CHARLES-ÉTIENNE
Sous le Fouet
— MŒURS D’OUTRE-RHIN —
PARIS
LIBRAIRIE DES LETTRES
12, RUE SÉGUIER, 12
1921
Copyright by Charles-Étienne, 1921.
DU MÊME AUTEUR
A LA LIBRAIRIE LES LETTRES
- Notre-Dame de Lesbos. (21e mille.)
- Léon, dit Léonie.
En préparation :
- La Princesse de Monico.
- Le Mystère de La Bouche Fardée.
I
Moune Corbier.
— Es-tu bien, Mounette ?
— Pas trop mal. Évidemment, je serais mieux ailleurs…
— Et où donc, ma Moune ?
— Bé ! Chez nous, à Genève.
— De quoi te plains-tu ? Tu t’y trouvais encore ce matin.
— Ce matin, soit ; mais demain ?…
— Demain, nous serons au Continental, à moins que tu ne veuilles accepter l’hospitalité que ne saurait manquer de t’offrir ton cher et bien-aimé frère, l’illustre Jacques Provence, une des gloires de la capitale !
— Ça, jamais !… Et puis je te défends de me parler de ce saltimbanque !… Si je n’étais pas une vieille bique, je n’aurais pas eu l’idiotie de me laisser emballer par toi, comme un colis ridicule !
Et, d’un solide coup de rein, Mlle Marie-Antoinette Corbier, dite Moune, Moumoune, ou — selon le cas — Mounette, s’acagnardait dans le coin du wagon de première qui, à travers la vallée du Rhône, l’entraînait, récalcitrante et renfrognée, vers ce Paris détesté pour tout l’inconnu formidable qu’il représentait à ses yeux.
Une minute, Françoise la regardait sans répondre, puis, très douce :
— Heureusement que nous sommes seules !
Cette constatation, qui n’avait l’air de rien, était un piège tendu à la bonne dame, un piège où sa bouderie allait sombrer.
— Pourquoi ?
— Parce que, répondait la nièce avec calme, s’il y avait eu avec nous d’autres voyageurs, ils n’eussent pas manqué, Moumoune, d’estimer que tu es douée d’un assez fâcheux caractère…
— Oui, eh bien, ceux-là, je les envoie à la balançoire ! Je leur dis « flûte ! » et puis je voudrais les voir à ma place ! Mais réfléchis donc, malheureuse enfant ! qu’allons-nous devenir ?…
— Nous nous débrouillerons, tante Nette !
— Mais quand on y réfléchit, il y a de quoi se flanquer par la portière. Mais c’est épouvantable !… Inouï !… C’est… non, je ne trouve pas d’autre expression !…
— Ne cherche pas, Moumoune. Tu vas te rendre malade, tu auras des étouffements, des palpitations et nous ne serons guère plus avancées. Au contraire. Nous avons besoin de tout notre courage, de toute notre raison. Eh bien, soyons calmes. Ayons le sourire, le sourire qui sied aux âmes bien trempées dans les circonstances exceptionnelles de la vie.
— Je t’admire, s’exclamait Mlle Corbier, que son rond visage, empourpré de colère et couronné d’une toque de fourrure, rendait pareille à quelque gros hérisson furieux, — je t’admire !… On nous vole, on nous pille et tu sembles trouver quasi-naturelle l’action abominable d’une fripouille à qui je voudrais arracher les yeux, la langue, les oreilles et à qui, volontiers, je dévorerais les tripes !…
— Oh ! Moune ! reprochait la nièce d’un ton amusé. Moune ! faut-il vraiment que tu sois peu dégoûtée pour devenir anthropophage ! Toi, une végétarienne, te repaître des morceaux les moins choisis d’un notaire infidèle ! Fi ! Mademoiselle Marie-Antoinette Corbier, vous n’êtes qu’une sadique !
— Et toi une effrontée !
— Moune ! je te rappelle au calme ! Tu as trop enfoncé ta toque sur les yeux, ma chérie, ça te fait ressembler à Jean-Jacques Rousseau !
— Si tu savais ce que tu m’exaspères avec l’ironie continuelle de tes observations ! ce que tu m’énerves ! ce que tu m’agaces !… Écoute : Voilà vingt-deux ans que tu es ma fille — ou presque — et Dieu sait si tu as jamais reçu de moi la moindre pichenette, mais je te jure, ma petite, que si tu continues, je te gifle !
— Non ?…
— Parfaitement ! Et puis je descends au premier arrêt. Tu te débrouilleras là-bas avec « l’homme célèbre ». Un fou et une toquée, vous êtes faits pour vous entendre !
— Pauvre grande ! Viens que je te bise !
Françoise a suspendu au cou de la furibonde, et si lamentablement comique, Marie-Antoinette Corbier, le collier de ses beaux bras frais. Son fin visage, aux cheveux de mousse cuivrée, s’est appuyé sur les bonnes grosses joues empourprées, soudain ruisselantes de larmes, de la vieille demoiselle qui, mi-fâchée, mi-souriante, cherchait à se dégager de cette douce étreinte, opposant, pour la forme, un semblant de résistance qu’elle aurait voulu plus stoïque.
Sur un oreiller où, faisant mine de se lever, la toque Jean-Jacques venait d’être gaiement bousculée par sa nièce, les deux femmes maintenant s’embrassaient.
Une affection profonde les unissait tendrement l’une à l’autre. D’indissolubles liens attachaient ces deux cœurs, liens faits de gratitude et d’admiration réciproques. Depuis sa triste naissance d’orpheline, Françoise n’avait-elle pas toujours été l’enfant gâtée, l’unique amour, la seule et véritable adoration de Marie-Antoinette Corbier ?
Quand ce bébé était tombé dans sa vie, comme un aérolithe dans les plates-bandes d’un jardin de curé, bouleversant une existence ouatée, douillette et confortable, de célibataire irréductible, quadragénaire et bien rentée, Marie-Antoinette avait trouvé toute naturelle la tâche qui lui incombait, mettant à la remplir autant d’ardeur que de joyeuse hâte.
Enfin ! Enfin, elle allait donc avoir quelqu’un à aimer !… Quelqu’un dont elle n’aurait à craindre nulle peine et nulle trahison, quelqu’un sur l’âme de qui elle comptait pouvoir régner, à sa façon, en souveraine maîtresse !
Cette moustachue, dont la poitrine opulente et l’académie de lutteuse eussent fait bonne figure chez Marseille, affichait des allures de despote. Ah ! si elle avait eu un mari !… En voilà un qu’elle eût, prétendait-elle, mené non pas à la baguette, mais à la cravache ! Il eût fait beau voir qu’il la trompât !… Elle déclarait, avec un sérieux impayable, que si, jadis, on avait inventé une ceinture de chasteté pour martyriser les femmes, il fallait que celles-ci eussent eu l’imagination bien pauvre pour n’avoir point trouvé de réplique.
— Qu’auriez-vous donc inventé ? lui demanda une bonne âme.
Dans sa terrible ingénuité, doublée d’une brutale franchise, l’hurluberlu répondit, tout-à-trac :
— Tiens, parbleu ! Un étui en fer avec des piquants tout autour !…
Le mot scandalisa. Répété sous le manteau, avec des gorges chaudes, il fit le tour de la société génevoise, et Mlle Marie-Antoinette Corbier perdit le bénéfice de plusieurs relations mondaines, auxquelles elle avait la faiblesse de tenir et qui lui gardèrent une rancune offusquée, pour avoir si crûment dépeint des images bravant, de toute évidence, l’honnêteté.
D’autres théories, aussi subversives que tyranniques, professées par elle avec une autorité plus bruyante que réelle, n’avaient réussi qu’à mettre en fuite les nombreux soupirants qui, lorsqu’elle était en pleine jeunesse, avaient sollicité « l’avantage » de l’épouser. Foncièrement bonne, elle n’avait conçu nulle aigreur de ces déceptions successives, aimant seulement à faire entendre qu’elle avait voulu rester « vierge » pour n’être pas la dupe et la victime de ces « monstres » d’hommes !
— Tous des satyres, ma chère ! confia-t-elle une autre fois à une vieille amie, Mlle Vergeotte. Ils vous font des honneurs avant, des douleurs pendant et des horreurs après !…
Moune, lorsqu’elle était de bonne humeur, ne manquait pas d’esprit. Pour salées que fussent certaines de ses réparties, elle n’en demeurait pas moins une parfaite honnête femme, se glorifiant de n’avoir, au sens biblique du mot, jamais « connu » personne… Mariée, elle eût certainement été la plus indulgente des épouses, comme aussi la plus dévouée. Cette virago avait, en dépit de la verdeur de certaines de ses expressions, une âme angélique.
Un jour, Françoise l’avait définie d’un mot assez juste :
— « Moune ? mais c’est un agneau déguisé en ours ! »
Ce plantigrade, affligé de myopie, s’était penché avec amour sur le berceau de cette fillette que la mort jetait sur sa route et il arriva que, par la suite, ce fut l’enfant qui domina la femme, la nièce qui commanda et la tante qui obéit.
Le père de Françoise, Lucien de Targes, lieutenant de vaisseau, terrassé au Tonkin par le typhus, était le cadet des deux enfants issus du second mariage de Mme veuve Corbier. Andrée de Falède, la grand’mère de Françoise, avait, comme tant d’autres, contracté un mariage de raison en épousant un gros commerçant, d’origine suisse et de vingt ans plus âgé qu’elle : M. Ferdinand Corbier.
Devenue veuve très jeune, alors que Marie-Antoinette était encore gamine, Mme Ferdinand Corbier, regrettant sans doute les beautés de la particule, avait, en secondes noces, épousé le baron Arnaud de Targes qui, traînant tous les cœurs après soi, la rendit heureuse en lui donnant deux fils et fort à plaindre en la trompant avec la dernière impudence.
Ce grand seigneur balayait ses guêtres un peu partout, dans l’aimoir des péripatéticiennes de province, comme dans la mansarde des petites bonnes du château.
Après avoir dilapidé sa fortune et gaspillé celle de sa femme, le bel Arnaud rendit à Dieu son âme élégante et futile en faisant une chute de cheval.
Mme de Targes, complètement ruinée, lui survivait de peu. Elle eût connu la gêne, et même la misère sans le secours de sa fille aînée, dont la fortune, léguée par le père Corbier (les pâtes de fruits Corbier n’ont-elles pas acquis une réputation mondiale ?) avait été fort heureusement sauvegardée.
Le premier des fils de feu de Targes, Jacques-Olivier, paresseux et rêveur, fut immédiatement confié par sa mère au seul parent que son mari avait laissé : un vieux richard, cousin éloigné, taxé d’originalité et vivant, célibataire impénitent et maniaque, dans le midi de la France. Le bonhomme, d’humeur fantasque, éleva à la diable ce gamin à qui, plus tard, il devait laisser des rentes peu négligeables. Séparé, par les hasards de la vie, d’Antoinette, sa sœur, qu’il n’aimait point, et de son plus jeune frère Lucien, qu’il ne devait jamais revoir, Jacques-Olivier devint poète en son adolescence, voyagea, commit maintes excentricités et, tout à coup, connut, très jeune encore, la célébrité à la fois comme auteur et comme journaliste. La fortune léguée par le vieux parent n’avait pas été étrangère à un si prompt succès. Il donnait au « Grand Quotidien », sous le nom de « Jacques Provence », des chroniques extrêmement goûtées. Les hardiesses de son style, l’âpreté mordante des dialogues où, à profusion, il gaspillait l’esprit, — un esprit léger, primesautier et piquant, souvent injuste, — lui avaient valu, lui valaient encore, la constante faveur du public.
La bizarrerie « voulue » de sa vie, la singularité, pour le moins étrange, des mœurs qu’on lui prêtait avec facilité (on ne prête qu’aux riches !) et qu’il ne reniait point, puisant au contraire, à cette source trouble, les éléments d’une réclame qu’il jugeait excellente, n’avaient pas peu contribué à sa réussite.
Il passait six mois de sa vie sur la Riviera et six autres à Paris dans un petit hôtel caché, l’été, sous un fouillis de lierre, rue Desbordes-Valmore, en plein Passy.
Le Tout-Paris du théâtre et des lettres avait défilé là. Jacques Provence y avait organisé des fêtes qui, à défaut de tenue, n’étaient pas dépourvues d’originalité. Certain bal aquatique récemment donné dans l’hôtel, transformé en aquarium, avait défrayé, tout un printemps, les papotages parisiens. L’écho en était, par les gazettes, parvenu jusqu’à Marie-Antoinette qui avait haussé les épaules. En parlant de lui, elle ne manquait pas d’ajouter : « Nous avons un fou dans la famille ! »
Entre eux, d’ailleurs, aucune relation. Le protocole de Moune consentait cependant à ce que, deux fois l’an, à la Saint-Jacques et au 1er janvier, Françoise écrivît à son oncle. Le fantaisiste répondait par un envoi de bonbons ou par un bibelot.
Le père de Françoise avait voulu faire sa carrière dans la marine. Toujours généreuse, ce fut Mlle Corbier qui paya ses années d’études, lui assurant une pension jusqu’à son mariage avec Mlle Hélène de Mertilles, dont la famille avait autant de dettes que de quartiers de noblesse.
En apprenant que son « chéri », resté l’objet de ses plus constantes préoccupations, pour qui elle rêvait d’une carrière brillante dans l’armée française, voulait épouser la fille d’un comte absolument ruiné, la « roturière de la famille », ainsi que Marie-Antoinette avait pour habitude de s’appeler, poussant les hauts cris, se fâcha net…
Il y avait eu, entre frère et sœur, une explication des plus orageuses. Par toutes sortes de raisons qu’elle jugeait excellentes, Mlle Corbier tenta, mais en pure perte, de dissuader son cadet. La patience de la fougueuse aînée ne pouvait être soumise à une trop longue épreuve. Elle explosa :
— Alors, tu trouves que ce n’est pas assez de deux bêtises dans la famille ?… Le mariage stupide de notre pauvre mère et la vie de polichinelle éhonté que mène le sieur Provence à Paris ?… Tu continues la série ! Mais tu veux donc mourir sur la paille ? Si tu crois que je payerai les dettes du beau-papa, tu ne m’as pas regardée !… Un joli coco, entre parenthèses, que ce beau-père-là !… Ça, un comte ?… Laisse-moi rire !… C’est un comte… à dormir debout !…
— Ma sœur, je ne vous demande rien !
— Mon frère, vous n’êtes qu’un petit orgueilleux !
— Vous ne parlez qu’argent. Je vous réponds : noblesse.
— Cette noblesse-là, mon bonhomme, te fera danser devant le buffet !
— On ne dirait pas à vous entendre, ma sœur, que vous êtes de sang noble. Notre mère, contrairement à ce que vous assurez avec impertinence, n’a commis qu’une erreur, celle de se mésallier. Vous êtes d’une race, je suis de l’autre. Quant à mon frère, puisqu’il a renié notre nom, je ne veux plus le connaître. Adieu !
C’était la rupture.
Indignée, Mlle Corbier, ayant refusé de connaître sa future belle-sœur, n’assista pas au mariage, abandonnant le château de Falède, qu’elle avait pourtant racheté de ses deniers en Maine-et-Loire, et dont elle aimait le séjour. Pour s’étourdir, afin d’oublier l’ingrat, elle voyagea avec passion, avec rage, courant à travers le monde en véritable globe-trotter. Deux ans plus tard, subitement lassée, elle s’installait à Genève, où, désormais, elle entendait vivre à sa guise.
A peine avait-elle loué un « amour » d’appartement, dont les larges fenêtres donnaient sur cette merveille bleutée qu’est le lac Léman, que la fatalité l’endeuillait…
La mort de son frère, et, peu après, celle de sa belle-sœur qui, brisée par le chagrin, expirait en donnant le jour à Françoise, venaient l’atteindre. Oubliant ses griefs, la roturière revenait en France, courait à Falède et, farouchement, prenait possession de sa nièce.
Il y avait de cela vingt-deux ans. Vingt-deux années de bonheur, de calme. Françoise aimait sans doute beaucoup sa tante, mais cette dernière était l’adorante esclave de sa nièce.
— C’est un chef-d’œuvre ! avait-elle coutume de s’exclamer à tout propos. Un vrai chef-d’œuvre !… Dans sa Babylone, le Jacques Provence n’en connaît certainement pas de pareil, avec ses grues peintes et ses pouliches dopées !…
Rien d’exagéré dans cette déclaration. Françoise de Targes était belle, en effet, admirablement.
Grande et mince, lumineusement rousse, sous un envol de boucles faites d’or en fusion, son visage d’un ovale un peu allongé, mais d’une rare finesse, surprenait le regard par les tons roses et transparents d’une peau satinée. Dans cette créature idéalement belle, on ne savait qu’admirer le plus : sa taille souple, sa démarche harmonieuse, la remarquable petitesse de ses mains, l’éclat de son sourire, la forme pure de son nez ou l’éblouissante nuance de ses yeux : deux saphirs d’un bleu très sombre, presque noir, largement ouverts entre les paupières aux cils déliés et recourbés. En outre de ce don précieux, qui est la beauté, la Nature avait accordé à cette perle de grâce deux inestimables trésors : le charme et l’intelligence, dont le rayonnement intérieur contribuait à la rendre plus séduisante encore.
C’est ce chef-d’œuvre que nous trouvons roulant vers Paris, assis sur les genoux de Mlle Corbier et s’efforçant, afin d’apaiser le turbulent désespoir de sa Moune, à la badinerie des enfantillages.
Quoi de plus follement imprévu que ce voyage, ayant pour but une visite à M. Jacques Olivier de Targes, dit « Provence » ! Il avait fallu qu’une catastrophe vînt à fondre sur les deux femmes pour décider l’une à une telle démarche et l’autre à l’accompagner. Me Hubert-Lebert, notaire à Falède, chez qui Mlle Corbier avait placé ses capitaux et… sa confiance, avait subitement disparu depuis l’avant-veille, emportant pour tout bagage huit ou dix millions à une clientèle consternée. Les journaux ne parlaient que de cette escroquerie qui laissait Mlle Corbier à peu près ruinée. Il lui restait bien le château de Maine-et-Loire qui, loué trois mille francs par an, ne constituait qu’un revenu dérisoire pour deux insouciantes habituées au bien-être, à la vie facile, au luxe.
Sur-le-champ, Françoise décidait de partir. Pendant que Marie-Antoinette procéderait aux démarches exigées par les poursuites qu’il allait falloir intenter, elle, irait hardiment trouver l’oncle Provence.
Des rugissements accueillirent cette proposition, puis la tante avait cédé, comme toujours, jurant ses grands dieux que ce « scandaleux individu » n’aurait pas la satisfaction de la voir, elle, sa sœur, — une honnête fille ! — s’abaisser devant un tel débauché.
— Après tout, qui sait ? peut-être est-il très « bon type » ? avait insinué Françoise.
Marie-Antoinette Cordier avait sursauté :
— Un bon type, ce dépravé ! ce bohême gavé d’orgies ! ce fouineur de coulisses ! ce rinceur de cuvettes ! Ah ! la la ! il essaiera de te violer, oui !…
Françoise avait pouffé.
A cette heure, toutes deux étaient en route pour Paris, pendant que Mlle Corbier se remémorait, l’une après l’autre, les courses qu’elle aurait à faire :
— Primo, à la « Société Générale ». Et puis chez l’ondulateur. Ah ! il faudra déjeuner chez les Giraud… ça va être une surprise ! Ce qu’Amédée sera heureux ! on téléphonera chez eux dès notre arrivée.
Pas de réponse. Moune insistait :
— Ah ! tiens, si seulement, l’an dernier, tu avais voulu épouser ce garçon-là !… J’aurais constitué ta dot. C’eût été toujours cela de sauvé ! J’ai été imprévoyante. J’ai manqué de fermeté. C’est de ma faute. Tu me mènes par le bout du nez comme une vieille gâteuse. J’aurais dû t’imposer ma volonté. Si seulement on pouvait « rabibocher » les choses…
— Quelles choses, Mounette ?
Françoise avait levé sur sa tante des yeux volontairement surpris où passait, rapide, un éclair de mécontentement.
— Avec Amédée ! Avec qui veux-tu que ce soit ? Avec le Pape ?… Il est froissé… Tu l’as si bien accueilli !
— ………
— Oui, oui… Fais la sourde oreille, petite masque ! Ah ! si tu voulais, peut-être qu’en s’y prenant adroitement…
— Jamais ! déclara Françoise d’une voix coupante. Jamais, ma tante, je n’épouserai un monsieur que j’ai refusé quand nous étions riches et que je prendrais parce que nous sommes pauvres. J’aurais l’air de me vendre, moi, une de Targes ! Sérieusement, tu n’y penses pas, Moune ? Je travaillerai, voilà tout !…
Travailler !…
Dans sa jolie bouche, ce mot avait sonné fièrement. Une expression d’énergie se reflétait sur cette belle figure et le regard des yeux sombres, de ces yeux qui vivaient, qui pensaient, qui voulaient, étincelait soudain…
Travailler !…
Moune semblait plongée dans un abîme d’indicible stupeur. Ses bons yeux myopes papillotaient éperdûment… Plantant sur l’un d’eux le petit monocle d’écaille dont elle ne se séparait jamais, elle contempla sa nièce avec ahurissement.
— Travailler… à quoi, ma petite fille ?
Françoise claquait des doigts.
— Rien de précis… A tout ! Je sais peindre, broder. Je suis bonne musicienne. Je parle couramment l’anglais, l’allemand. Je suis poète, à mes heures, comme le fut mon bel oncle ! Je puis écrire un livre, moi aussi ! Je ne crois pas être hideuse à voir… Toutes conditions favorables. Et voilà pourquoi votre fille n’est pas muette et s’en ira demain faire sa plus belle révérence à Môssieu l’homme célèbre.
— Bon courage ! Je te répète une dernière fois que je ne t’accompagnerai pas.
— J’irai tout de même. Suis-je, oui ou non, sa nièce ?
— Tu l’es. Tu es même encore plus sa nièce à lui que la mienne. C’est bien ce dont j’enrage : Je ne suis que ta demi-tante, moi ! Lui, est ton oncle, ton vrai oncle ! Saligaud !…
— Je lui tiendrai donc le discours suivant : « Vrai oncle ! fouillez vos relations, et posez, s’il y a lieu, ma candidature soit comme institutrice, soit comme secrétaire, soit comme artiste peintre, soit enfin comme auteur si vous ne craignez pas la concurrence. »
— Femme de lettres, toi ! Si ton pauvre père t’entendait !…
— Moune, femme sérieuse, préféreriez-vous, par hasard, le réchaud des grisettes ?…
— Solliciter une place !… Le dénommé Provence va se ficher de toi.
— Erreur, Mounette ! Et puis… quelque chose me dit d’aller le voir, cet oncle si décrié, de mettre une robe un peu chic, la dernière que tu m’auras payée chez le bon faiseur, et si nous ne décrochons pas la timbale cette fois-ci, ce sera pour la prochaine. Gardez les mêmes et on recommence ! La vie, vois-tu, ma grande, c’est une perpétuelle loterie. Nous avons perdu hier. Demain nous doit une revanche.
— Tu ne sais seulement pas s’il est à Paris, ton Nabuchodonosor !
— Pardon ! Le Figaro m’a renseignée. Il va donner des réceptions artistiques. Je veux m’y faire inviter. Je dirai des vers.
— Des vers !… Je te défends bien !… Mais tu passeras pour une cabotine !…
— Mais non, Mounette, des vers de moi. Je ferai ma petite Delarue-Mardrus. Je réciterai deux poèmes. Je les ai déjà choisis, tiens : Les Roses du Parterre et La Danse de Salomé. Sèche tes yeux, Ronchon, et fais-moi une belle caresse avec une risette par-dessus le marché !
Un éclat de rire, où chantait l’allégresse des beaux printemps, s’élevait, sonore, dans le fracas des roues trépidantes.
Alors, la vieille demoiselle, avec un grand soupir :
— Ah ! Que tu es donc peu sérieuse !… Rire en un pareil moment !
A quoi la nièce, un doigt levé vers le front, de répondre d’un ton doctoral :
— Damoizelle Moune, souvenez-vous que Sainte Thérèse, qui n’était point sotte, a écrit quelque part, dans un très vieux bouquin, cette phrase que je cite afin de la livrer à vos méditations : « La meilleure religieuse, c’est la plus gaie ! »
— Te voilà bien savante, ma France !
— Voui. Le plus curieux, c’est que l’opinion de cette noble fille est partagée par un Juif, car Spinoza a dit aussi :
« Il n’y a qu’une vertu : la Joie ! »
II
« Mon frère Jacques. »
C’était rue Desbordes-Valmore, chez Jacques Provence, la fin du déjeuner. On venait de quitter la vaste salle à manger moyen-âgeuse du romancier, pour passer au fumoir où la divette Ady Marfeuil, promue, pour quelques instants, à la dignité de maîtresse de maison, servait le café aux invités, avec sa grâce un peu inquiétante d’androgyne montmartoise : cheveux courts, « chemisier » orné de perles et jupe-culotte révélant d’impeccables jambes gaînées de soie.
— « Les plus jolies pincettes de Paris ! » avait déclaré Jacques Provence.
L’hôte de céans, affalé sur un divan bas, lançait indolemment au plafond les nuages parfumés d’une cigarette égyptienne. Les cheveux, d’un roux ostensiblement factice, ramenés « à l’enfant » sur un front bas ; d’anciens beaux yeux, glauques, soulignés de crayon, capotés de poches avivées de fard se perdant dans les bajoues d’une courte barbe, de teinte aussi violente que la coiffure, prêtaient au dernier descendant des Targes et Falède une physionomie barbare, un peu byzantine, où, seuls, étaient demeurés intacts le nez fin et la bouche fièrement arquée.
Nul ne semblait se souvenir d’un titre dont il ne tirait aucune vanité. On ne sait d’ailleurs pourquoi il avait renoncé à le porter. Un jour, par fantaisie, et aussi par amour du pays où son adolescence s’était épanouie, où la fortune lui avait souri, il avait signé l’un de ses tout premiers articles du pseudonyme de Provence. Avec le succès, le nom lui était resté. Il y tenait, comme à une sorte de fétiche.
A vingt-cinq ans, lorsque son frère Lucien épousait Mlle de Mertilles, il était déjà lancé et bien lancé.
Pas plus que Marie-Antoinette Corbier, mais pour des raisons toutes différentes, il n’assista au mariage du cadet. Le nom qu’il avait adopté, semblant renoncer à celui des Targes-Falède, et le genre d’existence qu’il menait, avaient creusé un abîme entre les jeunes gens. Plus tard, en termes secs, l’aînée l’avertissait de la mort d’un frère, à demi-oublié déjà, en même temps que de la naissance, pour lui indifférente, d’une nièce s’appelant Françoise.
Sans que Jacques se préoccupât autrement de la famille qui lui restait, dix années glissèrent. Lors de sa première communion, Françoise, exprimant un désir d’enfant gâtée, voulut informer elle-même l’oncle qu’elle avait à Paris d’un événement qu’elle jugeait considérable. « L’homme célèbre » crut devoir répondre par un cadeau. Depuis, avec ponctualité, en dépit de l’irritation un peu jalouse de Moune, Françoise faisait avec le romancier l’échange de courtoises banalités.
Pour Provence, insouciant égoïste, mieux encore que pour tout autre, la vie, cette terrible vie, avait rentré ses griffes, se montrant immuablement bonne fille. Jamais, dans un inutile effort, la main de Jacques ne s’était tendue vers tous les fruits, même défendus, que son capricieux désir avait caressés. Riche, notoire, un peu las, sans avoir été la proie d’un véritable chagrin, un seul désespoir le tenaillait maintenant : Vieillir !…
Le lent supplice des teintures, l’énervement des massages électriques, la souffrance aiguë de l’épilation, le vol organisé autour de lui par une poignée de charlatans, abusant de sa puérile crédulité, les chantages louches dont il était le complaisant objet, tout cela, il le subissait docilement afin de conserver l’illusion d’une beauté, à tout jamais disparue, sombrée plutôt dans les pires débauches. En dépit de son masque flétri, strié de couperoses, de ses chairs molles, il voulait, comme le chante Thaïs, être encore et toujours « éternellement » le beau Provence, celui qui, peu après la parution du livre de Loti, Mon frère Yves, avait mérité le surnom nettement équivoque, pour les gens trop bien renseignés, de Mon frère Jacques…
Il lui avait alors été donné de passer, à Marseille, pour le héros assez singulier d’un scandale ayant pris fin par des coups de revolver échangés entre nervis et marins en bordée… Des arrestations avaient eu lieu. La presse s’était emparée de l’affaire. Sa réputation fâcheuse partait de là.
Loin de lui nuire dans l’esprit du public, ses livres bénéficièrent de l’indulgence extrême qu’on témoignait à leur auteur. Les ans n’avaient point atténué le privilège d’un tel engouement. De temps à autre, la chronique, avec une curiosité toujours aussi vive, s’emparait des moindres événements de sa vie privée.
Récemment, encore, n’avait-on pas annoncé qu’il devait épouser Liane de Parme, courtisane fameuse ? A vrai dire, il ne vivait avec celle-ci que sur un pied de camaraderie libertine. Cette union singulière avait, tout de suite, déchaîné les rosseries. Aurélien Branteyl, peintre de l’une et ami de l’autre, déclara que c’était là le mariage « de la Carne et du Lapin »… Liane, enivrée de réclame, se montrait ravie de cette publicité nouvelle obtenue sans qu’elle eût eu, pour cette fois, recours à des moyens éventés : empoisonnement au laudanum ou disparition d’un rang de perles. Elle avait usé, sans discrétion, de tels procédés. Les journaux ne parlaient plus que de cette union ultra-parisienne. Oh ! combien !…
Soudain, tout craqua. Les fiançailles rompues, — pour quel motif ?… — Liane s’enfuyait en Écosse, et Provence en Italie. Ils étaient devenus, sans qu’on en ait jamais su exactement la cause, deux ennemis acharnés. Revenue en France, une année plus tard, la Belle des Belles eut, pour juger son ex-favori, un mot cruel.
A quelqu’un, lui parlant d’une pièce en vers que Provence avait récemment fait jouer à l’« Odéon » et qui, malgré ses incontestables qualités et une interprétation de premier ordre, n’avait été qu’un four noir, elle déclara :
— Il est fini. Ce n’est plus un poète, ce n’est même plus un homme !…
Et, décochant la flèche du Parthe, elle ajoutait :
— Il n’écrira plus désormais que des cochonneries. Vraiment, il peut se vanter d’être le nouvel… Art éteint !…
La méchanceté du propos était revenue à Provence qui, pour s’en venger, écrivit L’École des Grues, où il traitait Liane de la pire façon. Ses tares physiques et ses petites faiblesses ne s’y trouvaient pas ménagées. Il avait, à son tour, mis les rieurs de son côté, car le livre obtenait un succès considérable.
Se jugeant offensée, elle lui déléguait son cavalier servant, lord Eddy Talmour, pilier réputé des salles d’armes, et l’affaire se terminait sur le terrain. Talmour n’y gagnait qu’un bon coup d’épée et Provence une réputation de bravoure insoupçonnée jusque-là.
Comme le peintre Aurélien Branteyl, qui avait servi de témoin à Provence, narrait les péripéties du duel devant Charcenol[1], qui ne manquait pas d’esprit et dont les mots faisaient parfois fortune au boulevard, l’artiste croyait devoir terminer l’éloge de son client par un :
[1] Voir Notre-Dame de Lesbos.
— Hein ? Croyez-vous ? Ce Provence !… Qui eût dit cela de lui ?… Il a tout de même des …….. au …!
L’impassible Charcenol, vissant son monocle et hochant la tête, avait répondu, mi-figue, mi-raisin :
— Sans doute, mais… ce ne sont pas toujours les mêmes…
Décrié, détesté, craint et, conséquemment admis partout, idole incontestée de la vie parisienne, tel était, malgré ses tares, ou à cause d’elles, Jacques-Olivier de Targes.
Cet après-midi-là, alourdi par la cinquantaine menaçante, ce gros homme, qui avait connu jadis le triomphant orgueil d’être aimé pour sa seule beauté, se souciait fort peu, noyé de béatitude et dégustant son verre de fine dans le brouhaha des conversations, de posséder encore, sur quelque point du globe, une Françoise qui fût sa nièce.
Il avait là, autour de lui, outre Ady Marfeuil, qui se targuait d’avoir été — une fois n’est pas coutume — sa maîtresse délirante… pendant cinq minutes ! la danseuse Tjouharine, aux longs yeux asiatiques, étoile des ballets russes ; la marquise d’Autreman qui, — par hasard, — se trouvait toujours dans le sillage d’Ady Marfeuil, et l’éclectique baronne Fossier d’Ambleuze, vieux squelette paré comme une fée et peint à ravir un impressionniste. La baronne était dame patronnesse de diverses œuvres importantes et femme de lettres, par surcroît, lorsque ses essayages et ses rendez-vous, où la diplomatie tenait une aussi grande place que la galanterie, lui en laissaient le loisir.
Du côté mâle : Aurélien Branteyl, le comédien Lucien Grégeois, que Don Juan venait de mettre en lumière pour ses débuts à la « Comédie-Française », et M. Hermann Wogenhardt, dont la rogue attitude, le torse cambré, l’accent tudesque et le rire épais trahissaient la détestable origine.
Aussi l’ahurissement de « Frère Jacques » fut-il indicible lorsqu’Alexis, son vieux valet de chambre, vint, au milieu des éclats de rire qui venaient de saluer le récit faisandé du plus récent potin narré par Branteyl, lui présenter un bristol où figurait un nom auquel il s’attendait peu.
— Françoise de Targes !… murmura-t-il, abasourdi.
— T’as l’air épaté, Frère Jacques ! constatait Marfeuil. Qu’est-ce qui t’arrive ?…
— La police des mœurs vient te coffrer ? s’informait suavement Branteyl.
Jacques Provence, soulevé parmi ses coussins, demandait au domestique :
— Où avez-vous fait entrer cette personne ?
— Dans le petit salon chinois.
— Bien. Et… dites-moi, Alexis ? Comment… Hum !… Comment est-elle ?…
— Oh ! Monsieur !… Très bien !
Et le valet avait une mimique enthousiaste terminée par un baiser sur le bout des doigts :
— Et des yeux, Monsieur !… Un sourire !…
Il y eut une rumeur :
— Voyez-vous ça !…
— Ah ! le gros vicieux !…
— M’as-tu vu dans Sardanapale ?…
Le chœur féminin s’en donnait à cœur-joie. Branteyl clama :
— Depuis quand Monsieur se fait-il livrer à domicile ?…
Alors, Provence, avec un grand sérieux :
— Ne blaguez pas ! Je suis assez embêté… C’est ma nièce !
Des rires fusèrent. Mme d’Ambleuze gloussa :
— Mais vous êtes un petit cachottier, Maître !… Jamais vous ne nous aviez parlé d’elle !
— C’est par coquetterie, assurait Mme d’Autreman qui, profitant du tumulte, s’était glissée tout contre sa chère Ady, son bras vigoureux emprisonnant la taille de l’androgyne.
— Oncle Jacques ! s’étouffait celle-ci, riant aux larmes, tu vas pouvoir donner un bal blanc !
Grégeois, qui avait des lettres ou, tout au moins de la mémoire, déclama :
Les robes courtes des nièces font les jeunesses longues…
— … des tantes !…
L’incorrigible Branteyl avait coupé la citation.
Assise sur le tapis, Tjouharine, battait des mains à la manière orientale, tandis que Grégeois, afin de mieux montrer ses dents, se pâmait d’aise.
Plus posée, et fignolant, par habitude, la distinction de ses manières, même dans les milieux les plus désordonnés où elle avait accoutumé de fréquenter, Mme Fossier d’Ambleuze, irrespectueusement surnommée par ses intimes : « La mère Fessier » et à qui Provence, en raison de sa jeunesse plus que persistante avait décoché le doux sobriquet de Momie-Pinson, tint à donner une preuve de tact :
— Nous allons vous laisser en famille.
Froid et correct, comme étonné du charivari créé autour d’une simple carte de visite, Hermann Wogenhardt imita le mouvement de départ esquissé par la Baronne.
— Restez ! insistait Provence, contrarié. Je vais recevoir cette petite fille. Je ne vous demande que quelques minutes.
Et il gagnait rapidement l’entresol où Félix avait fait pénétrer Françoise.
— Filons ! conseillait la marquise, talonnée par l’espoir de se retrouver le plus tôt possible seule avec Ady Marfeuil.
— Laissons-le à ses épanchements… nobiliaires, opinait Grégeois.
Ce fut la retraite. Tous s’envolèrent et il ne resta bientôt plus, au fumoir, figés dans la correction de leur attitude, que Mme d’Ambleuze et son sigisbée allemand.
Par habitude, elle minauda :
— Nous voulions partir les premiers et c’est nous qui restons ! C’est très parisien ! Ne croyez-vous pas aussi, cher ami, que le maître eût pu se froisser d’une si totale désertion ? Je ne suis pas fâchée, d’ailleurs, de bavarder librement avec vous sans témoins.
Et, changeant de ton :
— Quand son Altesse arrive-t-elle ? Il faudrait que je fusse très exactement informée afin d’adresser une note aux journaux !…
Dans l’idiome de Gœthe, ils continuèrent de chuchoter.
Pendant ce temps, Françoise, très à l’aise, bavardait avec son oncle, comme si elle l’avait toujours connu. Librement, elle lui narrait la mésaventure financière de Marie-Antoinette et les démarches que cette dernière tentait, probablement en pure perte. Plus positive, elle était venue demander aide, conseil et protection à son tuteur naturel qu’elle dévisageait avec autant de sympathie amusée que de curiosité. Il lui produisait l’effet d’un comédien grimé, vu en plein jour… Lui, déjà remis de sa surprise, la regardait avec attention.
— Sais-tu… permets-moi de te tutoyer, petite… que tu es tout à fait jolie ? Que je te regarde encore !… Oui, oui, le vivant portrait de ton père.
— Moune me l’a dit aussi bien souvent.
— Moune ?…
— Mais oui, Moune, Mounette, Moumounette et Moumoune, c’est ma tante. Auriez-vous, par hasard, oublié que votre frère était aussi le sien ?
— Et comment se porte mon auguste sœur ?
— Si vous lui posiez vous-même la question, elle vous répondrait, mon oncle, comme Mme Jourdain : « Sur mes deux jambes. »
— Ce qui équivaut à me prévenir que la Révérende Cordier ne m’a toujours point en odeur de sainteté.
— Oui et non.
Et, avec un visible souci de détourner la conversation d’un aussi périlleux sujet, Françoise, d’un ton câlin, insinuait :
— Alors, mon oncle, vous allez me caser ?
— On verra. Je vais parler de toi dans mon entourage. C’est très délicat…
— Je puis être une excellente secrétaire.
— Hum ! Tu es trop jolie, tu subirais des… effractions.
— Oh ! mon oncle !…
Elle avait rougi. Lui s’amusait décidément beaucoup. Cette gamine lui plaisait. Ils bavardaient depuis plus d’une demi-heure lorsque, soudain, il eut un cri :
— Et mes invités !…
Elle se levait :
— Vous aviez du monde ? Je me sauve.
— Attends.
Il sonnait. L’œil émerillonné, Félix parut.
— Ces dames sont-elles encore là ?
— Oh ! non, Monsieur. Tout le monde est parti à l’exception de Mme d’Ambleuze et du monsieur qui l’accompagne.
Provence réfléchissait. Malgré le relâchement de ses mœurs, il eût été choqué, tout de même, de mettre cette grande jeune fille, éclatante et pure, en contact avec le couple Marfeuil-d’Autreman, avec la bestiale Tjouharine, l’équivoque Grégeois et le dangereux Branteyl. Décidément, ceux-là avaient bien fait de partir ! Avec Mme d’Ambleuze, reçue partout, la chose lui paraissait beaucoup plus aisée.
— Au fait, murmura-t-il, c’est peut-être elle qui trouvera ce qu’il te faut. Elle est si répandue !…
La baronne Fossier parut s’évanouir d’extase, lorsque Provence lui présenta Françoise. Tout de suite, elle s’improvisait chaperon.
— Souffrez, mignonne, gazouilla-t-elle, que je vous présente un admirateur passionné de la France, sinon un ami : M. Hermann Wogenhardt, secrétaire particulier de son Altesse Royale l’Archiduchesse Frida de Marxenstein-Felsburg.
L’homme s’inclinait très bas devant la nièce du « Grand Maître ». Quand il releva la tête, la jeune fille aperçut, dans une large face jambonnée, deux yeux faux qui clignotaient, encadrés de courts favoris roussâtres. La bouche épaisse, où les mots français trouvaient un passage difficile, articula lourdement quelques phrases complimenteuses.
La baronne s’agitait, arrachant à Françoise la promesse de venir prendre le thé chez elle, dès le lendemain. Mais quand elle apprit l’existence de Mlle Corbier, comme elle se montrait, en toute occasion, respectueuse du protocole, elle proposa d’aller la saluer au « Continental ».
— Vous serez là, sans doute, cher Maître ?…
Et le cher Maître n’osa pas dire non.
III
L’Archiduchesse.
L’entrevue entre Marie-Antoinette Corbier et son frère avait été, relativement, cordiale. L’excellente Mme Giraud et son fils Amédée, un grand gaillard dégingandé, à l’œil timide et aux longues moustaches blondes, en visite chez Moune, avaient, par leur présence, amorti le choc de la rencontre.
Lorsque la Baronne arriva, poupée scintillante et macabre, Mlle Corbier multipliait une fois de plus les détails sur la fuite de Me Hubert-Lebert. Après les présentations, Mme d’Ambleuze tint absolument à ce que l’on n’interrompît point, pour elle, la conversation, si, toutefois, elle n’était pas indiscrète.
— Je disais, Madame, que notre notaire nous avait affreusement volées ! Et figurez-vous que ma nièce veut absolument travailler !… Une vraie lubie !…
— Travailler !…
Pendant que la baronne poussait des petits cris apitoyés, l’honnête et loyale figure d’Amédée Giraud prenait une expression désolée. Il était sincèrement navré du malheur qui venait de s’abattre sur des amies qui, toutes deux, lui étaient chères.
Le père d’Amédée avait réalisé une très grosse fortune dans l’industrie, comme jadis le père Corbier avait établi la sienne dans les pâtes de fruits. Modeste pharmacien, il eut l’idée de lancer un produit de sa fabrication destiné à calmer les rages de dents. « La Giraudine », vendue partout 0 fr. 95 le flacon, soutenue par d’habiles annonces, acquérait rapidement la célébrité. En quelques années, ce calmant avait rapporté à son inventeur de quoi se retirer des affaires s’il l’eût voulu. Il n’y consentit pas et prit, dès qu’Amédée eut terminé son service militaire, son fils comme associé et directeur de ses usines de Saint-Denis.
Amédée était un gros travailleur, n’ayant au cœur que deux ambitions : épouser Mlle de Targes et devenir docteur en médecine.
— Cette vocation de médicastre est de la folie, déclarait Giraud. Tu es fils unique. Nous sommes millionnaires. Que peux-tu désirer de plus ? Nous possédons une affaire exceptionnelle. Reste usinier, épouse ta fille du monde qui pond des vers, ce qui ne fait de mal à personne, et donne-moi une série de petits Giraud qui seront usiniers à leur tour. Ça vaudra mieux que d’aller soigner un tas de sales maladies qu’on est susceptible de contracter.
Ainsi encouragé, Amédée Giraud avait sollicité, un été à Genève, la main de la radieuse Françoise de Targes.
La jeune poétesse lui avait ri au nez. Elle se souvenait que, pour faire un bon mot, lors d’un bal donné à Paris l’hiver précédent par Mme Champel-Tercier, elle avait railleusement, devant d’autres jeunes filles, surnommé Amédée Giraud, en raison de son extrême gaucherie, « le Giraud-daim » et que ce sobriquet lui était resté. Elle en avait, aussitôt, éprouvé comme un secret remords.
Belle comme elle savait l’être, dotée par Moune comme elle était en droit de le supposer, elle croyait pouvoir prétendre à mieux qu’à ce fils de pharmacien, enrichi et pataud, qui bafouillait, lamentable, dès qu’il se trouvait en sa présence.
Mlle Corbier, qui connaissait depuis fort longtemps la famille Giraud et en appréciait tous les mérites, avait déclaré qu’Amédée était son « candidat ». Elle avait même ajouté avec mauvaise humeur, se souvenant de la scène qu’elle avait eue, jadis, avec son cher cadet :
— S’il s’appelait de Giraud, ma chère, tu l’épouserais ! Ah ! ces aristocrates !…
Maintenant qu’elles étaient pauvres, les obstacles étaient fort simplifiés. La tante conservait son idée de derrière la tête, celle de « rabibocher » le mariage manqué. Certes, il y avait bien l’orgueil de Françoise, mais, avec le temps et les difficultés qui allaient inévitablement surgir, il faudrait bien que l’opiniâtreté de la jeune fille s’atténuât. Il convenait donc de ne pas effaroucher le soupirant éconduit qui, s’il aimait vraiment sa nièce, — et la vieille fille en gardait l’intime conviction, — ne verrait aucun inconvénient à l’épouser pour sa seule beauté.
Et la persévérante Mlle Corbier, en narrant à son frère et aux Giraud, devant la Baronne faussement empressée, l’escroquerie où venait de sombrer son budget, était loin de se douter qu’elle allait, par son bavardage, contribuer à la séparation presque définitive de ceux qu’elle voulait si étroitement unir…
Mme d’Ambleuze qui, lorsque les gens lui plaisaient, n’était pas chiche d’invitations, annonça qu’elle allait enfin donner une grande soirée en l’honneur de l’Archiduchesse de Marxenstein-Felsburg. Elle insistait auprès de Mme Giraud et de Moune pour qu’elles vinssent : ce serait si curieux ! L’Altesse était, pour l’Allemagne, la présidente d’une œuvre de propagande féministe que la Baronne avait créée : « Les Amitiés internationales », comme la Duchesse de Landshire l’était pour l’Angleterre, la Princesse Moratieff pour la Russie et la Baronne Fossier pour la France. Et, engageante, elle concluait :
— La Tjouharine nous donnera des danses de caractère avec quelques coryphées des Ballets Russes. On fera de la musique. Il y aura aussi du chant.
Blagueur, Provence, pour faire enrager sa sœur, hasarda :
— Bon chien chasse de race. Ma nièce est poète. Voulez-vous qu’elle vous dise des vers ?
Et, pendant que Moune roulait vers le mauvais plaisant, derrière son monocle, un œil furibond, la baronne prenait au mot le romancier.
— La nièce du grand homme dirait des vers, mais ce serait exquis ! Exquis !…
La destinée de Françoise allait s’accomplir…
*
* *
. . . . . . . . Et la danse s’achève
Pendant que, sous la lune odieuse et blafarde,
S’éteint le chant qui pleure et meurt la voix du rêve…
Mains jointes, Salomé s’est arrêtée, hagarde !…
— Bravo ! Bravo !… Encore bravo !
On s’extasiait dans un tumulte de voix papoteuses, parmi le bruissement des robes froufroutantes.
Mlle de Targes avait déchaîné l’enthousiasme.
Les femmes, curieusement attentives aux plaintes de Salomé, ne se lassaient pas d’applaudir l’Authoress. On voulait la voir encore. Et c’étaient, dans le grand salon de Mme d’Ambleuze, des approbations flatteuses ponctuées d’applaudissements de mains gantées, des rumeurs discrètes, mais prolongées…
« La mère Fessier », à la voix zozotante, aux frisons roses et aux gestes précieux, constellée de bijoux et décolletée de la façon la plus invraisemblable, dans une robe bleu-paon, à queue ocellée, se précipitait vers Françoise.
— Divine, ma chère enfant, vous avez été di-vi-ne ! Bartet, notre grande Bartet, ne dit pas mieux que vous ! Avec qui donc avez-vous travaillé la déclamation ?
— Mais avec personne ! Je dis comme je sens, Madame. C’est un don.
— C’est adorable ! Quel dommage que le Maître ne soit pas là pour vous entendre !
Afin de couper à la corvée, Provence, au dernier moment, s’était fait excuser. Très souffrant, paraît-il, il gardait la chambre.
Mme d’Ambleuze, avec des mines de bébé qu’on purge, le plaignait, tout attendrie :
— Pauvre grand cher Maître ! Il se surmène aussi !… Vous le gronderez !…
Françoise, soupçonnant la vérité, dissimulait l’ironie d’un sourire derrière les battements rythmiques de son grand éventail.
Une voix sourde s’élevait près d’elle :
— Je déblore l’apsence du Maître, matemoiselle, mais aussi je la pénis. Elle me fautra l’honneur de fous offrir mon bras. Son Altesse Imbériale et Royale sera heureuse de féliciter bersonnellement un boète remarquable.
C’était Wogenhardt.
Françoise s’appuyait, légère, sur le bras tendu.
Dans la serre où elle était restée, assise sous un dais de palmiers, l’Archiduchesse de Marxenstein-Felsburg recevait, avec un visible dédain, les adulations, les bassesses et les flatteries à elle prodiguées. La lassitude de cette fête peignait l’ennui sur son visage. La seule diplomatie l’avait entraînée là où elle n’avait pu éviter de se rendre, puisque, pour certaines raisons politiques, elle était présidente d’honneur de l’œuvre. Elle dissimulait mal un bâillement…
Cette soirée cosmopolite où l’on avait fait de la musique allemande, chanté en russe et déclamé en français, lui semblait interminable. Seule, l’apparition de Françoise de Targes, délicieusement vêtue d’une robe ciel, avait secoué la noble torpeur qui l’envahissait.
La voix de la jeune fille, caressante et chaude, harmonieuse et vibrante comme un sanglot de harpe ou de violoncelle, avait agi sur elle, fouettant ses nerfs et l’animant comme d’une sympathie soudaine à l’égard de cette inconnue. Elle s’était penchée à l’oreille de Wogenhardt :
— Ces femmes de Paris sont si habiles avec leurs fards, qu’elles semblent toutes séduisantes, bien que vieilles. Celle-là, qui est belle, paraît réellement jeune. C’est incroyable ! Arrangez-vous, Hermann, pour qu’elle me soit présentée. Je veux la voir de près. Allez !
Wogenhardt, n’ayant pas pour habitude de discuter les ordres de sa souveraine, avait obéi.
Maintenant, Françoise se trouvait devant l’Altesse. Frétillante, Mme Fossier d’Ambleuze procédait aux présentations.
— Mlle Françoise de Targes, de Mertilles et Falède, la nièce du grand romancier Jacques Provence.
Elle n’oubliait pas les particules, cette chère baronne !
L’Altesse se levait, affable.
Trente-cinq ans, très maigre, grande, vêtue de velours noir, avec, au cou, un long cou presque décharné, la splendeur d’un merveilleux collier de perles et, en sautoir, l’ordre de Moldavie, le grand cordon de Felsburg et la croix de Saint-Pierre d’Alfanie. Un front bombé sous le diadème archiducal : rubis et diamants. Des yeux d’oiseau de proie, durs et extrêmement perçants, d’un gris vert où dansaient, luisants, des petits points jaunes. Un nez chevalin. Des mâchoires proéminentes. Des lèvres minces. Des dents puissantes…
Françoise l’avait, en un clin d’œil, détaillée.
Avec maintes démonstrations de courtoisie, l’Altesse l’accueillait, la félicitant de son talent et parlant musique dans un jargon français incorrect et rocailleux.
Délibérément, d’un geste autoritaire, elle avait saisi la petite main de la jeune fille.
— Haim’z-fous Wagner, Matimôselle ? C’est h’oune Dieu pour moi !
— Non, je préfère la musique moderne, répondait, avec une nuance d’agacement la nièce de « Frère Jacques ».
— Ah ! ia… ia…, fit l’Altesse un peu déconcertée de rencontrer, pour la première fois peut-être, quelqu’un qui ne fût pas complètement de son avis. Moi aussi. Je h’aime… Mât’me dé Fouzier d’Ambleuze a dit votré nom, je souviens plus… Vous êtes racée noble ?
Françoise avait un léger haut-le-corps. Un peu railleuse, elle répliqua :
— Votre Altesse veut dire, sans doute, que je suis de sang noble ?
— Ia… Je parlais très mal cet’français qué jé h’aime tant. Tout à l’heure votré voix était pour ma oreille un vrai musique. Je voudrais savoir ce langue si… si… harmoniatrice, si enchanteuse… Vous disez les vers avec h’oun talent si grande… si colossale…
— Que votre Altesse ne prenne pas la peine de s’exprimer en français, coupa Françoise, j’entends assez bien l’allemand.
— Wirklich ?… dit l’étrangère d’un ton charmé.
Et alors, très animée, Frida s’exprima avec volubilité.
Respectueusement, on s’était éloigné des deux interlocutrices…
A l’autre bout du grand salon, Amédée Giraud, délégué par sa mère qui, très effacée, avait horreur de toutes manifestations mondaines, baisait la main de Moune, une Moune cuirassée de jais, monocle à l’œil, lorgnant sa nièce en grand patati-patata avec la tête couronnée.
— Tiens, mon bon Amédée, c’est vous ? Je désespérais de vous voir… Mon cher frère, lui, ne s’est rien cassé pour venir… Le fait est, entre nous, que je préfère une bonne partie de dominos, avec vos parents, à la séance que nous venons de subir. Une vraie musique de sauvages !… Et cette danseuse, la Tjouharine !… Avez-vous vu ce qui lui sert de costume ?… Une feuille de salade sur le nombril et un poil d’éléphant dans les cheveux ! Et elle vient dans le monde comme ça ?… Qu’est-ce qu’elle met alors dans l’intimité ?…
Mais Amédée, l’esprit ailleurs, répondait :
— Oui… oui… Françoise a été très bien.
*
* *
Trois jours plus tard, l’enfantine baronne d’Ambleuze se faisait annoncer au Continental, chez Marie-Antoinette Corbier. Elle entrait en coup de vent, un coup de vent atrocement parfumé :