froid, entre des murailles nues, cet homme reçoit directement de Dieu lui-même l'amour qu'il éprouve pour sa maison, et ce lieu de souffrance devient pour lui un asile sacré.

Oh! si les hommes qui règlent le sort des nations songeaient seulement à cela; s'ils se disaient combien il a dû en coûter aux pauvres gens pour engendrer dans leur coeur cet amour du foyer, source de toutes les vertus domestiques, lorsqu'il leur faut vivre en une agglomération serrée et misérable, où toute convenance sociale disparaît, si même elle a jamais existé; s'ils détournaient leurs regards des vastes rues et des grandes maisons pour les porter sur les habitations délabrées, dans les ruelles écartées où la pauvreté seule peut passer; bien des toits humbles diraient mieux la vérité au ciel que ne peut le faire le plus haut clocher qui, les raillant par le contraste, s'élève du sein de la turpitude, du crime et de l'angoisse. Cette vérité, des voix sourdes et étouffées la prêchent chaque jour, et l'ont proclamée depuis bien des années, aux workhouses, à l'hôpital, dans les prisons. Ce n'est pas un sujet de médiocre importance, ce n'est pas simplement la clameur des classes laborieuses, ce n'est pas pour le peuple une pure question de santé et de bien-être qui puisse être livrée aux sifflets dans les soirées parlementaires. L'amour du pays naît de l'amour du foyer; et quels sont, dans les temps de crise, les plus vrais patriotes, de ceux qui vénèrent le sol natal, eux-mêmes propriétaires de ses bois, de ses eaux, de ses terres, de tout ce qu'il produit, ou de ceux qui chérissent leur pays sans pouvoir se vanter de posséder un pouce de terrain sur toute sa vaste étendue?

Kit ne s'occupait guère de ces questions: il ne voyait qu'une chose, c'est que son ancienne maison était pauvre, et la nouvelle bien différente; et cependant, il reportait constamment ses regards en arrière avec une reconnaissance pénétrée, avec l'inquiétude de l'affection, et souvent il dictait de grandes lettres pour sa mère et y plaçait un schelling, ou dix-huit pence, ou d'autres petites douceurs qu'il devait à la libéralité de M. Abel. Parfois, lorsqu'il venait dans le voisinage, il avait la faculté d'entrer vite chez sa mère. Quelle joie, quel orgueil ressentait mistress Nubbles! avec quel tapage le petit Jacob et le poupon exprimaient leur satisfaction! Jusqu'aux habitants du square, qui venaient féliciter cordialement la famille de Kit, écoutant avec admiration les récits du jeune homme sur Abel- Cottage, dont ils ne se lassaient pas d'entendre vanter les merveilles et la magnificence.

Bien que Kit jouît d'une haute faveur auprès de la vieille dame, de M. Garland, d'Abel et de Barbe, il est certain qu'aucun membre de la famille ne lui témoignait plus de sympathie que l'opiniâtre poney; celui-ci, le plus obstiné, le plus volontaire peut-être de tous les poneys du monde, était entre les mains de Kit le plus doux et le plus facile de tous les animaux. Il est vrai qu'à proportion qu'il devenait plus docile vis-à-vis de Kit, il devenait de plus en plus difficile à gouverner pour toute autre personne, comme s'il avait résolu de maintenir Kit dans la famille à tous risques et hasards. Il est vrai que, même sous la direction de son favori, il se livrait parfois à une grande variété de boutades et de cabrioles, à l'extrême déplaisir des nerfs de la vieille dame; mais comme Kit représentait toujours que c'était chez le poney une simple marque d'enjouement, ou une manière de montrer son zèle envers ses maîtres, mistress Garland finit par adopter cette opinion; bien plus, par s'y attacher tellement, que si, dans un de ses accès d'humeur folle, le poney avait renversé la voiture, elle eût juré qu'il ne l'avait fait que dans les meilleures intentions du monde.

En peu de temps, Kit avait donc acquis une habileté parfaite dans la direction de l'écurie; mais il ne tarda pas non plus à devenir un jardinier passable, un valet de chambre soigneux dans la maison, et un serviteur indispensable pour M. Abel qui, chaque jour, lui donnait de nouvelles preuves de confiance et d'estime. M. Witherden, le notaire, le voyait d'un bon oeil; M. Chukster lui-même daignait quelquefois condescendre à lui accorder un léger signe de tête, ou à l'honorer de cette marque particulière d'attention qu'on appelle «lancer un clin d'oeil,» ou à le favoriser de quelqu'un de ces saluts qui prétendent à l'air affable, sans perdre l'air protecteur.

Un matin, Kit conduisit M. Abel à l'étude du notaire, comme cela lui arrivait souvent; et, l'ayant laissé devant la maison, il allait se rendre à une remise de location située près de là, quand M. Chukster sortit de l'étude et cria: «Whoa-a-a-a-a-a!» appuyant longtemps sur cette finale, afin de jeter la terreur dans le coeur du poney, et de mieux établir la supériorité de l'homme sur les animaux, ses très-humbles serviteurs.

«Montez, Snob, dit très-haut M. Chukster s'adressant à Kit.
Vous êtes attendu là dedans.

— M. Abel aurait-il oublié quelque chose? dit Kit, qui s'empressa de mettre pied à terre.

— Pas de question, jeune Snob; mais entrez et voyez. Whoa-a-a! voulez-vous bien rester tranquille!… Si ce poney était à moi, comme je vous le corrigerais!

— Soyez très-doux pour lui, s'il vous plaît, dit Kit, ou bien il vous jouera quelque tour. Vous feriez mieux de ne pas continuer à lui tirer les oreilles. Je sais qu'il n'aime pas ça.»

M. Chukster ne daigna répondre à ce conseil qu'en lançant à Kit avec un air superbe et méprisant les mots de «jeune drôle,» et en lui enjoignant de détaler et de revenir le plus tôt possible. Le «jeune drôle» obéit. M. Chukster mit les mains dans ses poches, et affecta de n'avoir pas l'air de prendre garde au poney, et de se trouver là seulement par hasard.

Kit frotta ses souliers avec beaucoup de soin, car il n'avait pas perdu encore son respect primitif pour les liasses de papiers et les cartons, et il frappa à la porte de l'étude que le notaire en personne s'empressa d'ouvrir.

«Ah! très-bien!… Entrez, Christophe, dit M. Witherden.

— C'est là ce jeune homme? demanda un gentleman figé, mais encore robuste et solide, qui était dans la chambre.

— Lui-même, dit M. Witherden. C'est à ma porte qu'il a rencontré mon client, M. Garland. J'ai lieu de croire que c'est un brave garçon, et que vous pourrez ajouter foi à ses paroles. Permettez- moi de faire entrer M. Abel Garland, monsieur, son jeune maître, mon élève en vertu du contrat d'apprentissage, et, de plus, mon meilleur ami. Mon meilleur ami, monsieur, répéta le notaire tirant son mouchoir de soie et l'étalant dans tout son luxe devant son visage.

— Votre serviteur, monsieur, dit l'étranger.

— Je suis bien le vôtre, monsieur, dit M. Abel d'une voix flûtée.
Vous désirez parler à Christophe, monsieur?

— En effet, je le désire. Le permettez-vous?

— Parfaitement.

— L'affaire qui m'amène n'est pas un secret, ou plutôt, je veux dire qu'elle ne doit pas être un secret ici, ajouta l'étranger en remarquant que M. Abel et le notaire se disposaient à s'éloigner. Elle concerne un marchand d'antiquités chez qui travaillait ce garçon, et à qui je porte un profond intérêt. Durant bien des années, messieurs, j'ai vécu hors de ce pays, et, si je manque aux formes et aux usages, j'espère que vous voudrez bien me le pardonner.

— Vous n'avez pas besoin d'excuses, monsieur, dit le notaire.

— Vous n'en avez nullement besoin, répéta M. Abel.

— J'ai fait des recherches dans le voisinage de la maison qu'habitait son ancien maître, et j'ai appris que le marchand avait eu ce garçon à son service. Je me suis rendu chez sa mère, qui m'a adressé ici comme au lieu le plus proche où je pourrais le trouver. Tel est le motif de la visite que je vous fais ce matin.

— Je me félicite, dit le notaire, du motif, quel qu'il soit, qui me vaut l'honneur de votre visite.

— Monsieur, répliqua l'étranger, vous parlez en homme du monde; mais je vous estime mieux que cela. C'est pourquoi je vous prie de ne point abaisser votre caractère par des compliments de pure forme.

— Hum! grommela le notaire; vous parlez avec bien de la franchise, monsieur.

— Et j'agis de même, monsieur. Ma longue absence et mon inexpérience m'amènent à cette conclusion: que, si la franchise en paroles est rare dans cette partie du monde, la franchise en action y est plus rare encore. Si mon langage vous choque, monsieur, j'espère que ma conduite, quand vous me connaîtrez, me fera trouver grâce à vos yeux.»

M. Witherden parut un peu déconcerté par la tournure que le vieux gentleman donnait à la conversation. Quant à Kit, il regardait l'étranger avec ébahissement et la bouche ouverte, se demandant quelle sorte de discours il allait lui adresser à lui, lorsqu'il parlait si librement, si franchement à un notaire. Ce fut cependant sans dureté, mais avec une sorte de vivacité et d'irritabilité nerveuse que l'étranger, s'étant tourné vers Kit, lui dit:

«Si vous pensez, mon garçon, que je poursuis ces recherches dans un autre but que de trouver et de servir ceux que je désire rencontrer, vous me faites injure, et vous vous faites illusion. Ne vous y trompez donc pas, mais fiez-vous à moi. Le fait est, messieurs, ajouta l'étranger, se tournant vers le notaire et son clerc, que je me trouve dans une position pénible et inattendue. Je me vois tout à coup arrêté, paralysé dans l'exécution de mes projets par un mystère que je ne puis pénétrer. Tous les efforts que j'ai faits à cet égard n'ont servi qu'à le rendre plus obscur et plus sombre; j'ose à peine travailler ouvertement à en poursuivre l'explication, de peur que ceux que je recherche avec anxiété ne fuient encore plus loin de moi. Je puis vous assurer que, si vous me prêtez assistance, vous n'aurez pas lieu de le regretter, surtout si vous saviez combien j'ai besoin de votre concours, et de quel poids il me délivrerait.»

Dans cette confidence, il y avait un ton de simplicité qui provoqua une prompte réponse du brave notaire. Il s'empressa de dire, avec non moins de franchise, que l'étranger ne s'était pas trompé dans ses espérances, et que, pour sa part, s'il pouvait lui être utile, il était tout à son service.

Kit subit alors un interrogatoire, et fut longuement questionné par l'inconnu sur son ancien maître et sa petite-fille, sur leur genre de vie solitaire, leurs habitudes de retraite et de stricte réclusion. Toutes ces questions et toutes les réponses portèrent sur les sorties nocturnes du vieillard, sur l'existence isolée de l'enfant pendant ces heures d'absence, sur la maladie du grand- père et sa guérison, sur la prise de possession de la maison par Quilp, et sur la disparition soudaine du vieillard et de Nelly. Finalement, Kit apprit au gentleman que la maison était à louer, et que l'écriteau placé au-dessus de la porte renvoyait pour tous renseignements à M. Samson Brass, procureur, à Bevis Marks, lequel donnerait peut-être de plus amples détails.

— J'ai peur d'en être pour mes frais, dit le gentleman, qui secoua la tête. Je demeure dans sa maison.

— Vous demeurez chez l'attorney Brass!… s'écria M. Witherden un peu surpris, car sa profession le mettait en rapport avec le procureur: il connaissait l'homme.

— Oui, répondit l'étranger, depuis quelques jours la lecture de l'écriteau m'a déterminé par hasard à prendre un appartement chez lui. Peu m'importe le lieu où je demeure; mais j'espérais trouver là quelques indications que je ne pourrais trouver ailleurs. Oui, je demeure chez Brass, à ma honte, n'est-ce pas?

— Mon Dieu! dit le notaire en levant les épaules, c'est une question délicate: tout ce que je sais, c'est que Brass passe pour un homme d'un caractère douteux.

— Douteux? répéta l'étranger. Je suis charmé d'apprendre qu'il y ait quelque doute à cet égard. Je supposais que l'opinion était fixée depuis longtemps sur ce personnage. Mais me permettriez-vous de vous dire deux ou trois mots en particulier?»

M. Witherden y consentit. Ils entrèrent dans le cabinet du notaire, où ils causèrent un quart d'heure environ; après quoi, ils revinrent à l'étude. L'étranger avait laissé son chapeau dans le cabinet de M. Witherden, et semblait s'être posé sur un pied d'amitié pendant ce court intervalle.

«Je ne veux pas vous retenir davantage, dit-il à Kit en lui mettant un écu dans la main et dirigeant un regard vers le notaire. Vous entendrez parler de moi. Mais pas un mot de tout ceci, sinon à votre maître et à votre maîtresse.

— Ma mère serait bien contente de savoir… dit Kit en hésitant.

— Contente de savoir quoi?

— Quelque chose… d'agréable pour miss Nelly.

— En vérité?… Eh bien, vous pouvez l'en instruire si elle est capable de garder un secret. Mais du reste songez-y, pas un mot de ceci à aucune autre personne. N'oubliez point mes recommandations. Soyez discret.

— Comptez sur moi, monsieur, dit Kit. Je vous remercie, monsieur, et vous souhaite le bonjour.»

Le gentleman, dans son désir de bien faire comprendre à Kit qu'il ne devait parler à personne de ce qui avait eu lieu entre eux, le suivit jusqu'en dehors de la maison pour lui répéter ses recommandations. Or, il arriva qu'en ce moment M. Richard Swiveller, qui passait par là, tourna les yeux de ce côté et aperçut à la fois Kit et son mystérieux ami.

C'était un simple hasard dont voici la cause. M. Chukster, étant un gentleman d'un goût cultivé et d'un esprit raffiné, appartenait à la Loge des Glorieux Apollinistes, dont M. Swiveller était président perpétuel. M. Swiveller, conduit dans cette rue en vertu d'une commission que lui avait donnée M. Brass et apercevant un membre de sa Glorieuse Société qui veillait sur un poney, traversa la rue pour donner à M. Chukster cette fraternelle accolade qu'il est du devoir des présidents perpétuels d'octroyer à leurs co- sociétaires. À peine lui avait-il serré les mains en accompagnant cette démonstration de remarques générales sur le temps qu'il faisait, que, levant les yeux, il aperçut le gentleman de Bevis Marks en conversation suivie avec Christophe Nubbles.

«Oh! oh! dit Richard, qui est là?

— C'est un monsieur qui est venu voir mon patron ce matin, répondit M. Chukster; je n'en sais pas davantage, je ne le connais ni d'Ève ni d'Adam.

— Au moins, savez-vous son nom?»

À quoi M. Chukster répondit, avec l'élévation de langage particulière à un membre de la Société des Glorieux Apollinistes, qu'il voulait être «éternellement sanctifié» s'il s'en doutait seulement.

«Tout ce que je sais, mon cher, ajouta-t-il en passant les doigts dans ses cheveux, c'est que ce monsieur est cause que je suis debout ici depuis vingt minutes, et que pour cette raison je le hais d'une haine mortelle et impérissable, et que, si j'en avais le temps, je le poursuivrais jusqu'aux confins de l'éternité.»

Tandis qu'ils discouraient ainsi, celui qui faisait le sujet de leur entretien et qui, par parenthèse, n'avait pas paru reconnaîtra M. Richard Swiveller, rentra dans la maison. Kit rejoignit les deux causeurs; M. Swiveller lui adressa sans plus de succès des questions sur l'étranger.

«C'est un excellent homme, monsieur, dit Kit; c'est tout ce que j'en sais.»

Cette réponse redoubla la mauvaise humeur de M. Chukster qui, sans faire d'allusion directe, dit en thèse générale qu'on ferait bien de casser la tête à tous les Snobs et de leur tortiller le nez. M. Swiveller n'appuya pas cet amendement; mais au bout de quelques moments de réflexion, il demanda à Kit quel chemin il suivait, et il se trouva que c'était précisément la direction qu'il avait à suivre lui-même; en conséquence, il le pria de le prendre un peu dans sa voiture. Kit eût bien volontiers décliné cet honneur; mais déjà M. Swiveller s'était installé sur le siège à côté de lui: il n'y avait donc pas moyen de le refuser, à moins de le jeter par terre. Kit partit rapidement, si rapidement qu'il coupa en deux les adieux du président perpétuel et de M. Chukster qui éprouva l'inconvénient de sentir ses cors écrasés par l'impatient poney.

Comme Whisker était las de se reposer, et comme M. Swiveller avait l'attention, de l'exciter encore par des sifflements aigus et les cris variés du sport, ils allèrent d'un pas trop vif pour pouvoir causer d'une manière suivie; d'autant plus que le poney, stimulé par les semonces de M. Swiveller, se prit d'un goût particulier pour les lampadaires et les roues de charrette, et montra un violent désir de courir sur les trottoirs pour aller se frotter contre les murs de briques. Ils ne réussirent à parler qu'en arrivant à l'écurie, et quand la chaise eut été tirée à grand'peine d'une étroite entrée de porte où le poney s'était introduit avec l'idée qu'il pouvait prendre par là pour arriver à sa stalle habituelle.

«Rude besogne! dit M. Swiveller. Que pensez-vous d'un verre de bière?»

Kit refusa d'abord, puis il consentit, et ils se rendirent ensemble au cabaret le plus proche.

«Buvons, dit Richard en soulevant le pot couvert d'une mousse brillante, buvons à la santé de notre ami… n'importe son nom… qui causait avec vous tout à l'heure, vous savez… je le connais. Un brave homme, mais excentrique, très-excentrique… à la santé de M…. je ne sais pas son nom!…»

Kit fit raison au toast.

«Il demeure dans ma maison, reprit Dick, du moins dans la maison où se trouve la raison sociale dont je suis solidaire. C'est un original peu commode et qu'il n'est pas facile de faire parler; mais c'est égal, nous l'aimons tous, oui, vraiment, je vous assure.

— Il faut que je parte, monsieur, s'il vous plaît, dit Kit qui fit un mouvement pour s'éloigner.

— Pas si vite, Christophe; buvons à votre mère.

— Je vous remercie, monsieur.

— C'est une excellente femme que votre mère, Christophe. Oh, les mères! Qui est-ce qui courait pour me relever quand je tombais et baisait la place pour me guérir? Ma mère. Une femme charmante aussi!… Cet homme paraît généreux. Nous l'engagerons à faire quelque chose pour votre mère. La connaît-il, Christophe?»

Kit secoua la tête, et ayant vivement remercié du regard le questionneur, il s'échappa avant que celui-ci pût proférer un mot de plus.

«Hum! dit M. Swiveller après réflexion, ceci est étrange. Rien que des mystères dans la maison de Brass. Cependant je prendrai conseil de ma raison. Jusqu'à présent tout et chacun a été admis à mes confidences, mais maintenant je pense que je ferai bien de n'agir que par moi-même. C'est étrange, fort étrange.»

Après de nouvelles réflexions faites d'un air de profonde sagesse, M. Swiveller avala quelques autres verres de bière; puis appelant un petit garçon qui l'avait servi, il versa devant lui sur le sable, en guise de libation, le peu de gouttes qui restaient, et lui ordonna d'emporter au comptoir, avec tous ses compliments, les verres vides, et par-dessus toutes choses de mener une vie sobre et modérée en s'abstenant des liqueurs excitantes et enivrantes. Lui ayant donné pour sa peine ce morceau de moralité, ce qui, selon sa remarque sage, valait bien mieux qu'une pièce de deux sous, le président perpétuel des Glorieux Apollinistes mit les mains dans ses poches et s'en alla comme il était venu, toujours songeant.

CHAPITRE II.

Toute cette journée, quoiqu'il dût attendre M. Abel jusqu'au soir, Kit s'abstint d'aller voir sa mère, bien décidé à ne pas anticiper le moins du monde sur les plaisirs du lendemain, mais à laisser venir ce flot de délices. Car le lendemain devait être le grand jour, le jour si attendu qui ferait époque dans sa vie; le lendemain était le terme de son premier quartier, c'était le jour où il recevrait pour la première fois la quatrième partie de ses gages annuels de six livres, représentée par la forte somme de trente schillings; le lendemain serait un jour de congé consacré à un tourbillon d'amusements, et où le petit Jacob apprendrait quel goût ont les huîtres et ce que c'est que le spectacle.

Une quantité de circonstances heureuses favorisaient ses projets: non-seulement M. et mistress Garland lui avaient annoncé d'avance qu'ils ne déduiraient rien de cette forte somme pour ses frais d'équipement, mais qu'ils lui remettraient ladite somme intégralement et dans sa vaste étendue; non-seulement le gentleman inconnu avait augmenté son fonds d'une somme de cinq schellings, qui étaient une bonne aubaine et un véritable coup de fortune; non-seulement il était survenu une foule de choses heureuses sur lesquelles personne n'eût pu compter dans ses calculs ordinaires ou même les plus ambitieux, mais encore c'était aussi le quartier de Barbe: oui, ce même jour le quartier de Barbe! et Barbe avait un congé aussi bien que Kit, et la mère de Barbe devait être de la partie, elle devait prendre le thé avec la mère de Kit pour faire connaissance avec elle!

Ce qu'il y a de certain, c'est que Kit regarda fréquemment à sa fenêtre dès le point du jour pour voir quel chemin suivaient les nuages; ce qu'il y a de certain, c'est que Barbe se fut mise également à la sienne si elle n'eût veillé très-tard à empeser et repasser de petits morceaux de mousseline, à les plisser et à les coudre sur d'autres morceaux, le tout destiné à former un magnifique ensemble de toilette pour le lendemain. Mais tous deux furent prêts de bonne heure avec un très-médiocre appétit pour le déjeuner et moins encore pour le dîner, et ils étaient dans une vive impatience quand la mère de Barbe arriva en s'extasiant sur la beauté du temps (ce qui ne l'avait pas empêchée de se munir d'un grand parapluie, car c'est un meuble sans lequel les gens de cette catégorie sortent rarement aux jours de fête), et quand on sonna pour les avertir de monter l'escalier pour aller recevoir leur trimestre en or et en argent.

Et puis M. Garland ne fut-il pas bien bon quand il dit:

«Christophe, voici vos gages, vous les avez bien gagnés?»

Et mistress Garland ne fut-elle pas excellente quand elle dit: «Barbe, voici ce qui vous revient; je suis très-contente de vous!» Et Kit, comme il signa son reçu d'une main ferme! Et Barbe, comme elle tremblait en signant le sien! Et comme il fut intéressant de voir mistress Garland verser à la mère de Barbe un verre de vin, et d'entendre la mère de Barbe s'écrier: «Dieu vous bénisse, madame, vous qui êtes une si bonne dame; et vous aussi, mon bon monsieur. À votre santé, Barbe, mon cher amour. À votre santé, monsieur Christophe.» Elle resta aussi longtemps à boire que si son verre avait été un vidrecome; et, ses gants aux mains, elle regardait la compagnie et causait gaiement; mais c'est quand ils furent tous sur l'impériale de la diligence, qu'il fallait les voir rire à coeur joie en repassant tous ces bonheurs et s'apitoyer sur les gens qui n'ont pas de jour de congé!

Quant à la mère de Kit, n'aurait-on pas dit qu'elle était de bonne famille et qu'elle avait été toute sa vie une grande dame? Elle était sous les armes pour les recevoir avec tout un attirail de théière et de tasses qui eût brillé dans une boutique de porcelaines. Le petit Jacob et le poupon étaient si parfaitement arrangés, que leurs habits paraissaient comme tout neufs, et Dieu sait cependant s'ils étaient vieux. On n'était pas assis depuis cinq minutes, que la mère de Kit disait que la mère de Barbe était exactement la personne qu'elle s'était figurée; la mère de Barbe disait la même chose de la mère de Kit; la mère de Kit complimentait la mère de Barbe sur sa fille, et la mère de Barbe complimentait la mère de Kit sur son fils; Barbe elle-même était au mieux avec le petit Jacob; mais aussi, jamais enfant ne sut mieux que celui-ci accourir quand on l'appelait, ni se faire comme lui des amis.

«Et dire que nous sommes veuves toutes les deux, dit la mère de
Barbe. Vrai! nous étions nées pour nous connaître.

— Je n'en doute nullement, répondit mistress Nubbles. Et combien je regrette que nous ne nous soyons pas connues plus tôt!

— Mais, dit la mère de Barbe, il est si doux que la connaissance se fasse par un fils et une fille! Cela fait plaisir complet; n'est-il pas vrai?»

La mère de Kit donna un plein assentiment à ces paroles. Toutes deux, remontant des effets aux causes, revinrent à leurs maris défunts, dont elles passèrent en revue la vie, la mort, l'enterrement; elles comparèrent leurs souvenirs, et découvrirent diverses circonstances qui concordaient avec une exactitude surprenante; par exemple, que le père de Barbe n'avait vécu que quatre ans dix mois de plus que le père de Kit; que l'un était mort un mercredi et l'autre un jeudi; que tous deux étaient de bonne façon et de bonne mine, sans compter d'autres coïncidences extraordinaires. Ces souvenirs étant de nature à jeter un voile de tristesse sur la gaieté d'un jour de fête, Kit ramena la conversation à des sujets généraux, comme la beauté merveilleuse de Nell, dont il avait parlé à Barbe plus de mille fois déjà. Mais cette circonstance fut loin d'exciter chez les assistants l'intérêt que Kit avait supposé. Sa mère dit même, en regardant Barbe en même temps, par hasard sans doute, que miss Nell était assurément fort jolie, mais que ce n'était qu'une enfant, après tout, et qu'il y avait bien des jeunes femmes aussi jolies qu'elle; Barbe, de son côté, fit observer doucement qu'elle pensait de même et qu'elle ne pouvait s'empêcher de croire que M. Christophe fût dans l'erreur; assertion contre laquelle Kit se récria, ne concevant pas quelle raison elle avait de douter de ce qu'il disait. La mère de Barbe dit aussi qu'on voyait souvent une jeunesse changer vers quatorze ou quinze ans, et après avoir été d'abord très-belle, devenir tout à coup très-ordinaire; vérité qu'elle appuya d'exemples mémorables. Elle cita entre autres un maçon de grande espérance, qui même avait eu pour Barbe des attentions suivies, mais Barbe n'y avait pas répondu, et vraiment, quoiqu'elle ne voulût pas la contrarier là-dessus, elle ne pouvait pas s'empêcher de dire que c'était dommage. Kit fut de l'avis de la mère, et il le disait sincèrement, s'étonnant de voir Barbe devenir toute sérieuse depuis ce temps-là, et le regarder comme pour lui dire qu'il aurait aussi bien fait de se taire.

Cependant l'heure était arrivée de songer au spectacle, pour lequel on avait fait de grands préparatifs en châles et chapeaux, sans compter un mouchoir plein d'oranges et un autre rempli de pommes qu'ils eurent quelque peine à nouer, car ces fruits rebelles avaient une tendance à s'échapper par les coins. Enfin, tout étant prêt, ils partirent d'un bon pas. La mère de Kit tenait à la main le plus petit des enfants qui était terriblement éveillé; Kit conduisait le petit Jacob et donnait le bras à Barbe; ce qui faisait dire aux deux mères qui venaient par derrière qu'ils semblaient tous ne faire qu'une seule et même famille. Barbe rougit et s'écria: «Finissez donc, maman.» Mais Kit lui dit qu'elle ne devait pas se mêler de ce que disaient ces dames; et en vérité elle eût aussi bien fait de ne pas y prendre garde, si elle eût su combien il était loin de songer à lui faire la cour. Pauvre Barbe!

Enfin, ils arrivèrent au théâtre; c'était le cirque d'Astley. À peine se trouvaient-ils depuis deux minutes devant la porte fermée encore, que le petit Jacob fut rudement pressé, que le poupon reçut plusieurs meurtrissures, que le parapluie de la mère de Barbe fut emporté à vingt pas et lui revint par-dessus les épaules de la foule, que Kit frappa un individu sur la tête avec le mouchoir rempli de pommes, pour avoir poussé violemment sa mère, et qu'il s'éleva à ce sujet une vive rumeur. Mais lorsqu'ils eurent passé le contrôle et se furent frayé un chemin, au péril de leur vie, avec leurs contre-marques à la main; lorsqu'ils furent bel et bien dans la salle, assis à des places aussi bonnes que s'ils les eussent retenues d'avance, toutes les fatigues précédentes furent considérées comme un jeu, peut-être même comme une partie essentielle des plaisirs du spectacle.

Mon Dieu! mon Dieu! qu'il leur parut beau, ce théâtre d'Astley! avec ses peintures, ses dorures, ses glaces, avec la vague odeur de chevaux qui faisait pressentir les merveilles dont on allait jouir; avec le rideau qui cachait de si prodigieux mystères, la sciure de bois blanc fraîchement semée dans le cirque, la foule entrant et prenant ses places, les musiciens qui regardaient les spectateurs avec indifférence tout en accordant leurs instruments, comme s'ils n'avaient pas besoin de voir le spectacle pour commencer et comme s'ils savaient la pièce par coeur! Quel éclat se répandit partout autour d'eux lorsque la longue et lumineuse rangée des quinquets de la rampe monta lentement! et quel transport fébrile quand la petite sonnette retentit et que l'orchestre attaqua vivement l'ouverture avec roulement de tambours et accompagnement harmonieux de triangle! La mère de Barbe dit avec raison à la mère de Kit que la galerie était le meilleur endroit pour bien voir, et s'étonna de ce que les places n'y coûtaient pas beaucoup plus cher que celles des loges. Dans l'excès de son plaisir, Barbe ne savait si elle devait rire ou pleurer.

Et le spectacle donc, ce fut bien autre chose! Les chevaux, que le petit Jacob reconnut tout de suite pour être en vie; et les dames et les messieurs, à la réalité desquels rien ne put jamais le faire croire, parce qu'il n'avait rien vu ni entendu de sa vie qui leur ressemblât; les pièces d'artifice qui firent fermer les yeux à Barbe; la Dame abandonnée, qui la fit pleurer; le Tyran, qui la fit trembler; l'homme qui chanta une chanson avec la suivante de la Dame et dansa au refrain, ce qui fit rire Barbe; le poney qui se dressa sur ses jambes de derrière, à l'aspect du meurtrier, et ne voulut pas marcher sur ses quatre pieds avant que le coupable eût été arrêté; le Clown qui se permit des familiarités avec le militaire en bottes à l'écuyère; la Dame qui s'élança par-dessus vingt-neuf rubans et tomba saine et sauve sur un cheval; tout était délicieux, splendide, surprenant. Le petit Jacob applaudissait à s'en écorcher les mains; il criait: «Encore!» à la fin de chaque scène, même quand les trois actes de la pièce furent terminés; et la mère de Barbe, dans son enthousiasme, frappa de son parapluie sur le plancher, au point d'user le bout jusqu'au coton.

Malgré cela, au milieu de ces tableaux magiques, les pensées de Barbe semblaient la ramener encore à ce que Kit avait dit au moment où on prenait le thé. En effet, tandis qu'ils revenaient du théâtre, elle demanda au jeune homme, avec un sourire tendre, si miss Nell était aussi jolie que la dame qui avait sauté par-dessus les rubans.

«Aussi jolie que celle-là! dit Kit. Deux fois plus jolie.

— Oh! Christophe, dit Barbe, je suis sûre que cette dame est la plus belle créature qu'il y ait au monde.

— Quelle bêtise! répliqua-t-il. Elle n'est pas mal, je ne le nie pas; mais songez comme elle était peinte et bien habillée, et quelle différence cela fait. Tenez, vous, Barbe, vous êtes beaucoup mieux qu'elle.

— Oh! Christophe!… murmura Barbe en baissant les yeux.

— Oui, vous êtes mieux que ça tous les jours, votre mère aussi.»

Pauvre Barbe!

Mais qu'est-ce que tout cela, oui, tout cela, en comparaison de la prodigalité folle de Kit, lorsqu'il entra dans une boutique d'huîtres avec autant d'aplomb que s'il y eût eu son domicile et, sans daigner regarder le comptoir ni l'homme qui y était assis, conduisit sa société dans un cabinet, un cabinet particulier, garni de rideaux rouges, d'une nappe et d'un porte-huilier complet, et qu'il ordonna à un gentleman qui avait des favoris et qui, en qualité de garçon, l'avait appelé lui Christophe Nubbles «Monsieur», d'apporter trois douzaines de ses plus grandes huîtres et de se dépêcher! Oui, Kit dit à ce gentleman de se dépêcher; et non-seulement le gentleman répondit qu'il allait se dépêcher, mais il le fit et revint en courant apporter les pains les plus tendres, le beurre le plus frais et les plus grandes huîtres qu'on eût jamais vues. Alors Kit dit à ce gentleman:

«Un pot de bière!» juste sur le même ton; et le gentleman, au lieu de répondre:

«Monsieur, est-ce à moi que vous parlez?» se borna à dire:

«Pot de bière, monsieur? oui, monsieur,» et étant revenu l'apporter, il le plaça dans une sébile semblable à celle que les chiens d'aveugles tiennent à leur gueule par les rues pour y recevoir un sou; aussi, quand il sortit, la mère de Kit et la mère de Barbe déclarèrent d'une voix commune qu'elles n'avaient jamais vu un jeune homme plus avenant et plus gracieux.

On se mit alors à souper de bon appétit; et voilà que Barbe, cette petite folle de Barbe, dit qu'elle ne pourrait pas manger plus de deux huîtres; tout ce qu'on obtint d'elle avec des efforts incroyables, ce fut qu'elle en mangeât quatre. En revanche, sa mère et celle de Kit s'en acquittèrent à merveille: elles mangèrent, rirent et s'amusèrent si bien que Kit, rien qu'à les voir, se mit à rire et manger de même façon par la force de la sympathie. Mais ce qu'il y eut de plus prodigieux dans cette nuit de fête, ce fut le petit Jacob qui absorbait les huîtres comme s'il était né et venu au monde pour cela; il y versait le poivre et le vinaigre avec une dextérité au-dessus de son âge, et finit par bâtir une grotte sur la table avec les écailles. Il n'y eut pas jusqu'au poupon qui, de toute la soirée, ne ferma pas l'oeil, restant là paisiblement assis, s'efforçant de fourrer dans sa bouche une grosse orange et regardant avec satisfaction la lumière du gaz. Vraiment, à le voir sur les genoux de sa mère, très-occupé de contempler le gaz qui ne le faisait point sourciller, et à égratigner son gentil visage avec une écaille d'huître, un coeur de fer n'eût pu s'empêcher d'être attendri et de l'aimer. En résumé, jamais il n'y eut plus charmant souper, et lorsque Kit eut demandé, pour finir, un verre de quelque chose de chaud et proposé qu'on bût à la ronde à la santé de M. et mistress Garland, nous pouvons dire qu'il n'y avait pas dans le monde entier six personnes plus heureuses.

Mais tout bonheur a son terme, ce qui en rend d'autant plus agréable le prochain retour; et comme il commençait à se faire tard, on reconnut qu'il était temps de retourner au logis. Ainsi, après s'être un peu écartés de leur chemin pour conduire Barbe et sa mère jusqu'à la maison d'un ami chez qui elles devaient passer la nuit, Kit et mistress Nubbles les laissèrent à leur porte en se promettant de retourner ensemble à Finchley le lendemain matin de bonne heure et en échangeant bien des projets pour les plaisirs de la future sortie. Alors Kit prit sur son dos le petit Jacob, donna son bras à sa mère, un baiser au poupon, et tous quatre se mirent à trotter gaiement pour regagner leur domicile.

CHAPITRE III.

Plein de cette espèce d'ennui vague qui s'éveille d'ordinaire le lendemain des jours de fête, Kit se leva dès l'aurore et, un peu dégrisé des plaisirs de la soirée précédente par l'importune fraîcheur de la matinée et la nécessité de reprendre son service et ses travaux journaliers, il songea à aller chercher au rendez- vous convenu avec Barbe et sa mère. Mais il eut soin de ne point éveiller sa petite famille qui dormait encore, se reposant de ses fatigues inaccoutumées: aussi posa-t-il son argent sur la cheminée en traçant à la craie un avis pour appeler sur ce sujet l'attention de mistress Nubbles et lui apprendre que cet argent provenait de son fils dévoué; puis il sortit, le coeur un peu plus lourd que les poches, mais malgré cela sans trop d'accablement.

Oh! les jours de fête! pourquoi nous laissent-ils un regret? Pourquoi ne nous est-il pas permis de les refouler dans notre mémoire, ne fût-ce qu'une semaine ou deux, pour pouvoir en quelque sorte les mettre à la distance convenable où nous ne les verrions plus qu'avec une indifférence calme ou bien avec un doux souvenir? Pourquoi nous laissent-ils un arrière-goût, comme le vin de la veille nous laisse le mal de tête et la fatigue, avec une foule de bonnes résolutions pour l'avenir qui devraient être éternelles, mais qui ne durent guère que jusqu'au lendemain exclusivement.

Nul n'aura lieu de s'étonner si nous disons que Barbe avait mal à la tête, ou que la mère de Barbe ressentit de la lassitude; qu'elle n'était plus tout à fait aussi enthousiaste du théâtre d'Astley et trouvait que le clown devait être décidément plus vieux qu'il ne leur avait paru la veille. Kit ne fut pas du tout surpris de ces critiques; lui-même, il se disait tout bas que les acteurs de ce spectacle éblouissant n'étaient que des baladins qui avaient déjà rempli le même rôle l'avant-veille, et qu'ils le rempliraient encore ce soir et demain, et bien des semaines et des mois devant d'autres spectateurs. Voilà la différence du jour au lendemain. Nous allons tous à la comédie ou nous en revenons.

Cependant on sait que le soleil n'a que de faibles rayons lorsqu'il se lève et qu'il acquiert de la force et de l'énergie à mesure que le jour se développe. Ainsi par degrés les trois compagnons de route commencèrent à se rappeler diverses circonstances des plus agréables jusqu'à ce que, moitié causant, moitié marchant et riant, ils arrivèrent à Finchley en si bonnes dispositions que la mère de Barbe déclara ne s'être jamais trouvée moins fatiguée ni en meilleur état d'esprit, et que Kit en fit autant. Barbe, qui s'était tue durant toute la route, fit la même déclaration. Pauvre petite Barbe! Elle était si douce et si gentille!

Il était de si bonne heure quand ils rentrèrent à la maison, que Kit avait étrillé le poney et l'avait rendu aussi brillant qu'un cheval de course avant que M. Garland fût descendu pour déjeuner. La vieille dame, le vieux monsieur et M. Abel lui firent hautement compliment de son exactitude et de son activité. À son heure accoutumée, ou plutôt à la minute, à la seconde, car il était la ponctualité en personne, M. Abel partit pour prendre la diligence de Londres, et Kit et le vieux gentleman allèrent travailler au jardin.

Ce n'était pas la moins agréable des fonctions de Kit; car lorsqu'il faisait beau, ils étaient absolument en famille: la vieille dame s'installait auprès d'eux avec son panier à travail posé sur une petite table; le vieux gentleman bêchait, émondait, taillait avec une grande paire de ciseaux, ou aidait Kit avec beaucoup d'activité à diverses besognes; et Whisker, du fond du parc où il paissait, les regardait tous paisiblement. Ce jour-là, ils avaient à tailler la vigne en cordons: Kit monta jusqu'à la moitié d'une échelle courte et se mit à couper les bourgeons et à attacher les branches, à coups de marteau, tandis que le vieux gentleman, suivant avec attention tous ses mouvements, lui tendait les clous et les chiffons au fur et à mesure qu'il en avait besoin. La vieille dame et Whisker les regardaient comme à l'ordinaire.

«Eh bien, Christophe, dit M. Garland, vous avez donc acquis un nouvel ami?

— Pardon, monsieur, je n'ai pas entendu, répondit Kit en abaissant les yeux vers le pied de l'échelle.

— Vous avez acquis un nouvel ami dans l'étude, à ce que m'a appris M. Abel.

— Oh! oui, monsieur, oui. Il a agi très-généreusement avec moi, monsieur.

— J'en suis ravi, répliqua le vieux gentleman avec un sourire. Il est disposé à agir encore bien plus généreusement, Christophe.

— Vraiment, monsieur! C'est trop de bonté de sa part, mais je n'en ai pas besoin, pour sûr, dit Kit frappant fortement un clou rebelle.

— Il désire beaucoup vous avoir à son service… Prenez donc garde à ce que vous faites; sinon, vous allez tomber et vous blesser.

— M'avoir à son service, monsieur! s'écria Kit qui s'était arrêté tout court dans sa besogne pour se retourner sur l'échelle avec l'agilité d'un faiseur de tours. Mais, monsieur, je pense bien qu'il n'a pas dit cela sérieusement.

— Au contraire, il l'a dit très-sérieusement, d'après sa conversation avec M. Abel.

— On n'a jamais vu ça, murmura Kit, regardant tristement son maître et sa maîtresse. Cela m'étonne bien de la part de ce monsieur; je ne le comprends pas.

— Vous voyez, Christophe, dit M. Garland, c'est une affaire d'importance pour vous, et vous ferez bien d'y réfléchir. Ce gentleman peut vous donner de meilleurs gages que moi; je ne dis pas vous traiter avec plus de douceur et de confiance: j'espère que vous n'avez pas à vous plaindre de vos maîtres: mais certainement il peut vous faire gagner plus d'argent.

— Après, monsieur?… dit Kit.

— Attendez un moment, interrompit M. Garland; ce n'est pas tout. Vous avez été un fidèle serviteur pour vos anciens maîtres, je le sais, et si le gentleman les retrouvait, comme il s'est proposé de le faire par tous les moyens possibles, je ne doute pas qu'étant à son service vous n'en fussiez bien récompensé. En outre, ajouta M. Garland avec plus de force, vous aurez le plaisir de vous trouver de nouveau en rapport avec des personnes auxquelles vous semblez porter un attachement si grand et si désintéressé. Songez à tout cela, Christophe, et ne vous pressez pas trop inconsidérément dans votre choix.»

Kit ressentit un coup violent à l'intérieur, au moment où ce dernier argument caressait doucement sa pensée et semblait réaliser toutes ses espérances, tous ses rêves d'autrefois. Mais cela ne dura qu'une minute, et son parti fut bien pris. Il répondit d'un ton ferme que le gentleman ferait bien de chercher ailleurs, et qu'il aurait aussi bien fait de commencer par là.

«Comment a-t-il pu s'imaginer, monsieur, que j'irais vous quitter pour m'en aller avec lui, dit Kit se retournant après avoir donné quelques coups de marteau. Il me prend donc pour un imbécile?

— C'est ce qui pourra bien arriver, Christophe, si vous repoussez son offre, dit gravement M. Garland.

— Eh bien! comme il voudra, monsieur. Que m'importe ce qu'il pensera? Pourquoi m'en embarasserais-je, monsieur, quand je sais que je serais un imbécile, et bien pis encore que ça, si je laissais là le meilleur maître, la meilleure maîtresse qu'il y ait jamais eu, qu'il puisse jamais y avoir; qui m'ont recueilli dans la rue quand j'étais pauvre, quand j'avais faim, quand peut-être j'étais plus pauvre et plus dénué que vous ne le croyez vous-même, monsieur. Et pourquoi? pour m'en aller avec ce gentleman ou tout autre? Si jamais miss Nell revenait, madame, ajouta Kit en se tournant tout à coup vers sa maîtresse, ah! ce serait autre chose. Et si par hasard elle avait besoin de moi, je vous prierais de temps en temps de me laisser travailler pour elle quand toute ma besogne serait finie à la maison. Mais si elle revient, je sais bien qu'elle sera riche, comme le répétait toujours mon vieux maître; et, une fois riche, elle n'aurait pas besoin de moi! Non, non, dit encore Kit secouant la tête d'un air chagrin, j'espère qu'elle n'aura jamais besoin de moi… et cependant je serais bien heureux de la revoir!»

Ici Kit enfonça un clou dans la muraille; il l'enfonça très-fort, et même beaucoup plus avant qu'il n'était nécessaire: cela fait, il se retourna de nouveau.

«Et le poney, donc! et Whisker, madame, qui me reconnaît si bien quand je lui parle, qu'il commence à hennir dès qu'il m'entend; laisserait-il personne l'approcher comme je l'approche? Et le jardin, donc, monsieur; et M. Abel, madame. Est-ce que M. Abel consentirait à se séparer de moi, monsieur? Trouveriez-vous quelqu'un qui fût plus curieux du jardin que moi, madame? Cela briserait le coeur de ma mère, monsieur; et jusqu'au petit Jacob, qui comprendrait assez la chose pour pleurer toutes les larmes de ses yeux, madame, s'il pensait que M. Abel voulût sitôt se séparer de moi, quand il me disait encore l'autre jour qu'il espérait que nous resterions bien des années ensemble!…»

Nous n'essayerons pas de dire combien de temps Kit fût demeuré sur l'échelle, s'adressant tour à tour à son maître et à sa maîtresse, et généralement se tournant vers celui des deux auquel il ne parlait pas, si en ce moment Barbe n'était accourue annoncer qu'on était venu de l'étude apporter une lettre qu'elle remit entre les mains de son maître, tout en laissant paraître quelque étonnement à la vue de la pose d'orateur que Kit avait prise.

«Oh! dit le vieux gentleman après avoir lu la lettre; faites entrer le messager.»

Tandis que Barbe s'empressait d'exécuter cet ordre, M. Garland se tourna vers Kit pour lui dire que l'entretien en resterait là; et que si Kit éprouvait de la répugnance à se séparer d'eux, ils n'en éprouvaient pas moins à se séparer de lui. La vieille dame s'associa chaudement à ces paroles de son mari.

«Si pour le moment, Christophe, ajouta M. Garland en jetant un regard sur la lettre qu'il avait à la main, le gentleman désirait vous emprunter pour une heure ou deux, ou même pour un ou plusieurs jours, quelque temps enfin, nous devrions consentir, nous à vous prêter, vous à ce qu'on vous prêtât. Ah! ah! voici le jeune gentleman. Comment vous portez-vous, monsieur?»

Ce salut s'adressait à M. Chukster, qui, avec son chapeau tout à fait penché sur le côté et ses longs cheveux qui en débordaient, s'avançait d'un air fanfaron.

«J'espère que votre santé est bonne, monsieur, répondit celui-ci. J'espère que la vôtre est également bonne, madame. Une charmante petite bonbonnière, monsieur. Un délicieux pays, en vérité!

— Vous venez sans doute prendre Kit? demanda M. Garland.

— J'ai pour cela un cabriolet qui m'attend à votre porte, répondit le maître clerc. Il est attelé d'un vigoureux gris- pommelé; vous n'avez qu'à voir, si vous êtes connaisseur en chevaux, monsieur…»

Tout en s'excusant d'aller examiner le vigoureux gris-pommelé et fondant son refus sur son peu de connaissances en semblable matière, M. Garland invita M. Chukster à prendre un morceau en manière de collation. Le gentleman y consentit très-volontiers; et quelques viandes froides, flanquées d'ale et de vin, furent bientôt disposées à son intention.

Pendant ce repas, M. Chukster déploya toutes ses ressources d'esprit pour charmer ses hôtes et les convaincre de la supériorité intellectuelle des citadins comme lui. En conséquence, il plaça la conversation sur le terrain des petits scandales du jour, matière dans laquelle ses amis lui reconnaissaient un merveilleux talent. Il était, par exemple, en position de fournir les détails exacts de la querelle qui avait éclaté entre le marquis de Mizzler et lord Bobby à propos d'une bouteille de vin de Champagne, et non d'un pâté aux pigeons, comme les journaux l'avaient rapporté par erreur. Lord Bobby n'avait nullement dit au marquis de Mizzler: «Mizzler, un de nous deux a menti, et ce n'est pas moi,» comme les mêmes journaux l'avaient prétendu à tort; mais bien: «Mizzler, vous savez où l'on peut me trouver, et, Dieu me damne! monsieur, vous me trouverez si vous avez à me parler;» ce qui naturellement changeait entièrement l'aspect de cette intéressante question et la plaçait sous un jour tout différent. M. Chukster fit connaître aussi à M. et mistress Garland le chiffre exact de la rente assurée par le duc de Thigsberry à Violetta Stetta, de l'Opéra italien, rente payable par quartier, et non par semestre, comme on l'avait donné à entendre au public, non compris, ainsi qu'on avait eu l'impudence monstrueuse de le dire, des bijoux, des parfums, de la poudre à perruque pour cinq valets de pied, et deux paires de gants de chevreau par jour pour un page. Après avoir engagé ses auditeurs à être parfaitement convaincus de l'exactitude de ses assertions sur ces points importants, qu'il possédait à merveille, M. Chukster les entretint des bruits de coulisses et des nouvelles de la cour. Ce fut ainsi qu'il termina cette brillante et délicieuse conversation qu'il avait soutenue à lui seul, sans la moindre assistance, durant plus de trois quarts d'heure.

«Et maintenant que le cheval a repris haleine, dit M. Chukster se levant avec grâce, j'ai peur d'être forcé de filer.»

Ni M. Garland ni sa femme ne s'opposèrent le moins du monde à ce qu'il se retirât, jugeant sans doute qu'il serait fâcheux qu'un homme si bien informé fût arraché longtemps à sa sphère d'activité. En conséquence, au bout de quelques instants M. Chukster et Kit roulaient sur le chemin de Londres, Kit perché sur le siège, à côté du cocher, et M. Chukster assis dans un coin à l'intérieur de la voiture, les deux pieds perchés à chacune des portières.

En arrivant à la maison du notaire, Kit se rendit dans l'étude, où M. Abel l'invita à s'asseoir et à attendre, car le gentleman qui l'avait fait demander était sorti et ne rentrerait peut-être pas de sitôt. Ce n'était que trop vrai. Kit, en effet, avait eu le temps de dîner, de prendre son thé et de lire les plus brillantes pages de l'almanach des vingt-cinq mille adresses; plus d'une fois même il avait failli s'endormir avant que le gentleman fût de retour. Enfin ce dernier arriva en toute hâte.

Il commença par s'enfermer avec M. Witherden, et M. Abel fut invité à assister à la conférence, en attendant que Kit, fort en peine de savoir ce qu'on voulait de lui, fût appelé à son tour dans le cabinet du notaire.

«Christophe, dit le gentleman s'adressant à lui au moment où il entrait, j'ai retrouvé votre vieux maître et votre jeune maîtresse.

— Impossible, monsieur!… Comment! vous les auriez retrouvés?… répondit Kit dont les yeux s'allumèrent de joie. Où sont-ils, monsieur? Dans quel état sont-ils, monsieur? Sont-ils… sont-ils près d'ici?

— Loin d'ici, répliqua le gentleman secouant la tête. Mais je dois partir cette nuit pour les ramener, et j'ai besoin que vous m'accompagniez.

— Moi, monsieur?» s'écria Kit plein de satisfaction et de surprise.

Le gentleman dit en se tournant vers le notaire d'un air pénétré:

«Le lieu indiqué par l'homme aux chiens est… à combien d'ici? vingt lieues, je crois?

— De vingt à vingt-trois lieues.

— Hum! si nous allons un bon train de poste toute la nuit, nous pourrons y arriver dès demain matin. Maintenant, voici la question: comme ils ne me connaissent pas, et comme l'enfant, que Dieu la bénisse! pourrait penser qu'un étranger qui court à sa recherche a des projets contre la liberté de son grand-père, puis- je faire rien de mieux que d'emmener ce garçon qu'ils connaissent assez bien tous deux pour le reconnaître tout de suite, afin de leur donner par là l'assurance de mes intentions amicales?

— Vous ne pouvez rien faire de mieux, répondit le notaire. Il faut absolument que vous preniez Christophe avec vous.

— Je vous demande pardon, dit Kit, qui avait prêté attentivement l'oreille à ces paroles; mais si c'est là votre raison, j'ai peur de vous être plus nuisible qu'utile. Pour miss Nelly, monsieur, elle me connaît bien, elle, et elle aurait confiance en moi, bien certainement; mais le vieux maître, je ne sais pourquoi, messieurs, ni moi ni personne, n'a plus voulu me voir depuis qu'il a été malade, et miss Nelly elle-même m'a dit que je ne devais plus approcher son grand-père, ni me montrer à lui désormais. Je craindrais donc de gâter tout ce que vous feriez. Je donnerais tout au monde pour vous suivre, mais vous ferez mieux de ne point me prendre avec vous, monsieur.

— Là! encore une difficulté! s'écria l'impétueux gentleman: y eut-il jamais un homme aussi embarrassé que moi? N'y a-t-il donc personne qui les ait connus, personne en qui ils aient confiance? La vie retirée qu'ils ont menée m'empêchera-t-elle donc de trouver quelqu'un pour servir mon dessein?

— N'y a-t-il personne, Christophe? demanda le notaire.

— Personne, monsieur, répondit Kit. Ah! mais si, pardon, il y a ma mère.

— Est-ce qu'ils la connaissent? dit le gentleman.

— S'ils la connaissent, monsieur! Elle allait et venait sans cesse chez eux. Ils étaient aussi bons pour elle que pour moi. Et tenez, monsieur, elle espérait toujours qu'ils reviendraient chez elle.

— Eh bien, alors, où diable est cette femme? dit avec impatience le gentleman en prenant son chapeau. Pourquoi n'est-elle pas ici? Pourquoi ne se trouve-t-elle jamais là où l'on a besoin d'elle?»

En un mot, le gentleman allait s'élancer hors de l'étude, déterminé à s'emparer de force de la mère de Kit, à la jeter dans une chaise de poste et à l'enlever, quand M. Abel et le notaire réussirent par leurs efforts réunis à conjurer ce nouveau mode d'enlèvement: ils l'arrêtèrent par la puissance de leurs raisonnements et lui démontrèrent qu'il était plus convenable de sonder Kit pour savoir de lui si sa mère consentirait volontiers à entreprendre si précipitamment ce voyage.

À ce sujet, Kit exprima quelques doutes, le gentleman s'abandonna à de violentes démonstrations, et le notaire ainsi que M. Abel prononcèrent à l'envi des discours pour l'apaiser. Le résultat de la conférence fut que Kit, après avoir pesé dans son esprit et examiné soigneusement la question, promit, au nom de sa mère, qu'à deux heures de là elle serait prête pour l'expédition projetée et s'engagea à l'amener chez le notaire tout équipée pour le voyage, avant même que le terme indiqué fut expiré.

Ayant pris cet engagement assez téméraire, car il n'était pas sûr de pouvoir le tenir, Kit ne perdit pas de temps pour sortir et aviser aux mesures d'où dépendait l'accomplissement immédiat de sa parole.

CHAPITRE IV.

Kit se fraya un chemin à travers la foule qui encombrait les rues, divisant ce courant de flots humains, s'engageant d'un pas rapide le long des trottoirs, passant au travers des allées et des ruelles, et ne s'arrêtant ni ne se détournant de sa route jusqu'à ce qu'il fût arrivé près de la boutique d'antiquités: là il fit une pause, moitié par habitude, moitié pour reprendre haleine.

C'était par une sombre soirée d'automne, et jamais ce lieu ne lui avait paru plus triste que dans l'ombre lugubre du crépuscule. Les fenêtres brisées, les châssis détraqués craquant dans leurs cadres, cette maison déserte qui formait une sorte d'interruption sinistre dans la lumière et le mouvement de la rue qu'elle coupait en deux longues lignes séparées, au milieu desquelles elle s'élevait froide, ténébreuse et vide, tout cela présentait un tableau de désolation qui traversait péniblement les rêves brillants que le jeune homme avait conçus pour les derniers habitants de cette maison; il ne voyait partout que désenchantement et malheur. Ah! qu'il eût aimé à voir un bon feu ronfler dans les cheminées glacées, des flambeaux illuminer les croisées, des figures aller et venir derrière les vitres, à entendre le bruit d'une conversation animée, quelque chose enfin qui fût à l'unisson des espérances nouvelles qu'il avait senties s'agiter dans son coeur! Il ne s'était pas attendu à trouver à la maison un aspect différent, car il savait bien que c'était impossible; mais ce spectacle de deuil tombant au milieu de ses pensées ardentes et de ses souhaits impatients, en arrêtait brusquement le cours pour y jeter une ombre pleine de deuil et de tristesse.

Cependant, bien heureusement pour lui, il n'avait ni assez de savoir, ni assez de poésie contemplative dans l'esprit pour en concevoir de fâcheux présages d'avenir, et grâce à ce qu'il lui manquait ces lunettes mentales pour éclaircir sa vision, il ne vit rien autre chose qu'une maison en ruine qui formait un fâcheux désaccord avec ses pensées précédentes. Ainsi, tout en regrettant d'être obligé de passer outre sans se rendre compte de son impression, il reprit sa course et redoubla de célérité pour regagner les quelques moments qu'il avait perdus.

«Et maintenant, se dit-il, à mesure qu'il approchait du pauvre logis de sa mère, si elle était sortie, si je ne pouvais pas la trouver, cet impatient gentleman me recevrait joliment! Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne vois pas de lumière et que la porte est fermée. Dieu me pardonne, s'il y a là dedans du Petit-Béthel, je voudrais que le Petit-Béthel fût au… fût bien loin d'ici!» dit Kit, corrigeant à temps sa malédiction contre le Petit-Béthel, et frappant à la porte.

Il frappa une seconde fois sans obtenir de réponse; mais une voisine sortit de chez elle, au bruit qu'il faisait:

«Qui est-ce qui demande mistress Nubbles? dit-elle.

— C'est moi, dit Kit. Elle est au… au Petit-Béthel, je suppose?»

Il prononça avec quelque répugnance le nom de ce conventicule qui lui déplaisait, et appuya sur les mots avec une emphase dédaigneuse.

La voisine fit un signe de tête affirmatif.

«Eh bien, je vous prie, dites-moi où c'est, car je suis venu pour affaire pressée, et il faut que j'emmène ma mère sur-le-champ quand bien même elle serait dans la chaire.»

Ce n'était pas chose aisée que d'obtenir des renseignements sur le bercail en question; en effet, aucun des voisins n'appartenait au troupeau qui le fréquentait; et la plupart d'entre eux ne le connaissaient que de nom. Enfin, une commère qui avait accompagné mistress Nubbles à la chapelle une ou deux fois, aux jours solennels, les jours où une bonne tasse de thé devait précéder les exercices de dévotion, fournit à Kit les informations nécessaires. Il ne les eut pas plutôt obtenues, qu'il partit comme un trait.

Si le Petit-Béthel avait été plus près, si l'on avait pu s'y rendre par un chemin plus direct, le révérend gentleman qui présidait la congrégation eût perdu son allusion favorite aux rues tortueuses qui y conduisaient, et qui lui permettaient de le comparer au paradis même, en opposition aux églises de paroisse et aux larges rues qui y mènent. Enfin, et non sans peine, Kit réussit à le découvrir; il s'arrêta un moment à la porte pour respirer et se présenter décemment, puis il entra dans la chapelle.

À certain égard, ce lieu n'était pas mal nommé, car c'était vraiment un petit Béthel, un Béthel de dimensions exiguës, avec un petit nombre de petits bancs et une petite chaire dans laquelle un petit gentleman cordonnier par état et prophète par vocation, était en train de débiter d'une toute petite voix un tout petit sermon approprié à l'état moral de l'auditoire qui, s'il était petit par le nombre, était moindre encore par l'attention, la majorité étant parfaitement endormie.

Au nombre des derniers, se trouvait la mère de Kit. La pauvre femme, après les fatigues de la nuit précédente, avait bien de la peine à tenir les yeux ouverts; et comme les arguments du prédicant ne secondaient que trop leur inclination, mistress Nubbles avait fini par céder à la puissance de l'assoupissement et tomber en plein sommeil; son sommeil n'était pas cependant si profond qu'il l'empêchât d'émettre de temps en temps un léger et presque inintelligible murmure comme un assentiment donné aux doctrines de l'orateur. Le poupon qu'elle tenait dans ses bras s'était endormi aussi vite qu'elle; quant au petit Jacob, à qui sa jeunesse ne permettait pas de trouver dans cette copieuse nourriture spirituelle la moitié du plaisir que lui avaient causé les huîtres, tour à tour on le voyait dormir tout à fait ou s'éveiller en sursaut, selon qu'il était vaincu par le doux attrait du sommeil ou dominé par la crainte d'une allusion personnelle dans le sermon.

«M'y voici donc! pensa Kit, se glissant vers le banc vide le plus rapproché en face de celui de sa mère, de l'autre côté de la petite nef; mais comment faire pour arriver jusqu'à elle ou pour la déterminer à sortir? Autant vaudrait être à vingt milles d'ici. Jamais elle ne s'éveillera que tout ne soit fini, et l'heure marche pendant ce temps! Si cet homme pouvait seulement s'arrêter une minute, ou bien s'ils se mettaient tous à chanter!»

Malheureusement, il n'y avait guère lieu d'espérer l'une ou l'autre chose avant deux heures. Le prédicant venait d'annoncer à ses auditeurs qu'il se proposait de ne pas finir avant de les avoir convaincus, et il était clair que s'il tenait à réaliser seulement la moitié de sa promesse, deux heures ne seraient pas de trop pour une telle entreprise.

Dans son agitation et son désespoir, Kit promenait ses regards tout autour de la chapelle; les ayant laissés tomber sur un petit siège placé devant la chaire, il eut peine à en croire le témoignage de ses yeux qui lui faisaient voir… Quilp!

Il eut beau se les frotter deux ou trois fois, toujours ils s'obstinaient à lui persuader que Quilp était là. Oui, c'était bien lui assis, les mains appuyées sur ses genoux et son chapeau posé entre ses jambes, sur un petit escabeau; c'était lui, avec cette grimace habituelle imprimée sur sa laide figure; son regard était attaché au plafond. Assurément, il n'avait pris garde ni à Kit ni à sa mère, et il ne paraissait pas le moins du monde se douter de leur présence; cependant, Kit ne put s'empêcher de penser que l'attention du méchant nain était fixée sur eux, et sur eux seulement.

Sous le coup de la stupéfaction qu'il avait éprouvée à cette vue et de la crainte que ce ne fût le signe avant-coureur de quelque échec, de quelque chagrin, il comprit toutefois la nécessité de ne pas bayer aux corneilles et de prendre des mesures énergiques pour emmener sa mère; car l'ombre du soir descendait et la situation devenait grave. En conséquence, dès que le petit Jacob s'éveilla, Kit s'arrangea de manière à attirer son attention mobile, et cela ne fut pas difficile, un éternuement suffit; Kit alors lui fit signe d'éveiller leur mère.

Le malheur voulut que précisément en ce moment même le prédicant, dans le développement impétueux d'un des points de son sermon, s'avança tellement par-dessus le bord de sa chaire, que ses jambes seules restèrent au dedans; tandis qu'appuyé sur sa main gauche il faisait de la droite des gestes véhéments, il regarda fixement ou du moins parut regarder le petit Jacob dans les yeux, le menaçant de l'oeil et du geste (l'enfant du moins le crut) de tomber sur lui, littéralement et non au figuré, s'il osait remuer seulement un muscle de sa face. Au milieu de cet effrayant état de choses, distrait par l'apparition soudaine de Kit, et fasciné par les yeux flamboyants du prédicant, le malheureux Jacob était doublement tenu en arrêt, entièrement hors d'état de remuer, fort disposé à pleurer, s'il l'avait osé, et répondant au regard de son pasteur par un regard si flamboyant, que ses yeux écarquillés semblaient près de sortir de leurs orbites.

«Ma foi! s'il faut agir ouvertement, pensa Kit, eh bien! en avant!»

Il sortit donc tout doucement de son banc et se glissa jusqu'à celui de sa mère; et comme M. Swiveller n'eût pas manqué de le dire, s'il eût été là, il «prit au collet» le poupon sans prononcer une seule parole.

— Chut! ma mère! murmura-t-il ensuite. Sortez avec moi; j'ai quelque chose à vous communiquer.

— Où suis-je? dit mistress Nubbles.

— Dans ce bienheureux Petit-Béthel, répondit son fils avec une certaine amertume.

— Bienheureux, en effet, s'écria mistress Nubbles saisissant le mot. Oh! Christophe, combien j'ai été édifiée ce soir!

— Oui, oui, je le sais, dit vivement Kit; mais venez, ma mère, tout le monde nous regarde. Ne faites pas de bruit, emmenez Jacob, c'est bien.

— Arrête, satan, arrête! cria de nouveau le prédicant. Ne tente point la femme qui te prête l'oreille, mais écoute la voix de celui qui te parle. Il emporte un agneau du troupeau, ajouta-t-il, en élevant de plus en plus sa voix perçante, et désignant le poupon, il emporte un agneau, un précieux agneau! Il rôde ici comme un loup aux heures de la nuit pour enlever les tendres agneaux!»

Kit était bien le garçon le plus modéré qu'il y eût au monde; mais ce langage violent, ainsi que les circonstances critiques où il se trouvait, le mirent hors de lui; il fit face à la chaire avec le poupon dans les bras et répondit à haute voix:

«Pas du tout: c'est mon frère.

— C'est le mien, c'est mon frère à moi! cria le prédicant.

— Ce n'est pas vrai! répliqua Kit avec indignation. Pouvez-vous bien dire chose pareille?… Et surtout pas de sottises, s'il vous plaît. Quel mal ai-je fait? Je ne serais certainement pas venu ici pour les emmener si je n'y avais été forcé, vous pouvez en être sûr; je voulais le faire sans bruit, mais vous, vous en voulez. Maintenant ayez la bonté de garder vos injures pour Satan et compagnie si cela vous convient, monsieur, mais laissez-moi tranquille, s'il vous plaît.»

En même temps, Kit sortit de la chapelle, suivi de sa mère et du petit Jacob, et se trouva en plein air avec un vague souvenir d'avoir vu l'auditoire s'éveiller et le regarder tout surpris; il se rappelait également que Quilp, durant cette scène d'interruption, avait gardé la même attitude sans détacher ses yeux du plafond ni paraître prendre le moindre intérêt à ce qui se passait.

«O Kit! dit la mère en portant son mouchoir à ses yeux, qu'avez- vous fait! Jamais je ne pourrai plus revenir ici, jamais!

— J'en suis enchanté, ma mère. Vous aviez donc bien du repentir de la petite part de plaisir que vous avez prise la nuit dernière, que vous avez cru devoir en faire pénitence ce soir? Voilà pourtant comme vous faites toujours! s'il vous arrive d'avoir un moment de bonheur ou de gaieté, vous venez ici, devant cet homme- là, dire que vous en êtes bien fâchée. Vraiment, ma mère, si vous n'étiez pas ma mère, je vous en ferais honte.

— Silence! mon cher enfant, s'écria mistress Nubbles, je sais bien que vous ne pensez pas ce que vous dites; mais c'est égal, vous parlez là comme un pécheur.

— Je ne pense pas ce que je dis! repartit Kit. Certainement que je le pense! Je ne puis croire, ma mère, que l'innocente gaieté et que la bonne humeur soient considérées dans le ciel comme de plus grands péchés que des cols de chemise, et ces gens-là ne montrent ni raison ni bon sens en voulant supprimer les derniers, ou en interdisant le reste; certainement si, je le pense. Mais, je n'ajouterai pas un mot de plus sur ce sujet, si vous me promettez de ne plus pleurer; ce sera tout. Prenez le poupon, qui est plus léger, et donnez-moi le petit Jacob. Tout en marchant, et tâchons que ce soit le plus vite possible, je vous communiquerai les nouvelles que j'apporte et qui vous surprendront un peu, je vous en avertis. Là, c'est bien. Maintenant, vous voilà comme si vous n'aviez vu de toute votre vie le Petit-Béthel, et j'espère bien que vous ne le reverrez plus. Voilà aussi le poupon, très-bien. Petit Jacob, montez sur mon dos à califourchon et tenez mon cou bien serré; et si par hasard le ministre du Petit-Béthel vous appelle un précieux agneau, vous ou votre frère, vous pourrez bien dire que c'est la plus grande vérité qui lui soit sortie de la bouche depuis un an, et que s'il voulait bien ne pas assaisonner son agneau à la sauce au poivre, il n'en vaudrait que mieux, pour être moins piquant et moins aigre. Jacob, vous pouvez lui dire ça de ma part.»

C'est ainsi que moitié gaiement, moitié sérieusement, déterminé à se montrer de bonne humeur, pour en donner aussi à sa mère et aux enfants, Kit les mena d'un bon pas. Chemin faisant, il raconta ce qui s'était passé chez le notaire, et exposa le but pour lequel il était venu se jeter au travers des solennités du Petit-Béthel.

La mère ne fut pas médiocrement effrayée en apprenant le service qu'on attendait d'elle: elle tomba tout d'abord dans un chaos d'idées, où ce qu'elle voyait de plus clair, c'est que de voyager en chaise de poste, ce serait sans doute pour elle un grand honneur, une grande distinction, mais qu'il était moralement impossible de laisser là ses enfants. Et combien d'autres objections à faire encore! Par exemple, certains articles de toilette étaient au blanchissage, d'autres n'existaient point dans sa garde-robe. Mais Kit, à ces objections diverses, opposait victorieusement une réponse unique, irrésistible, le plaisir de retrouver Nell, la joie de la ramener en triomphe.

«Nous n'avons plus que dix minutes à nous, mère, dit Kit lorsqu'ils eurent atteint le logis. Voici un carton, jetez-y tout ce dont vous aurez besoin, et dépêchez-vous de partir.»

Dire comment Kit entassa dans la boîte toutes sortes de choses qui lui semblaient de l'usage le plus immédiat, et laissa de côté tout ce qu'il jugea le moins utile; comment une voisine consentit à venir surveiller les enfants; comment ceux-ci pleurèrent d'abord tristement, puis rirent de bon coeur à la promesse d'une foule de jouets impossibles, imaginaires; comment la mère de Kit ne pouvait se lasser de les embrasser, ni Kit se résoudre à la gronder de perdre ainsi son temps, tout cela ne nous avancerait guère, ni vous ni moi. Laissant donc de côté ces détails, bornons-nous à dire que, peu de minutes après l'expiration des deux heures fixées, Kit et sa mère arrivaient devant la porte du notaire où une chaise de poste attendait déjà.

«Une voiture à quatre chevaux, ce me semble! dit Kit stupéfait de ces préparatifs. Vous arrivez juste à temps, ma mère… La voici, monsieur. Voici ma mère. Elle est toute prête, monsieur.

— Fort bien, répondit le gentleman. N'ayez aucune crainte, madame; on aura grand soin de vous. Où est la boîte avec les vêtements neufs et les nécessaires de voyage?

— La voici, dit le notaire. Christophe, mettez-la dans la voiture.

— C'est fini, monsieur, dit Kit, tout est prêt, monsieur.

— Alors partons,» dit le gentleman.

Là-dessus, il donna le bras à la mère de Kit, la fit monter dans la voiture aussi poliment que si c'était une grande dame, et prit place à côté d'elle.

Le marchepied est relevé, la portière se ferme avec bruit, les roues commencent à tourner, tandis que la mère de Kit, penchée et comme suspendue hors d'une des vitres, agitait un mouchoir de poche humide de ses larmes et jetait de loin mille recommandations pour le petit Jacob et le poupon, sans que personne pût en entendre un mot.

Kit était resté immobile au milieu de la rue; il les suivit du regard. Lui aussi il avait les larmes aux yeux, mais ces larmes n'étaient point causées par le départ dont il venait d'être témoin, elles coulaient à l'idée du retour qu'il prévoyait déjà.

«Ils se sont éloignés à pied, pensait-il, et personne n'était là pour leur parler, pour leur adresser un adieu amical: ils reviendront traînés par quatre chevaux, avec ce riche gentleman pour compagnon et pour ami, laissant derrière eux tous leurs soucis! Elle oubliera peut-être que c'est elle qui m'a appris à écrire…»

Je ne sais pas tout ce que Kit s'avisa de penser là-dessus, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y mit le temps: en effet, notre garçon resta à contempler les lignes brillantes des réverbères, bien après que la chaise de poste eut disparu; et quand il rentra enfin dans la maison, le notaire et M. Abel, qui étaient eux-mêmes restés sur le seuil de la porte jusqu'à ce que le bruit des roues se fut complètement éteint dans l'éloignement, s'étaient déjà demandé plusieurs fois avec étonnement quel motif pouvait le retenir encore.

CHAPITRE V.

Il convient maintenant que nous laissions pendant quelque temps Kit pensif, et plein d'impatience, pour suivre les aventures de la petite Nelly; nous allons reprendre le fil de notre récit là où nous l'avons quitté à plusieurs chapitres d'intervalle.

Dans une de ses promenades du soir, tandis que Nelly, suivant les deux soeurs à distance respectueuse, trouvait dans sa sympathie pour elles, et dans la contemplation de leurs peines qui offraient une ressemblance fraternelle avec son propre isolement, une sorte de soulagement et de calme remplis d'un bonheur momentané, mais profond, bien que ce doux plaisir qu'elle avait à les voir fût de ceux qui naissent et s'éteignent dans les larmes; dans une de ses promenades, disons-nous, à l'heure paisible du crépuscule, lorsque le ciel, la terre, l'air, l'eau courante, le son des cloches éloignées, tout était en harmonie avec les émotions de l'enfant solitaire, et faisait naître en elle des pensées consolantes, mais qui n'appartenaient pas au monde où vivent les enfants, ni à ses joies faciles; dans une de ces excursions qui étaient devenues son unique satisfaction, sa seule consolation, la lumière du jour s'était éteinte sous l'ombre du soir qui s'avançait de plus en plus vers la nuit, et cependant la jeune créature continuait d'errer dans les ténèbres: elle trouvait une compagnie dans cette nature si sereine, si paisible, tandis qu'au contraire le bruit des paroles et l'éclat des lumières éblouissantes eussent été pour elle la solitude.

Les deux soeurs étaient retournées à leur logis, et Nelly était seule. Elle leva ses yeux vers les brillantes étoiles qui projètent une si douce clarté du haut des vastes espaces du ciel; à mesure qu'elle les contemplait, de nouvelles étoiles lui apparaissaient, puis d'autres au delà, puis d'autres encore, jusqu'à ce que toute l'étendue fût diamantée d'astres rayonnants de plus en plus élevés dans l'incommensurable infini, éternels dans leur multiplicité comme dans leur ordre immuable et indestructible. Nelly se pencha vers la rivière calme et limpide, et là elle vit les étoiles reluire dans leur même ordre, telles qu'au temps du déluge la colombe les vit se refléter dans les eaux débordées et profondes d'un million de lieues, bien au-dessus du sommet des montagnes, au-dessus du genre humain qui avait péri presque tout entier.

L'enfant s'assit en silence sous un arbre: la beauté de la nuit et toutes les merveilles qu'elle étale la frappaient d'une admiration muette. L'heure, le lieu éveillèrent ses réflexions: avec une espérance douce, moins d'espérance peut-être que de résignation, elle évoqua le passé, le présent et ce que l'avenir lui gardait en réserve. Entre elle et le vieillard il s'était opéré par degrés une séparation plus pénible à supporter qu'aucun des chagrins d'autrefois. Chaque soir, souvent même dans le jour, il s'absentait, il s'en allait seul; et bien que Nelly sût où il allait et pourquoi il s'absentait, car les yeux hagards de son grand-père et les appels constants qu'il faisait à sa pauvre bourse épuisée étaient de trop sûrs indices, cependant le vieillard évitait toute question, se renfermait dans une réserve entière et fuyait même la présence de sa petite-fille.

Nelly, assise à l'écart, méditait donc sur ce changement avec une tristesse empreinte de la teinte mélancolique que la nuit répandait autour d'elle, lorsqu'au loin l'horloge d'une église sonna neuf heures. Nelly se leva, se remit à marcher et se dirigea pensive vers la ville.

Elle avait atteint un petit pont de bois jeté au-dessus du courant, quand elle aperçût tout à coup, sur la prairie qu'elle devait prendre, une lumière rouge, et, regardant avec plus d'attention, reconnut qu'elle partait, selon toute apparence, d'un camp de bohémiens qui avaient allumé un feu à une petite distance du chemin, et s'étaient assis ou couchés tout autour. Trop pauvre pour avoir rien à craindre d'eux, Nelly continua son chemin. Il lui eût fallu d'ailleurs, pour en prendre un autre, allonger considérablement sa route; seulement elle ralentit son pas.

Quand elle fut proche du feu du bivouac, un mouvement de curiosité timide la poussa à y jeter un regard. Entre elle et le foyer il y avait une figure dont le contour se dessinait en courbe marquée vers le feu. À cette vue, Nelly s'arrêta brusquement; mais après avoir réfléchi et s'être dit, ou même s'être assurée, à ce qu'elle croyait, que ce n'était ni ne pouvait être la personne qu'elle avait supposée, elle passa outre.

Cependant l'entretien qui avait été entamé devant le feu des bohémiens reprit son cours; et Nelly, bien qu'elle ne pût distinguer les paroles, fut alors frappée du son de voix de celui qui parlait, une voix qui lui était aussi familière que la sienne même.

Elle se retourna et regarda derrière elle. La personne que cherchaient ses yeux venait de se lever, et, debout, le corps un peu incliné, elle s'appuyait sur un bâton qu'elle tenait à deux mains. Cette attitude n'était pas moins connue de Nelly que le son de la voix.

C'était son grand-père.

Le premier mouvement de l'enfant fut d'appeler le vieillard; le second, de se demander quels pouvaient être ses compagnons et dans quelle intention ils se trouvaient là réunis, une crainte vague d'abord, puis le désir violent d'éclaircir ses doutes, rapprocha Nelly du groupe présent à ses yeux: toutefois elle eut soin de dissimuler ses pas, et de se glisser le long d'une haie.

Elle put de là arriver jusqu'à quelques pieds seulement du bivouac, et, cachée entre de jeunes arbres, voir et entendre à la fois sans craindre d'être aperçue.

Là il n'y avait ni femmes ni enfants, comme elle en avait remarqué dans d'autres camps de bohémiens devant lesquels elle avait passé avec son grand-père durant leur vie errante: ce qu'elle vit seulement, ce fut un gipsy d'une taille athlétique, qui se tenait à peu de distance les bras croisés, appuyé contre un arbre, et tantôt regardait le feu, tantôt fixait ses noires prunelles sur trois autres hommes qui entouraient le foyer et dont il suivait la conversation avec un intérêt constant mais déguisé. Parmi ces trois hommes était son grand-père: dans les deux autres, Kelly reconnut les joueurs de cartes qu'elle avait vus dans l'auberge pendant la trop mémorable nuit d'orage, celui qu'on appelait Isaac List, et son sinistre compagnon. Une de ces tentes basses et cintrées en usage chez les bohémiens était fixée non loin de là, mais elle était, ou du moins elle paraissait vide.

«Eh bien, partez-vous? dit le gros homme, levant son regard de la place où il était étendu à l'aise, pour le fixer sur le visage du vieillard. Il n'y a qu'une minute, vous étiez si pressé! Partez, si cela vous plaît. Vous en êtes bien maître, il me semble.

— Ne le tourmentez pas, répliqua Isaac List, qui était accroupi comme une grenouille de l'autre côté du feu, avec un regard louche et faux. Cet homme ne voulait pas vous insulter.

— Vous me ruinez, vous me dépouillez, et après cela vous vous faites un jeu de me railler, dit le vieillard s'adressant tour à tour à l'un et à l'autre. Vous voulez donc me rendre fou?»

Le contraste qu'il y avait entre la prostration complète et la faiblesse d'esprit de cet enfant à tête grise, et les regards astucieux et pervers des hommes aux mains desquels il était tombé, frappa le coeur de la jeune créature qui était là aux écoutes. Mais elle se contint pour veiller à tout ce qui se passait sans perdre un regard, une parole.

«Que le diable vous emporte! Qu'est-ce que vous entendez par là? dit le gros homme, se soulevant un peu et s'appuyant sur un de ses coudes. On vous ruine! vous nous ruineriez si vous le pouviez, n'est-il pas vrai? Voilà ce que c'est que d'avoir affaire à de méchants petits joueurs qui ne savent que pleurnicher. Si vous perdez, vous êtes des martyrs; mais quand vous gagnez, c'est différent. On vous dépouille!… ajouta-t-il en haussant la voix. Dieu me damne! Qu'est-ce que vous entendez par ce mot de «dépouiller,» si peu convenable entre gentlemen, hein?»

L'orateur se laissa tomber tout de son long par terre et appliqua vivement et violemment un ou deux coups de talon comme pour achever de témoigner de son honnête indignation. Il était évident qu'ils agissaient, lui en matamore, et son ami en conciliateur, dans quelque dessein particulier: il n'y avait que le faible vieillard qui pût s'y méprendre; car ils échangeaient presque ouvertement des clins d'oeil tantôt de l'un à l'autre, tantôt avec le camarade accroupi, qui, en découvrant ses dents blanches, faisait une grimace d'approbation.

Le vieillard resta quelque temps tout abattu au milieu d'eux, puis il dit en se tournant vers celui qui l'avait maltraité:

«Vous-même, vous parliez de jeux où l'on dépouille les gens, vous le savez bien. Ne soyez donc pas si violent avec moi. N'avez-vous pas dit cela?

— Je n'ai pas dit que ce fût dans cette compagnie! C'est l'honneur… l'honneur qui fait tout entre gentlemen, monsieur! répliqua le gros homme qui sembla se retenir pour ne pas donner à sa phrase une conclusion plus rude.

— Jowl, ne le traitez pas trop durement, dit Isaac List. Il regrette, j'en suis sûr, de nous avoir offensés. Allons, brave homme, continuez ce que vous disiez, continuez.

— Il faut que je sois bête et doux comme un agneau, s'écria M. Jowl, de perdre le temps, à mon âge, à donner des conseils quand je sais qu'ils seront mal reçus, et que je n'en retirerai que des injures pour la peine. Mais je n'en fais pas d'autres depuis que je suis au monde. L'expérience aurait pourtant bien dû refroidir ces élans de mon bon coeur.

— Je vous répète, dit Isaac List, qu'il regrette ce qui s'est passé et qu'il désire que vous continuiez.

— Est-ce bien vrai? demanda l'autre.

— Oui, grommela le vieillard en s'asseyant et se balançant à droite et à gauche, continuez, continuez! à quoi servirait-il de vous contrarier là-dessus? Continuez.

— Je reprends donc, dit Jowl, où j'en étais quand vous vous êtes levé si brusquement. Si vous êtes persuadé que le temps est venu où la chance doit tourner, et ce n'est que trop sûr; et si vous trouvez que vous ne possédez pas les moyens suffisants pour la tenter, au moins pour un coup, car vous savez bien que vous n'aurez jamais les fonds nécessaires pour tenir toute une soirée, que n'acceptez-vous l'occasion qui semble tout exprès s'offrir à vous? Empruntez, je vous dis, et vous rendrez quand vous le pourrez.

— Certainement, ajouta Isaac List avec une intention marquée; si cette bonne dame qui montre les figures de cire a de l'argent et qu'elle le mette dans une boite d'étain quand elle va se coucher, sans fermer sa porte à clef, de peur du feu, il me semble que la chose serait facile. Je dirais presque que c'est un coup de la Providence si je n'avais pas été élevé dans des principes religieux.

— Vous comprenez, Isaac, dit son ami d'un ton plus animé et en se rapprochant du vieillard, tandis qu'il faisait signe au bohémien de ne point intervenir; vous comprenez, Isaac; à toute heure il y a des étrangers qui vont et viennent par là; eh bien! un de ces étrangers aura pu se glisser sous le lit de la bonne dame ou se fourrer dans l'armoire, rien de plus vraisemblable; les soupçons auront le champ large, et il n'y a pas de danger qu'on se doute de la vérité… Moi, je lui donnerais sa revanche jusqu'au dernier farthing qu'il apporterait, quel que fût le montant de la somme.

— Mais le pourriez-vous? demanda Isaac List. Votre banque est- elle assez forte pour cela?

— Assez forte! répondit l'autre avec un dédain simulé. Monsieur, voulez-vous bien me tirer cette boite de la paille?»

Cette invitation s'adressait au bohémien, qui se glissa à quatre pattes dans sa tente basse et étroite, et après quelques recherches, quelques fouilles en apparence laborieuses, revint avec une cassette que Jowl ouvrit au moyen d'une clef qu'il portait sur lui.

«Voyez-vous ceci? dit-il ramassant l'argent dans sa main et le laissant retomber en pluie à travers ses doigts. Entendez-vous ceci? Connaissez-vous le son de l'or? Tenez, emportez cette cassette. Et vous, Isaac, ne parlez plus des banques que lorsque vous en aurez gagné une.»

Isaac List, avec une grande apparence d'humilité, affirma qu'il n'avait jamais mis en doute la parole d'un gentleman aussi honorablement connu pour sa loyauté que M. Jowl, et que s'il avait laissé exhiber la cassette, ce n'était pas pour éclaircir ses doutes, car il n'en avait aucun, mais pour se régaler de la vue de tant de richesses, ce qui pouvait paraître à d'autres une jouissance vaine et purement imaginaire, mais n'en était pas moins pour lui une source de plaisir infini, le plus grand de tous les plaisirs, après celui d'avoir à soi cet argent dans sa propre poche.

Bien que M. List et M. Jowl eussent l'air de s'adresser mutuellement l'un à l'autre, il était à remarquer qu'ils épiaient le vieillard qui, les yeux fixés sur le feu, se tenait assis dans l'attitude de la méditation. On pouvait juger de l'intérêt qu'il prenait à leur conversation par un certain mouvement de tête involontaire, ou par une contraction de ses traits à chaque mot qui sortait de leur bouche.

«Le conseil que je lui donne là, dit Jowl en se recouchant à plat ventre, est bien simple… un vrai conseil d'ami. Pourquoi donc procurerais-je à un individu le moyen de me gagner peut-être tout ce que je possède, si ce n'est parce que je le considère comme mon ami? C'est une folie de se donner tant de mal pour les autres, bien sûr, mais c'est mon caractère, et je ne puis pas m'en empêcher; ainsi il ne faut pas m'en vouloir, mon cher Isaac List.

— Moi, vous en vouloir! répliqua Isaac; je ne vous en veux pas le moins du monde, monsieur Jowl. Je voudrais bien être à même de me montrer aussi généreux que vous! et, d'ailleurs, comme vous dites, il rendra, s'il gagne; mais s'il perd…

— Ça, c'est la moindre des choses, dit Jowl. Car, enfin, supposez qu'il perde, et rien n'est moins vraisemblable d'après ce que je connais des chances du sort, eh bien! il vaut toujours mieux, il me semble, perdre l'argent des autres que le sien.

— Ah! s'écria vivement Isaac List, quel plaisir de gagner! Quel plaisir de ramasser de l'argent, de brillants, de beaux petits jaunets, et de les plonger dans sa poche! Quel délice de triompher à la fin, de penser qu'on n'a pas été obligé de s'arrêter tout court et de tourner le dos à la fortune! qu'on a fait, au contraire, bravement la moitié du chemin pour la rencontrer! Mais vous ne partez pas, mon vieux monsieur?

— Pardon, il faut que je parte, dit le vieillard qui s'était levé et qui avait fait déjà deux ou trois pas à la hâte, lorsqu'il revint non moins précipitamment: «J'aurai l'argent, tout, jusqu'au dernier sou.

— À la bonne heure, c'est bien, ça! s'écria Isaac en sautant et le frappant sur l'épaule; j'estime en vous ce reste de jeune sang. Ah! ah! ah! Joe Jowl regrette presque de vous avoir donné des conseils. Comme nous allons rire à ses dépens! Ah! ah! ah!

— Il m'a promis ma revanche, vous savez, dit le vieillard montrant Jowl avec un mouvement violent de sa main ridée; vous savez, il m'a promis écu pour écu, jusqu'au fond de la bourse, qu'il y ait beaucoup ou qu'il y ait peu. Rappelez-vous ça.

— Je suis votre témoin, répondit Isaac, et j'aurai soin que tout s'exécute loyalement.

— J'ai engagé ma parole, dit Jowl avec une feinte répugnance, et je la tiendrai. Quand aura lieu cette joute? Je souhaite que ce soit le plus tôt possible. Sera-ce cette nuit?

— Il faut d'abord que j'aie l'argent, dit le vieillard; je l'aurai demain…

— Pourquoi pas cette nuit? dit Jowl en insistant.

— Il est tard; je serais obligé de trop me presser. Il faut agir avec prudence. Non, non, ce sera pour demain soir.

— Demain, soit! dit Jowl. Buvons une goutte de réconfort. Bonne chance au plus vaillant! Remplissez les verres.»

Le bohémien apporta trois gobelets d'étain qu'il remplit d'eau-de- vie jusqu'au bord. Le vieillard se détourna en se disant à lui- même quelques mots avant de boire. Celle qui l'écoutait entendit prononcer son propre nom, joint à des souhaits si fervents, qu'ils semblaient adressés au ciel comme une prière pleine d'angoisses.

«Que Dieu ait pitié de nous! s'écria en elle-même la pauvre enfant. Que Dieu nous assiste à cette heure d'épreuve!… Oh! que faire pour le sauver?…»

Le reste de la conversation s'acheva assez brièvement sur un ton plus bas; c'étaient de bons avis sur l'exécution du projet et sur les précautions à prendre pour écarter les soupçons. Alors le vieillard échangea une poignée de main avec ses tentateurs, puis il se retira.

Ils le suivirent des yeux tandis qu'il marchait lentement, incliné et le dos voûté; et chaque fois que le vieillard tournait la tête pour regarder en arrière, ce qui lui arrivait souvent, ils agitaient la main ou lui jetaient de loin un cri d'encouragement. Ce ne fut qu'après l'avoir vu graduellement diminuer et se perdre comme un point dans le lointain, qu'ils se retournèrent l'un vers l'autre et se hasardèrent à pousser de grands éclats de rire.

«Ainsi, dit Jowl chauffant ses mains au feu, voilà qui est fait, enfin. Il a fallu, pour le convaincre, plus d'efforts que je ne l'aurais cru. Savez-vous qu'il n'y a pas moins de trois semaines que nous avons commencé à chauffer ça. Qu'est-ce qu'il apportera, à votre idée?

— Quoi qu'il apporte, part à deux,» répondit Isaac List.

L'autre secoua la tête et dit:

«Il faudra aller vite en besogne et lui brûler la politesse; autrement, nous serions soupçonnés, et ce n'est pas une plaisanterie.»

List et le bohémien donnèrent leur assentiment à ces paroles. Après s'être divertis quelque temps aux dépens de la crédulité de leur victime, les trois hommes laissèrent là ce sujet comme épuisé, et se mirent à causer dans un argot que l'enfant ne pouvait comprendre. Cependant, comme ils paraissaient s'entretenir de choses qui les intéressaient vivement, Nelly jugea que le moment était opportun pour s'enfuir sans être aperçue; elle se glissa d'un pas lent et discret, suivant l'ombre des haies et franchissant les fossés jusqu'à ce qu'elle eût gagné la route et fût assez loin d'eux pour se croire en sûreté. Alors elle courut de toutes ses forces vers le logis, déchirée et ensanglantée par les ronces et les épines, mais le coeur bien autrement meurtri; enfin elle se jeta tout accablée sur son lit.

La première idée qui se présenta à son esprit, ce fut la fuite, une fuite immédiate; ce fut d'entraîner le vieillard et de mourir plutôt de faim au bord de la route que de laisser son grand-père en butte à de si terribles tentations. Nelly se souvint alors que le crime ne devait pas être commis avant la nuit suivante: elle avait donc le temps nécessaire pour réfléchir et pour aviser à ce qu'il fallait faire. Mais une horrible crainte s'empara d'elle: si en cet instant même le crime allait être commis!… Elle tremblait d'entendre des cris inarticulés et des gémissements rompre le silence de la nuit; elle songeait en frémissant à ce que son grand-père pourrait être conduit à faire, s'il venait à être surpris au milieu du vol, n'ayant à lutter que contre une femme. Supporter une pareille torture, c'était impossible. Nelly se glissa jusqu'à la chambre où se trouvait l'argent; elle ouvrit la porte et regarda. Dieu soit loué! le vieillard n'était pas là… et mistress Jarley dormait paisiblement! L'enfant revint à sa propre chambre pour se mettre au lit.

Mais le sommeil était-il possible? le sommeil! mais le repos même était-il possible au sein de pareilles terreurs toujours croissantes? À demi habillée, les cheveux en désordre, elle courut au lit du vieillard, qu'elle saisit par le poignet en l'arrachant au sommeil.

«Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il, tressaillant dans son lit et fixant ses yeux sur cette figure de fantôme.

— J'ai fait un rêve effrayant, dit l'enfant avec une énergie qui ne pouvait naître que de l'excès de sa terreur. Un rêve effrayant, horrible! Ce n'est pas la première fois. Dans ce rêve il y a des hommes aux cheveux gris comme vous; ces hommes sont au milieu d'une chambre obscurcie par la nuit, et ils volent l'or de ceux qui dorment. Debout! debout!…»

Le vieillard trembla de tous ses membres et joignit les mains dans l'attitude de la prière.

«Si ce n'est pour moi, dit l'enfant, si ce n'est pour moi, au nom du ciel! debout, pour nous soustraire à de telles extrémités. Ce rêve n'est que trop réel. Je ne puis dormir, je ne puis demeurer ici, je ne puis vous laisser seul dans une maison où il se fait de ces rêves-là. Debout! il faut fuir!»

Il la contemplait comme un spectre, et elle en avait toute l'apparence; elle avait l'air d'une déterrée, et le vieillard éprouvait un tremblement redoublé.

«Il n'y a pas de temps à perdre, dit l'enfant, pas une minute.
Debout! venez avec moi!

— Quoi! cette nuit? murmura le vieillard.

— Oui, cette nuit. Demain soir il serait trop tard. Le rêve reviendrait. La fuite seule peut nous sauver. Debout!»

Le vieillard sortit de son lit, le front humide, couvert d'une froide sueur, la sueur de l'épouvante, et, se courbant devant l'enfant, comme si c'était un ange envoyé en mission pour le conduire à sa volonté, il fut bientôt prêt à la suivre. Elle le prit par la main et l'emmena. Au moment où ils passaient devant la porte de la chambre où le vieillard s'était proposé de commettre le vol, Nelly frissonna et regarda son grand-père en face. Qu'il était pâle! et quel regard il rencontra dans les yeux de l'enfant!

Elle le conduisit à sa propre chambre, et le tenant toujours par la main, comme si elle craignait de le perdre un instant de vue, elle rassembla son modeste bagage et suspendit son panier à son bras. Le vieillard reçut d'elle son bissac qu'il jeta sur son dos, son bâton qu'elle avait apporté, puis Nelly le fit sortir.

Ils traversèrent des rues resserrées, des ruelles étroites; leur pas était à la fois timide et rapide. Ils gravirent aussi, toujours courant, la colline escarpée, couronnée par le vieux château noir, sans s'être seulement retournés pour jeter un regard derrière eux.

Mais comme ils approchaient des murs en ruine, la lune se leva dans tout son éclat; et alors, du pied de ce monument garni de lierre, de mousse et d'herbes grimpantes, l'enfant contempla la ville endormie, couchée dans l'ombre de la vallée; puis plus loin la rivière avec ses sillages mouvants de lumière, puis encore les collines lointaines; et pendant ce temps elle pressait moins fortement la main du vieillard, quand tout à coup, fondant en larmes, elle se jeta au cou de son grand-père.

CHAPITRE VI.

Cette faiblesse momentanée une fois passée, l'enfant évoqua de nouveau la résolution qui l'avait soutenue jusqu'alors; et ne perdant pas de vue cette idée salutaire, que c'était le crime des hommes qui précipitait sa fuite, que de sa seule fermeté dépendait le salut de son grand-père, sans qu'elle eût pour s'aider l'appui d'un bon conseil ou d'une main secourable, elle pressa le pas de son compagnon et s'interdit de regarder désormais en arrière.

Tandis que le vieillard, soumis et abattu, semblait se courber devant elle, se faire humble et petit comme s'il était en présence de quelque être supérieur, l'enfant éprouvait en elle-même un sentiment nouveau qui élevait sa nature et lui inspirait une énergie et une confiance qu'elle ne s'était jamais connues. Maintenant la responsabilité ne se divisait plus: le poids tout entier de leurs deux existences retombait sur Nelly, et désormais c'était elle qui devait penser et agir pour deux.

«C'est moi qui l'ai sauvé, pensait-elle. Dans tous les dangers, dans toutes les épreuves, je saurai m'en souvenir.»

En tout autre temps, l'idée d'avoir abandonné sans un mot d'explication l'amie qui leur avait montré une bienveillance si franche, l'idée qu'elle et son grand-père seraient coupables, au moins en apparence, de trahison et d'ingratitude; joint à cela, le regret d'avoir dû s'éloigner des deux soeurs, l'eussent remplie de chagrin. Mais maintenant toute autre considération s'effaçait devant les incertitudes, les anxiétés de leur vie sauvage et errante; et dans le désespoir même de leur situation Nelly puisait plus d'élévation et de force.

Aux pâles lueurs du clair de lune qui ajoutaient à la blancheur mate de son teint, ce visage délicat sur lequel la pensée soucieuse s'unissait à la grâce charmante et à la douceur de la jeunesse, ces yeux brillants, cette tête tout intellectuelle, ces lèvres qui se pressaient avec tant de résolution et de courage, ces contours fins, ce mélange de tant d'énergie et de tant de faiblesse, tout cela disait dans un silence éloquent l'histoire de Nelly et de son grand-père: mais cette histoire, elle n'était recueillie que par le vent qui l'emportait pour jeter peut-être au chevet de quelque mère le rêve pénible d'une enfant se fanant dans sa fleur et s'endormant de ce sommeil qui ne connaît point de réveil.

La nuit commença à disparaître, la lune à s'effacer, les étoiles à pâlir et à s'obscurcir: le matin, froid comme ces astres sans lumière, se montra lentement. Alors de derrière une colline le soleil se leva majestueux, poussant devant lui les brouillards comme de noirs fantômes, et purgeant la terre de ces ombres sépulcrales jusqu'à ce que les ténèbres fussent dissipées. Quand il eut monté plus haut sur l'horizon, et que ses rayons bienfaisants eurent repris leur chaleur, l'enfant et le vieillard se couchèrent pour dormir sur une berge, tout près d'un cours d'eau.

Cependant Nelly laissa sa main posée sur le bras du vieillard; et longtemps après qu'il se fut endormi profondément, elle le contemplait encore d'un oeil fixe. Enfin, la lassitude s'empara d'elle; sa main se détendit, se roidit de nouveau, se détendit encore, et les deux compagnons sommeillèrent l'un auprès du l'autre.