CHARLES SILVESTRE
BELLE SYLVIE
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e
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DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR | |
| L’Amour et la Mort de Jean Pradeau.Préface de J. et J. Tharaud | Un vol. in-16. |
| Aimée Villard, fille de France. | Un vol. in-16. |
(Prix Jean Revel 1924). | |
CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS | |
| Le Merveilleux Médecin | Un vol. in-16. |
| Cœurs paysans | Un vol. in-16. |
Ce volume a été déposé à la Bibliothèque nationale en 1925.
Il a été tiré de cet ouvrage :
3 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 1 à 3 ;
30 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 33.
L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa.
Copyright 1925 by Plon-Nourrit et Cie.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
A MES MAITRES
JÉROME ET JEAN THARAUD
en hommage de haute admiration
Leur respectueux ami.
C. S.
BELLE SYLVIE
I
Le château d’Argé, dans le pays de Bonnal et de Rieux, s’élevait sur une colline. Il dominait une campagne fraîche, toujours verte et vive : le Limousin des étangs et des sources où se baigne un peuple de fées.
La demeure, bâtie en granit, ouvrait ses portes aux arceaux sculptés sur une cour dallée. Au rez-de-chaussée se trouvait la cuisine, à la monumentale cheminée, qui abritait un four à pâtisserie et des coffres à sel. Un escalier de pierre descendait aux caves, où des crochets de fer portaient des quartiers de porc salé, non loin des barriques de vin qui reposaient sur des madriers de chêne.
Au premier étage, la salle à deux cheminées s’éclairait par des fenêtres à croisillons. A la suite, donnant sur une galerie, se succédaient six chambres à coucher. Au deuxième étage, la disposition était la même. Deux tours, hautes de quatre étages, flanquaient le bâtiment central ; elles abritaient des appartements voûtés ; leurs murs avaient la largeur d’un homme de grande taille couché. Deux tourelles d’angle défendaient la porte maîtresse.
La sévérité du manoir était adoucie par les grâces du siècle. En mai de cette année 1788, Sylvie de Flamare avait épousé le vicomte d’Argé, fils du seigneur de Villemonteil, la Rebeyre et autres places, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, aide-maréchal des logis des camps et armées du roi, qui vieillissait maintenant, loin du harnois, veuf et seul, n’ayant obtenu qu’un enfant d’un mariage tardif.
Sylvie, fille d’un garde du corps du roi Louis XV dans la compagnie d’Harcourt, avait à peine dix-huit années. A cause de la parenté au quatrième degré qui unissait les deux maisons, une dispense fulminée par M. l’official général, signée : Jacquand, avait été demandée et obtenue.
Des représentants de la noblesse du Périgord, de l’Auvergne et du Limousin s’étaient pressés à Villemonteil, pour honorer les fêtes du mariage. Félicité de Flamare, dont le cadet Armand était mort aux Indes pour le service du roi ; le comte des Gontiers, Hubert de Combles, baron de Saint-Ouen, capitaine commandant au régiment de Penthièvre-dragons ; Charles-Albert de Villesauve, lieutenant des maréchaux de France, ancien capitaine commandant au régiment de Royal-cavalerie, chevalier de Saint-Louis ; M. l’abbé Hubert-Anselme de Virollier, seigneur de Morel ; Jacques d’Armaux, chevalier seigneur de Combard, officier de mousquetaires ; le comte de Claroy et de Grandchamps, seigneur de Vormy, Civaux, Puybel, Valbon et autres lieux, mestre de camp de cavalerie, sous-lieutenant en la compagnie écossaise des gardes du corps du roi, chevalier de Saint-Louis. Pour les nommer tous, il eût fallu une vive mémoire.
Sylvie, près de sa mère, avait l’air d’une petite princesse des fables environnée d’enchanteurs. Les gens de Bonnal s’étaient réjouis pendant trois jours. Le vin répandu à flots avait baigné les quartiers de viande ; les danses, bourrées, pelélé, aigue de rose, tisonnèrent le bon plaisir. Cette liesse marqua le printemps de l’an de grâce 1788. La lune d’amour était toujours dans son plein quand l’automne arriva. On le vit briller, çà et là, dans la toison des châtaigneraies. A la faveur du soleil et des pluies mêlées, la colline, la vallée de Gartempe, s’ouvrirent aux forces de la couleur.
Souvent, Claude d’Argé montait à cheval ; Sylvie, assise sur une jument blanche, l’accompagnait. Ils allaient au pas, échangeant peu de paroles, mais recevant les voix de la nature. Par un sentier tournant, ils gagnaient le faîte des collines de Blond. A mesure qu’ils montaient, l’étang de Rouille bleuissait dans l’écharpe de la prairie et des bois. L’horizon se reculait au fond du ciel. Ils arrivaient à ce point rocheux d’où le regard devine les monts de Guéret et d’Ambazac, ceux de Saint-Junien et de Mazerolles, dans une fumée bleuâtre que propage la saison. Une immense grappe d’or en pleurs s’écrasait dans les forêts, sur les plateaux où la bruyère devenait sombre, à travers les herbages, autour des eaux ; et l’éternelle magie s’élançait.
Sylvie s’asseyait sur l’herbe fine qui pousse entre les rochers, dans ces lieux que le paysan a nommés : la ville des pierres, et où habite la vieille mélancolie, assise et voûtée, ne regardant que son cœur noir.
Claude, haut guêtré, sanglé dans son habit de cheval, la bride passée au bras, aimait à tourner son visage rafraîchi au vent de l’horizon découvert où le jour changeait comme la plume des colombes. Il avait le nez long et mince des d’Argé, une bouche grande et le menton peu dessiné, un teint pâle que chauffaient de larges yeux. De sa taille brève et bien prise, il ne perdait pas un pouce. Ce soir-là, il se prit à soupirer :
— Sylvie, se peut-il que des violents pourchassent le cerf et même le sanglier, au milieu de ces arbres et de ces rochers paisibles ! Avons-nous le droit de pousser notre galop avec l’appétit du sang, dans cette nature où le Dieu des mondes nous regarde ? Pour moi, en ces lieux, il me semble que je nage dans un océan d’amour. Les sources sont mes sœurs et ces châtaigniers si nobles, mes frères.
Ce que disait Claude semblait mélodieux à Sylvie. Elle l’écoutait et cueillait quelques fleurs sauvages, qu’elle attachait près de son sein, que les Amours avaient formé ; ou bien elle appuyait sur l’épaule de Claude sa petite figure couleur de la fleur d’églantier. Fossette au menton où l’on eût voulu boire un pleur de l’aurore ; nez court et droit, au-dessus d’une bouche rouge, dont le sourire montait aux yeux, où vivait le plus doux rayon du ciel ; une blonde enfant de soleil et de plaisante saison.
A mi-route du château d’Argé, ils avaient faim et ils mangeaient dans leurs métairies, de la chair de ces animaux que l’on égorge coupablement. Sylvie prenait parfois en selle un agneau blanc, un pigeon gracieux. Dans le parc, elle gardait quelque temps la bête frisée en élevant une houlette où était noué un ruban de soie. Son petit chien, Cabri, que Félicité de Flamare lui avait rapporté de Londres, montrait les dents à l’intrus ; ses abois le repoussaient en arrière, mais il revenait de plus belle à la rescousse.
Elle avait nommé « Ver-Luisant » un agneau brun, en souvenir d’un soir où, dans un buisson, brillait une perle verte, tandis que Claude parlait d’amour.
Un après-midi pluvieux, le comte d’Argé arriva de Villemonteil, sans crier gare. Il sauta de son cheval et parut, tout chamarré, en grand habit, la main sur la garde de son épée. Sylvie, qui se tenait dans la salle, trembla à cette approche, et Claude laissa choir le tome des Mémoires d’un homme de qualité, qu’il lisait à haute voix.
Le comte entra, en levant ce nez long qui était une preuve de noblesse, jauni et dur comme une barre de vieil ivoire. Ses yeux gris prirent feu en découvrant le futile passe-temps de son fils. D’une botte éperonnée, il tenta d’écraser Cabri, qui était l’agilité même, et se cacha sous une commode ventrue.
— Monsieur, vous n’arriverez jamais à ces honneurs que dispense le roi. Je vois avec tristesse, et non sans une pointe de courroux, que votre jeunesse se prend au miel des barbouilleurs de papier. Du miel, non ! De la glu où se débattent les sots. Un Prévost, un sieur Rousseau, valent-ils que vous attachiez vos yeux sur leurs ouvrages ? Hélas, les hommes les mieux nés sont tombés dans ces pièges. Portez vos regards vers ces charges qui vous mettront en bon équilibre. L’étoffe ne manque pas ; il y faut tailler sans relâche. C’est le vêtement qui fait l’homme.
— Je ne suis pas si mal habillé que cela, répondit Claude d’une voix douce.
— Vous moquez-vous, monsieur ! s’écria le comte d’Argé. Est-ce de drap et de soie dont il s’agit ! Je n’aurais dû vous laisser ce manoir, mais vous tenir sous ma coupe à Villemonteil. Vous ne craignez pas de remplacer les sièges de bon chêne par des sophas et ces petits fauteuils mièvres. Levez-vous, monsieur !
Claude se leva, brusquement.
— Vous ne comprenez pas, monsieur. Je parle au figuré. Quand je dis : Levez-vous ! tout en restant moi-même assis, c’est à votre âme que je m’adresse. Vous êtes un sot !
Sylvie ne soufflait mot ; mais Mme de Flamare parut au moment où le comte allait dérouler de nouveaux reproches. Il lui baisa les mains, qu’elle tendit comme un rare trésor.
— Vous partez déjà ? dit-elle, d’une voix qui lui donnait congé.
Il savait bien que cette femme le démontait ; et, avec prudence, il battit en retraite.
Dans sa robe à paniers, Mme de Flamare montrait beaucoup de majesté, mais, peut-être, mettait-elle trop de rouge sur son visage fendillé, s’apprêtant ainsi une tête de grosse poupée peinte par un artisan enivré et malhabile. Portant sans grande amertume un veuvage précoce, elle passait les beaux jours au château d’Argé. Elle voulait régenter Claude mais, au fond, elle le méprisait un peu. S’il n’eût été marié à sa fille, elle ne l’eût aucunement distingué. Hors Sylvie, elle n’était charmée que d’une autre passion, celle du linge. Quand elle s’ennuyait, elle faisait étaler sur des tables, par des chambrières, maintes piles de draps, qui s’élevaient peu à peu jusqu’au plafond. Alors, elle grimpait sur des chaises pour mieux contempler ces amas de toiles fleurant la lavande. Toute une semaine ensoleillée, elle assistait à ces déploiements ; elle supputait la blancheur et le grain du tissu. Puis, les armoires refermées, lasse, gémissante, elle s’enfonçait dans une bergère. Les doigts croisés sur son giron, elle parlait sans relâche, éveillait cent digressions, et pouvait expliquer pendant une heure pourquoi le soleil avait succédé à la pluie. Elle lançait un souvenir, le rattrapait et le relançait, d’une langue légère dont on apercevait la petite palette entre les bonnes lèvres, ponctuées d’un bouquet de duvet. Le moindre événement lui permettait de le grossir et de le loger, comme un noyau de cerise, au centre d’un potiron de fables. Si nul ne l’écoutait, elle ne s’en souciait ; seule, elle jetait des interrogations et se faisait à soi-même les réponses. De temps à autre, elle se considérait au miroir, s’écriait : « Je suis faite comme un monstre ! » et ajoutait un nouveau rouge, qu’un franc buveur eût envié, à celui qu’elle étalait chaque matin sur son visage, qui prenait la gaie couleur d’un pot de confitures de groseilles.
— Voilà qui répare l’outrage des ans, disait-elle.
Elle était heureuse près du singe que lui avait rapporté des Iles Félicité de Flamare, et elle s’amusait follement si l’animal lui lançait à la tête les noix qu’elle lui avait données. Elle l’appelait pendant une heure : « Petit polisson, malappris, assassin ! » et elle lui faisait une leçon sur l’étiquette des cours de l’Europe.
— Mes enfants, dit ce soir Mme de Flamare, en suçant un sucre d’orge dont elle avait fait provision, je ne puis concevoir que le comte se détourne de moi. Je lui révélerais des secrets que, seuls, les grands ministres ont détenus. Je lui tracerais la route des premières charges de l’État. Je lui contais, l’autre jour, l’histoire de la pomme reinette. Je la tiens de mon aïeule, qui était une femme de bon sens. Le roi voulait manger de ces fruits, qui rafraîchissent le sang et dispensent une longue jeunesse. M. de Flavareille lui en fit présenter une corbeille immense. Elles étaient grosses comme de petits melons, mais M. de Colbert surprit dans le regard du roi un secret courroux. Le jardinier leur avait ôté la queue, pensant bien faire. M. de Colbert répara cette bévue et une heure après on apporta un panier de pommes reinettes dont les queues avaient été respectées. Le roi en prit une et la fit tourner entre le pouce et l’index par sa tige ; c’était du plus gracieux effet. Il ne toucha pas à la corbeille de ce pauvre M. de Flavareille, qui en fut malade pendant trois jours. La vie est faite de petites choses et de choses petites. M. de Flavareille serait monté bien haut.
Le singe Ko-Ko, qui batifolait dans la cuisine, où il choisissait de sa main leste quelques reliefs, entra et sauta sur une console. Entre ses doigts velus, il fit danser une pelure de cette pomme de terre que Parmentier venait de mettre en faveur.
Claude laissa Mme de Flamare en compagnie du singe Ko-Ko et se réfugia dans une sorte de boudoir orné de tous les brimborions que la mode répandait. Il voulait lire à son inspiratrice trois sonnets qu’il avait intitulés : le Matin, le Midi, le Crépuscule. Il les murmura à l’oreille de Sylvie.
II
L’automne jeta son feu au vent d’ouest qui tondait les châtaigneraies ; et saint Martin leva sa crosse sur le pays : une haute lumière qui cachait l’avancée des jours froids.
Par un matin de novembre, arriva de Paris une voiture pleine de meubles, d’objets, de tentures que Mme de Flamare avait achetés pour le plaisir de Sylvie. C’étaient des sièges recouverts en tapisserie de Beauvais et d’Aubusson, des estampes de Moreau le jeune, une pendule rocaille, trois paires de bras, ornés de feuilles de laurier ; une tenture de gros de Tours où l’on voyait, se mêlant : plumes, rubans et fleurs ; des guéridons tournés par les Amours, une coiffeuse en amarante, une table à ouvrage en acajou parées de bronze ciselé ; deux paires de vases en albâtre ; un baromètre en bois doré où Cupidon abandonnait son carquois. Des petits chenets remplacèrent dans la cheminée les landiers de fer forgé. Mme de Flamare gémit :
— Ils sont perdus dans ces antres, les pauvres mignons !
Puis elle déroula des tapisseries de verdure, si maladroitement qu’elle trébucha en tentant de les élever à bras tendus.
— J’ai manqué de me tuer, dit-elle ; c’est un mauvais signe.
Et elle se mit à rire. Sylvie poussait des cris de joie et Claude admirait les meubles gracieux qu’il plaçait et déplaçait sans cesse. Un sourire naissait dans la sévère demeure, comme si un enfant potelé y fût entré soudainement. Le cuivre doré étincelait, le bois précieux brillait ; et la tapisserie couvrit les murs d’où l’on avait enlevé des portraits trop majestueux peints par Largillière.
Les gens du château, chambrières, marmitons, filles de cuisine s’empressèrent autour de Sylvie et de Mme de Flamare, qui s’écria :
— Quand le comte reviendra…
Elle chanta ces premiers mots et poursuivit les mains levées :
— Il croira que nous avons été touchés par la baguette des fées. Il n’aime pas les fées, le pauvre !… Comprenez-vous que l’on n’aime point les fées, Isabelle, Marion, Nadalette ?
A ce moment, Jacques Chabane, le fils aîné du forgeron de Bonnal, entra. Il sciait souvent du bois à la cuisine ou rafistolait la batterie de cuivre et de fer. Il se rendait utile par maints travaux où il montrait beaucoup d’adresse.
— Qui t’a dit de venir ici ? dit Claude.
— J’ai pensé que je pourrais vous aider…
Du même âge que Sylvie, il était de haute taille et très robuste, avec une tête droite aux cheveux durs. Quand il regardait fixement, ses yeux bleus devenaient sombres. De la chemise de chanvre, le cou sortait, musculeux et mordu par la flamme de la forge.
Claude s’agitait et s’émerveillait, mais Mme de Flamare contraignit chacun au silence, car ses paroles se pressèrent avec une joyeuse fureur.
Jacques Chabane porta la coiffeuse et la table en amarante dans une chambre transformée en boudoir.
— Que le nid sera joli ! dit-il en joignant les mains.
On entendait Mme de Flamare qui criait :
— Tout cela ne m’a coûté qu’un millier de louis…
Les gens du château l’écoutaient, ébaubis. Quand tout fut remis en place, ils s’en allèrent. Et seule, dans la grand’salle, Mme de Flamare chanta :
Qui veut ouïr chansonnette
Des demoiselles de Paris,
Qui ne savent comment se mettre ?
Vous les voyez aujourd’hui
Dans un panier, landerirette
Dans un panier, landeriri.
La fille la plus honnête
Si elle veut se divertir
Afin d’être plus alerte,
Elle se met sans contredit
Dans un panier, landerirette,
Dans un panier, landeriri.
Elle répéta le refrain : landeriri, landerirette ; puis, s’arrêtant net, elle s’adressa au comte d’Argé qui était Dieu savait où :
— Ah ! monsieur le comte, monsieur du Bougon, il faut bien sourire un peu. Les grâces, les jeux, les ris ont plus de pouvoir qu’une troupe de guerre en ce temps-ci, tra la la li, en ce temps-là, tra la la la… Que dites-vous ? Oui, il vaut mieux que vous gardiez le silence… mais, monsieur, vous pouvez me répondre si vous voulez…
Sylvie, pour fêter l’arrivée de tant de choses ravissantes, s’était assise au clavecin et chantait un air d’Orphée ; Claude lui répondit par un chant mélodieux, tiré de l’Aspasie de Grétry.
Jacques Chabane se tenait en arrêt, dans une encoignure de fenêtre. Sylvie s’arrêta de jouer ; il lui parut que le regard du garçon la touchait :
— Vous pouvez vous en aller, Jacques, dit-elle.
Mais Mme de Flamare entra, en pinçant ses jupes du pouce et de l’index, le petit doigt en l’air.
— Il est gentil, cet enfant ; par son œil bleu, il mérite d’avoir du sang de même couleur.
Et elle le prit familièrement par la pointe du menton.
Tous les jeudis, le curé Broussel disait la messe dans la chapelle d’Argé. Avant qu’il eût atteint la quinzième année, Jacques Chabane la servait. Ce jour-là, il endossait sa veste la plus propre, mettait des bas fins et des souliers à boucles. Il avait fort bon air quand, d’un geste noble, il élevait le missel. Pour rien au monde, il n’eût manqué cette fête. Dès son plus jeune âge, il avait été enfant de chœur à l’église de Bonnal. Le curé, voulant le pousser dans les saints ordres, lui avait enseigné les premiers rudiments du latin, les règles de la langue française, tout en lui permettant de lire et d’admirer les bons auteurs comme Massillon et Fléchier. Il devinait en ce garçon une intelligence vive et un caractère bien trempé. Mais Jacques ne répondit pas à ses soins ; il ne pouvait se résigner à se séparer du siècle. Il préférait une humble vie tissée de peines et d’obscurs plaisirs à celle qui est faite de silence et de mortification. Depuis le jour où il brisa une burette sur les dalles de la sacristie, dans un mouvement d’extrême violence, et se déchirant les mains aux parcelles du verre broyé, l’abbé Broussel n’osait plus lui faire le moindre reproche. Il s’était mis à genoux pour implorer son pardon, mais un garçon qui montrait un sang si bouillant ne pouvait être un messager de paix.
III
Tout janvier, un froid terrible souffla du nord. Les feuilles tombées craquaient sous les pas, dans le parc ; la neige et le givre formaient des fourrés de silence et dressaient, sous le ciel, des clartés mortes. Les routes, les sentiers s’effaçaient ; la misère occupait le pays où le vent s’étouffait en des solitudes infinies. Les laboureurs des domaines d’Argé ne payaient que difficilement les redevances, et, chaque jour, des mendiants se pressaient dans la cour d’honneur. Claude leur faisait donner quelque monnaie, des fagots, du pain, mais il semblait que l’on jetât tout secours dans un abîme. Sylvie avait amassé des monceaux de toiles et de laines, qu’elle distribuait sans compter. La plainte de la faim l’avait touchée et, souvent, elle recevait elle-même ces pauvres que Dieu envoyait en si grand nombre. Elle les faisait entrer à la cuisine où, dans la cheminée, flambaient des troncs d’arbre, dont les reflets brûlaient sur la batterie de cuivre. Les garçons et les filles de table maugréaient de voir partout des traces de neige fondue et montraient leur crainte de la vermine.
Elle aurait voulu réchauffer et assouvir tous ces malheureux. Des mères survenaient, couvertes de haillons, un petit enfant dans les bras, qui s’attachait au sein tari. Elle avait envie de crier :
— Prenez tout, emportez tout, mais cachez-moi tant de souffrance !
Un jour, ne sachant plus que donner, elle mit dans la main tendue d’un vieil homme un pot de confitures et le congédia avec la plus charmante bonté. Hésitant à s’en aller, il se tenait sur le seuil, comme la figure du siècle finissant. Une barbe sale le couvrait jusqu’aux yeux, qui étaient chassieux et rougis. Sylvie fut prise de peur et s’enfuit à travers les salles du château. Alors, Mme de Flamare parut en gémissant ; elle attesta les cieux que sa fille était pure comme l’agneau tondu ; que cette enfant tentait de loger la mer dans une coquille de noix ; qu’il demeurait vain de laisser trotter son cœur sur des sentiers qui se perdaient dans le désert des afflictions ; que Sylvie perdrait, sous l’empire de tels soucis, nobles, à la vérité, ce fard dont la nature avait orné son visage de jeune déesse. Il était bien téméraire à des mortels de vouloir panser des blessures innombrables. Et elle conta l’histoire des brebis perdues et affamées ; l’une d’elles, ayant mangé dans la main du berger un morceau de pain rassis, un immense troupeau accourut des quatre coins de l’horizon, et de ses milliers de têtes avides étouffa le bonhomme. Quelque temps encore, elle accumula images et paraboles, en accabla Sylvie, puis courut dissiper les rêves de Claude qui, en ces heures, poursuivait le dernier vers d’un quatrain galant.
Peu de jours après, elle fit atteler son carrosse pour aller réveiller de sa voix fière son hôtel, qui s’élevait à Limoges sur la place Dauphine. Elle ne put décider Sylvie à la suivre et à quitter pour n’y revenir qu’au mois des roses, la terrible campagne sanglée dans le baudrier de l’hiver.
IV
Mme de Flamare, en son hôtel de la place Dauphine, qui était régi par de fidèles serviteurs, ouvrit son salon avec bruit, et bientôt, il fut rempli par des dames de son âge, assidues à l’écouter en croquant des sucreries dont les tables étaient chargées. Elle éprouva vite quelque langueur d’être éloignée de Sylvie. Elle lui écrivit chaque jour des lettres rapides. C’était une chronique de tout ce qui arrivait de marquant dans la ville.
— Toute-Belle, lui manda-t-elle, un soir, en revenant du théâtre que régissait le sieur Besse, vous ne sauriez imaginer le plaisir que j’ai eu en voyant de bons comédiens jouer : la Rosière de Salency. Cela est doux, mignon, du plus bel air. Limoges est un petit Paris, il faut bien l’avouer. La fille qui tenait le rôle de la rosière avait un œil un peu trop assassin pour jouer la vertu même aimable, mais, enfin, tous les garçons qui assistaient à ce spectacle lui pardonnaient, les monstres, de faire pirouetter sa jupe rayée de rose et de vert, car elle montrait des jambes faites au tour et comme il n’y en a pas chez le marchand. Le comte, l’homme sérieux, a beaucoup ri et il a daigné applaudir. Il aurait dû vous enlever de cette tanière d’Argé et, de force, vous mettre en croupe sur son cheval. Tous les yeux se fussent détournés de la sémillante rosière ; vous eussiez rallié tous les regards. On a joué une autre pièce où l’on voyait un mendiant magnifique, qui portait une barbe aussi large qu’une pelle de boulanger. Il a dit des choses ravissantes, mais il aimait mieux les baisers que les liards, car, à tous moments, on venait l’embrasser. Ce mendiant se nourrissait de baisers, c’est pour cela qu’il était si beau. Il avait un nez aussi noble que celui du comte. Je dis : il avait, car un mouvement un peu brusque, dans une embrassade, le fit tomber et découvrit le naturel, qui n’était guère plus gros qu’un haricot de forte taille. Il le ramassa et le rajusta avec beaucoup de grâce, en chantant d’une voix si mélodieuse que peu de spectateurs s’aperçurent de cette chute. Tel est le pouvoir de la musique ! Mais moi j’ai de bons yeux ; et il y a longtemps que j’ai vu qu’il n’était au monde plus belle enfant que ma Toute-Belle. Hé, là-bas ! Hé, là-bas ! Arrivez vite, ou je cours vous chercher, dussé-je en perdre mes pantoufles de soie !
C’était là un brimborion de billet, qu’elle avait tracé après minuit, en buvant deux doigts de vin d’Espagne. Les lettres qu’elle écrivait chaque jour montraient plus d’ampleur.
Elle revint sans crier gare au château d’Argé, dans la semaine de la Chandeleur. Elle apportait trois caisses de robes et de chapeaux, qu’elle avait achetés chez la meilleure marchande de modes. Sous les regards de Sylvie, elle déploya deux robes de satin à raies vertes et violettes, une pelisse de satin parée de queues de renard, un manchon de loup de Sibérie adouci par des rubans frivoles et un immense chapeau à l’espagnole.
— Quand vous échangerez des baisers par un temps chagrin, il ne pleuvra pas dessus. Pour vous, monsieur, dit-elle à Claude, j’apporte une paire de lunettes, afin de vous apprendre à me mieux voir et connaître. Vous avez été méchant de me priver de Sylvie. Elle a fort mauvaise mine ; un mois de mon absence a suffi pour que ses roses pâlissent. Que n’entendiez-vous mon appel et ne veniez à Limoges ? Un peu plus, et cette enfant se mourait !
Claude se garda bien de répondre ; il était trop heureux du plaisir de Sylvie.
L’hiver céda et de grandes pluies couvrirent la campagne. Mme de Flamare obtint que l’abbé Broussel jouât au piquet avec elle, au moins une fois la semaine. Elle lui donnait quelques louis pour les pauvres de Bonnal, et l’abbé essuyait patiemment ses discours, qui se chevauchaient sans cesse. Ils s’asseyaient au coin du feu et le singe Ko-Ko les imitait imparfaitement, balançant la tête d’avant en arrière, comme le faisait Mme de Flamare en examinant son jeu. Sylvie déchiffrait les œuvres nouvelles des musiciens ; elle accompagnait au clavecin les mélodies que Claude éveillait dans sa flûte d’ébène ; mais la voix de Mme de Flamare contrariait le chant et le dominait.
Ce soir, elle était de belle humeur. Elle considérait son partenaire avec un secret dédain. Il était petit et maigre, parlait peu et bas ; dans son visage desséché brillaient de grands yeux timides. D’un geste machinal, il assurait de temps à autre son rabat.
— Vous ne pouvez me vaincre au piquet, s’écria-t-elle en triant ses cartes. Je gagnerais une fortune, s’il me plaisait. Continuez de jouer cet air, mes chers anges, vous ne me dérangez pas… A vous, l’abbé. J’ai connu un homme de qualité qui ne fut jamais heureux… Ko-Ko, demeurez en paix un moment… Son livre de raison était admirable, car il avait de l’ordre. Par l’inventaire des articles, on voyait qu’il devait : deux mille pains de Gonesse au boulanger ; deux cents côtelettes de mouton sur le gril à la gargote ; quatre cents poulardes et six mille alouettes au rôtisseur ; cent quatre-vingt mille douzaines d’huîtres à l’écailler… Laissez-moi compter les points, l’abbé… trois mille pintes de vin au marchand ; deux mille six cent quatre-vingt-six carterons de fromage au boutiquier… Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Sylvie Toute-Belle, c’était bien joli ce qui sortait de la flûte…?
Elle reprit d’une voix très forte :
— Six mille seaux au porteur… autant que je me souvienne. L’écriture était d’une extraordinaire netteté. Onze mille salades au jardinier ; deux millions six cent soixante mille pommes au fruitier ; huit mille tasses de café au cafetier…
Elle tira de la main gauche un papier qui était plié sur son sein, pour feindre d’aider sa mémoire, tandis que de la droite elle ouvrait ses cartes en bouquet.
— Trois mille barbes au barbier… Jouez ces airs, j’aime de parler au son du clavecin… quatre mille accommodages au perruquier… L’abbé, vous avez gagné ; ce n’est pas le Pérou… Treize mille blanchissages de chemises à la blanchisseuse ; vingt mille neuf cents décrottages de souliers au Savoyard ; quarante visites au médecin ; soixante saignées au chirurgien, et dix-sept cents pilules à l’apothicaire… Je vous avais bien dit, l’abbé, que cet homme avait de l’ordre. Quand il mourut, on savait ce qu’il devait ; c’était toujours cela. Pour qu’il eût un si long crédit, il fallait qu’il fût un plus grand comédien que ceux que nous voyons d’habitude aux chandelles.
— Je vous crois, madame, dit l’abbé sur un ton plaintif.
— Son appartement, mes chers anges, était singulier ; les murs étaient tendus d’enveloppes de jeux de cartes. Il assurait que cette tenture lui coûtait plus d’argent que la tapisserie des Gobelins qui est chez le roi. Il dormait sur deux mille jeux de piquet très poussiéreux ; à qui s’en étonnait, il répondait que c’était pour charmer les as.
On frappa à la porte et Jacques Chabane parut, hors d’haleine.
— On vient de forcer le grenier à blé de la Rebeyre !
Mme de Flamare se leva :
Une bonne nouvelle !… De quoi faire pendre par les pieds quelques brigands.
— Il faut les poursuivre dès ce soir. J’ai rassemblé de bons garçons qui sont munis de lanternes et de gourdins.
— Si nos métayers ont la goutte, tu ne l’as pas, mon enfant, dit Mme de Flamare. Sylvie, trouvez-vous pas qu’il a l’étoffe d’un joli sergent ? Vous, monsieur, cria-t-elle à Claude, laissez votre flûte et prenez votre épée. L’abbé, s’il y a des morts, vous les bénirez.
La douce voix de Sylvie s’éleva :
— Ils avaient faim, sans doute… Si les mères ne mangent pas, les petits n’auront pas de lait.
— Ah, madame ! Il y a tant de misère, dit le curé Broussel… Retire-toi, mon enfant.
Jacques Chabane sortit en cachant une grande déception. Il avait cru remarquer que Claude affectait de ne pas le regarder. Mme de Flamare continua quelque temps de jouer au piquet avec l’abbé Broussel mais, son indignation étant tombée, elle se taisait et cachait une secrète angoisse.
V
On ne donna pas suite au pillage du grenier à blé de la Rebeyre. Des nouvelles étranges couraient ; une sorte de peur en brouillards tournants ; une puissance obscure qui soufflait dans les cheminées paysannes où l’on se serrait autour du feu en mangeant de mauvais pain.
Le comte vint au château d’Argé. Il était soucieux et n’accabla pas son fils de conseils et d’objurgations. Depuis que, par un édit du roi, les États généraux avaient été convoqués, il ne cessait de s’agiter. Le 11 mars s’étaient réunis les députés de la sénéchaussée qui devaient nommer les électeurs qui désigneraient à leur tour les députés aux États de Versailles. Le cahier des doléances rédigé, l’espérance et la justice, la chicane et la révolte s’y mêlaient.
— Je crois, monsieur, dit le comte à son fils, que l’heure est grave. Peut-être avez-vous bien fait de ne pas songer aux affaires sérieuses. Vous serez plus dispos quand le roi aura besoin de vous. Je vais à Paris et ne reviendrai pas vite à Villemonteil. Je serai l’hôte de votre beau-frère, M. Félicité de Flamare. Je ne veux pas redire quels affronts j’ai dû essuyer cette année. Il faut tailler et recoudre.
Il baisa aux joues Sylvie, garda un moment les mains de Claude dans les siennes et embrassa solennellement Mme de Flamare, qui avait le souffle coupé par l’émotion. Puis, tournant les talons, il s’en alla et remonta à cheval.
VI
Mme de Flamare ne voulait plus habiter son hôtel de la place Dauphine, elle se croyait en meilleure sécurité au château d’Argé. Le printemps ne ramena pas la tranquillité dans les esprits. Les filles de cuisine et les garçons d’écurie n’obéissaient plus et agissaient à leur guise. La douceur de Sylvie ne les désarmait pas et Claude, d’un naturel si calme, enrageait. Il renvoya la plupart de ses gens ; il avait changé de vie, refermé les livres des poètes. Sylvie s’asseyait moins souvent au clavecin ; les airs chéris, elle les rappelait tout bas, avec crainte ; quand les loups sortaient du bois, pouvait-on chanter les mélodies des bergeries et de l’amour ? Elle passait ses journées à tricoter des laines pour les pauvres gens. A Bonnal, en simple appareil, elle frappait à la porte des chaumières ; quand elle paraissait, on ne pouvait que l’aimer. Elle maîtrisait son effroi sous ces toits pleins de misère où l’on vivait sur la terre battue. Elle laissait sur de méchants meubles un écu, un louis d’or, et s’en revenait bien triste de ne pouvoir apaiser toutes les souffrances. Quelquefois, elle s’asseyait sur un banc de bois, à la porte de la forge où travaillait le père Chabane, aidé par son fils. Jacques venait la saluer avec respect. Il lui dit un jour :
— Ah ! madame, il y a du nouveau ! Après les États généraux, tout le monde connaîtra le bonheur.
Il se mit à rire aux éclats et découvrit de solides dents blanches :
— Les méchants profiteront quelque temps de ces changements. Mais on ne touchera pas à un cheveu de votre tête.
Sylvie était souvent accompagnée par son petit chien Cabri ; il furetait çà et là dans les ruelles. Un soir, comme elle revenait au château à la nuit tombante, elle s’aperçut qu’il ne gambadait plus à ses côtés. On le chercha pendant plusieurs jours, mais Sylvie ne devait plus le revoir. Il avait été sans doute empoisonné ou assommé à coups de trique.
Mme de Flamare était corpulente. Aussi se rendait-elle à la messe du dimanche sur une mule ornée de pompons rouges et d’une selle en peau de Maroc. Elle aurait pu faire atteler son carrosse, mais elle aimait à cheminer ainsi en croupe au bruit des grelots et tenant les rênes d’une main ferme. Quand elle entrait dans l’église, l’office était commencé. Elle prenait place dans le banc de chêne aux armes des maisons de Flamare et d’Argé. Lorsqu’elle s’agenouillait, on entendait bruire sa robe de soie. Elle était croyante, mais il ne lui plaisait pas que la messe se prolongeât, et si le curé Broussel prêchait trop longtemps, elle toussait ou faisait résonner son chapelet pour l’avertir d’imiter les Romains dans leur concision.
Le matin de Quasimodo, comme à l’habitude, elle fit harnacher sa mule et, s’aidant d’un escabeau, elle y monta en se moquant du carrosse où s’asseyaient Claude et Sylvie. La mule allait au pas et Mme de Flamare saluait de la main les gens qu’elle rencontrait. Avant d’arriver à Bonnal, il fallait franchir un fort ruisseau. La mule entrait dans l’eau, qui lui montait à peine aux genoux, et Mme de Flamare était fière de cet exploit.
Quand elle arriva près du gué, un homme sortit du bois voisin et la salua à voix haute. Elle vit qu’il était fait comme un diable, mais elle répondit :
— Bonjour, mon ami…
Comme elle traversait le flot, l’homme ayant bondi, fit tourner un gourdin qu’il cachait derrière son dos et l’abattit sur les naseaux de la mule qui se cabra. Mme de Flamare tomba lourdement et s’évanouit. Lorsqu’elle reprit connaissance, elle tremblait de peur et de froid. Sa robe était pesante et souillée. Elle se releva, appela sa mule qui broutait sur la rive une herbe courte et cria au secours, mais en vain ; la campagne était déserte. Elle eut grand’peine à remonter sur sa bête. En arrivant au château, elle s’alita. Claude et Sylvie, ne la voyant pas venir à l’église, avaient fait le chemin qu’elle suivait d’habitude, sans la rencontrer. On appela en hâte un médecin. Elle ne put jamais expliquer ce qui était arrivé, car elle ne cessa de délirer. Elle mourut après cinq jours de fièvre ; Sylvie et l’abbé Broussel, qui se penchaient à son chevet, n’entendirent que des mots de pardon mystérieux, qu’elle mêlait à ses derniers soupirs.
VII
La mort de Mme de Flamare frappa cruellement Sylvie. Cette femme, qui agitait l’air de ses paroles et de ses gestes, cachait un bon cœur. Par son testament, elle laissait mille louis aux pauvres de Bonnal et deux mille livres au curé Broussel. Elle avait voulu reposer dans le petit cimetière où dormirait à son tour sa fille chérie, dans la sépulture de la maison d’Argé.
Il semblait que sa disparition marquât la naissance d’un autre temps. En vain, Claude interrogea ses gens, poursuivit de longues recherches pour découvrir comment elle était tombée de sa mule. Comme elle était de forte complexion, on pensa qu’elle avait été prise de vertige.
Sylvie se sentait trop solitaire dans le grand château. Au dehors, les chaumières aux toits bas semblaient des bêtes accroupies et menaçantes. Des rumeurs d’alarme arrivaient, plus nombreuses de jour en jour. Le comte écrivait de Paris des lettres où il ne cachait pas son inquiétude. Claude ne cessait de veiller sur sa chère Sylvie, qui montrait les promesses d’un enfant ; sa taille s’alourdissait et son beau visage devenait plus sérieux. Parfois, comme aux temps paisibles, il s’asseyait au clavecin et elle jouait de la harpe. Courte trêve. Quand elle s’arrêtait d’émouvoir les cordes, attristée soudain, il prenait place à ses pieds, levait vers elle un regard d’amour.
Il souriait, bien qu’il fût plein de trouble.
Ko-Ko, depuis la mort de Mme de Flamare, boudait dans un coin et se grattait le museau en battant de l’œil. Un soir, Claude le découvrit, inerte et glacé, étendu sur la première marche de l’escalier. Ses mains étaient repliées autour de son cou velu ; il faisait penser à quelque étrange enfant trop laid, que ses parents auraient abandonné. Claude le fit enterrer dans le parc sans en avertir Sylvie.
Jacques Chabane fréquentait le château d’Argé. Claude lui permettait de lire dans la bibliothèque. Il en avait une grande reconnaissance.
Les événements, qu’il voyait venir de ses yeux intelligents, lui donnaient une assurance nouvelle.
— Madame, dit-il un jour à Sylvie, n’ayez aucune crainte. Rien ne disparaîtra, si ce n’est la haine et l’injustice. Le bonheur va descendre sur la terre. Il n’y aura plus d’envie.
Parfois, il lui lisait des pages de l’Essai sur l’inégalité des hommes. Peu à peu, il haussait le ton et s’embrasait lui-même au style de l’homme passionné. Comprenant enfin qu’il soufflait un malaise, au milieu de ce logis paré de meubles mesurés, il se taisait, et ses regards pleins de volupté cachée se tournaient vers Sylvie.
Elle pensait que ce garçon au naturel bouillant lui était tout dévoué. En ce temps, ses épaules larges et son esprit décidé pouvaient être bien utiles. Elle avait le sentiment de sa faiblesse, près de Claude qui était de complexion délicate, d’âme généreuse, mais souvent incertaine.
VIII
Les États généraux s’étant tenus à Versailles, les journaux, la voix publique, les lettres du comte, l’annoncèrent au château d’Argé. Le cri de Mirabeau avait traversé le pays devenu sonore. La révolte et l’envie couraient ensemble. Sylvie ne sortait plus que dans le parc. Plus de réunions, plus de fêtes ; elle se parait pour Claude et les beaux arbres qui la saluaient de leurs branches. Parfois, le sentiment de sa fragilité était si grand qu’elle étouffait le désir de crier et de pleurer.
Le 15 juillet, Claude apprit du maître de poste de Bonnal que la Bastille était prise et que le sang coulait à Paris. A Bonnal, un vieil homme qui battait du tambour parcourut les campagnes. Des femmes, de jeunes garçons, des enfants, des vieillards traînant le pied le suivaient. De moments en moments, ils criaient : « Vive la liberté et le roi ! »
Dans la cour d’Argé, ils poussèrent cette clameur. Un valet, qui voulait fermer les portes, fut frappé à coups de poing, plongé dans une vasque pleine d’eau et renvoyé au milieu des huées.
Claude parut sur le seuil. Jacques Chabane avait pris la tête du cortège à côté de son père.
— Monsieur, prononça-t-il, nous annonçons la naissance de la Liberté ; nous venons à vous le cœur plein d’amour. Brutus a rejeté son poignard, car il n’en est pas besoin ; le roi nous aime et si le peuple s’est livré à quelque violence, c’est la faute d’une poignée de mauvais conseillers. Nous vous assurons, monsieur, de notre respect et de notre affection.
M. d’Argé, la main sur la garde de son épée, se sentait humilié par la force que montrait ce garçon qui, pour la première fois, le regardait aux yeux. Il répondit avec une hauteur qu’il tempéra de bonhomie et de prudence. Il eut la bonté de feindre qu’il ne voyait dans cette troupe hardie que des hommes emportés par la vertu. Le père Chabane caressait les muscles de ses bras velus et riait doucement dans sa barbe.
Ayant salué les gens de Bonnal avec d’autant plus de noblesse qu’ils étaient plus familiers, Claude appela à son aide le vin. Par ses ordres, un tonneau fut roulé dans la cour et dressé : grosse borne qui marquait la fin des discours. Un des fonds enlevé, le vin brilla sous le soleil. Claude y plongea un gobelet d’argent et but à la santé du peuple. Il fut acclamé et plus encore, lorsque des pots et des tasses d’étain apportés en hâte permirent à tous de boire et de s’échauffer.
Mais Jacques remarqua :
— Vous avez oublié le pain, monsieur.
Claude contint sa fureur et en demanda. Il s’apaisa en considérant le spectacle que formait la troupe vite enivrée. Autour du tonneau, on se donnait des bourrades ; c’était à qui boirait le plus. Peu songeaient à se couper une tranche de pain.
Jacques Chabane souffrait d’assister à cette beuverie. Il s’approcha de Claude et sur un ton bien contenu, il lui dit :
— Aimant le peuple, vous le ravalez…
Claude tourna le dos à l’audacieux, et il se promettait en d’autres jours de le ramener dans le chemin qu’il n’eût pas dû quitter. Des chansons grasses naquirent ; gros refrains, boutades paillardes. Jacques Chabane se tenait à l’écart, les bras croisés, près de son père qui n’avait pas voulu boire plus que de raison.
Claude s’écria :
— Qu’il ne reste plus de ce bon vin !
Il se divertissait de voir ces gens, qui étaient si résolus, osciller, maintenant et s’amollir ridiculement. Sylvie parut à la fenêtre ; on la salua de bravos et un vieux homme, Thomas Jacquier, lui envoya des baisers en se balançant sur des jambes faibles. Jacques Chabane menaça de le battre :
— Elle est si mignonne qu’un petit pigeon, répétait l’homme.
Il continua de plus belle, car Sylvie riait. Il y eut soudain une bataille autour du tonneau à moitié vide. Thomas Jacquier y plongea son chapeau crasseux ; du feutre percé, le vin pleuvait comme de la pomme d’un arrosoir. On frappa le vilain qui ne sentait pas les coups, tant il était ivre. Jacques Chabane dut le protéger et, plein de dégoût, il renversa du pied le tonneau dont le vin roula sur le pavé de la cour. A son tour, il fut assailli, mais son père vint à son aide. Un luron chanta à tue-tête un air de route qui poussait au départ.
Alors, Claude d’Argé dit à Jacques Chabane :
— C’est donc ce peuple que vous appelez à se gouverner ?
Sans attendre une réponse, il fouilla dans sa poche et répandit une poignée de louis ; à ce tintement, la troupe revint en courant. On se battit sauvagement. Un homme qui s’était couché à plat ventre sur quelques monnaies, fut frappé avec furie. Un autre, dont on agrippait les pieds et les mains, avait happé entre ses dents une pièce d’or et seule la mort eût pu la lui arracher.
IX
Jacques Chabane, depuis que la Bastille était prise, voyait les plus pauvres choses d’un regard qui les transformait. Parfois, un élan mystérieux le traversait. Alors, s’il travaillait, il laissait son marteau et devinait en lui un remuement sombre, comme en peut faire une troupe rythmée qui marche en silence dans la nuit. La terre était belle, il n’y prenait garde ; l’homme aussi avait ses saisons. Il s’élèverait, le mérite devenant la seule échelle. Ce Claude d’Argé proposant un tonneau de vin au peuple de Bonnal altéré de jeune liberté devrait être châtié. Sylvie s’était moqué de cette équipée. Et lui, elle l’avait vu, mortifié, mangeant sa colère.
Ce soir, tandis qu’il empoignait de nouveau son marteau, il s’exaltait. Qui pourrait l’empêcher de monter ? Sa force ne pouvait le tromper.
Des étincelles, qui ne sortaient pas du foyer de la forge, lui sautaient aux yeux. Cette grâce et ces fiertés que la noblesse détenait, il en aurait sa part. Il croyait entendre ces roulements de tambour qui précèdent les assauts dans les batailles historiques.
Il regagnait sa maison élevée sur la terre battue, et il se disait que la pauvreté éprouve les grandes âmes. Il avait fait d’un réduit qui servait autrefois de bûcher, une retraite où il lisait et rêvait à l’aise. Sur l’enduit à la chaux, se détachaient des images d’hommes fameux arrachées à un vieux Plutarque. Une mauvaise table lui permettait de s’accouder ; elle supportait une écritoire d’étain, quelques livres que lui avait donnés le curé Broussel, un rudiment de latin, les Mémoires d’un homme de qualité où se trouvait l’Histoire de Manon Lescaut, et les Études de la nature dans le tome qui contient les Amours de Paul et Virginie. Quant aux ouvrages de Jean-Jacques, il les gardait dans sa table de chevet et les méditait aux heures d’insomnie.
Lorsque cédait son désir de jouer un rôle, une douceur le touchait. Sylvie d’Argé était la dame de ses pensées. Depuis qu’il avait faussé compagnie au curé Broussel, il s’était mêlé davantage aux gens du château. Il n’oubliait pas la naissance d’un sentiment audacieux. Parfois il aidait Sylvie à monter en carrosse. Il voyait avec feu se tendre la jambe dans le bas de soie et se courber la taille de cette merveilleuse enfant. Un jour, il trébucha maladroitement comme il ouvrait la portière. Elle avait jeté un cri de compassion en lui tendant ses mains, comme elle aurait offert des roses. Là, peut-être, était le secret de sa jeunesse contractée. Cette folie le poussant, il avait dérobé dans le boudoir une miniature qui représentait Sylvie en corsage bas d’où sortaient les rondes épaules soutenant la précieuse tête, éclairée par les yeux, couleur d’un ciel si pur que toute peine s’y fondait. La disparition de cette peinture mit le château en émoi. Claude interrogea en vain les gens d’Argé. Puis, il crut se souvenir qu’il l’avait perdue en l’emportant à Paris pour en faire peindre une copie que son père désirait. Jacques la cachait dans une poche de sa veste. De son refuge, il découvrait un horizon de bois et de prairies, et la coupe de l’étang de Bonnal. Il appelait la nature à l’aide ; Sylvie était une fée des eaux et des herbages ; il la mêlait aux contes de son pays, que les enfants et les vieilles gens écoutent au coin du feu. Longtemps, il contempla le portrait brillant dans son cadre d’ébène cerclé d’or, sans oser y appuyer ses lèvres. Pour lui, Sylvie n’était pas une mortelle. Peu à peu, il la regarda avec d’autres yeux. Le trouble, la nouvelle des coups de force lui portèrent de l’audace ; et maintenant, quand il lisait des pages de Manon Lescaut ou de Paul et Virginie, il achevait sa lecture en baisant les traits adorés.
Sa tanière, il la peuplait de ses rêves. Sa mère, que le travail et les privations avaient épuisée ; ses deux petits frères, Hubert et Jean, toujours déguenillés ; son père, sorte de colosse fait pour battre le fer, il les transfigurait, voyait en eux l’image de la vertu. S’il apprenait que des gens de la ville voisine avaient pillé les convois de grains ou molesté des hommes riches, il s’en attristait. Voilà qui entachait cette révolution qu’il voulait pure. Le roi allait établir l’égalité des rangs, il ne fallait pas le décourager.
Quelquefois, Jacques Chabane regrettait de vivre en ces temps où il importait de montrer une âme héroïque. La robe de Manon Lescaut bruissait, changeait en parquet précieux la terre battue. Ah ! la maison écartée, le petit bois, le ruisseau d’eau douce au bout du jardin, une bibliothèque composée de livres choisis, quelques amis vertueux et de bon sens, une table frugale et modérée… Ah ! les folles agitations des hommes… Mais ce jardin, il faut le mériter et sa voix où tournent les feux de la passion, quand elle dit : « Mon amour… »
X
Sylvie, en ces jours de trouble, montra, sans raison apparente, beaucoup de gaieté. Claude retrouvait dans ses gestes les mouvements de puérilité et d’insouciance qu’elle avait au temps des premières amours. Elle s’habillait avec coquetterie, mêlait ses doigts aux satins et aux soies de ses robes choisies selon la couleur du jour. Au soleil de ce juillet, elle présentait ses épaules nues que la lumière aimait en s’y mêlant. Chansons, jeux, espiègleries, elle éparpillait le trésor de son enfance. Et, peut-être, étouffait-elle un sanglot, comme si elle parait de ses atours, une dernière fois, une adorable morte que l’on va emporter. A la cuisine, elle commandait des mets coûteux et faits pour les heures galantes. Près de Claude, elle mangeait des choses succulentes en babillant ; et ils mordaient au même fruit en buvant un vin doré de Bergerac. Elle faisait naître des disputes qu’elle dénouait par un baiser. La harpe et le clavecin s’émouvaient de nouveau sous leurs doigts et formaient ces chants où deux cœurs amoureux se complaisent. Le soir venu, on allumait les girandoles et les lustres pour chasser la mélancolie. On ne savait plus que le petit chien était mort ; et l’âme de Mme de Flamare revenait aux souffles de la fantaisie.
Sylvie devinait le tourment caché de Claude ; et touchant son front de sa main gracieuse, elle dit un soir, comme le dîner s’achevait, et que les grenouilles coassaient dans les mares :
— Claude, mon amour, n’ayez pas de méchant souci. Nous nous aimons et cela suffit. Les redevances ne sont plus payées ; les gens prennent une mine du diable, mais le beau temps reviendra.
— Sylvie, le roi est entouré d’ennemis ! De toutes parts arrivent de mauvaises nouvelles. J’ai mesuré l’insolence des gens de Bonnal, lorsqu’ils ont rempli ma cour de leurs cris.
Les croisées étaient ouvertes ; la nuit de juillet faisait sa vapeur où clignait l’étincelle des étoiles. Sylvie chanta au clavecin l’air si doux de Chérubin et Claude vint s’asseoir à ses pieds sur un coussin de soie.
Comme la chanson s’achevait, quelque chose qui était lancé du dehors tomba dans la salle. Claude bondit et, se penchant, il vit sur le parquet un pigeon mort, à demi écrasé, les plumes blanches souillées de terre et de sang. Il pâlit, tira son épée pour punir la folle insulte ; mais sur le seuil, au milieu de ses gens accourus, il ne remarqua rien d’insolite dans la nuit d’été qui couvrait la campagne endormie.
XI
Le 29 juillet, vers les 10 heures du matin, Sylvie se promenait dans le parc, qui brillait sous la rosée. Une odeur de feuilles et de fleurs la charmait ; à l’ombre d’un vieil ormeau d’où pleuvait une paix fraîche, elle lisait un de ces livres galants qui étaient imprimés à Londres. Pourquoi le tourment des hommes ? Elle arrivait à ce point du cœur où l’on donnerait un royaume pour un plaisir cueilli avec humilité, comme on prend une fleur secrète dans l’herbe.
Elle achevait un chapitre charmant : une princesse défaisait son collier de diamants et l’abandonnait au fil d’un ruisseau ; puis elle entrait dans une chaumière où l’attendait un berger bien fait. Elle prononçait des paroles plus légères que l’air de la belle saison, et elle mangeait du pain bis dégouttant d’un lait embaumé.
Sylvie, refermant le petit livre, se demandait : « Que va faire la princesse ? Comment couleront désormais ses jours ? Voilà que tout est simple pour elle. »
Tout à coup vint jusqu’au parc et sur la tête de Sylvie le murmure des cloches de Bonnal. Ce n’était pas l’heure de l’Angélus aux trois notes pures. Une sorte de vent, qui soufflait sans qu’une feuille ne bougeât, chassa Sylvie.
Les gens du château se précipitaient au dehors, armés de broches, de couteaux à couper les viandes, de hallebardes rouillées, de masses de bois. Les plus heureux couraient sur la route, en élevant dans chaque main une paire de pistolets. Seuls demeuraient les femmes et les enfants qui gémissaient. Un grand cri se perdait au loin :
— Aux armes ! Les voilà, les voilà !
Les cloches sonnaient toujours ; Sylvie appela Claude, mais Jeanne Cabiaud, sa nourrice, l’avertit qu’il était monté à cheval et la supplia de ne point sortir, car elle serait égorgée sans pouvoir se défendre. Des brigands mettaient à feu et à sang le pays. Du Dorat, il ne restait que des pierres noircies ; Confolens était un monceau de cendres ; Bellac en péril, et bientôt ils cerneraient l’étang de Rouilles, pour y noyer les captifs, qu’ils avaient ravis en si grand nombre que leur marche en était ralentie. Les cheveux, à cette pensée, se dressaient tout droits.
Sylvie cria :
— Ils le tueront ! Ils le tuent !
Elle voulut se précipiter au dehors, mais ses jambes se dérobèrent et Jeanne Cabiaud la tenait fortement embrassée, pour qu’elle ne pût sortir.
Claude d’Argé avait gagné, à cheval et tout armé, la place de l’église de Bonnal ; Jacques Chabane et son père, plus de trois cents paysans se serraient autour de lui. Du clocher sortait une clameur continue que lançaient des sonneurs affolés, comme s’ils pouvaient ainsi repousser l’armée mystérieuse.
Le curé Broussel éleva un crucifix de cuivre et dit les prières qui préparent aux affres de la mort violente.
Des envoyés, l’œil écarquillé comme par les hallucinations de la faim, survenaient de moments en moments. On apprit que Champagne-Mouton et Allou brûlaient ainsi que bottes de paille. Des femmes qui portaient un petit enfant, imploraient secours. De vieux hommes poussaient devant eux des vaches maigres, rassurés par l’épée nue que gardait au défaut de l’épaule Claude d’Argé.
Enfin, il ébranla son cheval et s’avança, suivi de sa troupe en armes, sur la route de Bellac. Tous se taisaient et, sous le soleil de juillet, marchaient avec prudence. A une lieue de Blond parut sur la route un homme nu et qui dansait une sorte de bourrée, en chantant des paroles inintelligibles. On voulut lui porter secours, mais il s’enfuit à travers champs avec une agilité surprenante. Chacun pensait que la seule vue des brigands l’avait rendu fou. Du clocher de Blond sortait le tocsin. Claude d’Argé arrêta son cheval.
— Mes amis, revenons à Bonnal. Le courage grandit près du foyer en péril.
— Est-ce que vous auriez peur ? répondit le père Chabane, qui fit tourner entre ses mains une énorme barre de fer, comme il eût fait d’une canne de jonc.
Claude d’Argé ne répondit pas, mais il entraîna vers Bonnal la compagnie rustique. Jacques Chabane l’admirait, comprenant bien que la sérénité est le propre des bons capitaines.
Le soleil déclinait, et le tocsin sonnait toujours. Sur le parvis de l’église, le curé Broussel priait encore. Enfin, les sonneurs lâchèrent les cordes, car leurs mains saignaient.
Claude d’Argé mit pied à terre. L’espérance renaissait ; on se demandait si la horde n’avait pas été décimée. A ce moment, on vit venir, par une ruelle grimpante, un bourgeois de Blond, qui montait une mule pacifique. Il était fort gras et, dans son visage bien nourri, ses yeux brillaient. Il poussa sa monture vers Claude.
— Ah ! monseigneur, soyez vigilant ! Les brigands s’avancent. Un bruit comme peut en répandre le feu de l’enfer étant venu jusqu’à mes oreilles, j’ai eu l’audace de m’approcher de la ville de Bellac. Hélas, j’ai vu s’obscurcir le jour d’une prodigieuse fumée qui montait sans doute d’un amoncellement de cendres.
Claude d’Argé, après huit heures de cette comédie, interrogeait en vain l’horizon.
— Je crois bien qu’il s’agit d’une armée fantôme.
— Monsieur, repartit l’arrivant, en abandonnant les rênes de sa mule pour élever ses bras vers le ciel, ne parlez pas ainsi, je vous en conjure. J’ai lié un commerce agréable et sévère avec les esprits du feu et des eaux. Ils reconnaissent ma sagesse que l’âge a scellée ; et ils m’avertissent par grâce et bonté de tout ce qui peut réjouir ou navrer la boule terrestre. Les anciens lisaient le futur dans le vol des oiseaux ou dans leurs entrailles répandues. Je peux dire sans orgueil que j’ai le pouvoir de découvrir l’avenir dans la graisse bouillante d’un cochon de lait. Ce qui arrive ne m’a point surpris. Veillez, messieurs ! Je reviens vers ma cité de Blond qui est préservée, car elle cache, en ma personne, un enchanteur. Je vais célébrer le mariage du roi avec la Liberté qui est bonne fille. Bonjour, messieurs.
Il tourna bride, peu soucieux d’ouïr des paroles inconsidérées. Le vent, qui annonçait la nuit, dissipa les dernières fumées de la peur. Chacun regagna son gîte.
Claude d’Argé, avant de remonter à cheval, demanda à Jacques Chabane de l’avertir en hâte s’il arrivait du nouveau :
— Ah ! monsieur ! Quoi qu’il advienne, cette leçon portera ses fruits. Il faut prévenir ces paniques en restant prêts à affronter le danger.
Claude l’approuva et se hâta vers le château. Il fut étonné de voir venir vers lui Jeanne Cabiaud :
— Arrivez vite, notre gentille Sylvie a mis au monde un garçon beau comme le jour. Ça l’a prise d’un coup, il y a une heure. J’ai fait tout ce qu’il fallait. Il est lourd et gros.
Elle pleurait de joie. Claude se précipita dans la chambre où Sylvie gisait sur un lit, entourée de chambrières et de bonnes femmes qui mêlaient leurs propos. Dans un berceau de chêne sculpté, on devinait l’enfant plus qu’on ne le voyait. Jeanne Cabiaud, qui avait couru sur les pas de Claude, chanta :
Ha, le petit, ha, le petiot !
Ti, ti, ti, to, to, to,
Sur un beau petit chevau,
Hue, hue, hue, ho, ho, ho,
Ha, le petit, ha, le petiot !
Dans le château passait le souffle qui porte la fleur de vie. Claude, à genoux au chevet du lit, murmura, tandis que les suivantes et les commères sortaient à pas étouffés :
— Amour, vous avez souffert et je n’étais pas là…
Elle répondit, tournant vers lui sa mignonne figure pâlie :
— Le ciel m’a aidé, mon bien-aimé ; en ce temps furieux, la vie survient sans crier gare.
Alors, il embrassa Jeanne Cabiaud, humble femme desséchée par quarante années de dévouement ; et, penché sur son enfant, il pria Dieu de le garder. Et il s’émerveillait dans le nouveau tremblement de son cœur.
Quelques jours après la naissance de l’enfant, le curé Broussel le baptisa dans l’église de Bonnal. Le comte d’Argé écrivit de Paris qu’il ne pouvait, à cause des troubles, traverser la province pour embrasser son petit-fils, qu’il bénissait malgré l’éloignement.
Jeanne Cabiaud porta l’enfant et s’arrêta un moment sur le seuil de l’église, selon les rites. Peu de parents l’entouraient. Le parrain était le comte Anselme de Montval, ancien colonel au régiment de chasseurs à cheval de Franche-Comté, chevalier de Saint-Louis ; la marraine, tante de Sylvie à la mode de Bretagne, marquise de Charvigny. L’enfant allait s’appeler Paul-Marie-Gabriel. L’église était ornée de guirlandes de fleurs et magnifiquement illuminée. Le curé Broussel, revêtu de l’étole violette, reçut le nouveau-né, mais arrivé aux fonts, il prit l’étole blanche en signe de joie, et il prononça les paroles d’introduction :
— Éloigne-toi, esprit immonde, de cette image de Dieu et cède la place au Dieu vivant et véritable.
Ayant délivré Marie-Gabriel, par le baptême, il présenta le cierge allumé et, s’approchant de l’autel, il posa sur la tête de l’enfant son étole blanche en récitant l’évangile de saint Jean : In principio… La cérémonie achevée, il rappela que, s’il mourait, il verrait Dieu.
XII
Le soir de la grande alerte, Jacques Chabane mangea de bon appétit la potée habituelle de légumes que sa mère apprêtait. Il répondit à peine aux réflexions naïves de son père. Il avait hâte d’être seul et de retracer les événements singuliers de la journée. Ayant allumé une chandelle, il veilla dans le silence nocturne. Il avait tenu un rôle d’importance et bénie était la peur qui lui avait permis de montrer au soleil son courage. Claude d’Argé le considérait avec attention. Il était assez fort pour transpercer vingt brigands. Que n’avaient-ils paru ! Comme il souhaitait de les voir ! Mais ce Claude dirait-il à Sylvie qu’il avait lu dans ses yeux de grands sentiments ? Non, sans doute.
Il plongea ses regards dans la profondeur du ciel ; il y découvrit les signes de la Liberté que ponctuaient les étoiles.
Brusquement, il se souvint d’avoir erré sous les croisées du château d’Argé, poussé par un sentiment trouble. Les chants qui arrivaient jusqu’à lui l’avaient insulté. Pourquoi, ayant découvert ce pigeon mort, tombé dans le piège de quelque paysan affamé, l’avait-il lancé dans la salle illuminée, comme s’il eût voulu tuer ce qu’il admirait et qui le fascinait ?
— J’étais un gredin et un lâche, gronda-t-il. Je dois paraître au soleil.
Il lui sembla que ce geste allait s’étendre sur sa vie, il aurait voulu l’effacer.
— La tyrannie appelle la bassesse, murmura-t-il, pour tâcher de s’apaiser.
Il ouvrit le livre du Contrat social, qu’il avait acheté à un colporteur, un volume édité à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, édition sans carton, à laquelle on a ajouté une lettre de l’auteur au seul ami qui lui reste en ce monde. Il l’éleva dans ses paumes, comme il eût fait d’une lampe qu’aucun orage ne peut souffler. Et, l’approchant de la chandelle, il lut, réchauffé par un feu sourd : « On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. Soit, mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère le désolent plus que ne le feraient leurs dissensions ? Qu’y gagnent-ils si cette tranquillité est une de leurs misères ?… Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme. »
Il lut d’un trait le chapitre IV : De l’esclavage ; et, quand il eut achevé cette prose qui le brûlait, il répéta à voix basse :
— Être un homme et non pas un mouton dans le troupeau…
Au dehors, des grenouilles radotaient sur les étangs invisibles.
XIII
Une fille de Jeanne Cabiaud, femme d’un garde du château, avait été mandée en toute hâte. Elle s’appelait Marie et montrait cet embonpoint modéré, ce teint clair qui sont un des signes de la bonne nourrice. Ses seins, assurait sa mère, avaient la grosseur voulue et contenaient un lait délicieux ; ils n’étaient point trop pesants ni durs, ce qui peut rendre l’enfant sauvage et camus. A peine eut-elle commencé d’allaiter le petit que sa mère, qui gouvernait la cuisine, veilla à ce qu’elle mangeât du pain fait de pure fleur de blé, bien levé et bien cuit, quelques chairs de veau, d’agneau ou de volaille, en bannissant les épices et les viandes salées. Peu de vin, aucune chose lourde, et penser uniquement au nourrisson en éloignant les songes et les faits amoureux. Les œufs mollets, les bouillies de farine et les pieds de cochon d’Inde devaient garder au lait sa blancheur et sa douce force.
Sylvie aurait voulu nourrir son enfant, mais Claude ne l’avait pas permis, lui trouvant trop de fragilité.
Elle gisait sur une chaise longue, dans un amas de dentelles. Les femmes du pays la visitaient, quittant leurs sabots et entrant nu-pieds ou en chaussettes de laine. Elles donnaient des conseils, cherchaient et retrouvaient le bon chemin des coutumes. Mais Jeanne Cabiaud était maîtresse en ces choses. Déjà l’enfant avait mangé un morceau de pomme cuite le vendredi qui avait suivi sa naissance et il serait fort pour toute sa vie. Il faudrait lui tailler les ongles sous un rosier blanc, pour qu’il ait une voix qui répande un charme.
Sylvie chantait, pour l’endormir, ces berceuses qui se balancent sous le seuil entr’ouvert de la vie, des chansons simples avec des silences ; il n’est pas besoin d’élever la voix, quand le jour d’un petit enfant blanchit le ciel.
Elle et Claude, ils s’en revenaient, tout émerveillés, vers le temps de l’enfance. Ils repoussaient les inquiètes pensées ; de la blancheur les couvrait. Jeanne Cabiaud avait conjuré le mauvais sort en attachant au cou de la nourrice un sachet d’étoffe plein de gros sel.
Le comte annonça son retour par une lettre de Paris. A peine était-il revenu en ses terres de Villemonteil, qu’il fut attaqué par une troupe de paysans armés de faulx et qui avaient juré d’arracher des tourelles et des toits les girouettes dont ils étaient ornés. Il rassembla ses gens, fit déployer le drapeau rouge et lut à haute voix la loi martiale. Puis il donna l’ordre aux agresseurs de se retirer. Comme ils refusaient, il monta à cheval, et les dispersa sans effusion de sang. Le lendemain, au point du jour, ils assaillirent Villemonteil, au nombre d’environ trois cents. Ils incendièrent une aile du château qui, en cette saison chaude, brûla avec une effrayante rapidité. Le comte, surpris sans armes, eut le temps de sauter à cheval et de s’enfuir sur la route de Poitiers. Ces sinistres nouvelles furent cachées avec soin à Sylvie.
Un matin du mois d’août, Jacques Chabane vint au château d’Argé. Il était vêtu pauvrement, mais avec beaucoup de propreté et quelque recherche. Il osait enfin se servir de ces paroles inutiles et polies qui distinguent les hommes de qualité. Il présenta ses respects à Sylvie et son regard était plein de gravité. Claude refrénait son impatience en l’entendant dérouler son discours. Mais il lui prêta une grande attention quand il s’écria :
— Les événements qui viennent de se passer à Villemonteil sont déplorables. Il faut que l’ordre ne soit point troublé. Aussi, en suivant l’exemple que nous donne la ville de Limoges, ai-je assemblé de bons garçons, dans le dessein de former une milice à Bonnal, dont j’ai l’honneur de vous offrir le commandement.
Ayant prononcé ces paroles, il tremblait d’une secrète fierté. Ainsi, il avait le pouvoir d’honorer Claude d’Argé. Le feu caché qui couvait dans les livres de Rousseau était saisi par le souffle du siècle finissant, qui le porterait au nouveau. On ne les avait écrits ni lus en vain.
Claude d’Argé prit familièrement par le bras Jacques Chabane et sortit dans la cour. Il le remercia avec bonté et dit :
— Il faut que nous préservions le pays et, partant, le roi.
Il appuya, à dessein, sur le mot « nous » ; et Jacques en aurait crié de joie. Il poursuivit sur le ton de la conversation, comme s’il eût parlé à un égal :
— Les nouvelles qui sont arrivées de Limoges nous ont appris que les compagnies de garde nationale se sont assemblées sur le cours Tourny, à l’ombre de leurs drapeaux. Que n’y étions-nous ? Une grand’messe, m’a rapporté le curé Broussel, a été chantée par l’abbé Tanchon, chanoine de la collégiale, en l’église de Saint-Martial. Un festin a rassemblé dans la salle des Feuillants officiers et sous-officiers. Ceux de royal-Navarre y étaient conviés. On a bu sans économie au roi, à la nation, à l’Assemblée et à la garde civique.
Puis il parla de l’agression qui avait ruiné Villemonteil.
— Si vos terres étaient menacées, je saurais les défendre, repartit Jacques.
Il maîtrisa ce premier mouvement et ajouta :
— Pourquoi le comte a-t-il quitté Villemonteil ? L’absence est chose terrible.
Claude d’Argé ne répondit pas à cette question âprement posée. Mais il parla de la malice qui allait se former.
— Je sais que l’uniforme blanc est aujourd’hui remplacé par l’uniforme de la garde parisienne : bleu de roi, revers et parements blancs, collet rouge montant, doublure blanche avec passepoil rouge, veste et culotte de drap blanc à boutons dorés, chapeau bordé d’un galon noir et paré de la cocarde tricolore. Je ferai les dépenses qu’il faudra pour que notre troupe soit bien équipée. Adieu, monsieur, vous pouvez compter sur moi.
Il avait hâte de le congédier, car il ne pouvait plus soutenir son regard.
XIV
La fin de l’année 1789 fut marquée par maintes violences. Une bande avinée assaillit l’église dans la semaine de Noël. Des bouviers, des artisans, des femmes traînèrent les bancs de la maison d’Argé à travers la nef et les brisèrent sur la place. Le curé Broussel tenta de s’y opposer. On le repoussa et un langueyeur menaça de lui arracher la langue ; il s’agenouilla alors devant l’autel et pria, tandis qu’une ronde se formait autour des bancs, que l’on avait enflammés. La milice accourut pour dissiper les factieux. Claude d’Argé fut entouré d’énergumènes et frappé. Jacques Chabane le sauva en appelant à l’aide son père qui, de ses bras noueux, le dégagea. La danse reprit de plus belle et des filles haut troussées, au milieu des rires, sautèrent le bûcher. Jacques Chabane, dans l’uniforme que Claude d’Argé avait payé, s’effrayait de ce brusque débordement.
La nuit arriva et, dans l’église, le curé Broussel, soutenant son corps de ses mains jointes et appuyées sur les marches de l’autel, priait toujours. Quand il monta à la tribune pour sonner l’Angélus, il vit avec douleur que l’on avait coupé les cordes. Il dit à genoux la prière angélique et la cloche sonnait quand même dans son cœur.
XV
Par une journée de janvier 1790, un homme à cheval porta une lettre au comte d’Argé et repartit à la nuit tombante. Elle était datée d’une ville des Flandres. Le comte mandait à son fils qu’il avait quitté la France pour mieux servir le roi. Le temps était proche où il serait délivré et le pays avec lui. « Songez, monsieur, écrivait-il, en terminant une longue lettre où il exhalait sa colère et son espoir, songez, le moment venu, à rallier les fidèles troupes qui vont sauver, aux regards de l’Europe indignée, l’honneur du royaume. » Ce ton élevé cédait en s’achevant sur la plainte d’un vieil homme qui n’avait pu embrasser son petit-fils.
Claude était déchiré par des sentiments contraires : devait-il abandonner, même un jour, Sylvie et son fils, en ces temps de trouble ?
Il avait commandé quelque temps la troupe qui se décorait du titre de milice et qui obéissait avec impatience. Il la confia aux soins de Jacques Chabane.
Le 18 janvier, des femmes hardies pénétrèrent dans la cour, et demandèrent qu’on leur montrât Marie-Gabriel. Sylvie eût volontiers contenté leur désir où il entrait bien peu d’amour. Mais Jeanne Cabiaud parut sur le seuil, la coiffe en bataille, et les traita de gourgandines qui n’étaient pas dignes d’approcher un ange du bon Dieu. Mal lui en prit. Elle fut troussée en plein air, fouettée avec des baguettes vertes, et laissée pour morte après avoir crié les injures les plus sanglantes. Claude, pendant ce temps, était à Bonnal et, revenu au château, il trembla en pensant que ces folles eussent pu renverser le berceau de Marie-Gabriel, et malmener Sylvie.
Le curé Broussel trouvait à peine le morceau de pain qui le nourrissait. Il vint à Argé, après avoir dit la messe de la Chandeleur, où n’assistaient que peu de fidèles.
Comme il entrait dans la chambre où dormait Marie-Gabriel, Sylvie ne put retenir un cri. Il était décharné et ressemblait à un agonisant qui se serait levé pour mourir au lieu qu’il aurait choisi.
— Madame, j’ai cru tomber à l’autel en cette fête de la Chandeleur. Nous voilà arrivé au temps où le feu ne dispense plus de lumière. Les réserves de cire sont brûlées, les abeilles sont parties…
Claude fit apporter quelques aliments, qu’il mangea avec avidité, après les avoir bénits. Un peu ranimé par le feu de bois, il dit :
— L’église est déserte, et je dois m’en aller par les chemins, afin de rallier les quelques brebis qui reformeront le troupeau, plus tard, quand elles auront cessé de trembler.
Sylvie pleurait et ne pouvait parler.
— Il ne faut pas pleurer, mon enfant, mais plutôt se réjouir. Peut-être nous sera-t-il donné de souffrir et de mériter. Je ne veux pas encore mourir, car, au penchant de mon âge, je vois se lever le soleil des martyrs dont je désire recevoir quelques rayons sur ma tête, si Dieu pourtant m’en fait la grâce. Je vous demanderai un peu de ce pain que les hommes ne me donnent plus, me jugeant inutile et fâcheux. Il apparaît que les âmes n’ont plus faim.
Claude et Sylvie s’indignaient ; il leur imposa silence. Et avant de partir, il fit avec le pouce le signe de la croix sur le front de Marie-Gabriel, qui dormait et ne s’éveilla pas.
XVI
Suivant l’institution de l’Assemblée nationale du 11 décembre 1789, les habitants propriétaires de Bonnal furent convoqués par les syndics pour la nomination du premier maire. Ils se réunirent dans la maison commune le 21 février, afin d’accomplir ce devoir. Jacques Chabane faisait l’admiration de tous dans son uniforme neuf. Il portait haut la tête et criait sa fidélité à la Nation et à la Loi. Il regretta que Claude d’Argé ne fût pas présent, pour qu’il pût voir en quelle considération on le tenait, lui, fils d’un forgeron de village. Au milieu de ses compatriotes, il goûtait le règne du peuple.
Une table ayant été recouverte d’un mauvais tapis et entourée de chaises où des privilégiés pouvaient s’asseoir, on procéda à la nomination d’un président et d’un secrétaire. La pluralité des voix fut en faveur de Jean Chabane, forgeron, et de Victorin Chansac, marchand d’épices au bourg. Ils prirent place au bureau et Jean Chabane, président, jura de maintenir de tout son pouvoir la constitution du royaume, d’être fidèle à la nation, à la loi, au roi, et de choisir les plus dignes de la confiance du peuple. Cela fait, trois scrutateurs furent nommés, au nombre desquels se trouvait Jacques Chabane. Les billets recensés, leur nombre étant égal à celui des votants, le nom de Pierre Forclos, ancien greffier à la lieutenance d’Uzerche, qui vivait bourgeoisement à Bonnal, fut retenu et mis en lumière. L’assemblée allait nommer le maire par liste individuelle. Chacun porta son billet dans un pot de faïence, que surveillait Jean Chabane. Les billets recensés, comptés, ouverts et vérifiés, la majorité absolue se prononça en faveur de Pierre Forclos.
Jean Chabane proclama son nom. Il accepta l’honneur et la charge. Sortant d’un groupe de paysans où il se tenait caché, il vint au centre de la table. Le jour baissait et l’on ne voyait que bien peu un petit homme à la figure jaune sous des cheveux poudrés. Mais quand on alluma les chandelles, que l’on avait plantées dans des goulots de bouteille, ses yeux brillèrent d’un éclat froid sous des paupières clignantes de vieux matou. Un sourire démentait son air modeste et une sorte de lueur glissait entre ses lèvres serrées.
Il parla sur un ton aigre. Les hommes devaient s’unir et ils seraient forts en restant fidèles à la fraternité jurée. Amitié, union, fraternité, voilà qui tiendrait la nation, le peuple et le roi en un très bon point.
— Nous sommes les amants de la Liberté. Si quelque tyran la violait, cette vierge très pure, nous saurions la défendre jusqu’à la mort.
Jacques Chabane donna le signal des applaudissements et l’assemblée admira cet homme passionné, sans bien comprendre le sens des paroles qu’il prononçait en avançant la mâchoire, comme on mord une balle avant de faire feu.
Il s’étonna que le seigneur d’Argé fût absent. Puis il déclara :
— Le peuple ne doit pas se livrer à des violences, qui sont éloignées de son âme bonne et sensible. La loi est un glaive suffisant. La nation ne craint pas ses ennemis ; elle saura les réduire en poussière, mais avec ordre.
La flamme des chandelles, que l’on oubliait de moucher, s’étirait et allumait d’étranges reflets. Il fallait terminer cette soirée mémorable. L’élu parla de lui-même. Il n’était pas digne de l’honneur qui lui était fait, mais il s’efforcerait de le mériter.
— Ne m’avez-vous pas vu cheminer dans les sentiers de la vertu, porter dignement un veuvage précoce, garder dans une sublime pauvreté un silence de réprobation, quand les nobles régnaient avec impudence ? Je suis venu parmi vous après une carrière d’esclavage et je savais bien que cette heure sonnerait.
Jacques Chabane vint l’embrasser dans un premier mouvement d’enthousiasme. Des hommes l’emportèrent sur leurs épaules, comme ils auraient fait d’un petit gibier, mais avec plus d’orgueil.
— Il est maigre et fier comme le coq, cria-t-on.
Victorin Chansac précédait le cortège qui se formait. La municipalité se rallia autour d’une table longue, à l’auberge. Les pots de vin apparurent et l’on donnait à boire par la fenêtre basse, aux citoyens qui n’avaient pu pénétrer dans la salle.
XVII
Le 20 avril, l’état-major de la garde nationale de Limoges envoya aux citoyens et aux camarades de Bonnal une lettre qu’un homme éloquent avait dictée. Pierre Forclos en donna lecture dans la salle commune, avec tant de feu que les larmes montaient aux yeux de ceux qui l’écoutaient.
« Union, force, fidélité, voilà notre devise. Son emblème doit être tracé sur tous les drapeaux de la garde nationale, comme il se trouve figuré sur la poignée de nos sabres. Gravons-le à jamais, cet emblème précieux, sur nos armes et surtout dans nos cœurs. Il soutiendra le courage qui nous anime. Il en imposera aux ennemis qui voudraient l’abattre et nous les verrons peu à peu se désespérer d’être isolés, foulant aux pieds les diatribes que le souvenir des préjugés leur dictait, se mêler à nos concerts de félicitations pour l’Assemblée nationale et pleurer d’attendrissement de se voir admis à participer au serment d’une inviolable fidélité, à la nation, à la loi et au roi. Nous les verrons pénétrés du bonheur général, se présenter devant l’autel de la patrie, y faire le sacrifice honorable de leur fortune et de leur vie. Pour les y engager, empressons-nous, chers camarades, de leur donner l’exemple. »
Pierre Forclos osait à peine commenter cette lettre auguste. Une sorte de divinité se levait et il tremblait d’idolâtrie. Son trouble se dissipant, il prononça un discours coupé d’exclamations et il frappa du poing sa poitrine creuse avec tant de force qu’une femme s’écria :
— Oh ! Pas si fort, tu vas te tuer !
Il poursuivit, dressé sur la pointe des pieds :
— Je ne vois pas le seigneur d’Argé ! Sa place est au milieu de nous. Nous mépriserait-il ? A-t-il oublié qu’il commande la compagnie de Bonnal ? Si cela était, il mériterait la mort.