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Charles Dickens

LES CONTEURS À LA RONDE

Publication en français en 1886
Traducteur Amédée Pichot

Table des matières

I — L'HISTOIRE DU PARENT PAUVRE.
II — L'HISTOIRE DE L'ENFANT.
III — L'HISTOIRE DE QUELQU'UN ou LA LÉGENDE DES DEUX RIVIÈRES.
IV — L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE BONNE D'ENFANT.
V — L'HISTOIRE DE L'HÔTE.
VI — L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE.
VII — L'HISTOIRE DE LA FEMME DE JOURNÉE.
VIII — L'HISTOIRE DE L'ÉCOLIER SOURD.
IX — HISTOIRE DE L'INVITÉ.
X — L'HISTOIRE DE LA MÈRE.
XI — LE RETOUR DE L'ÉMIGRANT ou NOËL APRÈS QUINZE ANS
D'ABSENCE.

I — L'HISTOIRE DU PARENT PAUVRE.

Il lui répugnait beaucoup d'avoir la préséance sur tant de membres honorables de la famille, en commençant la première des histoires qu'ils allaient raconter chacun à leur tour, assis en demi-cercle auprès du feu de Noël, et, modestement, il suggéra qu'il serait plus convenable que ce fût d'abord John, «notre estimable hôte,» dont il demandait à porter la santé. «Quant à lui, dit-il, il était si peu fait à se mettre, en avant, qu'en vérité…» Mais ici tous s'écrièrent d'une voix unanime qu'il devait commencer, et ils furent d'accord pour répéter qu'il le pouvait, qu'il le devait, qu'il le ferait. Il discontinua donc de se frotter les mains, retira ses jambes de dessous son fauteuil et commença:

Je ne doute point, dit le parent pauvre, que par la confession que je vais vous faire, je surprendrai les membres réunis de notre famille, et particulièrement John, notre estimable hôte, à qui nous avons une si grande obligation pour l'hospitalité magnifique avec laquelle il nous a traités aujourd'hui. Mais si vous me faites l'honneur d'être surpris de n'importe ce qui vient d'un membre de la famille aussi insignifiant que moi, tout ce que je peux vous dire, c'est que je serai d'une scrupuleuse exactitude dans tout ce que je vous raconterai.

Je ne suis, point ce qu'on me suppose être. Je suis tout autre. Peut-être avant d'aller plus loin, serait-ce mieux d'indiquer d'abord ce que l'on suppose que je suis.

On suppose, ou je me trompe fort, — les membres réunis de notre famille me relèveront si je commets une erreur, ce qui est bien probable (ici, le parent pauvre promena autour de lui un regard plein de douceur pour encourager la contradiction), — on suppose que je ne suis l'ennemi de personne que de moi-même et que je n'ai jamais réussi en rien. Si j'ai fait de mauvaises affaires, c'est, dit-on, parce que j'étais impropre aux affaires et trop crédule pour pénétrer les desseins intéressés de mon associé; — si j'échouai dans mes projets de mariage, c'est parce que, dans ma confiance ridicule, je regardais comme impossible que Christiana consentît à me tromper; — si mon oncle Chill, dont j'attendais une belle fortune, me donna mon congé, c'est parce qu'il ne me trouva pas l'intelligence commerciale dont il m'aurait voulu voir doué. Enfin, je passe pour avoir été toute ma vie continuellement dupe et désappointé, à quoi on ajoute que je suis à présent un vieux garçon âgé de cinquante-neuf ans et bien près de soixante, qui vit d'un revenu limité sous la forme de pension payée par quartier, — chose à laquelle je vois que notre estimable hôte John ne veut pas que je fasse davantage allusion. Voilà pour le passé. Voici ce qu'on suppose encore de mes habitudes et de mon genre de vie actuel:

J'occupe un logement garni à Clapham-Road, — petite chambre très propre, sur le derrière, dans une maison respectable, — où on ne s'attend pas à me trouver pendant la journée, à moins que je ne sois indisposé, car je sors tous les matins à neuf heures, sous prétexte d'aller à mes affaires. Je prends mon déjeuner, une tasse de café au lait avec un petit pain et du beurre, — à l'antique café situé près du pont de Westminster; je vais ensuite dans la Cité, — je ne sais trop pourquoi; — je m'assois au café de Garraway, puis sur les bancs de la Bourse; et de là, poursuivant ma promenade, j'entre dans quelques bureaux et quelques comptoirs, où quelques parents et quelques vieilles connaissances ont la bonté de me tolérer, et où je me tiens debout contre la cheminée si la saison est froide. Je remplis ainsi ma journée jusqu'à cinq heures: je dîne alors, dépensant pour le repas, la moyenne d'un shelling trois pences. Ayant toujours quelque argent de poche pour mes soirées, je m'arrête, avant de rentrer chez moi, à l'antique café du pont de Westminster où je prends ma tasse de thé et peut- être ma tartine de pain rôti. Enfin, quand l'aiguille de l'horloge se rapproche de minuit, je me dirige vers Clapham-Road et, à peine rentré dans ma chambre, je me mets au lit, — le feu étant chose coûteuse et mes propriétaires ne se souciant pas que j'en fasse parce qu'il faudrait qu'on eût la peine de me l'allumer et que cela salit une chambre.

Quelquefois, un de mes parents ou une de mes connaissances m'invite à dîner. Ces invitations sont mes jours de fête, et ces jours-là, je vais généralement me promener dans Hyde-Park. Je suis un homme solitaire, et il est rare que je me promène avec un compagnon; non pas qu'on m'évite parce que je suis mal vêtu, — car j'ai toujours une mise décente, toujours vêtu de noir (ou plutôt de cette nuance connue sous le nom de drap d'Oxford qui fait l'effet d'être noir et qui est de meilleur usage); mais j'ai contracté l'habitude de parler bas, je garde volontiers le silence, et n'étant pas d'un caractère très gai, je sens que je ne suis pas d'une société très séduisante.

La seule exception à cette règle générale est l'enfant de mon cousin germain, le petit Frank. J'ai une affection particulière pour cet enfant et il est très bon pour moi. C'est un enfant naturellement timide, qui s'efface bientôt dans une réunion nombreuse et y est oublié. Lui et moi cependant nous sommes parfaitement ensemble. Je crois deviner que, dans l'avenir, le pauvre enfant succédera à ma position dans la famille. Nous causons peu, et cependant nous nous comprenons. Nous faisons notre promenade en nous tenant par la main et sans beaucoup parler; il sait ce que je veux dire comme je sais ce qu'il veut dire. Lorsqu'il était plus petit enfant, je le conduisais aux étalages des boutiques et lui montrais les joujoux. C'est extraordinaire comme il eut bientôt deviné que je lui aurais fait beaucoup de cadeaux, si j'avais été dans une situation de fortune à pouvoir les lui faire.

Le petit Frank et moi nous allons faire le tour de la colonne monumentale de la Cité, — il aime beaucoup cette colonne — nous allons sur les ponts, nous allons partout où l'on peut aller sans payer.

Deux fois, au jour anniversaire de ma naissance, nous avons fait un petit dîner avec du boeuf à la mode, pour aller ensuite au spectacle à moitié prix, et cette partie nous a vivement intéressés.

Je me promenais un jour avec Frank dans Lombard-Street, que nous visitons souvent parce que je lui ai raconté que c'est une rue qui contient de grandes richesses, — et il aime beaucoup Lombard- Street. Un passant m'arrête et me dit: «Monsieur, votre jeune fils a laissé tomber son gant.» Excusez-moi de vous faire part d'une circonstance si triviale…; je sentis mon coeur vivement ému en entendant ainsi, par hasard, appeler l'enfant mon fils; et les larmes m'en vinrent aux yeux.

Lorsque l'on enverra Frank en pension à quelques lieues de Londres, je ne saurai trop que devenir; mais je me propose d'aller l'y voir une fois tous les mois et de passer avec lui un demi- congé. Ces jours-là, les écoliers jouent sur la bruyère; si on m'objectait que mes visites dérangent les études de l'enfant je pourrai toujours le regarder de loin, pendant la récréation, sans qu'il m'aperçoive, et je retournerai le soir ici. Sa mère est d'une famille qui a un certain rang aristocratique et elle n'approuve pas, on m'en a prévenu, que nous soyons trop souvent ensemble. Je sais que je ne suis point d'une humeur à rendre le caractère de Frank moins timide et plus gai; mais je me persuade qu'il me regretterait quelquefois si nous étions tout-à-fait séparés.

Lorsque je mourrai dans ma chambre de Clapham-Road, je ne laisserai pas grand'chose en ce monde, d'où je n'emporterai pas grand'chose non plus; cependant je me trouve posséder la miniature d'un enfant à l'air radieux, aux cheveux frisés, avec chemise à collerette ouverte, que ma mère disait être mon portrait, mais que j'ai peine à croire avoir été jamais ressemblant. Cette miniature ne se vendrait pas cher et je prierai qu'elle soit donnée à Frank. J'ai écrit d'avance une petite lettre à mon enfant chéri pour lui être remise en même temps: je lui exprime là combien cela me fait de peine de le quitter, quoique forcé d'avouer que je ne sais trop pourquoi je resterais en ce bas monde. Je lui donne quelques courts avis afin de le mettre en garde contre les conséquences d'un caractère, qui fait qu'on n'est l'ennemi de personne que de soi-même, et je m'efforce de le consoler d'une séparation… qui l'affligera, j'en suis sûr… en lui prouvant que j'étais ici de trop pour tous, excepté pour lui, et que, n'ayant pas su comment trouver ma place dans cette grande foule, mieux vaut pour moi en être dehors: telle est l'impression générale relativement à moi, dit le parent pauvre en élevant un peu plus la parole, après avoir toussé pour s'éclaircir la voix. — Eh bien, cette impression n'est pas exacte, et c'est afin de vous la démontrer que je vais vous raconter ma véritable histoire et les habitudes de ma vie qu'on croit connaître et qu'on ne connaît pas. Ainsi d'abord, on suppose que je demeure dans une chambre à Clapham-Road. Comparativement parlant, j'y suis très rarement. La plupart du temps je réside, — j'éprouve quelque pudeur à prononcer le mot, tant ce mot semble prétentieux… je réside dans un château. Je ne veux pas dire que ce soit un château baronnial, mais ce n'en est pas moins un édifice, connu de tous sous le nom de CHÂTEAU. Là, je conserve le texte de la véritable histoire de ma vie et la voici:

J'avais vingt-cinq ans. Je venais de prendre pour associé John Spatter, qui avait été mon commis, et j'habitais encore dans la maison de mon oncle Chill, dont j'attendais une grande fortune, lorsque je demandai Christiana en mariage. J'aimais Christiana depuis longtemps; elle était d'une rare beauté attrayante sous tous les rapports. Je me défiais bien un peu de la veuve, sa mère, qui était d'un caractère intrigant et très intéressé; mais je tachais d'avoir d'elle la meilleure opinion possible à cause de Christiana. Je n'avais jamais aimé que Christiana et, dès l'enfance, elle avait été pour moi l'univers tout entier, que dis- je? plus encore.

Christiana m'accepta pour son prétendu avec le consentement de sa mère, et je me crus le plus heureux des mortels. Je vivais assez durement chez mon oncle Chill, fort à l'étroit et fort triste dans une chambre nue, espèce de grenier sous les combles; aussi froide qu'aucune chambre de donjon dans les vieilles forteresses du Nord. Mais, possédant l'amour de Christiana, je n'avais plus besoin de rien sur la terre. Je n'aurais pas changé mon sort contre celui d'aucun être humain.

L'avarice était malheureusement le vice dominant de mon oncle Chill. Tout riche qu'il était, il vivait misérablement et semblait avoir toujours peur de mourir de faim. Comme Christiana n'avait pas de dot; j'hésitai longtemps à lui avouer notre engagement mutuel; à la fin, je me décidai à lui écrire pour lui: apprendre toute la vérité. Je lui remis moi-même, ma lettre un soir, en allant me coucher.

Le lendemain, je descendis, par une matinée de décembre: le froid se faisait sentir plus sévèrement encore dans la maison jamais chauffée de mon oncle que dans la rue où brillait quelquefois du moins le soleil d'hiver; et qui, à tout événement s'abîmait des visages souriants et de la voix des passants. Ce fut avec un poids de glace sur le coeur que je me dirigeai vers la salle basse où mon oncle prenait ses repas, large pièce avec une étroite cheminée une fenêtre cintrée, sur les vitres de laquelle les gouttes de la pluie, tombée pendant la nuit, ressemblaient aux larmes des pauvres sans asile. Cette fenêtre s'éclairait du jour d'une cour solitaire aux dalles crevassées; et qu'une grille, aux barreaux rouillés, séparait d'un vieux corps de logis ayant servi de salle de dissection au grand chirurgien qui avait vendu la maison à mon oncle.

Nous nous levions toujours de si bonne heure, qu'à cette saison de l'année nous déjeunions à la lumière. Au moment où j'entrai, mon oncle était si crispé par le froid, si ramassé sur lui-même dans son fauteuil derrière la chandelle, que je ne l'aperçus qu'en touchant la table.

Je lui tendis la main… mais, lui, il saisit sa canne (étant infirme il allait toujours avec une canne dans la maison), fit comme s'il allait m'en frapper et me dit: Imbécile!

— Mon oncle, répondis-je, je ne m'attendais pas à vous trouver si irrité… En effet, je ne m'y attendais pas, quoi que je connusse son humeur irascible et sa dureté naturelle.

—Vous ne vous y attendiez pas! répliqua-t-il. Quand vous êtes- vous donc attendu à quelque chose? Quand avez-vous jamais su calculer ou songer au lendemain, méprisable idiot!

— Ce sont là de dures paroles, mon oncle.

— De dures paroles! Ce sont des douceurs quand elles s'adressent à un niais de votre espèce, dit-il. Venez, venez ici, Betsy Snap, regardez-le donc?»

Betsy Snap était une vieille femme au teint jaunâtre, aux traits ridés, notre unique servante, dont l'invariable occupation, à cette heure du jour, consistait à frictionner les jambes de mon oncle. En lui criant de me regarder, mon oncle lui appuya sa maigre main sur le crâne, et elle, toujours agenouillée, tourna les yeux de mon côté. Au milieu de mon anxiété, l'aspect de ce groupe me rappela la salle de dissection telle qu'elle devait être du temps du chirurgien anatomiste, notre prédécesseur dans la maison.

— Regardez ce niais, cet innocent, continua mon oncle. Voilà celui dont les gens vous disent qu'il n'est l'ennemi de personne que de lui-même. Voilà le sot qui ne sait pas dire non. Voilà l'imbécile qui fait de si gros bénéfices dans son commerce, qu'il a été forcé de prendre un associé l'autre jour. Voilà le beau neveu qui va épouser une femme sans le sou, et qui tombe entre les mains de deux Jézabel spéculant sur ma mort.»

Je vis alors jusqu'où allait la rage de mon oncle; car il fallait qu'il fût réellement hors de lui pour se servir de ce dernier mot, qui lui causait une telle répugnance, que nulle personne au monde n'aurait osé s'en servir ou y faire allusion devant lui.

— Sur ma mort! répéta-t-il comme s'il me bravait moi ou bravant son horreur du mot… Sur ma mort… mort… mort! mais je ferai avorter la spéculation. Faites votre dernier repas sous ce toit, nigaud que vous êtes, et puisse-t-il vous étouffer!»

Vous devez bien penser que je n'apportai pas un grand appétit pour le déjeuner auquel j'étais convié en ces termes; mais je pris à table ma place accoutumée. C'en était fait, je vis bien que désormais mon oncle me reniait pour son neveu… Je pouvais supporter tout cela et pire encore … je possédais le coeur de Christiana.

Il vida, comme d'habitude, sa jatte de lait, évitant toujours de la poser sur la table et la tenant sur ses genoux, comme pour me montrer son aversion pour moi. Quand il eut fini, il éteignit la chandelle, et nous fûmes éclairés par la terne lueur de cette froide matinée de décembre.

— Maintenant, monsieur Michel, dit-il, avant de nous séparer, je voudrais dire un mot, devant vous, à ces dames.

— Comme vous voudrez, monsieur, repris je; mais vous vous trompez vous-même et nous faites une cruelle injure, si vous supposez qu'il y ait dans cet engagement réciproque d'autre sentiment que l'amour le plus désintéressé et le plus fidèle.

— Mensonge!» répliqua-t-il, et ce mot fut sa seule réponse.

Il tombait une neige à moitié fondue et une pluie à moitié gelée.
Nous nous rendîmes à la maison où demeurait Christiana et sa mère.
Mon oncle les connaissait. Elles étaient assises à la table du
déjeuner et elles furent surprises de nous voir à cette heure.

— Votre serviteur, madame, dit mon oncle à la mère. Vous devinez le motif de ma visite, je présume, madame. J'apprends qu'il y a dans cette maison tout un monde d'amour pur, désintéressé et fidèle. Je suis heureux de vous amener ce qu'il y manque pour compléter le reste. Je vous amène votre gendre, madame… et à vous votre mari, miss. Le fiancé est un étranger pour moi; mais je lui fais mon compliment de son excellente affaire.»

Il me lança, en partant, un ricanement cynique, et je ne le revis plus.

C'est une complète erreur (poursuivit le parent pauvre) de supposer de ma chère Christiana, cédant à l'influence persuasive de sa mère, épousa un homme riche qui passe souvent devant moi en voiture et m'éclabousse… non, non… c'est moi qu'elle a épousé.

Voici comment il se fit que nous nous mariâmes beaucoup plus tôt que nous n'en avions le projet. J'avais pris un logement modeste, je faisais des économies et je spéculais dans l'avenir pour lui offrir une honnête et heureuse aisance, lorsqu'un jour elle me dit avec un grand sérieux:

— Michel, je vous ai donné mon coeur. J'ai déclaré que je vous aimais et je me suis engagée à être votre femme. J'ai toujours été à vous à travers les bonnes et les mauvaises chances, aussi véritablement à vous que si nous nous étions épousés le jour où nous échangeâmes nos promesses. Je vous connais bien… Je sais bien que si nous étions séparés, si notre union était rompue tout- à-coup, votre vie serait à jamais assombrie, et il vous resterait à peine l'ombre de cette force que Dieu vous a donnée pour soutenir la lutte avec ce monde.

— Que Dieu me vienne en aide, Christiana, répondis-je. Vous dites la vérité.

— Michel, dit-elle en mettant sa main dans la mienne avec la candeur de son dévouement virginal, ne vivons plus chacun de notre côté. Je vous assure que je puis très bien me contenter du peu que vous avez, comme vous vous en contentez vous-même. Vous êtes heureux, je veux être heureuse avec vous. Je vous parle du fond de mon coeur. Ne travaillez plus seul, réunissons nos efforts dans la lutte. Mon cher Michel, ce n'est pas bien à moi de vous cacher ce dont vous n'avez aucun soupçon, ce qui fait le malheur de ma vie. Ma mère… sans considérer que ce que vous avez perdu vous l'avez perdu pour moi et parce que vous avez cru à mon affection… ma mère veut que je fasse un riche mariage et elle ne craint pas de m'en proposer un qui me rendrait misérable. Je ne puis souffrir cela, car le souffrir ce serait manquer à la foi que je vous ai donnée. Je préfère partager votre travail de tous les jours, plutôt que d'aspirer à une brillante fortune. Je n'ai pas besoin d'une meilleure maison que celle que vous pouvez m'offrir. Je sais que vous travaillerez avec un double courage et une plus douce espérance, si je suis tout entière à vous… que ce soit donc quand vous voudrez.»

Je fus, en effet, dans le ravissement ce jour-là; nous nous mariâmes peu de temps après, et je conduisis ma femme sous mon heureux toit. Ce fut le commencement de la belle résidence dont je vous ai parlé; le château où nous avons, depuis lors, toujours vécu ensemble, date de cette époque. Tous nos enfants y sont nés. Notre premier enfant fut une petite fille, aujourd'hui mariée, et que nous nommâmes Christiana comme sa mère. Son fils ressemble tellement au petit Franck, que j'ai peine à les distinguer l'un de l'autre.

C'est encore une idée erronée que celle qu'on s'est faite de la conduite de mon associé à mon égard. Il ne commença pas à me traiter froidement, comme un pauvre imbécile, lorsque mon oncle et moi nous eûmes cette querelle si fatale. Il n'est pas vrai, non plus, que, par la suite, il parvint graduellement à s'emparer de notre maison de commerce et à m'éliminer; au contraire, il fut un modèle d'honneur et de probité.

Voici comment les choses se passèrent: Le jour où mon oncle me donna mon congé, et même avant l'arrivée de mes malles (qu'il renvoya, port non payé), je descendis au bureau que nous avions au bord de la Tamise, et, là, je racontai à John Spatter ce qui venait d'avoir lieu. John ne me fit pas cette réponse que les riches parents étaient des faits palpables, tandis que l'amour et le sentiment n'étaient que clair de lune et fiction; non, il m'adressa ces paroles:

— Michel, nous avons été à l'école ensemble, j'avais le tact d'obtenir de meilleures places que vous dans la classe, et de me faire une réputation de bon écolier.

— Cela est vrai, John, répondis-je.

— Quoique j'empruntasse vos livres et les perdisse, dit John; quoique j'empruntasse l'argent de vos menus plaisirs et ne le rendisse jamais; quoique je vous revendisse mes couteaux et mes canifs ébréchés plus cher qu'ils ne m'avaient coûté neufs; quoique je vous fisse payer les carreaux de vitres que j'avais brisés…

— Tout cela ne vaut pas la peine qu'on en parle, John Spatter, remarquai-je, mais tout cela est vrai.

— Quand vous vous fûtes établi dans cette maison de commerce, qui promet si bien de prospérer, poursuivit John, je vins me présenter à vous après avoir vainement parcouru toute la Cité pour trouver un emploi, et vous me fîtes votre commis.

— Tout cela ne vaut pas la peine qu'on en parle, mon cher John
Spatter, répétai-je; mais tout cela est encore vrai.»

John Spatter reprit sans être arrêté par mon interruption: — Puis, quand vous reconnûtes que j'avais une bonne tête pour les affaires et que j'étais vraiment utile à votre maison, vous ne voulûtes pas me laisser simplement votre commis, et bientôt vous pensâtes n'être que juste en me faisant votre associé.

— À quoi bon rappeler encore ces circonstances, John Spatter? m'écriai-je. J'appréciais, j'apprécie toujours votre capacité, supérieure à la mienne.»

John, à ces mots, passa son bras sous le mien, comme il avait coutume de le faire à l'école, et, les yeux tournés vers le fleuve, nous pûmes, à travers les croisées de notre comptoir en forme de proue; remarquer deux navires qui voguaient de conserve avec la marée, à peu près comme nous descendions nous-mêmes amicalement le fleuve de la vie. Nous fîmes mentalement, tous les deux, la même comparaison en souriant, et John ajouta:

— Mon ami, nous avons commencé sous ces heureux auspices; qu'ils nous accompagnent pendant tout la reste: du voyage, jusqu'à, ce que le but commun soit atteint; marchons toujours d'accord, soyons toujours francs l'un pour l'autre, et que cette explication prévienne tout malentendu. Michel, vous êtes, trop facile. Vous, n'êtes l'ennemi de personne que de vous même. Si j'allais-vous faire cette réputation fâcheuse parmi ceux avec qui nous entretenons des relations d'affaires, en haussant les épaules, en hochant la tête avec un soupir, et si j'abusais de votre confiance avec moi…

— Mais vous n'en abuserez jamais, John jamais…

— Jamais, sans doute, Michel, mon ami; mais je fais une supposition… Si j'abusais de votre confiance en cachant ceci, en mettant cela au grand jour, et puis en plaçant ceci dans un jour douteux, je fortifierais ma position et j'affaiblirais la vôtre, jusqu'à ce qu'enfin je me trouverais seul lancé sur la voie de la fortune et vous laisserais perdu sur quelque rive déserte, loin, bien loin derrière moi.

— C'est ce qui arriverait, en effet, John!

— Afin de prévenir cela, Michel, dit John Spatter, pour rendre la chose à peu près impossible, il doit y avoir une entière franchise entre nous; nous ne devons rien nous dissimuler l'un à l'autre, nous ne devons avoir qu'un seul et même intérêt.

— Mon cher John Spatter, je vous assure que c'est là précisément comme je l'entends.

— Et quand vous serez trop facile, poursuivit John, dont les yeux s'animèrent de la divine flamme de l'amitié, il faut que vous m'autorisiez à faire en sorte que personne ne prenne avantage de ce défaut de votre caractère; vous ne devez pas exiger que je le flatte et le favorise, n'est-ce pas?…

— Mon cher John Spatter, interrompis-je, je suis loin d'exiger cela. Je veux, au contraire, que vous m'aidiez à le corriger.

— C'est bien là mon intention.

— Nous sommes d'accord, m'écriai-je, nous avons tous les deux le même but devant nous, nous y marchons ensemble, nous cherchons à l'atteindre honorablement; mêmes vues, un seul et même intérêt; nous sommes deux amis confiants l'un dans l'autre, notre association ne peut donc qu'être heureuse.

— J'en suis assuré, reprit John Spatter, et nous nous secouâmes la main très affectueusement.»

J'emmenai John à mon château, et nous y passâmes une journée de bonheur. Notre association prospéra. Mon ami suppléa à tout ce qui me manquait, comme je l'avais bien prévu; il m'aida à me corriger en m'aidant à faire fortune, et montra ainsi largement sa reconnaissance de ce que j'avais moi-même fait pour lui en l'associant à moi au lieu de le laisser mon commis.

Je ne suis pas cependant très riche, car je n'ai jamais eu l'ambition de le devenir, dit le parent pauvre en jetant un coup d'oeil sur le feu et se frottant les mains; mais j'en ai assez. Je suis au-dessus de tous les besoins et de tous les soucis, grâce à ma modération. Mon château n'est pas un magnifique château; mais il est très confortable: l'air y est doux, on y goûte tous les charmes du bien-être domestique.

Notre fille aînée, qui ressemble beaucoup à sa mère, a épousé le fils aîné de John Spatter. Nos deux familles sont doublement unies par les liens de l'amitié et de la parenté. Quelles soirées agréables que celles où, étant rassemblés devant le même feu, comme cela nous arrive souvent, nous nous entretenons, John et moi, de notre jeunesse et du même intérêt qui nous a toujours attachés l'un à l'autre!

Je ne sais pas réellement, dans mon château, ce que c'est que la solitude. J'y vois toujours arriver quelques-uns de nos enfants et de nos petits-enfants. Délicieuses sont ces voix enfantines, et elles réveillent un délicieux écho dans mon coeur. Ma très chère femme, toujours dévouée, toujours fidèle, toujours tendre, toujours attentive et empressée, est la principale bénédiction de ma maison, celle à qui je dois la source de toutes les autres. Nous sommes une famille musicienne, et lorsque Christiana me voit parfois un peu fatigué ou prêt à devenir triste, elle se glisse au piano et me chante un air qui me charmait jadis, à l'époque de nos fiançailles. J'ai la faiblesse de ne pouvoir entendre chanter cet air par tout autre qu'elle. On le joua un soir au théâtre où j'avais conduit le petit Franck, et l'enfant me dit, tout surpris: «Cousin Michel, de quels yeux ces larmes brûlantes sont elles tombées sur ma main?»

Tel est mon château et telles sont les particularités réelles de ma vie. J'y amène quelquefois le petit Franck. Il est le bienvenu de mes petits-enfants et ils jouent ensemble. À cette époque de l'année, — à Noël et au jour de l'An, — je suis rarement hors de mon château. Car les coutumes et les souvenirs de cette saison semblent m'y retenir; les préceptes de ces fêtes chrétiennes semblent me rappeler qu'il est bon d'être dans mon château.

Et ce, château est? — observa une grande et bienveillante voix de la famille. — Oui, je vais vous le dire, répondit le parent pauvre secouant la tête et regardant le feu, — mon Château est un château en l'air[1]. John, notre estimable hôte, l'a deviné. Mon château est dans l'air. J'ai fini, soyez indulgents pour mon histoire.

II — L'HISTOIRE DE L'ENFANT.

Il y avait une fois un voyageur, il y a de cela bien des années, et le voyageur partit pour un voyage. C'était un voyage magique, qui devait sembler très long lorsqu'il le commença et très court lorsqu'il eut fait la moitié du chemin.

Pendant quelque temps il voyagea le long d'un sentier assez sombre, sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'enfin il aperçût un joli petit enfant; le voyageur demanda à l'enfant: «Que fais-tu ici?» Et l'enfant répondit: «Je suis toujours à jouer, viens jouer avec moi.»

Le voyageur joua avec cet enfant toute la journée, et ils menèrent joyeuse vie tous les deux. Le ciel était si bleu, le soleil était si brillant, l'eau était si étincelante, les feuilles étaient si vertes, les fleurs étaient si fraîches, ils entendirent chanter tant d'oiseaux et virent tant de papillons, que tout leur paraissait superbe. C'était la saison du printemps. Quand il pleuvait, ils aimaient à regarder tomber les gouttes de la pluie et à respirer les odeurs des plantes. Quand il ventait, c'était charmant d'écouter le vent et d'imaginer qu'il se parlait à lui- même ou à ceux qui pouvaient le comprendre. D'où vient-il ainsi? se demandaient le voyageur et l'enfant, tandis qu'il sifflait, hurlait, poussait les nuages devant lui, courbait les arbres, tourbillonnait dans les cheminées, ébranlait la maison et soulevait les vagues d'une mer furieuse. Mais neigeait-il? encore mieux, car ils n'aimaient rien tant que de regarder descendre les flocons de neige semblables au duvet qui se détacherait de la poitrine d'une myriade d'oiseaux blancs, et quel plaisir de voir cette belle neige s'épaissir sur la terre, puis d'écouter le silence sur les routes et les sentiers de la campagne!

Ils avaient en abondance les plus beaux joujoux du monde et les plus admirables livres d'images, des livres qui étaient remplis de cimeterres, de babouches et de turbans, de nains, de génies et de fées, de Barbes-Bleues, de fèves merveilleuses, de trésors, de cavernes et de forêts, de Valentins et d'Orsons… toutes choses nouvelles et bien vraies!

Mais un jour, tout-à-coup, le voyageur perdit l'enfant. Il l'appela, l'appela encore, et il n'obtint aucune réponse. Alors il reprit sa route et chemina quelque temps sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'enfin il aperçût un beau jeune garçon; à ce jeune garçon le voyageur demanda: «Que fais-tu là?» Et le jeune garçon lui répondit: «Je suis toujours à apprendre. Viens apprendre avec moi.»

Le voyageur apprit, avec ce jeune garçon, ce qu'étaient Jupiter et Junon, les Grecs et les Romains, d'autres choses encore et plus que je n'en pourrais dire, ni lui non plus, car il en eut bientôt oublié beaucoup. Mais ils n'apprenaient pas toujours, ils avaient les jeux les plus amusants qu'on ait jamais joués, ils ramaient sur la rivière en été, ils patinaient sur la glace en hiver. Ils se promenaient à pied et ils se promenaient à cheval; ils jouaient à la paume et à tous les jeux de balle, aux barres, au cheval fondu, à saute-mouton, à plus de jeux que je n'en puis dire, et personne n'était plus fort qu'eux à ces jeux-là; ils avaient aussi des congés et des vacances, des gâteaux du jour des Rois, des bals où ils dansaient jusqu'à minuit, et de vrais théâtres où ils voyaient de vrais palais en vrai or et en vrai argent sortir de la terre; bref ils y voyaient tous les prodiges du monde en quelques heures. Quant à des amis, ils avaient de si tendres amis et un si grand nombre de ces amis que le temps me manque pour les compter. Ils étaient tous jeunes comme le jeune garçon et se promettaient de ne jamais rester étrangers l'un à l'autre pendant tout le reste de la vie.

Cependant, un jour, au milieu de tous ces plaisirs, le voyageur perdit le jeune garçon, comme il avait perdu l'enfant, et après l'avoir appelé en vain, il poursuivit son voyage. Il chemina pendant un peu de temps sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'enfin il vît un jeune homme. Il demanda donc au jeune homme: «Que faites-vous ici?» Et le jeune homme répondit: «Je suis toujours à faire l'amour. Viens faire l'amour avec moi.»

Le voyageur alla avec ce jeune homme, et ils s'en furent auprès d'une des plus jolies filles qu'on ait jamais vues, juste comme Fanny, là dans le coin, — elle avait les yeux comme Fanny, des cheveux comme Fanny, des fossettes aux joues comme Fanny, et elle riait et rougissait juste comme Fanny pendant que je parle d'elle. Alors le jeune homme devint tout de suite amoureux, — juste comme quelqu'un que je ne veux pas nommer, la première fois qu'il vint ici, devint amoureux de Fanny. Eh bien! il était taquiné quelquefois, juste comme quelqu'un était taquiné par Fanny; ils se querellaient quelquefois, juste comme quelqu'un et Fanny; puis ils se raccommodaient, allaient chuchoter dans les coins, s'écrivaient des lettres toute la journée, se disaient malheureux quand ils étaient loin l'un de l'autre, se cherchaient sans cesse en prétendant ne pas se chercher. Noël vint, ils furent fiancés, s'assirent l'un à côté de l'autre auprès du feu, et ils devaient bientôt se marier… exactement comme quelqu'un que je ne veux pas nommer et Fanny.

Mais le voyageur les perdit de vue un jour, comme il avait perdu l'enfant et le jeune garçon: il les appela, ils ne revinrent ni ne répondirent, et il reprit son chemin. Il voyagea donc pendant un peu de temps sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'il aperçût un homme d'un âge mûr, et il demanda à cet homme: «Que faites-vous ici!» Et la réponse fut: «Je suis toujours occupé, venez vous occuper avec moi.»

Il alla donc travailler avec cet homme, et, pour cela, ils se rendirent à la forêt. La forêt qu'ils parcoururent était longue; au commencement, les arbres étaient verts comme ceux d'un bois printanier; puis Ie feuillage s'épaissit comme un bois d'été; quelques-uns des petits arbres les plus pressés de verdir brunissaient aussi les premiers. L'homme n'était pas seul; il avait une femme du même âge que lui, qui était sa femme, et ils avaient des enfants qui étaient aussi avec eux. C'est ainsi qu'ils s'en allèrent tous ensemble à travers le bois, abattant les arbres, se frayant des sentiers entre les branches et les feuilles abattues, portant des fagots et travaillant sans cesse.

Quelquefois ils arrivaient à une longue avenue qui aboutissait à des taillis plus sombres, et alors ils entendaient une petite voix qui leur criait de loin: «Père, père, je suis un autre enfant, attendez-moi.» Et, au même instant, ils apercevaient une petite créature qui grandissait à mesure qu'ils avançaient et qui courait pour les rejoindre. Quand le nouveau-venu était auprès d'eux, ils s'empressaient tous autour de lui, le baisaient, le caressaient, et tous se remettaient en marche.

Quelquefois ils s'arrêtaient à quelque carrefour de la forêt d'où partaient différentes avenues, et l'un des enfants disait: «Père, je vais à la mer;» un autre: «Père, je vais aux Indes;» un autre: «Père, je vais aller chercher fortune où je pourrai;» un autre enfin: «Père, je vais au ciel.» C'est ainsi qu'après bien des larmes au moment de la séparation, chacun des ces enfants prenait une des avenues et il s'éloignait solitaire; mais l'enfant qui avait dit: «Je vais au ciel,» s'élevait dans l'air et y disparaissait.

Chaque fois qu'avait lieu une de ces séparations, le voyageur regardait le père qui levait les yeux au-dessus des arbres où le jour commençait à décliner et le soleil à descendre sur l'horizon. Il remarquait aussi que ses cheveux grisonnaient; mais ils ne pouvaient s'arrêter longtemps, car ils avaient un long voyage devant eux, et il leur fallait travailler sans cesse.

À la fin, il y avait eu tant de séparations qu'il ne restait plus un seul des enfants. Le père, la mère et le voyageur se trouvèrent seuls à continuer leur route. Le bois était devenu jaune, puis il avait bruni et déjà les feuilles tombaient d'elles-mêmes.

Ils arrivaient à une avenue plus sombre que les autres, et ils pressaient le pas sans y jeter un regard, quand la femme s'arrêta.

— Mon mari, dit-elle, on m'appelle.

Ils écoutèrent, et entendirent dans la sombre avenue une voix qui criait de loin: «Mère, mère!»

C'était la voix du premier enfant qui avait dit; «Je vais au ciel.» Et le père lui répondit: «Pas encore, je vous prie, pas encore; le soleil va se coucher, pas encore.»

Mais la voix répétait: «Mère, mère!» sans faire attention à ce qu'avait dit le père, quoique ses cheveux fussent alors tout à fait blancs, et quoiqu'il versât des larmes.

Alors la mère qui, déjà enveloppée à moitié des ombres de l'avenue, tenait encore son mari embrassé, lui dit: «Mon ami, il faut que je parte, je suis appelée.» Et elle partit, et le voyageur resta seul avec le père.

Ils reprirent leur chemin ensemble jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés presque à la limite de la forêt, de manière à apercevoir, au-delà, le soleil qui colorait l'horizon de sa flamme mourante.

Là encore, cependant, tandis qu'il s'ouvrait une voie à travers les branches, le voyageur perdit son compagnon. Il appela, il appela… point de réponse, et lorsqu'il eut franchi l'extrême lisière du bois, au moment où du soleil couchant il ne restait plus que la trace brillante dans un ciel de pourpre, il rencontra un vieillard assis sur un arbre abattu.» Que faites-vous ici?» demanda-t-il à ce vieillard; et le vieillard lui répondit avec un sourire paisible: «Je suis toujours à me souvenir. Venez-vous souvenir avec moi.»

Le voyageur alors s'assit auprès du vieillard, à la lueur d'un beau soleil couchant, et tous ses précédents compagnons de route vinrent doucement se placer debout devant lui: le joli enfant, le beau jeune garçon, le jeune amoureux, le père, la mère et tous leurs enfants; tous étaient là et il n'en avait perdu aucun. Donc il les aima tous, bon et indulgent pour tous, toujours charmé de les revoir, et eux ils l'honoraient et l'aimaient tous. Je crois que vous devez être ce voyageur, grand-papa; car c'est ce que vous faites pour nous, et c'est ce que nous faisons pour vous.

III — L'HISTOIRE DE QUELQU'UN

ou

LA LÉGENDE DES DEUX RIVIÈRES.

On ferait une année entière des jours de Noël qui se sont succédé depuis qu'un riche tonnelier, nommé Jacob Elsen, fut élu syndic de la corporation des tonneliers de Stromthal, ville de l'Allemagne méridionale. Le nom de sa famille ne se retrouve peut-être nulle part aujourd'hui; la ville elle-même n'existe plus. À une époque postérieure, les habitants accusèrent injustement les Juifs d'avoir égorgé de petits enfants chrétiens. Ils les expulsèrent de la ville, et leur firent défense d'en franchir les portes; mais les Juifs prirent tranquillement leur revanche, car ils bâtirent une seconde ville à une certaine distance de la première, et ils y attirèrent tout le commerce, en sorte que la ville nouvelle vit graduellement croître ses richesses, tandis que l'ancienne se vit peu à peu réduite à rien.

Toutefois Jacob Elsen ne connut pas cette persécution. De son temps, les Juifs circulaient dans les rues sombres et tortueuses, trafiquaient sur la place du marché, tenaient des boutiques et jouissaient, comme tous les autres habitants, des privilèges de la bourgeoisie.

Une rivière coulait à travers la ville de Stromthal, rivière étroite, sinueuse, mais navigable pour les petits bateaux. On l'appelle encore la «Klar». Comme l'eau de la «Klar» est très pure, très agréable à boire, et que la rivière est fort utile au commerce, les habitants du pays l'avaient surnommée la «grande amie» de Stromthal. Ils lui attribuaient la propriété de guérir les maux de l'esprit aussi bien que ceux du corps, et de nos jours encore, bien que beaucoup de personnes, affligées des uns ou des autres, s'y soient plongées ou aient bu de son onde sans s'en trouver beaucoup mieux, leur foi reste la même. Ils lui donnent aussi des noms féminins, comme si c'était une femme, une déesse. La «Klar» est le sujet d'innombrables ballades et histoires qu'ils savent par coeur, ou plutôt qu'ils savaient du temps de Jacob Elsen, car il y avait alors très peu de livres et encore moins de lecteurs à Stromthal. On célébrait aussi une fête annuelle, nommée «la fête de la Klar,» pendant laquelle on jetait dans le courant des fleurs et des rubans qui flottaient à travers les prairies jusqu'à la grande rivière où la «Klar» se jette.

— La Klar, disait une de ces ballades populaires, n'est-elle pas une merveille entre les rivières? Les autres courants sont alimentés, goutte à goutte, par les rosées et les pluies; mais la «Klar» descend toute grande des montagnes.» Et ce n'était pas une invention des poètes, car personne ne connaissait la source de cette rivière. En vain le conseil municipal avait offert une récompense de cinq cents brins d'or à celui qui la découvrirait; tous ceux qui avaient essayé de remonter la «Klar» étaient arrivés à un certain endroit situé à un grand nombre de lieues au-dessus de Stromthal, où son onde s'échappait entre des rochers escarpés, et où son courant était si rapide, que ni voiles ni rames ne pouvaient lutter contre lui. Au-delà de ces rochers se trouvaient les montagnes nommées «Himmel-gebirge», et l'on supposait que la «Klar»prenait naissance dans ces régions inaccessibles.

Si les gens de Stromthal honoraient leur rivière, ils aimaient encore plus leur commerce. Au lieu de planter des promenades publiques sur les rives, ils avaient bâti la plupart de leurs maisons tout au bord de l'eau. Quelques habitations dans les faubourgs avaient bien des jardins, mais, au centre de la ville, le courant ne reflétait d'autres ombres que celles des magasins et des façades en surplomb des vieilles maisons de bois. La demeure de Jacob Elsen était de ce nombre. Elle s'ouvrait sur un petit embarcadère garni de pieux de bouleau, et ses fondements étaient creusés si près de l'eau, qu'en ouvrant la porte de l'atelier, on pouvait remplir une cruche à la rivière.

L'intérieur de Jacob Elsen se composait de trois personnes sans le compter; à savoir, sa fille Marguerite, son apprenti Carl et une vieille servante. Il avait des ouvriers, mais qui ne couchaient pas chez lui. Carl était un jeune homme de dix-huit ans, et la fille de son maître étant un peu plus jeune, il s'éprit d'elle comme tous les apprentis dans ce temps-là. L'amour de Carl pour Marguerite était pur et profond. Jacob la connaissait, mais il ne disait rien; il avait foi dans la prudence de sa fille.

Marguerite aimait-elle alors Carl? Elle seule le savait. Tous les dimanches, il allait avec elle à l'église; et là, tandis que ses prières devenaient quelquefois des sons insignifiants pour lui, parce qu'il pensait à elle et épiait tous ses mouvements, il l'entendait murmurer dévotement les siennes; ou, lorsque le prédicateur parlait et que la figure de Marguerite restait fixée sur la chaire, il était presque jaloux de voir qu'elle écoutait si bien. Assise à table avec lui, jamais elle ne perdait son calme, tandis qu'il se sentait toujours troublé et maladroit. Souvent elle semblait trop occupée pour penser à l'apprenti. À la fin, son apprentissage étant achevé, le temps vint pour Carl de quitter la maison d'Elsen pour voyager, comme tous les ouvriers allemands sont tenus de le faire par les lois de leur compagnonnage. Il résolut de parler de son amour à Marguerite avant de partir. Pouvait-il, pour cela, choisir un meilleur temps qu'une soirée d'été où Marguerite était venue par hasard dans l'atelier, après la sortie des compagnons? Il appela la jeune fille près de la porte qui donnait sur la rivière, pour regarder le coucher du soleil, et il lui parla longtemps de la «Klar» et de sa source mystérieuse. Lorsqu il commença à faire noir et qu'il n'y eut plus moyen de tarder davantage, son secret lui échappa, et Marguerite lui révéla à son tour le sien, qui était qu'elle l'aimait aussi: Mais, ajouta-t-elle, je dois le dire à mon père.

Ce soir-là même, après le souper, les deux jeunes gens racontèrent à Jacob Elsen ce qui s'était passé entre eux. Jacob était un homme dans toute la fleur de l'âge; il n'était pas avare, mais prudent en toutes choses. «Que Carl, dit-il, revienne après son temps de voyage avec cinquante florins d'or, et alors, ma fille, si vous voulez vous marier avec lui, je le ferai recevoir maître tonnelier.» Carl n'en demandait pas davantage. Il ne doutait pas de pouvoir rapporter cette somme, et il savait que la loi ne lui permettait pas de se marier avant son voyage pour se perfectionner dans son métier; il lui tardait donc de partir pour revenir bientôt, et le lendemain, de grand matin, il prit congé de Marguerite avant qu'il y eût encore aucun mouvement dans les rues.

Carl était plein d'espérance, mais Marguerite pleurait tandis qu'il se tenait sur le seuil. «Trois années, dit-elle, opèrent quelquefois de si grands changements en nous, que nous ne sommes plus les mêmes!

— Elles me feront vous aimer davantage, répondit Carl.

—Vous en rencontrerez de plus belles que moi dans les pays où vous irez; et je penserai encore à vous dans cette maison, longtemps après que vous l'aurez oubliée.

— Maintenant, je suis certain de votre affection, Marguerite, dit Carl avec joie, mais il ne faut pas douter de moi pendant mon absence; aussi certainement que je vous aime, je reviendrai, avec les cinquante florins d'or, réclamer de votre père l'accomplissement de sa promesse.»

Marguerite resta longtemps sur le seuil, et Carl regarda bien des fois en arrière avant de tourner l'angle de la rue. Malgré cette séparation, il se sentait le coeur assez léger, car il avait toujours envisagé ce voyage comme le moyen d'obtenir la main de la fille de son patron. «Il ne faut pas perdre de temps, pensait-il, et pourtant ce serait une grande chose, si je découvrais la source de notre rivière. Je fais justement route vers le Sud, j'essaierai!»

Le troisième jour, il prit un bateau dans un petit village et remonta le courant; mais, dans l'après-midi, il arriva près des rochers, et ce courant devint plus fort. Il continuait pourtant de ramer. Le double mur de roche grisâtre grandissait toujours sur l'une et l'autre rive, et lorsqu'il regardait en l'air, il ne voyait plus qu'une étroite bande du ciel. À la fin, toute la vigueur de ses bras suffisait à peine pour maintenir le bateau en place. De temps en temps, et par un effort soudain, il avançait bien de quelques brasses, mais il ne pouvait conserver l'espace qu'il avait gagné, et cédant à la lassitude, il fut obligé de se laisser aller à la dérive. Ainsi donc, pensa-t-il, ce qu'on disait des rochers et de l'impétuosité du courant est vrai, je puis au moins l'attester.»

Carl erra bien des jours avant de trouver de l'ouvrage, et quand il en trouva, cet ouvrage était mal payé et suffisait à peine à le faire vivre; il fut donc obligé de se remettre en route. Déjà la moitié du terme prescrit s'était écoulé, et quoiqu'il eût fait bien des centaines de lieues et travaillé dans bien des villes, il avait à peine épargné dix florins d'or. Force lui fut de chercher encore fortune ailleurs. Après plusieurs journées de marche, il arriva dans une petite ville située sur le bord d'une rivière, dont les eaux étaient si transparentes qu'elles le firent penser à celles de la «Klar.» La ville elle-même ressemblait tellement à Stromthal, qu'il pouvait presque s'imaginer être revenu à son point de départ, après un long circuit; mais il ne pouvait être encore question pour Carl de rentrer dans sa ville natale. Le terme n'était qu'à moitié expiré, et ses dix florins d'or, dont l'un venait de s'entamer en voyage, feraient, pensait-il, pauvre figure après qu'il s'était vanté d'en rapporter cinquante. Il ne se sentait plus le coeur aussi léger que le jour où il avait quitté Marguerite sur Ie seuil de la maison de son père. Combien le monde était différent de son attente! La dureté des étrangers avait aigri son coeur, et il éprouvait plutôt de la peine que du plaisir à se rappeler Stromthal ce jour-là. Sans la fatigue qui l'accablait, il aurait tourné le dos à la ville, et continué son chemin sans s'arrêter; mais le soir étant venu, il avait besoin de réparer ses forces. Il entra donc dans des rues tortueuses qui lui rappelaient de plus en plus Stromthal, et gagna la place du marché, au milieu de laquelle s'élevait une grande et blanche statue, représentant une fortune qui tenait une branche d'olivier à la main; sa tête, était nue: mais les plis d'une draperie l'enveloppaient de la ceinture aux pieds…

— Quelle est cette statue? demanda Carl à un passant.

Le passant répondit dans un dialecte étranger, qui fut pourtant compris de Carl:

— C'est la statue de notre rivière.

— Et comment nomme-t-on votre rivière?

— Le «Geber» (Le Bienfaiteur), parce qu'elle enrichit la ville et lui permet de trafiquer avec beaucoup de grandes cités.

— Et pourquoi cette statue a-t-elle la tête nue et les pieds cachés?

— Parce que nous savons où la rivière prend sa source; mais tout le monde ignore où elle aboutit.

— Ne peut-on savoir où aboutit le courant?

— C'est une entreprise dangereuse. Le courant devient très impétueux; resserré longtemps entre des rochers escarpés; il finit par se précipiter dans une profonde caverne où il se perd.

— C'est bien étrange, pensa Carl, que cette, ville ressemble sous tant de rapports à la mienne.»

Il n'était pas au bout de ses surprises.

Un peu plus loin, dans une rue étroite, il aperçut, une maison de bois avec un petit tonneau suspendu au-dessus de la porte en guise d'enseigne. Cette maison ressemblait tellement à celle de Jacob Elsen, que si les mots Peter Schonfuss, tonnelier du Duc, n'avaient pas été inscrits au-dessus de la porte, il aurait cru qu'il y avait de la magie.

Carl frappa, et une jeune femme vint ouvrir. Ici finissait la ressemblance, car il suffit d'un regard pour voir que Marguerite était cent fois plus belle.

— Je ne sais pas si mon père a besoin d'ouvriers, dit la jeune femme, mais si vous êtes un voyageur, vous pouvez vous reposer et vous rafraîchir en l'attendant.»

Carl la remercia et entra. La cuisine, au plafond très bas comme celle de Jacob Elsen, ne l'étonna point, car la plupart des maisons étaient ainsi bâties à cette époque. La fille du tonnelier mit une nappe blanche, lui donna de la viande et du pain, et lui apporta de l'eau pour se laver; mais tandis qu'il mangeait, elle lui fit beaucoup de questions sur le lieu d'où il venait et sur ceux qu'il avait déjà parcourus. Jamais elle n'avait entendu parler de Stromthal, et elle ne savait rien du pays situé au-delà du Himmelgebirge. Quand son père entra, Carl vit qu'il était beaucoup plus vieux que Jacob Elsen.

— Ainsi donc vous cherchez du travail? demanda le père.

Carl, qui se tenait debout le bonnet à la main, s'inclina.

En ce cas, suivez-moi. Le vieillard marcha devant lui et le fit entrer dans un atelier au fond duquel une, porte entr'ouverte laissait voir la rivière. Il mit les outils dans les mains de Carl, et lui dit de continuer une tonne à moitié faite. Carl maniait si habilement ces outils, que Peter Schonfuss le reconnut tout de suite pour un bon ouvrier, et lui offrit de meilleurs gages qu'il n'en avait eu jusqu'alors.

Carl resta chez son nouveau maître jusqu'à l'expiration des trois années; mais un jour il dit à Bertha Schonfuss:

— Mon temps est fini, Berthe; demain je retournerai dans mon pays.

—Je prierai Dieu de vous accorder un bon voyage, répondit Bertha, et de vous faire trouver la joie au logis.

—Voyez-vous, Bertha, dit Carl, j'ai épargné soixante-dix florins d'or; sans cette somme, je n'aurais jamais pu retourner au pays et épouser Marguerite, dont je vous ai tant parlé. Sans vous, je n'aurais pas gagné cela. Ne dois-je pas en être reconnaissant toute ma vie?

—Et revenir nous voir un jour, reprit Bertha; cela va sans dire.

—Sûrement, dit Carl, en nouant son argent dans le coin de son mouchoir.

—Attendez! S'écria Bertha. Il y a du danger à porter beaucoup d'argent sur soi dans cette partie du pays; les routes sont infestées de voleurs.

— Je fabriquerai une boîte pour mettre l'argent, dit Carl.

— Non, mettez-le plutôt dans le manche creux d'un de vos outils. Il est tout naturel, pour un ouvrier, de porter des outils; personne ne songera à y regarder.

— Aucun manche ne serait assez grand pour les contenir, répliqua Carl, Je vais fabriquer un maillet creux, et je les mettrai dans le corps du maillet.

— C'est une bonne idée, s'écria Bertha.

Carl se mit à l'oeuvre le lendemain et fit un large maillet, dans lequel il pratiqua un trou, bouché par une cheville, où il enferma cinquante pièces d'or. Le reste de son trésor lui sembla bon à garder pour les dépenses du voyage et l'achat d'habits et d'autres objets; car il pouvait maintenant se permettre quelques prodigalités. Quand tout fut prêt, il loua un bateau pour descendre la rivière et faire ainsi une partie de son voyage. Le vieillard lui dit adieu affectueusement sur le petit embarcadère de sa boutique; Carl embrassa Bertha, et Bertha lui recommanda d'avoir bien soin de son maillet.

Le batelier qui devait le conduire était bien le plus laid garçon qu'on puisse imaginer. Il avait les jambes très courtes et une très large carrure. On ne lui voyait guère de cou, mais ce cou portait une tête volumineuse, et sa grande figure ronde était percée de deux petits yeux étincelants. Ses cheveux étaient noirs et hérissés; ses bras très longs, comme ceux d'un singe. Carl n'aimait pas son air quand il avait fait marché avec lui, et il était sur le point d'en choisir un autre dans la foule des bateliers sur le port; mais, réfléchissant à l'injustice qu' il y aurait de refuser du travail au pauvre diable à cause de sa laideur, il retourna sur ses pas et loua son bateau.

Carl s'était assis près du gouvernail; le batelier se mit à ramer. Tour à tour il se penchait tellement en avant, que son visage touchait presque ses pieds; et il se rejetait presque à plat sur son dos, donnant de telles poussées aux rames avec ses longs bras, que le bateau volait comme un corbeau. Carl ne s'en plaignait pas, car il lui tardait d'arriver à Stromthal; mais la licence enhardissait l'étrange batelier: Tantôt il faisait de si horribles grimaces en passant près d'autres bateaux, que ses confrères lui jetaient toutes sortes de projectiles; tantôt il levait ses rames pour frapper un poisson jouant à la surface, et chaque fois Carl voyait monter sur l'eau le poisson mort et renversé sur le dos. En vain ordonnait-il au hideux garçon de ramer tranquillement, le drôle lui répliquait dans un langage bizarre, à peine compréhensible, et le moment d'après il recommençait ses tours. Une fois, Carl le vit, à son grand étonnement, s'élancer de sa place et courir le long de l'étroit rebord du bateau, comme s'il avait les pieds palmés.

— Continuez de ramer, vilain singe! s'écria Carl en lui donnant un léger coup.

L'étrange batelier s'assit d'un air sombre, se remit à ramer et ne fit plus de mauvais tours ce jour là. Carl chanta une des chansons inspirées par la «Klar,» pendant que le bateau poursuivait sa route à travers des prairies dont les rives étaient bordées de joncs, et souvent autour de petites îles, jusqu'à ce que la brume descendît du ciel. La surface de la rivière brillait d'une faible lueur blanchâtre; les arbres du bord devenaient de plus en plus sombres, et les étoiles se montraient à l'ouest. Carl regardait les poissons, qui faisaient des cercles dans le courant et, laissant pendre sa main au-dessus du bord, il sentait avec plaisir l'eau glisser rapidement entre ses doigts. La fatigue finit par le gagner; il s'enveloppa dans son manteau, plaça son maillet à côté de lui, s'étendit sur l'arrière du bateau et s'endormit. La ville où ils devaient s'arrêter cette nuit-là était plus loin qu'ils ne l'avaient cru. Carl dormit longtemps et eut un rêve; dans son sommeil, il entendit un bruit tout près de sa tête, comme le bruit d'un corps qui fait rejaillir l'eau en tombant, et il s'éveilla. D'abord il crut que c'était le batelier qui venait de tomber à la rivière, mais il le vit debout au milieu du bateau.

— Qu'y a-t-il donc? demanda Carl.

— J'ai laissé tomber votre maillet dans le courant, répondit le batelier.

— Misérable! s'écria Carl en s'élançant sur lui, qu'as-tu fait là?

— Épargnez-moi, maître, répondit le batelier avec une affreuse grimace; votre maillet s'est échappé de ma main au moment où je voulais frapper une chauve-souris qui volait autour de ma tête» Carl, furieux, porta plusieurs coups au batelier; mais celui-ci les évita, et, glissant sous son bras, il se mit de nouveau à courir sur le rebord du bateau. De plus en plus furieux, Carl finit par l'atteindre et par se jeter sur lui si violemment, que le bateau chavira et qu'ils tombèrent tous deux dans la rivière. S'apercevant alors que le batelier ne savait pas nager, Carl oublia son maillet pour saisir le pauvre diable et gagner la rive avec lui. Le courant était si fort, qu'il les entraîna bien plus loin; mais ils finirent par arriver à terre. On pouvait alors apercevoir les lumières de la ville, qui était proche. Carl se mit en marche, le coeur triste, après avoir ordonné au batelier de le suivre. Mais quand, arrivé près des portes, il se retourna, le batelier avait disparu. Il l'appela à haute voix et revint un peu sur ses pas pour l'appeler encore, sans recevoir aucune réponse. À la fin il se décida à gagner la ville, et il n'entendit plus jamais parler du batelier.

Comme on le pense bien, Carl ne ferma pas l'oeil cette nuit-là. Au point du jour, il offrit presque tout l'argent qui lui restait pour un bateau, et il descendit seul la rivière. Il pensait que son maillet avait pu flotter sur l'eau, malgré le poids des pièces d'or, et il espérait encore le rattraper. Mais il eut beau regarder de tous côtés et ramer tout le jour sans prendre de repos, il ne découvrit rien. Le Geber baignait maintenant des îles plus nombreuses. Ses deux rives prenaient un aspect tout-à-fait solitaire et désolé. Le vent tomba. L'eau devenait aussi noire que si le ciel était couvert d'une nuée orageuse, et la rivière courait toujours plus rapide, serpentant, comme la «Klar,» entre des rochers. Ces murailles grisâtres devenaient de plus en plus hautes, et le bateau allait de plus en plus vite, en sorte que Carl semblait descendre dans l'intérieur de la terre, quand il aperçut l'entrée de la caverne dont l'étranger lui avait parlé. Au même moment, il vit son maillet flottant à quelques brasses devant lui. Mais le bateau commençait à tournoyer dans un tourbillon. Carl sentait sa tête et son coeur tourner aussi. Cependant le maillet entrait dans la caverne et le bateau approchait de son embouchure. Alors, l'instinct de sa propre conservation l'emportant, Carl s'accrocha aux anfractuosités des rochers et s'arrêta. Plongeant les yeux dans les ténèbres, il vit plusieurs petites flammes flotter et reluire dans l'obscurité, mais il ne voyait rien de plus, et il entendait les eaux se précipiter, comme une cascade, avec de grands mugissements. Ce n'était pas tout de renoncer à la poursuite de son maillet, il fallait remonter le courant, et la tâche était difficile, les rames ne pouvant plus lui être d'aucun secours pour cela. Il serra cependant la rive où le courant était le plus faible, et, se cramponnant aux saillies des rochers, il parvint à rebrousser chemin. Durant toute la nuit il avança ainsi lentement, et un peu avant l'aube du jour il se trouva hors des murailles de pierre. Harassé de fatigue, il amarra son bateau, descendit sur la rive, se coucha sur la terre nue et s'endormit. À son réveil, il mangea un petit pain dont il s'était muni, et il poursuivit son voyage.

Durant bien des jours, Carl erra dans des régions désolées; il parcourut bien des forêts, traversa bien des rivières, et ses souliers étaient usés avant qu'il eût retrouvé le bon chemin de Stromthal. Un moment il fut tenté de retourner travailler huit ans chez Peter Schonfuss, mais il ne put se décider à rebrousser chemin sans avoir vu Marguerite. D'ailleurs; pensait-il, Jacob Elsen est un brave homme; quand il saura que j'ai travaillé et gagné les cinquante florins d'or, quoique je ne les aie plus, il me donnera sa fille.

Il rôda longtemps dans les rues et rencontra beaucoup de ses anciennes connaissances, qui l'avaient oublié. À la fin, il entra hardiment dans la rue où habitait Jacob et frappa à la vieille maison. Jacob vint lui-même ouvrir la porte.

— Le Wanderbusche est revenu! s'écria Jacob en l'embrassant; le coeur de Marguerite sera joyeux.»

Carl suivait le tonnelier en silence et la tête basse, comme s'il eût été coupable d'une mauvaise action. À peine osait-il commencer l'histoire de son maillet perdu.

— Comme vous êtes pâle, et comme vous avez maigri, dit Jacob. J'espère pourtant que vous avez mené une vie honnête? Les beaux habits! mais ils ne conviennent guère à un jeune ouvrier. Sûrement vous avez trouvé un trésor?

— Non, répondit Carl, j'ai tout perdu, même les cinquante florins d'or que j'avais gagnés par le travail de mes mains.»

Le front du vieillard s'obscurcit. Le regard inquiet et égaré de Carl, ses habits élégants souillés par le voyage, sa confusion et son silence, éveillaient les soupçons du prudent Jacob Elsen, et quand le jeune homme raconta son histoire, elle lui parut si étrange et si improbable qu'il hocha la tête.

— Carl, dit-il, vous avez habité de mauvaises villes. Mieux vaudrait être mort lorsque vous appreniez à raboter une douve, que de vivre pour devenir menteur!»

Carl ne répondit rien; mais il regagna la rue. Sur le seuil, il trouva Marguerite et, au grand étonnement de la jeune fille, il passa près d'elle sans lui parler. Durant toute la nuit, il rôda dans les rues de la ville. L'envie ne lui manquait pas de retourner dans la maison du vieux Peter Schonfuss et de sa fille Bertha; mais l'orgueil l'en empêchait; Il résolut donc de partir et d'aller chercher du travail ailleurs. Cependant, la froideur de sa conduite avec Marguerite pesait sur sa conscience. Il voulait la revoir avant de s'éloigner. Dans ce dessein, il se tint dans la rue, après le lever du soleil, jusqu'à ce qu'elle ouvrît la porte. Alors il s'avança vers elle.

— Ô Carl! lui dit Marguerite, est-ce là ce qui m'était réservé après trois années d'attente?

— Écoutez-moi, chère Marguerite! répliqua Carl.

— Je n'ose, dit Marguerite, mon père me l'a défendu. Je ne puis que vous dire adieu et prier le ciel pour que mon père reconnaisse un jour qu'il a tort.

— Je lui ai dit l'exacte vérité, s'écria Carl; mais Marguerite rentra et le laissa sur le seuil. Carl attendit un moment, et résolut de la suivre pour la convaincre au moins de son innocence avant son départ. Il leva donc le loquet, entra dans la maison et passa dans la cour en traversant la cuisine. Marguerite n'y était pas. Il entra alors dans l'atelier où il se trouva également seul, les compagnons n'étant pas encore venus; Marguerite était toujours la première personne levée dans la maison. Les malheurs de Carl et l'injustice qu'il avait éprouvée, lui venaient à l'esprit, et il lui semblait qu'une voix murmurait à son oreille:» Le monde entier est contre toi. C'est plus que je n'en puis supporter, dit-il, mieux vaut mourir!»

Il leva le loquet de la porte de bois qui donnait sur la rivière, et ouvrit cette porte toute grande à la clarté du jour qui se répandit dans l'atelier. C'était une belle et fraîche matinée; la Klar, grossie par les pluies de la veille, coulait à pleins bords. «De toutes mes espérances, de ma longue patience, de mon industrie, de mon ardeur au travail, de tout ce que j'ai souffert et de mon profond amour pour Marguerite, voilà donc la misérable fin! s'écria Carl en s'avançant vers la rivière.

Mais il s'arrêta soudain, son regard venait de saisir un objet arrêté entre les pieux de bouleaux et la rive. «Chose étrange, dit-il, c'est un maillet et il ressemble beaucoup à celui que j'ai perdu! Sûrement, l'un ou l'autre des compagnons de Jacob Elsen l'aura laissé tomber là.»

Ce maillet était plus grand qu'un maillet ordinaire, et, bien que ce fût une folle imagination, il pensa tout-à-coup qu'une puissance surnaturelle avait apporté là son maillet à temps pour le détourner de son fatal dessein. «Oui, c'est mon maillet!» s'écria-t-il; car, en se penchant, il venait de voir la marque du trou qu'il avait foré. Sans prendre le temps de le ramasser, en le voyant solidement arrêté là, il courut dans la maison et rencontra Jacob Elsen qui descendait l'escalier.

— J'ai retrouvé mon maillet! s'écria Carl. Où est Marguerite?» Le tonnelier parut d'abord incrédule. Marguerite entendit la voix de son fiancé, et descendit en toute hâte les escaliers.

— Par ici, dit Carl en les conduisant tous les deux à travers la boutique. — Par ici! Regardez!»

Alors Marguerite et son père aperçurent le maillet Carl se baissa pour le ramasser, et, ôtant la cheville il secoua toutes les pièces d'or sur le plancher. Jacob lui serra la main en le priant de lui pardonner ses injustes soupçons. Marguerite versa des larmes de joie.

— Il est arrivé à temps pour sauver ma vie, dit Carl. D'heureux jours reviendront avec lui!

— Mais comment ce maillet a-t-il pu arriver ici! demanda Jacob cherchant le mot de l'énigme.

— Je commence à le deviner, répondit Carl. J'ai découvert l'origine de la Klar, les deux rivières n'en font qu'une.»

Après avoir écrit l'histoire de ses aventures, Carl en fit présent au conseil municipal, qui chargea tous les savants de Stromthal de démontrer, par une série d'expériences, l'identité des deux rivières. Cela fait, il y eut de grandes réjouissances dans la ville. Le jour où Carl épousa Marguerite, il reçut la récompense promise de cinq cents florins d'or, et, depuis cette époque, le jour où il avait retrouvé son maillet fut célébré comme celui d'une fête par les habitants de toutes les villes situées sur le Geber et la Klar.

IV — L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE

BONNE D'ENFANT.

Vous savez, mes chers amis, que votre mère était orpheline et fille unique. Vous n'ignorez pas non plus, j'en suis bien sûre, que votre grand-père était ministre de l'Évangile dans le Westmoreland, d'où je viens moi-même. J'étais encore une petite fille à l'école du village, quand, un jour votre grand'mère entra pour demander à la maîtresse si elle pouvait lui recommander une de ses écolières pour bonne d'enfant. Je fus bien fière, je peux vous le dire, quand la maîtresse m'appela et parla de moi comme d'une honnête fille, habile aux travaux d'aiguille, d'un caractère posé, et dont les parents étaient respectables, quoique pauvres. Je pensai tout de suite que je ne pourrais jamais rien faire de mieux que de servir cette jeune et jolie dame. Elle rougissait autant que moi en parlant de l'enfant qui allait venir et dont je serais la bonne. Mais cette première partie de mon histoire, je le sais bien, vous intéresse beaucoup moins que celle que vous attendez. Je vous dirai donc tout de suite que je fus engagée et installée au presbytère avant la naissance de miss Rosemonde: c'était l'enfant attendu, et c'est aujourd'hui votre mère. J'avais, en vérité, bien peu de chose à faire avec elle, quand elle vint au monde; car elle ne sortait jamais des bras de sa mère, et dormait toute la nuit près d'elle. Aussi, étais-je toute fière quand ma maîtresse me la confiait quelquefois un moment. Jamais il n'y eut un pareil enfant, ni avant ce temps-là, ni depuis, ni quoique vous ayez tous été d'assez beaux poupons chacun à votre tour; mais pour les manières douces et engageantes, aucun de vous n'a jamais égalé votre mère. Elle tenait cela de sa mère à elle, qui était, par sa naissance, une grande dame, une miss Furnivall, petite-fille de lord Furnivall dans le Northumberland. Je crois qu'elle n'avait ni frère, ni soeur, et qu'elle avait été élevée dans la famille de milord, jusqu'à son mariage avec votre grand-père, qui venait d'obtenir une cure. C'était le fils d'un marchand de Carlisle, mais un homme savant et accompli, toujours à l'oeuvre dans sa paroisse très vaste et toute dispersée sur les Fells[2] du Westmoreland. Votre mère, la petite miss Rosemonde, avait environ quatre ou cinq ans, lorsque ses père et mère moururent dans la même quinzaine, l'un après l'autre. Ah! ce fut un triste temps. Ma jeune maîtresse et moi nous attendions un autre poupon, quand mon maître revint à la maison après une de ses longues courses à cheval. Trempé de pluie, harassé, il avait attrapé la fièvre dont il mourut. Votre mère, depuis lors, ne releva plus la tête; elle ne lui survécut que pour voir son second enfant, qui mourut peu d'instants après sa naissance, et qu'elle tint un instant sur son sein avant de rendre elle même le dernier soupir. Ma maîtresse m'avait priée, sur son lit de mort, de ne jamais quitter Rosemonde; mais elle ne m'en aurait point dit un mot, que je n'en aurais pas moins suivi cette chère petite au bout du monde.

Nous avions à peine eu le temps d'étouffer nos sanglots, lorsque les tuteurs et les exécuteurs testamentaires vinrent pour le règlement de l'héritage. C'étaient le propre cousin de ma pauvre jeune maîtresse, lord Furnivall, et M. Esthwaite, le frère de mon maître, marchand de Manchester; il n'était pas alors dans d'aussi bonnes conditions qu'aujourd'hui, et il avait une grande famille à élever. Je ne sais s'ils réglèrent les choses ainsi, d'eux-mêmes, ou si ce fut par suite d'une lettre que ma maîtresse avait écrite de son lit de mort à son cousin, milord Furnivall; mais on décida que nous partirions, miss Rosemonde et moi, pour le manoir de Furnivall dans le Northumberland. D'après ce que milord sembla dire, le désir de ma maîtresse était que l'enfant vécût dans sa famille et il n'avait pas, quand à lui, d'objections à faire à cela, une ou deux personnes de plus ne signifiant rien dans une si grande maison. Ce n'était pas là, certes, la manière dont j'aurais voulu voir envisager l'arrivée de ma belle et charmante petite, qui ne pouvait manquer d'animer comme un rayon de soleil toutes les familles, même les plus grandes; mais je n'en fus pas moins satisfaite de voir tous les gens de la vallée ouvrir de grands yeux étonnés, quand ils apprirent que j'allais être la bonne de la petite lady chez lord Furnivall, dans le manoir de Furnivall.

Je me trompais cependant en croyant que nous allions habiter avec le milord. Il parait que sa famille avait quitté le manoir de Furnivall depuis cinquante ans et même plus. Jamais en effet je n'avais entendu dire que ma pauvre jeune maîtresse l'eût habité, quoiqu'elle eût été élevée dans sa famille. Cela me contraria, car j'aurais voulu que la jeunesse de miss Rosemonde se passât où s'était passée celle de sa mère.

Le valet de chambre de milord, auquel j'adressai le plus de questions que j'osais, me dit que le manoir de Furnivall, était situé au pied des Fells du Cumberland et que c'était un très vaste domaine. Une miss Furnivall, grande-tante de milord l'habitait seule avec un petit nombre de serviteurs. L'air y était sain; milord avait pensé que miss Rosemonde y serait très bien pendant quelques années, et que sa présence pourrait aussi amuser sa vieille tante.

Milord m'ordonna donc de tenir prêts pour un certain jour tous les effets de miss Rosemonde. C'était un homme fin et impérieux, comme le sont, à ce qu'on assure, tous les lords Furnivalls[3]; il ne disait jamais un mot de trop. On prétendait qu'il avait aimé ma pauvre jeune maîtresse, mais comme elle savait que le père de milord ne consentirait pas à ce mariage, elle n'avait jamais voulu l'écouter, et elle avait épousé M. Esthwaite. Je ne sais pas ce qu'il y avait de vrai là-dedans. Milord ne s'occupa jamais beaucoup de miss Rosemonde, ce qu'il eût fait s'il avait gardé un profond souvenir de sa mère morte. Il envoya son valet de chambre avec nous au manoir, en lui ordonnant de le rejoindre le soir même à Newcastle, en sorte qu'il n'eut guère le temps de nous faire connaître à tant de personnes étrangères avant de nous quitter. Nous voilà donc abandonnées, deux, véritables enfants, je n'avais que dix-huit ans, dans l'immense manoir. Il me semble que c'était hier. Nous avions quitté de grand matin notre cher presbytère et nous avions pleuré toutes les deux à coeur fendre. Nous voyagions pourtant dans le carrosse de milord, dont je m'étais fait autrefois une si grande idée. L'après-dîner d'un jour de septembre était fort avancée lorsque nous nous arrêtâmes pour changer une dernière fois de chevaux dans une petite ville enfumée, toute remplie de charbonniers et de mineurs. Miss Rosemonde s'était endormie, mais M. Henry me dit de la réveiller pour lui faire voir le parc et le manoir dont nous approchions. Je pensais que c'était grand dommage de réveiller un enfant dormant si bien, mais je fis ce qu'il m'ordonnait, de peur qu'il ne se plaignît de moi à milord. Nous avions laissé derrière nous toute trace de villes et même des villages, et nous étions maintenant en dedans des portes d'un grand parc d'un aspect sauvage, ne ressemblant pas du tout aux parcs du sud de l'Angleterre, mais rempli de rochers, d'eaux torrentueuses, d'aubépines au tronc noueux et de vieux chênes tout blancs et dépouillés de leur écorce par la vieillesse.

Le chemin montait à travers l'immense parc pendant deux milles environ; on arrivait alors devant un vaste et majestueux édifice, entouré de beaucoup d'arbres si rapprochés qu'en certains endroits leurs branches se heurtaient contre les murs quand le vent soufflait. Quelques-unes étaient brisées et pendantes; car personne ne semblait prendre soin de les émonder et d'entretenir la route couverte de mousse. Seulement devant la façade tout était bien entretenu. On ne voyait pas une mauvaise herbe dans le grand ovale destiné autrefois à la circulation des voitures; et on ne laissait croître aucun arbre, aucune plante grimpante contre cette longue façade aux nombreuses croisées. De chaque côté se projetait une aile formant l'extrémité d'autres façades latérales, car cette demeure désolée était plus vaste encore que je ne m'y attendais. Derrière s'élevaient les Fells qui semblaient assez nus et sans clôture et à gauche du manoir vu de face, il y existait, comme je m'en aperçus plus tard, un petit parterre à la vieille mode. Une porte de la façade occidentale ouvrait sur ce parterre, taillé sans doute dans l'épaisse et sombre masse de verdure pour quelque ancienne lady Furnivall; mais les branches des arbres de la forêt étaient repoussées et lui masquaient de nouveau le soleil en toute saison; aussi bien peu de fleurs trouvaient-elles moyen d'y vivre.

Cependant le carrosse s'arrêta devant la porte de la principale façade, et on nous fit entrer dans la grande salle. Je crus que nous étions perdues, tant elle était vaste et spacieuse. Un lustre de bronze suspendu au milieu de la voûte, fut un objet d'étonnement et d'admiration pour moi qui n'en avais jamais vu. À l'extrémité de la suie s'élevait une ancienne cheminée, aussi haute que les murs des maisons dans mon pays, avec d'énormes chenets pour tenir le bois; et près de la cheminée, s'étendaient de larges sophas de forme antique. À l'extrémité opposée de la salle, à gauche en entrant et du côté de l'ouest, on voyait un orgue scellé dans le mur, et si grand qu'il remplissait la majeure partie de cette extrémité. Au-delà, du même côté, il y avait une Porte; et à l'opposite, de chaque côté de la cheminée, se trouvaient d'autres portes conduisant à la façade orientale; mais comme je ne traversai jamais ces portes durant mon séjour au manoir de Furnivall, je ne puis dire ce qu'il y avait au-delà.

L'après-midi touchait à sa fin, et la salle où il n'y avait pas de feu semblait sombre et lugubre: on ne nous y fit pas rester un seul instant. Le vieux serviteur qui nous avait ouvert s'inclina devant M. Henry; puis il nous conduisit par la porte située à l'autre extrémité du grand orgue, à travers plusieurs salles plus petites et plusieurs corridors, dans le salon occidental où se tenait miss Furnivall. La pauvre petite Rosemonde se serrait contre moi, comme épouvantée et perdue dans un si grand édifice. Je ne me sentais pas beaucoup plus à l'aise. Le salon occidental avait un aspect beaucoup plus agréable; on y faisait bon feu, et il était garni de meubles commodes. Miss Furnivall pouvait être âgée de quatre-vingts ans environ, mais je ne l'affirmerai pas. Elle était grande et maigre, et son visage était plissé de rides aussi fines que si on les avait tracées avec la pointe d'une aiguille. Ses yeux semblaient très vigilants, pour compenser, je suppose, la surdité profonde qui l'obligeait de se servir d'un cornet acoustique. À côté d'elle, et travaillant au même grand ouvrage de tapisserie, se tenait assise mistress Stark, sa femme de chambre et sa dame de compagnie, presque aussi vieille. Mistress Stark vivait avec miss Furnivall depuis leur jeunesse à toutes les deux, et elle était plutôt considérée comme son amie que comme sa servante. Elle paraissait aussi froide, aussi impassible qu'une statue de pierre: jamais elle n'avait rien aimé. Je ne pense pas non plus, qu'à l'exception de sa maîtresse, elle s'inquiétât de quelqu'un au monde; mais cette dernière étant sourde, elle la traitait à peu de chose près comme un enfant. Après avoir délivré le message de milord, M. Henry prit congé de nous tous, en s'inclinant respectueusement, sans prendre garde à la main mignonne que lui tendait ma chère petite Rosemonde. Il nous laissa debout au milieu de la salle, où les deux dames nous regardaient à loisir à travers leurs lunettes.

Ce fut une grande satisfaction pour moi quand, ayant sonné le vieux valet qui nous avait introduites, elles lui dirent de nous mener dans nos chambres. Il nous fit donc sortir de ce grand salon, entrer dans une autre pièce, sortir encore de celle-ci, montrer un grand escalier et suivre une large galerie, qui devait être une bibliothèque, car tout un côté était rempli de livres, l'autre de tables à écrire entre les croisées. Enfin, nous arrivâmes dans nos chambres. Je ne fus pas fâchée de savoir qu'elles étaient situées au-dessus des cuisines, car je commençais à craindre de me perdre dans ce désert de maison. Il y avait d'abord la vieille chambre où tous les petits lords et toutes les petites ladies avaient été élevés pendant bien des années. Un feu joyeux brûlait dans la grille; la bouilloire chantait déjà, et tout ce qui est nécessaire pour prendre le thé était rangé sur la table. De cette chambre, on passait dans le dortoir d'enfants, où on avait placé un petit lit pour miss Rosemonde, tout près du mien. Le vieux James appela sa femme Dorothée pour nous faire les honneurs de la maison, et tous les deux se montrèrent si hospitaliers, si prévenants, qu'insensiblement, miss Rosemonde et moi, nous nous trouvâmes tout à fait chez nous. Après le thé, ma chère petite s'assit sur les genoux de Dorothée, babillant aussi vite que sa petite langue pouvait aller. Je sus bientôt que Dorothée était du Westmoreland, ce qui acheva de nous lier. Souhaiter de rencontrer de meilleures gens que James et sa femme, ce serait être bien difficile! James avait passé presque toute sa vie dans la famille de milord; il ne croyait pas qu'il y eût nulle part d'aussi grands personnages, et il regardait un peu sa femme du haut de sa grandeur, parce que, avant de se marier avec lui, elle avait toujours vécu dans une ferme. À cela près, il l'aimait beaucoup. Ils avaient sous leurs ordres, pour faire le gros de l'ouvrage, une servante nommée Agnès. Elle et moi, James et Dorothée, miss Furnivall et mistress Stark, nous composions toute la maison, sans oublier ma chère petite Rosemonde. Je me demandais parfois comment on avait pu faire avant son arrivée, tant on en faisait cas maintenant. À la cuisine et au salon, c'était la même chose. La sévère, la triste miss Furnivall et la froide mistress Stark paraissaient également charmées lorsqu'elles la voyaient voltiger comme un oiseau, jouant et sautillant, avec son bourdonnement, continuel et son joyeux babil. Plus d'une fois, j'en suis certaine, il leur faisait peine de la voir s'en aller dans la cuisine quoique trop fières pour lui demander de rester avec elles, et un peu surprises de cette préférence. Cependant, comme disait mistress Stark, il n'y avait là rien d'étonnant, si on se rappelait d'où son père était venu. L'antique et spacieux manoir était un fameux endroit pour ma petite miss Rosemonde. Elle y faisait des expéditions de tous côtés, m'ayant toujours sur ses talons; de tous côtés, à l'exception pourtant de l'aile orientale qu'on n'ouvrait jamais et où nous n'avions jamais eu l'idée d'aller. Mais dans la partie occidentale et septentrionale, il y avait beaucoup de belles chambres pleines de choses qui étaient des curiosités pour nous, sans l'être peut-être pour des gens qui avaient vu plus curieux encore. Les fenêtres étaient obscurcies par les rameaux agités des arbres et le lierre qui les recouvrait; mais, dans ce demi-jour vert, nous distinguions très bien les vieux vases en porcelaine de Chine, les boites d'ivoire sculpté, les grands livres et surtout les vieux tableaux!

Un jour, je m'en souviens, ma mignonne força Dorothée à venir avec nous pour nous expliquer les portraits. C'étaient tous des portraits de membres de la famille, mais Dorothée ne savait pas bien les noms. Après avoir visité la plupart des chambres, nous arrivâmes dans le vieux salon de réception, au-dessus de la grande salle. Il y avait là un portrait de miss Furnivall; ou comme on l'appelait dans ce temps-là, miss Grace, car elle était la soeur cadette. Ça avait dû être une beauté! Mais quel regard fixe et fier! Quel dédain dans ses beaux yeux! Leurs sourcils mêmes semblaient se relever, comme si elle s'étonnait qu'on eût l'impertinence de la regarder; et sa lèvre se plissait. Elle avait un costume dont je n'avais jamais vu le pareil; mais c'était la mode dans ce temps-là, disait Dorothée. Son chapeau, d'une espèce de castor blanc, était un peu relevé au-dessus du front et orné d'une magnifique plume qui en faisait le tour; sa robe, de satin blanc, laissait voir un corsage blanc richement brodé.

«Assurément! me dis-je après avoir bien regardé ce portrait, la créature de Dieu se fane comme l'herbe, ainsi qu'il est écrit; mais qui croirait jamais, à voir miss Furnivall, qu'elle a pu être une beauté si remarquable?

«Oui, dit Dorothée. Les gens changent bien tristement; mais, si ce que Ie père de mon maître a l'habitude de dire est vrai, miss Furnivall, la soeur aînée, était plus belle encore que miss Grace. Son portrait est ici quelque part; mais, si je vous le montre, il ne faut jamais dire, même à James, que vous l'avez vu. Croyez-vous que la petite fille puisse garder le secret?» ajouta-t-elle.

Je n'en étais pas certaine, car jamais il n'y eut d'enfant si vive, si hardie, si franche! J'aimais mieux lui dire de se cacher, lui promettant de chercher après elle. Alors j'aidai Dorothée à retourner un grand tableau appuyé contre le mur, au lieu d'être suspendu comme les autres. Ce portrait l'emportait encore en beauté sur miss Grace, comme pour l'air altier et dédaigneux; mais, sous ce dernier rapport, il était difficile de choisir. Je l'aurais regardé pendant une heure, si Dorothée, tout effrayée de me l'avoir montré, ne se fût hâtée de le remettre en place, en me conseillant d'aller tout de suite à la recherche de miss Rosemonde, «car il y avait, disait-elle, dans la maison de vilaines places où elle ne voudrait pas voir l'enfant aller.» J'étais une fille courageuse: je m'inquiétai peu de ce que disait la vieille femme, car j'aimais à jouer à cache-cache comme pas un enfant dans la paroisse. Je courus cependant chercher ma, petite.

L'hiver approchait; les jours devenaient de plus en plus courts. Il me semblait parfois entendre un bruit singulier, comme si quelqu'un jouait de l'orgue dans la grande salle. J'étais presque certaine de ne pas être trompée par mon oreille. Je n'entendais pas ce bruit tous les soirs; mais très souvent, et d'ordinaire, quand, assis près de miss Rosemonde, après l'avoir mise au lit, je restais tranquille et silencieuse dans la chambre à coucher, c'est alors que j'entendais les sons de l'orgue résonner dans la distance. Le premier soir, quand je descendis pour souper, je demandai à Dorothée qui avait fait de la musique, et James dit d'un ton très bref que j'étais bien simple de prendre pour de la musique les murmures du vent dans les arbres. Dorothée regarda son mari d'un air effaré, et Bessy, la fille de cuisine, après avoir marmonné quelque chose, s'en alla toute pâle. Voyant bien que ma question ne leur plaisait pas, je pris le parti de me taire, en attendant d'être seule avec Dorothée, dont je pourrais tirer bien des choses. Le lendemain, j'épiai donc le moment favorable, et, après l'avoir amadouée, je lui demandai qui jouait de l'orgue; car, si je m'étais tue devant James, je savais très bien que je n'avais pris le bruit du vent pour de la musique. Mais James avait fait la leçon à Dorothée, dont je ne pus arracher un mot. J'essayai alors de Bessy, que j'avais toujours tenue un peu à distance, car j'étais sur un pied d'égalité avec James et Dorothée, dont elle n'était guère que la servante. Elle me fit bien promettre de n'en jamais rien dire à personne, et si jamais je le disais, de ne jamais dire que c'était elle qui me l'avait dit; mais c'était un bruit bien étrange, et bien des fois elle l'avait entendu, surtout dans les nuits d'hiver et avant les tempêtes. On disait dans le pays que c'était le vieux lord qui jouait sur l'orgue de la grande salle, comme il aimait à jouer de son vivant; mais qui était le vieux lord? ou pourquoi jouait-il, et de préférence dans les soirées d'hiver à l'approche des tempêtes? c'est ce qu'elle ne pouvait ou ne voulait pas me dire. Je vous ai dit que j'étais une fille courageuse; eh bien! je m'amusai assez d'entendre cette grande musique résonner dans le manoir quel que fût celui qui jouait. Tantôt elle s'élevait au- dessus des bouffées de vent, gémissait ou semblait triompher comme une créature vivante; tantôt elle redevenait d'une complète douceur; mais c'était toujours de la musique et des accords… il était ridicule d'appeler cela le vent. Je pensai d'abord que miss Furnivall, jouait peut-être à l'insu de Bessy; mais un jour que j'étais seule dans la grande salle, j'ouvris et je l'examinai bien de tous côtés, comme on m'avait fait voir celui de l'église de Grosthwaite, et je vis qu'il était tout brisé et détruit à l'intérieur, malgré sa belle apparence. Alors, quoiqu'on fût en plein midi, ma chair commença à se crisper; je me hâtai de fermer l'orgue et je regagnai lestement ma chambre d'enfant, où il faisait toujours si clair. À partir de ce temps, je n'aimai pas plus la musique que James et Dorothée ne l'aimaient. Dans l'intervalle, miss Rosemonde se faisait aimer de plus en plus. Les vieilles dames se faisaient une fête de l'avoir à table à leur premier dîner. James se tenait derrière la chaise de miss Furnivall, et moi derrière miss Rosemonde, en grande cérémonie. Après le repas, elle jouait dans un coin du grand salon, sans faire plus de bruit qu'une souris, tandis que miss Furnivall dormait et que je dînais à la cuisine. Cependant elle revenait volontiers à moi dans la chambre d'enfant: car miss Furnivall était si triste, disait-elle, et mistress Stark si ennuyeuse! Nous étions, au contraire, assez gaies toutes les deux. Peu à peu je ne m'inquiétai plus de cette musique étrange; si on ne savait pas d'où elle venait, du moins elle ne faisait de mal à personne.

L'hiver fut très froid. Au milieu d'octobre, les gelées commencèrent et durèrent bien des semaines. Je me rappelle qu'un jour, à dîner, miss Furnivall, levant ses yeux tristes, et appesantis, dit à, mistress Stark: «J'ai peur que nous n'ayons un terrible hiver! Le ton dont elle disait ces paroles semblait leur donner un sens mystérieux. Mistress Stark fit semblant de ne pas entendre et parla très haut de toute autre chose. Ma petite lady et moi, nous nous inquiétions peu de la gelée et même pas du tout. Pourvu qu'il fît sec, nous grimpions les pentes escarpées, derrière la maison; nous montions dans les Fells qui étaient assez tristes et assez nus, et là nous faisions assaut de vitesse dans l'air frais et vif. Un jour nous redescendîmes par un nouveau sentier qui nous mena au-delà des deux vieux houx noueux, situés à moitié environ de la descente, du côté oriental du manoir. Les jours raccourcissaient à vue d'oeil et le vieux lord, si c'était lui, jouait d'une manière de plus en plus lugubre et tempétueuse sur le grand orgue. Un dimanche après-midi, ce devait être vers la fin de novembre, je priai Dorothée de se charger de ma petite lady, lorsqu'elle sortirait du salon, après le somme habituel de miss Furnivall; car il faisait trop froid pour la mener avec moi à l'église où je devais pourtant aller. Dorothée me promit de grand coeur ce que je lui demandais. Elle aimait tant l'enfant que je pouvais être tranquille. Nous nous mîmes donc en chemin sans tarder, Bessy et moi. Un ciel lourd et noir couvrait la terre blanchie par la gelée, comme si la nuit ne s'était pas complètement dissipée ce jour-là, et l'air, quoique calme, était très piquant.

«Nous aurons de la neige aujourd'hui, me dit Bessy. En effet, nous étions encore à l'église, lorsque la neige commença à tomber par gros flocons, et si épaisse, qu'elle interceptait presque le jour des croisées. À notre sortie de l'église, il ne neigeait plus, mais nos pieds enfonçaient dans une couche de neige douce et profonde. Avant notre arrivée au manoir, la lune se leva, et je crois qu'il faisait plus clair alors, avec la lune et la neige éblouissante, que lorsque nous étions partis pour l'église, entre deux et trois heures. Je ne vous ai pas encore dit que miss Furnivall et mistress Stark n'allaient jamais à l'église; elles avaient pris l'habitude de lire ensemble leurs prières, comme elles faisaient tout, tranquillement et tristement. Le dimanche leur semblait bien long, car il les empêchait de travailler à leur grande tapisserie. Aussi, lorsque j'allai trouver Dorothée dans la cuisine pour lui redemander Rosemonde et faire monter cette chère enfant avec moi, je ne m'étonnai pas de lui entendre dire que les dames avaient dû garder la petite, car elle n'était pas venue à la cuisine, comme je lui avais recommandé de le faire dès qu'elle s'ennuierait d'être sage au salon. Je me débarrassai donc de ma pelisse et de mon chapeau, et j'entrai dans le salon, où je trouvai les deux dames tranquillement assises comme à leur ordinaire, laissant tomber un mot, par-ci, par-là, mais n'ayant pas du tout l'air d'avoir auprès d'elles un être aussi vif; aussi joyeux que miss Rosemonde. Je pensais d'abord que l'enfant se cachait: c'était une de ses petites malices. Peut-être avait-elle recommandé aux deux dames de faire semblant d'ignorer où elle était. Je me mis à regarder tout doucement derrière ce sopha, derrière ce fauteuil, sous ce rideau, me donnant l'air très effrayé de ne pas la trouver.

«Qu'y a-t-il donc, Hester? demanda sèchement mistress Stark. Je ne sais si miss Furnivall m'avait vue. Comme je vous l'ai dit, elle était très sourde et elle restait tranquillement assise, regardant le feu d'un air désoeuvré et plein de désolation. «Je cherche ma petite Rose,» répondis-je, pensant toujours que l'enfant était là, cachée, tout près de moi.

«Miss Rosemonde n'est pas ici, répondit mistress Stark. Elle nous a quittées, il y a plus d'une heure, selon son habitude, pour aller retrouver Dorothée.» Cela dit, elle me tourna le dos pour regarder le feu comme sa maîtresse.

Mon coeur commençait à battre. Combien je regrettais d'avoir quitté, même pour un instant mon enfant chérie! Retournée près de Dorothée, je lui dis ce qui arrivait. James était sorti pour toute la journée; mais elle et moi, suivies de Bessy, nous prîmes des lumières, et, après être montées d'abord dans les chambres d'enfants, nous parcourûmes toute la maison appelant miss Rosemonde, la suppliant de ne pas nous causer une peur mortelle, et de sortir de sa cachette. Aucune réponse! aucun son!

«Bon Dieu! me dis-je enfin, serait-elle allée se cacher dans l'aile droite?»

«Cela est impossible, me répondit Dorothée; je n'y suis jamais allée moi-même; les portes restent constamment fermées; l'intendant de milord en a les clés, à ce que je crois. Dans tous les cas, ni moi ni James ne les avons jamais vues.

«Il ne me reste donc, m'écriai-je, qu'à retourner voir si elle ne s'est pas cachée dans le salon de ces dames, sans être remarquée d'elles. Oh! si je l'y trouve, je la fouetterai bien pour la frayeur qu'elle m'a donnée.» Je disais cela, mais je n'avais pas la moindre intention de le faire. Me voilà rentrée dans le salon occidental, où je dis à mistress Stark que, n'ayant pu trouver nulle part miss Rosemonde, je la priais de me laisser bien chercher derrière les meubles et les rideaux. Je commençais à croire que la pauvre petite avait pu se blottir dans quelque coin bien chaud et s'y laisser gagner par le sommeil. Nous regardâmes de tous côtés; miss Furnivall se leva et regarda aussi; elle tremblait de tous ses membres: miss Rosemonde n'était bien certainement dans aucun recoin du salon, Nous voilà de nouveau en campagne, et cette fois tout le monde dans la maison, cherchant partout où nous avions déjà cherché, mais sans rien trouver. Miss Furnivall tremblait et frissonnait tellement, que mistress Stark la reconduisit dans le salon toujours bien chauffé, après m'avoir fait promettre de leur amener l'enfant dès qu'elle serait retrouvée. Miséricorde! Je commençais à croire que nous ne la retrouverions pas, quand je m'imaginai de regarder dans la cour de la grande façade, toute couverte de neige. J'étais alors au premier étage; mais il faisait un si beau clair de lune, que je distinguai très bien l'empreinte de deux petits pieds, dont on pouvait suivre la trace depuis la porte de la grande salle jusqu'au coin de l'aile orientale. Je descendis comme un éclair; je ne sais comment. J'ouvris, par un violent effort, la roide et lourde porte de la salle, et, rejetant par-dessus ma tête la jupe de ma robe en guise de manteau, je me mis à courir. Je tournai le coin oriental, et là une grande ombre noire couvrait la neige; mais parvenue de nouveau sous le clair de lune, je retrouvai l'empreinte des petits pas montant vers les Fells. Il faisait un froid rigoureux, si rigoureux, que l'air enlevait presque la peau de mon visage tandis que je courais; mais je n'en courais pas moins, pleurant à la pensée de l'épouvante et du péril où devait être mon enfant chérie. J'étais en vue des deux houx, quand j'aperçus un berger qui descendait la colline, et portait un objet enveloppé dans son manteau. Ce berger cria après moi et me demanda si je n'avais pas perdu un enfant. Les pleurs et le vent étouffaient ma voix. Il s'approcha de moi, et je vis miss Rosemonde étendue dans ses bras, immobile, blanche et roide comme si elle était morte. Le berger me dit qu'il était monté aux Fells pour rassembler son troupeau avant le froid intense de la nuit, et que dans les houx (grandes marques noires sur le flanc de la colline, où on ne voyait pas d'autre buisson à plusieurs milles à la ronde) il avait trouvé ma petite lady, mon agneau, ma reine, déjà roide et dans le fatal sommeil que produit la gelée. Je pleurais de joie en la tenant de nouveau dans mes bras, car je ne voulus pas la laisser porter au berger; je la pris sous mon manteau et la tins contre mon coeur. Je la réchauffai là tendrement, et je sentais la vie rentrer avec la chaleur dans ses petits membres; mais elle était encore insensible à notre arrivée dans le manoir. Je n'avais pas moi-même assez d'haleine pour parler. J'entrai par la porte de la cuisine.

«Apportez vite la bassinoire,» fut tout ce que je pus dire. Je montai miss Rosemonde dans notre chambre, où je me mis à la déshabiller près du feu, que Bessy avait entretenu. J'appelai mon petit agneau des plus doux noms et des plus gais que je pouvais imaginer, et cependant j'étais presque aveuglée par les larmes. À la fin, oh! à la fin, elle ouvrit ses grands yeux bleus. Alors je la mis dans le lit bien chaud, et j'envoyai Dorothée prévenir miss Furnivall que nous l'avions retrouvée et que tout allait bien. Je résolus de passer la nuit entière à côté du lit de ma petite. Elle tomba dans un profond sommeil aussitôt que sa jolie tête eut touché l'oreiller, et je la veillai jusqu'au matin. Quand elle s'éveilla, son visage était aussi frais, aussi clair que ses idées; je le croyais du moins alors, et, mes chers amis, je le crois encore aujourd'hui.

Elle me raconta qu'elle avait eu le désir d'aller près de Dorothée, parce que les deux vieilles dames s'étaient endormies, et qu'il faisait triste dans le salon. En traversant le corridor de l'ouest, elle avait aperçu, à travers la croisée élevée, la neige qui tombait à gros flocons. Cela lui avait donné le désir de voir la terre toute blanche, et elle était entrée pour cela dans la grande salle où, s'approchant des croisées, elle avait vu, en effet, la terrasse couverte d'une neige éblouissante. Une petite fille lui était apparue, du même âge à peu près qu'elle, «mais si jolie, disait ma mignonne, si jolie! Et cette petite fille m'a fait signe de sortir. Et elle avait l'air d'être si bonne, que je ne pouvais lui refuser.»

Alors l'autre petite fille l'avait prise par la main et elles avaient tourné toutes les deux le coin de l'aile orientale.

«Vous êtes une méchante petite fille, dis-je à miss Rosemonde, car vous me contez des histoires. Que dirait votre chère maman qui est au ciel et qui n'a jamais dit un mensonge de sa vie, si elle entendait sa petite Rosemonde raconter de pareils contes!»

«En vérité, Hester, dit en sanglotant ma petite lady; je vous dis la vérité. Ne me dites pas cela! lui répondis-je d'un ton sévère. J'ai suivi la trace de vos pas sur la neige. On n'en voyait pas d'autre; et si vous aviez tenu une petite fille par la main pour monter sur cette colline, n'aurait-elle pas laissé l'empreinte de ses pieds à côté des vôtres?»

«Ce n'est pas ma faute, chère Hester, dit-elle en pleurant, si vous ne les avez pas vus; je n'ai jamais regardé à ses pieds; mais elle tenait ma main serrée dans sa petite main, et elle était froide, très froide.

Elle m'a conduite en haut du chemin des Fells jusqu'aux deux houx. Là, j'ai vu une dame qui pleurait et poussait des sanglots; mais dès qu'elle m'a vue, elle a cessé de pleurer; elle m'a souri d'un air fier et noble; elle m'a prise sur ses genoux et a commencé à me bercer pour m'endormir. C'est là, tout, Hester, mais c'est bien la vérité; et ma chère maman le sait, dit-elle en fondant en larmes. Alors je pensai que l'enfant avait la fièvre et je fis semblant de croire à son histoire, qu'elle me répéta, mainte et mainte fois, sans y rien changer.

À la fin, Dorothée frappa à la porte avec le déjeuner de miss Rosemonde, et me dit que les vieilles dames étaient descendues dans la salle à manger où elles désiraient me parler. La veille au soir toutes les deux étaient montées dans notre chambre à coucher, mais trouvant la petite endormie, elles s'étaient contentées de la regarder, sans me faire de question.

«Je ne l'échapperai pas, pensai-je en moi-même en traversant la galerie du nord, et pourtant je reprenais courage, car j'avais confié l'enfant à une garde. Elles seules étaient à blâmer de l'avoir laissée courir toute seule. J'entrai donc hardiment et je racontai toute l'histoire à mistress Stark. Je la racontai aussi à miss Furnivall en criant de toutes mes forces contre son oreille; mais quand je parlai de l'autre petite fille qui avait attiré miss Rosemonde dehors dans la neige et l'avait conduite à la grande et belle dame près des houx, miss Furnivall jeta les bras en l'air, ses vieux bras amaigris et s'écria… Ô ciel! pardonne! ayez miséricorde, Seigneur!»

Mistress Stark la retint dans son fauteuil, assez rudement à ce qu'il me parut; mais mistress Stark n'en était plus maîtresse, et miss Furnivall me parla d'un ton d'autorité mêlé d'une étrange anxiété.

«Hester! gardez-la bien de cet enfant! cet enfant l'entraînerait à la mort! Enfant de malheur! Dites bien à Rosemonde qu'elle s'en défie; car c'est un enfant méchant et pervers! Alors, mistress Stark me fit sortir de la salle à manger et je n'étais pas fâchée d'être dehors, mais miss Furnivall continuait de crier: oh! aie pitié de moi! ne pardonneras-tu jamais! Il y a tant d'années, tant d'années!»

Comme vous le pensez bien, mon esprit ne pouvait être en repos après cet événement. Je n'osais quitter miss Rosemonde, ni le jour ni la nuit. Ne pouvait-elle pas s'échapper de nouveau pour courir après quelque imagination? J'avais cru, d'ailleurs, m'apercevoir d'après certaines bizarreries de miss Furnivall, qu'elle avait le cerveau dérangé. Je redoutais quelque chose de semblable pour ma chère petite, car cela, vous le savez, peut tenir de famille.

Il ne cessait de geler à pierre fendre et toutes les fois que la nuit était plus orageuse qu'a l'ordinaire, entre les bouffées de vent nous entendions le vieux lord jouer du grand orgue. Mais vieux lord ou non, partout où allait miss Rosemonde, je la suivais; car mon amour pour elle, pauvre petite orpheline, était plus fort que ma peur de cette terrible musique. C'était à moi, d'ailleurs, de l'amuser et de la tenir en gaîté, comme il convenait à son âge. Nous jouions donc ensemble, nous courions ensemble, par-ci, par-là, partout; car je n'osais jamais la perdre de vue dans cette grande et solitaire demeure. Un certain après- midi, peu de jours avant la Noël, nous jouions toutes les deux sur le tapis du billard dans la grande salle. Nous ne savions pas le jeu bien entendu, mais elle aimait à faire rouler les douces billes d'ivoire avec ses petites mains, et j'aimais à faire tout ce qu'elle faisait; peu à peu, sans que nous y prissions garde, il commença à faire noir dans la salle, quoiqu'il fît clair encore en plein air. Je songeais à la reconduire dans notre chambre, quand tout-à-coup elle s'écria:

«Regarde, Hester, regarde! Voilà encore ma pauvre petite fille dehors dans la neige!»

Je me tournai vers les longues et étroites croisées; et là, je vis, comme je vous vois, une petite fille, moins grande que miss Rosemonde, habillée tout autrement qu'elle aurait dit l'être pour sortir par une si rude soirée, pleurant et tapant contre les carreaux de vitre, comme si elle voulait qu'on la laissât entrer. Elle semblait sangloter et miss Rosemonde n'y pouvant plus tenir, courait à la porte pour l'ouvrir quand tout-à-coup et tout près de nous le grand orgue retentit comme un tonnerre.

Je tremblai tout de bon, et avec d'autant plus de raison que, dans le calme d'une si forte gelée, je n'avais pas entendu le son des petites mains tapant sur les vitres, quoique l'enfant fantôme semblât y mettre toute sa force. Je l'avais vue aussi crier et pleurer sans que le moindre son parvînt à mon oreille. Je ne sais si je remarquai tout cela dans le moment même, tant les sons du grand orgue m'avaient frappé de terreur; mais ce que je sais, c'est que je saisis ma petite miss Rosemonde dans mes bras au moment où elle s'avançait vers la porte et que le l'emportai malgré ses cris et ses efforts pour m'échapper, dans la grande et claire cuisine, où Dorothée et Agnès éminçaient des viandes pour faire des pâtés.

«Qu'y a-t-il, ma petite belle?» s'écria Dorothée, en voyant miss Rosemonde sangloter dans mes bras comme si son coeur allait se briser.

«Elle n'a pas voulu,» répondit cette chère enfant, «me laisser ouvrir la porte pour faire entrer ma pauvre petite fille, qui mourra bien sûrement si elle reste dehors toute la nuit sur les Fells. Cruelle, méchante Hester!» Et en parlant ainsi, elle me battait de ses petites mains; mais elle aurait pu frapper bien plus fort, car j'avais vu sur le visage de Dorothée une expression d'épouvante mortelle qui glaçait mon sang dans mes veines.

«Fermez la porte de l'arrière-cuisine; mettez bien le verrou,» dit-elle à Agnès, et sans en dire davantage, elle me donna des raisins et des amandes pour apaiser miss Rosemonde; mais ma petite lady sanglotait toujours en pensant à la petite fille restée dans la neige et elle ne voulait toucher à aucune friandise. Je m'estimai bien heureuse quand elle se fut enfin endormie en pleurant dans son lit. Alors je descendis tout doucement dans la cuisine, où je dis à Dorothée que ma résolution était prise et que j'emmènerais ma chère petite dans la maison de mon père à Applethwaite, où, si nous vivions humblement, nous vivrions au moins en paix. Je lui dis encore que j'étais déjà bien assez effrayée par le vieux lord, quand il jouait de l'orgue. Maintenant j'avais vu de mes yeux l'étrange petite fille, dont les pieds ne laissaient pas d'empreinte sur la neige; je l'avais vue habillée comme aucun enfant ne pouvait l'être dans le voisinage, pleurant, criant et frappant sur les vitres, mais sans faire entendre aucun bruit, aucun son. J'avais même aperçu sur son épaule droite, car elle avait les épaules et les bras nus malgré la rigueur du froid, une blessure toute noire. Miss Rosemonde avait reconnu en elle l'enfant fantôme qui, comme Dorothée le savait bien, avait failli l'entraîner à sa perte. C'était plus que je n'en pouvais supporter.

À ce récit, je vis Dorothée changer de couleur plusieurs fois. «Je ne crois pas,» me dit-elle, «qu'on vous laisse emmener miss Rosemonde, puisqu'elle est la pupille de milord et que vous n'avez aucun droit sur elle.» Dorothée me demanda ensuite si je pourrais me résoudre à quitter l'enfant dont j'étais si folle, pour de vains sons et des visions qui, en définitive, ne pouvaient faire aucun mal, et auxquels ils avaient dû s'habituer chacun à leur tour. J'avais la tête montée; je tremblais presque de colère. Je lui dis qu'il était bien aisé à elle de parler ainsi; à elle qui savait ce que signifiaient cette musique et ces prétendues visions, et qui avait eu peut-être quelque chose à démêler avec l'enfant fantôme de son vivant. Ainsi provoquée, Dorothée finit par me tout dire, et alors j'aurais voulu qu'elle ne m'eût rien dit, car je fus plus effrayée que jamais.

Elle me dit donc qu'elle avait entendu raconter cette lugubre histoire par des vieillards des environs dans le commencement de son mariage. Alors on venait encore au château qui n'avait pas sa mauvaise réputation d'aujourd'hui. Après tout, elle ne pouvait dire si c'était vrai ou faux, mais voici ce qu'on répétait.

Le vieux lord qui jouait de l'orgue était le père le miss Furnivall, ou plutôt de miss Grace, comme l'appelait Dorothée, car miss Maude, étant l'aînée, portait de droit le titre de miss Furnivall. Le vieux lord était dévoré d'orgueil. Jamais on ne vit, jamais on n'entendit parler d'un homme aussi fier, et ses filles étaient comme lui. Personne ne leur semblait assez bon pour devenir leur mari. Cependant le choix ne leur manquait pas, car c'étaient les plus grandes beautés de leurs temps, comme j'avais pu le voir par leurs portraits dans le salon de cérémonie. Mais, dit le vieux proverbe, «l'orgueil aura sa chute.» Ces deux beautés hautaines devinrent amoureuses du même homme, et ce n'était qu'un musicien étranger, amené de Londres par leur père pour faire de la musique avec lui dans son manoir. Par dessus toutes choses, l'orgueil de famille excepté, le vieux lord aimait la musique; il en était fou et savait jouer de presque tous les instruments; mais cela n'avait adouci en rien son caractère farouche. Le fier et dur vieillard avait fait, dit-on, mourir sa femme de chagrin. Il appela donc près de lui un étranger qui faisait de la musique si harmonieuse que les oiseaux mêmes sur les arbres suspendaient leurs chants pour l'écouter. Par degrés, le nouveau venu s'empara si bien de l'esprit du vieux lord que celui-ci le rappelait chaque année à Furnivall. Ce fut lui qui fit venir l'orgue de Hollande et qui l'installa dans la grande salle où il était encore de mon temps. Il apprit au vieux seigneur à en jouer; mais bien des fois, lorsque lord Furnivall ne pensait qu'à son bel orgue et aux accords qu'il en tirait, l'étranger au teint brun et aux cheveux noirs se promenait dans les bois avec l'une des jeunes dames; tantôt avec miss Maude, tantôt avec miss Grâce.

Miss Maude, pour son malheur, finit par emporter le prix. Ils se marièrent secrètement, et avant la prochaine visite annuelle de l'étranger, elle donna le jour à une petite fille dans une ferme au milieu des bruyères, tandis que son père et miss Grâce la croyaient aux courses de Doncastre. Maintenant épouse et mère, son caractère ne s'adoucit pas le moins du monde; elle resta tout aussi hautaine, tout aussi passionnée que jamais, et peut-être davantage, car elle était jalouse de miss Grâce à qui le musicien étranger faisait une cour assidue, pour détourner les soupçons, disait-il. Mais miss Grâce, triomphant avec affectation de sa victoire apparente sur miss Maude, celle-ci s'exaspérait de plus en plus contre son mari et contre sa soeur. Il était facile au premier de secouer un joug qui lui devenait désagréable, et de chercher dans les pays étrangers un refuge contre la jalousie des deux soeurs. Il partit cet été-là un mois avant l'époque habituelle de son départ en donnant à entendre qu'il pourrait bien ne pas revenir. Dans l'intervalle, la petite fille fut laissée à la ferme, et sa mère avait l'habitude de faire seller son cheval et de galoper au loin sur les collines, en apparence sans aucun but, mais en réalité pour voir son enfant une fois au moins par semaine, car lorsqu'elle aimait, elle aimait bien, comme elle ne savait pas haïr à demi. Le vieux lord continuait de jouer de son orgue; et les serviteurs pensaient que la musique avait fini par adoucir son redoutable caractère, dont toujours, au dire de Dorothée, on racontait de bien terribles histoires. Il devint infirme et fut obligé de se servir d'une béquille pour marcher. Son fils aîné, le père du lord Furnivall actuel, était alors avec l'armée en Amérique, et l'autre fils en mer, en sorte que miss Maude faisait à peu près à sa mode, et, de jour en jour, il y avait plus de froideur et d'amertume entre elle et miss Grace. Elles finirent par se parler à peine, si ce n'est en présence du vieux lord. Le musicien étranger revint encore l'été suivant, mais ce fut la dernière fois; car, avec leurs jalousies et leurs colères, les deux soeurs lui faisaient mener une telle vie qu'il s'en lassa. Il partit donc, et on n'en entendit plus parler. Miss Maude, qui avait toujours eu l'intention de faire connaître son mariage quand son père serait mort, se voyait maintenant abandonnée avec un enfant qu'elle n'osait avouer, mais dont elle était folle, redoutant son père, haïssant sa soeur et forcée de vivre avec eux. L'été suivant se passe donc sans qu'on vît reparaître l'étranger. Miss Maude et miss Grace, devenues tristes et sombres toutes les deux, étaient aussi belles que jamais, mais il y avait quelque chose d'égaré dans leur regard. Peu à peu cependant le front de miss Maude s'éclaircit. Son père, dont les infirmités augmentaient toujours, se laissait de plus en plus absorber par sa musique. Miss Grace et sa soeur vivaient presque à part, occupant des appartements séparés, miss Grace dans l'aile occidentale, miss Maude dans l'aile orientale, les chambres mêmes qu'on avait depuis condamnées. Cette dernière crut donc pouvoir prendre sa fille avec elle, sans que personne en sût rien, excepté ceux qui n'oseraient en parler et seraient tenus de croire, sur sa parole, que c'était l'enfant d'une villageoise, pour lequel elle avait pris un caprice. Tout cela, disait Dorothée, était assez bien connu; mais personne ne savait ce qui était arrivé ensuite, si ce n'est miss Grace et mistress Stark qui, attachée dès ce temps-là à sa personne, comme femme de chambre, était beaucoup plus son amie que sa propre soeur. Mais, d'après certains mots échappés çà et là, les domestiques supposaient que miss Maude s'était vantée à miss Grace de son triomphe et l'avait aisément convaincue que le musicien étranger s'était joué d'elle avec son amour prétendu, puisqu'il en avait épousé une autre en secret. À dater de ce jour, les joues et les lèvres de miss Grace perdirent leur éclat; on l'entendit souvent répéter qu'elle se vengerait tôt ou tard. Mistress Stark, de son côté, ne cessait d'épier ce qui se passait dans les appartements de l'aile orientale.

Par une affreuse nuit, juste après le nouvel An, la terre était déjà, couverte d'une neige épaisse et profonde, et les flocons tombaient encore assez vite pour aveugler ceux qui pouvaient être dehors. Tout-à-coup on entendit un grand bruit, un violent tumulte et la voix du vieux lord qui dominait tout, se répondait en invectives et en malédictions. On entendit aussi les cris d'un petit enfant, le hautain défi d'une femme irritée, le son d'un coup sourd et suivi d'un silence de mort; puis des pleurs et des gémissements qui finirent par s'éteindre sur la colline. Alors le vieux lord appela tous ses serviteurs. Il leur dit avec de terribles serments et des menaces plus terribles encore que sa fille l'ayant déshonoré, il l'avait chassée de sa maison, elle et son enfant, et que si quelqu'un d'entr'eux osait leur prêter secours, leur donner de la nourriture ou un abri, il prierait Dieu de l'exclure à jamais du paradis. Pendant tout ce temps-là, miss Grace se tenait à côté de son père pâle et immobile comme la pierre, et quand il eut fini, elle poussa un grand soupir, comme si elle se sentait soulagée d'une grande crainte, et comme pour dire que son oeuvre était faite, son but accompli. Le vieux lord ne toucha plus à son orgue et mourut dans l'année. Cela n'a rien d'étonnant, et sans doute le remords le tua, car le lendemain de cette sombre, et cruelle, nuit, les bergers descendant les Fells, trouvèrent miss Maude assise, avec le rire de la folie, sous les houx et caressant un enfant mort, qui avait sur l'épaule droite une horrible meurtrissure. Mais ce ne fut pas elle qui tua l'enfant. D'après ce que disait Dorothée; ce furent le froid et la gelée. Toutes les bêtes sauvages étaient renfermées dans leurs trous et tous les animaux domestiques dans leurs étables, à l'heure où la mère et l'enfant furent chassés du manoir et réduits à errer sur les Fells! Maintenant vous savez tout, ajouta Dorothée, et je serais bien étonnée si vous étiez moins effrayée que moi?»

J'étais plus effrayée que jamais; mais je lui dis que je ne l'étais pas. J'aurais voulu nous voir à jamais dehors miss Rosemonde et moi, de cette horrible maison. Cependant je ne voulais pas quitter ma chère enfant et je n'osais l'emmener avec moi. Oh! comme je la surveillais! Comme je faisais bonne garde autour d'elle! Nous mettions tous les verrous des portes et nous fermions les volets une heure au moins avant qu'il fit nuit, de peur de les laisser ouverts cinq minutes trop tard. Mais ma petite lady entendait toujours la fatale petite fille pleurant et gémissant; et tout ce que nous pouvions faire ou dire ne l'empêchait pas de vouloir aller vers l'enfant fantôme pour le mettre à l'abri de la neige et du vent. Durant tout ce temps, je me tenais le plus éloignée possible de miss Furnivall et de mistress Stark, car elles me faisaient peur aussi. Il n'y avait rien de bon à gagner près d'elles avec leurs sombres et durs visages, leurs yeux distraits et hagards regardant toujours dans les années sinistres du passé. Malgré mon effroi, j'avais une sorte de pitié pour miss Furnivall. Les gens descendus dans la fosse ne peuvent avoir un aspect plus désolé que celui qui était toujours empreint sur son visage. À la fin je me sentis émue de tant de pitié pour cette vieille dame qui ne disait jamais un mot sans qu'il lui fût arraché, que je priai Dieu pour elle. J'appris à miss Rosemonde à prier aussi pour une personne qui avait fait un péché mortel; mais au moment où ma chère petite arrivait à ces mots, elle prêtait souvent l'oreille et quittait sa position agenouillée pour me dire: «Hester, j'entends ma petite fille qui pleure et se plaint si tristement! Oh! laisse-la entrer ou elle mourra!»

Une nuit, justement après l'arrivée tant attendue du nouvel An, et lorsque le pire d'un long hiver était passé, je l'espérais du moins, j'entendis la sonnette du salon occidental sonner trois fois, ce qui était le signal particulier pour moi. Je ne voulais pas laisser miss Rosemonde toute seule, quoiqu'elle fût endormie, car le vieux lord avait joué avec plus de force que jamais et je craignais que ma mignonne ne se réveillât pour entendre l'enfant fantôme.

Quant à le voir, c'était impossible. J'avais trop bien fermé les fenêtres pour cela. Je la pris donc hors de son lit, l'enveloppai dans les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main et je la portai dans le salon où je trouvai les deux vieilles dames travaillant selon leur habitude, à leur tapisserie. Elles levèrent les yeux au moment où j'entrai, et mistress Stark me demanda d'un air fort étonné: «Pourquoi j'apportais miss Rosemonde qui serait beaucoup mieux dans son lit bien chaud? Parce que… parce que, commençai-je à murmurer, j'avais peur qu'elle ne cédât à la tentation de sortir pendant mon absence, pour suivre l'enfant dans la neige,»_ _mais miss Stark m'arrêta court par un clin-d'oeil significatif et me dit que miss Furnivall avait besoin de moi pour défaire un ouvrage qu'elle avait mal fait, et que ni l'une ni l'autre ne savaient dépiquer, à cause de leurs mauvais yeux. Je déposai ma mignonne sur le sopha, et je m'assis près des deux vieilles sur un tabouret. Le vent, qui commençait à mugir, rendait mon coeur plus dur pour elles, en songeant au mal dont elles avaient été cause.

Cependant miss Rosemonde dormait du meilleur coeur. Miss Furnivall ne disait mot; elle ne regardait jamais autour d'elle quand les bouffées du vent ébranlaient les fenêtres; mais soudain elle se dressa de toute sa hauteur, et leva une des mains comme pour nous faire signe d'écouter. «J'entends des voix, dit-elle. J'entends des cris terribles… J'entends la voix de mon père!»

Dans le même instant, ma chérie se réveilla comme en sursaut. «Ma petite fille pleure, dit-elle, oh! comme elle pleure!» Et elle essaya de se lever pour aller à elle; mais ses pieds se prirent dans la couverture, et je l'enlevai dans mes bras, car ma chair commençait à se crisper, en songeant aux bruits que l'on entendait, tandis que je ne pourrais saisir aucun son. Mais, au bout d'une minute ou deux, le bruit se rapprocha, grandit et remplit nos oreilles. Nous entendîmes aussi des voix et des cris, et le vent d'hiver qui mugissait dehors se tut soudainement. Mistress Stark me regarda et je la regardai; mais nous n'osions parler. Tout-à-coup miss Furnivall s'avança vers la porte du salon, passa dans l'antichambre, traversa le corridor de l'ouest, et ouvrit la porte qui donnait dans la grande salle. Mistress Stark la suivit, et je n'osai rester derrière, quoique l'épouvante empêchât presque mon coeur de battre. J'enveloppai bien ma chère enfant; je la serrai dans mes bras, et je marchai derrière les vieilles dames. Dans la salle, les cris étaient plus forts que jamais; ils semblaient venir de l'aile orientale, et s'approchaient de plus en plus des deux portes qui restaient constamment fermées. Alors je remarquai que le grand lustre de bronze était tout allumé, quoique la salle fût pleine d'ombre, et qu'un grand feu brûlât dans la vaste cheminée sans répandre aucune chaleur. Je frissonnai d'horreur, et je serrai de toutes mes forces miss Rosemonde contre ma poitrine. En ce moment la porte orientale semblait ébranlée sur ses gonds, et ma chérie, luttant pour se dégager de mes bras, s'écriait de toutes ses forces: «Hester! laisse-moi aller! Ma pauvre petite est là; je l'entends; elle vient! Hester, laisse-moi aller!»

C'était le moment de la bien tenir. Je serai plutôt morte que de lâcher prise, tant ma résolution était forte. Miss Furnivall écoutait et entendait malgré sa surdité habituelle. Ni l'une ni l'autre des vieilles dames ne prenaient garde à Rosemonde qui m'avait forcée de la mettre à terre; mais agenouillée devant elle, je tenais sa ceinture enlacée dans mes deux bras, tandis qu'elle continuait de pleurer et de lutter pour m'échapper.

Tout-à-coup la porte orientale s'ouvrit avec un bruit de tonnerre, comme si elle fléchissait sous un furieux effort; et l'on vit apparaître, dans une vague et mystérieuse clarté, l'effigie d'un grand vieillard en cheveux blancs et dont les yeux étincelaient. Il chassait devant lui, avec des gestes d'implacable haine, une femme d'une grande beauté et au regard fier, qu'un petit enfant tenait par sa robe.

«Oh! Hester! Hester! criait miss Rosemonde. C'est la dame! la dame qui était sous les houx; et ma petite est avec elle! Hester! Hester! laisse-moi aller. Elles m'attirent près d'elles. Je le sens. Je le sens. Laissez-moi aller.»

Ses efforts pour m'échapper la faisaient presque tomber en convulsions; mais je la tenais de plus en plus serrée, au point d'avoir peur de lui faire mal. Mieux valait courir ce risque que la laisser entraîner par ces terribles fantômes. Ils avançaient toujours vers la porte de la grande salle, où les vents hurlaient comme des loups qui attendent leur proie. Tout-à-coup la dame se retourna, et je vis qu'elle lançait au vieillard un hautain défi; mais presque au même instant, tout son corps frémit d'épouvante. Elle étendit les bras d'un air égaré et suppliant, pour garantir son enfant, son petit enfant, d'un coup de la béquille que le vieux lord tenait levée.

Miss Rosemonde, entraînée par une puissance surnaturelle, continuait de se tordre dans mes bras et de sangloter; mais je sentais ses forces faiblir, et je la laissais crier:

«Elles veulent que j'aille avec elles sur les Fells. Elles m'attirent à elles! Ô ma petite fille! Je viendrais si la méchante, la cruelle Hester ne me retenait de force.»

Enfin, quand elle vit la béquille levée sur l'enfant, elle s'évanouit, et j'en rendis grâces à Dieu.

Au moment où le grand vieillard, dont les cheveux flottaient comme sous le vent d'une fournaise, allait frapper la pauvre petite toute tremblante, miss Furnivall, la vieille dame que j'avais à mes côtés, s'écriait d'un ton lamentable: «Ô mon père! mon père! épargnez cette pauvre enfant!» Mais alors même, je vis, nous vîmes tous un autre fantôme se détacher de la lumière bleue et vague qui remplissait la salle. C'était une autre dame qui se tenait debout près du vieillard avec un regard de cruelle rancune et de mépris triomphant. Sa beauté était remarquable; ses lèvres rouges et dédaigneuses. Un chapeau de castor blanc, orné d'une longue plume, couvrait son front altier. Elle portait une robe de satin bleu ouverte sur la poitrine. J'avais déjà vu cette figure. C'était la ressemblance de miss Furnivall dans sa jeunesse.

Les fantômes continuaient de se mouvoir vers la porte de la grande salle, sans prendre garde aux ardentes supplications de la vieille miss Furnivall; et quand la béquille que brandissait le vieux lord tomba sur l'épaule droite de l'enfant, la sérénité de marbre de la cruelle jeune fille n'en parut pas même altérée. Soudain ces lumières étranges qui ne dissipaient pas les ténèbres, ce feu qui ne répandait aucune chaleur, s'éteignirent d'eux-mêmes; et nous vîmes la vieille miss Furnivall gisante à nos pieds, mortellement frappée.

On la porta dans son lit, d'où elle ne devait pas se relever. Durant son agonie, elle tenait son regard tourné vers la muraille, murmurant tout bas, mais ne cessant de murmurer: «Hélas! Hélas! la vieillesse ne peut réparer le mal qu'a fait la jeunesse. Non, jamais, on ne peut la réparer!»

V — L'HISTOIRE DE L'HÔTE.

Il y avait une fois, comme disent les contes d'enfants, un marchand qui revint des contrées lointaines dans son pays natal, où il rapportait, dans un petit coffret, des diamants qui auraient suffi pour la rançon d'un roi. Ce marchand avait vieilli dans son commerce. Tous les instincts généreux avaient disparu de son coeur refroidi, et les cendres du feu de la jeunesse couvraient ce coeur qui ne connaissait plus ni joie, ni pitié. En revanche, il était toujours habile et dur en affaires, ne calculant que le tant pour cent. Pour enfler ses bénéfices ou sauver un denier, il eût vu d'un oeil sec tous ses enfants descendre au tombeau s'il avait eu des enfants. Comme un bloc de pierre, il semblait complet en lui- même, isolé de tout; ni sang ni sève ne couraient dans ses veines; mais il avait la soif de l'or, comme la terre béante après la malédiction d'une longue sécheresse, aspire après la pluie; et lorsqu'il voyait un autre marchand aussi riche que lui, il brûlait du désir de le dépouiller, par la force ou la ruse.

Le voilà descendu sur le rivage sablonneux de la mer, une fois de plus, il foule le sol natal. Il reconnaît tous les rochers de l'aride plage; il reconnaît la rivière qui serpente au loin. Il revoit des scènes qui lui sont familières; il entend parler une langue qui l'est également pour lui. Il s'arrête. Peut-être que les années ont un instant laissé son cerveau libre, comme le reflux de la mer découvre la grève, et qu'il va se retrouver jeune un instant? Peut-être, par une émotion étrange et toute nouvelle pour lui, l'amour de la patrie va-t-il rafraîchir son coeur comme une rosée? Hélas! non, il ne pense qu'une chose, au moyen de se coucher cette nuit sans qu'il lui en coûte rien.

Il gravit donc le chemin tortueux de la petite ville; là il entend parler du renom d'un prince marchand qui habite le voisinage, et dont la libéralité égale le luxe royal. On lit ces mots, inscrits sur la porte toujours ouverte de sa demeure hospitalière:

«Ici, tout le monde est bien venu, riche ou pauvre!» Notre avare se hâte de tourner ses pas de ce côté. Bientôt il aperçoit dans un agréable lieu, entouré de masses de feuillages où murmure la brise, les reflets du marbre blanc au milieu des sombres arbres. En approchant plus près, il voit s'élever des murs d'une architecture splendide, percés de nombreuses croisées qui étincellent comme des yeux, et ornés de statues, qui de la hauteur où elles sont placées, ressemblent à des anges faisant halte un instant dans leur vol vers le ciel. Il admire de longs rangs de colonnades, des lampes d'or sous des portiques, de vastes terrasses couronnant l'édifice et offrant de paisibles retraites au milieu des airs: tel était le palais du prince marchand.

À travers les vastes portes, on entendait retentir sans cesse les sons des instruments de musique, ces accords qui, portés sur des ailes légères, semblent planer autour de nous et murmurer des choses d'un monde lointain dans une langue divine et inconnue.

Le marchand avare entra dans la salle, et voyant le maître assis à table, il lui cria: «Ô noble et grand prince, tu vois à tes pieds un pauvre marchand ruiné, qui implore de ta miséricorde un peu de nourriture, pour ne pas mourir de faim sur la grand'route. C'est à ta gracieuse charité qu'il a recours, et il s'agenouille devant toi.» L'hôte se leva, prit le marchand par la main avec un sourire de bonté, lui parla avec chaleur d'âme, et lui donna à boire et à manger de ses mains. Mais l'avare regardait tout ce qui l'entourait d'un oeil de convoitise, et bientôt la splendeur éclatante de cette maison, toute cette prodigalité de richesse, toutes ces merveilles du luxe, l'or étincelant partout, les pierres précieuses dans l'air scintillant comme des étoiles, éveillèrent en lui une pensée infernale de l'enfer, suspendirent sa respiration, précipitèrent le mouvement de son sang et souillèrent dans son oreille un diabolique conseil. «Quand toute la maison reposera, se dit-il; quand le sommeil aura scellé toutes les oreilles et tous les yeux; quand, fatigués par l'éclat et le bruit du festin, tous les sens seront assoupis, je me lèverai, je saisirai tout ce que je pourrai saisir et je le placerai en sûreté dans la cour d'honneur jusqu'à l'aube. Puis pour m'échapper sans éveiller les soupçons, je mettrai le feu à ce palais; je brûlerai le phénix dans son lit de parfums.»

Quand la fête fut finie, tout le monde se retira pour se livrer au repos, et le vieux marchand, aux lèvres perfides, dit à l'hôte: «Mon doux seigneur! un esprit blessé vient d'être guéri par le baume de votre amour. Puisse celui qui règne dans les cieux augmenter encore vos richesses. Cette nuit même contribuera peut- être à remplir vos coffres-forts. Pourquoi me regarder d'un air incrédule? Souvent le ciel accomplit son oeuvre dans les ténèbres et durant le sommeil. Oui, j'en ai le pressentiment, ma langue vient de prophétiser.»

L'hôte lui répondit du ton le plus courtois. On conduisit les convives dans les chambres préparées pour les recevoir. La lumière et la gaîté s'évanouirent à la fois de la salle, et le sommeil appesantit toutes les paupières, hors celles du meurtrier. Le voyez-vous assis, les yeux fixés sur la large flamme de la lampe, qui vacille et secoue les ombres comme la main d'un spectre. Il pense au noir dessein qu'il a formé, il écoute le silence qui l'entoure; il entend au dehors souffler la bise, chanter le grillon et gémir le solitaire oiseau de la bruyère voisine, Enfin il prend sa lampe et sort furtivement de sa chambre La maison silencieuse semble sa complice. Les ombres s'agitent le long des escaliers et ses pas comme des démons couverts d'un linceul noir. Les colonnes de marbre, avec leur blancheur de spectre, semblent, du milieu des ténèbres, venir au-devant de la lumière. Un silence sinistre règne partout. Personnification de l'avarice ou visage astucieux, le criminel marchand entre dans la salle du banquet, maintenant froide et déserte. Il remplit un sac de vaisselle d'or, de bijoux et de pierreries; il prend tout ce qu'il trouve à sa fantaisie, et joignant à son butin la caisse qui renferme ses propres diamants, il cache tout dans un coin de la cour d'honneur.

Et maintenant, réveillez-vous, imprudents qui dormez; car autour de vous, le meurtre rôde. Un démon s'est glissé dans la maison hospitalière, et pendant votre sommeil, il rampe autour des fondements de l'édifice; il amasse les fagots et la paille; il y met le feu. Bientôt les flammes, prenant de la force, feront éclater ces pierres massives; elles les envelopperont d'un épais manteau de fumée, et leur clarté sinistre déchirera la nuit. Déjà la Terreur montre sa tête hideuse. Le crime, enfant, grandit et se fortifie. Adieu la joie! adieu les fêtes! Les flammes mordent et dévorent les poutres, s'élancent à travers les croisées et se tordent comme des serpents. Les énormes colonnes sont embrasées; les conduits de plomb se fondent et coulent comme des ruisseaux; le feu agile s'élance au sommet de l'édifice et trace dans le ciel des arabesques d'un rouge sanglant. Partout bondissant des flammes, partout éclatent des gerbes d'étincelles. La nuit s'est enfuie!

Aux premières rumeurs de l'incendie, l'hôte, ses convives et tous ses serviteurs se précipitent pêle-mêle, en tumulte, hors de la maison et dans la vaste cour. Alors seulement ils osent regarder derrière eux; ils voient l'édifice hospitalier dévoré par des serpents de feu; ils pleurent et se tordent les mains; ils invoquent le ciel!

Cependant le marchand criminel, qu'au milieu même de l'incendie l'avarice dévore, cherche encore du butin dans les chambres désertées par les plus riches convives, et que le feu n'a pas encore atteintes. Enfin, il songe à fuir et regarde dans la cour, mais il est trop tard; la cour est pleine de monde, ce qui lui ôte l'espoir de parvenir, en ce moment du moins, jusqu'au trésor qu'il a caché. «Je suis perdu! s'écrie-t-il, je suis perdu!» La maison n'a pas de porte dérobée qu'il connaisse, et quand il essaie de franchir le seuil hospitalier, un feu vengeur se dresse devant lui et le tient, pour ainsi dire, en arrêt comme un limier. C'est le feu maintenant qui est le maître du logis, et lui l'esclave. Il fuit, il court comme un insensé; il va et revient sur ses pas; il implore du secours, mais il sait qu'il ne peut lui en venir; il grince des dents comme une bête féroce en cage. Les flammes impitoyables rugissent autour de lui et brûlent déjà ses vêtements. Il hurle à son tour: «Je ne puis plus fuir: le feu que j'ai allumé me tient emprisonné.» Les dalles sont brûlantes; l'air même s'embrase et siffle. Pour sauver sa vie, il monte au haut de la maison; il court à une fenêtre de derrière et voit au loin le ciel rouge comme du sang. C'est la seule chance qui lui reste. Il s'élance par la croisée au milieu des arbres; tout meurtri et à demi-étourdi par sa chute, il se lève de nouveau, proférant d'étranges paroles et se maudissant lui-même. La tête lui tourne, il bronche à chaque pas; mais cependant il poursuit sa course et finit par disparaître dans l'obscurité lointaine.

Le bruit et les clameurs ont enfin réveillé tous les voisins, qui aperçoivent la clarté sinistre et la fumée. Ils se lèvent, ils accourent; ils jettent de l'eau sur les flammes, et bientôt l'incendie se laisse maîtriser. La lueur rougeâtre du ciel se dissipe et la nuit revient. Les fenêtres vides, avec leur feu intérieur, ressemblent encore à des yeux luisants dans les ténèbres. Ces yeux scintillent longtemps et finissent par se fermer. Alors, avec des cris joyeux, les fugitifs rentrent dans la maison, dont la plus grande partie est restée intacte, et tous se réjouissent en leur coeur que les ravages ne soient pas plus grands. Le maître de ce brillant palais regarde autour de lui, et voit que tous ses convives, tous ses serviteurs sont sains et saufs; personne n'a perdu un cheveu. Il ne manque que le vieux marchand; lui seul ne répond pas à l'appel; on ne trouve nulle part ses traces, quoiqu'on cherche dans toutes les salles vides et sous les ruines fumantes amoncelées contre les murs. On aurait fini par croire qu'il ne s'était pas réveillé à temps pour fuir, lorsque, sous un monceau de bois calciné, la lanterne est découverte. C'est par là que le fou a commencé; alors ils se disent entre eux: «C'est donc cet homme qui a allumé l'incendie où nous avons failli périr tous.» Et, dans le même instant, d'autres personnes trouvent dans la cour le butin que le misérable avait amassé. Mais, ô surprise étrange! ce butin est prodigieusement augmenté par un petit coffret où sont enfermés les plus beaux diamants de l'Orient, diamants plus précieux qu'une couronne!

Une proclamation fut faite dans tout le pays d'alentour, pour savoir si personne ne réclamait ces riches pierreries; mais personne ne les réclama. Leur véritable possesseur se gardait bien de reparaître pour faire valoir ses titres. Ils finirent donc par appartenir bien légitimement à celui que leur premier propriétaire avait payé d'une si noire ingratitude; et leur valeur était préférable mille fois aux dommages causés par l'incendie.

Ce fut ainsi qu'une joie nouvelle sortit d'une calamité imprévue; et l'avare marchand, qui croyait mentir, avait été prophète malgré lui.

VI — L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE.

Lorsque j'occupai pour la première fois une place de commis dans notre banque, le pays jouissait de bien moins de sécurité qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la réforme de Macadam, étaient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux essieux; mais ce qui était plus alarmant encore il fallait s'y prémunir contre les insultes et les vols auxquels étaient exposés les voyageurs. Les incidents de la guerre où nous venions d'entrer agitaient tous les esprits; le commerce était interrompu, le crédit anéanti et la détresse commençait à se manifester dans des classes entières de la population qui avaient jusqu'ici vécu dans l'abondance. La loi, malgré son application draconienne, semblait n'avoir pas d'épouvante pour les malfaiteurs, et il est certain que la cruauté, sans discernement, du Livre des Statuts, allait contre son but en punissant tous les crimes des mêmes peines. Du reste, un temps de pénurie financière n'est pas une mauvaise saison pour une banque. La nôtre florissait au milieu de la grande gêne du pays, et les énormes bénéfices réalisés à cette époque par les banquiers, bénéfices qui leur permirent d'acheter de vastes propriétés et d'éclipser la vieille aristocratie territoriale, rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes qu'elle l'était depuis longtemps parmi les masses irréfléchies. Un banquier leur semblait une sorte de faussaire patenté, qui créait d'énormes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le vol d'une banque, j'en suis persuadé, aurait été considéré par beaucoup de gens comme une action tour aussi méritoire que la dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'étaient pas, bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous sentions, au contraire, que nous appartenions à une corporation puissante, du bon vouloir de laquelle dépendait la prospérité de la moitié des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions comme un véritable gouvernement exécutif, et nous remplissions les devoirs de notre charge avec toute la dignité et tout l'orgueil que peuvent déployer des secrétaires d'État. Nous nous promenions même dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches étaient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet pour faire une excursion à la campagne, nous affections de regarder à chaque instant sous la banquette, comme pour voir si nos trésors étaient en sûreté; puis nous examinions avec attention nos pistolets pour montrer que nous étions résolus à les défendre jusqu'à la mort. Souvent ces précautions étaient réellement requises; car lorsqu'il y avait disette de numéraire chez nos clients, on expédiait deux des plus courageux commis avec les fonds nécessaires, dans des sacoches de cuir déposées sous le siége du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'étais doué, ou peut-être dans l'idée qu'étant peu fanfaron, de mon naturel, je possédais réellement la dose de hardiesse demandée, j'étais souvent choisi pour l'un des gardes de ces précieuses cargaisons; pour preuve de leur impartialité, sans doute, outre le plus silencieux et le plus bavard de leurs employés, les directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus grand hâbleur, le plus grand rodomont le plus grand crâne et le meilleur coeur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart, entendu parler du fameux orateur et meneur d'élections. Tom Ruddle, qui se présentait à toutes les vacances pour le comté et le bourg, et passait sa vie entière entre deux élections, à solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom Ruddle était précisément mon collègue à l'époque dont je vous parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions, lorsqu'il s'agissait de convoyer des trésors.

«Que feriez-vous, disais je à Tom, si nous étions attaqués?»

«S'il faut vous le dire? répondait Tom, dont c'était là le préambule favori et la formule, s'il faut vous le dire? je leur enverrais une balle dans la tête.»

«Vous pensez donc qu'il y en aurait plus d'un?»

«S'il faut vous le dire? je le crois, disait Tom; mais s'il n'y en avait qu'un, je sauterais à bas du cabriolet et lui donnerais une bonne volée. Ne serait-ce pas le juste châtiment de son impertinence?»

«Et si une demi-douzaine s'en mêlaient?»

«Je les tuerais tous.»

Jamais les sacoches d'or, on le voit, n'avaient été sous la garde d'un plus déterminé champion que Tom Ruddle, jeune alors comme moi.

Par une froide soirée de décembre, on nous fit soudain mettre en route avec trois sacoches d'or que nous devions délivrer à des clients de la banque, à dix ou douze milles de la ville. L'air éclairci par la gelée nous portait à la belle humeur; notre courage était excité par la rapidité du mouvement, la dignité de notre charge, l'importance de notre responsabilité et une paire de pistolets d'arçon couchés en travers du tablier.

S'il faut vous le dire? me dit Tom, en prenant un des pistolets dont il arma la double détente, comme je m'en aperçus plus tard, je ne serais pas fâché de rencontrer quelques voleurs, certain que je suis de les arranger comme j'ai arrangé ces trois soldats licenciés.»

«Comment cela?»

«Ah! il vaut autant, dit Tom, affectant de prendre un air soucieux, ne pas parler de ces malheureux accidents. Le sang versé est toujours une terrible chose pour la conscience, c'est un vilain spectacle que celui d'une cervelle qu'on a fait sauter; mais s'il faut vous le dire? je suis prêt à recommencer. C'est une chance que courent tous les gens qui risquent leur vie, mon garçon.»

En parlant ainsi, Tom arma de même l'autre pistolet, et regardant d'un air d'audace des deux côtés de la route, il semblait porter, aux bandits qui pouvaient y être cachés, le défi de se montrer et de venir recevoir la récompense de leurs forfaits. Quant à l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions à un acte de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois, c'était une prodigieuse rodomontade. Tom avait le coeur si tendre, que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une semaine! Cependant, à l'entendre, vous l'auriez pris pour un Richard III civil, sans amour, pitié, ni peur.» Ses favoris n'étaient pas moins féroces que ses paroles et lui donnaient l'air d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine! Il continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en implacable exécuteur des vengeances des lois, jusqu'à ce que nous eussions atteint la petite ville où résidait un de nos clients et où l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches à sa destination. Tom entreprit cette tâche. Le village ou devaient être délivrées les autres sacoches n'étant situé qu'à un mille plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait à travers champs, après s'être débarrassé de l'argent. Avant de me quitter, il visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfonça d'un air crâne dans la poche extérieure de son par-dessus et s'éloigna d'un pas majestueux, tenant la sacoche à la main.

Resté seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gaîment vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux voleurs, malgré la conversation de Tom Ruddle.

Notre second client habitait à l'entrée du village; c'était un fermier dont les opérations agricoles exigeaient l'emploi de beaucoup de numéraire. Je m'arrêtai au coin de la petite rue étroite et sombre qui conduisait à sa maison, et mon absence ne pouvant se prolonger au-delà de quelques minutes, je quittai le cabriolet pour porter plus vite une des sacoches à son destinataire. Cette opération faite, je pris congé de lui, après avoir refusé stoïquement toutes ses invitations, tant il me tardait d'être dans mon cabriolet. Tout-à-coup, j'aperçus à la clarté des étoiles, car la nuit était venue, un homme monté sur le marche-pied et fouillant sous le siège. Je m'élançai sur lui. L'homme, alarmé par mon approche, se retourna rapidement, et, me présentant le canon d'un pistolet, il fit feu si près de mes yeux qu'un instant je restai comme aveuglé. L'action fut si soudaine et ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus tout hors de moi, sachant à peine si j'étais vivant ou mort!

Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait la détonation d'une arme à feu. J'appuyai ma main sur la jante de la roue, tâchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La première chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je me hâtai alors de regarder sous le siège, et, à mon grand soulagement, je vis que la troisième et dernière sacoche était bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec un couteau: apparemment le voleur s'était proposé d'emporter l'or sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses traces.

«S'il faut vous le dire? dit une voix tout près de moi, au moment où j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. Décharger des pistolets pour faire peur aux gens! Cela a-t-il le sens commun? Vous aurez jeté l'alarme dans tout le village.»

«Tom, lui répondis-je, voici le moment de montrer votre courage. Un homme a volé l'argent resté dans le cabriolet, ou du moins tenté de le faire; et il a fait feu sur moi presque à bout portant.»

Tom devint visiblement pâle à cette nouvelle «N'y en avait-il qu'un?» demanda-t-il.

«Un seul!»

«Alors ses complices sont près d'ici. Que faut-il faire? Si je réveillais le fermier Malins pour lui dire de venir à notre aide avec tout son monde!»

«Non, gardez-vous-en bien, lui répondis-je. J'aimerais mieux affronter une douzaine de balles de pistolet que de faire connaître à la banque mon manque de prévoyance. Cela me ruinerait pour la vie. Comptons d'abord l'argent de la sacoche: remettons-la tranquillement, si le compte est juste, à son destinataire qui habite aussi près d'ici, cherchons ensuite les traces du voleur.»

Ce n'était qu'une sacoche de cent guinées; nous ne les comptâmes pas néanmoins sans un tremblement nerveux. Il y manquait trois guinées, que nous pouvions heureusement suppléer de notre poche, grâce à nos appointements trimestriels tout récemment touchés. Je laissai Tom un instant seul, je remis la sacoche à sa destination, sans dire un mot du vol, et rejoignis mon compagnon.

«Maintenant il s'agit de savoir par où il s'en est allé!» dit Tom, reprenant un peu de son ancien air et brandissant sou pistolet comme le chef d'un choeur de bandits dans un mélodrame.

Je lui avais dit que, dans ma première stupéfaction, je n'avais pas remarqué de quel côté le voleur battait en retraite. Tom était un braconnier expérimenté, quoique fils d'un ecclésiastique: il eût pu donner un meilleur exemple.

«J'ai entendu un lièvre bouger à cent pas de distance, me répondit-il en collant son oreille contre la terre gelée; fût-il à un quart de mille, j'entendrai notre voleur se mouvoir.» Je me couchai à terre comme lui. Nous fîmes longtemps silence; on n'entendait que notre respiration et celle de notre vieux cheval.

«Chut! dit enfin Tom, il sort de son couvert; j'entends les pas d'un homme, bien loin à gauche. Prenez votre pistolet et venez avec moi.

Je pris donc le pistolet, dont je trouvai la pierre abaissée sur le bassinet; le voleur avait tiré sur moi avec ma propre arme. Il n'était pas étonnant qu'il eût tiré si vite et si mal, car Tom avoua qu'il croyait se souvenir d'avoir oublié de désarmer le pistolet.

«Que cela ne vous inquiète pas, dit Tom; s'il faut vous le dire? mon intention est de lui brûler d'abord la cervelle avec mon pistolet. Vous pouvez ensuite lui briser le crâne avec la crosse du vôtre. S'il faut vous le dire? il ne sert à rien d'épargner ces malfaiteurs. Je fais feu dès que je le vois.»

«Attendez au moins que je vous dise si c'est le voleur ou non.»

«Croyez-vous le reconnaître?»

«À la lueur de l'amorce, j'ai vu deux yeux hagards que je n'oublierai jamais…»

«En avant donc! dit Tom, prenant, comme on dit, son courage à deux mains; nous gagnerons les trois cents livres sterling de récompense, et nous aurons de plus la satisfaction de voir prendre le vaurien.

Nous nous acheminâmes donc à pas de loup dans la direction indiquée par Tom. De temps en temps, il appliquait son oreille à terre et murmurait toujours: «Nous le tenons! nous le tenons! Il continuait d'avancer avec les mêmes précautions. Tout-à-coup Tom s'arrêta et dit: Il nous a donné le change; après nous avoir attirés tout ce temps sur la mauvaise piste, il a rebroussé chemin vers le village.»

«Alors notre plan, lui dis-je, doit être de l'y devancer. De cette manière il ne saurait échapper, et je suis certain de constater son identité, si je le vois à la lueur d'une chandelle.

«S'il faut vous le dire? c'est là le bon plan, répliqua mon compagnon, nous le guetterons à l'entrée du village et nous le happerons dès qu'il y rentrera.»

Nous nous glissâmes donc par une ouverture de la haie et nous regagnâmes la route directe du village; Il était maintenant très tard et il faisait un froid si intense que tout le monde restait renfermé chez soi; on n'entendait d'autre son dans le village que celui de l'horloge de l'église, dont le carillon sonnant les quarts d'heure au haut des airs, produisait sur nos esprits et nos sens surexcités l'effet de salves d'artillerie. Tout près de l'église, qui semblait garder l'entrée du village, avec ses vieux contreforts et sa vieille tour, se trouvait un cottage en ruines, avançant assez loin dans la rue, pour ne laisser entre l'église et cette misérable hutte qu'un espace de huit à neuf pieds. Une idée nous frappa au même instant, c'est que si nous pouvions nous y loger, il serait impossible à l'homme en question de se glisser dans le village sans être aperçu par nous.

Après avoir écouté un moment aux fenêtres et aux portes du cottage, nous conclûmes qu'il était inhabité. Poussant alors doucement la porte, nous montâmes un étroit escalier de pierre et nous nous dirigions à tâtons vers une croisée percée dans un pignon que nous avions remarquée de la route et qui devait commander l'approche du village, quand nous entendîmes une voix murmurer ces mots:

«Est-ce vous, William?» au moment même où nous entrions dans le galetas.

Après nous être arrêtés une minute ou deux, retenant notre haleine et désappointant l'attente de la personne qui parlait, nous nous plaçâmes à notre poste d'observation. Plusieurs quarts d'heure carillonnés par l'horloge s'étaient évanouis «dans les mélodies éternelles» au sommet de la tour, et je commençais à désespérer de voir apparaître l'objet de nos recherches, quand Tom m'allongea en silence un coup de coude.

«S'il faut vous le dire? murmura-t-il tout bas, j'entends des pas autour du coin. Regardez. Il y a derrière la haie un homme qui a la tête levée vers la fenêtre voisine. Le voilà qui bouge. Suivons-le. Non, ne bougez pas. Attendons. Il traverse la rue. Il vient dans cette maison même!»