CHARLES MONSELET

LES VIGNES
DU SEIGNEUR

PARIS
VICTOR LECOU, ÉDITEUR
LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
10, rue du Bouloi, 10

1854

ODE A L'IVRESSE

Ivresse chaude et forte,

A qui j'ouvre ma porte

Les jours de désespoir,

Ivresse, viens ce soir.

Viens, éclate et flamboie!

Ivresse, sois ma joie;

Apaise à flots pressants

La soif de tous mes sens.

Viens, nous irons, ma chère,

Voir sous le réverbère

Les ivrognes ronflants

Et rouges de vins blancs;

Et ces fakirs des halles,

Qui rêvent sur les dalles

D'un cabaret impur,

Les yeux fixés au mur.

Sur le seuil des tavernes,

Trébuchants, les yeux ternes,

Ta bouche me dira

Hoffmann et Lantara.

Quelle forme enchantée,

Courtisane-protée,

Quel costume impromptu

Pour moi vêtiras-tu?

Auras-tu robe blanche,

Col étroit, lourde hanche,

Et, Champagne engageant,

La couronne d'argent?

Seras-tu la coquine

Et svelte Médocquine,

Qu'on boit à petit feu,

Fille de Richelieu?

Ou la Flamande épaisse,

Honneur de la kermesse!

Dont Brauwer le fripon

Tracasse le jupon?

Terrible ou caressante,

Pâlie ou rougissante,

Au diable l'embarras!

Viens comme tu voudras;

Viens, pourvu que je voie,

Vieille fille de joie,

Étinceler encor

L'eau-de-vie aux yeux d'or,

Sans voile, sans agrafe,

Toute nue, en carafe,

Éclair emprisonné

Sous le cristal orné!

Viens, je suis ton poëte!

Avant que je te jette

Mes bras autour du cou,

Va mettre le verrou.

Est-ce que tu me boudes?

Pose là tes deux coudes,

Et, pendant que je bois,

Parle-moi d'autrefois.

Te souvient-il, drôlesse,

De ma grande tristesse

Et des pleurs insensés

Que nous avons versés?

Heures trop tôt flambées!

Grosses larmes tombées!

Fureurs sous les balcons!

Délires sans flacons.

Bah! si je vous regrette

C'est peut-être en poëte;

Et peut-être ai-je tort

De croire mon cœur mort.

L'amour! je le retrouve,

Chaud comme sang de louve,

Au fond du verre ardent

Qui grince sous ma dent.

Mettre, ô folle merveille!

Des baisers en bouteille,

Et, comme une liqueur,

Boire à longs traits son cœur!

Aussi bien, ma maîtresse,

C'est toi, toi seule, Ivresse!

Et, dans tes bras de feu,

A tout j'ai dit adieu.

Ah! comme je t'adore,

Effroyable Pandore!

Pourtant, je te le dis,

Souvent je te maudis.

Cet amour que j'étale

Pour toi, belle brutale,

On en sait le pourquoi:

Tu ne trompes pas, toi!

Tu ne sais pas, d'usage,

Avec un art sauvage

Tirer les pleurs des yeux:

Tu fais mourir, c'est mieux.

Viens, les coupes sont prêtes,

Madère des tempêtes,

Toi, gin qui fais les fous,

Et vin à quatre sous!

Viens, il me faut la lutte

Sous la table en culbute,

Tous deux, à bras le corps,

Et les yeux en dehors.

Les bouteilles qu'on casse,

Les chaises que ramasse

Le plaintif hôtelier,

Tordant son tablier;

Les coups, et puis la garde,

Et le sang qu'on regarde

Couler stupidement

Sur le plancher fumant…

Prends toute ma tendresse,

Je t'appartiens, Ivresse;

Maintenant c'est ton tour,

Et que meure l'Amour!

Meurs, toi qui fus mon maître,

Meurs deux fois;—et peut-être

Qu'un jour, en frappant là,

Plus rien ne répondra!

EN MÉDOC

POËME

I.

Le pays de Médoc, c'est la verte oasis

Qui s'élève au milieu des landes de Gascogne;

Elle a des bois épais et des étangs fleuris,

Et des nappes de vigne aux sentiers infinis,

Belles à réjouir le poëte et l'ivrogne.

Elle repose et tremble entre deux vastes eaux;

L'Océan la dévore et le fleuve la berce;

La Garonne l'endort au chant de ses roseaux;

De son pied irrité la mer la bouleverse

Et change tous les jours les dunes en tombeaux.

Le Médoc est charmant: il réjouit la vue;

J'aime ses bourgs ombreux dans l'horizon noyés,

Ses brouillards du matin et ses bas-fonds rayés,

Ses pins toujours tremblants que traverse la nue,

Ses innombrables ceps qui croissent par milliers

Comme au pays normand font les petits pommiers.

L'âge d'or dans son sein a renoué la trame

Des anciens jours de paix, de labeur et de foi;

Ses clochers ont des sons qui vont remuer l'âme;

On y croit aux sorciers, on adore le roi.

Ce ne sont, au soleil, que joyeuses familles,

Jeunes femmes, enfants, brunes et fortes filles

Dans les sillons rougis suivant les chariots;

Alertes compagnons aiguillonnant l'allure

Des grands bœufs mugissants, qui portent pour parure

Des grappes à leur tête en guise de grelots.

Ce ne sont tous les jours que danses et délires,

Que chansons appelant un chœur d'éclats de rires,

Un tableau rencontré de Léopold Robert!

C'est le pays fertile. Alentour, le désert.

Alentour, l'étendue immobile et brûlante,

La terre qui se tait quand la lumière chante,

Le néant qui fait peur à l'âme et peur aux yeux.

Alentour, la misère et sa nudité pâle,

Le hâve paysan, frileux et souffreteux,

Hissé sur ses grands bois, avec son chien honteux,

Pourchassant en silence un noir troupeau qui râle,

Le pêcheur dont on voit le talon s'essayer

Sur le sable endormi qui peut se réveiller…

Un jour sera, dit-on, où le vieux dieu Neptune

Cessera de briser ses leviers souverains

Et d'ébrêcher son sceptre aux cailloux de la dune:

Jadis il a juré, par sa barbe aux longs crins,

Qu'il viendrait engloutir le Médoc, à la lune,

Avec tous ses tritons et ses vassaux marins!

II.

Près du fleuve gascon, urne aux ondes moqueuses

Entre Dignac, Loirac, Queyrac, Seurac, Cyvrac,

Au milieu des grands crus et des villas fameuses,

S'égare en vingt détours le bourg de Valeyrac.

De loin, on le pressent à ses plaines bénies,

A ses oiseaux bavards, à ses poudreux buissons,

A sa blanche fumée aux torsades bleuies.

C'est ce riant hameau que tous nous connaissons.

Les meules de foin vert à l'horizon groupées,

Les vaches, les canards et les petits garçons,

Des charrettes gisant dans un coin, éclopées;

La place aux huit ormeaux; l'église, vis-à-vis,

Où nous avons, enfants, communié jadis;

Le bois, des deux côtés emprisonnant la vue,

Qui penche sans un bruit ses massifs noirs et lourds

Et finit au tournant de la maison prévue,

La maison du berceau qui sait nos heureux jours,

Et les jardins déserts où veillent nos amours!

On était en automne, et, par une embellie,

L'aurore se levait, frissonnante et pâlie:

Ses voiles teints de pourpre, échappés à ses doigts,

Balançaient vaguement, comme une large écume,

Les coteaux d'orient endormis dans la brume,

Et jetaient cent lueurs aux tuiles des vieux toits.

Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe,

Ils allaient à pas lents, l'un sur l'autre appuyés,

Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe,

A travers la bruyère et les bleuets ployés.

Ses blonds cheveux étaient noués à la Diane,

Un lien de velours rouge en dessinait le tour;

Et leurs anneaux tombant sur sa chair diaphane

Ombrageaient son épaule au limpide contour.

Un ruban, qui flottait, serrait sa taille fine;

Elle avait mis à nu ses petits bras soyeux;

Et, le long du chemin étroit et sinueux,

Passait et repassait la blanche mousseline,

Entre les arbrisseaux, entre les troncs noueux,

Comme une jeune fée à l'œil qui la devine.

Ces deux amants marchaient et se parlaient si bas,

Que les lézards peureux ne s'en détournaient pas;

Coquelicots et lys saluaient leur passage,

Branches de s'agiter; et, du haut du feuillage

Où d'invisibles nids dérobent leur séjour,

Il leur tombait des chants de bonheur et d'amour!

Mais les parents suivaient. Leur entretien, sans doute,

A ce que je suppose, était moins attachant,

Car ils parlaient très-fort, et d'instant en instant

Coupaient par les sentiers pour abréger la route.

On devinait soudain, à les apercevoir,

La mère de Lucien et l'oncle de Nicette:

L'une au maintien pieux, toujours vêtue en noir,

Veuve encore attrayante et de mine discrète;

L'autre, obèse et rougeaud, campagnard enrichi,

Façon de Carabas engraissé par l'ennui.

Ces gens-là possédaient une ancienne futaie,

Séparée autrefois par une vive haie

Où s'épanouissait Avril à son retour,

Et par où les enfants s'entrevirent un jour.

Ils étaient bien petits, la haie était bien close;

«Les paroles passaient, mais c'était peu de chose.»[1]

Mais au printemps prochain, quand les rayons premiers

Revinrent entr'ouvrir les fleurs fraîches écloses,

O bonheur! leurs deux fronts gagnèrent les rosiers

Et leur premier baiser s'échangea dans les roses.

[1] La Fontaine: Pyrame et Thisbé.

Lucien partit un jour, sa mère l'ordonna.

Il allait à Paris terminer ses études.

Que de pleurs, de serments, de gages on donna

De part et d'autre! Adieu nos chères solitudes!

Adieu notre Médoc, notre bonheur ancien!

Nos chiffres enlacés sur l'écorce des chênes!

Adieu, jusques au jour des vendanges prochaines!

Nicette soupira tous les jours.—Et Lucien?

III.

Vingt ans et voir Paris! Fuir la province aimée,

Cette vieille nourrice au front doux et songeur,

Voir derrière ses pas la porte refermée,

Sentir sécher l'adieu sur sa lèvre embaumée,

Et s'en aller où va tout enfant voyageur!

C'est le destin fatal.—Là-bas est la merveille,

Dit une voit trompeuse à qui l'on tend l'oreille.

Lucien connut Paris; et, comme la plupart,

Il se laissa gagner par de vaines chimères

Qui, la rose aux cheveux et la flamme au regard,

S'en vinrent le chercher, un matin qu'à l'écart

Le souvenir faisait ses heures plus amères.

Il ne posa d'abord qu'un pied indifférent

Dans ce monde joyeux, qui le trouva de glace;

Mais bientôt,—je ne sais quel charme l'attirant—

Il entra tout entier et demanda sa place.

Et ce fut de ce jour qu'à des épines d'or

Il déchira son cœur et perdit la sagesse;

Et qu'à ce sol étroit attachant son essor,

Il ne s'occupa plus qu'à vieillir sa jeunesse.

Il connut de ce temps la sottise et les mœurs,

Dépouilla désormais ses anciennes humeurs,

Les femmes de toujours, les folles Cydalises,

Dont les jours ne sont rien qu'un vif enivrement,

Salamandres d'amour, de toute flamme éprises,

Passèrent près de lui dans leur essaim charmant.

Elles ne mettent plus, ainsi que les marquises,

Ces mouches sur le teint qui faisaient l'œil moqueur,

Les mouches d'à présent se portent sur le cœur.

Ce furent celles-là, Lucien, qui te perdirent,

Lorsque à ton cou d'enfant elles se suspendirent,

Et que de tes trésors de tendresse amassés

Elle t'eurent tout pris, sans t'avoir dit: Assez!

Si bien qu'à la vendange où l'attendait Nicette,

Quand s'en revint Lucien, espéré si longtemps,

Il n'était plus le même,—ô surprise inquiète!—

Il avait vu Paris, il n'avait plus vingt ans.

IV.

Allons, les vendangeurs, la cloche vous appelle.

Debout, et travaillez; c'est l'heure du réveil;

L'horizon que sillonne une jeune étincelle

S'ouvre comme un cratère et vomit un soleil!

Et tous, dans le hangar où le maître les parque,

Comme un bétail grossier sur la paille étendu,

Hommes, femmes, enfants,—sans donner une marque

De mécontentement, de sommeil suspendu,—

Se lèvent pour avoir le pain qui leur est dû.

Ce sont des paysans aux formes athlétiques,

Taillés sur le patron des montagnards antiques,

Avec des nerfs d'acier et des poitrails velus;

Un sayon en lambeaux couvre à peine leur torse;

Leur chair, comme le buffle, est d'une épaisse écorce,

Et sans crainte de l'air ils pourraient aller nus.

Partons, mes vendangeurs, car le coteau ruisselle.

Il se dresse éclatant, ses flancs semblent fumer,

Il gémit sous la vigne: on dirait qu'il recèle