ŒUVRES COMPLÈTES
DE
CHARLES PÉGUY
1873–1914
ŒUVRES DE POÉSIE
LE MYSTÈRE
DES SAINTS INNOCENTS
LA TAPISSERIE DE SAINTE
GENEVIÈVE ET DE JEANNE D'ARC
LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME
MCMXIX
CETTE ÉDITION DÉFINITIVE DES ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY
EST TIRÉE A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS PAR L'IMPRIMERIE PROTAT FRÈRES
SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON
AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
EXEMPLAIRE No 334
TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D'ADAPTATION RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE
COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 1916
ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY
| ŒUVRES DE PROSE | |
| TOME I | INTRODUCTION PAR ALEXANDRE MILLERAND Lettre du Provincial. Réponse. Le Triomphede la République.—Du second Provincial.—Dela Grippe. Encore de la Grippe. Toujoursde la Grippe.—Entre deux trains.—Pourma maison (cité socialiste). Pour moi.—Compterendu de mandat.—La Chanson duroi Dagobert. Suite de cette chanson. |
| TOME II | INTRODUCTION PAR MAURICE BARRÈS De Jean Coste.—Les récentes œuvres de Zola.—Orléansvu de Montargis.—Zangwill.—NotrePatrie.—Courrier de Russie.—Lessuppliants parallèles—Louis de Gonzague. |
| TOME III | INTRODUCTION PAR HENRI BERGSON De la situation faite à l'histoire et à la sociologie.—Dela situation faite au parti intellectueldevant les accidents de la gloire temporelle.—Anos amis, à nos abonnés.—L'argent. |
| TOME IV | INTRODUCTION PAR ANDRÉ SUARÈS Notre Jeunesse.—Victor Marie, comte Hugo. |
| ŒUVRES DE POÉSIE | |
| TOME V | Le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc.—LePorche du Mystère de la deuxième vertu. |
| TOME VI | Le Mystère des Saints Innocents.—La tapisseriede sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc.—Latapisserie de Notre-Dame. |
| TOME VII | Ève.—Sonnets. |
| ŒUVRES POSTHUMES | |
| TOME VIII | Clio. |
| TOME IX | Note conjointe sur Descartes (précédée de lanote sur M. Bergson). |
| TOME X | Autres ouvrages et fragments inédits. |
| POLÉMIQUE ET DOSSIERS | |
| TOME XI | Texte et commentaires se rapportant à la géranceet au rôle littéraire des Cahiers (préfaces). |
| TOME XII | Texte et commentaires se rapportant au rôlepolitique joué par les Cahiers (compte rendude Congrès.—Affaire Dreyfus, etc.). |
| TOME XIII | Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet.—Langloistel qu'on le parle.—L'argent (suite). |
| TOME XIV | Marcel. La première Jeanne d'Arc. |
| TOME XV | Correspondance. Biographie et Histoire desCahiers de la Quinzaine, par ÉMILE BOIVIN etMARCEL PÉGUY. |
le mystère
des saints Innocents
DELECTISSIMIS
IN INTIMO CORDE
cahier pour le dimanche des Rameaux
et pour le dimanche de Pâques de la treizième série;
cahier préparatoire
pour le quatre cent quatre-vingt-troisième anniversaire
de la délivrance d'Orléans,
anniversaire qui tombera
le mercredi 8 mai de l'an 1912.
LE MYSTÈRE
DES SAINTS INNOCENTS
Madame Gervaise
Je suis, dit Dieu, Maître des Trois Vertus.
La Foi est une épouse fidèle.
La Charité est une mère ardente.
Mais l'espérance est une toute petite fille.
Je suis, dit Dieu, le Maître des Vertus.
La Foi est celle qui tient bon dans les siècles des siècles.
La Charité est celle qui se donne dans les siècles des siècles.
Mais ma petite espérance est celle
qui se lève tous les matins.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
La Foi est celle qui est tendue dans les siècles des siècles.
La Charité est celle qui se détend dans les siècles des siècles.
Mais ma petite espérance
est celle qui tous les matins
nous donne le bonjour.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
La Foi est un soldat, c'est un capitaine qui défend une forteresse,
Une ville du roi,
Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.
La Charité est un médecin, c'est une petite sœur des pauvres,
Qui soigne les malades, qui soigne les blessés,
Les pauvres du roi,
Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.
Mais ma petite espérance est celle
qui dit bonjour au pauvre et à l'orphelin.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
La Foi est une église, c'est une cathédrale enracinée au sol de France.
La Charité est un hôpital, un hôtel-Dieu qui ramasse toutes les misères du monde.
Mais sans l'espérance, tout ça ne serait qu'un cimetière.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.
La Foi est celle qui veille dans les siècles des siècles.
La Charité est celle qui veille dans les siècles des siècles.
Mais ma petite espérance est celle
qui se couche tous les soirs
et se lève tous les matins
et fait vraiment de très bonnes nuits.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur de cette vertu-là.
Ma petite espérance est celle
qui s'endort tous les soirs,
dans son lit d'enfant,
après avoir bien fait sa prière,
et qui tous les matins se réveille et se lève
et fait sa prière avec un regard nouveau.
Je suis, dit Dieu, Seigneur des Trois Vertus.
La Foi est un grand arbre, c'est un chêne enraciné au cœur de France.
Et sous les ailes de cet arbre la Charité, ma fille la Charité abrite toutes les détresses du monde.
Et ma petite espérance n'est rien que cette petite promesse de bourgeon qui s'annonce au fin commencement d'avril.
Et quand on voit l'arbre, quand vous regardez le chêne,
Cette rude écorce du chêne treize et quatorze fois et dix-huit fois centenaire,
Et qui sera centenaire et séculaire dans les siècles des siècles,
Cette dure écorce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis de bras énormes,
(Un fouillis qui est un ordre),
Et ces racines qui s'enfoncent et qui empoignent la terre comme un fouillis de jambes énormes,
(Un fouillis qui est un ordre),
Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon tendre ne paraît plus rien du tout.
C'est lui qui a l'air de parasiter l'arbre, de manger à la table de l'arbre.
Comme un gui, comme un champignon.
C'est lui qui a l'air de se nourrir de l'arbre (et le paysan les appelle des gourmands), c'est lui qui a l'air de s'appuyer sur l'arbre, de sortir de l'arbre, de ne rien pouvoir être, de ne pas pouvoir exister sans l'arbre. Et en effet aujourd'hui il sort de l'arbre, à l'aisselle des branches, à l'aisselle des feuilles et il ne peut plus exister sans l'arbre. Il a l'air de venir de l'arbre, de dérober la nourriture de l'arbre.
Et pourtant c'est de lui que tout vient au contraire. Sans un bourgeon qui est une fois venu, l'arbre ne serait pas. Sans ces milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement d'avril et peut-être dans les derniers jours de mars, rien ne durerait, l'arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place d'arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sève qui monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui pointent tendrement à l'aisselle des dures branches.
Il faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse. Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d'avril, et de cette sève qui pleure en mai, et de la ouate et du coton de ce fin bourgeon blanc qui est vêtu, qui est chaudement, qui est tendrement protégé d'un flocon d'une toison d'une laine végétale, d'une laine d'arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude écorce a l'air d'une cuirasse, en comparaison de ce tendre bourgeon. Mais la rude écorce n'est rien, que du bourgeon durci, que du bourgeon vieilli. Et c'est pour cela que le tendre bourgeon perce toujours, jaillit toujours dessous la dure écorce.
L'homme de guerre le plus dur a été un tendre enfant nourri de lait; et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le martyr à la plus rude écorce, à la plus rugueuse peau, le martyr le plus dur à la serre et à l'onglet a été un tendre enfant laiteux.
Sans ce bourgeon, qui n'a l'air de rien, qui ne semble rien, tout cela ne serait que du bois mort.
Et le bois mort sera jeté au feu.
Ce qui vous trompe, c'est que cette rude écorce vous écorche les mains; et ni de l'épaule vous ne faites bouger le tronc d'un millième de millimètre, ni du pied vous ne pouvez faire bouger une de ces grosses racines d'un millième de millimètre; ni de la main une seule de ces grosses branches; et c'est à peine si vous ébranleriez quelques-unes de ces petites branches; et si vous les feriez balancer;
au lieu que le bourgeon ne résiste point sous le doigt et d'un coup d'ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon;
qui développé vous ferait une branche plus grosse que la cuisse;
Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder;
Et de faire mourir que de faire naître;
Et de donner la mort que de donner la vie;
Et le bourgeon ne résiste point. C'est qu'aussi il n'est point fait pour la résistance, il n'est point chargé de résister.
C'est le tronc, et la branche, et cette maîtresse racine qui sont faits pour la résistance, qui sont chargés de résister.
Et c'est la rude écorce qui est faite pour la rudesse et qui est chargée d'être rude.
Mais le tendre bourgeon n'est fait que pour la naissance et il n'est chargé que de faire naître.
(Et de faire durer).
(Et de se faire aimer).
Or je vous le dis, dit Dieu, sans ce bourgeonnement de fin avril, sans ces milliers, sans cet unique petit bourgeonnement de l'espérance, qu'évidemment tout le monde peut casser, sans ce tendre bourgeon cotonneux, que le premier venu peut faire sauter de l'ongle, toute ma création ne serait que du bois mort.
Et le bois mort sera jeté au feu.
Et toute ma création ne serait qu'un immense cimetière.
Or mon fils le leur a dit: Il faut laisser les morts ensevelir leurs morts.
Hélas mon fils, hélas mon fils, hélas mon fils;
Mon fils qui sur la croix avait une peau sèche comme une sèche écorce;
une peau flétrie, une peau ridée, une peau tannée;
une peau qui se fendait sous les clous;
mon fils avait été un tendre enfant laiteux;
une enfance, un bourgeonnement, une promesse, un engagement;
un essai; une origine; un commencement de rédempteur;
une espérance de salut, une espérance de rédemption
O jour, ô soir, ô nuit de l'ensevelissement.
Tombée de cette nuit que je ne reverrai jamais.
O nuit si douce au cœur parce que tu accomplis.
Et tu calmes comme un baume.
Nuit sur cette montagne et dans cette vallée.
O nuit j'avais tant dit que je ne te verrais plus.
O nuit je te verrai dans mon éternité.
Que ma volonté soit faite. O ce fut cette fois-là que ma volonté fut faite.
Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient. Et mon fils au milieu.
Une colline, une vallée. Ils étaient partis de cette ville que j'avais donnée à mon peuple. Ils étaient montés.
Mon fils entre ces deux voleurs. Une plaie au flanc. Deux plaies aux mains. Deux plaies aux pieds. Des plaies au front.
Des femmes qui pleuraient tout debout. Et cette tête penchée qui retombait sur le haut de la poitrine.
Et cette pauvre barbe sale, toute souillée de poussière et de sang.
Cette barbe rousse à deux pointes.
Et ces cheveux souillés, en quel désordre, que j'eusse tant baisés.
Ces beaux cheveux roux, encore tout ensanglantés de la couronne d'épines.
Tout souillés, tout collés de caillots. Tout était accompli.
Il en avait trop supporté.
Cette tête qui penchait, que j'eusse appuyée sur mon sein.
Cette épaule que j'eusse appuyée à mon épaule.
Et ce cœur ne battait plus, qui avait tant battu d'amour.
Trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout. Des hommes je ne me rappelle pas, je crois qu'il n'y en avait plus.
Ils avaient peut-être trouvé que ça montait trop. Tout était fini. Tout était consommé. C'était fini.
Et les soldats s'en retournaient, et dans leurs épaules rondes ils emportaient la force romaine:
C'est alors, ô Nuit, que tu vins. O nuit la même.
La même qui viens tous les soirs et qui étais venue tant de fois depuis les ténèbres premières.
La même qui étais venue sur l'autel fumant d'Abel et sur le cadavre d'Abel, sur ce corps déchiré, sur le premier assassinat du monde;
ô nuit la même tu vins sur le corps lacéré, sur le premier, sur le plus grand assassinat du monde. C'est alors, ô nuit, que tu vins.
La même qui étais venue sur tant de crimes depuis le commencement du monde;
Et sur tant de souillures et sur tant d'amertumes;
Et sur cette mer d'ingratitude, la même tu vins sur mon deuil;
Et sur cette colline et sur cette vallée de ma désolation c'est alors, ô nuit, que tu vins.
O nuit faudra-t-il donc, faudra-t-il que mon paradis
Ne soit qu'une grande nuit de clarté qui tombera sur les péchés du monde.
Sera-ce alors, ô nuit, que tu viendras.
C'est alors, ô nuit, que tu vins; et seule tu pus finir, seule tu pus accomplir ce jour entre les jours.
Comme tu accomplis ce jour, ô nuit accompliras-tu le monde.
Et mon paradis sera-t-il une grande nuit de lumière.
Et tout ce que je pourrai offrir
Dans mon offrande et moi aussi dans mon Offertoire
A tant de martyrs et à tant de bourreaux,
A tant d'âmes et à tant de corps,
A tant de purs et à tant d'impurs,
A tant de pécheurs et à tant de saints,
A tant de fidèles et à tant de pénitents,
Et à tant de peines, et à tant de deuils, et à tant de larmes et à tant de plaies,
Et à tant de sang,
Et à tant de cœurs qui auront tant battu,
D'amour, de haine,
Et à tant de cœurs qui auront tant saigné
D'amour, de haine,
Sera-t-il dit qu'il faut que ce soit
Qu'il faudra que je leur offre
Et qu'ils ne demanderont que cela,
Qu'ils ne voudront que de cela,
Qu'ils n'auront de goût que pour cela,
Sur ces souillures et sur tant d'amertumes,
Et sur cette mer immense d'ingratitude
La longue retombée d'une nuit éternelle.
O nuit tu n'avais pas eu besoin d'aller demander la permission à Pilate. C'est pourquoi je t'aime et je te salue.
Et entre toutes je te glorifie, et entre toutes tu me glorifies.
Et tu me fais honneur et gloire
Car tu obtiens quelquefois ce qu'il y a de plus difficile au monde,
Le désistement de l'homme.
L'abandonnement de l'homme entre mes mains.
Je connais bien l'homme. C'est moi qui l'ai fait. C'est un drôle d'être.
Car en lui joue cette liberté qui est le mystère des mystères.
On peut encore lui demander beaucoup. Il n'est pas trop mauvais. Il ne faut pas dire, qu'il est mauvais.
Quand on sait le prendre, on peut encore lui demander beaucoup.
Lui faire rendre beaucoup. Et Dieu sait si ma grâce
Sait le prendre, si avec ma grâce
Je sais le prendre. Si ma grâce est insidieuse, habile comme un voleur.
Et comme un homme qui chasse le renard.
Je sais le prendre. C'est mon métier. Et cette liberté même est ma création.
On peut lui demander beaucoup de cœur, beaucoup de charité, beaucoup de sacrifice.
Il a beaucoup de foi et beaucoup de charité.
Mais ce qu'on ne peut pas lui demander, sacredié, c'est un peu d'espérance.
Un peu de confiance, quoi, un peu de détente,
Un peu de remise, un peu d'abandonnement dans mes mains,
Un peu de désistement. Il se raidit tout le temps.
Or toi, ma fille la nuit, tu réussis, quelquefois, tu obtiens quelquefois cela
De l'homme rebelle.
Qu'il consente, ce monsieur, qu'il se rende un peu à moi.
Qu'il détende un peu ses pauvres membres las sur un lit de repos.
Qu'il détende un peu sur un lit de repos son cœur endolori.
Que sa tête surtout ne marche plus. Elle ne marche que trop, sa tête. Et il croit que c'est du travail, que sa tête marche comme ça.
Et ses pensées, non, pour ce qu'il appelle ses pensées.
Que ses idées ne marchent plus et ne se battent plus dans sa tête et ne grelottent plus comme des grains de calebasse.
Comme un grelot dans une courge vide.
Quand on voit ce que c'est, que ce qu'il appelle ses idées.
Pauvre être. Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui ne dort pas.
Celui qui brûle, dans son lit, d'inquiétude et de fièvre.
Je suis partisan, dit Dieu, que tous les soirs on fasse son examen de conscience.
C'est un bon exercice.
Mais enfin il ne faut pas s'en torturer au point d'en perdre le sommeil.
A cette heure-là la journée est faite, et bien faite; il n'y a plus à la refaire.
Il n'y a plus à y revenir.
Ces péchés qui vous font tant de peine, mon garçon, eh bien c'était bien simple.
Mon ami il ne fallait pas les commettre.
A l'heure où tu pouvais encore ne pas les commettre.
A présent, c'est fait, va, dors, demain tu ne recommenceras plus.
Mais celui qui le soir en se couchant fait des plans pour le lendemain.
Celui-là je ne l'aime pas, dit Dieu.
Le sot, est-ce qu'il sait seulement comment demain sera fait.
Est-ce qu'il connaît seulement la couleur du temps.
Il ferait mieux de faire sa prière. Je n'ai jamais refusé le pain du lendemain.
Celui qui est dans ma main comme le bâton dans la main du voyageur,
Celui-là m'est agréable, dit Dieu.
Celui qui est posé dans mon bras comme un nourrisson qui rit,
Et qui ne s'occupe de rien,
Et qui voit le monde dans les yeux de sa mère, et de sa nourrice,
Et qui ne le voit et ne le regarde que là,
Celui-là m'est agréable, dit Dieu.
Mais celui qui fait des combinaisons, celui qui en lui-même pour demain dans sa tête
Travaille comme un mercenaire.
Travaille affreusement comme un esclave qui tourne une roue éternelle.
(Et entre nous comme un imbécile).
Eh bien celui-là ne m'est pas agréable du tout, dit Dieu.
Celui qui s'abandonne, je l'aime. Celui qui ne s'abandonne pas, je ne l'aime pas, c'est pourtant simple.
Celui qui s'abandonne ne s'abandonne pas et il est le seul qui ne s'abandonne pas.
Celui qui ne s'abandonne pas s'abandonne et il est le seul qui s'abandonne.
Or toi, ma fille la nuit, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau d'argent,
Tu es la seule qui vaincs quelquefois ce rebelle et qui fais plier cette nuque dure.
C'est alors, ô Nuit que tu viens.
Et ce que tu as fait une fois,
Tu le fais toutes les fois.
Ce que tu as fait un jour,
Tu le fais tous les jours.
Comme tu es tombée un soir,
Ainsi tu tombes tous les soirs.
Ce que tu as fait pour mon fils fait homme,
O grande Charitable tu le fais pour tous les hommes ses frères
Tu les ensevelis dans le silence et l'ombre
Et dans le salutaire oubli
De la mortelle inquiétude
Du jour.
Ce que tu as fait une fois pour mon fils fait homme,
Ce que tu as fait un soir entre les soirs.
O nuit tu le refais tous les soirs pour le dernier des hommes
(C'est alors, ô nuit, que tu viens)
Tant il est vrai, tant il est réel qu'il était devenu l'un d'eux
Et qu'il s'était lié à leur sort mortel
Et qu'il était devenu l'un d'eux, pour ainsi dire au hasard,
Et qu'il s'était fait l'un d'eux
Sans aucune limitation ni mesure.
Car avant cette perpétuelle, cette imparfaite,
Cette perpétuellement imparfaite imitation de Jésus-Christ,
Dont ils parlent toujours,
Il y a eu cette très parfaite imitation de l'homme par Jésus-Christ,
Cette inexorable imitation, par Jésus-Christ,
De la misère mortelle et de la condition de l'homme.
Je comprends très bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de conscience.
C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser.
C'est même recommandé. C'est très bien.
Tout ce qui est recommandé est très bien.
Et même ce n'est pas seulement recommandé. C'est prescrit.
Par conséquent c'est très bien.
Mais enfin vous êtes dans votre lit. Qu'est-ce que vous nommez votre examen de conscience, faire votre examen de conscience.
Si c'est penser à toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée, si c'est vous rappeler toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée
Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-être pas de contrition,
Mais enfin avec un sentiment de pénitence que vous m'offrez, eh bien, c'est bien.
Votre pénitence je l'accepte. Vous êtes des braves gens, des bons garçons.
Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la nuit toutes les ingratitudes du jour,
Toutes les fièvres et toutes les amertumes du jour,
Et si c'est que vous voulez remâcher la nuit tous vos aigres péchés du jour,
Vos fièvres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos remords plus aigres encore,
Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait de vos péchés,
De toutes ces bêtises et de toutes ces sottises,
Non, laissez-moi tenir moi-même le Livre du Jugement.
Vous y gagnerez peut-être encore.
Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un notaire et comme un usurier et comme un publicain,
C'est-à-dire comme un collecteur d'impôts,
C'est-à-dire comme celui qui ramasse les impôts,
Laissez-moi donc faire mon métier et ne faites pas
Des métiers qui n'ont pas à être faits.
Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer et les classer
Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre
Et les graver et les compter et les calculer et les compulser
Et les compiler et les revoir et les repasser
Et les supputer et vous les imputer éternellement
Et les commémorer avec on ne sait quelle sorte de piété.
Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes éternelles,
Et les sacs de prière et les sacs de mérite
Et les sacs de vertus et les sacs de grâce dans nos impérissables greniers
Pauvres imitateurs, allez-vous à présent vous mêler,—
Et imitateurs contraires, imitateurs à l'envers,—
Allez-vous vous mettre à lier tous les soirs
Les misérables gerbes de vos affreux péchés de chaque jour.
Quand ce ne serait que pour les brûler, c'est encore trop. Ils n'en valent même pas la peine.
Pas même de cela même.
Vous n'y pensez que trop, à vos péchés.
Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commettre.
Pendant qu'il en est encore temps, mon garçon, pendant qu'ils ne sont point encore commis. Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors.
Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le laboureur
Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé, mon ami.
Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures. C'est beaucoup d'orgueil.
C'est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie. Quand le pèlerin, quand l'hôte, quand le voyageur