Deux Années en Ukraine
Charles DUBREUIL
Deux Années en Ukraine
(1917-1919)
avec une Carte de l’Ukraine
PARIS
Henry PAULIN, Éditeur
3, Rue de Rivoli, 3
1919
AVANT-PROPOS
De tous les lambeaux arrachés à l’Empire des Tsars, l’Ukraine est, sans contredit, de beaucoup le plus précieux. On comprend, dès lors, que ses maîtres d’autrefois et ses adversaires d’aujourd’hui unissent leurs efforts, luttent de toute leur énergie, contre le mouvement national qui pousse le peuple ukrainien à vivre désormais libre et indépendant.
Cette lutte, violente sur le territoire de l’Ukraine où le peuple tout entier, hommes, femmes et enfants doit soutenir des combats acharnés, se livre en France, surtout à Paris, sous forme d’articles de journaux, d’informations tendancieuses, et trop souvent mensongères, de brochures, de mémorandums et de tracts dont le but unique est d’influencer les membres de la Conférence de la Paix, les hommes d’Etat de l’Entente et surtout le public français.
La question ukrainienne est donc à l’ordre du jour: elle semble avoir remplacé la question balkanique, autrefois si épineuse et comme elle, donne lieu à des polémiques violentes dont toute courtoisie et tout sentiment de vérité et de justice semblent bannis.
Comme de très gros intérêts français sont engagés en Ukraine, que leur avenir dépend entièrement de la solution qui sera apportée à la question ukrainienne et comme, d’autre part, il est impossible que la France prenne à l’égard d’une nation opprimée, une attitude en contradiction flagrante avec tout son passé historique et nullement conforme au droit et à la justice, il paraît du devoir de tout Français revenant de ces régions trop ignorées, non seulement de dire ce qu’il a vu, mais aussi de formuler un jugement sur les événements qui se sont déroulés sous ses yeux: le public français pourra alors juger sainement sur des faits concrets et les hommes politiques qui détiennent en leurs mains l’honneur de la France pourront faire, en connaissance de cause, le geste qui s’impose.
C’est pour remplir ce devoir qu’ont été écrites ces pages, sous le seul patronage du respect de la vérité et de la plus stricte impartialité.
Ch. D.
Paris, le 15 Août 1919.
PREMIÈRE PARTIE
MON SÉJOUR EN UKRAINE
Mon arrivée à Kiev
C’est le 6 janvier 1917 que je débarquai, pour la première fois, à Kiev. En toute autre circonstance, j’aurais admiré la capitale de l’Ukraine, avec ses rues larges et droites, ses hautes maisons aux toits rouges et verts, ses multiples églises aux dômes dorés, sa cathédrale Saint-André qui s’embrase sous les baisers du soleil, sa double croix de Saint-Vladimir qui s’illumine le soir, son vieux quartier qui s’étage en gradins, son fleuve majestueux qui roule, à la belle saison, ses eaux jaunes et profondes sur lesquelles se jouent, mouettes vivantes, une multitude de voiles blanches.
Mais, parti précipitamment de Bucarest, avec ma famille, cinquante jours auparavant, quelques heures à peine avant l’occupation de la capitale roumaine par les troupes austro-allemandes, je venais d’accomplir un voyage, véritable odyssée, qui avait absorbé le plus clair de mes économies et j’arrivais dans une ville dont j’ignorais tout, surtout la langue et où je ne connaissais âme qui vive. Je n’avais guère l’esprit ouvert à l’admiration.
De Kiev, je ne vis donc tout d’abord qu’une gare, petite et sale, encombrée de soldats endormis sur le sol et de désœuvrés grignotant les graines de tournesol dont les Ukrainiens sont si friands, des cochers enveloppés dans de vastes manteaux ouatés, chaussés de grosses bottes de feutre et assis sur les planchettes de traîneaux minuscules et fort bas; des maisons, encore des maisons et toujours des maisons, dont aucune porte ne semblait vouloir s’ouvrir pour me donner l’hospitalité.
Kiev avant la guerre, ne possédait que 600.000 habitants, mais depuis que Polonais, Lithuaniens, Serbes, Arméniens et Roumains, fuyant devant l’armée ennemie, étaient accourus en foule dans l’Ukraine hospitalière, la population kiévoise se chiffrait par plus d’un million et demi d’habitants. D’où superpopulation et crise de logements.
Dans la rue depuis huit heures du matin, par un froid de 22° et sans avoir eu le temps de ne rien me mettre sous la dent, je trouvai enfin, à neuf heures du soir, obligeamment aidé par la Directrice du Foyer Français, un gîte pour moi et les miens, dans un hôtel tenu par une famille belge, au centre de la ville.
Grâce à l’intervention de M. le Colonel P..., officier d’ordonnance du Général Berthelot, le Chef d’Etat-Major du Général Rousky m’avait accordé, à mon passage à la frontière roumano-russe, une recommandation très chaleureuse qui me permit, dès le lendemain de mon arrivée à Kiev, d’occuper, à l’Université féminine, la chaire d’histoire de la littérature française, vacante depuis le départ de M. Ch., mobilisé, et, au Gymnase Alexiev, celle de maître de langue française.
Assuré du pain quotidien pour moi et les miens, je pus ouvrir les yeux sur ce qui m’entourait.
Kiev avant la Révolution
Deux faits me frappent tout d’abord: la liberté extraordinairement grande accordée aux prisonniers de guerre et le respect presque exagéré que témoignent les soldats russes à leurs officiers.
Les prisonniers de guerre, presque tous allemands ou autrichiens, vont et viennent dans les rues de la ville sans aucune surveillance, du moins apparente. Très travailleurs et exerçant presque tous des professions, ils ont monté de petits commerces et de petits ateliers qui leur font réaliser de jolis bénéfices. «Cela est préférable à la guerre», me dit un moine-soldat qui veut bien me ressemeler une paire de souliers à un prix étonnant par sa modicité.
Les soldats russes, très nombreux à Kiev, puisque c’est de là que partent toutes les unités à destination du front roumano-gallicien, se montrent très profondément, trop profondément, à mon avis, respectueux pour leurs officiers. Dès que ceux-ci paraissent, les soldats s’arrêtent, se tournent face à l’endroit où l’officier va passer, frappent fortement le sol de leurs deux talons, portent une main largement tendue à leur shapka et dans un état de fixité et d’immobilité absolues, attendent que l’officier ait disparu dans le lointain.
Inutile de dire que la plupart du temps l’officier ne paraît pas s’apercevoir de ces marques de respect.
Dans les restaurants, les cafés ou les brasseries, un cadet, c’est-à-dire un élève officier, doit aller, la main dans le rang et en claquant les talons, demander à chaque officier présent, la permission de s’asseoir. Si un officier entre dans ces mêmes lieux, chaque officier se lève aussitôt et la salle résonne du timbre clair des éperons entrechoqués.
J’aurais été bien plus frappé si quelqu’un m’eût alors dit que deux mois plus tard ces mêmes soldats, non seulement ne salueraient plus leurs officiers, mais porteraient la main sur eux et que ces officiers, si fiers et si hautains, obéiraient à leurs soldats et les craindraient.
Et cependant il en devait être ainsi.
La Révolution russe à Kiev
Les premiers bruits d’une révolution prochaine commencèrent à circuler à Kiev dans les premiers jours de février. Des personnes se disant et paraissant bien informées me conseillèrent même de ne pas sortir ce jour-là car «dans la rue il y aurait certainement des émeutes et le sang ne manquerait pas de couler».
La journée du 26 février arriva. Je sortis comme d’habitude et ne vis aucune émeute; pas même la plus petite manifestation. La Révolution annoncée n’avait pas lieu. Elle n’était que retardée.
Les journaux paraissant à Kiev le 13 mars, annoncèrent à la population que le tsarisme avait vécu et que Nicolas II ayant abdiqué, la Russie entrait dans une ère nouvelle. Ce fut comme un coup de foudre. S’arrachant les journaux, les passants dévoraient la nouvelle et se jetaient dans les bras les uns des autres; ils s’embrassaient, riant et pleurant tout à la fois.
A voir les rues de Kiev, ce jour-là, personne ne se serait douté que l’Empire Russe venait de subir la plus épouvantable catastrophe enregistrée par l’Histoire et que le colosse septentrional allait être réduit en quelques semaines à une sorte de néant.
Des rassemblements se forment, des cortèges se mettent à défiler aux accents de la Marseillaise dans la rue Krechtchatik. Toute la ville est en liesse. A toutes les fenêtres, sur tous les édifices, des drapeaux rouges apparaissent sortant on ne sait d’où; de place en place, en travers des rues, de larges banderoles sont tendues portant des inscriptions variées mais dont les plus fréquentes sont: Vive la Révolution, vive la Liberté.
Les établissements scolaires étant fermés, j’eus toute la journée pour jouir du spectacle qu’offrait la ville; j’en profitai largement et petit-fils de la Révolution de 1789, je restai à la fois, surpris et émerveillé de voir cette foule, hier soumise au plus avilissant des jougs, passer tout d’un coup à la plus entière des libertés, sans un cri de haine, sans un acte vengeur.
Quatre jours après, la vie reprenait son cours, et il semblait que rien n’était changé. Les ouvriers se rendaient aux usines de guerre comme par le passé et les soldats partaient au front avec le même enthousiasme que la semaine précédente. A Petrograd, le prince Lvov, M. Milioukov et leurs amis mettaient sur pied le gouvernement libéral qui devait durer trois mois.
Le mouvement nationaliste ukrainien
A Kiev et dans toute l’Ukraine, un mouvement nationaliste s’éveille. Un peu factice et hésitant, à l’originel il acquiert bientôt une puissance irrésistible que ses adversaires les plus acharnés ne sauraient ni arrêter ni empêcher d’aboutir.
Des organisations sociales se mettent en devoir de formuler leurs programmes et leurs désirs politiques qu’elles adressent au Gouvernement provisoire. Des délégués des organisations déjà existantes, dans le but de coordonner leur travail en faveur des intérêts nationaux, forment dans les villes des conseils nationaux ukrainiens. Un Conseil suprême, constitué d’après l’ancien Concilium generale du temps de l’hetmanat, est organisé à Kiev, sous le nom de Rada centrale. Ce Parlement comprenait 800 membres, représentants de tous les partis politiques du pays sans distinction de nationalités: Social-démocrates, socialistes révolutionnaires, socialistes fédéralistes, indépendantistes, Bund juif, socialistes russes et polonais. Son programme est la défense des conquêtes de la Révolution (libertés nationales, terre aux paysans) contre les ennemis du dedans (bolcheviks et tsaristes) et du dehors (Allemands). Elle a contre elle tous les partis bourgeois et aristocrates (propriétaires fonciers, fabricants de sucre, fonctionnaires, Grands-Russes, Polonais et Juifs).
Enfin, un grand Congrès national s’assemble à Kiev et, dans ses résolutions, donne la formule fondamentale des principes politiques des Ukrainiens.
Ces principes, admis par la plupart des partis politiques, peuvent se résumer ainsi:
Garantie des droits nationaux des minorités habitant l’Ukraine.
Droit pour l’Assemblée Constituante russe de sanctionner la Constitution autonome de l’Ukraine.
Droit pour les organes du gouvernement autonome de résoudre les problèmes économiques, sociaux et surtout agraires du peuple ukrainien.
En attendant la réalisation de leur autonomie, les Ukrainiens exigeaient:
La reconnaissance des droits de la langue ukrainienne à un usage libre dans les institutions sociales et administratives du pays;
La nomination aux emplois administratifs de personnes connaissant les mœurs et les coutumes du pays et familières avec la langue du peuple ukrainien;
L’introduction de la langue ukrainienne dans l’enseignement primaire et une ukrainisation progressive des écoles secondaires et supérieures dans les gouvernements ukrainiens.
Démêlés de la Rada avec le Gouvernement provisoire
Nommée en avril, la Rada choisit en juin des ministres, qui sous le nom de commissaires généraux, doivent gouverner l’Ukraine jusqu’à la réunion de la Constituante ukrainienne dont les élections se feront en décembre 1917, et envoie à Petrograd une députation dans le but d’obtenir l’autonomie immédiate des douze gouvernements qui constituent l’Ukraine.
La réponse dilatoire du Gouvernement provisoire, ses soupçons injurieux et le refus de Kerensky, Ministre de la Guerre, d’autoriser un Congrès militaire ukrainien, exaspéra le sentiment national. Le Congrès eut quand même lieu à Kiev, le 8 juin 1917, et réunit plus de 2.000 délégués des soldats.
Ce fut un beau jour pour la nouvelle capitale.
Dès le matin, de grands rassemblements se forment en différents points de la ville et se concentrent dans le krechtchatik, la plus belle rue de Kiev, où ils défilent en un immense cortège. A midi, aux accents de la Marseillaise, et aux applaudissements frénétiques d’une foule enthousiaste, le drapeau rouge de la Révolution qui flottait sur la Douma municipale est amené et remplacé par le drapeau jaune et bleu de l’Ukraine. Une manifestation assez tumultueuse se déroule ensuite au pied du monument de Bogdan Khmielnitski.
Le lendemain 19, la Rada centrale publia, sous le nom d’Universal, sa première proclamation où étaient formulés les droits du peuple ukrainien. Le Gouvernement provisoire prit peur et adressa à l’Ukraine un appel qui amena une sorte de trêve, devenue nécessaire d’ailleurs par les préparatifs de l’offensive qui va se déclancher quelques semaines plus tard, sur le front de la Galicie.
Visites de Français à Kiev
C’est alors que Kiev reçut la visite d’Albert Thomas et de Kerensky.
Tous deux avaient entrepris de visiter tout le front russe et en particulier le front gallicien, pour y relever les courages défaillants et enthousiasmer les troupes pour l’offensive qui, de l’avis de tous, devait donner le coup de grâce à l’adversaire et amener la paix à brève échéance.
Albert Thomas assista à plusieurs meetings pendant son court séjour à Kiev et au Club des Commerçants, où une réunion monstre avait été organisée, il se fit traiter d’impérialiste par les camarades socialistes auxquels il sut d’ailleurs répondre avec son esprit coutumier.
Aux Français qui lui furent présentés dans les salons du Consulat, il affirma la confiance du peuple français dans la victoire finale, et les chargea de remercier toute la colonie française pour le bon combat qu’elle soutenait loin de la patrie.
Kerensky prononça, lui aussi, plusieurs discours qui furent vivement applaudis; mais il était bien tard pour lancer à une offensive victorieuse des soldats qui avaient perdu toute discipline et tout respect pour les officiers.
Presque en même temps que M. Albert Thomas, la colonie française de Kiev eut à fêter la mission sanitaire qui arrivait directement de France, avec un personnel et un matériel des plus importants. Elle y venait installer deux hôpitaux pour le soulagement et la guérison des blessés et des malades russes et prouver au monde médical de Kiev que la médecine et la chirurgie françaises ne le cédaient en rien à la chirurgie et à la médecine allemandes.
Elle reçut partout le meilleur accueil et les salons kiévois, ukrainiens, russes, polonais ou israélites, se disputent à l’envi l’honneur de posséder les médecins et les officiers français.
Quelques semaines plus tard, arrivait également à Kiev, M. Jean Pélissier, le seul Français au courant depuis longtemps de la question ukrainienne et jouissant dans tous les milieux ukrainiens de la plus vive sympathie. L’ambassadeur de France en Russie, M. Noulens, avait l’heureuse idée de l’envoyer se documenter sur place sur la vraie nature du mouvement ukrainien et s’assurer qu’il avait bien le caractère démocratique affirmé par ses promoteurs.
Il faudrait des pages entières pour parler de l’activité dépensée par M. Jean Pélissier durant son séjour en Ukraine. Qu’il suffise de dire que l’envoyé officiel de M. Noulens fut le premier français qui visita la Rada et le Secrétariat général et de regretter, comme le regrettent presque tous les Français résidant à Kiev, que la voix de M. Pélissier n’ait pas été écoutée dans les sphères à même d’agir à ce moment-là. L’histoire dira plus tard quels désastres auraient été évités à l’Ukraine et quel beau fleuron la France aurait attaché à sa couronne, si aux longs rapports de quelques incompétences galonnées, on avait préféré les notes plus succinctes, mais plus fondées, de M. Jean Pélissier.
Cet afflux de Français arrivant de France donna une nouvelle impulsion aux Sociétés de propagande française de Kiev.
La plus importante, l’Alliance Française, en sommeil depuis la mobilisation de presque tous ses dirigeants, sentit le besoin de nommer un nouveau Comité dont l’intelligente activité devait avoir de si heureux résultats. Des conférences avec projections sont aussitôt organisées à l’Université Saint-Vladimir, dans le but de faire connaître à tous l’héroïsme des soldats français sur le front, le courage des femmes françaises dans les hôpitaux, l’effort de toute la France à l’arrière. Ces conférences et les représentations théâtrales qui mettaient à contribution toutes les bonnes volontés et tous les talents des membres de la colonie française, réunirent, chaque quinzaine, plusieurs milliers d’Ukrainiens, de Russes, de Polonais et d’Israélites, heureux de voir de plus près ces Français que les agents allemands représentaient comme abattus et désespérés et d’entendre une langue dont l’harmonie est encore trop peu connue à Kiev.
L’offensive de Galicie
Tout à coup, les premiers échos d’une vaste offensive entreprise en Galicie arrivent, en même temps que les premiers blessés. Tout le monde en suit avec le plus vif intérêt les diverses phases, car on espère, cette fois, que la victoire amènera la paix des alliés. D’ailleurs, elle se présente sous les plus brillants auspices: Halitch est prise, les prisonniers arrivent en nombre imposant; les armées austro-allemandes semblent démoralisées par la brusquerie de l’attaque. L’espoir renaît dans tous les cœurs.
Hélas! ce ne devait pas être pour longtemps. L’ennemi se ressaisit, et attaque à son tour. Halitch est reprise, la débandade se met dans les troupes russes. C’est bientôt la panique sur tout le front: fantassins, artilleurs, soldats de toutes armes se sauvent en un affreux désordre, abandonnant tout le matériel à l’ennemi qui avance avec une rapidité vertigineuse, l’arme à la bretelle, à travers toute la Galicie.
A Kiev, il y eut un moment d’angoisse: les Allemands viendraient-ils jusque-là? La Galicie reconquise, un immense butin de guerre, la ruine de l’armée russe assuraient à l’ennemi un triomphe suffisant. Il se stabilise à la frontière orientale de la Galicie et y creuse ses tranchées.
On comprit alors le mal irréparable causé au pays par la Révolution, des ministres incapables, la dictature de la parole exercée par Kerensky. Une première vague maximaliste faillit tout emporter; Kornilov, dans sa tentative de mouvement militaire, échoue et se trouve à peu près seul.
Reprise des pourparlers entre Kiev et Petrograd
Le Gouvernement provisoire sentit alors le besoin de ne pas s’aliéner tout à fait l’Ukraine. Trois de ses membres: Kerensky, Tseretelli et Terechtenko viennent à Kiev avec mission de prendre contact avec la Rada et signer un arrangement à l’amiable. Les deux partis arrivent à un accord enregistré dans un Second Universal, mais non ratifié par le Parlement de Petrograd qui trouve trop grandes les concessions accordées aux Ukrainiens par ses délégués. Les Cadets donnent en bloc leur démission.
A Kiev, l’on est très loin d’être satisfait et l’irritation contre les Grands-Russiens est si vive que les fusils partent tout seuls. A la gare, une échauffourée sanglante a lieu entre les soldats du régiment ukrainien Bogdan-Khmielnitski et un escadron de cuirassiers russes.
Une délégation de la Rada présidée par Vinnitchenko se rendit alors à Petrograd pour faire ratifier officiellement l’accord conclu à Kiev. Kerensky commit la maladresse de faire traîner les choses en longueur au lieu de tenir rigoureusement ses promesses. Aussi l’Instruction du 18 août, qui devait mettre fin au conflit, ne fait que redoubler le mécontentement des Ukrainiens.
Le Coup d’État des Bolcheviks
Les choses en étaient là quand les maximalistes renversèrent, le 7 novembre, la République socialiste et nationale de Kerensky avec la même facilité que la Révolution libérale avait balayé, le 12 mars, l’autocrate Nicolas II.
Simple rapprochement: Le 5 novembre, deux jours avant le coup d’Etat de Petrograd, l’Autriche, par l’intermédiaire de la Russie, proposait aux Alliés d’entamer des pourparlers de paix. Ce pouvait être la fin de la guerre à brève échéance. Les Bolcheviks prenaient donc le pouvoir, la veille du jour où l’Autriche allait abandonner son alliée et sa complice.
Qu’est-ce donc que ces Bolcheviks tout d’abord connus sous le nom de maximalistes?
A l’origine, une vulgaire bande de voleurs, qui, au début de la Révolution russe, avaient chassé Mathilde Kchessinska de son palais, l’avaient pillée et dépouillée, s’étaient installés chez elle, puis avaient donné, dans la demeure de la célèbre ballerine, des concerts pour le peuple.
Depuis, ils avaient fait leur chemin.
Payés par l’Allemagne, excitant les appétits du peuple, favorisant ses plus bas instincts, ils avaient formé le parti bolcheviste—du mot russe bolchoï «plus grand»—qui s’emparait du pouvoir le 5 novembre. Ce parti enseignait la haine des «bourjouis», de la classe intellectuelle. Il promettait le partage des terres et en général de toutes les propriétés, en parties égales, chacun devant cultiver soi-même. Il défendait d’employer un salarié. Si un pauvre vieux, ou un malade ne peut travailler, il doit céder sa part à d’autres. Au bout de deux ans, un locataire d’un appartement en devient propriétaire. Les dépôts des banques sont saisis et partagés.
Que de merveilleuses promesses! Mais la plus belle de toutes, la plus désirée, est celle d’une paix prochaine.
Il semble donc qu’avec le régime bolcheviste, le bonheur va rayonner sur toute la Russie.
Hélas! A Petrograd, le Palais d’Hiver est bombardé, puis pillé par les matelots, les femmes-soldats sont jetées en cellule, les ministres, frappés à coups de crosse, les officiers assassinés. Beaucoup de personnes folles de terreur se jettent dans la Neva ou y sont précipitées. Kerensky s’enfuit.
A Moscou, c’est la lutte acharnée, chaque maison est une forteresse, la guerre des rues est terrible; l’artillerie s’en mêle, l’incomparable Kremlin n’est pas épargné. Beaucoup de morts, de part et d’autre, mais, comme Petrograd, Moscou passe aux mains de Lénine.
Odessa voit se dérouler des scènes effrayantes. Une usine d’alcool est pillée, une importante cave mise à sac. L’ivresse rend l’émeute plus horrible encore. Odessa voit se renouveler les noyades de Nantes.
A Kiev, l’on craint des troubles; mais les Cadets placent dans les rues des canons et des mitrailleuses: sauf quelques coups de feu et quelques victimes, la ville reste calme le premier jour.
Emeute sanglante à Kiev
Le lendemain 8 novembre, Kiev entend le premier coup de canon.
Les Cosaques avaient jusque-là maintenu les Bolcheviks russes de Kiev dans un certain respect de l’ordre établi, mais ils se voient obligés de descendre vers le Don et les Ukrainiens restent incertains sur la conduite à tenir. Aussi les Bolcheviks en profitent pour s’emparer, dans la nuit, de l’arsenal d’où ils se mettent à mitrailler le quartier de Lipky. Maîtres de la forteresse dans l’après-midi, ils bombardent la maison du Gouverneur russe dans laquelle est installé l’hôpital français dont les blessés doivent être évacués sous la mitraille.
La révolte est dirigée contre les représentants du gouvernement de Kerensky qui se sont jusqu’à ce jour maintenus à Kiev; aussi les troupes qu’on lui oppose sont des Yunkers, jeunes élèves officiers de 16 à 18 ans, et quelques bataillons fidèles au Gouvernement provisoire.
Pendant trois jours, l’on se bat ferme et sauvagement; les balles retournées et les dum-dum sont couramment employées. Les petits Cadets faits prisonniers sont impitoyablement fusillés.
Cependant les troupes tchèques envoyées du front approchent et les Bolcheviks sentant la partie compromise, acceptent l’intervention des Ukrainiens qui sont jusque-là restés neutres et se sont contentés d’assurer la sécurité de la population paisible. Ceux-ci proposent aux combattants de cesser la lutte et d’évacuer la ville. Eux se chargent de l’ordre: la police russe est immédiatement remplacée par une milice ukrainienne. Le gouvernement de Kerensky est peu satisfait de cette intervention. Il donne l’ordre aux Yunkers d’attaquer les troupes ukrainiennes qui les repoussent, et s’emparent de l’arsenal et de toutes les administrations. Les Tchèques qui sont arrivés à Kiev reçoivent à leur tour l’ordre d’attaquer les Ukrainiens qu’on leur représente comme Bolcheviks. Une lutte s’engage mais comprenant bientôt qu’on les a trompés, ils refusent de se battre plus longtemps, déclarant que partisans du principe des nationalités, ils veulent rester neutres dans les affaires intérieures de la Russie. L’état-major de Kerensky qui n’avait pas d’autres troupes se rend aux Ukrainiens. Le 17, le calme renaît, la vie reprend son cours. Les cocardes jaunes et bleues triomphent à Kiev, l’écusson de Saint-Gabriel vient de remporter sa première victoire.
Cette victoire soulève au front sud-ouest un grand enthousiasme. Deux armées envoient leurs félicitations et leur appui à l’Ukraine.
Proclamation de la République ukrainienne
De même que le prince Lvov, en prenant en mains les rênes du Gouvernement de Petrograd, avait décrété, un peu imprudemment peut-être, le principe d’auto-détermination qui avait permis à la Finlande, la Pologne, l’Ukraine et à quelques autres Etats «allogènes» de déclarer leur indépendance ou leur autonomie, le Gouvernement des Soviets s’empressa, dans sa Déclaration des Droits des peuples de Russie, du 15 novembre 1917, de reconnaître sans restriction le droit des nationalités à disposer d’elles-mêmes et même à se détacher entièrement de la Russie.
Aussi la Rada centrale de Kiev, ne voulant à aucun prix reconnaître le gouvernement des Soviets qui vient de s’instaurer à Petrograd, proclame, le 20 novembre, au milieu de l’enthousiasme indicible de toute la population, dans le troisième Universal, la République ukrainienne fédérative. Le Secrétariat général engage des pourparlers avec les gouvernements qui se sont créés dans les nouveaux Etats érigés sur les ruines de l’Empire russe (Don, Kouban, Georgie et Sibérie) afin de les amener à une fédération. Mais le manque de communications et le désir de plus en plus prononcé dans l’armée de se séparer complètement de la Russie, oblige la Rada à renoncer à son projet et à envisager l’indépendance qui sera déclarée le 9 janvier 1918 par le quatrième Universal.
L’Ukraine veut rester fidèle à l’Entente
Tout le monde espère que l’Ukraine va pouvoir enfin se livrer en toute tranquillité aux deux missions qui lui incombent: travailler à l’organisation de son Etat et soutenir le front du Sud-Ouest, ainsi qu’elle le fait depuis la dernière offensive allemande du mois de juillet.
Il n’en devait rien être.
Dès le début de décembre, la France et l’Angleterre envoient leurs représentants près du Gouvernement de la nouvelle République, et peu après s’engagent des pourparlers d’abord officieux, puis officiels. Désireux de contrecarrer les pourparlers de paix qui venaient de commencer à Brest-Litovsk entre les Austro-Allemands et les Maximalistes, le général Tabouis, ancien attaché à l’Etat-Major russe du front Sud-Ouest, récemment nommé commissaire de la République Française en Ukraine, fait des avances au Secrétariat général ukrainien.
La capitale ukrainienne organise une jolie manifestation en l’honneur des missions militaires françaises et anglaises que les pourparlers russo-allemands ont obligées de quitter le front et qui viennent à Kiev demander au gouvernement de Vinnitchenko de continuer la guerre contre les puissances centrales. Les troupes ukrainiennes et le gouvernement les reçoivent officiellement.
Quelques jours après, la Rada centrale de Kiev publie un manifeste, constatant que depuis un mois qu’il est au pouvoir, le gouvernement des Soviets s’est montré incapable de gouverner, qu’il a amené partout la désorganisation, l’anarchie et la désagrégation du front; qu’enfin lâchement il vient de signer l’armistice. L’Ukraine se refuse à une telle lâcheté et à une telle traîtrise envers les Alliés.
En même temps, MM. Petlioura et Vinnitchenko déclarent à M. Pélissier, l’envoyé officiel de M. Noulens à Kiev, que les régiments ukrainiens combattront jusqu’au bout aux côtés des Alliés, mais que vu la décomposition croissante de l’Etat russe, il y aurait nécessité pour les Alliés d’aider l’Ukraine à s’organiser en Etat indépendant avec une armée nationale pour continuer la guerre contre l’Allemagne et empêcher l’anarchie de s’étendre. Ces déclarations furent publiées, à cette époque, en France, dans l’Information, en Russie, dans le Journal de Petrograd. A l’histoire de dire pourquoi l’Entente ne crut pas devoir seconder ces bonnes volontés.
Toujours à la même époque, le général Tabouis, ayant réuni au Consulat français les membres de la colonie française, donne l’assurance aux timorés que si les Allemands ou les Bolchevistes n’arrivent pas à Kiev avant un mois, le front ukrainien défiera tous les coups qui pourront lui être portés, que les soldats ukrainiens sont admirables de bravoure et de patriotisme.
Malheureusement, deux tendances commencent à se manifester au sein du secrétariat général.
Quelques secrétaires, bien qu’ententistes, estiment impossible pour l’Ukraine de continuer la guerre contre les Empires centraux. Les Bolcheviks ont en effet désorganisé l’armée qui déserte le front, brûlant et pillant tout sur son passage, et l’Ukraine n’a pas l’armée nationale que ses représentants ne cessent de demander, le regroupement des forces ukrainiennes sur le territoire de l’Ukraine n’ayant jamais été admis par le Grand Quartier Général Russe, ni par le Gouvernement de Petrograd. M. Vinnitchenko demande alors aux Alliés d’aider l’Ukraine à se mettre à l’abri de l’invasion étrangère, à se défendre contre les Bolcheviks et à organiser son armée nationale. Il manifeste en même temps le désir de voir reconnaître par l’Entente le Secrétariat général comme gouvernement actuel de l’Ukraine.
M. Galip, membre influent du parti Jeune Ukrainien et à ce moment-là directeur des Affaires politiques au Secrétariat des Affaires Etrangères, dépense une activité fébrile pour aboutir entre l’Entente, et surtout la France et l’Ukraine, à un accord qui permettrait à cette dernière de continuer la guerre malgré les obstacles qui surgissent de toutes parts.
M. Petlioura, secrétaire de la guerre, appuyé par le groupe Jeune-Ukrainien, auquel sont affiliés tous les officiers de l’Etat-Major du Secrétaire de la Guerre, le Commandant des troupes de Kiev et son Etat-Major, se déclare prêt à continuer jusqu’au bout la lutte contre l’Allemagne, non avec les troupes du front qui sont en pleine dissolution, mais avec une armée de 500.000 francs-cosaques, qui pourrait être recrutée parmi les paysans désireux de défendre leurs terres.
Pour montrer sa bonne volonté à l’égard des puissances de l’Entente, il refuse de reconnaître Krylenko comme généralissime de l’armée russo-ukrainienne, en remplacement du généralissime russe Doukhonine, assassiné à la Stavka de Mogilev par les Bolcheviks; il proclame front ukrainien le front qui s’étend de Brest-Litovsk à la frontière roumaine et en confie la défense au général Cherbatchef, jusqu’alors général en chef du front sud-ouest et signe l’ordre de désarmement général des Bolcheviks à Kiev et sur tout le territoire de l’Ukraine.
C’était le signal de la guerre entre l’Ukraine et les Bolcheviks, cette affreuse guerre qui n’est pas encore terminée à l’heure actuelle.
Ultimatum du gouvernement des Soviets russes
Pour commencer ses opérations contre la nouvelle République, le Gouvernement des Soviets n’attendait qu’une occasion. Il la trouve dans une dépêche chiffrée du Gouvernement français qu’il intercepte et publie dans les journaux de Petrograd.
Sous prétexte que le Gouvernement ukrainien a entamé des pourparlers secrets avec les Alliés et notamment avec la mission française dans l’intention de «saboter la cause de la paix» et d’empêcher celle-ci d’aboutir immédiatement, il lui envoie un ultimatum et commence aussitôt l’attaque contre l’Ukraine en faisant «donner» les Bolcheviks russes qui se trouvaient à Kiev, en attendant que les troupes régulières franchissent la frontière.
Prise entre deux feux, celui des Austro-Allemands à l’ouest, et celui des Maximalistes à l’est, la Rada centrale, qui a cependant déclaré qu’elle restera fidèle à l’Entente, nomme des délégués qu’elle envoie à Brest-Litovsk, refuser à la délégation maximaliste de Petrograd le droit de parler au nom de l’Ukraine et ouvrir des pourparlers en vue de la paix.
Mécontent de cette décision, Petlioura donne sa démission de secrétaire de la Guerre et se rend en province pour y organiser des corps de francs-cosaques afin de lutter contre les ennemis de son pays.
Le bruit s’étant répandu à Kiev que le Cabinet Vinnitchenko est sur le point de conclure la paix avec les Puissances centrales, le parti Jeune-Ukrainien décide de faire un coup d’Etat pour le renverser et empêcher la signature du traité. Les automobiles blindées font dans les rues de Kiev une démonstration. Vinnitchenko démissionne.
Skoropadsky, général dans l’ancienne armée russe, avait songé à prendre la dictature avec le titre de Hetman, mais le moment venu, il se défile sous prétexte que les Alliés ne lui donnent pas la promesse de faire défendre Kiev contre les Bolcheviks par les deux divisions tchéco-slovaques qui se trouvent dans la ville.
La Colonie française, que les événements n’ont nullement émue et qui continue à garder toute sa sympathie et aussi toute sa confiance au mouvement ukrainien, décide d’offrir aux poilus des différentes missions françaises et aux officiers français et alliés une soirée artistique dans la salle du Conservatoire. Les professeurs français de Kiev interprètent au milieu de l’hilarité générale le Client sérieux du gai Courteline. Ne fallait-il pas rire un peu avant le nouvel assaut que Kiev allait subir?
Succès des troupes bolchevistes en Ukraine
Lancés par les Allemands contre la jeune République ukrainienne au moment où celle-ci s’entendait avec les Alliés pour la continuation de la guerre, les Bolcheviks ne peuvent plus être arrêtés. D’ailleurs, l’arrivée de la Délégation ukrainienne à Brest-Litovsk rend Krylenko moins intéressant et permet aux Allemands de hausser le ton en parlant aux délégués maximalistes.
Le 28 janvier, Loubny, situé entre Poltava et Kiev, tombe aux pouvoirs des Bolcheviks: la route de la capitale ukrainienne est ouverte.
Seconde émeute à Kiev
Le lendemain, les Bolcheviks de Kiev sentant les camarades approcher, s’emparent par surprise et sans coup férir de l’arsenal qui contient mitrailleuses, artillerie et munitions. On se bat avec acharnement durant toute la nuit et le lendemain. Le 31, ils s’emparent de Podol, bas quartier de la ville, sur la rive du Dnièpre. Au Télégraphe, la lutte est d’une violence inouïe. Beaucoup de victimes même parmi les civils. Le commandant Jourdan, de la Mission française, est tué d’une balle perdue de mitrailleuse. L’aspect des rues est sinistre. Tranchées, barricades, mitrailleuses aux carrefours, des canons sur les places et sur les endroits les plus élevés; la circulation est complètement interrompue, l’électricité est coupée.
Le 2 février, la lutte augmente d’intensité: des trains blindés tirent sans arrêt dans les rues. Lorsqu’on se risque à sortir, il faut souvent s’étendre à terre et attendre que les rafales se calment, tant les balles tapent dur à hauteur d’homme, faisant voler en éclats les vitres et criblant littéralement les murs. De paisibles habitants trouvent ainsi la mort chez eux...
En ville, plus de pain depuis la bataille. Heureux les prévoyants qui ont fait quelques provisions d’eau et de farine. Pour s’engager dans la garde rouge, il suffit de s’inscrire et l’on obtient un fusil. Aussi peut-on voir passer dans les rues de sinistres bandes armées aux allures inquiétantes.
Le 3 février, la lutte continue encore plus acharnée, mais les troupes d’investissement bolcheviques n’ayant pas encore atteint Kiev et Petlioura arrivant de province avec quelques troupes francs-cosaques, les Ukrainiens l’emportent. Les derniers gardes rouges sont fusillés, l’arsenal se rend et l’on s’aperçoit que c’était une poignée d’hommes qui avaient mené l’émeute.
Les Ukrainiens vainqueurs célèbrent leur victoire. En ville, grand défilé de troupes victorieuses, musique en tête.
Pendant ce temps, les troupes régulières bolcheviques encerclent la ville. De grandes forces arrivent sur trains blindés.
A l’extérieur, Odessa tombe entre leurs mains après un bombardement de trois jours. Là-bas aussi le sang a coulé.
Un nouveau ministère est constitué qui réclame l’aide immédiate de l’Autriche. Mais l’Ukraine n’existe plus, seul son cœur bat encore, mais bien faiblement.
Prise de Kiev par les Bolcheviks
Le 3 février, commence l’attaque méthodique de la ville. Deux trains bombardent sans arrêt le Lipky, le plus élégant quartier de Kiev. Pendant quatre jours et quatre nuits le bombardement est d’une violence inouïe. On compte la nuit une moyenne de huit coups à la minute et 50.000 obus en quatre jours, faisant près de 15.000 victimes. La lueur sinistre des incendies éclaire seule la ville. La maison du Président Grouchevsky, bâtisse haute de neuf étages, flambe, ayant été particulièrement visée.
Le 7, le bombardement redouble de vigueur, la lutte dans les rues devient de la sauvagerie. Partout les Bolcheviks avancent. La fin approche. Petlioura se défend avec acharnement tant qu’il peut espérer que les deux divisions tchéco-slovaques, cantonnées dans la ville, marcheront à son secours. Mais celles-ci, pour avoir le chemin libre jusqu’à Vladivostok, ont fait un pacte avec les Bolcheviks. Quand tout espoir est perdu, Petlioura bat en retraite avec les débris de ses troupes vers Jitomir et Berditchev. Avec lui quittent Kiev les membres de la Rada et du Secrétariat général qui s’était reconstitué sous la présidence de Gouloubovitch et avait vécu d’une vie falote pendant le siège de la ville.
Avant de partir, ce gouvernement, dans un acte de désespoir, donne l’ordre à ses plénipotentiaires de Brest-Litovsk de signer la paix avec les Puissances centrales.
Le lendemain, les vainqueurs font leur entrée.
Kiev sous le régime des Soviets
Qui avait mené si brillamment cette attaque? Le Colonel Mouraviof, le vainqueur de Petrograd et de Moscou et à ce moment commandant en chef des troupes révolutionnaires. Jeune, intelligent, mais dur et cruel, il fit impitoyablement fusiller tous les officiers ukrainiens ou polonais: ces derniers venaient de s’emparer de la Stavka de Mogilev et accouraient délivrer Kiev.
Ancien policier, le colonel parle en maître. Sa fortune est grande grâce aux contributions dont il frappe les habitants de chaque ville dont il s’empare. A Kiev, le bijoutier Marchak doit payer 180.000 roubles. Galperine, un riche raffineur, 300.000. Radzivill, 100.000. La ville elle-même doit verser dans les trois jours dix millions. Mais la banque d’Etat n’a que 225.000 roubles en caisse. Les principaux actionnaires et les gros clients devront donc payer en chèques qui s’ajouteront à leurs taxes personnelles. Le soir, le colonel, confortablement installé dans le meilleur hôtel de Kiev, boit ferme en compagnie de son Etat-Major.
Très vite l’ordre est rétabli dans la ville, mais la terreur commence à régner. Le sinistre tribunal s’est installé dans l’ancien palais impérial. Une salle contient les prisonniers, pauvres diables d’officiers porteurs de laissez-passer ukrainiens. L’on juge rapidement. Toute défense est inutile. Une seule peine, la mort. On déshabille les condamnés, on les revêt d’une capote de soldat et devant le Palais même on les fusille à la mitrailleuse. J’ai vu de mes yeux fusiller deux généraux et une vingtaine d’officiers dans l’espace d’une demi-heure. Des camions automobiles chargent les morts, tous frappés à la tête, et les emportent au jardin du Tsar où est creusée une fosse large mais peu profonde. Plusieurs jours après les dernières exécutions, en se promenant dans le jardin, l’on pouvait voir à terre de nombreuses cervelles. 2.300 peines de mort sont prononcées par le sombre tribunal.
Pour empêcher le massacre de leurs nationaux, les Polonais se déclarent neutres et abandonnent la lutte.
Vis-à-vis des Français, le colonel est peu bienveillant. Il prétend que les officiers des missions sanitaires ou d’aviation n’ont pas été rigoureusement neutres et recommande aux militaires de ne pas bouger, autrement les Français civils paieront pour eux.
Des perquisitions sont opérées en masse. On cherche les officiers qui se cachent encore et l’on saisit toutes les armes. En ville que de dégâts! Des maisons éventrées, des vitres partout brisées, des devantures de magasins criblées de balles, des fils des télégraphes et des tramways pendent lamentablement et donnent un aspect sinistre. Le ravitaillement devient difficile. Les Bolcheviks ayant taxé les denrées, les paysans se refusent à venir en ville: plus de beurre, plus de viande, du pain noir fait avec de la farine de pois chiches.
Dans les rues, de sinistres têtes de marins et de sœurs de charité, terribles et impressionnantes apparitions. Elles sont typiques ces sœurs, parfois en culottes, le revolver à la ceinture, servant aux unes à achever les blessés, aux autres à faire le coup de feu pendant la bataille.
Quelques jours plus tard, l’on fait aux Bolcheviks des funérailles grandioses: 450 corps couchés dans de noirs cercueils, suivis d’un immense cortège, drapeaux rouges et noirs en tête. Pas un Pope. Beaucoup de bières ouvertes suivant la coutume orthodoxe. De pauvres mères embrassent le cher visage du mort et se frappent le front contre les cercueils.
Kiev évacuée par les Bolcheviks
Le 16 février, l’armistice est rompu, et aussitôt Allemands et Autrichiens avancent pour occuper le pays. Mouraviof quitte Kiev pour aller en Bessarabie contre les Roumains. Les Allemands occupent Rovno. Bientôt ils seront à Kiev où ils sont attendus avec impatience, car alors la terreur cessera, la tranquillité régnera, la vie normale enfin reprendra.
En silence, les Bolcheviks évacuent la ville, et la livrent à de nombreuses bandes de matelots pillards. Les arrestations recommencent, les fusillades sont plus terribles et plus arbitraires: des officiers reconnus par leurs hommes sont fusillés pour ce seul motif. Les marins deviennent plus audacieux et ne respectent plus les étrangers. La terreur des habitants est grande. C’est un exode général des étrangers vers Moscou.
Le 19, les missions françaises quittent Kiev ayant à leur tête le général Tabouis, commissaire de la République française près du Gouvernement ukrainien. Un grand nombre de françaises réussissent à trouver place dans le train et à se sauver vers le Nord d’où peut-être elles pourront regagner la France; le lendemain, le Consul part à son tour. La ville est traversée par 30.000 Tchèques qui fuient vers l’Est.
Le 23, les Allemands font leur entrée à Kiev, et annoncent au monde que la capitale de l’Ukraine a été délivrée par des troupes saxonnes.
Peu à peu le calme renaît et la vie normale reprend son cours.
Quelques jours après, le Cabinet Gouloubovitch revenait à Kiev et faisait publier une note pour manifester son étonnement d’apprendre que les autorités consulaires alliées ont quitté Kiev, les Allemands y étant venus comme amis de l’Ukraine et non en vainqueurs.
Coup d’Etat des Allemands
Ces amis ne tardent pas à susciter la colère et la haine du peuple, par leur brutalité et leurs dépravations.
Le 29 avril, les Allemands mécontents de l’opposition acharnée des Ukrainiens, dispersent la Rada centrale par la force des baïonnettes, emprisonnent quelques-uns de ses membres et mettent à la tête du Gouvernement ukrainien le général russe Skoropadsky, beau-frère du feld-maréchal allemand Eichorn, tué quelques semaines plus tard à Kiev d’un coup de grenade. Aussitôt, s’appuyant d’une part, sur les Allemands, d’autre part, sur la bourgeoisie et l’aristocratie russes et polonaises, il prend le titre de Hetman, forme un gouvernement réactionnaire, et démobilise les troupes ukrainiennes. Il reçoit l’autorisation de former une armée qui ne dépassera pas 10.000 hommes.
Le gouvernement du Hetman Skoropadsky
Ce coup d’Etat que la population de Kiev et même les chefs des partis politiques avaient été loin de soupçonner, intronise par un procédé arbitraire et tout artificiel un pouvoir qui ne répond en rien aux exigences démocratiques de l’époque et de ce fait ne trouve aucun appui dans le peuple. Il est évident pour tout le monde que le Hetman n’est qu’une créature des milieux réactionnaires allemands, car la personnalité de Skoropadsky a été jusqu’à cette époque tellement indécise et même inconnue, qu’aucun parti politique ukrainien, sans excepter les groupes modérés, ne croit possible de faire partie du Gouvernement formé par le Hetman. Tous les pourparlers conduits à cet effet par son entourage, avec les Chefs des partis ukrainiens, de même que tous les efforts tentés par M. P. Vassilenko, cadet russe, et par les représentants du haut commandement allemand, restent vains.
La Conférence du parti socialiste-fédéraliste, du 10 mai, prend une résolution toute spéciale, par laquelle elle interdit à ses membres d’assumer des postes dans le gouvernement du Hetman. Cette interdiction fut maintenue jusqu’à la fin d’octobre, au moment où la défaite allemande devenant certaine, et comprenant que sa politique courait à un krack si elle ne s’appuyait pas sur les milieux ukrainiens, le Hetman se mit à prodiguer des assurances qu’il l’orienterait désormais dans un sens purement national et qu’il aborderait sans retard les réformes démocratiques. Certains hommes politiques entrèrent alors dans le gouvernement du Hetman, mais à titre personnel et dans le seul but de prévenir un soulèvement populaire au moyen de réformes démocratiques urgentes et en premier lieu, de la réforme agraire.
Les nouveaux ministres ukrainiens virent, cependant, aussitôt, qu’ils n’avaient point de majorité dans le Cabinet et qu’à eux seuls, ils étaient impuissants à faire réaliser les réformes nécessaires. Le Congrès National Ukrainien dont ils réclamaient la convocation n’ayant pas été autorisé, ils quittèrent le gouvernement dans la nuit du 14 au 15 novembre. Depuis le coup d’Etat et l’avènement de l’Hetman, des représentants de milieux politiques ukrainiens n’ont donc participé au gouvernement que pendant une quinzaine de jours et encore n’y ont-ils formé qu’une minorité.
La responsabilité pour la politique intérieure et étrangère pratiquée par l’Hetman depuis le coup d’Etat du 29 avril jusqu’au jour de son renversement, ne peut donc être mise en aucune façon à la charge des partis politiques ou des milieux sociaux ukrainiens.
Le Cabinet formé le 2 mai par M. Vassilenko et présidé par M. Lizogoub, octobriste, est un cabinet tout à fait incolore au point de vue de la politique et de l’idée nationales.
M. Kolokoltzoff, qui occupe bientôt après le poste de ministre de l’Agriculture, est réactionnaire; les autres ministres appartiennent soit au parti cadet pan-russe, hostile à la régénération ukrainienne, ou bien ont un programme très rapproché de celui des cadets.
Le ministre des Finances, M. Rjepetski, cadet, reconnaît ouvertement dans son discours prononcé au Congrès des Cadets (Kievskaia Mysl du 11 mai), qu’il a pris une part personnelle à l’élection du Hetman, ainsi qu’aux tentatives «de rapprochement avec nos nouveaux alliés» (c’est-à-dire l’Allemagne et l’Autriche).
Le cadet Vassilenko s’exprime au même Congrès d’une manière encore plus catégorique: «Je me suis depuis longtemps déjà convaincu, déclare-t-il, que les circonstances historiques se sont formées de telle façon que nos intérêts économiques et commerciaux sont liés aux Puissances centrales et principalement à l’Allemagne... Notre histoire nous montre que nos intérêts nous liaient d’une manière plus vivante à l’Allemagne qu’à l’Angleterre. C’est surtout grâce à l’Angleterre que nous avons perdu la partie au Congrès de Berlin; c’est grâce aux diplomates anglais que nous avons perdu les Dardanelles et Constantinople. L’Allemagne et nous, nous sommes géographiquement voisins et nos intérêts respectifs sont liés les uns aux autres. Il en a été ainsi avant la guerre, il en est ainsi actuellement, il en sera ainsi, je crois encore, après la guerre.» (Kievskaia Mysl, no 72.)
Cette manière de voir des ministres cadets est sanctionnée ensuite par le leader du parti cadet, M. Milioukov. «Je m’oppose résolument à l’interdiction doctrinaire défendant aux membres du parti cadet d’établir des accords avec les Allemands ou de faire appel à leur concours en vue du rétablissement du pouvoir et de l’ordre et de l’organisation des affaires locales», écrit-il dans sa Déclaration au Comité Central (Kievskaia Mysl du 2 août, no 137).
Dès les premiers jours de son existence, le nouveau cabinet manifeste son activité par des arrestations d’hommes politiques ukrainiens, par le rétablissement de la censure, particulièrement sévère pour les journaux ukrainiens, etc. La «République du Peuple ukrainien» est débaptisée et nommée «Puissance d’Ukraine». Les gros agrariens et industriels se sentent désormais maîtres absolus de la situation. La réaction est partout, à tout moment. Aux postes et aux emplois officiels, on commence à remplacer les Ukrainiens par des dignitaires et des fonctionnaires de régime tsariste, venus par trains entiers de Petrograd et de Moscou.
Dans le même temps, cependant, l’Hetman et ses ministres affirment partout la nécessité de raffermir l’indépendance politique de l’Ukraine.
Au cours d’une conversation avec le Dr Leberer, correspondant du Berliner Tageblatt, le Hetman dit: «Je crois que bien des gens, en Allemagne, me considèrent comme réactionnaire et partisan résolu d’une fédération avec la Grande Russie. C’est inexact. Toute aussi erronée est l’intention que l’on me prête d’englober de nouveau l’Ukraine dans l’ancien Empire Russe». (Kievskaia Mysl du 10 mai).
«L’Ukraine doit être un pays indépendant», déclare à son tour M. Vassilenko dans son discours au Congrès du parti cadet (Kievskaia Mysl du 11 mai).
Les mêmes idées sont développées par M. Lizogoub dans le discours qu’il prononce à un banquet politique au cours duquel il déclare que son gouvernement espérait, avec l’aide de l’Allemagne et en communion avec la culture allemande, créer un Etat ukrainien indépendant (Kievskaia Mysl du 23 mai).
C’est encore d’une Ukraine «puissante» et indépendante que parle le Hetman dans sa lettre officielle au premier ministre M. Lizogoub (Kievskaia Mysl du 9 juillet).
Du jour où M. Igori Nistiakovski devient ministre de l’Intérieur, la réaction s’accroît encore davantage et se manifeste d’une façon plus ouverte et plus décisive. On arrête les gens et on les emprisonne sur une simple suspicion ou sur une dénonciation. Le nombre d’arrestations atteint plusieurs milliers.
C’est ce même Nistiakovski qui, à l’instigation des Allemands, prend des arrêtés d’expulsion contre quelques Français. Un jeune Ukrainien, ayant eu vent qu’une mesure semblable se tramait, en informe M. M. qui s’empresse d’en faire part à tous ceux que l’expulsion pouvait atteindre. Sans y ajouter une foi entière, chacun prend secrètement ses dispositions pour ne pas laisser sa famille dans le besoin et le reste de la colonie dans le désarroi et l’isolement. Aussi, quand les Allemands apportèrent l’ordre d’avoir à quitter l’Ukraine dans les quarante-huit heures, personne ne fut pris au dépourvu. D’ailleurs, la mesure n’atteignit pas tous ceux qu’elle avait d’abord menacés. Au nombre des expulsés furent les consuls de Grèce et d’Espagne.
Ces arrestations et expulsions n’empêchent pas d’ailleurs M. Nistiakovski d’affirmer que «l’Ukraine s’est engagée, avec le concours de l’Allemagne et de l’Autriche, dans la large voie d’une existence indépendante en tant qu’Etat» et que «le mouvement puissant des paysans a fait de nouveau surgir le drapeau historique de l’indépendance ukrainienne: l’institution de Hetman». (Kievskaia Mysl du 24 août, no 142).
Le même M. Nistiakovski ne reconnaît pour langue d’Etat, encore au commencement de septembre, que la langue ukrainienne exclusivement (Kievskaia Mysl, no 153). De son côté, le Hetman, au dîner offert par Von Kirbach, parle de l’armée ukrainienne à créer, comme de la base d’une puissance ukrainienne indépendante (Kievskaia Mysl, no 187).
De telles contradictions entre les déclarations publiques du Hetman et de ses ministres au sujet de l’indépendance ukrainienne et de l’idée nationale, d’un côté, et leurs actes, de l’autre, seront comprises aisément si l’on tient compte de la politique de duplicité adoptée par le Gouvernement allemand et ses agents vis-à-vis de l’Ukraine.
En assurant les Ukrainiens de leurs sympathies pour l’idée d’indépendance de l’Ukraine, les réactionnaires allemands pensent en réalité au rétablissement, avec le temps, d’une Russie réactionnaire unie et forte. A Kiev, les partis de droite et les monarchistes, avec, à leur tête, M. Pourichkévitch, s’agitent ouvertement dans ce sens. Il est hors de doute que les milieux réactionnaires allemands sont en contact avec eux et projettent des actions communes en vue de remplacer les Bolcheviks en Russie par un régime monarchiste réactionnaire.
Il semble que, vers la fin de son gouvernement, le Hetman se soit émancipé de l’influence des réactionnaires allemands. Mais c’est pour tomber sous celles des réactionnaires russes. La preuve la plus éclatante de ce fait est fournie par le retour au ministère de Nistiakovski, auteur d’un projet censitaire réactionnaire pour les élections municipales et provinciales, et le maintien au cabinet de Reinbot, connu pour les opinions réactionnaires qu’il avait exprimées, alors qu’il était fonctionnaire sous le régime tsariste à Petrograd.
Quant à la fermeté des opinions politiques du Hetman et de la plupart de ses ministres, elle est éloquemment certifiée par la note de dix de ces ministres, à la date du 17 octobre, ainsi que par sa dernière déclaration. Dans l’une comme dans l’autre, ces partisans convaincus de l’indépendance se déclarent des fédéralistes tout aussi convaincus. C’est que dans le Cabinet des «Indépendants» tout comme dans celui des «Fédéralistes» il n’y a point d’hommes politiques véritablement ukrainiens, exception faite de M. Dorschevko. Ce sont des hommes que la peur des Bolcheviks a fait enfuir de Petrograd et de Moscou, et qui sont venus à Kiev; ou bien ils sont nés à Kiev, mais demeurent étrangers aux aspirations nationales, ignorants de la langue ukrainienne, de l’histoire et de la culture ukrainiennes et se montrent hostiles à l’idée de la régénération ukrainienne.
Il est impossible de s’imaginer un plus profond piétinement des droits du peuple et un mépris plus absolu du peuple lui-même. Des insurrections particulières ont lieu sur tout le territoire ukrainien. Les troupes allemandes qui comprennent plus de 500.000 hommes défendent très énergiquement les intérêts du Hetman qui se confondent avec les leurs. Le sang des paysans et des ouvriers ukrainiens coule, l’artillerie allemande rase des villages entiers. C’est un massacre systématique de tout ce qui veut rester ukrainien. La création d’un gouvernement démocratique devient pour l’Ukraine une question extrêmement urgente. La patience du peuple est à bout. Tous les partis politiques se réunissent pour fonder contre les Allemands et Skoropadsky une Ligue nationale qui fomente un soulèvement général, renverse le Hetman et établit un Directoire de cinq membres parmi lesquels M. Petlioura, le futur généralissime de l’armée ukrainienne.
Petlioura
Comme secrétaire général, ministre de la guerre, membre et plus tard président du Directoire ukrainien, Petlioura a joué et joue encore un si grand rôle en Ukraine qu’il mérite bien quelques notes biographiques.
Bolcheviste pour les réactionnaires, réactionnaire pour les Bolcheviks, Petlioura, le grand calomnié, est pour le peuple ukrainien tout entier, le héros national, le libérateur de l’Ukraine.
Il est né d’une pauvre famille de cosaques à Poltava, en 1878. Après des études faites au séminaire de sa ville natale, il reçut le brevet d’instituteur. Son activité politique l’obligea à passer en Galicie où il se familiarisa avec le mouvement nationaliste.
La première Révolution (1905) le trouva à Kiev où tout de suite, il prit une part très active à la fondation du journal Rada, publié en langue ukrainienne, tout en collaborant au Slovo, organe social démocrate.
Conduit par les circonstances à Petrograd, il continue sa collaboration aux journaux kiévois, s’occupe activement du mouvement ukrainien et de la fondation du Club ukrainien.
A Moscou, où il se rend ensuite, il devient secrétaire de rédaction de la revue mensuelle Ukrainskaia Jisn, en langue russe, et participe à l’organisation de la société musicale Kobsar. C’est par ignorance des habitudes du peuple slave, que des adversaires de Petlioura ont confondu son rôle dans cette société musicale avec la profession d’artiste de café-concert qu’il aurait exercée. En Russie, toute société, même politique, organise parmi ses membres un orphéon ou un orchestre, qui est mis à contribution dans des soirées d’ailleurs très agréables offertes fréquemment à tous les sociétaires et à leur famille.
Au commencement de la guerre de 1914, Petlioura se rend sur le front pour y représenter le Zemsky Soiouz et organiser des hôpitaux de première ligne. C’est là que le trouvèrent la Révolution et le vote du premier Congrès militaire ukrainien qui le désigne comme président du Comité général militaire ukrainien.
Au moment où la Rada centrale crée le Secrétariat général comme organe exécutif, Petlioura devient tout naturellement secrétaire général des affaires de la guerre, puis ministre de la guerre quand le Directoire se constitue, en juillet 1918. Toute l’activité de M. Petlioura depuis la Révolution, peut se résumer en deux mots: guerre aux ennemis de l’Ukraine, qu’ils soient Allemands, Bolcheviks ou Polonais.
Skoropadsky et l’Entente
Le 13 novembre, les journaux de Kiev annoncent qu’un armistice vient d’être conclu sur le front français.
Aussitôt, sur la demande du Consul du Danemark et des partis ukrainiens, les portes de la prison de Lukianovka s’ouvrent pour rendre à la liberté les détenus politiques, parmi lesquels se trouvaient plusieurs Français et quelques membres de la Rada, internés plusieurs mois auparavant par les Allemands.
Le Hetman Skoropadsky, jusque là germanophile convaincu, change de politique et devient francophile très ardent. Il forme un nouveau cabinet et remplace au Sous-Secrétariat des Affaires Etrangères le bureaucrate russe Paltof, instrument des Allemands en Ukraine, par M. Galip dont les sentiments francophiles sont connus de tous et dont toute l’activité, au cours des derniers mois, s’est dépensée à susciter des obstacles à l’occupation allemande. Espérant avoir mis par ce changement la politique de l’Ukraine d’accord avec les vœux de l’Entente, il envoie des missions diplomatiques à Jassy, près de la Commission interalliée et à Odessa, près de M. Henno, représentant des Alliés sur les bords de la Mer Noire.
La presse au service du Hetman reçoit l’ordre d’entonner l’hymne aux Alliés et plus particulièrement à la France: ce fut chaque matin le dénombrement des navires de guerre qui paraissaient à l’horizon, à la sortie du Bosphore, et des divisions anglaises et françaises qui débarquaient à Novorossiisk, à Sébastopol et à Odessa, des divisions roumaines et polonaises qui se massaient aux frontières de l’Ukraine pour la défendre, d’une part contre les «bandes» de Petlioura qui s’avançaient de la Galicie et les «bandes» lettonnes et chinoises au service des Bolcheviks russes, qui venaient de l’Est et du Nord-Est.
En même temps, l’armée des Volontaires se compte et fait des enrôlements, réquisitionne édifices, vêtements, chaussures et aliments et bientôt décrète la mobilisation générale, d’abord de la jeunesse des Universités et des Gymnases, puis de toute la jeunesse du pays non encore occupé par l’armée de Petlioura.
Le premier décret fait des mécontents parmi les étudiants qui projettent de se réunir à l’Université pour étudier la situation. La réunion est interdite. Sans tenir compte de cette interdiction, les étudiants et les étudiantes forment un cortège et veulent se rendre par Bibikovski Boulevard à l’Université Saint-Vladimir, mais un groupe de volontaires à cheval accourt et sans sommation aucune, tire sur le cortège. Bilan de la journée: quatorze morts dont trois cursistes (étudiantes) et une trentaine de blessés.
Le second décret affecte surtout la population israélite qui manifeste son mécontentement en fermant ses magasins, en boycottant les valeurs russes et, autant qu’elle le peut, en faisant filer les jeunes gens à Vienne et à Budapest, les seuls endroits encore accessibles aux voyageurs venant de l’Ukraine.
On annonce officiellement que des missions militaires alliées vont arriver à Kiev et que M. Henno viendra s’établir près du Hetman. On réquisitionne l’hôtel Continental (encore habité par des Allemands) pour héberger les missions, et deux étages d’une maison sise rue Luteranskaia, no 40, pour M. Henno. Il convient aussi de bien loger les nombreux soldats français qui vont arriver: alors on réquisitionne les théâtres, les salles des cafés-concerts et les cinémas; pour les recevoir comme ils le méritent, des comités s’organisent, des souscriptions sont ouvertes et le Ministère des Affaires Etrangères informe par la voie des journaux qu’un personnage officiel a été désigné pour élaborer avec le concours des comités le programme de la réception, d’abord du Consul M. Henno, puis du Général Franchet d’Esperey et de son Etat-Major, des Etats-Majors alliés, enfin des troupes françaises, anglaises, roumaines, italiennes et polonaises qui «viennent soutenir l’armée des Volontaires contre les troupes de Petlioura et celles des Bolcheviks».
La Colonie française ne veut pas rester en arrière. Elle ouvre une souscription et aussitôt chacun se met à l’œuvre pour que la réception des poilus soit le plus grandiose possible: l’argent afflue, des drapeaux, des fleurs, des guirlandes sortent des doigts diligents de toutes les Françaises.
Encerclement de Kiev par l’armée de Petlioura
Dans ce ciel serein, des coups de canon se font tout à coup entendre: il paraît que Petlioura a réuni autour de lui des «bandes de pillards et de bandits»,—c’est ainsi que s’exprime la presse,—qui voudraient s’emparer de Boïarka. En réalité, ce sont les recrues qui ont répondu à la mobilisation décrétée par Petlioura et la Ligue Nationale. Autour de ce noyau, au fur et à mesure de son avance en Ukraine, les paysans se rassemblent pour combattre contre Skoropadsky. L’Ukraine presque toute entière est déjà reconquise par son «Libérateur», et ce n’est pas à Boïarka que le canon tonne, mais aux environs de Swetochine. L’encerclement de Kiev est d’ailleurs bientôt si total, que les paysans n’y entrent plus pour l’approvisionner.
Les aliments de première nécessité se vendent à des prix inconnus jusqu’à ce jour: le pain devient rare et vaut 3 roubles la livre de pain gris, 10 roubles le pain blanc, les œufs 38 roubles la dizaine, le lait 3 roubles le petit verre, la viande 7 roubles la livre, le beurre de table 80 roubles, le beurre de cuisine 50 roubles, et toutes ces denrées de première nécessité sont presque introuvables.
Le canon tonne de plus en plus fort, les mitrailleuses se mettent de la danse. L’émoi devient grand dans Kiev où chacun revit les heures sombres du bombardement des Bolcheviks. La presse, elle, est optimiste et le Hetman fait afficher sur les murs de Kiev, deux proclamations de M. Henno au peuple de l’Ukraine. Il y est dit que le Gouvernement français reconnaît l’Ukraine telle qu’elle est alors constituée, et qu’il fait confiance au Hetman et aux nouveaux ministres qu’il vient de se choisir.
Si elles ne sont pas apocryphes, ces deux proclamations laissent supposer que le Gouvernement de la République française condamne la République ukrainienne et ne veut voir à Kiev, comme dans le reste de la Russie qu’un seul Gouvernement, le Gouvernement monarchiste de Skoropadsky.
L’effervescence est grande en ville et les réflexions échangées entre les lecteurs très nombreux de ces placards, lecteurs appartenant à toutes les classes et à tous les partis, ne sont nullement en faveur du représentant de la France et, partant, de la France elle-même. Les Français qui vivent à Kiev depuis un certain nombre d’années, et qui de ce fait, sentent mieux que d’autres, aveuglés par leurs sympathies ou leurs intérêts, battre le cœur ukrainien, ceux qui ont vu la marche rapide du nationalisme de ce peuple, sont convaincus que leur gouvernement ou du moins son pseudo-représentant commet une lourde faute. Ils condamnent hautement celui qui se dit Consul de France à Odessa. Ni le ton, ni la forme de ces proclamations ne sont d’un républicain; le style ne peut être que d’un monarchiste, ou d’un républicain au service des intérêts monarchistes.
Les nombreux agents allemands ne manquent pas d’exploiter ce fait contre la France; ils s’en servent aussitôt dans les campagnes pour détruire dans le cœur des paysans la sympathie naissante pour les vainqueurs de la Marne et de Verdun. Aussi les Français, presque tous sympathiques au mouvement ukrainien, répandent sous le couvert du manteau que ces proclamations ne peuvent être rédigées que par le Hetman lui-même, afin d’étayer une cause déjà chancelante.
L’impression produite par ces deux proclamations diminuant un peu, un nouveau grand placard annonce aux habitants de Kiev, d’une phrase brève, mais en gros caractères, qu’Henno venait d’être nommé Consul de France à Kiev et que Franchet d’Esperey prenait le commandement des troupes françaises qui allaient opérer en Ukraine.
Prise de Kiev par Petlioura
Toutes ces proclamations et tous ces placards n’empêchent pas Petlioura et son armée de faire leur entrée à Kiev quelques jours plus tard, le 14 novembre, au milieu des acclamations d’une foule enthousiaste. Au même moment, d’un autre côté de la ville, une troupe de volontaires, 300 environ, sortait pour s’en aller rejoindre vers le sud l’armée de Denikine. Les autres officiers de l’armée des Volontaires rentrent chez eux, ou s’enferment à l’hôtel François, pour y attendre les événements. Les jeunes gens des trois dernières classes des gymnases qui avaient été mobilisés pour maintenir l’ordre dans la ville, reviennent au sein de leur famille et reprennent leurs études.
On s’attendait à des représailles contre les officiers volontaires et à un pillage de la ville (les journaux du Hetman avaient annoncé que Petlioura, pour entraîner ses «bandes» à l’assaut de Kiev, leur avait promis dans un ordre du jour de leur livrer la ville pendant trois jours). Il n’en est rien. Le nouveau Gouverneur de Kiev prend les mesures les plus énergiques pour assurer la tranquillité et surtout le ravitaillement de la population affamée depuis un mois. Aux familles des officiers et aux consuls qui l’interrogent, il affirme qu’aucune exécution ne sera faite avant que le procès de chaque officier ne soit instruit et une sentence prononcée. En attendant le procès et la sentence, les coupables et les suspects sont enfermés au Musée pédagogique d’où 18 sur 7 à 800 sortent pour subir la peine prononcée contre eux «pour avoir commandé des fusillades d’Ukrainiens et organisé des corps de troupe pour combattre contre les armées de la République ukrainienne».
Le Directoire et les Représentants de l’Entente
Le premier soin de Petlioura dont les sentiments francophiles ne sont douteux pour aucun de ceux qui le connaissent, est d’organiser le Directoire et d’adresser une note au Représentant des Alliés à Odessa pour lui demander les raisons qui avaient amené l’Entente à débarquer ses régiments sur le territoire ukrainien sans prévenir le Gouvernement du pays. En même temps, les troupes ukrainiennes qui se sont portées vers Odessa et occupent en partie la ville exigent que les troupes de Denikine se retirent. Celles-ci refusant, un combat s’engage, mais voyant des soldats français dans les rues, pour éviter un conflit avec l’Entente, le commandant ukrainien cesse les hostilités et se retire à Razdielnaia, où vient cantonner, à côté des Ukrainiens, une compagnie de zouaves avec quelques pièces d’artillerie de montagnes.
Deux délégations partent de Kiev; l’une dont faisait partie M. Sydorenko, actuellement président de la Délégation ukrainienne à la Conférence de la Paix, pour Jassy; l’autre, pour Odessa où déjà se trouvent les délégations du Don, de Kouban et de la Ruthenie Blanche. Elles veulent unir leurs efforts pour trouver un terrain d’entente avec les Alliés. Mal informées, les autorités militaires françaises prennent des mesures pour que la délégation d’Odessa ne puisse repartir pour Kiev, ni communiquer avec le Directoire.
Sans nouvelle de ses deux délégations, le Directoire s’inquiète de l’invasion bolcheviste qui menace l’Ukraine: déjà des bandes de Chinois et de Lettons à la solde de Lénine opèrent des dépravations à Bogoutchar, puis à Koupiansk. Renforcées de Bolcheviks réguliers, elles avancent vers Kharkov. Le Directoire envoie une délégation à Moscou, demander des explications. Il lui est répondu que Moscou n’est pas en guerre avec l’Ukraine et que les bandes signalées n’ont rien de commun avec les Bolcheviks réguliers.
Connaissant la situation très précaire de l’Ukraine placée entre le feu des Polonais à l’ouest, l’armée de l’Entente qui débarque à Odessa sans dire dans quelles intentions, et les Bolcheviks qui viennent du nord et de l’est et sachant qu’au sein du Directoire, tous les membres ne sont pas contraires à une alliance avec la République des Soviets, ceux-ci nomment une délégation qui part de Moscou pour Kiev. Mais elle est arrêtée à Orsha, le Directoire ne l’autorisant pas à pénétrer sur le territoire ukrainien tant que les troupes soviétistes n’auront pas été retirées au delà de la frontière ukrainienne.
Une nouvelle délégation composée de MM. Matsievitch et Margoline, part pour Odessa dans le but de demander aux Alliés leur secours contre les Bolcheviks. Elle n’obtient aucun résultat.
Pendant ce temps, les troupes bolcheviques bien instruites, bien disciplinées et bien armées avancent en Ukraine dont elles veulent à tout prix s’emparer avant l’avance des armées de l’Entente.
Ne recevant aucune nouvelle d’Odessa, ni de la première ni de la deuxième délégation, le Directoire envoie à Birsula, pour hâter les pourparlers et sauver Kiev, MM. Ostapenko, ministre du Commerce et Grekov, ministre de la Guerre qui se rencontrent avec le colonel Freydenberg, chef d’Etat-Major du général d’Anselme, le capitaine Langeron et le lieutenant Villaine. Les pourparlers donnent lieu à un échange de télégrammes entre le commandement français d’Odessa et le Directoire de Kiev à la suite duquel le Gouvernement ukrainien accepte toutes les propositions qui lui sont faites à l’exception d’une seule: le renvoi à Odessa des agents germanophiles et des anciens ministres arrêtés pour crimes de lèse-nation envers l’Ukraine et pour délit de droit commun et de ce fait déférés devant un tribunal composé de douze juges ayant tous exercé leurs fonctions sous l’ancien régime.
Parce que cette clause n’est pas acceptée, les pourparlers sont immédiatement interrompus et l’Ukraine est laissée dans la situation la plus poignante. Soupçonnée de Bolchevisme, alors qu’elle s’épuise à le combattre, elle voit depuis ce jour les meilleurs de ses fils mourir sous les balles de ceux qui devraient seconder sa bravoure et sa courageuse défense.
Mon retour en France
L’arrivée prochaine des Bolcheviks à Kiev, m’oblige à mettre les miens en sécurité et me fait songer à revenir en France. D’autant plus que quelques jours avant, M. Cerkal, le courrier de M. Henno, qui faisait depuis un mois la navette entre Odessa et Kiev, m’avait informé qu’il fallait renoncer pour l’instant à toute nouvelle œuvre de propagande française et même à celles déjà existantes. Il ne reste d’ailleurs presque plus de Français, ni de Françaises dans la capitale ukrainienne.
Parti de Kiev, le 26 janvier, j’arrive le 3 février à Odessa où je peux, après bien des difficultés, bien des démarches et bien des refus, m’embarquer, à mes propres frais, naturellement, le 24 février, avec ma femme, et mon bébé de deux ans, sur le pont d’un navire, le Tigris, qui me dépose à Salonique le 27. Je dois faire dans cette ville à demi ruinée un séjour de huit jours, avant de pouvoir me faire admettre à bord du Criti qui me jette dans l’île déserte de Saint-Georges, près du Pirée, sous prétexte qu’ayant voyagé avec des Grecs, je dois être contaminé. Le médecin de l’île qui surveille la construction du lazaret où je devais être hébergé, me fait monter à 11 heures du soir sur un chaland qui me débarque, ma femme, mon bébé et une famille belge, à 2 heures du matin, sur le quai du Pirée.
Après de multiples démarches à Athènes et au Pirée, près de la base navale de ce port et près du Consulat, je prends place, toujours sur le pont, sur l’Imperatul Trajan, vapeur roumain affrété par le gouvernement français pour le transport des troupes françaises de Roumanie, et après un arrêt de deux jours à Messine, je foule enfin le sol de ma patrie le 19 mars, cinquante-deux jours après mon départ de Kiev.
IIe PARTIE
L’UKRAINE
L’Ukraine se compose des territoires des anciens Empires russe et austro-hongrois et comprend les gouvernements de Tchernigov, Poltava, Kharkov, Ekaterinoslav; une partie de Koursk; les districts de Voronège, de Taganrog et de Rostov; les gouvernements de Kouban, de Tchernomore, de Tauride (y compris la Crimée) et de Kherson; la partie ukrainienne de Bessarabie, c’est-à-dire les districts de Khotin et d’Akkermann, ainsi qu’une partie des districts d’Ismaïl, d’Oriev et de Sorop; les gouvernements de Podolie, de Kiev, de Volhynie; la Galicie Orientale jusqu’à la rivière San; la Bukovine ukrainienne et la Hongrie ukrainienne avec les régions Lemke, Cholm, Podlakie et Polissya.
Ces territoires s’étendent du 20° longitude orientale de Greenwich au 42°, et du 44° latitude septentrionale au 53°, c’est-à-dire qu’ils ont une largeur de 600 kilomètres et une longueur d’à peu près 1.000 kilomètres.
Leur superficie dont le centre est situé près de la ville de Krementchoug, dans le gouvernement de Poltava, est d’environ 850.000 kmq.
Frontières
L’Ukraine est bornée au nord, par la Russie Blanche et la Grande Russie; à l’est, par le Don et le Caucase; au sud, par la mer d’Azov et la Mer Noire et à l’ouest, par la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la Pologne.
Elle n’a pas de limites naturelles nettement définies, surtout à l’est, et dans une partie de sa frontière orientale; mais elle est d’une autre formation que les pays limitrophes dont elle diffère essentiellement par son origine géologique et les éruptions volcaniques.
Orographie
Le sol de l’Ukraine est généralement plat et forme les immenses steppes qui se déroulent à perte de vue. Néanmoins, on peut le diviser en trois régions: la région des montagnes, la région des plateaux et la région des plaines.
Montagnes.—Les montagnes sont: au sud, les Monts de Crimée, au sud-est, le Caucase et à l’ouest, les Carpathes.
Les Carpathes jouent le plus grand rôle dans la vie du peuple ukrainien, non seulement à cause des immenses richesses forestières et pétrolières (région de Drogobetch), mais parce qu’elles abritent les races montagnardes qui s’appellent les Lemkés, les Boïkés et les Goutzoubés.
Le Caucase joue également un rôle, mais à un degré moindre, car si ses flancs sont couverts de vastes forêts et contiennent un abondant pétrole (région de Maïkop), les Ukrainiens y vivent mêlés à d’autres populations, différentes de langue et de nationalité, les Tartares par exemple.
Les Monts de Crimée, aux pieds desquels se trouvent de vastes et riants jardins, voient chaque automne mûrir sur leurs flancs un raisin délicieux qui fournit des vins presque aussi renommés que les meilleurs crûs français.
Plateaux.—Les plateaux de l’Ukraine partent des bords de la Mer Noire et se dirigent vers l’est et l’ouest, séparés les uns des autres par de profondes vallées.
Les plateaux occidentaux s’étendent en Podila, de la vallée du Dniester à celle du Bog, puis passent en Pocoutia, entre le Dniester et le Boug et se terminent dans la Dobroudja. Entre le Boug et le San, ils prennent le nom de Rostotcha et entre le Boug, le Teteref et le Pripet, celui de Volhynie; puis ils rejoignent les plateaux du Dnièpre qui se déroulent entre le Teteref, le Dnièpre et le Boug.
Les plateaux orientaux se trouvent entre le Dnièpre et le Donetz et sont très riches en charbon et en minerai.
Tous ces plateaux, appelés «plateaux de la Mer Noire», n’atteignent pas 500 mètres d’altitude; leur moyenne est de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ils forment ce que l’on appelle la «terre noire» et sont très fertiles, sauf au nord où l’on trouve du sable et de l’argile. Ils sont également très boisés et les forêts y occupent de vastes étendues.
Plaines.—Les plaines de l’Ukraine partent de la Pidlassia, ligne de partage des eaux du Boug et du Pripet, et s’étendent jusqu’à la Rostotcha et la Polissya, vers le bassin du Pripet. La plaine qui se déroule sur la rive gauche du Dnièpre se termine aux cataractes de ce fleuve.
Les plaines méridionales de la Mer Noire s’étendent entre le plateau de Podolie, le plateau du Donetz, l’embouchure du Don et celle du Donetz. La partie septentrionale de cette plaine est couverte de sable, de marais, de tourbe et, en certains endroits, de vastes forêts. Jadis, il y avait là un grand lac. Près du Dnièpre, les terrains sont variés: le sable s’y trouve à côté d’un humus très fertile, mais parfois en est séparé par des steppes; sur les rives mêmes du fleuve, on voit des prairies et des terrains marécageux.
Hydrographie
Fleuves.—Les montagnes de l’Ukraine, ses plateaux et ses plaines sont sillonnés par des cours d’eaux nombreux et très variés. Les uns descendent de montagnes très escarpées, les autres roulent leurs eaux le long de plateaux verdoyants, quelques-uns enfin semblent sommeiller au milieu de l’immensité des plaines. Tous se déversent dans la Mer Noire ou la Mer d’Azov.
Les fleuves ukrainiens tributaires de la Mer Noire sont le Dnièpre, le Dniester et le Bog.
Le Dnièpre est le fleuve le plus important, non seulement par la longueur de son cours, mais aussi par le rôle important qu’il a joué dans l’histoire du peuple ukrainien et qu’il est appelé à jouer à l’avenir. C’est sur sa rive droite que se trouve Kiev, la capitale de l’Ukraine.
Il prend sa source en Russie Blanche et entre en Ukraine alors que ses eaux sont déjà abondantes: à Kiev son lit atteint 850 mètres de largeur. Dans son cours inférieur, en aval d’Ekaterinoslav, des rochers de granit se dressent dans son lit et forment des cascades qui se continuent sur une distance de 53 kilomètres, jusqu’à Alexandrovsk, empêchant toute navigabilité sur ce long parcours. Kiev est donc de ce fait, empêché de toute communication fluviale avec les ports de la Mer Noire. Mais si comme le font espérer les travaux déjà commencés, un canal rend navigable cette partie du Dnièpre et si, d’autre part, on sait utiliser les énergies des cascades (houille blanche), l’avenir commercial de l’Ukraine s’ouvrira sur les horizons les plus vastes, car alors Kiev et Kherson seront reliés en ligne directe.
Le Dnièpre est par sa longueur le 3e fleuve de l’Europe: il a 2.100 kilomètres, dont plus de 1.500 en Ukraine et navigables.
Les affluents du Dnièpre sont: sur la rive droite, la Beresina, le Pripet grossi du Ster et du Sloutch, le Teteref et la Stouna; sur la rive gauche, la Desna grossie du Seym, la Soula, le Psiol, la Vorskha, l’Orel et la Samara. Le bassin du Dnièpre comprend la moitié du territoire ukrainien.
Le Dniester prend sa source dans les Carpathes ukrainiennes. Son cours est de 1.300 kilomètres. Ses affluents sont, sur la rive droite: la Bistritsa, le Strei, la Suitcha, la Limnitsa, la Vorona; sur la rive gauche: le Strviage, la Veresistsa, l’Enela et Solotalipa, le Sereth, le Zbroutch, le Smotritch et l’Iaorleg.
Le Bog qui coule en Podolie a pour affluent la Segnouka et l’Ingoul.
Le Don, fleuve de l’Ukraine orientale, a pour affluents le Voronège, le Manetch, le Donetz et le Baknout. Il se jette dans la Mer d’Azov.
Le Kouban prend sa source dans les monts du Caucase et, grossi de la Laba et de la Bila, déverse ses eaux qui ont arrosé une vaste plaine, par deux embouchures, l’une dans la Mer d’Azov, l’autre, dans la Mer Noire.
Lacs.—Il y a très peu de lacs en Ukraine. Au nord, en Polissya, se trouvent les lacs Kniaz, Veganovski; dans le Kouban, le lac Maneth; près d’Odessa, le lac Bilé; près du Dnièpre, le lac Kaoukové; près du Donetz, le lac Soloné; dans les montagnes des Carpathes, le lac Chebené qui a 850 mètres de long et 200 mètres de large. Dans les Carpathes et en Polissya, il y a encore quelques lacs qui ont jusqu’à 40 kilomètres de long et 10 de large.
Mers.—L’Ukraine est baignée au sud par la Mer Noire et la Mer d’Azov.