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Elle appartient au domaine public.
LES
FEMMES
QUI FONT DES SCÈNES
CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
OUVRAGES
DE
CHARLES MONSELET
Format grand in-18
| L’ARGENT MAUDIT | 1 vol. |
| LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES | 1 — |
| LES FOLIES D’UN GRAND SEIGNEUR | 1 — |
| LA FRANC-MAÇONNERIE DES FEMMES | 1 — |
| LES GALANTERIES DU XVIIIe SIÈCLE | 1 — |
| M. DE CUPIDON | 1 — |
| M. LE DUC S’AMUSE | 1 — |
| LES ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER | 1 — |
Clichy.—Imprimerie Maurice Loignon, et Cie, rue du Bac d’Asnières, 12.
LES
FEMMES
QUI FONT DES SCÈNES
PAR
CHARLES MONSELET
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1865
Tous droits réservés
PRÉFACE
Vous êtes marié, très-marié, mon cher;
Personne plus que moi ne vous en félicite.
Parmi les gens heureux en tous lieux on vous cite.
Voulez-vous rire un peu—des autres—par bel air?
Ma muse, grâce au ciel, est une des plus folles;
On ne la comprend guère au delà de Paris.
Vous lisez cependant les choses que j’écris;
C’est que vous demeurez tout juste à Batignolles.
Si je vous dédiais cet ouvrage sans fiel?
Pourquoi pas?—Mais alors silence à votre femme!
J’y raille doucement un sexe pour lequel
Je suis toujours tout prêt à vendre ma pauvre âme.
C’est l’œuvre d’un esprit qui, revenu du Lac,
Toujours trompé, se croit de plus en plus sagace;
Un obscur descendant du rayonnant Boccace;
Un séïde à tous crins de Mahomet-Balzac.
Balzac est ce grand maître en malice émérite,
L’éclaireur sans pitié de ceux qu’on va dupant,
L’Astolphe qui ricane où Joconde s’irrite,
Le damné confesseur des filles du serpent.
C’est ce témoin narquois perché sur leurs faiblesses,
Comme un faune égrillard qui guette un couple amant,
Et qui, derrière un arbre, épiant leurs caresses,
Entre deux longs baisers jette—un éternuement!
J’ai peut-être trop lu les Contes drôlatiques,
Et les ai lus trop tôt, je dois en convenir.
La moquerie a pris mes instincts poétiques,
Et, me voyant ému, m’a dit:—Ça va finir?...
Depuis, je vais riant des femmes que j’adore,
Sûr qu’on me le rend bien, qu’on me l’a bien rendu,
Et qu’on me le rendra plus d’une fois encore.
Donc, sauvons mon esprit, si mon cœur est perdu!
LES
FEMMES QUI FONT DES SCÈNES
Lecteur,—si tu as souffert par les femmes, et je te crois assez intelligent pour cela, tu retrouveras dans ces quelques lignes un écho de tes souffrances.
Lectrice,—si tu as été injuste, cruelle et stupide, ce qui t’est certainement arrivé plus d’une fois, tu rougiras au tableau de tes égarements.
Les femmes qui font des scènes sont nombreuses, et les scènes qu’elles font sont d’une variété infinie.
Je ne me suis attaché qu’aux scènes purement classiques, à celles qui se reproduisent chaque jour, dans les mêmes circonstances et avec les mêmes mots.
Il m’a suffi d’écouter et de noter.
J’ai donné souvent le beau rôle à l’homme, cela va sans dire; je l’ai placé dans son jour le plus avantageux; je l’ai éclairé de toutes les lueurs de l’innocence,—parce qu’il est temps de réagir contre le parti pris de madame George Sand.
I
La scène dans la rue.
LA FEMME. Qui est-ce que tu salues?
LE MARI. C’est un camarade de collége, avec sa femme.
LA FEMME. Tu l’appelles?
LE MARI. Bompart.
LA FEMME. Ce n’est pas vrai!
LE MARI. Je te jure...
LA FEMME. Si c’était vrai, tu m’aurais déjà parlé de lui.
LE MARI. J’ai six cents camarades de collége; je n’ai pas pu te parler d’eux tous.
LA FEMME. Et tu dis que c’est sa femme, ce petit chiffon qui est avec lui?
LE MARI. Sans doute.—Ne te retourne donc pas comme cela...
LA FEMME. Çà, une femme mariée, çà?
LE MARI. Le mariage luit pour tout le monde.
LA FEMME. Pourquoi essayer de me faire prendre le change, Alphonse?
LE MARI. Quel change?
LA FEMME. Cette femme n’est pas la femme de ton ami; cela saute aux yeux. C’est une de tes anciennes maîtresses.
LE MARI. Allons, bon!
LA FEMME. Ose soutenir le contraire: je t’ai vu changer de couleur en l’apercevant.
LE MARI. Par exemple!
LA FEMME. Je ne t’aurais pas cru capable, moi étant à ton bras, de saluer une n’importe qui.
LE MARI. Mais je t’affirme...
LA FEMME. Du reste, je ne t’en fais pas mon compliment: de gros yeux, de grands pieds, et quelle tournure! Un sac de pommes de terre!
LE MARI. Caroline...
LA FEMME. C’est une indignité! Laissez-moi; je veux rentrer seule.
LE MARI. Es-tu folle?
LA FEMME. Voyons, laissez-moi, vous dis-je. Qu’est-ce que cela vous fait que je m’en aille? Vous serez plus libre pour aller retrouver cette personne. Croyez-vous que je n’ai pas surpris le coup d’œil qu’elle vous a lancé? Me prenez-vous pour une aveugle ou pour une sotte? Il fait là un joli métier, votre ami.
LE MARI. Oh!
LA FEMME. Je ne sais qui me retient d’aller souffleter cette effrontée.
LE MARI. Tu l’étonnerais, pour le moins.
LA FEMME. Après un an de mariage, Alphonse, je n’attendais pas cela de toi!
LE MARI, perdant patience.—Mais quoi? mais quoi? mais quoi?
LA FEMME. Encore si tu avais un reproche à me faire! Mais y a-t-il un mot, un seul, à dire sur ma conduite?
LE MARI, faisant signe à un cocher de coupé.—Cocher, êtes-vous libre? (A sa femme) Monte là-dedans ou je t’assassine!
II
La scène de la lettre.
LA FEMME. Vous sortez, mon ami?
LE MARI. Oui, mon amie.
LA FEMME. Vous n’attendez pas le facteur?
LE MARI. Le facteur doit être passé maintenant.
LA FEMME. Comment le savez-vous?
LE MARI. Je le sais parce qu’il est midi et demi.
LA FEMME. Il n’avait rien pour moi?
LE MARI. Probablement, puisqu’on ne vous a rien remis.
LA FEMME. Ni... pour vous?
LE MARI. Pas davantage. A moins que la femme de chambre n’ait oublié... Voulez-vous que je la sonne?
LA FEMME. C’est inutile. N’obligez pas vos gens à mentir. Vous avez reçu une lettre.
LE MARI.—Parbleu! voilà la première nouvelle que j’en ai.
LA FEMME. Vous avez reçu une lettre, vous dis-je.
LE MARI. Ma chère amie, le temps me presse, et je crains fort de ne plus trouver maître Panchost à son étude. Adieu, mon Adèle; à tantôt, mon trésor.
LA FEMME. Montrez-moi cette lettre.
LE MARI. Encore? Mais quelle lettre? Je n’ai pas de lettre.
LA FEMME. Je vous ai vu la serrer dans la poche de votre habit, là...
LE MARI. De ce côté?
LA FEMME. Oui.
LE MARI. Eh bien, vous avez mal vu, ma chère, voilà tout.
LA FEMME. Je ne vous demande pas à la lire; je ne veux que la voir.
LE MARI. L’un est aussi impossible que l’autre.
LA FEMME. Vous me refusez?
LE MARI. Tyranniquement.
LA FEMME. Dites-moi seulement d’où elle vient?
LE MARI. De votre cerveau, petite tête folle et aimée.
LA FEMME, fondant en larmes. Ah! que je suis malheureuse!
III
La scène de la brosse.
«Du temps que j’étais en garnison à Versailles,—me racontait mon ami Franolle,—j’avais une maîtresse préférée qui venait, de Paris, me voir tous les huit jours. C’était chaque fois de longues et chaudes scènes, d’autant plus singulières qu’elles ne portaient pas à faux, comme la plupart des scènes. Elle se posait en face de moi, les bras croisés, disant: «—Il est venu une brune pendant mon absence!» ou bien: «—Il est venu deux blondes!» Et elle devinait juste. Moi, j’étais confondu.
«A la fin, j’eus le mot de cette énigme par mon ordonnance, qui la surprit un jour occupée à éplucher minutieusement ma brosse à tête, pour y découvrir un de ces longs fils bruns ou blonds sur lesquels elle basait avec certitude ses accusations,—puisque je portais les cheveux ras.»
IV
La scène après minuit.
LUI, un peu gai; fredonnant. Buena sera... Docteur Barbe-à-l’eau... docteur Barque-à-l’eau! Bonsoir, mignonne; pas encore couchée?
ELLE. Oui, vous êtes dans un bel état; regardez-vous, je vous y engage.
LUI. Me regarder, moi? Jamais! Je crains trop le sort de Narcisse.
ELLE. Et votre chapeau? Depuis quand est-ce qu’on se coiffe de cette manière?
LUI. Mon chapeau penche un peu, c’est vrai. Tout penche en ce monde.—Tu es belle!
ELLE. S’il est permis de rentrer à des heures semblables! Où vous êtes-vous fourré, je vous le demande? Votre redingote est toute blanche.
LUI. On démolit tant dans ce Paris! (Il s’assied.)
ELLE. Vous allez défoncer le divan. Vous feriez mieux d’aller vous coucher. Vous mettez de la boue par tout le tapis.
LUI. Joue-moi sur le piano un air de Cimarosa
ELLE. Et vous vous dites artiste! Est-ce avec de telles mœurs qu’on peut prétendre à ce titre élevé?
LUI. Bah! pour quelques flacons défaits en bataille rangée!—Tout s’est fort aristocratiquement passé, je t’assure. D’ailleurs, tu vois, il me reste encore la légèreté dans la démarche, la souplesse dans les mouvements, la grâce dans le geste... (Il heurte un meuble.)
ELLE. Mais faites donc attention; vous allez tout casser ici.
LUI. Ne veuillez voir en cela, ma belle, qu’un prétexte honnête pour renouveler votre mobilier.—Palsambleu! la jolie phrase!—Ah! ma Thérèse, que je t’aime!
ELLE. Vous me faites horreur.
LUI. Je te fais horreur?... horresco referens... Reviens de ce funeste sentiment.
ELLE. Je vous défends de m’approcher! je vous considère comme un monstre!
LUI. Ne disons pas de mal des monstres:
Il n’est point de serpent ni de monstre odieux
Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.
J’ai pour moi l’opinion du législateur du Parnasse... Les monstres sont fort bien portés aujourd’hui.—Mais pourquoi te tiens-tu à une lieue de moi? Viens t’asseoir, mon idole, sur ce cuir américain.
ELLE. Vous allez partir, n’est-il pas vrai?
LUI. Tu vas voir comme je vais partir. (Il commence à ôter ses bottines.)
ELLE. O mon Dieu! que vous ai-je fait, pour que vous m’ayez jetée sous les pas de cet homme!
LUI. Mignonne, allons voir si la rose...
ELLE. Mais vous n’avez donc ni cœur ni dignité? Le premier vagabond venu est au-dessus de vous par les sentiments. Entendez-vous?
LUI. J’entends.
ELLE. Si vous n’étiez que méprisable, mais vous êtes ignoble! On ne se dégrade pas à plaisir, comme vous faites. Vous sentez le vin!
LUI. Forcé de l’avouer.
ELLE. Quand donc m’enverrez-vous la mort? ô mon Dieu!
LUI. Te reste-t-il encore de cet excellent thé de la caravane?
ELLE. Ne me parlez pas! Ne me parlez pas!
LUI. D’abord, vous allez me faire le plaisir d’élever moins la voix. Ensuite, si vous exigez de moi une réponse à peu près sensée, écoutez. J’éprouve sans doute beaucoup de satisfaction à boire de bonnes choses, et en grande quantité, puisque, malgré les indispositions qui en sont le résultat, je recommence tous les jours. J’ai connu le vin avant de vous connaître. Il m’a consolé avant vous. Cessez donc de lutter contre une affection aussi ancienne,—et ne refusez pas de me préparer une tasse de thé, avec un nuage de lait, comme dans le Caprice, de Musset.
V
La scène du bouquet.
A madame Cheneau, à Saint-Pierre-les-Hauteaux, par Auxerre (Yonne.)
«Ma chère maman,
»Je suis aux cent coups de ne pouvoir pas t’envoyer tout de suite l’argent que tu me demandes par ta lettre du 28 de ce mois. Le blanchissage ne va pas, parce que le monde n’est pas encore revenu de la campagne. Madame Philippe, qui est pourtant une brave femme et le cœur sur la main, n’a pas pu m’avancer une semaine; elle m’a dit d’attendre à mercredi. Attendre avec une petite fille et ne faire que des demi-journées! Ça ne serait rien encore, si j’avais de la santé; mais les reins ont recommencé à me faire mal, et avec ça des étouffements qui me durent quelquefois toute la nuit.
»La petite devient bien gentille, excepté qu’il lui est venu des feux sur la figure depuis huit jours; mais le pharmacien m’a dit qu’il ne fallait pas s’en inquiéter, que cela passerait tout seul. Je crois que c’est la nourriture; Céline n’aura pas un bon estomac, elle aime mieux manger son pain sec qu’avec du hareng ou des radis noirs. Elle me dit d’envoyer des baisers à sa bonne grand’maman de Bourgogne, qu’elle ira voir au printemps prochain. Elle a bon cœur et ne se plaint jamais, quoique la pauvre enfant en ait souvent l’occasion. A la Saint-Charles, elle aura huit ans: c’est tout mignon, un corps blanc comme la neige. J’avais peur qu’elle ne fût nouée; mais, depuis sa dernière maladie, elle s’est bien développée; c’est une grande fille, à présent. Elle aura tes yeux, mais, pour le reste, son père tout craché; et cette ressemblance me met souvent les larmes aux yeux, comme tu penses. Alors, je lui dis: «Céline, va jouer en bas.»
»A propos de son père, j’ai eu une bien malheureuse idée le mois dernier. Tu sais que je ne peux pas m’habituer à l’abandon de cet homme qui m’a tant aimée et que j’ai vu pleurer si souvent à mes genoux. J’ai beau me faire une raison, c’est plus fort que moi. J’ai donc eu l’idée d’habiller la petite en bouquetière et de lui acheter des violettes; je lui avais mis sur la tête le petit bonnet que tu lui as envoyé au premier de l’an, et c’était le coiffeur qui avait arrangé ses cheveux; mais, depuis, je les ai fait couper, car elle en avait trop et ça la fatiguait. Enfin, elle était jolie à croquer, et tu aurais ri de voir ses petites coquetteries déjà.
»Nous sommes sorties toutes deux à trois heures, et nous avons été nous poster dans le faubourg Saint-Honoré. J’avais choisi un beau temps. Quand j’ai vu la porte cochère s’ouvrir, et lui tout seul dans sa voiture, j’ai dit vite à Céline de courir dans l’avenue Marigny et de lui présenter toutes ses violettes en disant: «C’est de la part de Louise!»
»Elle savait bien sa leçon, la petite futée! elle a fait arrêter la voiture; il a pris son bouquet avec étonnement et lui a donné un louis. De loin, je le regardais; j’avais la bouche dans mon mouchoir. En rentrant chez nous, j’ai dit à la petite: «Ce sera pour ta bourse, ma chérie.»
»Ah bien, oui! la misère!... Le surlendemain, il a fallu changer la pièce.
»Mais voilà le pire, ma chère maman. J’ai voulu recommencer onze jours après. Madame Philippe avait bien voulu, cette fois, me prêter une robe claire à sa fille, qui est de l’âge de la mienne. J’ai attendu une heure dans l’avenue. «Tiens! le voilà!» lui ai-je dit, pendant que mon cœur sautait et m’étouffait. Elle a couru comme l’autre fois; elle criait, elle tendait ses fleurs; mais le cocher l’avait reconnue, et il ne voulait pas arrêter. La petite y a mis de l’entêtement; elle a cramponné ses pauvres doigts à la portière, elle s’est accrochée et a vidé ses fleurs dans la voiture. Je lui criais: «Reviens! reviens!» C’est peut-être ça qui lui a perdu la tête. En lâchant, elle est tombée sur le pavé et s’est fait au front une bosse grosse comme le poing. Elle n’a pas souffert sur le moment; mais il lui prend quelquefois des douleurs qui doivent venir de là. M. Herel, notre voisin, m’a recommandé de soigner ça, parce que, dit-il, il pourrait bien lui venir un dépôt.
»Tu le vois, nous ne sommes pas nées sous une bonne étoile, maman. Du reste, cette chère Céline n’a pas de rancune; et même, en portant la main à sa pauvre petite tête et en se plaignant, elle me parle de son papa, qu’elle trouve bien beau et bien habillé. Ah! si elle l’avait connu il y a six ans! il était bien plus beau encore. Quelquefois je me demande si je n’ai pas eu des torts envers lui, mais je ne trouve rien. Que Dieu lui pardonne!
»Mercredi, je ferai tout mon possible pour t’envoyer sept francs par la poste; tâche que cela te conduise jusqu’à la fin du mois. Voici l’hiver, où tout va doubler: il va falloir de la chandelle et du feu. Mes meubles sont restés rue des Barres-Saint-Paul, en garantie des deux derniers termes; je les retirerai en donnant des à-compte, à tant par mois. La petite couche par terre, ce qui n’est pas bon pour elle. Enfin, il ne faut pas se désespérer.
»Je ferme ma lettre en t’embrassant de tout mon cœur, et Céline aussi, qui fait sa prière chaque soir pour sa grand’mère.
»Ta fille dévouée,
»Louise Cheneau.
»A présent, rue des Moineaux, 1; adresse tes lettres à M. Vidry, marchand de charbon, pour remettre à Madame Cheneau.»
LA PREMIÈRE BONNE
I
Prologue.
LE MARI. Décidément, il faut que nous prenions une bonne, ma chère amie.
LA FEMME. Crois-tu, Antonin?
LE MARI. Cela est indispensable; tu te fatigues trop, il n’y a pas de bon sens!
LA FEMME. J’apprécie le sentiment qui t’inspire, et je t’en remercie. La vérité est qu’il y a beaucoup à faire ici, sans que cela paraisse. Mais réfléchis bien, mon ami. Nous avons pu nous en passer jusqu’à présent; et l’économie...
LE MARI. Mon ministère m’a augmenté de 300 fr.; je ne puis mieux employer cette somme qu’à te procurer un peu de soulagement. Prenons une bonne.
LA FEMME. Eh bien, prenons une bonne.
II
Ouverture du concours.
Le choix de la bonne—chose importante et grave! dura trois semaines environ.
On était difficile.
On voulait une bonne comme il n’en existe pas, comme il n’en existera jamais. La bonne chef-d’œuvre! La bonne idéale! La bonne phénomène!
On s’adressa d’abord à toutes les connaissances; les connaissances se récusèrent.
On eut alors l’idée d’en commander une en province, avec un mouvement neuf; solidité et moralité garanties.
On écrivit en Alsace, en Bourgogne, en Champagne, en Auvergne même.
Les fabricants demandèrent un temps et un argent considérables.
Il fallut recourir aux bureaux de placement.
Plus de cinquante bonnes défilèrent devant—la femme;—aucune ne lui convint, cela va sans dire.
C’est pourquoi, au bout de trois semaines, elle prit la première venue.
. . . . . Voyez, à la nuit tombante, ces deux jeunes filles qui sortent d’un misérable hôtel garni, et qui tiennent, chacune par une extrémité, une vieille malle recouverte d’un cuir déchiré et pelé. Elles traversent tout Paris en portant cette malle, s’arrêtant de temps en temps pour se reposer ou pour changer de bras.
C’est la bonne, accompagnée d’une de ses amies, qui se rend chez ses maîtres.
III
Allocution de la femme à la bonne.
—Ma fille, la maison n’est pas dure, mais il y a de quoi s’occuper. Je m’en vais vous dire en quoi consistera votre travail; écoutez-moi bien, afin que je n’aie plus besoin d’y revenir. D’abord, j’entends que vous soyez levée tous les jours à six heures; être matinale entretient la santé. Vous commencerez par faire la salle à manger, ensuite les chaussures. Monsieur salit beaucoup. Vous battrez ses habits sur le palier et vous nettoierez mes robes à la fenêtre. Nous déjeunons à neuf heures, parce qu’il faut que Monsieur soit à dix heures à son ministère; nous nous contentons des restes du dîner et d’un plat, soit d’œufs, soit de légumes. Après déjeuner, vous aurez à faire la chambre à coucher; vous n’époussetterez pas les étagères: il y a des choses très-susceptibles; ce soin me regarde. Vous aurez une demi-heure pour vous habiller; je n’aime pas la coquetterie, mais je veux que l’on soit toujours propre. Votre tablier devra vous durer deux jours. Une fois habillée, vous vous occuperez du dîner. Je descendrai tout à l’heure avec vous, afin de vous faire connaître les fournisseurs. Nous sommes assez regardants, Monsieur et moi, pour la nourriture. Tous les jeudis, le pot-au-feu; tous les dimanches, le gigot de mouton ou une volaille. Il est rare que nous ayons du monde à dîner plus de deux ou trois fois par mois. Nous avons du vin en cave et du charbon. On nous monte l’eau et le pain. Vous voyez qu’il y a bien des petites douceurs. Par exemple, vous savonnerez et vous repasserez une fois par semaine; vous frotterez tous les jours. Il faudra aussi que votre cuisine soit lavée chaque soir avant de vous coucher; ne remettez jamais la vaisselle au lendemain, c’est un très-mauvais système. Quand vous aurez un moment de loisir dans la journée, vous aiguiserez les couteaux, vous entretiendrez les boutons de porte, vous nettoierez les peignes. Je ne peux pas souffrir qu’une bonne reste sans rien faire, la bouche ouverte comme b, a, ba. Le soir, vous raccommoderez le linge. Vous aurez un jour de sortie par mois. Je n’ai pas besoin de vous recommander la modestie au dehors; si j’apprenais que vous ayez mis le pied dans un bal public, je vous renverrais sur-le-champ. Je n’aime pas votre nom de Joséphine; vous vous appellerez Marie. Toutes les bonnes s’appellent Marie. Évitez de vous lier avec les autres domestiques de la maison; ne vous familiarisez pas avec le concierge, et n’entrez dans sa loge que le moins possible. Ah! j’oubliais! vous vous coucherez sans chandelle, de peur des incendies. C’est tout.—Je crois que vous vous plairez beaucoup ici, ma fille.
IV
Description de la bonne.—Plan, coupe et élévation.
Une belle bonne!—Et comme taillée dans un chêne de Picardie! Cinq pieds trois pouces! Rouge comme un brugnon! Fraîche comme marée! Des cheveux pommadés avec du beurre!—Des estomacs à faire loucher saint Antoine! Des bras continuellement troussés jusqu’à l’aisselle, invitation à la lessive! Les mains d’Hyacinthe! Le pied de Charlemagne! Pesante en sa marche comme un régiment! Aimant désordonnément les rubans rouges! Sensible aux galanteries des garçons bouchers! Une de ces créatures que les libertins dégagés de tous préjugés ne craignent pas d’appeler une femme sérieuse!
Signes particuliers: Couchant avec ses bas et n’ayant jamais de rêves.
V
Exposition.—A table.
LE MARI. Tiens! ce n’est pas mauvais, ce petit fricot-là!
LA FEMME. Tu n’es pas difficile. Quand c’était moi qui faisais la cuisine, tu ne trouvais rien de bon. (Moment de silence.)
LE MARI, complaisamment. Il y a un peu trop d’ail.
LA FEMME. Ah! je le savais bien!—Marie!
LA BONNE. Vous m’avez appelée, madame?
LA FEMME. D’abord, je vous ai recommandé de dire: Madame m’a appelée?
LA BONNE. Madame m’a appelée, madame?
LA FEMME. A quoi pensez-vous donc, ma fille? Votre ragoût empeste l’ail! Monsieur ne peut pas le manger.
LE MARI. Je ne dis pas cela; seulement...
LA FEMME. Ce n’est que dans les gargottes que l’on fourre de l’ail à tout propos.
LA BONNE. Je n’en mettrai plus, madame.
LA FEMME. Je ne vous dis pas de ne plus en mettre; vous allez d’un extrême à un autre; je vous dis d’en mettre moins.
LA BONNE. Oui, madame.
LA FEMME. Enlevez cela!
LE MARI, essayant de protester. Mais, je n’ai pas fini...
LA FEMME. Enlevez cela, et apportez le rôti. (La bonne sort.) Où as-tu donc la tête? Est-ce que je n’ai pas vu le moment où tu allais me contredire devant cette fille?
LE MARI. Puisqu’elle a promis de ne plus mettre autant d’ail!
LA FEMME. Ah bien! si tu te mets sur le pied de donner raison à ta domestique, tu auras fort à faire; je ne te dis que ça.
LE MARI. Mangeons.
(Le rôti passe, sans soulever d’observation de part ni d’autre. Vient le dessert, puis le café.)
LA FEMME, à la bonne. Vous pouvez dîner à présent, Marie. Apportez-moi le pain, que je vous en coupe un morceau.
LA BONNE. Voilà, madame.
LA FEMME. Donnez-moi votre verre, que je vous verse du vin.
LA BONNE. Oui, madame. (La bonne sort).
LE MARI, à la femme. Oh!... Tu n’as pas honte de lui mesurer ainsi son boire et son manger?
LA FEMME. Cela se fait partout. Ah çà! d’où sors-tu donc?
LE MARI. C’est vrai; cela ne me regarde pas, et je n’y entends rien. (Il se frotte les mains.) Ma foi! je suis enchanté d’avoir pris une bonne!
VI
Deuxième journée.—Retour du bureau.
LE MARI. Bonjour, Lucie; bonjour, ma petite femme. Ouf! quelle journée! Cette circulaire nous a donné un mal... Figure-toi que Laffitot étant malade, toute sa besogne m’est retombée sur le dos. Je suis harassé, je n’y vois plus.
LA FEMME. Tu ne sais pas... la bonne...
LE MARI. Laisse-moi m’asseoir.
LA FEMME. Elle a cassé une tasse.
LE MARI. Diable!
LA FEMME. Comme c’est amusant! Mais je la lui retiendrai sur son mois.
LE MARI. Oh! pour une tasse... Cette fille ne l’a pas fait exprès.
LA FEMME. Tant pis! cela lui apprendra à faire plus d’attention une autre fois.
LE MARI. Tu serais bien aimable de me donner mes pantoufles. Excuse-moi, chère belle; mais en vérité, je ne me tiens pas.
LA FEMME, appelant. Marie! Donnez les pantoufles à Monsieur.
LE MARI. Bah! ce n’est pas la peine... Elles sont sous le lit, je les vois d’ici. (Il va les chercher.)
LA FEMME. Alors, à quoi sert d’avoir une bonne?
LE MARI. Approche-toi, et apprends une grande nouvelle. Il est question de moi au ministère comme sous-chef.—Ah!—Je ne voulais pas le croire; mais le secrétaire général m’a fait demander deux fois aujourd’hui dans son cabinet. Deux fois! Il m’a beaucoup questionné, sans en avoir l’air. Il paraît que Rollin doit bientôt prendre sa retraite, car...
LA FEMME. Et ce lit! comme c’est fait en dépit du bon sens!... Ah! la pauvre fille a fort à apprendre!
VII
Intermède.
LE MARI, à la femme. Que tu es gentille, ce soir! Cette coiffe de nuit te donne un petit air lutin auquel on ne saurait résister.
LA FEMME. N’as-tu pas remarqué comme notre sucre va vite?
LE MARI. Non. Je trouve à ton regard un éclat nouveau, un... Est-ce donc maintenant la mode de saupoudrer ses yeux avec de la poudre de diamant?
LA FEMME. Autrefois, une livre nous faisait trois jours.
LE MARI. Embrasse-moi.
LA FEMME. Laisse donc, tu es impatientant! On ne peut pas causer raison avec toi une minute.
LE MARI. Il y a temps pour tout, Lucie. L’heure du couvre-feu est sonnée; tout dort dans la nature; seul, mon amour...
LA FEMME. Quel homme, mon Dieu! quel caractère! Après cela, si cela t’amuse d’être volé!
LE MARI, éteignant la lampe. Il y a de la poésie dans l’air, ce soir...
LA FEMME. Demain, je compterai les morceaux.
VIII
Formation du drame.
LE MARI, accrochant à la fenêtre un petit miroir pour se faire la barbe. Marie, mon eau chaude!
LA BONNE. La voilà, monsieur.
LE MARI. Merci. (La bonne sort.)
LA FEMME. Tu la regardes beaucoup, ta bonne.
LE MARI, laissant tomber son rasoir. Hein!
LA FEMME. Elle est belle fille.
LE MARI, haussant les épaules. Autre chose, à présent!
LA FEMME. Et il y a des hommes si peu délicats!
LE MARI. O mon Dieu!
LA FEMME. Des gens que le torchon ne rebute pas...
LE MARI, continuant de se raser. Va toujours.
LA FEMME. Antonin, n’essaie pas de jouer la comédie avec moi; tu sais que cela ne mord pas. Veux-tu que je te prouve que je sais tout?
LE MARI. Ah oui! par exemple.—Mais prends garde de me faire couper.
LA FEMME. Eh bien, le fruitier t’a vu causer hier matin avec ta bonne, dans la rue.
LE MARI. Ah bah!
LA FEMME. Le nieras-tu?
LE MARI. Je m’en garderai bien. Le fruitier est un voyant.
LA FEMME. Ainsi, tu as causé avec Marie?
LE MARI. Je n’ai pas causé avec elle, je lui ai parlé; c’est bien différent.
LA FEMME. Dans la rue?
LE MARI. Dans la rue. Je lui ai dit de m’acheter un autre blaireau pour ma barbe; tous les poils du mien s’en vont. Vois plutôt.
IX
Crise suprême.
Dans l’alcôve. Trois heures du matin. Le mari ronfle.
LA FEMME, éclatant tout à coup en sanglots.—Oh! oh! oh!
LE MARI, réveillé en sursaut. Lucie, qu’as-tu? Ma bonne amie, que t’arrive-t-il? Est-ce que tu te trouves mal?
LA FEMME. J’en étais sûre!
LE MARI. Sûre de quoi! Attends, je me lève. Où sont les allumettes? C’est une attaque de nerfs, probablement.
LA FEMME. Ne me touchez pas! ne me touchez pas!
LE MARI. Eh bien, non; mais qu’est-ce que tu éprouves, ma chère femme? réponds-moi, c’est Antonin, c’est ton mari...
LA FEMME. Devais-je m’attendre à cette indignité!
LE MARI. A quelle indignité? Tu as un peu de délire... Je vais te faire du tilleul, veux-tu? Cela ne sera rien.
LA FEMME. Monstre!
LE MARI. Qui est-ce que tu traites de monstre?
LA FEMME. Tu oses le demander?
LE MARI. Certainement.
LA FEMME. Tout à l’heure, pendant que tu rêvais, ne t’ai-je pas entendu prononcer le nom de ta bonne: Marie?
LE MARI. Ah! (Il regarde fixement sa femme; puis, à peine vêtu d’un caleçon, il se précipite hors de la chambre à coucher, un bougeoir à la main.)
X
Dénoûment.
LE MARI, entrant comme une bombe dans le cabinet de la bonne. Ma fille, levez-vous sur-le-champ! m’entendez-vous?
LA BONNE, se dressant sur son séant. Quoi qu’il y a? Est-ce le feu ou les voleurs?
LE MARI. Levez-vous tout de suite et allez-vous-en!