DU MÊME AUTEUR
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| Le voyage rustique. 10ᵉ édition | Un vol. in-16. |
| L’Amour et la Mort de Jean Pradeau. Préface de J. et J. l’HARAUD. Roman. 10ᵉ édition | Un vol. in-16. |
| Aimée Villard, fille de France. Roman. 16ᵉ édition | Un vol. in-16. |
| (Prix Jean Revel 1924.) | |
| Belle Sylvie. Roman. 20ᵉ édition | Un vol. in-16. |
| Prodige du cœur. Roman. 66ᵉ édition | Un vol. in-16. |
| (Prix Femina-Vie heureuse 1926.) | |
| Dans la lumière du Cloître. (Nº 11 de la collection le Roseau d’or). En édition ordinaire. 1ᵉ mille | Un vol. in-16. |
| Amour sauvé. Roman. 18ᵉ édition | Un vol. in-16. |
| Le Vent du gouffre. Roman (Nº 28 de la collection le Roseau d’or). En édition ordinaire. 14ᵉ mille | Un vol. in-16. |
| A la Librairie Bloud et Gay: | |
| Le Merveilleux médecin. | |
Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1930.
BIBLIOTHÈQUE RELIÉE PLON
—69—
AIMÉE VILLARD
FILLE DE FRANCE
PAR
CHARLES SILVESTRE
(Prix Femina 1926)
PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS, 8, RUE GARANGIÈRE, 6ᵉ
Tous droits réservés
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DÉJÀ PARUS DANS LA MÊME COLLECTION
(Mai 1930)
| 1. P. Bourget, Le Danseur mondain. |
| 2. H. Bordeaux, La Maison morte. |
| 3. J. et J. Tharaud, L’Ombre de la Croix. |
| 4. H. de Balzac, Une Ténébreuse Affaire. |
| 5. K. About, Tolla. |
| 6. G. Acremant, Ces Dames aux chapeaux verts. |
| 7, 8 et 9. A. Dumas, Les Compagnons de Jéhu (I, II, III). |
| 10. F. Dostoievsky, Netotchka. |
| 11. E. Pérochon, Nêne (Prix Goncourt 1920). |
| 12. A. Lichtenberger, Petite Madame. |
| 13. J.-H. Rosny aîné, Dans les rues. |
| 14. J.-L. Vaudoyer, La Maîtresse et l’Amie. |
| 15. H. de Régnier, Romaine Mirmault. |
| 16. H. Bordeaux, La Neige sur les Pas. |
| 17. J. d’Esme, Les Dieux Rouges. |
| 18. E. Jaloux, L’Eventail de Crêpe. |
| 19 et 20. P. Bourget, Le Démon de Midi, 2 vol. |
| 21. E. Rhais, Le Café chantant. |
| 22. J. Aicard, Benjamine. |
| 23. A. Daudet, Les Rois en Exil. |
| 24. L. Tolstoi, Katia. |
| 25. H. Ardel, La Nuit tombe. |
| 26. E. Wharton, Sous la Neige. |
| 27. P. Mérimée, Colomba. |
| 28. G. d’Houville, Le Temps d’aimer. |
| 29. P. Arène, Jean-des-Figues. |
| 30. H. Bordeaux, La Robe de Laine. |
| 31. L. Descaves, L’Hirondelle sous le Toit. |
| 32. E. Pérochon, La Parcelle 32. |
| 33. P. Bourget, Un Drame dans le Monde. |
| 34. T. Hardy, La Bien-Aimée. |
| 35. F. Mistral, Mes Origines, Mémoires et récits. |
| 36. J. de la Brète, Mon Oncle et mon Curé. |
| 37. T. Gautier, La Belle-Jenny. |
| 38. J. Kessel et Iswolsky, Les Rois aveugles. |
| 39. E. Jaloux, Le Reste est silence. |
| 40. T. Gautier, Le Roman de la Momie. |
| 41. G. Chérau, Champi-Toriu. |
| 42. F. L. Barclay, La Châtelaine de Shenstone. |
| 43. J. et J. Tharaud, Marrakech ou les Seigneurs de l’Atlas. |
| 44. N. Larrouy, L’Odyssée d’un transport torpillé. |
| 45. P. Bourget, La Geôle. |
| 46. J. Balde, La Vigne et la Maison (Prix Northcliffe 1923). |
| 47. P. Morand, Rien que la Terre. |
| 48. H. de Montherlant, Les Bestiaires. |
| 49. H. Bordeaux, La Croisée des Chemins. |
| 50. H. Ardel, La Faute d’Autrui. |
| 51. E.-M. de Vogué, Jean d’Agrève. |
| 52. M. Piéchaud, Vallée heureuse. |
| 53. D. Lesueur, Flaviana, princesse. |
| 54. J. London, Croc-Blanc. |
| 55. J. et J. Tharaud, Dingley, l’illustre écrivain (Prix Goncourt 1906). |
| 56. G. Lechartier, La Confession d’une femme du monde. |
| 57. Stendhal, L’Abbesse de Castro. |
| 58. P. Bourget, Le Disciple. |
| 59. M. Barrès, Un Jardin sur l’Oronte. |
| 60. E. Pérochon, Les Creux-de-Maisons. |
| 61. E. Henriot, Aricie Brun ou les vertus bourgeoises. |
| 62. P. Lhande, Mirentchu. |
| 63. J.-O. Curwood, La Vallée du Silence. |
| 64. D. Lesueur, Chacune son rêve. |
| 65. J. et J. Tharaud, L’An prochain à Jérusalem. |
| 66. P. Bourget, Les détours du cœur. |
| 67. E. Feydeau, Fanny. |
| 68. A. Daudet, La petite paroisse. |
| 69. C. Silvestre, Aimée Villard, fille de France. |
| 70. T. Dostoievsky, Le joueur. |
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Droits de reproduction et de traduction réservés
pour tous pays, y compris l’U. R. S. S.
AIMÉE VILLARD
FILLE DE FRANCE
IN DECORAM
PVRISSIMAMQVE MEMORIAM
EJVS QVAM ANGELI
TERRIS INVIDEBANT
I
Ce dimanche de la Passion du Sauveur, Aimée Villard s’était levée avant que le ciel eût blanchi. Toute la nuit, le vent avait couru par la campagne et dans les nuages. Le jour était sorti des collines lavées par de brusques pluies. Et dans l’air, tournaient des courants tièdes et des odeurs de terre en travail.
Au petit domaine de la Genett, la besogne ne manquait pas. La maison paysanne était plantée sur le roc; une terrasse la précédait, et face au seuil s’ouvrait une vaste salle, à la cheminée profonde. Près de la fenêtre qui donnait sur le verger, l’horloge de bois rouge battait; son disque allant et venant amusait les yeux et invitait à la vaillance; elle sonnait à coups pressés qui semblaient dégringoler les uns sur les autres, du panier fleuri, honneur d’un cadran bien émaillé. Non loin était placé le coffre à pétrir le pain. Et dressée au centre, plus longue que large, la table de cerisier luisait, polie par le coude des maîtres et des journaliers. En face, tournée vers la porte, la commode surmontée des barres du vaisselier montrait en bonne lumière les plats, les assiettes, les pots où les bleus, les rouges et les jaunes, étalés par un rustique pinceau, chantaient ensemble. Sur le côté, à main droite, près de l’échelle qui montait au grenier, était la chambre où couchaient Aimée, ses deux petites sœurs Yvonne et Ernestine, et le petit Jean. Dans la salle à manger et à cuisiner, la mère Villard et son homme Pierre couchaient dans un lit bourré de couettes et de couvre-pieds.
Le grand-père, qui avait atteint les quatre-vingts ans, gagnait de bonne heure sa couche large et carrée, établie sur quatre pieds ronds dont on n’avait pas enlevé toute l’écorce. Quand il en sortait, c’était pour se rencogner sous le manteau de la cheminée, en hiver, ou se chauffer, à la plaisante saison, sur la terrasse.
Ce n’était pas une mince affaire que de laver et de peigner Jean, Ernestine et Yvonne. Aussi, Aimée se levait-elle plus tôt le dimanche. Les petits n’aimaient guère l’eau froide et elle allait chauffer la serviette mouillée devant le feu de la cuisine, pour leur complaire. Comme on disait, elle en devenait bête à force de les chérir.
Quand elle peignait leurs cheveux ébouriffés, elle disait sans cesse: «Est-ce que je te fais mal?» Souvent les petiots abusaient de sa bonté. Que lui importait! Elle était heureuse en considérant seulement leurs figures rondes où les joues luisaient comme deux pommes d’api. Ayant fait ses dix-huit années, depuis la semaine de Chandeleur, elle pensait qu’elle avait presque l’âge d’une jeune maman. La mère était assez pressée par l’humble travail qui commande sans cesse. Allumer le feu, donner à manger aux volailles, traire, apprêter les repas, ce ne sont pas des choses qui se font en deux mouvements.
La matinée était avancée; les petites, dans les robes de serge bleue que leur grande sœur avait taillées, faisaient les coquettes et tournaient sur le talon de leurs souliers neufs pour gonfler d’air leurs courtes jupes à plis. Jean, bout d’homme, tendait le mollet et enfonçait ses mains dans ses poches. Sur sa tête aux cheveux bouclés, Aimée posa un béret de bure, puis frappant ses mains l’une contre l’autre, elle s’écria:
—Allez jouer dans la cuisine. Il faut bien que je m’habille à mon tour.
Devant une table de bois blanc, couverte d’une toile cirée où un miroir était appuyé au mur blanchi à la chaux, Aimée démêla ses cheveux épais et longs, de couleur châtaine. Les ayant roulés en une masse brillante derrière la nuque, elle les sépara et les lissa sur le front par bandeaux qui donnaient à sa figure un air charmant de sagesse et de pureté.
Elle était belle et ne le savait pas. C’était une saine fille poussée en pleine campagne; de haute taille, forte et gracieuse avec des membres fins, son corps montrait un fier équilibre. Elle avait des yeux doux et gris, couleur du temps, abrités sous de longues paupières; leur lumière paisible glissait sur des traits bien mesurés, un nez un peu court et droit, une bouche déliée, un menton joliment coupé où paraissaient l’ordre et la bonne volonté.
Elle se vêtit proprement, sans plaisir, avec une naturelle modestie. Elle avait le cœur tout plein d’un feu clair, contente d’avoir endimanché ceux qu’elle appelait: son petit monde. Dans une commode de merisier elle prit son paroissien gonflé d’images et un mouchoir de toile blanche où elle avait brodé la majuscule de son nom. S’étant coiffée d’un chapeau de feutre gris aux bords relevés, elle vint dans la cuisine où la mère, ayant trempé la soupe, ajustait sur son front sa coiffe à barbes.
Devant le feu, le repas de midi cuisait doucement, braise dessus, braise dessous: un civet de lapin au vin rouge, relevé par des herbes de jardin.
Le grand-père, enfin levé, s’assit à la table; et le bonnet de coton enfoncé jusqu’à l’œil, la bouche rentrée et froncée mais le nez pointu, il mangea chaud, ne connaissant pas à son âge d’autre ennemi que le froid. Le petit Jean cirait sa culotte sur l’escabeau et son assiettée de soupe lui faisait les cornes. Aimée dut le prendre sur ses genoux et lui raconter des histoires où il y avait un petit bonhomme qu’une fée emportait au fond d’un étang parce qu’il ne voulait pas manger la bréjeaude[A] qui rend les petiots forts et courageux. La mère, qui n’avait pas beaucoup de santé et le montrait par son visage jauni avant le temps et sa taille trop tôt courbée, considérait en souriant sa bonne fille qui portait un brave cœur de maman en cette saison de jeunesse où l’on pense surtout aux cotillons et aux frairies.
Quand Aimée eut fait accepter à Jean une pleine assiette de soupe, elle mangea, mais le bouillon s’était refroidi.
La mère marmonna:
—Ton père, depuis la pique du jour, a été voir ces barrières que le méchant temps a mis bas, dans les prés qui sont tout noyés. Je vais placer la soupière près du feu pour qu’il ne la trouve pas comme un glaçon. Il n’en finit jamais, le pauvre homme. Il ira à la messe de dix heures.
Le grand-père, ayant mouillé le fond de son assiette d’un peu de vin rouge, se sentit réconforté. Son œil brilla; il prit Jean sur ses genoux et le fit sauter à bourriquot. Le petiot en tirait la langue de plaisir. Le vieux, fatigué par ce cavalier d’un sou, gros comme quatre pommes, voulut le poser à terre, mais il ne le put avant d’avoir joué avec lui à la barbichette.
Je te tiens par la barbichette,
Le premier qui rira
Aura une tapette!
Nonot retenait si fort son rire qu’il en avait les yeux écarquillés, les joues grosses, puis il pouffait; et le vieil homme grognait en lui donnant une tape qui n’aurait pas écrasé une mouche.
—Ho! le mignard! Ho! la fine pintade! Tire-toi de là, ou bien je te coupe le petit bout de l’oreille!
Il alla s’asseoir sur le banc à sel; et tout repu, bien tranquille, il s’amusait à porter autour de la cocotte des braises qu’il saisissait, une à une, du bout des pincettes.
Tine et Vone, comme on les nommait pour parler court, tapaient du pied sur la terrasse. Aimée enleva le couvert et d’un coup de serviette nettoya la table. Tine secouait avec impatience sa petite natte qui lui battait le dos; elle allait montrer aux gens du bourg ses souliers bien cirés et son chapeau où bouffait un beau nœud rouge. Vone dit:
—Aimée, la cloche bombonne. C’est le premier coup.
La mère jeta sur ses épaules sa cape bordée de velours.
Aimée attela Pompon au charreton; et l’âne au poil roussi, qui balançait entre les brancards sa queue râpée comme une grosse vieille corde, la regardait d’un œil tranquille. La mère s’assit sur le banc, près des petits; Aimée monta à son tour et prit les rênes.
Pompon n’allait pas ventre à terre; il avait un trot sautillant et court. Quelquefois, on aurait dit qu’il voulait reconnaître la route. Alors il saluait de sa tête pesante, pointait ses longues oreilles, s’arrêtait, reniflant quelque odeur de chardon succulent. Mais le bâton qui est muni d’un clou aiguisé le piquait. Il repartait en soufflant, rabattant le double cornet bourru de ses oreilles pour écouter les propos des bonnes gens qui chargeaient le charreton.
Rieux était à une petite lieue de la Genette. Le chemin fut bientôt fait. Aimée sauta lestement à terre, puis la mère et les petiots. Selon une vieille habitude elle attacha Pompon par la bride à un tilleul ratatiné de la place de l’église. Les cloches sonnaient dans le ciel. Les gens de campagne s’en venaient, par groupes; femmes sous la cape antique, lurons en habits de ville et filles joufflues, fouettées de plein air.
Nonot se carrait dans sa veste courte, les poings aux poches, le béret un peu sur l’oreille. Il avait vu la bonne femme qui offre, près de la porte de l’église, dans un panier plat, des gâteaux fondants et bien faits pour le plaisir de la langue. Il en avait de la salive sur ses petites babines.
Mais la mère, près de sa grande Aimée, vint au cimetière. Sur la tombe où reposaient ses défunts, elle fit couler de l’eau bénite. Et devant la vieille pierre en forme de cercueil, elle pria dans son cœur où veillaient les morts abatteurs de besogne et anciens gens de droiture.
Les cloches avaient fini de sonner dans le clocher couvert d’écailles de bois, que pluie et soleil avaient rendu couleur de rocher.
Le curé Verdier montait à l’autel. La mère entra la première dans l’église blanchie à la chaux comme une salle paysanne et dallée de grosses pierres que le pas des fidèles, au long des siècles, avait polies. Une odeur de terre fraîche flottait que ne pouvaient effacer le rare encens et le parfum des deux chandelles de cire. Les champs pénétraient dans la nef aux lourds arceaux, par les souffles de leurs plantes et de leurs eaux vives.
La mère Villard porta sa chaise non loin du chœur, à la même place où sa mère qui n’était plus de ce monde, mais priait au ciel, à cette heure, s’agenouillait en faisant tourner le chapelet de buis. A côté d’Aimée, Nonot se tenait tranquille; et les petites levaient les yeux vers le vitrail qui éclairait l’autel et où les couleurs étaient joyeuses, comme une nichée d’oiseaux.
L’abbé Verdier dit l’Évangile du jour, de cette voix rude qui plaisait aux fidèles paysans. Puis il parla, car il ne prêchait pas. Des images familières, tirées de la vie des champs, se pressaient sur ses lèvres; il en jaillissait mille plantes de vertu. Il devisait un peu à bâtons rompus des anges et des saints; mais son cœur brûlait au milieu de ses paroles, pour la gloire de Dieu.
L’institutrice, humble et sans âge, entonna au clavier de l’harmonium les premiers couplets d’un cantique qui s’élève et touche le ciel.
Vone et Tine chantèrent, la bouche bien ronde et contentes de prier ainsi.
Le voici, l’Agneau si doux,
Le vrai Pain des anges;
Du ciel, il descend sur nous;
Adorons-le tous!
Aimée chantait et s’allégeait. Le cantique ancien qui s’approche de Jésus, sur un rythme naïf et pur, dans une pauvreté merveilleuse, s’acheva. Aimée, les mains jointes, murmurait:
—Je ne suis rien, mon Dieu; mais vous êtes le Maître et je suis votre petite servante.
La messe dite, le peuple paysan se répandit sur la place; on se saluait avec bonhomie, et l’on s’interrogeait sur les choses de la maison et des champs.
Nonot s’était arrêté devant le panier plein de gâteaux en forme de lunes ou de tricornes. Il tirait un bout de langue et ses yeux brillaient. La mère le blâma de sa gourmandise; mais sa grande sœur acheta de ces friandises qu’elle distribua aux petits sans en garder pour elle. Pompon grattait la terre du pied et frottait ses longues oreilles sur le tronc du tilleul rabougri; il s’impatientait. Aimée détacha la bride; tous montèrent dans le charreton.
Il faisait beau, malgré le vent froid; on sentait l’approche de la gaie saison. Des deux côtés de la route, l’herbe nouvelle verdoyait; on pouvait apercevoir des miroirs d’eau, dans les lointains, ou le saut d’un ruisseau brusque et blanc entre des arbres qui avaient l’air de pèlerins arrêtés dans la prairie. Chemin faisant, la mère montrait de bonnes pièces de terre qui étaient, depuis toujours, réputées pour les récoltes qu’elles donnaient. On n’avait pas besoin de les fumer ni de se tuer le corps dessus. Ici, c’étaient des champs de blé en belle lumière; là, des prés superbes où l’eau était naturellement mesurée, sans trop de pentes, la couleur de l’herbe le révélant. Elle dit:
—Faut pas trop nous plaindre. La Genette n’est pas mauvaise. Et pourvu qu’on mange son pain!
Nonot demandait des terres où pousseraient des gâteaux comme on en vend à la porte de l’église.
—Tu n’es pas bête, toi, Nonot, repartit Vone dont l’âge était moins tendre.
—J’en ferais bien pousser, moi!
Aimée embrassa Nonot qui sautait sur le banc avec des mines fiérotes.
On arrivait à un carrefour. Il fallait prendre un chemin étroit et rocailleux, bordé de buissons d’où montaient des chênes tailladés par une avare cognée.
Tout à coup, la mère s’écria:
—Qu’est-ce que c’est?... Aimée, vois donc Brunette qui s’en vient à toutes pattes.
Déjà la chienne sautait près du charreton. Les oreilles basses, elle poussait des gémissements et de son museau dressé sortait un gros souffle étrange.
—M’est avis qu’elle pleure, dit la mère.
Elle tournait sur la route, levait ses yeux couleur de châtaigne fauve et ils étaient pleins de secrète angoisse.
Comme elle bondissait près du marchepied, Aimée la flatta de sa main, mais elle exhala une longue plainte et secoua sa fourrure noire, toute hérissée de peur.
La mère s’effraya:
—Ma pauvre Aimée, il y a quelque chose de point ordinaire ...
Aimée piqua l’âne qui allongea brusquement le trot. Elle ne pouvait parler; une crainte confuse la serrait à la gorge. Elle fit un grand effort pour dire:
—Ce n’est rien ... Ne te tracasse pas ...
Les petits enfants continuaient à rire et Nonot criait:
—Oh! belle Brunette, je voulais te garder un bout de gâteau!
Le charreton entra dans la cour. Aimée, en sautant à terre, dit à Vone:
—Allez-vous-en avec le grand-père au coin du feu.
Et elle attacha l’âne à un ormeau qui était planté près de la terrasse. Elle devinait que si quelque chose de grave s’était passé, ce ne pouvait être que dans l’étable, car Brunette se dressait, portant ses pattes sur son corsage, la fixant de ses yeux tristes, puis tournant la tête comme pour l’entraîner de ce côté.
Elle dit résolue:
—Mère, garde les enfants, je vais voir.
Elle prononça ces mots d’une telle voix que sa mère lui obéit.
Mais la chienne poussa cette fois un hurlement qui sortait de ses entrailles. Aimée vit que la porte de l’étable était ouverte.
La mère, dominant une épouvante et ne voyant pas venir son homme, descendit les marches de la terrasse. Elle appela, les mains crispées sur son caraco où le cœur sautait:
—Oh! Villard! Oh! Villard!
Elle ne reçut aucune réponse, mais Brunette saisit un pan de sa jupe dans sa gueule. Elle cria de nouveau:
—Oh! Villard!
Un grand silence roula sur elle.
Aimée était entrée dans l’étable; elle en sortit pâle, les yeux dilatés.
La mère vit bien qu’elle tremblait comme la feuille. Elle courut, passa le seuil plein de la chaleur des bêtes; et tout au fond, près de la dernière travée, elle aperçut son homme étendu sur la litière. Il était couché sur le côté et semblait dormir. Elle interrogea, penchée sur lui, d’une voix d’enfant.
—Villard, tu es malade ... On va t’aider, mon pauvre.
Mais avant qu’elle ne l’eût touché, elle connut que du sang avait coulé sur la paille. Elle s’approcha encore. Elle ne put crier; une boule d’angoisse tournait dans son cou et ses jambes pliaient. Elle tira de toutes ses forces sur les vêtements de Villard: il changea lentement de place, aussi rigide qu’un madrier de bois. Alors, elle découvrit à la hauteur du cœur, un trou d’où le sang avait jailli, maintenant figé et noirâtre. Tout près, Calot balançait sa tête lourde. La mère regarda sa corne gauche; tout au bout, perlaient des gouttelettes rougeâtres.
—Ah! bête du diable! c’est toi qui l’as encorné! pleura-t-elle.
En hâte, elle sortit de l’étable pour aller chercher du secours. Elle appela Aimée et, ne la trouvant pas, elle comprit qu’elle était revenue à Rieux afin de ramener M. Rémy, le médecin.
Près du feu, dans la maison, le vieux Villard jouait avec Nonot. Il n’avait rien entendu, étant court d’oreilles; il s’étonnait que son garçon s’attardât si longtemps dans les champs.
Il dit à sa bru en faisant sauter le petiot sur un genou et sur l’autre, tandis que Vone et Tine s’amusaient dans la chambre:
—Ne te fais pas de méchant sang: le civet n’est pas brûlé ...
Elle regarda ce vieil homme aux paupières bridées et Nonot qui tirait la langue et battait des mains. Elle prit l’enfant par le bras, tout doucement, lui donna un morceau de sucre et l’enferma à clef avec ses sœurs dans la chambre.
Le grand-père s’étonna.
—Tu pouvais bien me le laisser; il ne me fatigue point.
Elle étouffa le cri dur qui montait droit du fond de son cœur, et les dents serrées, elle revint à l’étable.
Comme elle l’avait laissé, elle retrouva Villard dans la même attitude; elle lui prit les mains dans les siennes comme si elle pouvait les réchauffer et les déraidir. Il gardait les yeux mi-clos, d’où filtrait une lueur terne de vitre sans lumière. Elle s’agenouilla:
—Patience. Aimée est allée chercher de l’aide.
Elle essaya de soulever le corps, mais il était plus pesant qu’un bloc de pierre.
—Tu ne vas pas laisser ta femme, gémit-elle; qu’est-ce que je ferais?
Peu à peu, la certitude du malheur la clouait et la déchirait. Mais elle se débattait encore. Un feu lent lui desséchait la gorge. Longtemps, elle resta ainsi accablée.
Brunette poussait de temps à autre des abois qu’elle prolongeait sourdement en levant haut la tête.
Une voiture arriva dans la cour, et M. Rémy entra dans l’étable. Il dit avec force:
—Aimée, emmenez votre mère. On va porter secours à votre père.
D’un regard, il avait bien vu que tout était fini. Chemin faisant, Aimée avait propagé la nouvelle de l’accident. Des hommes et des femmes venaient. Courteux parut le premier, car il habitait non loin de là, à la Grangerie; c’était un paysan entre deux âges; il leva ses mains noueuses:
—M’est avis qu’il s’est fini.
M. Rémy lui imposa silence. Aimée ne cessait de prier, soutenue par son amie Clémentine Queyroix, fille du sabotier de Lascaud. Le curé n’allait pas tarder à venir, mais il célébrait la grand’messe.
On entendit la grosse voix de M. Rémy.
—Il faut apprêter le lit!
Quatre hommes soulevèrent la dépouille. Le corps fut étendu sur le lit. Le vieux Villard pleurait:
—Il s’est blessé, le pauvre ...
M. Rémy dit à la mère:
—Il ne reste qu’à prier Dieu.
A ce coup, elle ne cria pas, mais ouvrant le tiroir de la commode, elle prit le gros cierge de la Chandeleur et l’alluma au feu. Et elle en signa la poitrine de son homme comme on fait du pain de froment avant de l’entamer.
Aimée ferma les volets; le pleur de feu qui s’étirait sur la cire fit tressaillir les murailles comme si la maison souffrait elle aussi.
Cela fait, la mère se mit à crier par à-coups ainsi qu’une flamme qui monte, descend et remonte encore.
—Ce n’est pas juste ... Ce malheur est tombé quand nous étions à la messe.
Aimée implora:
—Ne dis pas cela, mère, je t’en prie.
Le vieux Villard s’approcha du corps de son fils; et des larmes roulaient dans sa barbe. Il tremblait et ne pouvait parler, tout étourdi.
La mère se tut un moment; puis de nouveau, elle gémit:
—Est-il donc bien mort, monsieur! Ce matin, il s’est levé, si brave, si courageux à la besogne! Rien ne lui faisait peur, pas plus le froid que le soleil. Il était aussi sain que du bon grain de bon froment.
Et comme si elle pouvait le faire lever de son lit, l’arracher à la mort, elle l’appela d’un grand cri où se partageait son cœur. Elle tomba et se frappa le front contre le chevet. Il ne sortit plus de sa gorge qu’un halètement profond.
Aimée à genoux près de Clémentine Queyroix dit l’oraison qui traverse le ciel.
Du fond de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur!
Seigneur, exaucez mon appel!
Ayant achevé sa prière où s’amassaient des sanglots, un silence tomba; et l’on n’entendit plus que les trois petits enfants qui pleuraient derrière la porte.
II
On porta Villard dans le village des morts qui sommeille, gardé par sa croix mérovingienne, près du clocher dont l’ombre tourne au soleil.
Huit hommes, des laboureurs, bons piocheurs et faucheurs, le conduisirent à son dernier lit de repos; la cloche poussa sa voix, comme on l’y couchait, jusqu’aux champs où il avait travaillé.
Il y eut à la Genette un repas où l’éloge du défunt fut prononcé sur un ton grave et familier, selon la coutume, à la même table de cerisier où, tant de fois, il s’était accoudé, le soir, sous le poids d’une bonne fatigue.
On avait toujours connu Villard, franc et gai, avec une tête aux yeux qui regardaient en face, des épaules carrées et des bras forts, «levant bien l’été», ce qui est à dire la récolte, sans apparence d’effort. Il était aussi de bon service et de langage plaisant. S’il ne vivait pas souvent à la maison où il se trouvait à l’aise avec sa femme, son vieux, ses petits, c’est que le travail le piquait sans cesse.
Les larmes ne sont pas perdues sur la mort des hommes de ce bois-là. Hélas! on peut pleurer! On ne les rencontrera plus par les chemins et les champs de ces pays d’en bas.
La mère s’était enfermée dans la chambre. Elle avait dit:
—C’est comme si je saigne en dedans. Si je parle, je vais crier et je n’en peux plus. Faut me tenir couchée.
Sur le lit, elle gardait les yeux clos, dans le demi-jour des volets fermés.
Aimée avait servi les agapes de la mort; elle se tenait debout, par miracle; de la cendre s’était mêlée au teint de rose et de lait de sa mignonne figure. Mais elle voulait assurer l’honneur et l’ordre de la maison. A toutes choses, elle avait veillé. Tine, Vone et Nonot étaient habillés, par ses soins, de cheviote noire.
Suivie de son grand-père et de Brunette qui, dans son museau couleur de suie, levait des yeux beaux comme deux gouttes de feu doux, elle avait attaché un morceau d’étoffe sombre aux chapeaux de paille des ruches en prononçant tout bas les paroles coutumières:
Abeilles, votre maître est mort,
Je vous porte le deuil ...
Parents et amis s’en allèrent; et il semblait que l’horloge en plein jour battît plus fort qu’au plus profond de la nuit.
III
La claire saison approchait. Les haies blanchissaient et verdoyaient. La terre appelait au travail les solides garçons et les bonnes filles par son blé qui s’étendait en brumes vertes et ses prairies plus épaisses. Sur la ligne de l’horizon se suspendait et jouait la jeune espérance.
Mais, à la Genette, la mère se sentait le cœur vide, le corps sans forces. Elle était de pauvre santé, et si elle avait travaillé souvent plus qu’elle ne pouvait, c’est que le courage de son homme la portait.
La fête des Rameaux arriva. Dans les champs, le buis bénit fut piqué pour garder la future moisson.
Partout, il y avait grande hâte; on faisait les derniers labourages, et des pluies obstinées avaient retardé la plantation des pommes de terre.
Au domaine, depuis la mort de Villard, le courant profond et régulier du travail était contrarié. Aimée nourrissait les bêtes, les conduisait au champ, préparait le repas, pétrissait le pain, surveillait les petits; et elle n’avait jamais fini de mettre tout en ordre dans le logis, sa mère se tenant au coin du feu, les mains croisées sur les genoux, immobile, gémissante, près du vieux Villard assoupi et morne. Mais elle pensait avec un cuisant chagrin que le Vergnaud, la Fond-Belle, le Cros-du-Loup n’étaient pas labourés.
Ce matin-là, le boucher de Rieux vint à la Genette. La mère avait décidé que Calot serait abattu. On le fit sortir dans la cour, et, le prix fait, il fut emmené au bourg; un valet lui tenait la queue et tapait fort dessus avec un gourdin, tandis que le boucher le maîtrisait à la tête, en l’entraînant au moyen d’une grosse corde.
La mère le vit partir du haut de la terrasse et elle l’appela: bête du diable, qu’il aurait fallu cuire à petit feu. Puis elle revint se rencogner dans l’âtre. Si Aimée lui demandait ce qu’il fallait faire, elle répondait:
—Ma pauvre, fais ce que tu voudras. Je ne suis bonne à rien.
Pourtant, Aimée gardait sa vaillance intacte. Elle comprenait que tout irait à la ruine et à la mort, si elle s’abandonnait à la douleur. Il lui suffisait de caresser la tête des petits pour qu’elle fût aussitôt plus ardente au travail et que disparût la fatigue.
Comme elle venait de peigner Vone et Tine, Nonot demanda:
—Mémée, dis, où qu’il est papa? Est-ce qu’il dort toujours? Quand c’est-il qu’il ne sera plus malade?
Aimée baissait les paupières pour ne pas pleurer. Il leva vers sa grande sœur ses yeux frais et il devina qu’elle cachait beaucoup de peine. Alors il arrêta pour toujours ses questions et sa petite figure devint sérieuse. Vone et Tine ne retenaient pas leurs larmes; Aimée les essuya avec un mouchoir bien blanc. Et tous les trois, ils s’en allèrent à l’école, sans rire selon leur habitude.
Comme elle les regardait s’éloigner, elle aperçut le père Courteux qui venait d’un pas pesant.
Brunette bondit, aboya et ses crocs brillaient dans sa gueule noire. Aimée l’apaisa.
—Petite, ta chienne n’est point plaisante, dit Courteux. Elle me connaît bien pourtant. Alors, comme ça, vous avez vendu Calot, sans me le dire. Moi, je l’aurais bien pris, quoique ce soit un animal pas commode. A un ami de ton pauvre père, à un voisin, valait mieux le vendre qu’à ces bouchers qui sont riches comme le diable. Je t’en veux.
Devant la première marche de l’escalier de la terrasse, il bredouillait ses paroles qu’il coupait de soufflements, car il était un peu poussif, à cinquante ans passés.
Aimée haussa les épaules et dit:
—On ne savait pas, Courteux.
Il monta les marches et vint dans la cuisine.
—Bonjour, vieille, tu te tapes dans la cheminée, ma pauvre. Tu as plus goût à rien. Je comprends ça.
Il prit lui-même une chaise sans prêter attention à Aimée qui faisait le ménage du matin. La mère repartit à bien faible voix:
—Comment veux-tu que je me guérisse de ce coup? C’est comme si j’avais les reins cassés.
Il fit tourner la chaise où il était assis, face au feu de châtaignier qui brûlait en claquant sec. Il était petit, un peu bossu, tout noueux et relevait une tête maigre aux yeux clignotants, une face rasée, creusée, mais rembourrée par des pattes de lapin et soutenue par un cou desséché, fendillé comme une vieille brique. Il avait posé sur ses genoux ses mains en pinces dont la peau, çà et là, semblait rôtie; il ne pouvait plus les ouvrir tout à fait, tant elles avaient serré de manches de pioche et de charrue.
La mère Villard ne le trouvait guère plaisant, cet homme plus dur et sec qu’une bille de buis. Mais elle l’avait toujours un peu ménagé en qualité de voisin. Et il était riche sans que nul osât le lui dire, car il aurait sursauté de colère.
Il parla, ayant fait glisser sur la nuque son chapeau rond dont le feutre était plus gras et crasseux qu’un harnais de bourrique.
—Ma pauvre, tu me fais du chagrin. J’aime point voir souffrir le monde, et toi, je te connais depuis l’enfance. Et Pierre Villard, c’était un crâne garçon. On était voisin. La Grangerie et la Genette, ça se touche; ça n’est séparé que par des petites bornes de rien du tout. Nos terres se touchent, nous autres de même, à cause de la plaisante amitié. On se rendait des services comme ça se doit. A cette heure, je l’entendrai plus pousser sa chanson en menant la charrue. Ça me fait deuil.
—Merci, Courteux, dit la mère en tisonnant, c’est vrai que c’est bien de la peine. J’ai plus de goût, moi.
Aimée essuyait le vaisselier, préparait les légumes pour le repas du matin, ce qui ne l’empêchait pas de considérer du coin de l’œil le père Courteux dont la figure devenait toute rouge, peut-être à cause du feu vif.
Ce vieil homme actif et d’apparence lente, elle l’avait toujours connu aussi sec, mais plus taciturne qu’aujourd’hui. Pour qu’il parlât si dru, il fallait une raison et quelque anguille sous roche; mais sa mère accablée et lasse ne s’apercevait point d’un tel changement; elle attendait qu’un bout d’oreille parût. Elle dit bien doucement:
—Vous parlez bien, père Courteux. Ce n’est pas votre mode.
—Ma petite Aimée, il y a des jours assez rares où il faut sortir sa langue. Et c’est arrivé, à cette heure. Je parie que tu pensais point que je vous aimais comme ça, parce que je disais rien. Mais ce maudit accident, ça m’a retourné. Ta mère n’a que toi.
—Si elle n’a que moi, elle m’a bien.
—Oui, oui; mais il y a aussi les trois petits et quatre terres qui sont point labourées. C’est pas toi qui feras ça, je pense, pauvre chère mignarde. Les babioles du ménage, c’est ton affaire, mais la terre, on la cultive pas avec un joli balai.
Aimée ne répondit pas à ces paroles qu’il poussait à petits coups, avec une singulière prudence. Elle était curieuse de savoir ce que cachait Courteux et ce qu’il allait montrer enfin. L’amitié que découvrait brusquement le bonhomme, il n’en avait jamais laissé paraître autant, du vivant de Pierre Villard. Et sa mère, si elle ne la mettait en garde, était prête, affaiblie et triste, à tout prendre pour de l’argent comptant.
Courteux maintenant tournait autour du pot. Il espérait sans doute que la mère lui proposerait ce qu’il désirait avec tant de force cachée. Mais les yeux ternes de la femme, où ne bougeait même pas le reflet du feu, étaient remplis d’une désespérance immobile. Alors, il dut se livrer. Il se chargeait de conduire, comme il fallait, le petit domaine. Il avait sous la main les domestiques nécessaires. Il éleva un peu la voix et l’on ne savait s’il souriait ou s’il faisait la grimace:
—Ma pauvre, je le vois, tu es plus bonne pour te poser sur une chaise que pour travailler. Une idée me vient. Si tu voulais, tu pourrais me vendre la Genette; je t’en baillerais un bon prix et tu serais bien débarrassée. Je peux ce que tu peux point. Ça m’irait à moi parce que ça touche ma terre. Et tu sais, la terre ne vaut que si elle est faite. On trouve plus personne pour la soigner. Elle est trop basse.
La mère l’écouta sans sursauts; elle ne mesurait que son immense faiblesse. Elle dit:
—On verra ça plus tard, Courteux. Mon beau-père est au champ, à cette heure. On en causera.
Elle craignait de mécontenter un voisin riche et bien établi. Elle pensait aussi qu’elle avait peu d’argent vaillant, car Villard, plus de dix années, en travaillant à plein collier, avait tout juste payé des champs dont le bien s’était arrondi. Il n’était plus là pour la conseiller; c’était comme si on lui avait ôté le cœur de la poitrine, la pensée de la tête, elle qui n’agissait que par lui.
—Faudra vite me donner une réponse, car j’ai des mignons jaunets à cette heure et je veux les poser sur de la terre. On est venu me causer d’un bien pas loin de là; si je l’achète, après j’aurai mon saoul.
Il souffla. Il en avait assez dit, étant de ceux qui trouvent qu’on parle toujours trop et que le silence vaut le louis d’or.
—Allons, je m’en retourne à la Grangerie. Y a de la besogne par ces temps. Je vois, ma pauvre, que tu n’écoutes point beaucoup. A ta place, je serais tout comme toi. Pour un coup, c’est un coup.
Il se leva comme à regret:
—Pense à tout ce que je t’ai dit; mais j’ai quelque chose contre toi. Si tu m’avais prévenu que tu vendais le Calot, je l’aurais acheté. Ça m’aurait fait plaisir de le tuer de ma main.
—On n’a pas pensé, Courteux; autrement, tu aurais eu la préférence. Mais parlons plus de ça.
—Ah! la jolie demoiselle que tu as, fit-il en regardant Aimée qui haussa les épaules. Ça pousse comme de la pervenche.
Et il descendit les marches de la terrasse d’un pas balancé, étonnamment rythmé ainsi qu’une étrange machine à remuer la terre.
IV
Courteux revint par le chemin le plus long à la Grangerie. Que la belle saison parût se dénouer comme une écharpe du ciel, il ne s’en souciait. Son regard suivait la ligne des prés et des terres de la Genette qui touchait son domaine. Il supputait leur valeur; à la couleur du guéret ou de l’herbe, il savait si l’eau était abondante ou rare. Le paysage n’était pour lui qu’additions et soustractions qu’il opérait dans sa tête dure avec lenteur et sûreté.
Il s’était assez vite enrichi en régissant des fragments de biens que les possédants ne pouvaient cultiver eux-mêmes; pauvres lopins de femmes veuves, âgées ou délaissées qu’il faisait valoir en retenant sous ses pattes de loup le meilleur et le plus sûr de la récolte, tout en gémissant sans cesse qu’il y perdait son argent, sa santé et sa peine. Il arrivait qu’il achetât pour un peu de pain ces morceaux de champs dont il dégoûtait peu à peu les propriétaires, à force de s’en plaindre et de les décrier sur un ton papelard. On était à sa merci quand on n’était pas riche; il le savait. La main-d’œuvre se faisait rare et chère; et il était un bourreau de travail toujours brûlé secrètement par la passion d’acquérir de nouveaux bouts de terre dont il formait une belle boule, un domaine de premier ordre, trié avec soin.
Il allait à travers champs, suivant des lacets de chèvres et se mêlant à ce bien qu’il convoitait. Il était franc et fertile, ce petit domaine, sans marécages ou vallonnements qui font croupir l’eau dans les fonds. Il avait été travaillé gaillardement et finement comme un jardin. Jamais Villard n’avait épargné le fumier; aussi la terre était-elle en pleine force.
Courteux s’arrêta au bord d’un champ qui se nommait «le Fondbaud». Il était labouré à moitié; la mort brusque avait interrompu une bonne besogne, car le sol était puissamment soulevé. Courteux se pencha, prit une motte dans ses doigts recroquevillés, l’approcha de ses yeux et de son nez, la renifla, puis l’écrasa. Il en avait chaud; il murmura:
—C’est du vrai or, cette terre.
Il la désirait avec une sorte d’amour qui couvait en lui comme un tison. Ce bien de la Genette arrondirait d’un coup la Grangerie, sans qu’il fût besoin de tailler et de coudre ensemble des morceaux point méprisables mais difficiles à acquérir.
Quand il entra dans son domaine, ses yeux fixèrent la borne, pierre plate et grise, lisse comme un gros palet que le soc avait éraflé. Il tapa dessus avec son bâton. Quel jour, lorsqu’il l’arracherait!
Le soleil, après avoir tourné dans les nuages, les déchira et le ciel devint tout bleu, pur comme une eau tranquille. Pâques approchait, et de son œuf enchanté sortait le printemps; l’air était plus tiède. Les chênes qui gardent ce pays abandonnaient au moindre vent leurs feuilles que n’avaient pu arracher les tempêtes d’automne et la force des souffles d’ouest. On voyait briller la pointe des bourgeons. Et Courteux se disait: «Voilà un brave temps pour la pomme de terre.»
Il pénétra dans la cour de la Grangerie. Son chien Trompette vint le fêter, il l’écarta d’un coup de pied. La maison où il vivait, était construite au ras du sol, sans caves; et le lit, la maie, les meubles boiteux, la table reposaient sur la terre battue. Courteux aurait pu faire carreler l’unique salle enfumée, mais elle lui plaisait comme une tanière bien faite pour lui.
A cette heure avancée, le feu était éteint dans la cheminée. Il ne faisait pas froid et ne mangeait-on pas toujours assez!
Courteux était plus content que s’il avait été couvert de drap fin et l’estomac plein de ces choses coûteuses que les gens de ville, si badins, trouvent excellentes. Les œufs étaient vendus au marché de Rieux, ainsi que le lait. Du pain dur, une noix de lard, une poignée de châtaignes à la saison, c’était plus qu’il en fallait pour tenir le corps au rôle de serviteur.
La femme allait souvent au marché. Courteux la voyait par la pensée; elle était assise sur un rebord de pierre, le panier sur ses hauts genoux, les mains prudentes le protégeant et l’œil mi-clos d’où sortait parfois le regard ainsi qu’une aragne qui veille. Une fière femme longue, rusée et sèche comme une rame à pois grimpants, bien faite pour tout retenir; toujours travailleuse, avare, silencieuse, les lèvres serrées et les doigts agiles pour accomplir les travaux incessants de la vie. C’était la compagne qu’il fallait à un homme sérieux. Elle avait rassemblé des piles de sous et de pièces d’argent, faisant à pied le long chemin de Rieux, dès la pique du jour, ne buvant jamais chopine et ne noircissant pas son nez courbe de cette poudre de tabac que les sots achètent. Elle n’était pas de celles qui, se sentant quelque monnaie en poche, la jettent à la hâte comme si c’étaient des crapauds. Elle avait eu un enfant, un garçon, qui était mort alors qu’il faisait ses quatre ans. On lui avait trop mesuré le lait, disait-on.
Les Courteux déjà avancés en âge se résignaient à ne point faire souche. Parfois, un regret assez cuisant piquait l’homme, quand il voyait des domaines où les enfants travaillaient comme de petits bœufs, sans que l’on eût à les payer. Il avait dû louer un vieux valet, une sorte d’idiot, robuste et docile; il n’était pas besoin de savoir lire dans le journal pour labourer, faucher, donner à manger aux bêtes. De saison en saison, il embauchait de jeunes garçons qui avaient encore un peu de modestie et ne demandaient pas des salaires à faire se dresser les cheveux. Quant à lui, il besognait à plein corps, toujours content et se trouvant assez nourri et payé. On disait de lui qu’il ne se ferait pas couper le cou pour vingt mille écus.
Le soleil était haut maintenant; à l’entour, la prairie s’étendait comme une paisible lumière verte; le guéret avivait ses bures; et l’on voyait dans des fonds les éclairs froids de l’eau vive.
Courteux appela sa femme:
—Ho! Nanée! Ho! Nanée!
Une réponse vint à lui, un cri aigrelet qui sortait de la terre des Beaux que Piarrou avait préparée, profitant du bon temps sec.
Nanée, le panier de bois en main, plantait les pommes de terre après les avoir coupées. Courteux pressa le pas pour aider et donner son coup d’œil.
Piarrou le vit venir, mais continua de pousser la charrue pour recouvrir la semence. Il allait, pesant, les membres tassés, le cou rentré dans les épaules, sa grosse tête morne un peu penchée et montrant une résignation sans bornes, dans le cercle de la vieille habitude.
Jean Charier, du village des Barres, petit valet rousseau de quatorze ans à peine, agile comme une sauterelle, obéissait à Nanée.
Courteux cligna de l’œil pour mesurer la besogne. Ses courtes jambes écartées, ses sabots de vergne enfoncés dans des mottes grasses, il leva la main contre le soleil afin de mieux voir. Et tout à coup, il se mit à crier d’une voix enrouée:
—Ha! mauvais Piarrou! Il fallait labourer de biais, du côté du pommier! Sais-tu point qu’il y a trop d’eau à cette place? La pomme de terre y pourrira; dix sacs de perdus. Misère, nous périrons de faim cette année.
Piarrou voulut répondre, mais il bredouilla des paroles qui vinrent au bord de sa grosse moustache et retombèrent aussitôt dans son gosier. Il arrondit les épaules et tourna le soc en piquant les bœufs.
Mais Courteux hurla:
—Tout ça, c’est mal fait! On voit bien que j’étais point là.
Et d’une main sèche, il alla trier les pommes de terre dans les paniers de bois. Il eut un geste de grande pitié en disant à sa femme:
—En voilà quatre qui n’ont point d’œil! tu n’as pas honte!
Jean Charier se tenait à l’écart et redoublait de soins.
Courteux s’apaisait; il avait le sang rafraîchi de s’être mis en colère. Ainsi, il éprouvait sa puissance. Accroupi près d’un sac de semence, il murmura à l’oreille de sa femme:
—M’est avis que nous aurons la Genette. A cette heure, tout va s’en aller à hue et à dia ... Y seront forcés de vendre.
Elle montra une indifférence qui le fit enrager; elle ne lui cacha pas que, pour sa part, elle avait plus de terre qu’elle n’en pouvait travailler.
—Je suis le maître ou non, grogna-t-il; innocente, on l’aura pour un morceau de pain. Laisse-toi mener. Le temps est bon pour nous; faut en profiter.
Comme d’habitude, elle se rendit à ses raisons. Le point de feu qui brillait sous les paupières clignotantes de son homme l’alluma, à son tour, du vieux désir de posséder de beaux arpents au soleil.
Il était clair, à cette heure, le soleil; il chauffait doucement les sillons, répandant sur la campagne et dans l’air sa grande promesse dorée qui ferait se lever de son grabat un paysan à l’agonie.
V
La semaine blanche de Pâques était passée. A la Genette, la mère Villard ne retrouvait aucun courage. Elle mangeait peu, somnolait le jour et veillait la nuit où la peine s’aiguise mieux dans le silence. L’offre que Courteux avait faite, elle ne l’oubliait pas. A quoi serviraient désormais champs et terres, sans bras pour les travailler? Avec l’argent qu’elle tirerait de la vente, elle mènerait jusqu’à l’âge d’homme le petit Jeannot. L’important était de manger du pain, en attendant l’éclaircie. Aimée pourrait apprendre le métier de couturière.
Maints projets tournaient dans sa tête; puis elle retombait vite à ses doutes et à sa douleur. Pourtant elle s’étonnait quand elle voyait, chaque jour, Aimée qui allait et venait dans la maison, l’animait, veillait à toutes choses, préparait les repas, chauffait même le four, et amusait les petits à leur retour de classe, toujours levée avant l’aube et couchée à la nuit bien close. Une grande émotion lui venait de cette enfant robuste d’âme et de corps.
—Je peux guère t’aider, ma Aimée! Comment peux-tu faire?
Mais elle répondait si paisiblement avec une force tellement sûre que la mère souriait. C’était donc une fée que cette petite qui repoussait le malheur et le fixait d’un regard si clair?
Le vieux Villard, que les rhumatismes tourmentaient, avait quitté le coin du feu pour plaire à sa petite-fille. Il menait les bêtes au champ et leur donnait le fourrage. Il travaillait en gémissant; il n’y avait plus d’huile dans son vieux corps, disait-il, et il était rouillé à tous les joints; mais quand Aimée le remerciait en le baisant sur sa barbiche, il en était réchauffé.
Elle avait appris à Vone et Tine à s’occuper en revenant de classe. Vone savait maintenant tenir un balai de genêt fait à sa mesure et Tine essuyait comme il fallait les assiettes, sans les casser. Nonot rassemblait pour le feu des brins de fagots qu’il mettait en tas. Aimée était heureuse en voyant ces petiots s’appliquer en tirant un bout de langue en cerise; mais ils n’osaient plus jouer à la barbichette avec le grand-père.
Quand Aimée était trop lasse et s’asseyait un moment près de la longue table de cerisier, Brunette venait lui faire fête; un pacte d’amitié les unissait. Elle l’avait vue des journées entières, chercher le défunt, le nez flairant le plancher, les meubles, avec un souffle pressé. Longtemps, elle mena ce manège, le poil hérissé, la queue basse, pleine d’une humble fidélité. Et ne découvrant pas le maître dans la maison, le cellier, la grange ou l’étable, elle sortait, courait longtemps les sentiers, humait l’air et revenait, lasse et triste, auprès d’Aimée en levant vers elle des prunelles dorées, qui l’interrogeaient ardemment. Aimée pleurait quelque temps en silence, essuyant ses yeux de peur qu’on ne la vît montrer sa douleur. Et sur ses genoux, Brunette appuyait son museau comme pour dire:
VI
Il fut décidé que l’on pourrait se passer de Pompon et de la petite charrette. Le vieux Villard accompagné d’Aimée les vendit à un jardinier de Rieux, un jour de foire. Il y eut, pour conclure cette affaire, maints serments et maintes indignations. Aimée, avant de le laisser partir, donna à Pompon un biscuit qui fut englouti et elle caressa son bon museau.
Comme ils allaient revenir à la Genette, ils rencontrèrent Jeannette Lavergne qui les pria à manger dans sa maison, midi étant proche. Elle exerçait le métier de couturière et vivait dans une demeure proprette, bien crépie à la chaux. Elle ouvrit à ses invités une porte vitrée que coloraient des rideaux rouges. Et parlant d’une langue vive, elle se mit à gémir doucement en avançant des chaises autour d’une cuisinière très fourbie où ronflait un triste feu. Le vieux Villard tendait ses mains pour les réchauffer, car il faisait froid.
—Ça vaut pas la cheminée, dit-il. Le feu s’ennuie là-dedans, m’est avis, et ceux qui sont autour.
Jeannette Lavergne pouffa de rire et lui expliqua ce que c’était que le progrès. On ne chauffait pas l’appareil au bois, mais au charbon. Quelle économie!
—Je le sens bien, maintenant, fit le vieux en reniflant.
Sur une petite cheminée toujours froide, il y avait une pendule en faux bronze, gardée par deux vases en biscuit où étaient piquées des fleurs en étoffe.
Jeannette Lavergne, bien qu’elle eût passé la cinquantaine, s’habillait à la mode; c’était une dame. Elle se coiffait d’un haut chignon artistement étagé, et son visage rosé de blonde, fendillé par l’âge, brillait bien lavé et fleurant le savon des princes du Congo. Elle aimait à plaindre un moment son prochain avec un grand air de sincérité, mais elle parlait sans se lasser de ses propres malheurs. Son mari défunt, un homme fidèle, travailleur, délicat, avait été emporté par une congestion, tandis qu’il venait d’achever, étant menuisier, une armoire magnifique.
En mettant le couvert, elle dit du bout des lèvres:
—Ma pauvre Aimée, vous n’avez guère de chance, vous aussi. Je t’ai connue, bien petite, ma chère mignonne. Tu as été longtemps chez l’institutrice et tu sais des choses qu’on ne connaît pas à la campagne. Comment vas-tu faire pour t’occuper de ce bien; ta mère, la pauvre, est si peu forte. Tu te briseras le corps et tu n’auras quasiment pas de jeunesse. Ce qu’il te faudrait, c’est un métier comme le mien, propre et gentil, un métier de dame.
Aimée répondit avec un grand calme qu’elle ne quitterait pas la Genette où, depuis toujours, sa famille avait travaillé. Le vieux approuva sa petite-fille. Jeannette Lavergne repartit:
—Oui, chacun ses goûts.
Mais elle était vexée qu’on n’eût pas vanté le métier où elle excellait. Elle chassa ce nuage et dit:
—Sais-tu que mon beau Jacques est au pays? Tu t’en souviens, peut-être; il était à l’école communale avec toi; mais tu étais bien plus jeune ... Il y a longtemps que tu ne l’as point vu; tu ne le reconnaîtrais plus. Il est chez un avoué de Limoges. C’est un vrai gentilhomme! Mais il tarde bien à rentrer. Mon lapereau au vin sera trop confit. Tout le monde lui court après ... Je parle de mon fils, car le lapin ne courra plus à cause qu’il est cuit tout à fait.
Le vieux Villard s’ennuyait près de la cuisinière qui ronronnait; et tout bas il pestait contre cette bavarde qui les avait retenus comme ils revenaient à la Genette. Mais ils étaient un peu cousins de cousins, et il avait le respect de la parenté, même la plus éloignée.
Jeannette Lavergne s’empressa autour de la table et se plaignit d’être tombée dans sa cave et d’en souffrir encore.
—Elle n’est pas tombée sur sa langue, se dit le vieux.
Cette pensée le fit sourire. Triant une salade, Jeannette raconta l’histoire d’un héritage manqué. Aujourd’hui elle serait riche à ne savoir qu’en faire. Aimée lui prêtait une attention un peu feinte qui attisait ses paroles, et il n’en était pas besoin.
Jacques Lavergne entra; il tenait à la main une badine élégante.
Il s’arrêta sur le seuil, un peu hésitant quand il aperçut Aimée. Vite, il voulut être distingué par cette belle fille paysanne dont l’air de santé l’émerveillait secrètement. Il ôta galamment son chapeau et courbant sa haute taille, il dit, la lèvre fine et la moustache taillée:
—Mais c’est une ancienne petite camarade d’école ... Qu’elle est devenue jolie! ajouta-t-il en se tournant vers sa mère.
—Je vous reconnais maintenant, Jacques, dit Aimée. Vous avez pourtant bien changé!
—A son avantage! s’écria Jeannette Lavergne.
Il prit un air de grande modestie.
—Je ne sais pas si c’est vrai pour moi, mais pour mademoiselle Aimée, il n’en faut pas douter.
Il s’aperçut enfin de la présence du vieux Villard et il lui dit des paroles qu’il faisait rustiques à dessein, sur un ton qui signifiait que telle n’était pas son habitude.
Villard répondit en patois limousin, par secrète malice. Jacques voulait montrer qu’il avait oublié ce langage qu’il jugeait naïf. Le contraste amusait Aimée et elle en riait sous cape.
A peine Villard eut-il bu le café qu’il se leva, sa bru n’avait pas été prévenue, et les jambes lui démangeaient de revenir à la Genette.
Comme il ne manifestait aucune curiosité, Jeannette Lavergne lui dit en patois:
—Vous ne m’avez pas demandé pourquoi mon Jacques est ici? C’est rapport à sa santé. Il a tant remué de papiers que ça l’a tout pâli et le médecin lui a donné un congé de trois mois.
—Eh bien, ça va comme vous voulez alors, repartit Villard en prenant son bâton, pour fuir cette femme qui gémissait en souriant.
Jacques Lavergne disait à Aimée qu’il serait heureux d’aller la voir à la Genette. Elle répondait à peine, troublée sous les yeux de ce garçon où elle découvrait une étrange ardeur. Mais dès qu’elle eut passé le seuil de la maison, une grande hâte la pressa vers les petits qui l’attendaient et le courant de l’humble vie qu’il fallait bien maîtriser.
VII
Un jour de fin avril, comme le vieux Villard, tout encapuchonné, car le vent était encore froid, gardait les bêtes dans le pré des Beaux, Aimée vint lui tenir compagnie. Elle avait besoin d’un appui et de fortifier la résolution qu’elle avait prise.
—Grand-père, tu n’étais pas là quand Courteux est venu proposer d’acheter la Genette. Je ne puis penser à ça sans que j’en aie le cœur serré.
Le vieux regarda les vaches qui paissaient tranquillement et Brunette qui se tenait assise sur un talus verdoyant. Puis son œil gris piqua sa pointe, sous le sourcil blanchissant, vers les champs que l’on ne voyait pas, cachés par des haies touffues.
—Petite, on aura de la peine pour la garder cette terre que mon garçon avait si bravement travaillée. Je suis, à cette heure, un pauvre vieux, mais je t’aiderai. Ce qu’on pourra pas faire, on le laissera. Le bon temps revient après le méchant temps.
Alors elle pleura d’espoir, le remerciant de penser comme elle. L’embrassant, elle appuya son cœur sur ce vieil homme et une douceur sécha ses larmes.
—Vois-tu, grand-père, ce qu’il nous faut, c’est un bon laboureur. Ça me fait de la peine de voir que d’autres ont planté les pommes de terre et que nous n’avons pas encore labouré.
—Je ne le peux, moi, à mon âge; je suis comme un vieux pommier à moitié sec. Mais j’ai une idée qui te plaira. Reviens vite à la maison aider ta mère qui n’a plus goût à rien.
Elle s’en alla, ardente et paisible; une grande force la poussait dont elle s’étonnait soi-même.
Le vieux resta au champ le temps qu’il fallait pour que les bêtes eussent leur saoul. La première herbe est bien tendre et rafraîchissante. Un mois, on peut la faire brouter; après, on la laisse pousser pour la faulx.
Le jour était calme; le vent assoupi écoutait l’eau courante. L’épine, dans les buissons, était en fleurs. Et les oiseaux qui ont un langage que l’homme des champs sait traduire, chantaient partout. Villard s’était assis sur une souche de noyer mort, et il se tenait immobile dans la grande paix printanière qui couvrait le pays. Enfin il appela Brunette qui, par bonds et par voltes, rassembla les vaches et les poussa vers la Genette; il les suivit, appuyé sur son bâton, et pensant dans sa vieille tête à ce que lui avait dit Aimée.
Il était si âgé qu’il restait des heures et des journées sans se soucier des choses qui avaient occupé sans cesse sa vie de paysan courageux au travail. Mais que sa petite-fille eût parlé, c’était assez pour qu’il se mît en quête, l’esprit soudain amorcé.
Quand il eut attaché les vaches dans l’étable où il releva la litière en grognant de ne pouvoir à quatre-vingts ans se reposer, il prit le chemin qui mène au village de la Maillerie.
Les jours s’étaient allongés, à deux heures de relevée, le soleil quittait à peine le milieu du ciel. La terre se chauffait à cette première ardeur de la saison. Sur les pentes s’ouvrait le drap d’or du colza fleuri; et la prairie, le guéret, le jeune blé mêlaient à l’horizon ces belles couleurs du monde que reflète le cœur de l’homme paisible. Dans les ruisseaux s’éparpillaient des escarboucles que remuaient les fées de ce pays qui retrouve une fraîche nouveauté quand le sol, en ces mois du printemps, devient aussi riant qu’un clair matin dans le ciel.
Villard, malgré la tiédeur et les rayons de la journée, se sentait lourd et traînait la jambe; mais des coups égaux de son bâton, il se poussait en avant. Il allait, plein de l’espérance et de la bonne volonté que lui avait soufflées sa petite-fille.
Il franchit au pont de Chanaud la Gartempe qui verdoyait comme les prés qui venaient s’y baigner. Et prenant un raidillon, il se dirigea vers la Maillerie, village d’une douzaine de feux qui est niché non loin de la rivière.
Le meunier qui s’en allait à Rieux livrer de la farine dans sa carriole où son dos vêtu de drap gris se tassait comme les sacs de froment, lui cria, tout étonné:
—Et où allez-vous comme ça, père Villard?
Il répondit par quelques mots confus et continua sa route. Seules résonnaient toujours en lui les paroles d’Aimée.
Il fallait que les terres fussent labourées et que la Genette ne tombât pas à rien. Ce paysan recru voyait encore, au couchant de sa vie, se lever le haut soleil annuel des récoltes; et il pensait que ce serait crime de laisser sans semences, de bons champs toujours féconds, quand la besogne est bien faite.
Il frappa à la porte de Jean Desforgues qu’il avait vu grandir. C’était, il s’en souvenait, un brave garçon, et jadis, il l’avait engagé à la Genette pour lever l’été. Il était bon laboureur et rude faucheur.
Jean bêchait son jardin; il vint au bruit, et sur le seuil, il dit:
—Finissez d’entrer, père Villard, ma femme lave la lessive par ce temps.
Il approcha de la cheminée sans feu, une chaise qui branlait sur la terre battue. Il tourna vers le vieux Villard une tête de rousseau, déjà grisonnante:
—Qu’est-ce qui vous amène? demanda-t-il, l’œil mi-clos.
—Mon gars, dit Villard, en appelant toutes ses forces, tu sais bien le malheur qui nous est tombé dessus ... On n’est plus assez à la Genette. Et ça me fait deuil de laisser la terre sans soins et besognes. A cette heure, il y a plus beaucoup de bras pour l’ouvrage. Tu me ferais plaisir, mon ami, si tu venais à la maison pour nous aider. Je te baillerais cent vingt pistoles et un habit neuf avec une paire de souliers. Ma bru peut quasiment plus bouger tant ça l’a mise en chagrin, la mort de mon pauvre garçon. Tu l’as connu; il était bon et vaillant.
—Oh! pour ça, oui! un bon homme. Mais j’aime mieux vous le dire tout de suite, je peux point venir chez vous. Courteux m’embauche à belle année, à cause qu’il a son bien de la Grangerie et aussi le bien de ceux qui peuvent point le faire.
Ayant dit ces mots, il considéra avec attention les chenets comme s’il les voyait pour la première fois.
Le père Villard trouva alors des paroles de bonne amitié, rappela qu’il avait été, dans le temps, bien satisfait de la besogne de Desforgues. Ce fut inutile. En se levant de sa chaise pour revenir à son jardin, il déclara, sur un ton qui blessa Villard:
—Ah! pauvre vieux! Pas de chance, appelle pas de chance! Si mes enfants n’étaient pas tous à la ville, je vous en aurais laissé un pour vous tirer de peine. Mais moi, je peux point mécontenter Courteux qu’il faut pas faire enrager, car il est point commode.
Villard prit son bâton qu’il avait posé près de la porte. Et tout raidi, il s’en alla en disant:
—C’est comme tu voudras, mon gars. Je m’arrangerai ailleurs.