DICTIONNAIRE
RAISONNÉ
DES ONOMATOPÉES
FRANÇAISES,
Par Charles NODIER.
ADOPTÉ
Par la Commission d'Instruction publique,
POUR LES BIBLIOTHEQUES DES LYCÉES.
PARIS,
DEMONVILLE, Imprimeur-Libraire,
rue Christine, No. 2.
1808.
A
MONSIEUR OUDET,
BIBLIOTHÉCAIRE DE LA POLICE GENERALE.
HOMMAGE
De l'estime et de la reconnaissance.
PRÉFACE.
On a desiré quelquefois un dictionnaire des Onomatopées françaises. On a cru que ce recueil serait utile à ceux qui étudient notre langue, et je souhaite que mon ouvrage ne trompe pas cette espérance.
Il y a, sans doute, peu de mérite à ces sortes de compilations. Ce sont de ces travaux qui, suivant l'expression de Duverdier, exigent plus de zèle que de talent, et plus de patience que d'industrie. Mais c'est en cela même qu'ils sont dignes de quelque considération, quand ils atteignent leur but, puisqu'ils supposent à la fois du désintéressement et du courage. On connaît ces vers de Scaliger:
Si quem dura manet sententia judicis olim,
Damnatum ærumnis suppliciisque caput:
Hunc neque fabrili lassent ergastula massa,
Nec rigidas vexent fossa metalla manus.
Lexica contextat: nam, cætera quid moror? Omnes
Pœnarum facies hic labor unus habet.
«L'Onomatopée, dit Dumarsais, est une figure par laquelle un mot imite le son naturel de ce qu'il signifie. On réduit sous cette figure les mots formés par imitation du son, comme le glouglou de la bouteille: le cliquetis, c'est-à-dire le bruit que font les boucliers, les épées, et autres armes en se choquant: le tric trac qu'on appelait autrefois tic tac, sorte de jeu assez commun, ainsi nommé du bruit que font les dames et les dez dont on se sert à ce jeu: tinnitus acris, tintement, c'est le son clair et aigu des métaux: bilbire, bilbit amphora, la petite bouteille qui fait glouglou, on le dit d'une petite bouteille dont le goulot est étroit: taratantara, c'est le bruit de la trompette,
At tuba terribili sonitu taratantara dixit.
»C'est un ancien vers d'Ennius au rapport de Servius. Virgile en a changé le dernier hémistiche qu'il n'a pas trouvé assez digne de la poésie épique; voyez Servius sur ce vers de Virgile:
At tuba terribilem sonitum procul ære canoro
Increpuit.
»Cachinnus, c'est un rire immodéré. Cachinno, onis, se dit d'un homme qui rit sans retenue. Ces deux mots sont formés du son ou du bruit que l'on entend, quand quelqu'un rit avec éclat.
»Il y a aussi plusieurs mots qui expriment le cri des animaux, comme bêler, qui se dit des brebis.
»Baubari, aboyer, se dit des gros chiens. Latrare, aboyer, hurler, c'est le mot générique. Mutire, parler entre les dents, murmurer, gronder comme les chiens. Les noms de plusieurs animaux sont tirés de leurs cris, sur-tout dans les langues originales.
»Upupa, huppe, hibou.
»Cuculus, qu'on prononçait coucoulous, un coucou, oiseau.
»Hirundo, une hirondelle.
»Hulula, une chouette.
»Bubo, un hibou.
»Gracculus, un choucas, espèce de corneille.
»Gallina, une poule»...
»Le nom de cette figure est composé de deux mots grecs, onoma, nomen, et poïo, fingo. Nominis seu vocabuli fictio.»
Il paraîtra, peut-être, étonnant qu'on ne puisse citer sur l'Onomatopée que cette notice imparfaite, et à-peu-près insignifiante. Elle n'a été traitée qu'en passant par Dumarsais, parce que les détails auxquels elle aurait pu le conduire étaient étrangers au plan et à la marche de son ouvrage. Ici même, il serait hors de propos d'épuiser cette matière, et de rassembler les raisonnemens qui attestent que les langues n'ont pas eu d'autre type, et n'ont pas suivi dans leur formation d'autre mode que cette figure. En attendant que je puisse offrir au public le résultat des études dont cette question a été pour moi l'objet, je dois me borner à des applications purement classiques; et si j'y attache cependant quelques considérations élémentaires qui feront pressentir mon systême, c'est que j'ai cru qu'il étoit nécessaire à la tête d'un recueil d'Onomatopées, de donner de l'Onomatopée une idée plus distincte et plus précise que celles qu'on puiserait dans les vagues définitions des rhéteurs.
La parole est le signe de la pensée,
L'écriture est le signe de la parole.
Pour faire passer une sensation dans l'esprit des autres, on a dû représenter l'objet qui la produisait par son bruit ou par sa figure.
Les noms des choses, parlés, ont donc été l'imitation de leurs sons, et les noms des choses, écrits, l'imitation de leurs formes.
L'Onomatopée est donc le type des langues prononcées, et l'hieroglyphe, le type des langues écrites.
Les êtres qui n'ont pas des formes propres et des bruits particuliers n'ont été dénommés que par analogie, soit dans le langage, soit dans l'écriture.
Les abstractions morales qui sont plus ou moins postérieures à l'établissement des premières sociétés, du moins en très-grande partie, ont dû être dénommées, conformément à la même règle.
Les premiers rapports des choses sensibles et des choses intellectuelles, tels qu'ils ont été saisis par des sens neufs, ayant échappé à nos organes, à travers la succession des temps, ne peuvent être que difficilement retrouvés. Les motifs qui ont déterminé la désignation de ces idées, étant assez généralement perdus, il restera dans les langues une partie qu'on peut appeler la langue abstraite, et dont l'origine ne se démontrera que par une longue suite d'analyses et de comparaisons.
L'autre partie s'expliquera d'elle-même. La nature se nomme.
On aurait tort de conclure, cependant, que suivant les principes que j'émets, tous les hommes dussent parler la même langue, ou que toutes les langues du moins, dussent rapporter leurs termes aux mêmes racines; car, non-seulement, les objets physiques ne nous apparaissent pas à tous sous les mêmes rapports, en raison de la variété de notre organisation; mais encore il n'en est aucun qui ne puisse nous apparaître sous un grand nombre de rapports différens, parmi lesquels notre choix s'est fixé quand il s'est agi de déterminer des signes. Il n'est donc pas surprenant que dans des temps postérieurs à la création d'une langue première, et après de grandes révolutions du globe qui ont dispersé les hommes et effacé les traditions, on en soit venu à reconstruire de nouvelles langues, formées sur des racines nouvelles; mais le procédé aura été le même, l'analyse de ces langues n'exigera que le même genre d'études, et on remontera par elles, comme par les langues antérieurement parlées, aux racines naturelles, seule et véritable source de tout idiome.
Il en sera de même des mots à sens abstrait ou figuré, car l'esprit ne fait pas par-tout les mêmes comparaisons et ne saisit pas toujours les mêmes analogies. Tel aperçoit entre deux objets une relation qui n'y sera point pour les autres, ou qui ne se révélera à leur esprit qu'au moyen d'une série d'observations moins rapides.
Ces modifications dans la nature des sons dont se composent les langues, dépendent de toutes sortes d'influences dont il serait trop long d'examiner l'effet; mais celle des climats s'y fait sur-tout reconnaître. Dans le vocabulaire des pays chauds, tous les mots sont vocaux et fluides. Le grec a une emphase majestueuse, comme le bruit des flots du Pénée. L'italien roule dans ses syllabes sonores, le murmure des cascatelles et le frémissement des oliviers. Dans celui des pays froids, tous les mots sont rudes et consonnans; leurs sons retentissans et heurtés rappellent la rumeur des torrens, le cri des sapins que l'orage courbe, et le fracas des rocs qui s'écroulent.
L'extension des sons radicaux qui expriment une chose bruyante à des sensations d'un autre ordre, n'est pas plus difficile à comprendre. Parmi les sensations de l'homme, il n'y en a qu'un certain nombre qui soient propres au sens de l'ouïe, mais comme c'est à ce sens que s'adresse la parole, et que c'est par lui qu'elle transmet le signe de l'objet qui nous frappe, toutes les expressions paraissent formées pour lui. Des sons ne peuvent exprimer par eux-mêmes les sensations de la vue, du goût, du tact et de l'odorat, mais ces sensations peuvent se comparer jusqu'à un certain point avec celle de l'ouïe, et se rendre manifestes par leur secours. Ces comparaisons n'ont rien d'ailleurs qui ne soit naturel et facile. C'est à elles que toutes les langues doivent les figures et tout concourt à prouver que le langage de l'homme primitif était très-figuré.
Quand on dit qu'une couleur est éclatante, par exemple, on n'entend point par là qu'une couleur puisse produire sur l'organe auditif la sensation d'un bruit violent, comme celui dont la racine du mot éclatant est l'expression; mais bien que cette couleur produit sur l'organe visuel une sensation vive et forte comme celle à laquelle on la compare.
L'impression que font éprouver à l'organe du goût les substances acres, âpres ou aigres, n'est accompagnée d'aucun bruit qui reproduise à l'oreille la racine de ces mots qualificatifs; mais elle rappelle à l'organe de l'ouïe les impressions qui ont agi sur lui d'une manière analogue. Si on était porté à croire que ces idées sont forcées, et que l'esprit ne fait pas aisément les comparaisons de sensations, il suffirait de jeter un coup-d'œil sur les poésies primitives qui en sont remplies, ou de donner un instant à la conversation d'un homme ingénieux et simple. Le langage des enfans abonde en figures de cette espèce, et au défaut du terme propre, ils emploient souvent le signe d'une sensation étrangère pour représenter la leur. Les femmes qui ont la sensibilité plus délicate, et qui saisissent plus vîte les rapprochemens les plus fins, en font aussi un grand usage. Enfin, on peut dire que les sens se servent si nécessairement les uns les autres, que sans les emprunts qu'ils se font, on ne pourrait guère peindre qu'imparfaitement les effets qui leur sont propres, et qu'il n'y a rien qui en rende la perception plus exacte et plus profonde.
Indépendamment des mots formés par imitation, il y a dans les langues un très-grand nombre de mots qui sans avoir la même origine n'en sont pas moins composés très-naturellement, et doivent être rapportés à la même figure, c'est-à-dire, à l'Onomatopée, littéralement, fiction de nom.
Par exemple, chaque touche vocale étant appropriée à deux ou trois sons particuliers, on ne s'étonnera pas que le nom de ces touches ait été construit sur les sons auxquels elles étaient affectées. C'est ce que j'appellerais langue mécanique. Ainsi, la lettre labiale B a désigné initialement dès le commencement des langues l'organe qui la forme.
Les lettres dentales D et P ont caractérisé les dents.
Les lettres gutturales G et K expriment universellement l'idée de gorge et de gosier.
La nazale N indique le nez.
La lettre L a été consacrée à la langue, parce qu'elle est le plus liquide des sons que la langue forme, et que la langue, pour la prononcer, ne faisant qu'agir contre la voûte du palais, en paraît d'abord la seule touche et le seul agent.
Qui ne voit quelles immenses générations, cette petite quantité de mots a pu fournir, et jusqu'à quel point leurs dérivations ont dû s'étendre dans les langues?
Ensuite, en considérant, avec tous les philosophes qui ont analysé la parole, les sons simples ou vocaux comme la première langue de l'homme, et en passant de là aux sons compliqués, ou consonnans, qui ont dû se succéder suivant le degré de facilité de leur prononciation, nous verrons les langues s'enrichir d'une immense famille d'expressions également naturelles, et c'est ce que j'appelle la langue puérile, parce qu'elle se retrouve toute entière dans le premier langage des enfans.
Le desir, la haine, l'épouvante, le plaisir, toutes les passions que peut éprouver l'homme si voisin de son berceau, ne se manifestent d'abord que par une émission de sons simples, de cris ou de vagissemens. C'est sa langue vocale.
Il invente de nouvelles lettres à mesure que ses organes se développent, et qu'il commence à juger de leurs rapports et de leurs actions réciproques. Il apprend l'emploi des touches de la parole. C'est sa langue consonnante ou articulée.
Mais comme il ne s'en instruit que lentement, et dans un ordre successif, en allant du plus simple au plus composé, les sons dont l'artifice est le plus facile sont les premiers qu'il saisisse, et par conséquent les premiers qu'il attache à ses idées. Telles sont les lettres labiales.
Aussi observe-t-on que ces lettres sont les caractéristiques de toutes les idées essentiellement premières qu'admet l'esprit des enfans. C'est par elles qu'ils désignent presque toutes les choses qui les touchent immédiatement, comme le bien et le mal physique, les rapports de parenté les plus prochains, le boire, le manger, l'action même de parler, etc.
Parcourez les peuples de l'univers, anciens et modernes, dit M. de Brosse; vous verrez que dans tous les siècles et dans toutes les contrées, on employe la lettre de lèvre, ou à son défaut la lettre de dent, ou toutes les deux ensemble, dans la construction des mots enfantins qui représentent ceux de père et de mère.
Le Chananéen, continue-t-il, l'Hébreu, le Syriaque, l'Arabe, et autres dérivés de l'Assyrien et du Phénicien, que nous n'avons plus, disent aB, aBBa, aVa, aBoh, aBou;
Le Grec, le Latin, l'Italien, l'Espagnol, le Français: PaTer, PaDre, Père;
L'Istrien, le Catalan, le Portugais, le Gascon: Pari, Para, Pae, Paire;
Le Tudesque, le Francisque, l'Anglo-Saxon, le Belgique, le Flamand, le Frison, le Rhunique, le Scandinave, l'Écossais, l'Anglais, l'Allemand, le Persan, et autres qui paraissent dérivés du Scythe: FaDer, FaTer, VaTTer, VaDer, PaDer, Payer, Peer, Feer, FoeDor, FaDiir, FaTher, FaTTer, etc.
L'Arcadien, FaVor;
Le Malabare, PiTaVe;
Le Chingulais de l'île Ceylan, PiTa;
L'Ethiopien, l'Abyssin, le Mélindien des Côtes d'Afrique, et autres qui paraissent dérivés de l'Arabe: aBi, aBBa, aBa, BaBa;
Le Turc, BaBa;
Le Moresque, aBBé;
Le Sarde, BaBu;
L'ancien Rhoetique, PaPa;
Le Hongrois, aPa;
Le Malais de l'Inde et du Bengale, BaPPa;
Le Balie des Siamois, Poo;
Le Mogol, BaaB;
Le Tangut, haPa;
Le Thibet, Fa;
Le Hottentot, Bo;
Les Chinois, l'Annamitique du Tunquin, Fu, Phu;
Le Tartare, BaBa;
Le Mantcheou, aMa;
Le Tunguz, aMin;
Le Georgien et l'Ibérien, MaMa;
Le Caraïbe, BaBa;
Le Groënlandais, uBia;
Le Galibis, BaBa;
Le Sauvage de la rivière des Amazônes, PaPe;
Le Kalmouck, aBega;
Le Samoïède, aBaM;
Le Moluquois, BaPa;
Le Tamoul, BiTa, ViDa;
Passant ensuite à la lettre de dent, le même Savant rapporte les synonimies de l'Egyptien, du Cophte, de l'Africain d'Angola, qui disent TaauT, TheuT, ThoT, ToT;
L'Africain du Congo dit TaT;
Le Cimraëc, le Celtique, l'Armorique, le Bas-Breton, le Gallois, le Cantabre disent TaaT, TaaD, TaD, TaTh, Taz, aiTa;
L'Irlandais, naThair;
Le Gothique, aTTa;
L'Epirote, aTTi;
Le Frison, haiTe;
Le Valaque, TaTul;
L'Esclavon, le Russe, le Polonais, le Bohémien, le Dalmate, le Croate, le Vandale, le Bulgare, le Servite, le Carnique, le Lusacien, et autres dérivés de l'ancien Illyrien et de l'ancien Sarmate: oTTsc, oTsche, oTshe, ou par corruption, oièze, woTzo, wschzi, oTzki, wosche;
Le Sauvage de la Nouvelle Zemble, oTcze;
Le Lapon, aTTi;
Le Livonien, le Curlandais, le Prussien, le Lithuanien, le Mecklenbourgeois: TaBas, Tewes, Tews, Thawe, Tewe;
Le Hongrois, aTyank, aTya;
Les Sauvages du Canada, aisTan, ayTan, ouTa, aDatti;
Le Huron, aihTaha;
Le Groënlandais, aTTaTa;
Le Mexicain, TaThli;
Le Brasilien, TuBa;
Le Sybérien, aTaï;
Le Russe, oTeTze, etc.
Je ne serais même point étonné qu'on m'alléguât que la lettre dentale de l'une et de l'autre touche paraît déjà d'un artifice un peu difficile pour ces premiers essais de la parole, et que l'expérience prouve d'ailleurs que les enfans ne l'employent point successivement, mais simultanément avec les lettres labiales. Il sera aisé de répondre à cette objection, en rappelant simplement que l'articulation de cette lettre nous est apprise, en quelque sorte, dès le premier jour de la vie, puisque la succion du sein de la mère se fait nécessairement avec un petit claquement de la langue contre la partie la plus extérieure du palais, à l'origine des dents, ou plutôt vers la place qu'elles doivent occuper, et que ce bruit ne peut être représenté que par la lettre dentale douce ou forte. Aussi, voit-on que le son thet ou theta, représenté chez les Grecs par une lettre qui a la forme de la mamelle avec son mamelon, est, dans toute les langues connues, le type ou la racine des signes servant à exprimer les idées qui ont rapport à l'action de teter, comme de ceux qui désignent les premières relations de parenté.
Veut-on s'assurer de l'affinité de la langue puérile et de la langue primitive dans leurs progrès? Que l'on consulte les vocabulaires recueillis par les voyageurs et les missionnaires chez les peuples incivilisés, on verra que presque tous leurs mots sont composés de voyelles et de consonnes des premières touches.
C'est encore guidé par le même principe d'imitation et d'analogie, que l'homme a composé un grand nombre de mots, d'après l'affinité de nature qu'il a cru apercevoir entre le son de certaines lettres et l'esprit de certaines idées. La lettre h, par exemple, voyelle indéterminée, ou plutôt signe particulier d'aspiration, qu'on attache quelquefois aux voyelles, fut propre à exprimer imitativement tous les accidens de la respiration humaine; mais en la considérant sous le rapport de son esprit, et en prenant égard à la manière dont elle est formée, qui a quelque chose d'un empressement avide, d'une rapacité impatiente, on la consacra à représenter les idées qui ont rapport à l'action de saisir ou de dérober. La palatale roulante R peignait à l'oreille un bruit méchanique engendré par le mouvement circulaire des corps; et comme on ne peut faire rendre ce son à la touche, par un mouvement simple et indécomposable de la langue, mais seulement par un frôlement rapide et prolongé de cet instrument, il est devenu le caractère de tous les signes par lesquels on avait à rendre l'idée de continuité, de répétition, de renouvellement; et cela s'est opéré d'une manière si naturelle, qu'il est commun dans les langues de le voir unir capricieusement et sans règles à toutes les espèces de mots dans lesquels on a besoin d'indiquer la réproduction ou la multiplicité d'action, et que le peuple l'employe tous les jours arbitrairement à cet usage.
«On peut remarquer, dit M. de Châteaubriand sur ce sujet, que la première voyelle de l'alphabet se trouve dans presque tous les mots qui peignent les scènes de la campagne, comme dans charrue, vache, cheval, labourage, vallée, montagne, arbre, pâturage, laitage, etc.; et dans les épithètes qui ordinairement accompagnent ces noms, tels que pesante, champêtre, laborieux, grasse, agreste, frais, délectable, etc. Cette observation tombe avec la même justesse sur tous les idiomes connus. La lettre a ayant été découverte la première, comme étant la première émission naturelle de la voix, les hommes, alors pasteurs, l'ont employée dans tous les mots qui composaient le simple dictionnaire de leur vie. L'égalité de leurs mœurs et le peu de variété de leurs idées, nécessairement teintes des images des champs, devaient aussi rapeler le retour des mêmes sons dans le langage. Le son de l'a convient au calme d'un cœur champêtre et à la paix des tableaux rustiques. L'accent d'une ame passionnée est aigu, sifflant, précipité; l'a est trop long pour elle: il faut une bouche pastorale qui puisse prendre le temps de le prononcer avec lenteur. Mais toutefois il entre fort bien encore dans les plaintes, dans les larmes amoureuses, et dans les naïfs hélas d'un chévrier. Enfin, la nature fait entendre cette lettre rurale dans ses bruits, et une oreille attentive peut la reconnaître diversement accentuée, dans les murmures de certains ombrages, comme dans celui du tremble et du lière, dans la première voix ou la finale du bêlement des troupeaux, et la nuit dans les aboiemens du chien rustique.»
L'Onomatopée est d'un grand secours aux poëtes, puisqu'elle est comme l'ame de l'harmonie pittoresque et de la poésie imitative.
Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton.
Ainsi que par les mots exprimez par le son.
Peignez en vers légers l'amant léger de Flore.
Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.
Entend-on d'un torrent les ondes bouillonner?
Le vers tumultueux en roulant doit tonner,
Que d'un pas lent et sourd le bœuf fende la plaine,
Chaque syllabe pèse, et chaque mot se traîne.
Mais si le daim léger bondit, vole et fend l'air,
Le vers vole et le suit aussi prompt que l'éclair,
Ainsi de votre chant la marche cadencée
Imite l'action et note la pensée.
On voit qu'indépendamment des Onomatopées nombreuses qu'a employées le poëte, il a trouvé un autre moyen d'harmonie dans le concours heureux de certains mots choisis, qui sans être imitatifs par eux-mêmes, produisent cependant une imitation parfaite.
Que d'un pas lent et lourd le bœuf fende la plaine.
Ce vers, par exemple, est composé de monosyllabes durs et heurtés qui représentent très-bien la marche du bœuf, et qui la notent exactement à l'oreille.
Tout le monde se rappelle cet admirable passage de Boileau, dans le poëme du Lutrin:
Ses ais demi pourris que l'âge a relâchés
Sont à coup de maillet unis et rapprochés.
Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent;
Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent,
Et l'orgue même en pousse un long gémissement.
Que fais-tu, chantre, hélas! dans ce triste moment?
Tu dors d'un profond somme.
Cet hémistiche ne le cède en rien au procumbit humi bos de Virgile.
Ces exemples ne sont pas rares chez les Latins, et sur-tout dans ce dernier poëte. Il n'est personne qui n'ait entendu citer ces vers d'une si riche harmonie:
Tum ferri rigor atque argutæ lamina serræ.
Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum.
Necdum etiam audierant inflari classica, necdum
Impositos duris crepitare incudibus enses.
Luctantes ventos, tempestatesque sonoras.
Continuò ventis surgentibus, aut freta ponti.
Incipiunt agitata tumescere, et aridus altis
Montibus audiri fragor, aut resonantia longè
Littora misceri, et nemorum increbrescere murmur.
On est même parvenu à exprimer les différentes passions de l'ame, au moyen de la seule prosodie.
Ses gardes affligés
Imitaient son silence autour de lui rangés:
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes,
Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes;
Ces superbes coursiers qu'on voyait autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'œil morne maintenant et la tête baissée
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Et dans Virgile:
Extinctum Nymphæ crudeli funere Daphnim
Flebant.
Mais autant ces belles combinaisons sont agréables et ingénieuses, autant est misérable l'abus qu'on en a fait quelquefois, et principalement de nos jours. Puisqu'on a osé reprocher à Racine un emploi trop recherché de l'Onomatopée dans certains vers d'Andromaque et de Phèdre, que doit-on penser, en effet, de ces poëmes descriptifs devenus si communs, et qui ne sont, à dire vrai, qu'un entassement laborieux d'expressions étudiées? Cette affectation est tout-à-fait indigne d'un vrai poëte, et le résultat de tant d'efforts minutieux n'est bon qu'à augmenter le nombre de ces nugæ difficiles si méprisées des gens de goût. Il me serait trop aisé de montrer à quel point on a porté récemment ce travers d'esprit, et ce que j'en dirais ne serait peut-être pas sans utilité; mais qu'il me suffise de rappeler la description de l'alouette, par Dubartas, qui est le prototype de toutes les sottises qu'on a faites dès-lors en ce genre.
Je ferai la même observation sur les mots purement factices que des auteurs peu délicats dans le choix des termes, ont cru pouvoir créer pour exprimer des sons qu'ils ne savaient pas imiter autrement. Si une pareille fantaisie était de nature à devenir contagieuse, la langue serait bientôt inondée d'onomatopées barbares, et n'offrirait plus qu'une suite de cacophonies intolérables. Le vers macaronique, qui peint les éclats de l'escopette, et le taratantara d'Ennius sont de cette espèce; mais il n'y a rien de comparable, parmi les abus de l'harmonie imitative et du langage factice, au breke ke koax de J.-B. Rousseau. Il est d'ailleurs important de remarquer qu'il n'est donné qu'aux poëtes d'un grand talent d'employer heureusement les effets d'une harmonie rauque et pénible. On ne choque impunément l'oreille, qu'autant qu'il le fallait pour ajouter à la force et à l'éclat de la pensée. Ce sont de ces licences qui veulent être justifiées par le succès, et qu'on ne pardonne qu'en faveur de l'impression qu'elles produisent.
Je parlerai maintenant du plan que je me suis tracé pour la composition de ce Dictionnaire. Mon premier projet était de recueillir les Onomatopées de tous les peuples, et de faire ainsi un espèce de lexicon polyglote de tous les sons naturels qui restent dans les langues, de manière à remonter, en quelque sorte, à une langue commune et primitive, indépendante des conventions particulières, et universellement intelligible. Mais, sans compter les difficultés essentielles que mon impuissance aurait opposées à l'exécution de cet ouvrage, ainsi conçu, et les circonstances qui ont restreint mes recherches, il m'a semblé qu'une énumération raisonnée des Onomatopées françaises remplirait assez bien le dessein le plus important que je me sois proposé, qui est d'épargner un soin incommode et futile, et de présenter, sous un cadre étroit, une série de rapprochemens curieux à ceux que ce genre d'observations intéresse, et qui peuvent en tirer parti pour leurs études.
J'ai cru cependant ne pas devoir négliger les principales Onomatopées que les langues mortes ou étrangères ont consacrées; mais je ne les ai recueillies qu'autant qu'elles avaient rapport à des Onomatopées françaises, et qu'il résultait de leur analogie une comparaison instructive et piquante.
Je ne me suis point attaché à rassembler tous les mots dont un son naturel a pu être la racine. Je crois ces mots très-nombreux, mais inutiles à mon plan. Je crois même qu'il n'y en a presque point qu'on ne dérive au besoin de cette espèce d'origine, soit immédiatement, soit par extension. On pourra voir quelques-unes de leurs immenses générations, dans le systême de M. Court de Gébelin, systême spirituel et séduisant, mais encore un peu conjectural, comme tous les systêmes, et dans l'ouvrage non moins docte et non moins ingénieux que prépare un écrivain de l'amitié duquel j'aime à m'honorer, M. David de Saint-Georges. Je répète que si l'avenir me laisse quelques loisirs, et que ce faible essai m'obtienne un seul encouragement de l'indulgence, j'entreprendrai sans doute un jour de jeter quelque lumière sur cette partie importante de la grammaire générale, et d'appliquer d'une manière plus complète ma théorie des étymologies naturelles. En attendant, il n'y aura ici que des Onomatopées incontestables et frappantes, et qu'il sera aisé de ramener à leur racine, sans le secours d'une analyse laborieuse.
Je n'ai pas cherché non plus à rapporter à chaque Onomatopée spécifique toutes les expressions qui en sont composées dans notre langue, et tous les modes qu'elle a subis, si ce n'est quand il a pu sortir de cette aride énumération des observations de quelque intérêt. Ceux à qui ces dérivations ne paraîtraient pas si superflues, les retrouveront sans peine en partant du mot typique.
Enfin, j'ai rangé sous le même titre, et à leur rang alphabétique, un certain nombre d'Onomatopées que notre langue n'a point encore admises, mais qui sont comme naturalisées par l'usage que d'excellens écrivains en ont fait. Les Onomatopées anciennes qui sont tombées en désuétude avec une partie de notre langue, trouveront place dans cet ouvrage toutes les fois qu'elles me sembleront bonnes à conserver, et que je n'en verrai pas l'équivalent dans les vocabulaires modernes; mais pour éviter les méprises qui proviendraient d'une telle confusion, je distinguerai ces deux familles de mots inusités, par l'astérisque en tête de l'article.
Qu'on me permette d'ajouter à ce propos que si la manie du néologisme est extrêmement déplorable pour les lettres, et tend insensiblement à dénaturer les idiomes dans lesquels elle se glisse, il n'en serait pas moins injuste de repousser sous ce prétexte, un grand nombre de ces expressions vives, caractéristiques, indispensables, dont le génie fait de temps en temps présent aux langues. Il n'appartient à personne d'arrêter irrévocablement les limites d'une langue, et de marquer le point où il devient impossible de rien ajouter à ses richesses. Voltaire, pour qui la nôtre était si opulente et si féconde, l'accuse d'être une gueuse fière à qui il faut faire l'aumône malgré elle. J'avoue que je me suis souvent étonné de la voir exclure tel mot qu'elle ne peut remplacer que par une périphrase languissante, et le dictionnaire que je soumets au public en renferme quelques-uns de ce genre. C'est une témérité qui avait besoin d'apologie.
Au reste, on insistera moins sur le reproche qu'elle devrait me mériter, si on daigne se rappeler que la classe de littérature de l'Institut fait espérer un dictionnaire qui ne laissera plus de doute sur la valeur des mots que notre langue a acquis ou qu'elle a tenté de ressusciter dans ces derniers temps. En attendant le monument que cette savante compagnie se propose d'élever, l'homme de lettres peut lui apporter des matériaux, et le Lexicographe peut essayer d'en réunir quelques-uns, en subordonnant son jugement prématuré à celui de ses maîtres.
Je ne finirai point cette préface sans payer de justes tributs de reconnaissance à ceux qui ont bien voulu protéger ou éclairer mes études. Il en est un à qui j'en ai offert les premiers fruits. Il m'est doux de joindre à son nom celui d'un ami que l'élévation de son caractère et de ses talents doit porter à de grandes destinées, sous un gouvernement qui apprécie et qui récompense, M. de Roujoux, sous-préfet de Dôle; si jamais j'ai osé desirer que cet écrit fût accueilli de quelque estime, c'était pour le voir plus digne d'eux.
AVIS.
Les mots dont il est question dans ce Dictionnaire, n'étant considérés que sous le rapport de leurs sons, on a cru devoir exprimer les Onomatopées hébraïques et grecques, par la simple lettre italique, pour en mettre la lecture à la portée des premières études.
L'Astérisque * indique les Onomatopées anciennes tombées en désuétude, et les Onomatopées non encore admises, mais employées par quelques bons Ecrivains.
ONOMATOPÉES FRANÇAISES.
A
* [AARBRER]. Se cabrer. Terme de Manége, qui se dit des chevaux qui se dressent sur les pieds de derrière quand on leur tire trop la bride.
Ce mot, plus énergique que celui qui nous est resté, et dont la double voyelle rend la construction plus imitative, est depuis long-temps hors d'usage. On le trouve dans le vieux roman de Perceval.
[ABOI], ABOIEMENT, ABOIER. En vieux langage, Abai.
C'est une des Onomatopées qui expriment le cri du chien. Quelques Étymologistes dérivent ce mot de ad baubare, forme de baubare, que les Latins ont dit, ainsi que boare. Ces mots eux-mêmes sont des Onomatopées.
On peut présumer, au reste, que les Grecs de la colonie de Massilia introduisirent dans les Gaules le mot bauzein, moins expressif qu'aboier, mais dont celui-ci doit être fait.
Dans les Langues Canadiennes, un chien s'appelle gagnenou, autre Onomatopée qui a beaucoup de rapport avec le canis des Latins.
Aboiement, est plus d'usage qu'aboi, qui ne s'emploie plus guère qu'au figuré. Un de nos poètes dit cependant en parlant du chien:
De ton champêtre enclos, sentinelle assidue,
A toute heure, en tous sens, il parcourt l'étendue:
Quelquefois en silence, il rôde; et quelquefois
La forêt s'épouvante au bruit de ses abois.
[ACHOPPEMENT]. Ce mot qui était une Onomatopée faite du bruit d'un corps qui en heurte un autre, ne s'emploie plus au sens propre. On ne s'en sert même que dans cette façon proverbiale de parler: une pierre d'achoppement, pour dire, Un obstacle inattendu.
Chopper, est presque tout-à-fait hors d'usage.
[AFFRES]. Il ne se dit guères qu'au pluriel. C'est un grand effroi, une émotion extrême, causée par quelque terrible vision. L'Onomatopée exprime le frémissement qu'excitent l'épouvante et l'horreur. On a donc eu tort de dériver ce mot du latin affari ou du grec phren et afronos, comme Voltaire, qui regrette d'ailleurs qu'on ne l'emploie pas plus souvent.
Pourquoi ne dirait-on pas les affres de la mort que l'Académie autorise? Il n'y a rien qui puisse mieux représenter les frissons de l'agonie. D'affres, on a fait
Affreux, qui se dit des objets qu'on ne peut voir sans éprouver un sentiment de crainte ou d'aversion.
[AGACEMENT, AGACER]. Du son dont on se sert pour irriter ou agacer les animaux, ou bien du bruit que produit sous les dents un fruit acide, ou un fruit qui n'est point à sa maturité, et dont l'effet est d'agacer les dents.
On a dit assez hardiment, au style figuré, les agaceries d'une coquette, des regards, des propos agaçans, des manières agaçantes.
Ménage a très-bien dérivé ce mot du latin acaciare, qui a la même racine. Il aurait pu remonter jusqu'au grec où elle se trouve également. On disait hegaçç en celtique.
[AGOUTI]. C'est un quadrupède des Antilles, qui a beaucoup de rapport avec le lièvre. Son nom est formé d'après son cri qu'on exprime à-peu-près par le mot couy. M. de Buffon compare ce cri au grognement du cochon.
Pison et Marcgrave disent qu'au Brésil on appelle cet animal cotia. Souchu de Rennefort l'appelle couti, dont on a fait acouti et agouti.
Il est bon de remarquer en passant, sur ce mot, que la plupart des animaux sont caractérisés par l'Onomatopée, et que l'énumération en serait devenue fatigante si je ne m'en étais tenu aux indigênes et à ceux qui sont tellement connus, que leur nom est devenu propre à la Langue. Celui-ci est de cette dernière espèce.
[AGRAFFE, AGRAFFER]. L'agraffe est une espèce de crochet qui sert ordinairement à fixer ensemble les deux côtés d'une robe ou d'un manteau. L'Onomatopée consiste dans l'imitation du bruit produit par le déchirement de l'objet que les pointes de l'agraffe saisissent.
Le père Labbe croit qu'agraffer a été pris pour agriffer. Budée le fait venir du grec agra, qui signifie l'action de saisir vivement, et qui a la même racine naturelle. On peut la reconnaître encore dans le verbe hébreu garah ou garaph que Saint Jérôme exprime par le mot arripere, au cinquième chapitre des Juges.
Rafler, mot ignoble de notre Langue, se rapporte à ceux-ci par le sens et par le son. Les vieux Dictionnaires disent aussi riffler.
* Rafle ou Raphe, qui n'est plus français, est un mot ancien de la même famille. Nicod rapporte ces paroles de Nicole Gilles en la vie de Dagobert: «Notre Seigneur Jésus-Christ, afin qu'ils l'en voulsissent croire, s'approcha du ladre, et lui passa la main par-dessus le visage, et lui osta une raphe de la maladie de lèpre qu'il avoit au visage, si que la face lui demeura belle, claire et nette, et le restitua en santé. Laquelle raphe est encore gardée en un reliquaire en ladite église Saint-Denys». Par lequel mot, ajoute Nicod, il semble vouloir dire une poingnée, un plein poing. «Car on dit rapher quand au jeu de dez qu'on appelle la raphe, ayant gaigné, on prend hastivement ou bien plustost rapidement la mise qui est sur le jeu. Ce qu'on dit aussi raphler ou rafler, et par métaphore, rafler tout, quand on prend rapidement tout ce qu'on trouve en un lieu».
Dans le vieux langage, raphe signifiait encore la poignée, le manche d'un outil, l'endroit par où on le saisissait.
[AGRIPPER]. Du bruit que produit le frottement des griffes ou des mains contre les corps dont elles s'emparent. Voyez [Griffe] et [Agraffe].
Grappiller, est peut-être un diminutif de ce verbe, et de là on aurait fait
Grappe, un fruit sujet à être grappillé,
Grappilleur, celui qui grappille,
Grappillon, ce que l'on rejette d'une grappe,
Grappe, instrument de Menuiserie qui présente plusieurs pointes propres à saisir ou agripper le bois,
Grappin, instrument de fer dont on se sert pour accrocher un vaisseau, soit pour l'aborder, soit pour y attacher un brûlot.
Je n'ai pas besoin de faire observer que presque tous ces mots sont du style le plus bas.
Gravir, s'aider avec les ongles dans les anfractuosités d'un chemin raboteux.
Gravier, le sable qui se détache sous les ongles d'un homme qui gravit.
Grimper, gravir difficilement une route roide et montueuse, me paraissent autant d'Onomatopées qui se rapportent à la même racine, et que je rassemble autour d'elle pour mettre ici autant d'ordre que la méthode alphabétique en permet. Ce qui rend cette analogie plus sensible, c'est que le peuple emploie bassement le mot grappiller au sens de gravir dans un grand nombre de provinces, et que gravir s'est même dit grapir en français, selon Borel.
Nicod rapporte grip, qui se disait autrefois en style trivial pour piraterie et rapine. Les Grecs avaient construit beaucoup de mots sur le même son et d'après le même esprit; gripos, qui étoit un filet à prendre du poisson; gripeus, le preneur de poissons; grupès, l'ancre du navire, et le grappin dont on saisissait un navire ennemi; grupaï, les aires des vautours et des oiseaux carnassiers.
Nos vieux Écrivains ont employé plus communément encore grippe, qui signifiait vol et filouterie.
Je sais bien tous les biais
Desquels on se sert pour la grippe,
dit Chevalier dans la désolation des filous. Cholières, tome II de ses Contes, applique gripperie au même usage.
La grupée, c'était le produit, le revenant bon de la grippe. On dit dans la comédie de la Passion:
Pour mettre mignons en alaine,
Voici fine espice sucrée,
Et tel y laissera la laine
Qui n'en aura jà la grupée.
On a dit aussi gruper pour, agraffer, et plus souvent pour agripper ou saisir avec les griffes. «Qui sait, dit Rabelais, s'ils useroient de qui pro quo, et en lieu de rominagrobis grupperoient paovre Panurge?»
Les Bretons ont krapa, krafa, gripper, grimper, égratigner; kraf, égratignure; craban, griffe; crib, peigne; criba, peigner; cribin, peigne de fer; crabb, cancre, écrevisse, qui s'est conservé dans le français. Craff est le nom gallois du grappin, du harpon des mariniers.
* [AHALER]. Pousser l'haleine au dehors. Quelques Écrivains ont dit adhaler. Ce mot très-expressif a un autre sens qu'exhaler, et n'a point d'équivalent en français. Haleter donne l'idée d'une respiration forte et pressée. C'est l'anhelare des Latins qui avaient aussi halare et halitus.
Il semble que l'hiatus considérable qu'on remarque dans l'expression proposée, lui donne quelque chose de pittoresque qui n'est pas dans cette dernière Langue.
[AHAN, AHANER]. Ahan représente un grand effort qui ôte presque la faculté de respirer. C'est l'expression du bucheron, des manœuvres pour reprendre leur souffle, et se donner la force nécessaire pour bien porter leur coup. De là on a fait ahaner, travailler avec peine, avec ahan, comme dans ces vers de Dubellay:
De votre doulce haleine
Esventez cette plaine,
Esventez ce séjour,
Cependant que j'ahane
A mon blé que je vanne
En la chaleur du jour.
Ahaner un champ, s'est dit par extension pour, Cultiver une terre difficile.
Ahan, est passé au style figuré pour exprimer de pénibles travaux d'esprit, et l'agitation d'un homme qui a de la peine à se résoudre à quelque chose.
On a fait venir ce mot du grec ao et du latin anhelare. C'est l'opinion de du Cange. Ménage en a cherché l'étymologie dans l'italien affanno, peine, douleur. On aurait pu le retrouver tout entier dans le dictionnaire des Caraïbes et dans beaucoup d'autres, puisqu'il est tiré du dictionnaire de la Nature. C'est la plus évidente des Onomatopées. Pasquier et Nicod ne s'y sont pas mépris.
Dans des lettres de rémission de l'an 1375, on trouve: «Après ce que ledit Jehan fut deschaucié, entra ondit gué, et tant se y efforça pour mettre hors laditte charrette, que il entra en fièvre en icelui gué, pour le grant ahan que il avoit eu».
On ne se sert plus de ce mot qui était très-familier à nos anciens Écrivains. Rabelais, Montaigne, Amyot l'ont singulièrement affectionné. Il est encore dans Costar. Jupiter, dit-il, en sua d'ahan.
[AÏ]. C'est le quadrupède, autrement nommé le Paresseux, qui est un des anthropomorphes de Linné.
Il articule les syllabes dont on a formé son nom avec des modulations si justes, que cela a donné lieu à Clusius de dire très-ridiculement que c'était le Paresseux qui avait inventé la musique. Il aurait pu d'ailleurs appuyer cette bizarre présomption d'une analogie curieuse de la Langue grecque ou aïo s'est dit quelquefois pour cano, et il faut observer que ce mot est passé dans la Langue latine avec le sens de loquor. Il n'appartenait qu'à ces peuples d'harmonieux langage d'attacher la même expression aux idées de chant et de parole.
[AME]. Le principe de la vie dans l'homme et dans les animaux.
L'opinion qui range ce mot au nombre des Onomatopées, repose sur une théorie bizarre et curieuse. La lettre labiale M est une consonne qui résulte, comme on le sait, de la jonction des lèvres, en sorte que la bouche très-ouverte doit produire en se fermant le son composé am: savoir, la voyelle par le moyen du souffle émis dans le moment où l'organe est ouvert, et la consonne par le contact des deux parties de la touche, dans le moment où l'organe se resserre. C'est ce qu'on appelle rendre l'ame, car telle est la figure de l'expiration de l'homme, et l'esprit de cette racine.
Au contraire, pour prononcer M initiale suivie d'une voyelle, il faut que les deux parties de la touche labiale agissent mutuellement l'une sur l'autre, et se séparent pour l'émission du bruit vocal qui succède au bruit consonnant. Ainsi se prononcera ma, qui est une racine dont l'esprit est diamétralement opposé à celui de la précédente, puisqu'au lieu d'exprimer le dernier acte physique de l'homme, elle exprime, par la figure et par le son, le premier acte, et, en quelque sorte, la prise de possession de la vie.
Cette racine ma seroit donc la désignation nécessaire de l'existence matérielle, comme cette racine am de l'existence spirituelle. La première appartiendra aux idées purement corporelles; la seconde aux idées morales, à celles des principes animans, de l'amour, de l'amitié, de toutes les affections.
En appuyant la racine ma sur la touche dentale, ou en fera mat, qui est le son typique du nom de la mort dans la plus grande partie des Langues premières.
En la nazalant, on en fera man, qui est le signe presque universel du nom de l'homme.
Je donne, au reste, ces hypothèses comme plus ingénieuses que probables, et M. Court de Gébelin, qui les a suggérées, se livre trop souvent et avec trop d'abandon à son imagination, pour être toujours un guide sûr.
Ce qu'il y a de certain, c'est que les différens noms de l'ame chez presque tous les peuples, sont autant de modifications du souffle et d'Onomatopées de la respiration, diversement modulées. Tels sont le Psyché des Grecs, le Seele des Allemands, le Soul des Anglais, l'ayre des Espagnols, l'alma et le fiato des Italiens. Il serait, à la vérité, difficile d'en dire autant de l'anima des Latins, dont le mot ame est une contraction évidente.
[ANCHE]. Partie d'un instrument à vent, faite de deux pièces de canne, jointes de si près, qu'elles ne laissent qu'un espace très-resserré pour le souffle; ce qui a fait penser à de savans Étymologistes que ce mot venait du celtique anc, étroit, resserré, affilé. Il paraît plus vraisemblable qu'il a été formé par Onomatopée; et ce qui me porte à le croire, c'est que je trouve une Onomatopée grecque absolument semblable à celle-ci, qui exprime l'idée que nous rendons par notre verbe suffoquer. L'air étouffé dans l'étroit canal de l'anche, séparé de l'instrument auquel elle appartient, imite très-bien le gémissement aigu et forcé d'un homme qui suffoque. De là, la conformité de ces deux Onomatopées.
[ASTHME]. L'asthme est une infirmité qui consiste dans une grande difficulté de respirer dans de certains temps. Cette Onomatopée imite le bruit de la respiration brusquement interrompue. Elle nous vient immédiatement, et sans changement, d'une Onomatopée grecque qui représente la même chose.
B
[BABIL, BABILLARD, BABILLER]. Babil, abondance de paroles sur des choses inutiles, manie importune de parler continuellement.
De la lettre b qui résulte de la simple disjonction des lèvres, et qui est la première que les enfans combinent avec les sons vocaux. Aussi est-elle la première consonne de tous les alphabets.
Nicod dérive ce mot de Babel, à cause de la confusion des Langues qui y eut lieu. Ménage le fait venir de bambinare, qui a été fait de bambino, diminutif de bambo, transféré selon lui dans l'italien du syriaque babion, qui signifie enfant. De la même racine, nous avons créé
Babiole, une chose de peu de conséquence, une bagatelle qui ne peut occuper que des enfans;
Babouin, Bambin, un petit enfant qui articule à peine; en gallois bach, d'où vient le nom de Bacchus qu'on représente ordinairement comme un enfant gros et joufflu;
Bamboche, un enfant grotesque et contrefait, une marionnette ridicule;
Bambochade, un genre de Peinture qui ne s'exerce que sur des formes triviales, sur des marionnettes et des bambins.
Ménage aurait trouvé d'ailleurs une étymologie plus exacte et plus naturelle encore dans le grec, où l'on dit bao, babazo, babalo et bambaino pour loquor. Mais le fait est que tous ces mots et leur immense famille sont composés d'après le son naturel.
Baba, babe, en arabe, signifient bouche, ouverture; be a le même sens en Langue celtique. Dans la même Langue, enfant se dit map, vap, mab, vab, et avec le diminutif, babic, un petit enfant.
On dit dans le latin garrulitas, garrulus, garrire, autres Onomatopées; dans l'italien, garrire, cicalare, ciarlare et ciachierare; dans l'espagnol, babillar, charlar, chicarrar.
Amyot a dit rebabiller. «Si un babillard escoute un peu, ce n'est que comme un reflux de babil qui prend haleine pour rebabiller puis après encore davantage».
Madame Pernelle dit dans le Tartuffe:
C'est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille et tout du long de l'aune.
Voilà l'étymologie de Nicod consacrée par deux vers de Molière.
[BÂILLEMENT, BÂILLER]. De l'action d'ouvrir involontairement la bouche dans le sommeil ou dans l'ennui.
Observez que la première syllabe de ce mot est longue, et qu'autrefois on disait baailler et baaillement, ce qui donnait plus d'expression à l'Onomatopée.
En latin, hiare, hiatus; en italien, sbadigliare, sbadigliamento.
Béer, ou plutôt, Bayer, mot fait pour peindre une curiosité vaine et un peu niaise, qui se manifeste par la même émission vocale et par la même figuration de la bouche, appartiennent à la même racine. Bayer aux corneilles, est une expression proverbiale assez en usage dans notre langue. On lit dans un de nos plus anciens dictionnaires: bayer à la mamelle, appetere mammam. «C'est proprement ouvrir la bouche, mais parce que quand plusieurs regardent par grande affection quelque chose, ils ouvrent la bouche; de là est que bayer signifie aucunes fois autant que regarder».
Bah, est un mot factice ou artificiel qui échappe aux gens étonnés. De là
Badaud, homme simple et sans expérience, qui s'étonne de tout,
S'ébahir, être ébahi, termes attachés au même sens. S'il est vrai qu'ils remontent à l'hébreu Schebasch, comme l'ont prétendu les Etymologistes, c'est que celui-ci a été fait sur le son commun, et n'a pas d'autre type naturel.
[BARBOTER]. Ce mot, dit Ménage, est formé du bruit que font les cannes quand elles cherchent dans la boue de quoi manger, et on appelle de là barboteur, un canard privé. Barboter en cette signification semble être une Onomatopée.
[Baret]. On emploie presqu'indistinctement baret, barret, ou barri. C'est le cri de l'éléphant. On appelait autrefois l'éléphant barre aux Indes orientales. En latin, on l'appelle barrus, et son cri barritus.
Nous avons perdu ce mot.
[BEFFROI]. Espèce de tocsin. «Quasi bée effroi, dit Nicod, car il est expressément fait pour béer et regarder, ou faire le guet en temps soupçonneux, et pour sonner à l'effroi».
Il est à remarquer cependant qu'un instrument d'airain creux et sonore s'appelait bel en breton, et que de là peuvent venir l'anglais belfry et le français beffroi.
[BÊLEMENT, BÊLER]. On disait beaucoup mieux autrefois béellement, béeller. Onomatopée du cri du mouton. Elle est parfaitement naturelle, et Pasquier la préfère avec raison au balare des Latins.
Bégayement, Bégayer, ont été pris de la même racine, parce que le défaut de prononciation que ces mots désignent consiste à répéter souvent le même son avec des inflexions tremblantes, comme les animaux bêlans.
[BELIER]. Le nom de cet animal est certainement formé d'après son cri, d'après son bêlement. Il est donc ridicule de l'avoir cherché dans vellus qui signifie toison; dans bahal, hebreu, qui est notre mot Seigneur ou chef, parce que le belier est le maître du troupeau.
Le belier, colonel de la laineuse troupe,
dit Ronsard; et dans Jobel, autre terme de la même langue, qui était un des noms de ce quadrupède.
Belin, est l'ancien nom du belier. On le dit encore en certains lieux, des agneaux, et il s'est conservé long-tems au figuré où il signifiait doucereux. C'est un nom d'amitié, que l'on donne aux enfans, mon belin, ma beline; on a employé beliner, faire le doucereux, dans quelques occasions, et Rabelais l'a étendu à des acceptions très-variées. Il est absolument hors d'usage.
[BEUGLEMENT, BEUGLER]. Cri du taureau, du bœuf, de la vache, mugir comme les taureaux.
Ménage dérive ce mot de baculare, à bacula; mais c'est une Onomatopée qui est également dans le latin boare, d'où bos a été tiré.
Bœuf, est le nom d'un animal qui beugle.
Boa, est celui d'un serpent énorme dont le cri ressemble au beuglement des taureaux.
Meuglement, Meugler, qui se prononcent sur la même touche avec une bien légère modification, s'emploient indistinctement. On a même dit muglement en vieux langage, comme dans ce passage d'Amadis: «La blanche biche qui en la forest craintive eslevoit ses muglements contre le ciel, sera retirée et rappellée».
[BIBERON]. Homme qui aime à boire, qui boit avec excès.
Du bruit que fait le vin en coulant goutte à goutte. Le bibax et sur-tout le bibulus des Latins, représentent bien cette expression. Ces mots dérivaient de leur bibere, qui était aussi fort imitatif, et dont nous avons dégradé la valeur en le contractant dans le mot boire. Leur joli mot bilbire était de la même famille.
En celtique, le mot boire se rend par ef, ev, Onomatopées du bruit que fait la bouche en aspirant un liquide. C'est de là que vient probablement le verbe avaler.
C'est une idée d'une hardiesse bien plaisante et bien ridicule, que celle de ce savant d'ailleurs estimable, qui explique le nom d'Eve par ce petit verbe de la Langue celtique, et qui se sert de ce rapprochement pour prouver que cette Langue est la première que les hommes aient parlée.
[BIFFER]. Effacer une écriture en passant la plume dessus.
Un habile Etymologiste regarde ce mot comme pris de buffare, souffler, qui est une Onomatopée latine: ainsi, biffer signifierait, détruire un objet, et le faire disparaître, comme en soufflant dessus. Sans aller en fixer si loin l'origine, on l'aurait trouvée dans le bruit que fait une plume passée brusquement sur le papier. Cette conjecture est d'autant plus vraisemblable, que le mot biffer n'a point d'analogie de consonnance avec les mots anciens qui ont été attachés à une idée de même espèce, et peut passer pour une Onomatopée très moderne.
[BOMBE]. Ce mot dérive du bruit de la bombe qui éclate.
Il était au moins inutile d'en chercher ailleurs l'étymologie, et de la dériver, soit de Lombardie, parce qu'on croit qu'elle y a été inventée, soit de bomba dont quelques Auteurs ont usé pour parler de certaines coquilles qui servaient de trompettes, ou de bombus qui exprime le bruit du même instrument, ou de l'allemand bomber qui signifiait baliste. Il est étonnant qu'on ne l'ait pas fait remonter aussi aux belles Onomatopées italienne et espagnole, rimbomba et zumbido avec lesquelles il a tout autant de rapport; mais le fait est qu'on devait le chercher, aussi bien que ses différens analogues, dans le son naturel qui les a tous produits.
[BOND, BONDIR, BONDISSEMENT]. L'Onomatopée est prise du retentissement de la terre sous un corps dur qui la frappe, et se relève aussitôt.
Le mot bondir revient au subsilire des Latins qui est moins imitatif.
[BORBORIGME]. On dit aussi borborisme. Bruit de l'air contenu dans les intestins.
[BOUC]. La grande conformité des différens noms de cet animal dans presque toutes les Langues, prouve qu'ils ont dû avoir une racine commune et naturelle. C'est l'imitation de son cri. Les Grecs qui l'appelaient communément tragon, l'ont aussi nommé bekkos. Ménage dit que buccus se trouve dans la loi salique, et bouch dans le Celtique. En Langue franque, c'est buk, en allemand, bock, en italien, becco.
[BOUFFÉE, BOUFFI]. «Ces mots, suivant Nicod, sont par raison d'Onomatopée, et représentent tant le son du vent qui vient à bouffées, que de la flamme bouffant, ainsi que de la bouche de l'homme quand il bouffe, c'est-à-dire, souffle ou le feu, ou la poudre, ou autre chose».
Ouf, est le son radical converti en interjection pour exprimer l'émission de l'air, poussé par un homme essoufflé. Les Latins en avaient fait buffare ou bouffare, que nous avons fidèlement transporté en notre langue dans le vieux verbe bouffer.
Buffe, se dit fort anciennement pour un soufflet, pour un coup sur les joues, comme en ce passage de Marot:
Vien donc, déclare toy
Qui de buffes renverses
Mes ennemis mordans,
Et qui leur moult les dents
En leurs gueules perverses.
Et observez que buffe et soufflet ont été faits analogiquement, et d'après le même principe, parce que la joue frappée paraît souffler ou bouffer sous la main qui la comprime.
On a employé buffoi au figuré, pour orgueil et présomption; et en perdant l'expression, nous avons conservé la métaphore. Bouffi de vanité, est une figure d'un usage très-commun.
Bouffon, doit se rapporter à la même racine, suivant Ménage qui, d'après Saumaise, le dérive du bocca infiata des Italiens. Ils appellent encore buffo magro, un maigre bouffon, le mauvais plaisant qui ne les fait pas rire; soit, comme le dit Voltaire, qu'on veuille dans un bouffon un visage rond et une joue rebondie; soit que cette bouffissure des joues, qui est une des bouffonneries les plus triviales des plus grossiers saltinbanques, ait déterminé leur nom générique. Il serait tout au moins difficile d'en donner une autre explication.
[BOUILLIR, BOUILLONNEMENT, BOUILLONNER].
Bouillie, Bouillon, choses que l'on fait bouillir. Ces mots viennent du bruit que fait un liquide échauffé à certain degré. Dans le verbe bouillir, le son radical pur a été conservé aux trois personnes du singulier de l'indicatif présent.
Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines
En vain dans les combats ont des soins diligens;
Mars est comme l'Amour. Ses travaux et ses peines
Veulent de jeunes gens.
Malherbe.
Bulle, mot par lequel on désigne ces petites éminences qui s'élèvent sur l'eau bouillante,
Boule, qui en est une espèce d'homonyme, étendu à des acceptions plus générales,
Bouton, autre terme qui, dans toutes ses acceptions, signifie une éminence ou un corps de la même forme, n'ont probablement pas d'autre étymologie. Le peuple, si riche en expressions pittoresques, se sert du verbe boutonner pour déterminer le premier degré de l'ébullition.
M. Court de Gébelin s'est donc certainement trompé en dérivant toute cette famille de mots du Celtique bal, qui signifierait œil, et par une extension d'ailleurs très-forcée, suivant l'usage de cet érudit, tous les objets ronds ou roulans. Il est faux qu'œil se dise en Celtique autrement que lagad; les deux yeux, daou lagad. L'auteur du monde primitif a pris cette fausse interprétation dans Bullet et dans tel autre lexicographe, qui ont confondu le Basque et le Celtique, et y ont mêlé, en outre, une foule de mots qui n'ont jamais fait partie de ces deux langues.
[BOURDON, BOURDONNEMENT, BOURDONNER].
«Bourdon, dit Nicod, est une espèce de grosse mouche, tavelée comme mouche à miel, n'ayant point de picquon ou aiguillon, plus grosse de corsage que la mouche à miel nommée abeille, et ne fait ni ne sert à faire le miel ni la cire; ains dévore l'aliment et la provision que les mouches à miel se sont pourchassé, seulement de sa chaleur conserve les petits abeillons, qui est la cause que Virgile, au quatrième des Géorgiques, l'appelle ignavum pecus, fainéant et coüard. Pline, en son livre onzième, leur attribue partie de l'opifice des mouches à miel, ce que Varron son devancier ne fait pas, fucus. Le Français lui a donné ce nom par Onomatopée, à cause du bruit qu'il fait quand il volète.»
Boud a signifié le bourdonnement du frélon, dans la Langue Celtique.
Bourdon, cloche très-sonore qui produit un bruit de même genre que celui dont il est question dans cet article, a été ainsi nommée par analogie.
Bourder est un vieux mot très-précieux qui voulait dire rester court en chaire, parce que le prédicateur, en cet état, ne forme plus qu'un murmure et un bourdonnement confus. Il est à regretter que cette expression soit perdue.
Bourde, chose vague et confuse, mensonge qu'on articule à demi, en est clairement dérivé. On a pu dire allusivement qu'un menteur pris sur le fait, se tire d'affaire, en murmurant des mots sans suite, comme un prédicateur qui a perdu le fil de son sermon. Regnier se sert de ce terme dans cette hypothèse même:
Ils bâillent pour raison des chansons et des bourdes.
[BRAIRE]. «L'âne brait, dit M. de Buffon, ce qui se fait par un grand cri, très-long, très-désagréable, et discordant par dissonances alternatives de l'aigu au grave, et du grave à l'aigu. Ordinairement, il ne crie que lorsqu'il est pressé d'amour ou d'appétit. L'ânesse a la voix plus aigre et plus perçante. L'âne qu'on fait hongre, ne brait qu'à basse voix, et quoiqu'il paraisse faire autant d'efforts et les mêmes mouvemens de la gorge, son cri ne se fait pas entendre de loin.»
[BRAMER]. Ce mot se dit du cerf en certaines occasions, et en général de tous les animaux qui crient fortement. Il s'est même employé en vieux langage, pour exprimer le cri de l'homme, comme dans ces vers, attribués à Clotilde de Surville:
Tant de loin que de près n'est laide
La mort. La clamoit à son ayde
Tojorz un povre bosquillon
Que n'ôt chevance ne sillon.
. . . . . . . . . .
Tant brama, qu'advint...
Court de Gébelin et Voltaire prétendent que bram signifiait un grand cri en Langue Gothique. Cette racine, commune dans les Langues, se retrouve d'ailleurs toute entière dans le Grec.
Si l'on veut s'assurer, au reste, que l'Onomatopée n'est nulle part plus fréquente que dans les idiomes qui se rapprochent des temps primitifs, que l'on consulte Voltaire au même lieu, dans ses fragmens sur la Langue Française. Les mots que cet auteur, toutefois peu versé dans le mécanisme de la Langue qu'il a enrichie de tant de chef-d'œuvres, les mots, dis-je, qu'il fait dériver du Celte, sont autant d'Onomatopées.
Brailler, terme populaire qui ne se prend qu'en mauvaise part, et dans l'usage le plus trivial, a évidemment le même type.
[BREDOUILLER]. Parler confusément et articuler avec peine.
Bredi-breda est une locution basse et factice qui exprime l'espèce de bredouillage d'une personne très-loquace, qui articule difficilement. Ce mot ne se trouve que dans Poisson, et quelques auteurs du même ordre.
[BROUHAHA]. Bruit confus d'applaudissemens qu'on entend dans les spectacles, et dans les lieux d'assemblée où l'on récite des ouvrages d'esprit. C'est une contraction de bruit de haha, prononcé brouit de haha dans le vieux langage.
[BROUTER]. Du bruit que font les animaux en brisant les plantes près de leur racine, et en les arrachant avec les dents.
Il y a un exemple de l'harmonie pittoresque de ce mot, dans une des plus jolies fables de la Fontaine, le chat, la belette et le petit lapin.
Du palais d'un jeune lapin
Dame belette, un beau matin,
S'empara: c'est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates, un jour
Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour
Parmi le thym et la rosée.
Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
Voici le même mot employé dans la prose, avec un effet d'harmonie imitative aussi vrai que celui qu'on vient de remarquer. Ce passage est de M. de Châteaubriand, un des Écrivains dont notre siècle a le plus à se glorifier; et je rapporte cet exemple avec d'autant plus d'empressement, que je n'en connais point de si riche en Onomatopées:
«Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre côté du fleuve, tout ici au contraire est mouvement et murmure: des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissemens d'animaux qui marchent, broutent ou broyent entre leurs dents les noyaux des fruits; des bruissemens d'ondes, de faibles gémissemens, de sourds meuglemens, de doux roucoulemens, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie.»
[BROYEMENT, BROYER]. Ces mots sont faits du bruit d'une substance un peu récalcitrante, brisée entre deux corps durs. C'est ce qu'expriment aussi bien le sfratumare des Italiens, et le quebrar des Espagnols.
[BRUIRE, BRUISSEMENT, BRUIT]. Ces mots bruire et bruissement, qu'on a affecté de négliger je ne sais pourquoi, présentent une des belles Onomatopées de la Langue. Ils donnent l'idée d'un bruit vague, sourd et confus, comme celui qui s'élève d'une forêt ébranlée par des vents impétueux, ou qui résulte du fracas des torrens et de l'écoulement des grandes eaux; en général, ils sont graves et solennels, et ont un caractère particulier d'imitation qu'on ne trouve pas dans leurs analogues.
Un auteur déjà classique, et qu'on peut appeler le Racine de la prose, a prouvé, par l'emploi qu'il a fait de certains temps du verbe bruire, qu'il serait d'une injuste délicatesse de le réduire à l'infinitif, comme quelques Grammairiens y avaient paru disposés.
«La lune, dit M. Bernardin de Saint-Pierre, paraissait au milieu du firmament, entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l'île, et sur leurs pitons qui brillaient d'un vert argenté; les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe.»
La Bruyère a dit aussi brouissement.
«Une femme entend-elle le brouissement d'un carosse qui s'arrête à sa porte, elle prépare toute sa complaisance pour quiconque est dedans, sans le connaître».
Cette licence est heureuse dans cette occasion, parce qu'elle caractérise très-bien l'espèce de bruissement dont il s'agit.
Bruyère. Il est probable que le nom de cette plante, dont les tiges souples, grêles et ligneuses, bruissent au moindre vent, est tiré du même son radical que les mots précédens. L'étymologie que je donne de ce mot n'est d'ailleurs qu'une conjecture, aussi plausible toutefois que celle qui le tire du latin uro, parce qu'on brûle les bruyères pour les défricher, et rendre l'emplacement où elles croissaient susceptible de culture: c'est l'opinion de Borel.