"La petite Bibliothèque"
CHARLES LE GOFFIC
Fêtes et Coutumes populaires
DU MÊME AUTEUR
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
| Morgane, roman. | In-18, broché | 3 fr. 50; |
| relié toile | 4 fr. 50 |
"La Petite Bibliothèque"
Série B.
Histoire anecdotique.
Fêtes et Coutumes populaires
Les Fêtes patronales—Le Réveillon—Masques et Travestis—Le joli Mois de Mai—Les Noces en Bretagne—La Fête des Morts—Les Feux de la Saint-Jean—Danses et Musiques populaires
PAR
CHARLES LE GOFFIC
25 GRAVURES
Librairie Armand Colin
Rue de Mézières, 5, PARIS
1911
À MA PETITE HERVINE
Introduction.
Les fêtes et les coutumes populaires!
L'admirable matière, mais si vaste! Une vie ne suffirait pas à la traiter. Comment donc la faire tenir en quelques pages? Mais on ne s'est proposé ici que d'effleurer le sujet et l'on a choisi, parmi les fêtes populaires, les plus connues et les plus anciennes.
Ce ne sont pas toujours les moins curieuses, ni—bien qu'elles n'aient pour la plupart rien d'officiel—celles que le peuple chôme avec le moins de plaisir. Il ne les chôme pas toujours dans un esprit très orthodoxe; il lui arrive même d'avoir complètement oublié le sens du rite héréditaire auquel il se plie et on l'étonnerait fort en lui révélant que les boudins de Noël, par exemple, sont un souvenir du sanglier que les Celtes sacrifiaient, au solstice d'hiver, en l'honneur de Bélénus, le dieu solaire. La plupart de nos coutumes populaires sont ainsi de très lointaines survivances; en nous penchant un peu, nous discernerions sous chacune d'elles toute une cosmogonie primitive; nous reconnaîtrions le travail profond des vieilles imaginations aryennes, leur essai d'une explication naturiste de l'univers.
Et peut-être que la vertu secrète de ces coutumes est là: elles sont aussi anciennes que la race; elles se sont chargées en route de sens nouveaux et parfois contradictoires; elles ont emprunté sans compter aux diverses cultures, celtique, latine, catholique, qui ont fait l'âme nationale. Mais cette plasticité même, cette souplesse à s'adapter à nos divers états de civilisation, n'est-elle pas la meilleure preuve de leur vitalité?
Avant de sourire d'elles, tâchons d'abord de les comprendre. Qui les aura comprises ne tardera pas à les aimer.
Ch. Le G.
Les Fêtes patronales.
Chaque corps de métier avait autrefois son patron spécial dont il célébrait la fête à certains jours de l'année. Le choix de ces patrons n'avait pas été laissé au hasard. S'il est vrai que quelques corps de métiers, afin de mieux honorer leur fondateur ou leur chef, se mirent sous le patronage du bienheureux dont il portait le nom, il est plus juste de dire que la vie même des bienheureux dont on avait fait choix avait servi dans la plupart des cas à les désigner aux fidèles. C'est ce qui explique que saint Hubert, lequel était un grand veneur d'Aquitaine, soit devenu le patron des chasseurs, et que saint Yves, qui fut avocat et ne vola jamais ses clients, comme l'affirme le dicton populaire:
Sanctus Yvo erat Brito,
Advocatus et non latro,
soit devenu celui des gens de justice. Sainte Cécile n'avait pas moins de titres pour devenir la patronne des musiciens. Les actes de cette bienheureuse, qui mourut vierge et martyre, nous disent qu'elle «unissait souvent le son des instruments à sa voix pour chanter les louanges de Dieu». Le ciel s'en mêlait et il arrivait que, pris d'émulation, des anges, comme dans le tableau de Gérard Seghers, l'accompagnaient sur la flûte et le psaltérion. Cette céleste musique lui fit cortège jusqu'à la mort. Dans sa prison, et, plus tard, dans l'arène où elle avait été jetée aux bêtes fauves, on prétend que ses bourreaux, émerveillés, entendaient frémir autour d'elle des lyres invisibles. Peut-on s'étonner après cela que les musiciens l'aient prise pour patronne?
Sa fête est célébrée chaque année par des cantates et des concerts orphéoniques où rivalisent les plus renommés des artistes. C'est que sainte Cécile est restée avec saint Hubert, saint Crépin, sainte Barbe, saint Éloi, saint Yves et saint Fiacre, la plus populaire des patronnes de corporations. Encore, pour saint Fiacre, est-il assez malaisé d'expliquer que les bonnetiers et les jardiniers lui aient voué un culte si fervent. On dit bien que Fiacre était fils d'un roi d'Écosse et que c'est d'Écosse que sont venus les premiers ouvrages de bonneterie faits au tricot. Il y a loin de là pourtant à conclure qu'il en fabriqua lui-même; et, s'il est vrai aussi que, venu en France vers l'an 650, il bâtit un hospice près de Meaux, dans un village qui porte encore son nom, rien ne prouve qu'il s'y soit livré au jardinage.
Sait-on, d'ailleurs, pourquoi saint Arnould est le patron des brasseurs, saint Odon le patron des fripiers, saint Roch le patron des plafonneurs, saint Maurice le patron des teinturiers, saint Paul le patron des cordiers, saint Antoine le patron des vanniers, saint Sylvestre le patron des sauniers et saint Jean le patron des compositeurs typographes? Il ne faut voir là, sans doute, qu'une marque de la dévotion particulière des premiers fondateurs de la corporation à ces bienheureux. On ne s'expliquerait pas autrement que saint Médard, par exemple, lequel fut évêque de Noyon sous Childéric et, durant les longues années de son épiscopat, posséda le don de guérir, d'un simple attouchement, ses ouailles qui souffraient de névralgies, ait été choisi comme patron par les marchands de parapluies et non par les dentistes.
On s'explique mieux en revanche pourquoi sainte Catherine est devenue la patronne des vieilles filles. Il paraît qu'autrefois, dans quelques provinces, quand une jeune fille se mariait, l'usage était de confier à une de ses amies le soin d'arranger la coiffure nuptiale. Ce service devait lui porter bonheur et elle ne pouvait manquer de se marier à son tour dans le courant de l'année. L'expression coiffer sainte Catherine serait donc une simple ironie. Cette sainte étant morte célibataire et n'ayant jamais eu besoin qu'on lui rendît pareil service, coiffer sainte Catherine équivalait, pour une fille mûre, à un brevet de célibat. Il est vrai d'ajouter qu'à côté de sainte Catherine les demoiselles désireuses de se marier trouvent dans sainte Agnès une patronne plus complaisante. La fête de cette sainte tombe le 21 janvier. Or, si la légende dit vrai, les jeunes filles qui invoquent la sainte d'un cœur fervent voient en rêve, dans la nuit du 20 au 21, l'époux que le ciel leur destine. À Rome, la Sainte-Agnès est célébrée avec un éclat extraordinaire. C'est ce jour-là que les chanoines de Saint-Jean-de-Latran se réunissent pour porter au Souverain Pontife deux agneaux blancs dont la laine doit servir à confectionner le pallium que le pape, en certaines circonstances, offre aux archevêques et aux évêques dont il veut récompenser les mérites sacerdotaux. Le pallium se compose d'une bande de laine blanche, large d'environ deux centimètres et garnie de pendants terminés par de petites croix noires qui retombent tout autour des épaules. Innocent III, dans un de ses brefs, nous apprend «que la laine dont est fait cet ornement est l'emblème de la sévérité; la couleur blanche celle de la douceur. Le pallium forme un cercle autour des épaules pour marquer la crainte de Dieu. Les deux bandes placées en avant et en arrière signifient la vie active et la vie contemplative qu'un dignitaire de l'Église doit savoir concilier».
On retrouverait difficilement ce haut symbolisme dans les fêtes populaires qui se célèbrent aujourd'hui encore, sur la terre de France, en l'honneur des patrons de corps de métiers. Les choses s'y passent plus simplement. C'est ainsi que, pour la fête de saint Joseph, qui est le patron des charpentiers, les membres de la corporation assistent, le matin, à une messe chantée et s'assemblent ensuite dans un grand banquet, que terminent des chansons et des rondes. D'autres corporations accrochent à la devanture de leurs ateliers ou de leur boutiques un rameau de sapin fleuri; quelques-unes enfin se livrent à des manifestations publiques et parcourent la ville, précédées de tambours et de fifres et conduites par quelque compagnon de haute stature qui brandit une canne enrubannée.
Il faut bien reconnaître d'ailleurs que l'intérêt et l'éclat de ces fêtes ont singulièrement décru depuis la Révolution. À l'époque où tous les corps de métiers étaient constitués en jurandes et en maîtrises, la solidarité était bien plus grande entre les maîtres, les compagnons et les apprentis. La piété était aussi plus vive. Chaque corporation formait une confrérie qui avait son autel et quelquefois son église particulière, qu'elle mettait son honneur à décorer luxueusement. Administrée par un comité de maîtres appelés syndics, prud'hommes ou garde-métiers, chacune de ces confréries était placée sous le vocable d'un saint ou d'un attribut religieux choisi par elle: ainsi les cordonniers et les savetiers formaient la Confrérie Saint-Crépin et Saint-Crépinien; les maréchaux ferrants, les taillandiers, les serruriers, les arquebusiers, les couteliers, les éperonniers, les cloutiers, les fourbisseurs, les selliers et les bourreliers, la Confrérie Saint-Éloi; les menuisiers, les tourneurs, les charrons, les charpentiers et les sculpteurs, la Confrérie Saint-Joseph ou de Sainte-Croix; les capitaines de navires, les marins, calfats, voiliers, étaminiers, cordiers, la Confrérie du Sacre.
Nous avons sur ces fêtes que célébraient les confréries en l'honneur de leurs saints patrons les détails les plus circonstanciés. Pour prendre un exemple dans l'histoire d'une petite ville qui a gardé à travers les âges sa physionomie curieuse d'autrefois, nous voyons par le cartulaire communal de Joseph Daumesnil, ancien maire et prieur-consul, ce qui se passait à Morlaix lors des fêtes de corporations. Les tailleurs faisaient chanter une grand'messe à Notre-Dame-du-Mur. Au moment de l'offertoire, le père abbé de la confrérie présentait un mouton blanc qui était ensuite conduit à l'hospice par tous les membres de la confrérie et donné en présent aux malades. Les bouchers célébraient leur fête les premiers jours de l'Avent. Après la cérémonie religieuse, on promenait dans les principales rues un bœuf qu'escortaient tous les membres de la corporation, bras nus et la hache sur l'épaule. Le cortège s'arrêtait aux carrefours et sur les places pour y faire le simulacre d'abattre l'animal; pendant ce temps deux ou trois confrères faisaient la quête dont le produit était employé dans un festin.
À Limoges, à Dieppe, à Lannion et dans quelques autres villes de France, certaines de ces fêtes se sont perpétuées jusqu'à nos jours et les corps de métiers (bouchers, ivoiriers, tailleurs de pierres, etc.) continuent à chômer l'anniversaire de leurs saints patrons. Saint Luc est celui des ivoiriers dieppois. À l'occasion de sa fête, qui échet le 18 octobre, les ivoiriers entendent une messe en musique et promènent par les rues leur bannière corporative, un beau rectangle de velours grenat frappé d'ancres aux quatre coins, avec un blason symbolique au milieu: l'éléphant d'Afrique tout d'or sur champ d'azur. Et, dans le banquet qui clôture la fête, on chante la Marseillaise des ivoiriers, paroles et musique de M. Bray, ex-ivoirier à Dieppe, présentement organiste au Tréport:
Dans l'art de buriner l'ivoire,
Dieppe a conquis le premier rang.
Nous voulons conserver sa gloire
À ce vieux rivage normand:
Parfois bien faible est le salaire.
Qu'importe au talent créateur?
De Graillon[1] la vie exemplaire
Guidera toujours le sculpteur.
Célèbre sculpteur ivoirier dieppois.
Refrain:
Et vaillamment nous bravons la misère,
Aussi fiers que des rois,
En travaillant sous la noble bannière
Des ivoiriers dieppois!
Il ne faudrait pas remonter très loin pour trouver, à Paris même, des fêtes patronales et corporatives du plus aimable coloris. Telle la Saint-Crépin, décrite en 1851 dans La Liberté de Pensée par un rédacteur qui signait Pierre Vinçart, ouvrier.
Que de changements en un demi-siècle! Il apparaît bien, à lire Vinçart, que ces ouvriers de 1848 étaient des hommes d'un autre âge dont se gaudiraient nos syndicalistes d'aujourd'hui. Leur socialisme avait je ne sais quoi de naïf et de cordial. Les «compagnons» partaient des différents quartiers de Paris le matin du 25 octobre et se dirigeaient vers Montmartre. Quoique réuni à la capitale, Montmartre, au point de vue corporatif, formait encore un district autonome, avec sa cayenne (sorte de siège social), son père et sa mère des compagnons. La mère et le père de Paris prenaient la tête du défilé; derrière eux venait la musique, puis «les autorités municipales», enfin les compagnons eux-mêmes, des fleurs à la boutonnière et des flots de rubans à leurs cannes. Le cortège ainsi formé gagnait pedetentim l'église paroissiale de Montmartre et y pénétrait en grand arroi, après avoir exécuté devant le portail toutes les cérémonies du «devoir» corporatif, telles qu'évolutions, hurlements, marches, etc., en un mot la guillebrette entière, qui était le nom générique donné aux cérémonies du compagnonnage.
«Dans l'église, dit Pierre Vinçart, le pain bénit est surmonté de l'effigie de saint Crépin; l'ancien évêque de Soissons est habillé en empereur du Bas-Empire et tient à la main une grande botte à revers. À la sortie de la messe, les compagnons réitèrent leurs cérémonies et, se remettant en ordre, ils vont à la barrière des Martyrs, chez le restaurateur ayant pour enseigne: Au rendez-vous des Princes. Ils y font un splendide repas. Deux femmes seulement sont admises à ce banquet: ce sont les mères de Paris et de Montmartre qui, pendant la durée de cette fête, se traitent mutuellement de sœurs. De nombreuses chansons, ayant le compagnonnage pour sujet, sont chantées à la fin du dîner, où personne autre que des compagnons ne peut assister.»
L'auteur en vogue dans le peuple, et particulièrement chez les cordonniers, était alors Savinien Lapointe, lui-même cordonnier et que la muse visitait à ses heures. Rendons cette justice à Lapointe que, si ses vers sont pleins d'une ardente flamme démocratique, il n'y fait jamais appel qu'aux plus nobles sentiments. Le prolétariat répétait à l'envi ses fameuses strophes sur le Travail et c'était elles qu'on chantait de préférence au banquet de la Saint-Crépin.
L'indépendance, amis, du travail est la fille;
Or, qui ne fait rien rampe ou mendie ou se vend;
À nos rameaux, ce n'est qu'une affreuse chenille
Qui roule sous les pieds au premier coup de vent.
Soyons justes, pour être en paix avec notre âme.
Soyons forts: l'homme fort est généreux toujours,
Et nos membres hâlés que le travail réclame,
Travailleurs, sèmeront pour de prochains beaux jours...
Au banquet de 1851, ce même Savinien Lapointe était assis à la droite de la mère de Montmartre. Les compagnons lui avaient décerné cet honneur, quoique Savinien, un peu grisé par le succès, n'eût pas imité la sagesse de Reboul et de Jasmin, autres poètes ouvriers. Tandis que Reboul demeurait boulanger et Jasmin perruquier, l'auteur d'Une voix d'en bas et des Échos de la rue avait déserté l'empeigne et le tranchet. C'était un «rouge», un «pur», comme on disait en ce temps-là. Candidat à l'Assemblée nationale, il n'avait échoué que de quelques voix. Sa réputation, chez les cordonniers, n'était balancée que par celle de Martin et du père André. Martin, lui aussi, était chansonnier et cordonnier tout ensemble; mais ses chansons étaient en argot; il avait un «talent d'observation» très remarquable, qu'il gâtait un peu, suivant Vinçart, par la crudité voulue de ses expressions. Quant au père André, il était simplement cordonnier, et, en cette qualité, il ne fabriquait même que des chaussures d'hommes; ce qui lui avait valu sa réputation, c'était l'extraordinaire rapidité avec laquelle il les fabriquait. Il avait fait une fois le pari d'exécuter en un jour un trajet de douze lieues, en s'arrêtant à chaque lieue pour y fabriquer une paire de chaussons. Et non seulement il gagna son pari, mais il figura le soir même dans un théâtre de société, où il jouait un rôle de vaudeville.
Il n'y avait pas de bonnes fêtes corporatives sans Martin et le père André. Respectueux de l'antique proverbe:
Aux saints Crépin et Crépinien
Un bon cordonnier ne fait rien,
ils chômaient, ce jour-là, avec toute la corporation, se rendaient avec elle à Montmartre et y banquetaient à la place d'honneur. Et c'étaient eux encore qui, le soir, à Valentino ou à la salle Montesquieu, ouvraient le bal avec les mères des compagnons.
Dès cet époque pourtant on pouvait noter la tendance fâcheuse de quelques ouvriers à s'abstenir des réjouissances compagnonniques. On appelait «neutres» ces indépendants. Ils ne paraissaient point à la fête patronale et préféraient la célébrer à trois ou quatre dans les petits cabarets des environs de Paris. La partie de piquet remplaçait pour eux les splendeurs de Valentino ou du Rendez-vous des Princes. Peu à peu le nombre des «neutres» augmenta. Au socialisme enfantin des premiers jours avait succédé chez les ouvriers une conception plus scientifique et, il faut bien le dire, moins généreuse aussi des intérêts et de l'avenir du prolétariat: le syndicalisme n'était pas né encore, mais déjà on ne se satisfaisait plus des anciennes corporations. Celles-ci, du reste, tendaient à réduire au strict minimum la partie religieuse de leurs solennités: ce qui avait été l'élément essentiel de la fête n'en était plus que l'accessoire. On finit, dans certains corps de métier, par oublier jusqu'au nom du saint qu'on chômait.
Cette sécularisation progressive d'une institution toute religieuse à l'origine ne laisse pas d'inspirer d'assez vifs regrets aux amis du pittoresque. Les fêtes patronales avaient eu leur âge d'or sous la féodalité. C'était le temps où, pour parler comme le bon Raoul Glaber, la France semblait toute fleurie d'une robe blanche de miracles. La multiplicité des saints intercesseurs qui imploraient pour elle auprès de Dieu déconcerte les efforts des plus laborieux hagiographes: ils sont trop! Mais, à ces époques de foi ardente, nul ne s'étonnait que les bienheureux du ciel condescendissent à se faire les commissionnaires des fidèles, et non seulement à soulager les maux de leurs clients, mais encore à épouser leurs intérêts domestiques et commerciaux. Chaque saint possédait sa spécialité, son arouez, comme on dit en Bretagne: saint Éloi, par exemple, était couramment invoqué pour les chevaux; à Kerfourn, à Louargat, à Guiscriff, etc., les fermiers bretons lui font encore visite chaque année, montés sur leurs bêtes auxquelles ils coupent un paquet de crins qu'ils offrent au bienheureux, le produit de la vente de ces paquets de crins servant à enrichir la mense paroissiale. Saint Cornéli exerçait et exerce toujours à Carnac le même patronage sur les animaux à cornes; saint Hervé défendait ses ouailles contre les loups; saint Didier contre les taupes; saint Tugen contre les chiens hydrophobes. En Béarn, saint Plouradou empêchait les enfants de pleurer et saint Séquaire donnait le bon vent qui fait sécher le linge. À Montmartre même, en plein Paris, les ménages mal assortis avaient recours sans scrupule à l'intervention de saint Raboni, lequel, comme son nom l'indique, rabonissait les époux acariâtres. Et, sans doute, quelques-uns de ces saints régionaux ou locaux seraient malaisés à découvrir dans la liturgie régulière. «Les noms de beaucoup d'iceux, comme dit le P. Albert le Grand, bien qu'écrits au livre de Vie, ne se trouvent dans nos martyrologes et calendriers.» Ils n'en sont pas moins l'objet de la faveur populaire. Ce furent, en leur temps, des personnages pleins d'ascétisme et de piété. À peine si quatre ou cinq pourraient faire naître quelques doutes sur l'authenticité des mérites qui leur ont valu la canonisation spontanée des fidèles. Telle cette sainte Adresse, dont un hameau de Normandie porte le nom. Une légende un peu irrévérencieuse ne voudrait-elle pas que, des marins en danger s'étant mis à invoquer tous les saints du Paradis au lieu de faire tête à la bourrasque, le patron de la barque tomba sur eux à coups de garcette et, les forçant à se lever:
«Aux manœuvres, mauvais chiens! leur cria-t-il. Et, s'il faut à toute force que vous invoquiez une protection céleste, recourez à sainte Adresse: il n'y a qu'elle qui vous puisse sauver!»
Et, sainte ou non, Adresse les sauva si bien, en effet, que, de retour chez eux, ils lui bâtirent une chapelle et donnèrent son nom à leur hameau...
Un autre saint peu canonique, mais cependant plus authentique qu'Adresse, fut Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, promu par privilège spécial patron des collégiens qui, de temps immémorial, célébraient sa fête le 28 janvier. Ce jour-là, en souvenir de l'auguste intérêt qu'il témoignait aux écoliers travailleurs, un banquet réunissait dans les lycées de Paris, sous la surveillance de leurs maîtres, les élèves qui s'étaient le plus distingués au cours de l'année précédente. Un doigt de champagne, au dessert, permettait de toaster à la mémoire du grand empereur... Mais un ministre vint qui, pour «raisons budgétaires»—ô économie de bouts de chandelles!—supprima en 1895 le banquet traditionnel et, du même coup, la Saint-Charlemagne[2].
Ce qu'a défait un ministre, un ministre peut le refaire: la Saint-Charlemagne a été rétablie.
C'était une des dernières fêtes «corporatives» de la grand'ville. Il ne lui reste plus en ce genre que la Sainte-Catherine et la Sainte-Cécile,—la Sainte-Catherine qui, chaque 25 novembre, met en rumeur le quartier de l'Opéra, patrie d'élection des petites «midinettes», lesquelles la célèbrent de la plus simple et de la plus charmante façon du monde en se promenant bras dessus, bras dessous, coiffées de bonnets en papier, le long de la rue de la Paix; la Sainte-Cécile, dont la fête, plus aristocratique, est l'occasion de magnifiques solennités artistiques dans toutes les églises de Paris. Sainte Cécile jouit d'un enviable privilège: ce ne sont pas seulement de grands peintres comme Gérard Seghers, Raphaël, le Dominiquin, Carlo Dolce, qui se sont inspirés de sa vie dans des tableaux célèbres; Santeuil, Dryden et, plus récemment, M. Maurice Bouchor, lui ont tressé de beaux vers. Quant aux musiciens, il n'en est point un qui ne lui ait dédié quelque cantate ou quelque symphonie. Cette unanimité des artistes et des poètes est bien significative et donne une physionomie à part, dans la hiérarchie des bienheureux, à l'exquise martyre chrétienne qui ne marchait dans la vie qu'accompagnée de lyres invisibles et dont la mort même eut je ne sais quoi de mélodieux.
Le Jour de l'An.
Encore un an de plus qui s'efface et retombe
Dans ce gouffre sans fond qu'on nomme le passé!
Encore un pas que fait le siècle vers sa tombe,
Sur la route où déjà six mille ans ont passé!
Qui donc pousse en avant ce cortège d'années?
Qui les emporte ainsi? Pauvres filles du temps!
Elles s'en vont soudain comme des fleurs fanées
Et, mourant en hiver, ne vivent qu'un printemps!
Mais, si vous les couchez dans leur cercueil immense,
Vous en créez aussi de nouvelles, Seigneur;
Lorsque l'une est passée, une autre recommence;
L'une meurt aujourd'hui, demain naîtra sa sœur.
Salut à ce berceau! Salut à cette année
Qui se lève à son tour sur l'éternel chemin,
Et, vierge encore de mal, et d'espoir couronnée,
Escorte en souriant les pas du genre humain!
L'auteur de ces jolis vers, Émile Trolliet, a raison: il y a toujours un peu de mélancolie, sans doute, dans nos adieux à l'année qui s'en va; mais les regards ont tôt fait de se tourner vers celle qui vient et qui, aux plis mystérieux de sa robe, nous apporte peut-être le bonheur et, en tout cas, nous en réserve l'illusion. La pauvre âme humaine vit de rêves sous toutes les latitudes. Sans compter que pour quelques-uns,—les concierges, les facteurs et les petits enfants par exemple,—ces rêves deviennent au jour de l'an de très appréciables réalités. Sous quelque forme qu'elles se présentent, bonbons ou pièces d'or, les étrennes sont toujours pour eux les bienvenues. Peut-être, cependant, y a-t-il un peu moins d'enthousiasme chez ceux qui les offrent que chez ceux qui les reçoivent.
L'usage des étrennes nous vient des Romains (les premiers qui aient sacrifié à la déesse Strenna), et il est général. Un autre usage, non moins constant, est celui des cartes de visite qu'on envoie au premier de l'An, agrémentées de quelques mots de politesse ou vierges de toute mention, aux personnes avec qui l'on a eu commerce d'amitié ou d'affaires pendant l'année. C'est encore un usage qui nous vient de l'étranger, non plus de Rome, il est vrai, mais de l'Extrême-Orient. Les Célestiaux se servaient de cartes de visite bien avant nous; seulement, chez eux, les cartes étaient de grandes feuilles de papier de riz, dont la dimension augmentait ou baissait suivant l'importance du destinataire et au milieu desquelles, avec des encres de plusieurs nuances, on écrivait les nom, prénoms et qualités de l'envoyeur. Il paraît que, quand la carte était à l'adresse d'un mandarin de 1re classe, elle avait la dimension d'un de nos devants de cheminée!
À en croire M. Élie Frébault, la distribution des cartes de visite, à Stuttgard, dans le Wurtemberg, est le prétexte d'une scène piquante. Pendant l'après-midi du premier de l'An, sur une place publique, se tient une sorte de foire ou de bourse aux cartes de visite. Tous les domestiques de bonne maison et tous les commissionnaires de la ville s'y donnent rendez-vous, et là, grimpé sur un banc ou sur une table, un héraut improvisé fait la criée des adresses. À chaque nom proclamé, une nuée de cartes tombe dans un panier disposé à cet effet, et le représentant de la personne à laquelle ces cartes sont destinées peut en quelques minutes emporter son plein contingent. Chacun agit de même, et, au bout de peu d'instants, des centaines, des milliers de cartes sont parvenues à leur destination, sans que personne se soit fatigué les jambes.
Remarquons, d'ailleurs, que l'usage des cartes de visite est apparu assez tard chez nous. Jusqu'au XVIIe siècle, les visites se rendaient toujours en personne. On peut noter cependant, comme un acheminement vers les cartes, l'usage dont nous parle Lemierre dans son poème des Fastes et qui était courant vers le milieu du grand siècle. À cette époque, des industriels avaient monté diverses agences, qui, contre la modique somme de deux sols, mettaient à votre disposition un gentilhomme en sévère tenue noire, lequel, l'épée au côté, se chargeait d'aller présenter vos compliments à domicile ou d'inscrire votre nom à la porte du destinataire. Mais un temps vint où le gentilhomme lui-même fut remplacé par la carte de visite. Cela se passa sous Louis XIV (dans les dernières années du règne), comme l'atteste ce sonnet-logogriphe du bon La Monnoye:
Souvent, quoique léger, je lasse qui me porte;
Un mot de ma façon vaut un ample discours;
J'ai sous Louis-le-Grand commencé d'avoir cours,
Mince, long, plat, étroit, d'une étoffe peu forte.
Les doigts les moins savants me traitent de la sorte;
Sous mille noms divers, je parais tous les jours;
Aux valets étonnés je suis d'un grand secours;
Le Louvre ne voit pas ma figure à sa porte.
Une grossière main vient la plupart du temps
Me prendre de la main des plus honnêtes gens.
Civil, officieux, je suis né pour la ville.
Dans le plus dur hiver, j'ai le dos toujours nu,
Et, quoique fort commode, à peine m'a-t-on vu
Qu'aussitôt négligé je deviens inutile.
Inutile, le mot est dur, mais il est la justesse même. Est-ce l'abus qu'on faisait des cartes de visite qui décida les conventionnels à supprimer le premier de l'An? Ou fut-ce la vanité des vœux qu'on y déposait? Toujours est-il qu'abolie en décembre 1791, la coutume du Jour de l'An ne fut rétablie que six ans après, en 1797. Nos pères conscrits, qui ne barguignaient pas avec les délinquants, avaient décrété la peine de mort contre quiconque ferait des visites, même de simples souhaits de jour de l'An. Le cabinet noir fonctionnait, ce jour-là, pour toutes les correspondances sans distinction. On ouvrait les lettres à la poste pour voir si elles ne contenaient pas des compliments.
Et pourquoi cette levée de boucliers contre la plus innocente des coutumes? Le Moniteur va nous le dire. Il y avait séance à la Convention. Un député, nommé La Bletterie, escalada tout à coup la tribune.
«Citoyens, s'écria-t-il, assez d'hypocrisie! Tout le monde sait que le Jour de l'An est un jour de fausses démonstrations, de frivoles cliquetis de joues, de fatigantes et avilissantes courbettes...»
Il continua longtemps sur ce ton. Le lendemain, renchérissant sur ces déclarations ampoulées, le sapeur Audoin, rédacteur du Journal Universel, répondit cette phrase mémorable:
«Le Jour de l'An est supprimé: c'est fort bien. Qu'aucun citoyen, ce jour-là, ne s'avise de baiser la main d'une femme, parce qu'en se courbant il perdrait l'attitude mâle et fière que doit avoir tout bon patriote!»
Le sapeur Audoin prêchait d'exemple. Cet homme, disent ses contemporains, était une vraie barre de fer. Il voulait que tous les bons patriotes fussent comme lui; il ne les imaginait que verticaux et rectilignes. Mais enfin le sapeur Audoin et son compère La Bletterie n'obtinrent sur la tradition qu'une victoire éphémère. Ni le calendrier républicain ni les fêtes instituées par la Convention pour symboliser l'ère nouvelle ne réussirent à prévaloir contre des habitudes plusieurs fois séculaires. Les institutions révolutionnaires tombèrent avec les temps héroïques qui les avaient enfantées. Le premier de l'An fut rétabli. Il dure encore. Les pouvoirs officiels lui ont donné leur consécration. Le Président de la République reçoit, ce jour-là, dans les salons de l'Élysée, l'hommage respectueux du corps diplomatique, des ministres et des grands corps de l'État. Quant à la foule des simples citoyens, elle se charge de démontrer par l'exubérance de sa joie à quel point le député La Bletterie était ignorant des mystères du cœur humain.
Le premier de l'An sans doute n'a que l'importance que nous lui attribuons. Il y a belle lurette que les philosophes nous ont appris que le temps et l'espace ne sont que des catégories de l'entendement. C'est notre imagination seule qui attache aux divisions chronologiques une signification faste ou néfaste. N'empêche qu'en tous pays, même chez les Japonais, dont l'année officielle ne commence pourtant que le 8 février, le premier jour de l'année est le prétexte de grandes réjouissances.
«Dès la veille, raconte un voyageur, M. Melcy, toutes les maisons japonaises sont nettoyées et même exorcisées; c'est-à-dire qu'à l'heure de minuit le chef de famille, revêtu de ses plus riches habits, doit parcourir tous ses appartements, tenant, de la main gauche, une petite table de laque sur laquelle est posée une boîte de fèves rôties. Il y puise par poignées, pour en jeter un peu çà et là dans chaque pièce, en répétant: «Sortez, démons! Entrez, richesses!» Peu après, il s'élève dans la cour de chaque demeure une flamme très vive qui part du sol et dure à peine quelques minutes. C'est un faisceau de bûchettes de bois aspergées d'eau bénite et qui doit, selon la direction que prend la flamme, présager aux assistants la bonne ou la mauvaise fortune pour l'année qui s'ouvre. On n'oublie pas non plus, en cette nuit mémorable, de parer l'autel domestique des dieux du bonheur. Un coin de la pièce est réservé à cet usage dans chaque habitation bourgeoise. L'autel est fait d'un léger échafaudage de bois de cèdre recouvert d'un tapis rouge. Il sert de piédestal à deux idoles en bois qu'accompagnent deux lampes allumées. En avant d'elles sont posés trois guéridons minuscules en laque chargés des prémices de l'année: l'un de deux pains de riz, l'autre de deux langoustes ou poissons aux nageoires ornées de papier d'argent, et le troisième de deux flacons de saki enveloppés également de papier argenté. Le tout est complété par deux grands chandeliers de bronze, surmontés d'énormes bougies qui brûlent en l'honneur des dieux. Dans toutes les cuisines, les mitrons ont pétri, mis au four et surveillé la cuisson des innombrables gâteaux de riz qui doivent être donnés en étrennes aux ouvriers et aux domestiques. Dans tous les ménages, on a pilé, en de grands mortiers, la quantité de riz représentant la provision de farine qui doit alimenter la famille jusqu'au mois d'octobre. Tout le monde enfin a fait ses différents préparatifs pour pouvoir le lendemain se livrer à la gaîté, aux rires et aux divertissements de toutes sortes qui vont, dans certains quartiers, présenter l'aspect de véritables bacchanales.»
Voulez-vous maintenant, en opposition avec le réjouissant spectacle de cette joie populaire, connaître un premier de l'An gourmé, solennel et, si je puis dire, caporalisé? Oyez cette description empruntée à un rédacteur du Gaulois:
«A Berlin, le 31 décembre, dans les brasseries ouvertes jusqu'au matin, un peu avant minuit les lumières s'éteignent. Partout vibre le grincement saccadé des rideaux de fer qui se ferment. Là où manque un rideau de fer, on applique en hâte des planches pour garantir les glaces. Voici qu'un rythme lourd annonce l'arrivée de la police. Par les brigades renforcées de pelotons d'agents à cheval, les carrefours sont occupés militairement. Passages interdits aux voitures! Grandes artères, même celle de la Friedrichstrasse, expurgées de tout piéton! Çà et là, les lieutenants de police, qui ont remplacé leur grande casquette bleue par le casque à pointe, donnent d'une voix hachée des ordres pour balayer tout. Mais, peu à peu, les rangs des agents s'entr'ouvrent. La foule se glisse et se répand dans l'ombre. Tout à coup, rauque, forcenée, monstrueuse, s'élève cette clameur: Prosit Neujahr! «Que la nouvelle année soit bonne!» De la rue et des maisons, les cris aigus des femmes, les piaulements des enfants, se mêlent aux vociférations des hommes. Bonne année, soit! mais qui vous arrive en vous déchirant les oreilles.»
Combien différent notre premier de l'An parisien, surtout le premier de l'An tel qu'on le célèbre encore dans nos vieilles provinces françaises! Voici venir, devançant Noël, les petits quêteurs d'étrennes. Au soir tombant, la veille du 1er janvier, dans les villages d'Alsace, ils s'arrêtent devant chaque porte pour chanter une complainte qui commence ainsi:
Nous souhaitons tous à Madame
L'or d'une couronne d'amour,
Et, pour l'an prochain, jour pour jour,
Le jeune héritier qu'on réclame.
À Monsieur, qui déjà sourit,
Nous souhaitons meilleure chère, etc., etc.
En Poitou et en Saintonge, la complainte se chante sur l'air de l'Aguilé, plus spécial cependant au jour des Rois[3]:
Voir sur le sens du mot aguilé le chapitre Noëls de France.
Messieurs et Mesdames de cette maison,
Ouvrez-nous la porte, nous vous saluerons.
Notre guillaneu nous vous demandons...
Guiettez dans la nappe, guiettez tout au long.
Donnez-nous la miche et gardez l'grison:
Notre guillaneu nous vous demandons.
Arribas! Son arribas! (Arrivés, nous sommes arrivés!) crient les étrenneurs du Limousin devant chaque maison où ils frappent, et ils continuent dans leur patois, que M. d'Aigueperse traduit ainsi: «Le guillaneu nous faut donner, gentil maître; le guillaneu donnez-le-nous.» Le guillaneu limousin consiste en pommes, poires, châtaignes, noix, noisettes et menus sous. Une fois pourvus, les étrenneurs font mille vœux pour leur hôte sans oublier ses serviteurs, la ménagère qui blute la farine, le porcher qui garnit le charnier de lard, etc., etc.
À Saint-Malo, les étrenneurs remplacent la sérénade par une aubade, la tournée crépusculaire par une tournée matinale. Il faut voir, dès la fine pointe du jour, les petits gamins de la vieille cité bretonne se former en bandes pour courir la ville, cogner aux portes et souhaiter la bonne année! Chaque souhait leur vaut un petit sou. Au premier marmot qui se présente, les jeunes filles demandent:
«Comment se nomme-t'il?»
Il, c'est le fiancé rêvé dont on espère la venue. Le gamin cite un nom de baptême au hasard, et les jeunes Malouines n'ont plus qu'à chercher, parmi les jeunes gens qu'elles connaissent, celui qui porte le prénom désigné.
D'autres croyances, d'autres superstitions, si l'on veut, mais si gracieuses, si émouvantes quelquefois, mériteraient encore d'être tirées de l'oubli où elles sombrent peu à peu. Il en est aussi dont le sens s'est perdu en chemin et qui nous paraissent à cette heure passablement singulières. C'est ainsi qu'en Champagne et en Bourgogne, on croit que l'année sera bonne si la première personne qu'on rencontre le matin du jour de l'An est un homme, mauvaise si c'est une femme. Et voilà qui n'est guère flatteur pour le «beau sexe»!
Au Havre, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, il y a toujours grande affluence du public devant le portail de l'église Notre-Dame. La tradition locale prétend qu'il suffit de s'agenouiller sous la statue de la Vierge et de lui demander trois grâces à minuit tintant pour que l'une d'elles soit exaucée. Les gamins, comme on peut croire, ne manquent pas dans l'assistance et, au moment où l'heure sonne, on les entend crier irrespectueusement à tue-tête:
«L'aura! L'aura pas!»
D'autres traditions, répandues un peu partout, veulent qu'au premier de l'An, à votre lever, si vous avez eu la chance de briser sans le vouloir ou tout au moins de fêler un verre dans lequel on n'a pas encore bu, ce soit pour vous le pronostic d'une année heureuse. En déjeunant, si un choc involontaire répand votre boisson sur la nappe, cette libation fortuite vous promet encore une année de prospérité. Il faut aussi avoir soin, ce jour-là, de ne rien laisser sortir de sa maison, ni provisions, ni cadeaux, avant d'avoir reçu quelque chose d'un voisin. Néanmoins, si ce voisin est une voisine, il reste quelque doute sur l'efficacité de la bonne chance.
«Qu'y ét-y qu'elle me veut donc, c'telle-là? Y étot ben la pouène qu'elle veune la première?» disent les paysans.
On prétend enfin que le matin du jour de l'An, si vous réussissez à glisser votre aumône dans la sébile ou le chapeau d'un pauvre avant qu'il vous ait demandé la charité, il n'y aura pour vous, durant l'année qui s'ouvre, que joie, santé, richesse, satisfactions matérielles et morales de toute sorte.
Et donc voilà mes lecteurs prévenus. Je leur ai donné, d'après les vieux fatuaires du pays de France, les recettes les plus efficaces pour acheter à peu de frais une année pleine de bonheur. Recettes S. G. D. G., bien entendu. La première condition pour qu'elles réussissent, c'est d'avoir la foi. Qu'ils tâchent de l'acquérir, s'ils ne l'ont déjà. «La croyance dans le bonheur à venir, a dit un philosophe, c'est plus que la moitié du bonheur présent.»
Les Rois.
Tout au commencement du siècle, un savant astronome de l'Observatoire d'Édimbourg, le docteur Andersen, découvrit dans le ciel une nouvelle étoile qu'on n'avait point signalée encore, qui se mit à grossir peu à peu jusqu'aux proportions d'une constellation de la deuxième grandeur, puis s'enfonça dans les espaces et s'y évanouit insensiblement. Le professeur Anderson pensait n'avoir affaire qu'à un vulgaire satellite de Persée.
«Erreur! s'écria le professeur Tuttle, de Newhaven. J'ai observé aussi celle que vous nommez une Perséïde et que vous prétendez n'être jamais apparue aux hommes. Erreur, six fois erreur! Vous dis-je. Mes calculs m'ont permis de retrouver dans l'éphémère visiteuse une vieille connaissance de nos pères, l'étoile même qui guida vers Bethléem les mages de la Chaldée, qui reparut en 316, en 633, en 950, en 1267, et que Tycho-Brahé, pour la dernière fois, observa en 1584. L'intervalle requis pour la réapparition périodique de l'étoile est de 317 ans. Ajoutez 317 à 1584, vous obtiendrez 1901. Ce qu'il fallait démontrer...»
Qui avait raison, du professeur Tuttle ou du professeur Anderson? Et, tout de même, si ç'avait été M. Tuttle! S'il était vrai que nos regards, après vingt siècles écoulés, eussent pu contempler cette douce annonciatrice des temps nouveaux! Comme nous l'eussions avidement cherchée dans le ciel, pieusement saluée entre toutes ses sœurs! Mais M. Tuttle ne nous a communiqué sa découverte qu'après coup et quand l'étoile des mages s'était évanouie. Légende ou vérité, nous ne saurons jamais ce qu'il en fallait penser exactement...
C'est en commémoration de cette apparition de l'étoile aux rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, et de la visite qui s'ensuivit aux lieux solennisés par la naissance de Jésus, que l'Église a institué la fête de l'Épiphanie, ainsi nommée des deux mots grecs: épi (sur) et phanéiä (révélation). Dans le langage courant on l'appelle la Fête des Rois, et vous savez de quelle aimable cérémonie elle est le prétexte aujourd'hui encore. À table, au dernier service, on apporte une énorme galette dont les morceaux sont répartis à la ronde entre les convives de tout âge. Celui qui trouve la fève dans sa part est proclamé roi, et, pour célébrer cette royauté éphémère, l'assistance se lève en criant: Le Roi boit!...
On a dit de la galette épiphanique qu'elle défiait tous les changements de régimes et les pires bouleversements sociaux. C'est ainsi qu'en 93 les pâtissiers de la Révolution ne se laissèrent pas embarrasser par la chute de la royauté: en guise de galette des rois, ils fabriquèrent seulement des galettes de la Liberté. De nos jours même, où les vieilles traditions s'abolissent, les galettes épiphaniques font encore l'objet d'un commerce lucratif. Mais les pâtissiers n'en ont plus le monopole; les boulangers en fabriquent également, qu'ils offrent en étrennes à leurs clients de l'année. Il n'y a qu'une petite modification à la classique galette de jadis, et c'est que la fève y est remplacée par une poupée de porcelaine. Je ne sais pas si nous avons beaucoup gagné au change, mais je sais qu'il est des mâchoires à qui cette substitution n'a pas laissé de causer certaines disgrâces imprévues. Un boulanger, à qui je faisais part de mes scrupules, me disait qu'on s'y était décidé pour éviter toute espèce de fraude: il paraît qu'au temps de la fève certains convives peu délicats préféraient avaler sans rien dire ce gros légume indigeste et se dérober aux charges d'une royauté dispendieuse.
Si telle est la raison véritable du changement, je me demande de quoi se mêlent les pâtissiers et boulangers. C'est prendre bien souci de nos intérêts que de substituer, sans que personne l'ait réclamé, à l'innocente fève de jadis un «petit baigneur» qui craque sous la dent quelquefois, mais quelquefois aussi disparaît sans dire gare dans notre intestin menacé par lui d'une fâcheuse appendicite.
Les campagnes, sur ce point, sont restées autrement fidèles à l'usage. Je vous contais plus haut l'odyssée de ces petits mendiants chanteurs de Noël qui s'en vont par les routes, en Bretagne, chantant l'Aguilé aux portes des métairies. L'Épiphanie a aussi sa chanson spéciale. Mais on ne la chante plus guère, à ma connaissance, que dans l'Orne, la Seine-Inférieure et les Ardennes: c'est la chanson des Evangueus.
Donnez, donnez la part à Dieu:
Nous vous dirons les Evangueus,
Les Evangueus de Notre-Seigneur.
Je l'ai vu vif, je l'ai vu meurt (mort),
Dessus la croix, ce roi fidèle,
Qui nous éclaire à trois chandelles...
Les Evangueus, c'est-à-dire les Évangiles (primitivement evangeles),—souvenir du temps où les quêteurs de la part à Dieu étaient de pauvres récollets qui, en échange de l'aumône reçue, s'asseyaient à la mense hospitalière du donateur et y récitaient ce chef-d'œuvre de poésie narrative qu'on appelle les Évangiles apocryphes...
Bien entendu, la chanson des Evangueus a le même objet que l'Aguilé: savoir d'apitoyer les hôtes de la maison, d'obtenir d'eux quelque menu cadeau, oranges, châtaignes, pâtisserie à bon marché. L'aumône se fait sur le pas de la porte: il n'y a que dans les Ardennes où les chanteurs d'Evangueus, fidèles à de mystérieuses observances, pénètrent à l'intérieur des maisons, prennent une braise dans le foyer et la jettent à terre «pour purifier le sol».
M. H. du Plessac a raconté quelque part qu'au XIIIe siècle, la veille de l'Épiphanie, «les chanoines de chaque chapitre élisaient l'un d'eux, auquel ils déféraient le titre de roi». Revêtu de sa plus riche dalmatique, l'élu, le lendemain, une palme pour sceptre, prenait place dans la cathédrale sous un dais de drap d'or. Trois chanoines sortaient alors de la sacristie, le front ceint de couronnes. L'un était habillé de blanc, l'autre de rouge, le troisième de noir. Un diacre, précédant les trois «mages», portait au bout d'une perche cinq chandelles allumées qui figuraient l'étoile miraculeuse...
Mais voici dans le même genre quelque chose de plus touchant, et qui nous est rapporté par l'auteur de la Vie de Louis III, duc de Bourbon:
«Le saint jour de l'Épiphanie, en souvenir de la visite rendue à la crèche par les bergers et les mages, ce prince élisait pour roi un enfantelet de huit ans, le plus pauvre qui se trouvait dans la ville. Il le faisait revêtir d'un habit royal et servir en cérémonie par ses propres serviteurs. Le lendemain, l'enfant mangeait encore à la table du prince; puis le maître d'hôtel faisait une collecte en sa faveur auprès des convives. Le duc Louis donnait de sa poche quarante livres, les chevaliers de son entourage un franc chacun, et les écuyers un demi-franc: on recueillait ainsi environ cent livres que l'on remettait au père et à la mère du petit roi «pour que leur enfant fût élevé aux écoles».
Les princes et les chapitres de chanoines n'élisent plus de rois; mais la coutume des «chandelles des Rois» est demeurée, au moins en Normandie, où les épiciers les débitent à la jeunesse par creuillées ou grappes de douze. Bien curieuse, par parenthèses, la destination de ces chandelles épiphaniques, bariolées comme au XVIIe siècle, et que, dans les petits ménages d'ouvriers et de boutiquiers, les enfants font légèrement égoutter sur une assiette plate, puis qu'ils disposent en couronne dans leur suif et qu'ils campent enfin sur la table aux regards ébahis de la maisonnée!
«Cela ne vaut pas la clarté d'un lustre électrique, dit M. Noury. N'importe! On tire aussi bien la fève chez les humbles que chez les riches, et le «bezot» de la famille prend autant de plaisir à se glisser à quatre pattes sous la table pour répondre au Phœbe Domine, pour qui? et répartir ainsi, au hasard de ses affections candides, chaque morceau de la galette des Rois, sans oublier la «part à Dieu» réservée à l'indigent qui heurtera le premier aux volets...»
Les indigents, on les accueillait et on les accueille encore partout avec une faveur spéciale le jour des Rois. Mais, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère), jusqu'en ces derniers temps, ils étaient vraiment des privilégiés. Chaque année, la veille de l'Épiphanie, cette ravissante et archaïque petite cité voyait s'avancer dans ses rues un cheval dont la tête et les crins étaient ornés de gui, de lauriers et de rubans. Conduit par un pauvre de l'hospice et précédé du tambour de ville, il était escorté de quatre notables, deux marguilliers et deux membres du bureau de bienfaisance, et s'arrêtait devant chaque seuil pour recevoir les dons en nature ou en argent. Pain, viande, côtes de lard, bouteilles, s'entassaient dans les deux paniers fixés à son bât et qui avaient la forme de mannequins couverts d'un drap blanc. Chacun donnait selon ses moyens, mais tout le monde donnait «et, à chaque nouvelle munificence, dit Paul de Courcy, la foule d'enfants et d'oisifs qui accompagnait ce bizarre cortège répétait la clameur traditionnelle: Inguinané! Inguinané[4]!»
Variante d'Aguilé.
Un arrêté municipal du maire Drouillard mit fin brusquement, en 1885, à la curieuse promenade de l'Inguinané. Ainsi meurent les vieux us, frappés souvent par ceux qui devraient s'employer le plus à les faire respecter. Mais je ne voudrais pas que cette causerie épiphanique se terminât sur un ton de de profundis. Laissez-moi donc, pour finir, vous conter une historiette qui, la première fois que je l'ouïs, me parut pleine de saveur. Mon ami Frédéric Le Guyader en ferait un petit poème délicieux, et c'est un sujet où il déploierait tout à l'aise sa verve incomparable de marvailler, d'humoriste armoricain.
Je ne sais où la scène se passe, si c'est au bord de l'Aulne, de l'Odet ou du Guer. Tant y a qu'au long d'une de ces rivières habitaient jadis un vieil homme et une vieille femme. L'homme s'appelait simplement Fanch et sa femme Katec. Je vous ferai cependant remarquer que les femmes qui portent ce dernier prénom en Bretagne passent généralement pour de fines commères et qui n'ont pas leur langue dans leur poche. Fanch et Katec tiraient les Rois. Le gâteau coupé, les parts distribuées, c'est au bonhomme qu'échoit la fève. Il la montre triomphalement à Katec; mais celle-ci, qui était de méchante humeur, se refuse à crier: «Le roi boit!» Colère du mari qui s'emporte et bat sa moitié comme plâtre; pleurs et sanglots de la femme qui s'échappe en disant qu'elle va se jeter dans la rivière.
«A tes souhaits!» réplique le bonhomme qui se colle tranquillement au coin de son feu, bourre sa pipe et l'allume.
C'est qu'au fond il pensait bien que Katec était trop bonne chrétienne pour mettre sa menace à exécution. Mais, l'heure passant et Katec ne reparaissant point, il commence à s'inquiéter, se dit que Katec n'avait peut-être pas parlé en l'air, et le voilà qui court tout d'une traite à la rivière, où la première chose qu'il aperçoit, flottant sur l'eau, c'est la coiffe de la malheureuse.
«Plus de doute! s'écrie-t-il, ma pauvre femme s'est noyée...»
Il veut au moins tout tenter pour la repêcher et la rappeler à la vie, si, d'aventure, la mort n'avait pas encore fait son œuvre; et, le temps de se déshabiller, il est dans l'eau jusqu'au cou.
Brrr! mes enfants, quel bain! Il gelait à pierre fendre; la rivière charriait des glaçons; une lune narquoise éclairait la scène, et le bonhomme cherchait toujours. Peine perdue! Le pauvre Fanch se désespérait et, après un dernier plongeon, il allait renoncer à ses recherches, quand il entendit derrière lui des «Ah! Ah!» et des rires. Il se retourne, stupéfait, et reconnaît sa femme qui, tranquillement assise sur une souche, le considérait de la berge avec satisfaction.
«Maintenant, dit Katec, je veux bien crier: «Le roi boit!»
Masques et Travestis.
Mardi gras, ne t'en va pas,
J'ferons des crêpes, j'ferons des crêpes.
Mardi gras, ne t'en va pas,
J'ferons des crêpes et t'en auras!...
Vous connaissez le refrain: il est vieux comme les rues et toujours de circonstance aux jours de frairie qui précèdent l'entrée en carême. Dans la poêle, où le beurre rissolle avec un bruit de crécelle exaspérée, l'habile ménagère fait sauter la pâte de farine, mêlée à des jaunes d'œufs et trempée de lait pur. Les crêpes sont le mets particulier des jours gras, comme la galette est la friandise de Noël et de l'Épiphanie. On les sert chaudes sur la table de famille, pliées en quatre, dorées et fleurant bon. Mais le lendemain, refroidies, elles font encore dans le café ou le thé un manger délicieux. Il faut seulement veiller à ce que la pâte soit légère et bien cuite. Les meilleures crêpes ont la couleur de l'acajou verni et ne pèsent pas plus qu'une dentelle...
Un poète breton bien oublié aujourd'hui et qui eut son heure de demi-célébrité, Stéphane Halgan, a consacré tout un poème à la louange des crêpes. Un jour qu'il flânait sur les bords de l'Odet, non loin du Marhallac'h, l'orage le surprit et le força de chercher un refuge dans une chaumière voisine:
Attendant que le ciel fût au moins devenu
Calme, sinon sans voile,
Je voyais près de moi la servante au bras nu
Faisant fumer la poêle.
La pâte s'étalait; son flot moins transparent
S'arrondissait en crêpe,
Et le gâteau cuisait, cuisait en susurrant
Ainsi qu'un vol de guêpe...
Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,
D'une batte légère,
Voici qu'un tour de main leste et précipité
La tournait tout entière.
Cette gymnastique culinaire finit par intéresser le visiteur. Il s'enquit des éléments qui entraient dans la confection de ces fines galettes, du mode de battage et du degré de cuisson qu'il y fallait, et, l'orage passé, le ciel rasséréné, il composa son poème en regagnant les berges de l'Odet: les crêpes avaient trouvé leur Homère.
Leur Homère, mais non leur Hésiode: Halgan est muet sur l'origine des crêpes. Je ne suis guère plus savant que lui là-dessus. Je ne sais même pas avec précision pourquoi les crêpes sont la friandise des jours gras. Peut-être,—mais ce n'est qu'une hypothèse,—parce que le carnaval est le fourrier du carême. Caro vale! Adieu la chair! Et, en attendant, on se rue en cuisine et, par trois jours de vie copieuse, on tâche à se munir en vue des mortifications et des jeûnes du saint temps. La précaution n'est pas nouvelle. Un cartulaire du XIIe siècle dit qu'à Péronne les chanoines de la collégiale de Saint-Fursy tenaient, le mardi de la Quinquagésime, un past ou festin solennel. Et l'on sait que, dans les moindres hameaux du Berry, la promenade du bœuf villé ou viellé, ainsi nommée parce qu'elle se faisait au son des vielles, était l'annonce de grandes réjouissances culinaires.
Mais ces innocentes réfections sont loin d'être particulières au carnaval. Ce qui le distingue entre toutes les fêtes profanes de l'année, c'est qu'il est un prétexte à déguisements et à mascarades. La coutume date de loin. Sans remonter jusqu'à la fête juive des phurim, aux anthestéries athéniennes, aux lupercales et aux saturnales des Romains, il suffit de rappeler que dès le Ve siècle les conciles et les écrivains ecclésiastiques reprochaient à nos pères de gâter le plus beau des ouvrages de Dieu en le transformant, durant les jours gras, «soit en bêtes sauvages et domestiques, telles que veaux et faons de biche, soit en monstres et larves de leur façon». Ces graves avertissements restèrent lettre morte. Les mascarades se multiplièrent. On a gardé le souvenir des fêtes des fous et de l'âne qui se donnaient au moyen âge. Philippe le Bel se plaisait fort à la joyeuse procession du renard. Charles VI parut à la cour sous un costume de sauvage; le feu prit à ses fourrures et il faillit brûler vif. Isabeau de Bavière osa figurer «en façon de syrène», nue jusqu'à mi-corps, dans un divertissement de mardi gras. Le synode de Rouen arrêta un moment ces scandales. Mais ils reprirent de plus belle sous le règne de François Ier.
Les dames de la cour avaient adopté, pour garantir leur teint des injures de l'air, des loups de velours noir, doublés de taffetas blanc, qu'on fixait dans la bouche à l'aide d'un fil d'archal terminé par un bouton de verre. Les seigneurs les imitèrent, et les abus furent tels que le Parlement se décida, en 1535, à faire enlever par ministère d'huissier tous les masques qui se trouvaient chez les marchands. On ne les toléra dans les rues qu'en temps de carnaval. Mais cette prohibition n'eut pas de longs effets. Henri III rappela les masques exilés et leur rendit la vogue.
Vint Henri IV; la cour mit plus de retenue à ses plaisirs, mais sans abandonner la mode des déguisements. À cette époque, le quartier général des masques était dans la rue Saint-Antoine. C'est là que Mardi-Gras-Carême-Prenant tenait ses assises solennelles. Le XVIIIe siècle n'eut garde de les supprimer. Paris n'était plus qu'une vaste mascarade. Le régent donnait le ton, le peuple faisait chorus. La dernière de ces mascarades fut celle de 1788. On entrait dans la Révolution. Le carnaval fut proscrit comme «attentatoire à la dignité humaine», et l'on peut noter que c'est l'une des rares fois où les pères conscrits de la Convention se soient trouvés d'accord avec les Pères de l'Église. L'interdiction dura jusqu'au Directoire, où elle fut levée. Aussi le carnaval de 1799 eut-il un éclat extraordinaire. «Tout le monde voulut se masquer, dit M. Henri Carnoy, et les fabriques de masques, loups et costumes de déguisements, travaillèrent nuit et jour pendant plus de trois mois. Ce fut cette année-là que l'italien Marrassi établit à Paris la première fabrique de faux visages qu'on y ait créée.»
De nos jours, le carnaval, réduit à des distributions de confetti et de serpentins, est en pleine décadence. Sous Louis-Philippe et pendant le second Empire, Paris eut encore sa descente de la Courtille et sa promenade du bœuf gras. Les organisateurs de la fête se recrutaient parmi les inspecteurs de la boucherie; les frais étaient couverts par des souscriptions et des dons. Quant au personnel de la mascarade, il se composait presque exclusivement de garçons bouchers. L'Empire permit à la troupe d'entrer dans la composition du cortège. Après sa promenade traditionnelle sur les boulevards, la cavalcade pénétrait dans la cour des Tuileries et défilait devant l'Empereur.
Paris n'a plus de bœuf gras et la descente de la Courtille se réduit à quelques masques crottés qui promènent sur nos boulevards des panaches mélancoliques et de lamentables justaucorps. La vogue même des confetti et des serpentins commence à bien s'atténuer. C'est M. Lué, régisseur du Casino de Paris, qui le premier, en 1891, cherchant une attraction pour les bals de l'établissement auquel il était attaché, eut l'idée de remplacer par du papier inoffensif les cuisants confetti de plâtre dont on se bombarde en Italie. À cet effet, il chargea son père, ingénieur à Modane, de lui envoyer une certaine quantité de ces petits résidus de forme ronde enlevés des feuilles de papier que l'on perce pour l'élevage des vers à soie. Ainsi naquit le confetti parisien. Son succès fut énorme. Des établissements publics, l'invention gagna la rue; tout le monde s'en mêla. Ce fut une vraie folie. Qui n'a vu, le lendemain du Mardi Gras et de la Mi-Carême, les chaussées couvertes d'une bouillie polychrome de quinze à vingt centimètres d'épaisseur? Il ne se dépense pas, à Paris, en une seule journée de carnaval et pour peu que le temps soit beau, moins d'un million de kilos de ces minuscules projectiles. Quant aux serpentins, il faut renoncer tout de bon à compter les kilomètres et les myriamètres qui s'en déroulent. Si le confetti n'est pas autochtone, et s'il est permis de ne voir en lui qu'une contrefaçon du confetti transalpin, il n'en est pas de même du serpentin ou spirale qui est une invention exclusivement parisienne. Chose curieuse, cette invention remonterait à la même année que celle des confetti. On l'attribue à un jeune employé du bureau 47 des télégraphes de Paris. Les inventeurs sont modestes. Celui-ci n'a pas dit son nom. Tout ce que l'histoire sait de lui, c'est qu'il imagina de lancer sur la foule, du haut d'un balcon, des rouleaux de papier bleuté destiné au télégraphe Morse. Il n'avait pas pris de brevet pour sa découverte, sans quoi il serait aujourd'hui millionnaire. Paris fut tout de suite fou des serpentins comme il l'avait été des confetti. Le carnaval parisien leur dut un bref renouveau. Puis la satiété est venue. Nous revoilà au même point qu'avant. Mais, en province et dans quelques villes de l'étranger, le carnaval a conservé un certain éclat. On a mille fois décrit les carnavals de Nice, de Rome et de Venise, et nous n'y reviendrons pas. Celui de Venise excède d'ailleurs toutes proportions. Il ne dure pas moins de trois mois et tout le monde y porte le masque. Les chars et les gondoles circulent en musique; les confetti et les coriandoli pleuvent comme mitraille; princes, artisans, chacun participe à la folie générale.
Nous n'allons point, chez nous, à ces excès. Notre carnaval a l'haleine courte et dure au plus jusqu'au mercredi des Cendres. On cite celui de Nantes comme un des plus amusants; c'est, dans la rue Graslin, un défilé ininterrompu de voitures et de chars splendidement décorés, et la bataille, assez chaude, s'y livre à coups d'oranges et de mandarines. Mais il n'y a rien là de bien caractéristique. Tout au contraire, à Arles et dans les environs, le mardi gras prête à une cérémonie intéressante qu'on appelle la Morisque et où les figurants, costumés à l'orientale, exécutent avec des sonnettes la danse sarrasine des épées. En Bourgogne, le dimanche gras donne lieu au baptême du seigneur Carnaval, immense mannequin de paille enguirlandé et enrubanné, qu'on promène en palanquin dans les rues et qu'on brûle vif, le mardi soir, sur un bûcher de sarments.
Cette coutume, il est vrai, se retrouve un peu partout. Carnaval ou Carême-Prenant, suivant qu'on l'appelle de l'un ou l'autre nom, est flambé ou jeté à l'eau avec accompagnement de lamentations grotesques. Il y a bien quelques variantes au programme. C'est ainsi qu'en Bohême on figure messer Carnaval au moyen d'une vieille basse qu'on recouvre de draps blancs et qu'on porte en terre au son des violes et des fifres. Dans le Jura, on se passe même de personnage. Le dimanche qui suit le carnaval s'appelle dimanche des Bures, ou des brandons: on dresse d'immenses bûchers de sapin sur le haut des montagnes et on danse tout autour à la nuit tombante. Une coutume plus curieuse encore est celle de nos paysans de Touraine: quand un jeune homme désire se faire agréer d'une jeune fille, il porte à ses parents, le jour du mardi gras, un gigot enveloppé d'une serviette blanche. Si la jeune fille agrée l'hommage, elle retourne à son prétendu la queue du gigot enguirlandée de rubans et de fleurs, et l'on célèbre le soir même les fiançailles des amoureux.
Autre cérémonie originale, connue sous le nom de scie d'Harfleur et qui se déroulait au Havre, dont Harfleur n'est distant que d'un ou deux kilomètres: une cavalcade partait de cette dernière ville, conduite par une façon de monarque burlesque tenant à la main un sceptre qu'on appelait, je ne sais pourquoi, bâton friseux. «Derrière lui, dit Prosper Legros, s'avançaient deux hommes costumés d'une manière bizarre, qui portaient en triomphe une scie bariolée de rubans.» La mascarade pénétrait au Havre, rendait visite au maire, au commandant de la place et aux principales autorités, et, à chacune de ces stations, elle chantait une chanson de circonstance et donnait la scie à baiser. La cérémonie datait de si loin, son origine était si ancienne, qu'on en avait oublié la signification.
Il n'est pas jusqu'à la sévère et croyante Bretagne qui ne se laisse aller aux séductions du carnaval. Carême-Prenant y porte le nom de Meurlajé ou Morlajé, autrement dit «Boule-de-Graisse» ou «Mer-de-Suif». Comment serait-on mélancolique avec un nom pareil? Un quatrain l'affirme:
Meurlaje a zo eur paotr ge!
Me garche e badfe bemde
Hag an eost diou wech ar bla,
Gouël Mikel bep seiz bla.
«Meurlajé est un gai luron! Je voudrais qu'il revînt tous les jours, et le temps de la moisson deux fois l'an, et la Saint-Michel (époque du terme) une fois seulement tous les sept ans.»
Comme pendant au carnaval breton, voulez-vous connaître un mardi gras cosaque? La scène est d'ordinaire dans une grange, où, harnachés de grelots et d'oripeaux, jeunes et vieux se livrent à un galop effréné en chantant une de ces doumskas populaires dont le grand compositeur russe Glinka n'a pas dédaigné de s'inspirer:
Le vent siffle dans les bois.
Il pleut, mais des chants s'élèvent dans la nuit.
La ronde tourbillonne.
Demain est au jeûne et à la prière;
Aujourd'hui est à la joie.
Vive le carnaval!
On s'explique moins que les Arabes, qui n'ont pas, malgré le Rhamadan, l'excuse de nos quarante jours d'abstinence, aient éprouvé le besoin de «faire carnaval», comme on disait au XVIIe siècle. «Qui se douterait, lisons-nous chez un explorateur, M. Bache, qu'à l'extrémité du Sahara algérien on dût trouver nos coutumes des jours gras? Il en est ainsi pourtant. Hommes et femmes se déguisent à l'envi, et cette mascarade générale, montée sur des chameaux, court pendant sept jours et sept nuits les rues et les marchés d'Ouargla. Ce n'est point là une importation française; la coutume existe de temps immémorial.» Nul doute cependant qu'elle ne disparaisse un jour où l'autre, comme notre propre carnaval. Les vieilles coutumes s'en vont, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on l'observe. La disparition de celle-ci ne nous inspirera d'ailleurs qu'un regret médiocre; ces folies, souvent licencieuses, trahissent plus de fatigue que de véritable gaieté. Sommes-nous trop vieux pour nous y plaire ou n'est-ce point qu'elles avaient pour condition même les mortifications du «saint temps», auxquelles si peu de gens se soumettent encore? Les jours gras supposent des jours maigres, et qui mange et boit tout son saoul pendant le Carême ne sent plus la nécessité de se fortifier contre l'abstinence par une indigestion préalable.
Mardi Gras est mort.
Sa femme en hérite
D'une cuillère à pot
Et d'une vieille marmite.
Chantez haut, chantez bas:
Mardi Gras n'reviendra pas.
Pâques.
Chez nos amis les Russes, la fête de Pâques pourrait s'appeler aussi bien la fête du Baiser. Il est d'usage qu'on embrasse ce jour-là, n'importe où et à quelle heure, la première personne qu'on rencontre. Le tzar lui-même, en sortant de sa chambre, à minuit sonnant, pour se rendre à l'église, donne le baiser de paix à la sentinelle qui veille devant sa porte. Dans les rues, les cochers descendent de leurs sièges pour accoler le premier passant qui se présente, que ce soit un grand seigneur ou un simple moujik comme eux. Et la cordiale cérémonie se renouvelle à l'intérieur des châteaux ou dans ces magnifiques hôtels qui longent la perspective Newski: à une certaine heure de la journée, tout le personnel du château ou de l'hôtel, domestiques, serfs de la glèbe, vieux bergers au casaquin de laine, pénètre dans le grand salon du logis pour recevoir le baiser des maîtres.
«Christos voskrest! Christ est ressuscité!» disent-ils les uns aux autres. Mais il ne ressuscite pas le même jour pour tous les hommes, à cause de la différence des calendriers.
Le concile de Nicée a pourtant déterminé dès 325 l'époque où Pâques doit être célébré. Trois conditions sont requises: la fête doit venir après le quatorzième jour de la lune pascale; elle doit coïncider avec le jour de l'équinoxe ou suivre ce jour, que le concile a fixé sans modification possible au 21 mars; il faut enfin qu'elle ait lieu un dimanche. Le comput ecclésiastique a été établi pour régler officiellement la date annuelle de cette grande fête religieuse. Il règle du même coup celle du dimanche des Rameaux, qui la précède de huit jours et qui porte encore dans le peuple le nom de Pâques fleuries, par allusion aux perches garnies de fleurs qu'on mêlait jadis aux branches de laurier, d'olivier ou de gui, destinées à être bénites par l'officiant. Notons en passant que quelques villes de France, notamment Arcachon, continuent à piquer des roses au milieu des rameaux. C'est d'un effet charmant.
L'année civile commença pendant longtemps à Pâques. C'est en 1564 seulement qu'un édit de Charles IX recula l'ouverture de l'année au 1er janvier. Elle avait varié jusqu'alors et avait été tantôt fixée à Noël, tantôt au 1er mai, et enfin à Pâques sous les rois de la troisième dynastie. L'édit de Charles IX ne laissa pas de rencontrer certaines résistances. On continua de se souhaiter «la bonne année» le jour de Pâques. Cet usage était courant jusqu'à la fin du XVIIe siècle, et, aujourd'hui encore, il s'est conservé dans quelques cantons du midi de la France.
Peut-être même est-ce à la persistance de cet usage que nous devons les «œufs de Pâques», qui sont comme une variante des étrennes et qui s'offrent, d'ailleurs, avec le même cérémonial.
Quelle est leur origine? Je ne sais trop. Les savants ergotent et, à grand renfort de textes, cherchent à démontrer que l'œuf est ici un symbole et qu'il y faut voir l'image en raccourci de la création du monde. Une explication plus simple nous est donnée par les légendaires. Aux temps primitifs de l'Église, disent-ils, il était interdit de manger des œufs en carême. Les poules persistant à pondre, force était bien de les laisser faire. Mais, au lieu de confier les œufs à la poêle, on les serrait précieusement dans une réserve et, le vendredi ou le samedi saint, on allait à l'église les faire bénir: ils figuraient le dimanche suivant au menu familial, entre le pot-au feu et la tarte montée.
Quoi qu'il en soit de cette explication, il est certain qu'au moyen âge déjà on échangeait de voisins à voisins des œufs de Pâques teints en rouge ou en bleu et que ces petits cadeaux passaient aussi bien que les nôtres pour entretenir l'amitié. Dans certaines familles, on allait jusqu'à les dorer. D'autres les faisaient peindre par de vrais artistes. L'usage s'en maintint bien après le moyen âge, et l'on montrait il y a peu de temps, parmi les curiosités du musée de Versailles, deux œufs de Pâques peints et historiés par Lancret et Watteau pour Mme Victoire, fille du roi Louis XV, à qui ils furent offerts.
Combien différents, les œufs de Pâques d'aujourd'hui! Et, d'abord, ils n'ont plus des vrais œufs que l'apparence; ils sont en sucre ou en chocolat, et beaucoup, par leurs proportions gigantesques, seraient dignes d'avoir été pondus par cet oiseau Rock des Mille et une Nuits qui, de ses ailes ouvertes, couvrait tout un pan du ciel[5]. Si fastueux et si énormes soient-ils, j'ai le mauvais goût de n'admirer que médiocrement ces tours de force de la pâtisserie moderne et, à tant faire que de convertir les œufs en friandises, je n'hésite pas à leur préférer les simples œufs à surprise dont le fin gourmet Charles Monselet copia jadis la recette sur un «viandier» du château royal de Marly:
On en fait même en ivoire comme celui qu'un riche négociant de Chicago offrit récemment à sa femme. Il mesurait près d'un mètre de circonférence et contenait un second œuf qui, celui-là, était à musique et jouait automatiquement le Yankee Doodle. Cette merveille bien américaine avait coûté la bagatelle de vingt mille dollars. Encore était-elle inférieure en magnificence à l'œuf de Pâques qu'une grande dame de la cour offrit au tsar Alexandre II; tout en or massif, il avait un pied de haut; les sept épisodes de la Passion étaient gravés sur sa coque, et l'intérieur de celle-ci était occupé par un rubis taillé en forme de cœur et enchâssé de diamants.
«Prenez douze œufs de belle prestance; faites à chacun deux petits trous aux extrémités; passez par un de ces trous une paille pour crever le jaune; videz vos œufs en soufflant par un des bouts; mettez vos coquilles dans de l'eau pour les rincer; égouttez-les et faites-les sécher à l'air; délayez de la farine avec un jaune d'œuf pour boucher un des trous de vos coquilles; les ayant bouchées, laissez-les sécher et remplissez-les de crème au chocolat, ou au café, ou à la fleur d'orange, ou à la vanille; à cet effet, servez-vous d'un très petit entonnoir; bouchez les trous de ces coquilles; faites-les cuire à pleine eau chaude (sans les faire bouillir); supprimez la pâte des deux bouts de ces œufs; essuyez-les et servez sous une serviette pliée pour entremets.»
Voilà une recette de délicat ou je ne m'y connais plus. Elle n'est guère compliquée de surcroît. Je la recommande à mes lectrices; mais, pour que la surprise ait son plein effet, il importe qu'elles n'oublient point de placer les coquetiers sur la table. Vous voyez, cette fois, le coup de théâtre!
Et, puisque je parle de coup de théâtre, comment, en ce jour tout imprégné de surnaturel, ne pas donner un souvenir ému à ces chères cloches de Pâques dont le retour fait chaque année l'émerveillement des bébés, guettant, les yeux en l'air, le passage des voyageuses aux robes d'airain? Connaissez-vous la légende des cloches de Pâques? Elle a été contée fort joliment dans la Tradition par M. Henry Carnoy, et je voudrais vous la conter après lui en l'abrégeant un peu.
Donc, chaque année, le jour du jeudi saint, aux sons du Gloria, toutes les cloches de la chrétienté s'envolent vers Rome. Sitôt parties, sitôt rendues. Leur essaim s'assemble au-dessus de la Ville Éternelle, et, à trois heures de l'après-midi, à l'heure où le Christ expire, elles font entendre un funèbre lamento.
Quand les ténèbres couvrent la terre, le dernier pape entré au ciel descend et bénit les cloches. C'est alors une allégresse générale: des bruits argentins, pareils à des rires, s'échappent des plus grosses campanes; les ailes des métalliques voyageuses battent d'une fièvre d'attente, si vive est leur hâte de retourner au clocher natal où elles ramèneront la joie et la vie. Mais toutes, hélas! n'ont pas cette bonne fortune. Il arrive qu'à la bénédiction pontificale quelques-unes ne sont pas touchées de l'eau sainte. Malheur à celles-là, car leur retour est plein de périls: Jésus est mort; les anges prient à son chevet; ils ne peuvent veiller sur elles, et le diable, toujours aux aguets, en profite pour leur jouer mille tours pendables. Il lance à leurs trousses son armée infernale; les monstres hurlants de l'Érèbe se précipitent sur les pauvrettes, les cernent, les pressent, les bousculent et les culbutent parfois dans quelque lac ou dans un torrent. Tantôt ils soulèvent devant elles un brouillard aussi épais qu'une muraille afin qu'elles s'égarent en route; tantôt ils se roulent sur la neige des hautes montagnes et la font entrer en ébullition: au milieu de ces vapeurs ardentes, l'airain menace de fondre. C'est ainsi que plus d'une a rendu le dernier soupir.
Telle est la légende des cloches de Pâques, et j'en sais peu d'aussi jolies et qui éveillent en nous de plus aimables souvenirs.
Cloches qui courez au ras des prairies,
Cloches qui frôlez la cime des bois,
Sur l'aile d'argent de vos sonneries
Emportez mon âme au ciel d'autrefois!
Cette fête de Pâques, où tout s'unit pour l'allégresse des hommes, où à la joie de la résurrection du Sauveur s'ajoute le sentiment d'on ne sait quel renouveau du cœur et de l'esprit, soulagés enfin des pieuses angoisses de la semaine sainte, où la nature elle-même, frémissante et légère, semble prendre sa part du bonheur universel, c'est bien, comme le veut la liturgie, la fête des fêtes, le triomphe des triomphes. Christos voskrest! Christ est ressuscité,—et avec lui le sourire et l'espoir de ce pauvre globe terraqué.
Le joli Mai.
Joli mois de mai, quand reviendras-tu?
Le voilà revenu, gai, léger, pimpant comme un page. Il sourit et tout rit autour de lui. Ce mois de mai est vraiment le triomphe du printemps. Avril et mars gardent je ne sais quoi d'équivoque; il n'y fait jamais si doux la veille qu'on ait pleine assurance de ne point grelotter le lendemain. Tout autre est mai. Les gelées blanches et les giboulées lui sont inconnues; il laisse ces traîtrises à ses voisins. L'air s'habille de clarté; mille aromes y flottent, venus de la plaine et des bois:
C'est comme un miel épars dans la lumière blonde,
et tel est le charme de cette caresse printanière qu'il agit tout ensemble sur l'esprit, sur le cœur et sur les sens.
Il paraît qu'autrefois, dans un village des Hautes-Alpes, nommé les Andrieux, lorsque, après cent jours d'éclipse, le soleil reparaissait enfin sur l'horizon, quatre bergers postés sur la place annonçaient sa résurrection au son des fifres et des cornemuses.
«Dans chaque ménage, dit un annaliste local, on avait confectionné des omelettes, et tous les habitants, leur plat à la main, accouraient vers les sonneurs. Autour du plus âgé des habitants, décoré pour la circonstance du titre de «vénérable», s'enroulait une farandole que les sonneurs conduisaient jusqu'à un pont voisin. Le «vénérable» tenait son omelette élevée au-dessus de sa tête; chacun déposait la sienne sur les parapets du pont; puis les danses commençaient jusqu'à ce que le soleil eût inondé le village de ses rayons. Le cortège retournait alors dans le même ordre sur la place et reconduisait le «vénérable» jusqu'à sa porte. Chacun rentrait chez soi et l'on mangeait les omelettes en famille. Au soir, les jeux et les danses recommençaient et se prolongeaient bien avant dans la nuit.»
Voilà, certes! une façon originale de célébrer le retour du soleil. Mais en quel pays le printemps n'est-il pas salué comme un bienfaiteur? Je me trouvais, certain jour d'avril, en Basse-Bretagne, dans un paysage qui m'est familier et que je ne reconnaissais plus: au lieu du joli ciel clair qu'est d'habitude le ciel des fins d'avril, de lourdes nuées, pareilles à des haillons et dans les déchirures desquelles le soleil avait bien de la peine à glisser un rayon furtif, se traînaient lugubrement. La pluie tambourinait aux vitres, chassée par le vent du sud-ouest, ce terrible Circius auquel l'empereur Auguste fit élever, dit-on, un autel dans les Gaules. Il arrivait sur nous de la mer, et le gémissement qui le précédait avait quelque chose d'une plainte humaine.
«Écoutez! disaient les bonnes gens. C'est la plainte des criérien!»
Ces criérien sont les âmes «dévoyées» des naufragés, des pauvres marins disparus dans la tourmente et dont les ossements réclament en vain la sépulture. Et la plainte tout à coup grossissait, s'enflait; de brèves rafales couchaient les joncs du palus; la lande roulait comme une houle. Enfin le vent se déchaînait librement, régnait en maître sur tout l'espace, et son grand souffle éperdu, forcené, ne cessait pas trois et quatre jours durant...
Le mois de mai, s'il est bon prince, nous revanchera de ces mésaventures. Il chassera les lourdes nuées du «suroît», ramènera d'exil l'hirondelle, le rossignol, le loriot et le coucou, qui sont les quatre symphonistes du printemps, et refleurira la campagne dénudée:
Le mois de mai sans les roses,
Ce n'est plus le mois de mai...
Et, sans doute, aux portes de Paris, dans cette délicieuse banlieue de la Muette et du Trocadéro, au Bois et dans les fermes-modèles qu'on y a établies, nous reverrons encore, au petit jour, défiler en cohorte pressée les amateurs du «lait de mai». C'est une coutume qui est demeurée vivace au milieu de la ruine de tant d'autres. Le «lait de mai», trait dans de grands bassins argentés et versé tout mousseux, a une saveur, un parfum et, pour tout dire, une vertu qui ne se rencontre point ailleurs. Peut-être, tout bonnement, doit-il cette supériorité incontestable à l'absence d'éléments hétérogènes, tels que la poudre d'amidon et l'eau de fontaine dont on l'additionne dans les villes. Au dire d'un vieux chroniqueur normand, c'est en Normandie même qu'aurait pris naissance la coutume du «lait de mai». Quand fut levé, en avril de l'année 1418, le siège de Rouen, qui avait été marqué par une famine épouvantable, les survivants, affaiblis par une longue privation, se portèrent en grand nombre vers les fermes des environs pour y boire le lait du matin, qu'ils prisaient plus ravigorant qu'un autre. Joignez que la marche et l'air vif leur aiguisaient l'appétit. Toujours est-il qu'ils se trouvèrent fort bien de ce nouveau régime. Et ainsi s'établit de proche en proche l'habitude d'aller boire, au retour du printemps, à la fine pointe de l'aube, le lait écumeux qui rit dans la bassine de métal clair...
«On se lasse de tout, disait Virgile, sauf de comprendre.» Mais qui s'est jamais lassé du retour de la lumière, des oiseaux et des fleurs? La nature se répète chaque année, et, chaque année pourtant, nos yeux et nos cœurs participent à la joie de sa résurrection. Qu'elle est belle, la terre, dans son antique nouveauté!...
Ce matin, comme je courais les champs, j'ai surpris, à l'angle d'un vieux mur ruiné et tout rongé de lierre, un ménage d'hirondelles. Les petits levaient déjà la tête au bord du nid, cependant que le père et la mère traçaient de grandes paraboles dans le ciel et poussaient des cris aigus: il faisaient la chasse aux moucherons et, leur provision au bec, l'allaient porter aux petits. C'étaient des martinets de rochers, de cette espèce aux ailes longues et à la queue en fourche qui est si commune dans tout l'Ouest et le Midi. Nos hirondelles de villes, qu'on distingue en hirondelles de fenêtres et hirondelles de cheminée, sont les cousines germaines de ces martinets; elles en diffèrent un peu par la taille et la forme des pattes: mais les mœurs sont les mêmes et l'instinct social également développé. Une hirondelle a-t-elle été prise au lacet ou s'est-elle blessée? Toutes se ligueront pour briser le lien qui la tient captive ou lui fournir la becquée jusqu'à sa guérison. Un fait de cette sorte est attesté par divers chroniqueurs du XVIe siècle, qui en furent les témoins. La scène se passait sur les toits du collège des Quatre-Nations, aujourd'hui Collège de France. Une hirondelle, dans une de ses caracoles aventureuses, avait rasé de trop près la fenêtre d'une mansarde et s'y était pris la patte à un lacet. Tous ses efforts n'aboutissaient qu'à resserrer le lien. Elle se débattait et poussait des cris d'appel. Ses sœurs l'entendirent et accoururent. Il y en avait bien un millier qui faisaient un gros nuage noir autour de la mansarde. Chacune, en passant, donnait un coup de bec au lacet. En moins d'un quart d'heure, la prisonnière fut délivrée.
Les hirondelles sont comme les roses: on les a trop chantées. Théophile Gautier avait bien rajeuni le thème au moyen d'un ingénieux exotisme. Vous vous rappelez ses vers:
L'une dit: «j'habite un triglyphe,
Au fronton d'un temple, à Balbeck;
Je m'y suspens avec ma griffe
Sur mes petits au large bec.»
Celle-ci: «Voici mon adresse:
Rhodes, palais des Chevaliers;
Chaque hiver ma tente s'y dresse
Au chapiteau des noirs piliers.»
La troisième: «Je ferai halte,