INTRODUCTION
AUX
ÉTUDES HISTORIQUES

PAR
CH.-V. LANGLOIS
Chargé de cours à la Sorbonne CH. SEIGNOBOS
Maître de conférences à la Sorbonne


PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1898
Droits de traduction et de reproduction réservés.

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AVERTISSEMENT

Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il est nécessaire de dire nettement ce que nous avons voulu, et ce que nous n’avons pas voulu faire ; car, sous ce même titre : « Introduction aux études historiques », des livres très différents ont déjà été publiés.

Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce[1], un résumé de l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes pressées.

[1] W. B. Boyce, Introduction to the study of history, civil, ecclesiastical and literary. London, 1884, in-8.

Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante de ce que l’on appelle ordinairement la « Philosophie de l’histoire ». Des penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession, ont fait de l’histoire le sujet de leurs méditations ; ils en ont cherché les « similitudes » et les « lois » ; quelques-uns ont cru découvrir « les lois qui ont présidé au développement de l’humanité », et « constituer » ainsi « l’histoire en science positive »[2]. Ces vastes constructions abstraites inspirent, non seulement au public, mais à des esprits d’élite, une méfiance a priori, qui est invincible : M. Fustel de Coulanges, dit son dernier biographe, était sévère pour la Philosophie de l’histoire ; il avait pour ces systèmes la même aversion que les positivistes pour les concepts purement métaphysiques. A tort ou à raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l’histoire, n’ayant pas été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents, d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la redoutent — comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent — soient avertis : il n’en sera pas question ici[3].

[2] Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son Introduction à la science de l’histoire. Paris, 1842, 2 vol. in-8.

[3] L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise, comme on sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire de la Philosophie de l’histoire dans les pays de langue française : Historical Philosophy in France and French Belgium and Switzerland. Edinburgh-London, 1893, in-8. — C’est le premier volume de la réédition développée de son « Histoire de la philosophie de l’histoire en Europe », publiée il y a vingt-cinq ans. Comparez la partie rétrospective (ou historique) de l’ouvrage de N. Marselli : la Scienza della storia, I. Torino, 1873.

L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en France depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint est celui de P. Lacombe, De l’histoire considérée comme science. Paris, 1894, in-8. Cf. Revue critique, 1895, I, p. 132.

Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire. Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce qu’il importe d’en savoir ? Qu’est-ce qu’un document ? Comment traiter les documents en vue de l’œuvre historique ? Qu’est-ce que les faits historiques ? Et comment les grouper pour construire l’œuvre historique ? — Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins inconsciemment, des opérations compliquées de critique et de construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance capitale.

Ainsi la présente « Introduction aux études historiques » est conçue, non comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales au sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des sciences historiques.

Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous avons résolu de l’écrire.

I

Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les dédaignent. Il résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce que l’on raconte, disait : « Vous voulez écrire un livre sur la Philologie ; faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi, quand on me demande : Qu’est-ce que la Philologie ? je réponds : C’est ce que je fais[4]. » Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu commun, le critique qui, à propos du Précis de la science de l’histoire de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi : « En thèse générale, les traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles : obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet ; inutiles, puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer[5]. » — Les arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts. Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par tout le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier ordre, sans avoir jamais étudié les principes de la méthode ; réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur la théorie de la méthode historique aient acquis, de ce chef, comme érudits ou comme historiens, une supériorité quelconque : quelques-uns même sont notoirement des érudits ou des historiens tout à fait impuissants ou médiocres. A cela, rien d’étonnant. Est-ce que, avant de faire en chimie, en mathématiques, dans les sciences proprement dites, des recherches originales, on étudie la théorie des méthodes qui servent dans ces sciences ? La critique historique ! mais le meilleur moyen de l’apprendre, c’est de la pratiquer ; on l’apprend suffisamment en la pratiquant[6]. Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent sur la méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen, de E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Chevalier, etc. : vous n’en extrairez, en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles-mêmes, des vérités de La Palice[7].

[4] Revue critique d’histoire et de littérature, 1892, I, p. 164.

[5] Ibidem, 1888, II, p. 295. — Cf. le Moyen Age, X (1897), p. 91 : « Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère lus de ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les amateurs qui occupent leurs loisirs à faire des recherches historiques ; et quant aux érudits de profession, c’est aux leçons des maîtres qu’ils ont appris à connaître les instruments de travail et la manière de s’en servir, sans compter que la méthode historique est la même que celle des autres sciences d’observation, et qu’on peut dire en quelques mots en quoi elle consiste… »

[6] C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode historique s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a plaisamment intitulé « Corso pratico di metodologia della storia » une dissertation sur un point particulier de l’histoire de la ville de Fermo. Voir l’Archivio della Società romana di storia patria, XIII (1890), p. 211.

[7] Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, The methods of historical study, dans la Revue critique, 1887, I, p. 376. Cet opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit « que l’histoire n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain peuple pense, qu’elle touche à toutes les sciences et que l’historien vraiment digne de ce nom devrait tout savoir ; que la certitude historique est impossible à obtenir, et que, pour s’en rapprocher le plus possible, il faut recourir sans cesse aux sources originales ; qu’il faut connaître et pratiquer les meilleurs parmi les historiens modernes, mais sans jamais tenir ce qu’ils ont écrit pour parole d’évangile. Et voilà tout. » Conclusion : Freeman « enseignait mieux sans doute la méthode historique par la pratique qu’il n’a réussi à le faire par la théorie ».

Comparer Bouvard et Pécuchet, par G. Flaubert. Il s’agit de deux imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui d’écrire l’histoire. Pour les aider, un de leurs amis leur envoie « des règles de critique prises dans le Cours de Daunou », savoir : « Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaises preuves ; elles ne sont pas là pour répondre. — Rejeter les choses impossibles : on fit voir à Pausanias la pierre avalée par Saturne. — Tenez en compte l’adresse des faussaires, l’intérêt des apologistes et des calomniateurs. » L’ouvrage de Daunou contient quantité de truismes aussi patents et plus comiques encore que ceux-là.

Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout n’est pas faux. — L’immense majorité des écrits sur la méthode d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire — ce que l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’Historik — sont superficiels, insipides, illisibles, et il en est de ridicules[8]. D’abord, ceux qui sont antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par P.-C.-F. Daunou dans le tome VII de son Cours d’études historiques[9], sont presque tous de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique est surannée, où l’on discute avec gravité les problèmes les plus cocasses[10]. Daunou les raille agréablement, mais il n’a fait preuve lui-même que de bon sens dans son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui, ne paraît guère meilleur, et n’est certainement pas plus utile, que les productions anciennes[11]. Quant aux modernes, il est très vrai que tous n’ont pas su éviter les deux écueils du genre : obscurité, banalité. Le Grundriss der Historik de J. G. Droysen, traduit en français sous le titre de Précis de la science de l’histoire (Paris, 1888, in-8), est lourd, pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut imaginer[12]. MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et prévu. On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions oiseuses : si l’histoire est un art ou une science, quels sont les devoirs de l’histoire, à quoi sert l’histoire, etc. — D’autre part, c’est une remarque incontestablement exacte que presque tous les érudits et presque tous les historiens actuels sont, au point de vue de la méthode, des autodidactes, formés par la seule pratique ou par l’imitation et la fréquentation des maîtres antérieurs.

[8] R. Flint (o. c., p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier la littérature de l’Historic, car « a very large portion of it is so trivial and superficial that it can hardly ever have been of use even to persons of the humblest capacity, and may certainly now be safely consigned to kindly oblivion ». Néanmoins, R. Flint a donné dans son livre une liste sommaire des principaux monuments de cette littérature dans les pays de langue française, depuis l’origine. Un aperçu plus général et plus complet (bien que très sommaire encore) de cette littérature dans tous les pays est fourni par le Lehrbuch der historichen Methode, de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p. 143 et suiv. — Flint (qui a connu quelques ouvrages inconnus à Bernheim) s’arrête à l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis 1889, on trouve dans les Jahresberichte der Geschichtswissenschaft un compte rendu périodique des écrits récents sur la méthodologie historique.

[9] Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre Cours de Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830.

[10] Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi, etc.), et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se demandent quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique et avec la rhétorique ; à combien de lois le genre historique est assujetti ; s’il est convenable que l’historien rapporte les trahisons, les lâchetés, les crimes, les désordres ; si l’histoire peut s’accommoder d’un autre genre que du sublime, etc. — Les seuls livres sur l’Historik, publiés avant le XIXe siècle, qui accusent un effort original pour aborder les vrais problèmes sont ceux de Lenglet du Fresnoy (Méthode pour étudier l’histoire, Paris, 1713) et de J. M. Chladenius (Allgemeine Geschichtswissenschaft, Leipzig, 1752). Celui de Chladenius a été signalé par E. Bernheim (o. c., p. 166).

[11] Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on lit dans le Cours d’études historiques (VII, p. 105), à propos du traité De l’histoire, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage très faible, pour ne pas dire plus, où des traces de sénilité sont visibles : « Je ne prétends point adopter toutes les maximes, tous les préceptes que ce traité renferme ; mais je crois qu’après celui de Lucien c’est le meilleur que nous ayons rencontré ; et je doute fort qu’aucun de ceux dont il nous reste à prendre connaissance s’élève au même degré de philosophie et d’originalité. » Le P. H. Chérot a jugé plus sainement le traité De l’histoire, dans son Étude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne, Paris, 1887, in-8, p. 406 et suiv.

[12] E. Bernheim déclare cependant (o. c., p. 177) que cet opuscule est le seul, à son avis, qui « auf der jetzigen Höhe der Wissenschaft steht ».

Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser sans inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique, il est excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les historiens (et surtout les futurs érudits et les futurs historiens) n’aient aucun besoin de se rendre compte des procédés du travail historique. — En effet, la littérature méthodologique n’est pas tout entière sans valeur : il s’est formé lentement un trésor d’observations fines et de règles précises, suggérées par l’expérience, qui ne sont pas de simple sens commun[13]. Et s’il existe des personnes qui, par un don de nature, raisonnent toujours bien sans avoir appris à raisonner, il serait facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables où l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés irrationnels, l’absence de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la synthèse en histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens.

[13] R. Flint dit très bien (o. c., p. 15) : « The course of Historic has been, on the whole, one of advance from commonplace reflection on history towards a philosophical comprehension of the conditions and processes on which the formation of historical science depends ».

En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la méthode dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les procédés de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le répéter, des procédés rationnels ; il faut donc une préparation pour résister au premier mouvement. En outre, les procédés rationnels pour atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique ainsi que les mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus aisément que les historiens, d’« introduction » à leurs études.

Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie historique ; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée. Mais il faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le présent ouvrage. — Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes intelligents et sincères ont médité sur la méthode des sciences historiques ; on compte naturellement parmi eux beaucoup d’historiens, professeurs d’Université, mieux placés que d’autres pour connaître les besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi des logiciens de profession, et même des romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à cet égard, dans l’Université de Paris, une tradition : « Il s’efforçait, a-t-on dit[14], de réduire à des formules très précises les règles de la méthode… ; il n’y avait rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre aux travailleurs à atteindre la vérité. » Parmi ces hommes, les uns, comme M. Renan[15], se sont contentés d’énoncer des remarques, en passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de circonstance[16] ; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges, Freeman, Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur la matière. Il existe quantité de livres, de « leçons d’ouverture », de « discours académiques » et d’articles de revue, publiés dans tous les pays, mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de la méthodologie. On se dit : ce ne serait certes pas un travail inutile que de coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant de volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à faire : il a été récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst Bernheim, professeur à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque tous les écrits modernes sur la méthode historique ; il en a profité ; il a groupé dans des cadres commodes, et, en grande partie, nouveaux, quantité de considérations et de références choisies. Son Lehrbuch der historischen Methode (Leipzig, 1894, in-8)[17] condense, à la manière des Lehrbücher allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer ce qu’il a si bien su faire. — Mais il nous a semblé que tout n’était pas dit, après sa laborieuse et sage compilation. D’abord, M. Bernheim traite amplement de problèmes métaphysiques que nous croyons dépourvus d’intérêt ; en revanche, il ne se place jamais à des points de vue, critiques ou pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la doctrine du Lehrbuch est raisonnable, mais elle manque de vigueur et d’originalité. Enfin, le Lehrbuch ne s’adresse pas au grand public ; il reste inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à l’immense majorité du public français. Cela suffit à justifier le dessein que nous avons formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de recommander simplement celui de M. Bernheim[18].

[14] P. Guiraud, dans la Revue des Deux Mondes, 1er mars 1896, p. 75.

[15] E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes et les plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques dans L’Avenir de la science (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848.

[16] Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des sciences historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les livres de méthodologie, mais dans les revues — dont la Revue critique d’histoire et de littérature est le type — consacrées à la critique des livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un exercice extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la Revue critique, fondée, à Paris, en 1867, « pour imposer le respect de la méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les écarts et le travail inutile ».

[17] La 1re édition du Lehrbuch est de 1859.

[18] Ce qui a été publié de mieux, jusqu’ici en français sur la méthode historique est une brochure de MM. Ch. et V. Mortet, la Science de l’histoire, Paris, 1894, in-8 de 88 p. Extrait du tome XX de la Grande Encyclopédie.

II

Cette « Introduction aux études historiques » n’a pas la prétention d’être, comme le Lehrbuch der historischen Methode, un Traité de méthodologie historique[19]. C’est une esquisse sommaire. Nous l’avons entreprise, au commencement de l’année scolaire 1896-1897, en vue d’avertir les étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les études historiques sont et doivent être.

[19] L’un de nous (M. Seignobos) se propose de publier plus tard un Traité complet de méthodologie historique, s’il se trouve un public pour ce genre d’ouvrage.

Nous avions constaté depuis longtemps, par expérience, l’urgente nécessité d’avertissements de cette espèce. La plupart de ceux qui s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire, on se décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les plus futiles : parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au collège[20] ; parce que l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce d’attrait romantique qui jadis décida, dit-on, la vocation d’Augustin Thierry ; parfois aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est une discipline relativement facile. Il importe assurément que ces vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et mises à l’épreuve.

[20] On ne saurait trop affirmer que les études d’histoire, telles qu’on les fait au lycée, ne supposent pas les mêmes aptitudes que les études historiques, telles qu’on les fait à l’Université et dans la vie. — Julien Havet, qui se consacra plus tard aux études historiques (critiques), trouvait fastidieuse, au lycée, l’étude de l’histoire. « C’est, je crois, dit M. L. Havet, que l’enseignement de l’histoire [dans les lycées] n’est pas organisé pour donner pâture suffisante à l’esprit scientifique… De toutes les études comprises dans le programme des lycées, l’histoire est la seule qui n’appelle pas le contrôle permanent de l’élève. Quand il apprend le latin et l’allemand, chaque phrase d’une version est l’occasion de vérifier une douzaine de règles. Dans les diverses branches des mathématiques, les résultats ne sont jamais séparés de leurs démonstrations ; les problèmes, d’ailleurs, obligent l’élève à tout repenser par lui-même. Où sont les problèmes en histoire, et quel lycéen est jamais exercé à voir clair par son propre effort dans l’enchaînement des faits ? » (Bibliothèque de l’École des chartes, 1896, p. 84).

Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme « Introduction aux études historiques », nous avons pensé que, moyennant révision, ces conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des novices. Les érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans doute ; mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles sur le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les œuvres des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces œuvres se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger ?

Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse l’histoire. Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs et aussi peu techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on est concis et clair, on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur, telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse alternative dont nous sommes menacés. — Sans nous dissimuler la difficulté, sans la croire insurmontable, nous avons essayé de dire nettement ce que nous avions à dire.

La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde par M. Seignobos ; mais les deux collaborateurs se sont constamment aidés, concertés et surveillés[21].

[21] M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre VI, l’appendice II et le présent Avertissement ; M. Seignobos, la fin du livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre I du livre II, le chapitre V du livre III et la Conclusion ont été rédigés en commun.

Paris, août 1897.

INTRODUCTION
AUX
ÉTUDES HISTORIQUES

LIVRE I
LES CONNAISSANCES PRÉALABLES

CHAPITRE I
LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)

L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement durables : il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire : c’est comme s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne supplée aux documents : pas de documents, pas d’histoire.

Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace, il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus loin. — Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un point d’histoire[22], quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est donc une des parties, logiquement la première, et une des parties principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom d’Heuristique (Heuristik), commode parce qu’il est bref. — Est-il utile de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique ? Non, sans doute. Il va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances (toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données insuffisantes : des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que l’auteur ne connaissait pas des documents par lesquels ceux qu’il avait sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis, complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et les historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu moins de moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là[23]. L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois, quoique le bon Wagner soit encore fondé à dire

Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben

Durch die man zu den Quellen steigt[24] !

[22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des documents qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document, découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question d’histoire que ce document intéresse et de colliger, à cet effet, les documents du même genre.

[23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits ont vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité ne pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué.

[24] Faust, I, sc. 3.

Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents, naguère si laborieuse, est encore, quels qu’aient été, depuis un siècle, les progrès accomplis, très pénible ; et comment cette opération essentielle pourrait, grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement simplifiée.

I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire d’après les sources, se sont trouvés dans une situation embarrassante. — S’agissait-il de raconter des événements relativement récents, dont tous les témoins n’étaient pas morts ? On avait la ressource d’interviewer les témoins survivants. Thucydide, Froissart, et bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont procédé de la sorte. Lorsque l’historien de la côte californienne du Pacifique, H. H. Bancroft, se proposa de recueillir les matériaux d’une histoire dont quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna rien, il mobilisa une armée de reporters, pour leur soutirer des conversations[25]. — Mais s’agissait-il d’événements anciens, qu’aucun homme vivant n’avait pu voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun souvenir ? Il n’y avait pas d’autre moyen que de réunir des documents de toute sorte, principalement des écrits, relatifs au passé lointain dont on s’occupait. C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient rares, les archives secrètes et les documents dispersés. H. H. Bancroft, qui s’est trouvé à cet égard, vers 1860, en Californie, dont la situation où les premiers chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans nos contrées, s’en est tiré comme il suit. Il était riche : il a raflé, à n’importe quel prix, tous les documents à vendre, imprimés ou manuscrits ; il a négocié avec des familles et des corporations dans la gêne l’achat de leurs archives ou la permission d’en faire prendre copie par des copistes à ses gages. Cela fait, il a logé sa collection dans un bâtiment ad hoc, et il l’a classée. Théoriquement, rien de plus rationnel. Mais cette procédure rapide, à l’américaine, n’a été employée qu’une fois avec l’esprit de suite et les ressources qui en ont assuré le succès ; ailleurs et en d’autres temps elle n’eût pas, du reste, été de mise. Ailleurs, les choses ne se sont pas, malheureusement, passées ainsi.

[25] Voir Ch.-V. Langlois, H. H. Bancroft et Cie, dans la Revue universitaire, 1894, I, p. 233.

A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de l’histoire du moyen âge étaient dispersés dans d’innombrables bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait encore et dont personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour élucider une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits conservés d’un ouvrage ancien) ; impossible encore, si, par miracle, on avait eu pareille liste, de consulter tous ces documents sans des voyages, des dépenses et des démarches interminables. D’où des conséquences, faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites : 1o l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables, les premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont servis, non de tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des documents qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal renseignés, et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où ils ont utilisé des documents aujourd’hui perdus ; 2o les premiers érudits et les premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de documents : bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives considérables[26].

[26] Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions où ils travaillaient avaient de défavorable. Ils souffraient très vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et des moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait de grands efforts pour se renseigner. De là, ces volumineuses correspondances entre érudits des derniers siècles, dont nos bibliothèques conservent tant de précieuses épaves, et ces relations d’enquêtes scientifiques, de voyages à la découverte des documents historiques, qui, sous le nom d’Iter (Iter italicum, Iter germanicum, etc.), étaient jadis à la mode.

De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs qui, à prix d’argent, voire par des moyens moins recommandables, tels que le vol, se formèrent, avec des intentions plus ou moins scientifiques, des « cabinets », des collections de documents originaux et de copies. Mais ces collectionneurs européens, nombreux depuis le XVe siècle, diffèrent assez notablement de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a recueilli que des documents relatifs à un sujet particulier (l’histoire de certains États du Pacifique), et il a eu l’ambition de les recueillir tous ; la plupart des collectionneurs européens ont acquis des pièces, des épaves, des fragments de toute espèce et un nombre de documents très petit par rapport à la masse colossale des documents historiques qui existaient de leur temps. De plus, ce n’est pas, en général, avec le dessein de les rendre publici juris que les Peiresc, les Gaignières, les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres, ont retiré de la circulation des documents qui risquaient de s’y perdre : ils se contentaient (et c’était déjà louable) et les communiquer, plus ou moins libéralement, à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs (et de leurs héritiers) est changeante, souvent bizarre. Certes, il vaut mieux que les documents se trouvent dans des collections particulières qu’exposés à tous les hasards ou soustraits absolument à la curiosité scientifique ; mais, pour que l’Heuristique soit véritablement facilitée, la première condition est que toute les collections de documents soient publiques[27].

[27] Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle et très fréquente chez les collectionneurs : ils sont portés à s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent par cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été publiés avec un grand luxe de commentaires par des personnes qui les avaient acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché, avec raison, aucune importance, si elles les avaient rencontrés dans des collections publiques. Ce n’est là, du reste, que la manifestation la plus grossière d’une tendance générale contre laquelle il faut toujours être en garde : on s’exagère aisément l’importance des documents que l’on possède, des documents que l’on a découverts, des textes que l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés.

Or, les plus belles des collections privées de documents — à la fois bibliothèques et musées — furent naturellement en Europe, à partir de la Renaissance, celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections royales ont été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées, au public. Et tandis que les autres collections particulières étaient souvent liquidées après la mort de leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas cessé de s’accroître : elles se sont enrichies précisément des débris de toutes les autres. Le Cabinet des manuscrits de France, par exemple, formé par les rois de France et ouvert par eux au public, avait, à la fin du XVIIIe siècle, absorbé la meilleure partie des collections qui avaient été l’œuvre personnelle des amateurs et des érudits des deux siècles antérieurs[28]. De même, dans les autres pays. La concentration d’un grand nombre de documents historiques dans de vastes établissements publics, ou à peu près publics, fut le résultat excellent de cette évolution spontanée.

[28] Voir L. Delisle, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Paris, 1868-1881, 3 vol. in-4. — Les histoires d’anciens dépôts de documents qui ont été publiées récemment en assez grand nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable ouvrage.

Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer les conditions matérielles des recherches historiques fut l’arbitraire révolutionnaire. En France la Révolution de 1789, des mouvements analogues dans d’autres pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au profit de l’État, c’est-à-dire de tout le monde, d’une foule d’archives privées et de collections particulières : archives, bibliothèques et musées de la couronne, archives et bibliothèques de couvents et de corporations supprimées, etc. Chez nous, en 1790, l’Assemblée constituante mit ainsi l’État en possession d’une prodigieuse quantité de dépôts de documents historiques, auparavant dispersés et plus ou moins jalousement défendus contre la curiosité des érudits ; ces richesses ont été réparties depuis entre quelques établissements nationaux. Le même phénomène s’est produit plus récemment, sur une moins grande échelle, en Allemagne, en Espagne, en Italie.

Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations révolutionnaires ne se sont faites sans causer d’importants dommages. Le collectionneur est, ou plutôt était souvent jadis, un barbare qui n’hésitait pas, pour enrichir ses collections de pièces et de débris rares, à mutiler des monuments, à dépecer des manuscrits, à disloquer des fonds d’archives, en vue de s’en approprier des morceaux. De ce chef, bien des actes de vandalisme ont été accomplis avant la Révolution. Les opérations révolutionnaires de confiscation et de transfert eurent aussi, naturellement, des conséquences très fâcheuses : outre que l’on détruisit alors par négligence, ou même pour le plaisir de détruire, on eut l’idée malheureuse de trier systématiquement, de ne conserver que les documents « intéressants » ou « utiles », et de se débarrasser des autres. Le tri fit alors commettre à des hommes pleins de bonnes intentions, mais incompétents et surmenés, des ravages irréparables dans nos archives anciennes : il y a aujourd’hui des travailleurs qui s’exercent, ce qui demande infiniment de temps, de patience et de soin, à reconstituer les fonds démembrés et à rajuster en leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi de ceux qui manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité, les documents historiques. Il faut reconnaître d’ailleurs que les mutilations causées par les collectionneurs de l’ancien régime et par les opérations révolutionnaires sont insignifiantes en regard de celles qui proviennent d’accidents fortuits et des effets naturels du temps. Mais fussent-elles dix fois plus graves, elles seraient encore largement compensées par ces deux bienfaits de premier ordre, que l’on ne saurait trop mettre en relief : 1o la concentration, dans quelques dépôts, relativement peu nombreux, de documents qui jadis étaient disséminés, et comme perdus, en cent endroits différents ; 2o la publicité de ces dépôts. Désormais, ce qui reste de documents historiques anciens, après les grandes destructions du hasard et du vandalisme, est enfin mis à l’abri, classé, communiqué et considéré comme une partie du patrimoine social.

Les documents historiques anciens sont donc réunis et conservés aujourd’hui, en principe, dans ces établissements publics que l’on appelle archives, bibliothèques et musées. A la vérité, tous les documents qui existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes acquisitions à titre onéreux et à titre gratuit que font chaque année, depuis longtemps, dans le monde entier, les archives, les bibliothèques et les musées, il y a encore des collections privées, des marchands qui les alimentent, et des documents en circulation. Mais l’exception, qui est négligeable, n’entame pas, ici, la règle. Tous les documents anciens, en quantité limitée, qui extravaguent encore, viendront, du reste, échouer tôt ou tard dans les établissements d’État, dont le propriétaire perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais[29].

[29] Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore proviennent de vols commis, depuis longtemps, au préjudice des établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque partout, aussi efficaces que possible.

Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt légal, adoptée par presque tous les pays civilisés, en assure la conservation dans des établissements publics.

En principe, il est désirable que les dépôts de documents (archives, bibliothèques et musées) ne soient pas trop nombreux, et nous avons dit qu’heureusement ils le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y a cent ans. La centralisation des documents, dont les avantages, pour les travailleurs, sont évidents, pourrait-elle être poussée encore plus loin ? N’existe-il pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie mal ? Peut-être[30] ; mais le problème de la centralisation des documents a cessé d’être grave et urgent depuis que les procédés de reproduction ont été perfectionnés, et surtout depuis que l’habitude a été généralement prise de remédier aux inconvénients de la multiplicité des dépôts en faisant voyager les documents : on peut maintenant consulter, sans frais, dans la bibliothèque publique de la ville où l’on réside, des documents qui appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles et de Florence, par exemple ; assez rares sont désormais les établissements comme les Archives nationales de Paris, le Musée britannique de Londres, et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, dont les statuts interdisent absolument les communications au-dehors[31].

[30] On sait que Napoléon Ier conçut la pensée chimérique de réunir à Paris les archives de l’Europe entière et qu’il y envoya, pour commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la couronne de Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer. — Il ne saurait être question, aujourd’hui, de procéder à des confiscations. Mais les archives anciennes des notaires pourraient être centralisées partout, comme elles le sont déjà en quelques pays, dans des établissements publics. On ne s’explique pas que, à Paris, les ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine conservent des papiers anciens, dont la place naturelle serait aux Archives nationales. Il serait facile d’énumérer un grand nombre d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent pas, en certains cas, de gêner, sinon d’empêcher, les recherches ; car les petits dépôts dont l’existence est inutile sont précisément ceux qui ont les règlements les plus restrictifs.

[31] Le service international du prêt des documents manuscrits fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en Europe, par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart des grands établissements se consentent, entre eux, des prêts : cette voie est aussi sûre, et parfois plus rapide, que la voie diplomatique. Des congrès d’historiens et de bibliothécaires ont mis souvent à l’ordre du jour, en ces dernières années, la question du prêt (ou de la communication hors des dépôts où ils sont conservés) des documents originaux. — Les résultats obtenus jusqu’à présent sont déjà très satisfaisants.

II. Étant donné que la plupart des documents historiques sont aujourd’hui conservés dans des établissements publics (archives, bibliothèques et musées), l’Heuristique serait très aisée, si seulement de bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents qui existent avaient été dressés, si ces inventaires étaient munis de tables ou si des répertoires généraux (alphabétiques, systématiques, etc.) en avaient été faits ; enfin s’il était possible de consulter quelque part la collection complète de tous ces inventaires et de leurs index. Mais l’Heuristique est très pénible, parce que ces conditions sont encore loin, par malheur, d’être convenablement réalisées.

D’abord, il y a des dépôts de documents (archives, bibliothèques et musées) dont le contenu n’a jamais été catalogué, même en partie, de sorte que personne ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède des inventaires descriptifs complets sont rares ; beaucoup de fonds, conservés dans de célèbres établissements dont les collections n’ont été inventoriées qu’en partie, restent encore à décrire[32]. — En second lieu, que de différences entre les inventaires déjà exécutés ! Il en est d’anciens, qui, parfois, ne correspondent même plus au classement actuel des documents, et dont on ne saurait se servir sans concordances ; il en est de modernes qui n’en sont pas moins rédigés d’après des systèmes surannés, trop détaillés ou trop sommaires ; les uns sont imprimés, les autres manuscrits, sur registres ou sur fiches ; quelques-uns sont soignés et définitifs, beaucoup sont bâclés, insuffisants et provisoires. Apprendre à distinguer, dans cette énorme littérature confuse des inventaires imprimés (pour ne parler que de ceux-là), ce qui mérite confiance de ce qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir, est tout un apprentissage. — Enfin, où consulter commodément les inventaires qui existent ? La plupart des grandes bibliothèques n’en possèdent que des collections incomplètes ; il n’en existe nulle part de répertoires généraux.

[32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse effraye ; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits fonds qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que l’on a publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais volumineux, sont encore inédits.

Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les documents que renferment les dépôts et les fonds qui ne sont pas inventoriés sont vraiment comme s’ils n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont point le loisir de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre, ces dépôts et ces fonds. Nous avons dit : pas de documents, pas d’histoire. Mais pas de bons inventaires descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut, en pratique, à l’impossibilité de connaître l’existence des documents autrement que par hasard. Disons donc que les progrès de l’histoire dépendent en grande partie des progrès de l’inventaire général des documents historiques, qui est encore aujourd’hui fragmentaire et imparfait. — Aussi bien, tout le monde est d’accord sur ce point. Le P. Bernard de Montfaucon considérait sa Bibliotheca bibliotecarum manuscriptorum nova, un recueil de catalogues de bibliothèques, comme « l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant qu’il eût fait en sa vie[33] ». « Dans l’état actuel de la science, écrivait E. Renan en 1848[34], il n’y a pas de travail plus urgent qu’un catalogue critique des manuscrits des diverses bibliothèques… Voilà, en apparence, une besogne bien humble ;… et pourtant les recherches érudites seront entravées et incomplètes jusqu’à ce que ce travail soit fait d’une manière définitive. » « Nous aurions de meilleurs livres sur notre ancienne littérature, dit M. P. Meyer[35], si les prédécesseurs de M. Delisle [comme administrateur de la Bibliothèque nationale de Paris] avaient apporté la même ardeur et la même diligence à inventorier les richesses confiées à leurs soins. »

[33] Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, Bernard de Montfaucon et les Bernardins, II (Paris, 1891, in-8), p. 323.

[34] E. Renan, l’Avenir de la science, p. 217.

[35] Romania, XXI (1892), p. 625.

Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et de préciser les conséquences d’une situation que l’on déplore depuis qu’il y a des érudits, et qui s’améliore, mais lentement.

« Je vous affirme, disait E. Renan[36], que les quelques cent mille francs qu’un ministre de l’Instruction publique y affecterait [à la confection d’inventaires] seraient mieux employés que les trois quarts de ceux que l’on consacre aux lettres. » Il ne s’est rencontré que rarement, aussi bien à l’étranger qu’en France, des ministres convaincus de cette vérité, et assez décidés pour se conduire en conséquence. Il n’a pas, d’ailleurs, toujours été vrai que, pour procurer de bons inventaires, il soit suffisant, comme il est nécessaire, de faire des sacrifices d’argent : les meilleures méthodes à employer pour la description des documents n’ont été assurées que récemment ; le recrutement de travailleurs compétents, qui n’offrirait pas aujourd’hui de grandes difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à l’époque où les travailleurs compétents étaient plus rares. — Mais passons sur les obstacles matériels : manque d’argent et manque d’hommes. Une cause d’un autre ordre n’a pas été sans action. — Les fonctionnaires chargés d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours montré autant de zèle qu’ils en montrent maintenant pour en faire connaître les ressources par des inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme on les dresse de nos jours, à la fois très exacts et sommaires) est une besogne pénible, très pénible, sans joie comme sans récompense. Plus d’un, vivant, à cause de ses fonctions, au milieu des documents, libre de les consulter à toute heure, beaucoup mieux placé que le public, en l’absence de tout inventaire, pour faire des dépouillements, et, au cours de ces dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré travailler pour lui plutôt que pour autrui, et fait passer la fastidieuse rédaction d’un catalogue après ses recherches personnelles. Qui est-ce qui, de nos jours, a découvert, publié, commenté le plus grand nombre de documents ? Ce sont les fonctionnaires attachés aux dépôts de documents. L’avancement de l’inventaire général des documents historiques en a été, sans doute, retardé. Il s’est trouvé que ceux-là précisément étaient le mieux en mesure de se passer d’inventaires dont le devoir professionnel était d’en faire.

[36] A l’endroit cité.

Les conséquences de l’imperfection des inventaires descriptifs sont dignes d’attention. — D’une part, on n’est jamais certain d’avoir épuisé toutes les sources d’information : qui sait ce que tiennent en réserve les dépôts et les fonds non catalogués[37] ? D’autre part, on est obligé, pour se procurer autant d’informations que possible, d’avoir une connaissance approfondie des ressources que fournit la littérature actuelle de l’Heuristique, et de consacrer beaucoup de temps aux recherches préliminaires. — En fait, quiconque se propose de recueillir des documents pour traiter un point d’histoire, commence par consulter les répertoires et les inventaires[38]. Les novices procèdent à cette opération capitale avec une maladresse, une lenteur et des efforts qui excitent chez les personnes expérimentées, suivant leur tempérament, le sourire ou la compassion. Ceux qui sourient en voyant les novices patauger, et peiner, et perdre du temps à se débrouiller au milieu des inventaires, en négliger de précieux et en dépouiller d’inutiles, se disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par des épreuves analogues : chacun son tour. Ceux qui voient avec regret ce gaspillage de temps et de forces pensent que, s’il est, jusqu’à un certain point, inévitable, il n’a rien de bienfaisant : ils se demandent s’il n’y aurait pas moyen de rendre un peu moins rude cet apprentissage de l’Heuristique, qui, naguère, leur a coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes, dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont pas bien assez difficiles, quelle que soit l’expérience des chercheurs ? Il y a des érudits et des historiens qui dépensent, en recherches matérielles, le plus clair de leur activité. Certains travaux, relatifs principalement à l’histoire du moyen âge et à l’histoire moderne (car les documents de l’histoire ancienne, moins nombreux et plus étudiés, sont aussi mieux répertoriés que les autres), certains travaux historiques supposent, non seulement la consultation assidue des inventaires (qui ne sont pas tous munis de tables), mais encore des dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal pourvus, ou tout à fait dépourvus d’inventaires. Il n’est pas douteux, il est prouvé par l’expérience, que la perspective de ces très longues enquêtes à effectuer, préalablement à toute opération plus relevée, a détourné et détourne, de l’érudition historique, des esprits excellents. Telle est, en effet, l’alternative : ou travailler sur des documents très probablement incomplets, ou s’absorber dans des dépouillements indéfinis, souvent infructueux, et dont les résultats ne paraissent presque jamais valoir le temps dépensé. N’est-il pas répugnant d’employer une grande partie de sa vie à feuilleter des catalogues sans tables, ou à balayer des yeux, les unes après les autres, toutes les pièces qui composent des fonds de miscellanea non catalogués, pour se procurer des renseignements (positifs ou négatifs), que l’on aurait eus sans peine, en un instant, si ces fonds étaient catalogués, si les catalogues avaient des tables ? La conséquence la plus grave de l’imperfection des instruments actuels de l’Heuristique, c’est à coup sûr de décourager beaucoup d’hommes intelligents, qui ont la conscience de leur valeur et le sentiment d’une proportion normale entre l’effort et sa récompense[39].

[37] H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés : Literary industries (New York, 1891, in-16), analysé assez finement quelques conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de recherche. « Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne la résolution d’écrire l’histoire de la Californie. Il se procure aisément quelques livres, les lit, prend des notes ; ces livres le renvoient à d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de la ville qu’il habite. Quelques années se passent ainsi, au bout desquelles il s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième partie des sources ; il fait des voyages, il entretient des correspondances, mais, désespérant finalement d’épuiser la matière, il console son orgueil et sa conscience par cette réflexion qu’il a beaucoup fait ; que la plupart des documents qu’il n’a pas pu consulter sont probablement peu importants, comme beaucoup d’autres qu’il a consultés sans profit. Quant aux journaux et aux myriades de rapports officiels du gouvernement des États-Unis qui tous contiennent cependant des faits intéressants pour l’histoire californienne, il n’a pas même songé, s’il est sain d’esprit, à les explorer d’un bout à l’autre ; il en a feuilleté quelques-uns, voilà tout ; il sait bien que chacun de ces champs de recherche réclamerait le travail de plusieurs années, et que s’imposer de les parcourir tous, ce serait se condamner à des corvées écœurantes, dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui concerne les témoignages oraux et les manuscrits, il attrapera quelques anecdotes inédites, au hasard des conversations ; il obtiendra communication, sous le manteau, de quelques papiers de famille ; il utilisera tout cela dans les notes et dans les pièces justificatives de son livre. Il piquera çà et là quelques documents curieux aux Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans pour dépouiller l’ensemble des collections de ce dépôt, il se contentera naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde bien d’avertir le public qu’il n’a pas vu tous les documents ; il met au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par vingt-cinq années de labeur incessant… »

[38] Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des dépôts de documents ; ce sont alors ces fonctionnaires qui font, à la place du public, les recherches indispensables. Cf. Bouvard et Pécuchet, p. 158. Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire la vie du duc d’Angoulême ; à cet effet, « ils résolurent de passer quinze jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire des recherches. Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales et des brochures… ».

[39] Ces considérations ont été déjà présentées et développées dans la Revue universitaire, 1894, I, p. 321 et suiv.

S’il était dans la nature des choses que la recherche des documents historiques, dans les dépôts publics, fût nécessairement aussi laborieuse qu’elle l’est encore, on s’y résignerait : personne ne s’avise de regretter les dépenses inévitables de temps et de travail que coûtent les fouilles archéologiques, quels qu’en soient les résultats. Mais l’imperfection des instruments modernes de l’Heuristique n’a rien de nécessaire. Aux derniers siècles, la situation était bien pire ; rien ne s’oppose à ce qu’un jour elle soit tout à fait bonne. — Nous sommes amenés ainsi, après avoir parlé des causes et des conséquences, à dire un mot des remèdes.

Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne continuellement, par deux voies. Chaque année augmente le nombre des inventaires descriptifs d’archives, de bibliothèques et de musées, dressés par les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un autre côté, de puissantes Sociétés scientifiques entretiennent des travailleurs experts à cataloguer les documents, qui se transportent successivement dans tous les dépôts, pour y relever tous les documents d’une certaine espèce, ou relatifs au même sujet : c’est ainsi que la Société des Bollandistes fait exécuter par ses missionnaires, dans diverses bibliothèques, un Catalogue général des documents hagiographiques, et l’Académie impériale de Vienne un Catalogue des monuments de la littérature patristique. La Société des Monumenta Germaniae historica a institué depuis longtemps de vastes enquêtes du même genre ; ce sont de pareilles enquêtes dans les musées et les bibliothèques de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la fabrication du Corpus inscriptionum latinarum. Enfin plusieurs Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer à l’étranger des personnes chargées d’inventorier, pour leur compte, les documents qui les intéressent : c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, les États-Unis, etc., accordent des subventions régulières à leurs agents qui inventorient et transcrivent, dans les grands dépôts de l’Europe, les documents qui concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas, de la Suisse, des États-Unis[40], etc. — Avec quelle célérité et quelle perfection ces utiles travaux peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu que, dès l’origine, une sage méthode ait été adoptée, et pourvu que l’on dispose, en même temps que de quelque argent pour le rétribuer, d’un personnel compétent, convenablement dirigé, l’histoire du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France le montre : commencé en 1885, cet excellent Catalogue descriptif compte en 1897 près de cinquante volumes et sera bientôt terminé. Le Corpus inscriptionum latinarum aura été exécuté en moins de cinquante années. Les résultats obtenus par les Bollandistes et par l’Académie impériale de Vienne ne sont pas moins concluants. Il suffit sûrement, désormais, d’y mettre le prix pour doter à bref délai les études historiques des instruments de recherche indispensables. La méthode pour les faire est, en effet, fixée, et un personnel exercé serait aisément recruté. — Ce personnel serait évidemment composé en grande partie d’archivistes et de bibliothécaires de profession, mais aussi des travailleurs libres qui ont une vocation décidée pour la fabrication des catalogues et des tables de catalogues. Ces travailleurs-là sont plus nombreux que l’on serait porté à le croire, au premier abord. Non pas que cataloguer soit facile : cela exige de la patience, l’attention la plus scrupuleuse et l’érudition la plus variée ; mais beaucoup d’esprits se plaisent à des besognes qui comme celle-là, sont à la fois précises, susceptibles d’être faites d’une manière achevée et manifestement utiles. Dans la grande famille, si différenciée, de ceux qui travaillent au progrès des études historiques, les faiseurs de catalogues descriptifs et d’index forment une section à part. Comme c’est naturel, ils acquièrent dans l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement, une extrême dextérité.

[40] On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont ouvertes, plusieurs Gouvernements et plusieurs Sociétés savantes ont créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la plupart, occupés à inventorier et à faire connaître les documents de ces Archives, concurremment avec les fonctionnaires du Vatican. L’École française de Rome, l’Institut autrichien, l’Institut prussien, la Mission polonaise, l’Institut de la « Gœrresgesellschaft », des savants belges, danois, espagnols, portugais, russes, etc., ont exécuté et exécutent dans les Archives du Vatican des travaux d’inventaire considérables.

En attendant que la convenance et l’opportunité de pousser vivement, dans tous les pays, l’inventaire général des documents historiques soient clairement conçues, un palliatif est indiqué : il faut que les érudits et les historiens, surtout les débutants, soient exactement informés de l’état des instruments de recherche qui sont à leur disposition, et tenus régulièrement au courant des améliorations de l’outillage. — Pour cela, on s’est fié longtemps à l’expérience, au hasard ; mais les connaissances empiriques, outre que, comme il a été dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont presque toujours imparfaites. — On a entrepris récemment de dresser des répertoires, raisonnés et critiques, des inventaires qui existent, des catalogues de catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans doute, au même degré que celle-là, un caractère d’utilité générale.

Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet des documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire ; de savoir, par exemple, si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté, utilisé[41]. Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les ouvrages des érudits et des historiens antérieurs. Pour avoir connaissance de ces ouvrages, il faut recourir aux « répertoires bibliographiques » proprement dits, de toutes formes, composés à des points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les répertoires bibliographiques de la littérature historique doivent donc être considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique.

[41] Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais non pas toujours, le fait que tel document a été publié, critiqué, utilisé. La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne les circonstances de ce genre quand il en a connaissance, sans s’imposer l’énorme tâche de s’en informer toutes les fois qu’il ignore ce qu’il en est.

Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires (répertoires d’inventaires, répertoires bibliographiques proprement dits) avec les avertissements convenables, afin de faire faire au public studieux des économies de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il est légitime d’appeler, si l’on veut, la « Science des répertoires » ou « Bibliographique historique ». M. E. Bernheim en a publié une première esquisse[42], que nous avons essayé d’agrandir[43]. L’esquisse agrandie est datée d’avril 1896 : de nombreuses additions, sans parler des retouches, y seraient déjà nécessaires, car l’outillage bibliographique des sciences historiques se renouvelle, en ce moment, avec une rapidité surprenante. Un livre sur les répertoires à l’usage des érudits et des historiens est, en règle générale, vieilli dès le lendemain du jour où il a été achevé.

[42] E. Bernheim, Lehrbuch der historischen Methode, p. 196-202.

[43] Ch.-V. Langlois, Manuel de Bibliographie historique. I. Instruments bibliographiques. Paris, 1896, in-16.

III. La connaissance des répertoires est utile à tout le monde ; la recherche préliminaire des documents est laborieuse pour tout le monde ; mais non pas au même degré. — Certaines parties de l’histoire, cultivées depuis longtemps, sont arrivées à un tel degré de maturité que, tous les documents conservés étant connus, réunis et classés dans de grandes publications spéciales, l’œuvre historique peut se faire maintenant tout entière, sur ces points-là, par le travail de cabinet. Les études d’histoire locale n’obligent d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y a des monographies importantes qui se fondent sur un petit nombre de documents, trouvés ensemble dans le même fonds, et de telle nature qu’il serait superflu d’en chercher d’autres ailleurs. Au contraire, telle humble monographie, telle modeste édition d’un texte dont les exemplaires anciens ne sont pas rares, et se trouvent dispersés dans plusieurs bibliothèques de l’Europe, a nécessité des consultations, des démarches et des déplacements infinis. La plupart des documents de l’histoire du bas moyen âge et de l’histoire moderne étant encore inédits ou mal édités, on peut poser en principe que, pour établir aujourd’hui un chapitre vraiment neuf d’histoire médiévale ou moderne, il faut avoir fréquenté longuement les grands dépôts de pièces originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué les catalogues.

Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin le sujet de ses travaux, au lieu de s’en remettre pour cela, purement et simplement, au hasard. Tels sujets ne peuvent être traités, dans l’état actuel des instruments de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements où l’intelligence et la vie s’usent sans profit ; ils ne sont pas nécessairement plus intéressants que d’autres, et un jour, demain peut-être, par le seul fait des perfectionnements de l’outillage, ils deviendront aisément abordables. Il faut choisir, de propos délibéré, et en connaissance de cause, certains sujets d’études historiques plutôt que d’autres, suivant que certains répertoires de documents et certains répertoires bibliographiques existent ou n’existent pas ; suivant que l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail de cabinet ou le travail d’exploration dans les dépôts ; suivant même que l’on a ou que l’on n’a pas les moyens de fréquenter commodément certains dépôts. « Peut-on travailler en province ? » s’est demandé M. Renan au Congrès des Sociétés savantes, à la Sorbonne, en 1889 ; il s’est répondu très sagement : « Une moitié au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le travail de cabinet… Soit la philologie comparée, par exemple : avec une première mise de fonds de quelques milliers de francs, et l’abonnement à trois ou quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils nécessaires… J’en dirai autant des idées philosophiques générales… Un très grand nombre de branches d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon toute privée, et dans les endroits les plus retirés[44]. » Sans doute ; mais il y a « des raretés, des spécialités, des recherches qui exigent de puissants outillages ». Une moitié de l’œuvre historique peut se faire, désormais, il est vrai, par le travail de cabinet, avec des ressources restreintes, mais une moitié seulement ; l’autre moitié suppose encore la mise à contribution des ressources, en répertoires et en documents, qu’offrent seuls les grands centres d’étude ; souvent même, il est nécessaire de visiter successivement plusieurs grands centres d’études. Bref, il en est de l’histoire comme de la géographie : sur certaines parties de la terre, on possède des documents assez complets et assez bien classés, dans des publications maniables, pour que l’on puisse en raisonner utilement, au coin du feu, sans se déranger ; tandis que la moindre monographie d’une région inexplorée ou mal explorée suppose une exertion de forces physiques et une dépense de temps considérables. Choisir un sujet d’études, comme il arrive souvent, sans s’être rendu compte de la nature et de l’étendue des recherches préliminaires qu’il comporte, est un danger : plusieurs se sont noyés pendant des années dans de pareilles recherches qui auraient été capables de s’employer mieux à des travaux d’une autre espèce. Contre ce danger, d’autant plus redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs et plus zélés, l’examen des conditions actuelles de l’Heuristique en général, et des notions positives de Bibliographie historique sont certainement salutaires.

[44] E. Renan, Feuilles détachées (Paris, 1892, in-8), p. 96 et suiv.

CHAPITRE II
LES « SCIENCES AUXILIAIRES »

Supposons que les premières recherches, dont il est traité dans le chapitre précédent, aient été faites avec méthode et avec succès : on a réuni, sur un sujet donné, la plupart des documents utiles, sinon tous. De deux choses l’une : ou ces documents ont déjà subi une élaboration critique, ou ils sont à l’état brut ; on s’en rend compte par des recherches « bibliographiques » qui font encore partie, nous l’avons dit, de l’enquête préliminaire à toute opération logique. — Dans le premier cas (les documents ont déjà subi une élaboration), il faut être en mesure de vérifier si la critique en a été correctement faite ; dans le second cas des matériaux sont à l’état brut, il faut les critiquer soi-même. Dans les deux cas, certaines connaissances positives, préalables et auxiliaires, Vor- und Hulfskenntnisse, comme on dit, ne sont pas moins indispensables que l’habitude de raisonner bien ; car si l’on peut pécher, au cours des opérations critiques, en raisonnant mal, on peut aussi errer par ignorance. La profession d’érudit ou d’historien ressemble, du reste, en cela, à la plupart des professions : il est impossible de l’exercer sans avoir un certain bagage de notions techniques, auxquelles ni les dispositions naturelles, ni même la méthode, ne sauraient suppléer. — En quoi donc doit consister l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien ? En d’autres termes, plus usités, quoique, nous essaierons de le montrer, assez impropres : quelles sont, avec et après la connaissance des répertoires, les « sciences auxiliaires » de l’Histoire ?

Daunou, dans son Cours d’études historiques[45], s’est posé une question du même genre : « Quelles études, dit-il, celui qui se destine à écrire l’histoire aura-t-il besoin d’avoir faites, quelles connaissances devra-t-il avoir acquises, pour commencer un ouvrage avec quelque espoir de succès ? » Avant lui Mably, dans son Traité de l’étude de l’histoire, avait aussi reconnu qu’« il y a des études préparatoires dont un historien, quel qu’il veuille être, ne saurait se dispenser ». Mais Mably et Daunou avaient là-dessus des idées qui paraissent, aujourd’hui, singulières. Il est instructif de marquer exactement la distance qui sépare leur point de vue du nôtre. « Premièrement, disait Mably, étudiez le droit naturel, le droit public, les sciences morales et politiques. » Daunou, homme de grand sens, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui écrivait vers 1820, divise en trois genres les études préliminaires qui constituent, à son avis, « l’apprentissage de l’historien » : littéraires, philosophiques, historiques. — Sur les études « littéraires », il s’étend copieusement : d’abord « avoir lu attentivement les grands modèles ». Quels grands modèles ? M. Daunou « n’hésite point » à indiquer en première ligne « les chefs-d’œuvre de la poésie épique », car « ce sont les poètes qui ont créé l’art de raconter, et qui ne l’a point appris d’eux ne le sait qu’imparfaitement ». Lire aussi les romanciers, les romanciers modernes : « ils enseigneront à situer les faits et les personnages, à distribuer les détails, à conduire habilement le fil des narrations, à l’interrompre, à le reprendre, à soutenir l’attention des lecteurs par une inquiète curiosité ». Enfin lire les bons livres d’histoire : « Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe et Plutarque entre les Grecs ; César, Salluste, Tite-Live et Tacite, chez les Latins ; et parmi les modernes, Machiavel, Guichardin, Giannone, Hume, Robertson, Gibbon, le cardinal de Retz, Vertot, Voltaire, Raynal et Rulhière. Je n’entends point exclure les autres, mais ceux-là suffiraient pour donner tous les tons qui peuvent convenir à l’histoire ; car il règne, entre leurs écrits, une grande diversité de formes. » — En second lieu, études philosophiques : avoir approfondi « l’idéologie, la morale et la politique ». « Quant aux ouvrages où peuvent se puiser les connaissances de cet ordre, Daguesseau nous a indiqué Aristote, Cicéron, Grotius : j’y joindrais les meilleurs moralistes anciens et modernes, les traités d’économie publique publiés depuis le milieu du dernier siècle, ce qu’on écrit sur l’ensemble, les détails ou les applications de la science politique Machiavel, Bodin, Locke, Montesquieu, Rousseau, Mably même, et les plus éclairés de leurs disciples et de leurs commentateurs. » En troisième lieu, avant d’écrire l’histoire, « il faut apparemment qu’on la sache ». « On n’enrichira point ce genre d’instruction si l’on ne commence par le posséder tel qu’il existe. » Le futur historien a déjà lu les meilleurs livres d’histoire et il les a étudiés comme des modèles de style : « il y aura du profit à les lire une seconde fois, mais en se proposant plus particulièrement de saisir tous les faits qu’ils contiennent et de s’en pénétrer assez pour en conserver des souvenirs ineffaçables ».

[45] VII, p. 228 et suiv.

Telles sont les notions « positives » qui étaient considérées, il y a quatre-vingts ans, comme indispensables à l’historien en général. Toutefois, on avait dès lors le sentiment confus que, « pour acquérir une connaissance profonde des sujets particuliers », d’autres notions encore étaient utiles : « Les sujets que les historiens ont à traiter, dit Daunou, les détails qu’ils rencontrent exigent des connaissances très étendues et fort diverses ». Va-t-il préciser ? voici en quels termes : « souvent l’intelligence de plusieurs langues, quelquefois aussi des notions de physique et de mathématiques ». Et il ajoute : « sur ces objets cependant, l’instruction générale, celle qu’on doit supposer commune à tous les hommes de lettres, suffit à celui qui se consacre à des compositions historiques… ».

Tous les auteurs qui ont essayé, comme Daunou, d’énumérer les connaissances préalables, ainsi que les dispositions morales ou intellectuelles, requises pour « écrire l’histoire », ont été amenés à dire des banalités ou à émettre des exigences comiques. D’après E. A. Freeman, l’historien devrait tout savoir : philosophie, droit, finances, ethnographie, géographie, anthropologie, sciences naturelles, etc. ; un historien n’est-il pas exposé, en effet, à rencontrer dans l’étude du passé des questions de philosophie, de droit, de finances, etc. ? Et si la science financière, par exemple, est considérée comme indispensable à qui traite des questions de finance actuelles, l’est-elle moins à qui se permet d’exprimer une opinion sur les problèmes financiers d’autrefois ? « Il n’est point de sujet spécial, déclare E. A. Freeman, que l’historien ne puisse être amené à toucher incidemment : par conséquent, plus nombreuses sont les branches spéciales de connaissances dont il est maître, mieux il est préparé pour son travail professionnel. » A la vérité, toutes les branches des connaissances humaines ne sont pas également utiles ; quelques-unes ne servent que très rarement, par accident : « J’hésiterais même à présenter comme un conseil de perfection à l’historien de se rendre chimiste accompli, en vue de la possibilité d’une occasion où la chimie l’aiderait dans ses études » ; mais d’autres spécialités sont plus étroitement apparentées à l’histoire : « par exemple, la géologie et tout le groupe des sciences naturelles qui s’y rattachent… Il est clair que l’historien travaillera mieux s’il sait la géologie[46]… » — On s’est aussi demandé si « l’histoire est une de ces études que les anciens appelaient umbratiles, pour lesquelles il suffit d’un esprit calme et d’habitudes laborieuses », ou bien si c’est une condition favorable pour l’historien d’avoir été mêlé à la vie active et d’avoir contribué à faire l’histoire de son temps avant d’écrire celle du passé. — Que ne s’est-on pas demandé ? Et des flots d’encre ont coulé au sujet de ces questions mal posées, sans intérêt ou sans solution, qui, longtemps débattues sans résultat, ont beaucoup contribué à déconsidérer les écrits sur la méthodologie. — Il n’y a rien à dire, à notre avis, de topique, qui ne soit pas de pur bon sens, sur l’apprentissage de l’« art d’écrire l’histoire », si ce n’est que cet apprentissage devrait consister surtout dans l’étude, si généralement négligée jusqu’à présent, des principes de la méthode historique.

[46] E. A. Freeman, The methods of historical study (London, 1885, in-8), p. 45.

La géographie a été longtemps considérée, en France, comme une science étroitement apparentée à l’histoire. Aujourd’hui encore, nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie, et les mêmes professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire et la géographie. Beaucoup de personnes persistent à penser que cet accouplement est légitime, et même s’effarouchent de l’éventualité d’un divorce entre deux ordres de connaissances unis, disent-elles, par des rapports nécessaires. — Mais on serait bien embarrassé d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits d’expérience, qu’un professeur d’histoire, un historien, est d’autant meilleur qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la climatologie, et tout le groupe des sciences géographiques. En fait, les étudiants en histoire font avec impatience et sans profit direct les études de géographie que les programmes leur imposent ; et les étudiants qui ont sincèrement du goût pour la géographie jetteraient très volontiers l’histoire par-dessus bord. — L’union artificielle de l’histoire et de la géographie remonte, chez nous, à une époque où la géographie, mal définie et mal constituée, était tenue par tout le monde pour une discipline négligeable. C’est un vestige, à détruire, d’un état de choses ancien.

Ce n’est pas, du reste, l’« historien-littérateur », l’historien-moraliste, porte-plume de l’Histoire, tel que Daunou et ses émules l’ont conçu, que nous avons en vue : il s’agit seulement ici de ceux, historiens ou érudits, qui se proposent de traiter les documents pour préparer ou pour réaliser scientifiquement l’œuvre historique. Ceux-là ont besoin d’un apprentissage technique. Que faut-il entendre par là ?


Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on ne sait pas le lire ? Jusqu’à François Champollion, les documents égyptiens, écrits en hiéroglyphes, ont été, à proprement parler, lettre morte. On admet sans difficulté que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie, il faut avoir appris à déchiffrer les écritures cunéiformes. De même, si l’on veut faire des travaux originaux d’après les sources, dans le champ de l’histoire ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen âge, il est prudent d’apprendre à déchiffrer les inscriptions et les manuscrits. Voilà pourquoi l’Épigraphie grecque et latine et la Paléographie du moyen âge, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances nécessaires pour déchiffrer les inscriptions et les manuscrits de l’antiquité et du moyen âge, sont tenues pour des « sciences auxiliaires » de l’histoire, ou plutôt des études historiques relatives à l’antiquité et au moyen âge. — Que la paléographie latine du moyen âge fasse partie du bagage obligatoire des médiévistes, comme la paléographie des hiéroglyphes de celui des égyptologues, c’est évident. Notons, toutefois, une différence. Personne n’aura jamais l’idée de se destiner à l’égyptologie sans avoir préalablement acquis des connaissances paléographiques ; il n’est pas très rare, au contraire, que l’on entreprenne des études sur nos documents locaux du moyen âge, sans avoir appris à en dater approximativement les formes et à en déchiffrer correctement les abréviations : c’est que la ressemblance de la plupart des écritures du moyen âge avec les écritures modernes est assez grande pour que l’on puisse avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude, par des moyens empiriques. Cette illusion est dangereuse : les érudits qui n’ont pas subi d’initiation paléographique régulière se reconnaissent presque toujours à ce qu’ils commettent de temps en temps de grosses erreurs de déchiffrement, susceptibles parfois de vicier à fond leurs opérations subséquentes de critique et d’interprétation. Quant aux autodidactes qui parviennent à exceller, à force d’avoir pratiqué, l’initiation paléographique régulière dont ils ont été privés leur aurait épargné au moins des tâtonnements, de longues heures et des désagréments.

Soit un document déchiffré. Comment s’en servir, si l’on ne le comprend pas ? Les inscriptions rédigées en étrusque et dans la langue archaïque du Cambodge sont lues, mais personne ne les comprend ; tant qu’elles ne seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il est évident que pour s’occuper d’histoire grecque, il faut consulter des documents rédigés en langue grecque, et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice, dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent comme si l’on n’en avait pas conscience. Des jeunes gens abordent les études d’histoire ancienne en n’ayant de la langue grecque et de la langue latine qu’une teinture superficielle. Combien de gens, sans avoir étudié le français et le latin du moyen âge, s’imaginent les savoir parce qu’ils entendent le latin classique et le français moderne, et se permettent d’interpréter des textes dont le sens littéral leur échappe, ou, quoique très clair, leur paraît obscur ? Les erreurs historiques sont innombrables dont la cause est un contresens ou une interprétation par à peu près de textes formels, commis par des travailleurs qui connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les finesses des langues anciennes. De solides études philologiques doivent précéder logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et intelligibles sans difficulté.

Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité n’en a pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier l’authenticité et la provenance d’un document, deux conditions sont requises : raisonner et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de certaines données positives, qui représentent les résultats condensés des recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser et qu’il faut, par conséquent, apprendre. Distinguer une charte authentique d’une charte fausse serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien le plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de telle chancellerie, à telle date, ou les caractères communs à toutes les chartes d’une certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits qui différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres, avant de se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor d’observations accumulées, un système de résultats acquis par les travailleurs qui ont jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons minutieuses auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même ! Ce corps de doctrines, d’observations et de résultats, propre à faciliter la critique des diplômes et des chartes, existe : c’est la Diplomatique. Nous dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie, comme la Paléographie, comme la Philologie (Sprachkunde)[47], est une discipline auxiliaire des recherches historiques.

[47] Le mot « Philologie » a pris en français un sens restreint, que nous ne lui attribuons pas ici.

L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie (Sprachkunde), la Diplomatique avec ses annexes (Chronologie technique et Sphragistique) ne sont pas les seules disciplines auxiliaires des recherches historiques. — Il serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre la critique de documents littéraires encore non critiqués sans être au courant des résultats acquis par ceux qui ont critiqué jusqu’à présent des documents du même genre ; l’ensemble de ces résultats constitue une discipline à part, qui a un nom : l’Histoire littéraire[48]. — La critique des documents figurés, tels que les œuvres d’architecture, de sculpture et de peinture, les objets de toutes sortes (armes, costumes, ustensiles, monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose une connaissance approfondie des observations et des règles dont se composent l’Archéologie proprement dite et ses branches détachées : Numismatique et Héraldique.

[48] L’« Historiographie » est une branche de l’« Histoire littéraire » ; c’est l’ensemble des résultats acquis par les critiques qui ont étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que annales, mémoires, chroniques, biographies, etc.

Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec quelque profit la notion si peu précise de « sciences auxiliaires de l’histoire ». On dit aussi « sciences ancillaires », « sciences satellites » ; mais aucune de ces expressions n’est vraiment satisfaisante.

Et d’abord, toutes les soi-disant « sciences auxiliaires » ne sont pas des sciences. La Diplomatique, l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont que des répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique, qui sont de nature à faciliter la critique des documents non critiqués encore. Au contraire, la Philologie (Sprachkunde) est une science organisée, qui a des lois.

En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances auxiliaires — non pas, à proprement parler, de l’Histoire, mais des recherches historiques, — celles que chaque travailleur doit s’assimiler, et celles dont il a besoin de savoir seulement où elles sont, pour se les procurer à l’occasion ; celles qui doivent être tournées en habitude et celles qui peuvent rester à l’état de renseignements en provision virtuelle. Un médiéviste doit savoir lire et comprendre les textes du moyen âge ; il ne lui servirait à rien d’entasser dans sa mémoire la plupart des faits particuliers d’Histoire littéraire et de Diplomatique qui sont consignés, à leur place, dans les bons Manuels-répertoires d’« Histoire littéraire » et de « Diplomatique ».

Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires de l’Histoire (ni même des recherches historiques) en général, c’est-à-dire qui soient utiles à tous les travailleurs, à quelque partie de l’histoire qu’ils travaillent[49]. Il semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale à la question posée au commencement de ce chapitre : en quoi doit consister l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien ? — En quoi consiste l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien ? Cela dépend. Cela dépend de la partie de l’histoire qu’il se propose d’étudier. Inutile de savoir la paléographie pour faire des recherches relatives à l’histoire de la Révolution, ni de savoir le grec pour traiter un point de l’histoire de France au moyen âge[51]. Posons du moins que le bagage préalable de quiconque veut faire en histoire des travaux originaux doit se composer (en dehors de cette « instruction commune », c’est-à-dire de la culture générale, dont parle Daunou) de toutes les connaissances propres à fournir les moyens de trouver, de comprendre et de critiquer les documents. Ces connaissances varient suivant que l’on se spécialise dans telle ou telle section de l’histoire universelle. L’apprentissage technique est relativement court et facile pour qui s’occupe d’histoire moderne ou contemporaine, long et pénible pour qui s’occupe d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale.

[49] Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve ; car il existe un instrument de travail indispensable à tous les historiens, à tous les érudits, quel que soit le sujet de leurs études spéciales. L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la plupart des autres sciences : tous ceux qui font des recherches originales, en quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir plusieurs langues vivantes, celles des pays où l’on pense, où l’on travaille, et qui sont à la tête, au point de vue scientifique, de la civilisation contemporaine.

De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans un pays privilégié, ni même en Europe. Elle est internationale. Tous les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément à l’étude partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible demain, de trouver des sujets que l’on puisse traiter sans avoir pris connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant, pour l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance de l’allemand est presque aussi impérieusement requise que celle du grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement locale sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures étrangères sont fermées. Les grands problèmes leur sont interdits, pour cette raison misérable et ridicule qu’ils sont, en présence des livres publiés sur ces problèmes en toute autre langue que la leur, devant des livres scellés.

L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les langues ordinaires de la science (allemand, anglais, français, italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne serait pas excessif d’exiger de tout candidat aux professions scientifiques qu’il fût au moins trilinguis, c’est-à-dire qu’il comprît, sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue maternelle. Voilà une obligation dont les érudits d’autrefois étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue commune des savants) et que les conditions modernes du travail scientifique feront peser désormais de plus en plus lourdement sur les érudits de tous les pays[50].

Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit en allemand et en anglais sont constitués par là même en état d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus instruits, de France et de l’étranger ; quel que soit leur mérite, ils sont condamnés à travailler avec des éléments d’information insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils dissimulent leur infirmité de leur mieux, comme quelque chose de honteux, à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en vantent ; mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en avoir honte. — Nous ne saurions trop insister ici sur ce point que la connaissance pratique des langues étrangères est auxiliaire au premier chef de tous les travaux historiques, comme de tous les travaux scientifiques en général.

[50] Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale des langues slaves sera nécessaire : il y a déjà des érudits qui s’imposent d’apprendre le russe. — L’idée de rétablir le latin dans son ancienne dignité de langue universelle est chimérique. Voir la collection du Phœnix, seu nuntius latinus internationalis (Londres, 1891, in-4).

[51] Lorsque les « sciences auxiliaires » furent mises, pour la première fois, chez nous, dans les programmes universitaires, on vit des étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution et qui ne s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter, comme « science auxiliaire », la Paléographie, et des géographes, qui ne s’intéressaient nullement à l’antiquité, l’Épigraphie. Ils n’avaient sûrement pas compris que l’étude des « sciences auxiliaires » est recommandée, non pour elle-même, mais parce qu’elle est, pour qui se destine à certaines spécialités, pratiquement utile. (Voir Revue universitaire, 1895, II, p. 123.)


Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches historiques, à celle des « grands modèles », littéraires et philosophiques, est un progrès de date récente. En France, pendant la plus grande partie du siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu qu’une éducation littéraire, à la Daunou ; presque tous s’en sont contentés, et n’ont rien vu au-delà ; quelques-uns ont constaté, avec regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il était trop tard pour y remédier ; à part d’illustres exceptions, les meilleurs d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire œuvre de science. L’enseignement des « sciences auxiliaires » et des moyens techniques d’investigation n’était alors organisé que pour l’histoire (française) du moyen âge, et dans une école spéciale, l’École des chartes. Cette simple circonstance assura du reste à cette École, durant cinquante ans, une supériorité marquée sur tous les autres établissements français (et même étrangers) d’enseignement supérieur : d’excellents ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup de données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait sur les problèmes[52]. — Aujourd’hui, c’est encore à l’École des chartes que l’apprentissage technique du médiéviste se fait le mieux, de la façon la plus complète, grâce à des cours combinés, et gradués pendant trois ans, de Philologie romane, de Paléographie, d’Archéologie, d’Historiographie et de Droit du moyen âge. Mais les « sciences auxiliaires » sont maintenant enseignées partout, avec plus ou moins d’ampleur ; elles ont été introduites dans les programmes universitaires. D’un autre côté, les traités didactiques d’Épigraphie, de Paléographie, de Diplomatique, etc., se sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq ans, on eût vainement cherché à se procurer un bon livre qui suppléât, en ces matières, au défaut d’enseignement oral ; depuis qu’il existe des chaires, des « Manuels » ont paru[53] qui permettraient presque de s’en passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices pratiques, n’avait pas une efficacité particulière. Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de subir un dressage régulier dans un établissement de hautes études, on n’a donc plus le droit désormais d’ignorer ce qu’il faut savoir avant d’aborder les travaux historiques. En fait, on ne l’ignore déjà plus autant que par le passé. Le succès des « Manuels » précités, dont les éditions se succèdent, est significatif à cet égard[54].

[52] Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de J. Havet, citées dans la Bibliothèque de l’École des chartes, 1896, p. 87. — Dès 1854, l’Institut autrichien « für österreischische Geschichtsforschung » fut organisé sur le modèle de l’École française des chartes. Une École des chartes vient d’être créée à l’« Instituto di Studi superiori » de Florence. « We are accustomed, écrit-on en Angleterre, to hear the complaint that there is not in this country any institution resembling the École des chartes ». (Quarterly Review, juillet 1896, p. 122).

[53] Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux « Manuels » publiés depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste, arrêtée en 1894, dans le Lehrbuch de E. Bernheim, p. 206 et suiv. Citons seulement les grands « Manuels » de « Philologie » (au sens large de l’expression allemande « Philologie », qui comprend l’histoire de la langue et de la littérature, l’épigraphie, la paléographie, et toutes les notions auxiliaires de la critique des documents), en cours de publication : le Grundriss der indo-arischen Philologie und Altertumskunde, publ. sous la direction de G. Bühler : le Grundriss der iranischen Philologie, publ. sous la direction de W. Geiger et de E. Kuhn ; le Handbuch der classischen Altertumswissenschaft, publ. sous la direction de I. v. Müller ; le Grundriss der germanischen Philologie, publ. sous la direction de H. Paul, dont la 2e éd. a commencé à paraître en 1896 ; le Grundriss der romanischen Philologie, publ. sous la direction de G. Gröber. On trouvera dans ces vastes répertoires, en même temps qu’une doctrine brève, des références bibliographiques complètes, tant directes qu’indirectes.

[54] Les « Manuels » français de MM. Prou (Paléographie), Giry (Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu dans le public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires. De nouvelles éditions ont permis ou permettront de les tenir au courant : chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines, quoique déjà bien constituées, se précisent et s’enrichissent encore tous les jours. Cf. ci-dessus, [p. 22].

Voilà donc le futur historien armé des connaissances préalables qu’il n’aurait pu négliger de se procurer sans se condamner, soit à l’impuissance, soit à des méprises continuelles. Nous le supposons à l’abri des erreurs (innombrables, en vérité) qui ont leur source dans une connaissance imparfaite de l’écriture et de la langue des documents, dans l’ignorance des travaux antérieurs et des résultats acquis par la critique ; il a une irréprochable cognitio cogniti et cognoscendi. C’est, d’ailleurs, une supposition très optimiste, et nous ne nous le dissimulons pas. Il ne suffit point, nous le savons, d’avoir suivi un cours régulier de « sciences auxiliaires » ou d’avoir lu attentivement les meilleurs traités didactiques de Bibliographie, de Paléographie, de Philologie, etc., ni même d’avoir acquis, par des exercices pratiques, quelque expérience personnelle, pour être toujours bien renseigné, encore moins pour être infaillible. — D’abord, ceux qui ont étudié longtemps des documents d’un certain genre ou d’une certaine date possèdent, au sujet des documents de ce genre et de cette date, des notions intransmissibles qui leur permettent en général de critiquer supérieurement les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date, qu’ils rencontrent ; rien ne remplace l’« érudition spéciale », récompense des spécialistes qui ont beaucoup travaillé[55]. — Et puis, les spécialistes eux-mêmes se trompent : les paléographes ont à se tenir constamment sur leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers ; est-il des philologues qui n’aient pas quelques contresens sur la conscience ? Des érudits très bien informés d’ordinaire ont imprimé comme inédits des textes déjà publiés et négligé des documents qu’ils auraient pu connaître. Les érudits passent leur vie à perfectionner sans cesse leurs connaissances « auxiliaires », que, avec raison, ils n’estiment jamais parfaites. Mais tout cela ne nous empêche pas de maintenir notre hypothèse. Qu’il soit entendu seulement que, en pratique, on n’attend pas, pour travailler sur les documents, d’être imperturbablement maître de toutes les « connaissances auxiliaires » : on n’oserait jamais commencer.

[55] Que faut-il entendre au juste par ces « notions intransmissibles » dont nous parlons ? Dans le cerveau d’un spécialiste très familier avec les documents d’une certaine espèce ou d’une certaine époque, des associations d’idées se lient, des analogies brusquement luisent à l’examen d’un document nouveau de cette espèce ou de cette époque, qui échappent à toute autre personne moins expérimentée, fût-elle munie d’ailleurs des répertoires les plus parfaits. C’est que toutes les particularités des documents ne sont pas isolables ; il y en a qu’il est impossible de classer sous des rubriques claires, et qui ne se trouvent, par conséquent, répertoriées nulle part. Mais la mémoire humaine, quand elle est bonne, en garde l’impression ; et une excitation, même faible et lointaine, suffit à en faire réapparaître la notion.

Reste à savoir comment il faut traiter les documents, supposé que l’on ait subi préalablement, avec succès, l’apprentissage convenable.

LIVRE II
OPÉRATIONS ANALYTIQUES

CHAPITRE I
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE

Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les documents sont les traces des faits passés[56]. C’est ici le lieu d’indiquer les conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans cette définition.

[56] Ci-dessus, [p. 1].

Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières : ou bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple : j’en ai directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si, n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses, murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même, soit ses effets. — Or le propre des « faits historiques »[57] c’est de n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de la science historique doit donc différer radicalement de celle des sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit[58], une science d’observation.

[57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il ne faut pas croire qu’elle s’applique à une espèce de faits. Il n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y assiste ; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas dans les faits ; il n’est que dans le mode de connaissance.

[58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, [note 5].

Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été conservées. Ces traces, que l’on appelle documents, l’historien les observe directement, il est vrai ; mais, après cela, il n’a plus rien à observer ; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le document, c’est le point de départ ; le fait passé, c’est le point d’arrivée[59]. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux autres, où les chances d’erreur sont innombrables ; la moindre erreur, qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut vicier toutes les conclusions. La « méthode historique », ou indirecte, est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe ; mais les historiens n’ont pas le choix : elle est la seule pour atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin[60] comment elle peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance scientifique.

[59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé directement, qui est le point de départ.

[60] Ci-dessous, [chap. VII].

L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la Critique. Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés. — Essayons d’en esquisser d’abord, très sommairement, les lignes générales et les grandes divisions.

I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois, et le plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique : c’est une description ou une relation écrites. — Le premier cas est beaucoup plus simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre certaines empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport, déterminé par des lois physiques, est bien connu[61]. — La trace psychologique, au contraire, est purement symbolique : elle n’est pas le fait lui-même ; elle n’est pas même l’empreinte immédiate du fait sur l’esprit du témoin ; elle est seulement un signe conventionnel de l’impression produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les documents écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes, comme les documents matériels ; ils n’en ont que comme signes d’opérations psychologiques, compliquées et difficiles à débrouiller. L’immense majorité des documents qui fournissent à l’historien le point de départ de ses raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations psychologiques.

[61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle diffère de la Critique des documents écrits.

Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse, en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse critique[62].

[62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir Ch. Seignobos, Les conditions psychologiques de la connaissance en histoire, dans la Revue philosophique, 1887, II, p. 1, 168.

D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été produit ? N’a-t-il pas été détérioré depuis ? On recherche comment il a été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les sources, etc., constitue le domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE ou critique d’érudition. — Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE : elle travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que l’auteur du document a dit, on se demande : 1o qu’est-ce qu’il a voulu dire ; 2o s’il a cru ce qu’il a dit ; 3o s’il a été fondé à croire ce qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené à un point où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se constitue toute science objective : il devient une observation ; il ne reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives. Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite.

II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède : complexité extrême, nécessité absolue de la Critique historique.

Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation très fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au chimiste, d’observer directement des faits ; mais il est très rare que les documents dont il est obligé de se servir représentent des observations précises. Il ne dispose pas de ces procès-verbaux d’observations scientifiquement établis qui, dans les sciences constituées, peuvent remplacer et remplacent les observations directes. Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait une série d’expériences seulement par les rapports de son garçon de laboratoire. L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers, dont aucun savant ne se contenterait[63].

[63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé, comme on dit, par un « témoin » oculaire, est encore bien loin de la connaissance scientifique. La notion de témoin a été empruntée à la pratique des tribunaux ; ramenée à des termes scientifiques, elle se réduit à celle d’observateur. Un témoignage est une observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère notablement de l’observation scientifique. L’« observateur » opère suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement précise. Au contraire, le « témoin » a observé sans méthode et rédigé dans une langue sans rigueur : on ignore s’il a pris les précautions nécessaires. Le propre du document historique est de se présenter comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie.

D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser ces documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique : il importe évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement observé.

D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision serait indispensable, confusément. — Tout le monde, il est vrai, admet, en principe, l’utilité de la Critique ; mais c’est un de ces postulats non contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se sont écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les premières lueurs de Critique se soient manifestées parmi les peuples les plus intelligents de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont eu l’idée nette[64]. Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se servant des documents pour écrire l’histoire, négligé des précautions élémentaires et admis inconsciemment des principes faux. Encore aujourd’hui la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes, suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique est contraire à l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans garantie, toutes sortes de « documents » de médiocre ou de mauvais aloi ? Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier ; autrement, s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons, en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un violent effort est nécessaire pour secouer l’ignavia critica, cette forme si répandue de la lâcheté intellectuelle ; que cet effort doit être constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable souffrance.

[64] Voir B. Lasch, Das Erwachen und die Entwickelung der historischen Kritik im Mittelalter, Breslau, 1887, in-8.

L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut pour se noyer ; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer des mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude de la Critique n’est pas naturelle ; il faut qu’elle soit inculquée, et elle ne devient organique que par des exercices répétés.

Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence ; lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus efficace que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons de l’ignavia qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait place à une attitude d’esprit critique[65]. Il est aussi très salutaire de s’être rendu compte des principes de la méthode historique et d’en avoir théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme nous allons le faire, les opérations successives. « L’histoire, de même que toute autre étude, comporte surtout des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut d’attention ; mais elle est plus exposée qu’aucune autre à des fautes nées de la confusion d’esprit qui fait faire des analyses insuffisantes et construire des raisonnements faux… Les historiens avanceraient moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser chacune de leurs affirmations ; ils admettraient moins de principes faux s’ils imposaient de formuler tous leurs principes ; ils feraient moins de mauvais raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs raisonnements en forme[66]. »

[65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse. Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est aussi plus agréable : qui critique les documents en sacrifie ; sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche par celui qui l’a recueilli.

[66] Revue philosophique, l. c., p. 178.

SECTION I
CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)

CHAPITRE II
CRITIQUE DE RESTITUTION

Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre : il envoie à l’imprimerie son manuscrit autographe ; de sa propre main il corrige les épreuves et signe le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que document, dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est certain, et c’est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu’il a écrit. — Il faut dire « à peu près exacte », car si l’auteur a mal corrigé ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable, imparfaite. Il n’est pas rare que les typographes vous fassent dire autre chose que ce que l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop tard.

S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il est impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe ? Le cas s’est présenté pour les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, par exemple ; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes de personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la curiosité publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le texte en est d’abord copié ; il est ensuite typographiquement « composé » d’après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie ; enfin cette seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par quelqu’un (à défaut de l’auteur disparu) avec la première copie, ou, mieux encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude sont moindres dans ce cas que dans le cas précédent ; car entre l’original et la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de transcription et de ponctuation[67].

[67] Un membre de la Société des humanistes français (fondée à Paris en 1894) s’est amusé à relever, dans le Bulletin de cette Société, les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent dans les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle des Mémoires d’outre-tombe) ; il a montré qu’il est possible de dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la même méthode qui sert à restituer les textes anciens.

Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés ? Presque toujours, les originaux sont perdus ; nous n’avons que des copies. Des copies faites directement d’après les originaux ? Non pas, mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n’étaient pas tous, tant s’en faut, des hommes habiles et consciencieux ; ils transcrivaient souvent des textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils comprenaient mal, et il n’a pas toujours été de mode, comme au temps de la Renaissance carolingienne, de collationner les manuscrits[68]. Si nos livres imprimés, après les revisions successives de l’auteur et du prote, sont des reproductions imparfaites, il faut s’attendre à ce que les documents anciens, copiés et recopiés pendant des siècles avec peu de soin, au risque d’altérations nouvelles à chaque transmission, nous soient parvenus sous une forme extrêmement incorrecte.

[68] Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire desquels la plupart des œuvres littéraires de l’antiquité sont parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements réunis par W. Wattenbach, Das Schriftwesen im Mittelalter 3, Berlin, 1896, in-8.

Dès lors, une précaution s’impose : avant de se servir d’un document, savoir si le texte de ce document est « bon », c’est-à-dire aussi conforme que possible au manuscrit autographe de l’auteur ; et lorsque le texte est « mauvais », l’améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant un mauvais texte, c’est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on risque d’attribuer à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des théories ont été en effet bâties sur des passages viciés par des erreurs de transcription, qui sont tombées à plat, en bloc, lorsque le texte original de ces passages a été découvert ou restitué. Toutes les « coquilles » typographiques, toutes les fautes de copie ne sont pas indifférentes ou simplement ridicules : il en est d’insidieuses, propres à tromper les lecteurs[69].

[69] Voir par exemple, les Coquilles lexicographiques qui ont été recueillies par A. Thomas, dans la Romania, XX (1891), p. 464 et suiv.

On croirait volontiers que les historiens estimés se sont toujours fait une règle de se procurer de « bons » textes, nettoyés et restaurés comme il faut, des documents qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur. Les historiens se sont longtemps servis des textes qu’ils avaient à leur portée, sans en vérifier la pureté. Mais il y a plus : les érudits eux-mêmes dont le métier est de publier des documents n’ont pas trouvé du premier coup l’art de les restituer : naguère encore, les documents étaient couramment édités d’après les premières copies venues, bonnes ou mauvaises, combinées et corrigées au hasard. Les éditions de textes anciens sont aujourd’hui, pour la plupart, « critiques » ; mais il n’y a pas trente ans qu’ont été données les premières « éditions critiques » des grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple) est encore à établir.

Tous les documents historiques n’ont pas été publiés jusqu’ici de manière à procurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et quelques historiens agissent encore comme s’ils ne se rendaient pas compte qu’un texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais un progrès considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la purification et la restitution des textes a été dégagée des expériences accumulées par plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la méthode historique n’est aujourd’hui fondée plus solidement, ni plus généralement connue. Elle est exposée avec clarté dans plusieurs ouvrages de vulgarisation philologique[70]. — Pour ce motif, nous nous contenterons d’en résumer ici les principes essentiels et d’en indiquer les résultats.

[70] Voir E. Bernheim, Lehrbuch der historischen Methode 2, p. 341-54. — Consulter en outre F. Blass, dans le Handbuch der klassischen Altertumswissenschaft de I. v. Müller, I2 (1892), p. 249-89 (avec une bibliographie détaillée) ; A. Tobler, dans le Grundriss der romanischen Philologie, I (1888), p. 253-63 ; H. Paul, dans le Grundriss der germanischen Philologie I 2, (1896), p. 184-96.

Lire, en français, le § « Critique des textes » dans Minerva. Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins, par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.

L’ouvrage de I. Taylor, History of the transmission of ancient books to modern times… (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.

I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été édité conformément aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le meilleur texte possible ? — Trois cas sont à considérer.

a. Le cas le plus simple est celui où l’on possède l’original, l’autographe même de l’auteur. Il n’y a qu’à en reproduire le texte avec une exactitude complète[71]. Théoriquement, rien de plus facile ; en pratique, cette opération élémentaire exige une attention soutenue, dont tout le monde n’est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les copistes qui ne se trompent jamais et qui n’ont jamais de distractions sont rares, même parmi les érudits.

[71] Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que l’éditeur a le droit d’uniformiser la graphie d’un document autographe — pourvu qu’il en avertisse le public, — toutes les fois que, comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies graphiques de l’auteur n’ont pas d’intérêt philologique. Voir les Instructions pour la publication des textes historiques, dans le Bulletin de la Commission royale d’histoire de Belgique, 5e série, VI (1896) ; et les Grundsätze für die Herausgabe von Actenstücken zur neueren Geschichte, laborieusement délibérées par le 2e et le 3e Congrès des historiens allemands en 1894 et en 1895, dans la Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, XI, p. 200, XII, p. 364. Les derniers Congrès d’historiens italiens tenus à Gênes (1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans aboutir. — Quelles sont les libertés qu’il est légitime de prendre en reproduisant des textes autographes ? Le problème est plus difficile que ne l’imaginent les gens qui ne sont pas du métier.

b. Deuxième cas. — L’original est perdu ; on n’en connaît qu’une copie. Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, a priori, que cette copie contient des fautes.

Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est appliqué à distinguer et à classer les causes et les formes ordinaires des différences qui s’observent entre les originaux et les copies ; puis on a déduit, par analogie, des règles applicables à la restitution conjecturale des passages qui, dans une copie unique d’un original perdu, sont certainement (parce qu’ils sont inintelligibles) ou vraisemblablement corrompus.

Les altérations de l’original, dans une copie, les « variantes de tradition », comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à l’erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou pratiqué des suppressions[72]. Presque tous les copistes ont commis des erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si, étant à demi instruits et à demi intelligents, ils ont cru devoir corriger des passages ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient pas[73]. Erreurs accidentelles s’ils ont lu de travers en copiant, ou mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement des lapsus calami.

[72] Il sera question des interpolations au chapitre III, [p. 71].

[73] Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la renaissance proprement dite, depuis le XVe siècle, se sont préoccupés de fournir des textes intelligibles. Ils ont corrigé en conséquence tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs œuvres de l’antiquité ont été de la sorte abîmées par eux à jamais.

Les modifications qui proviennent de fraudes et d’erreurs de jugement sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines erreurs accidentelles (l’omission de plusieurs lignes, par exemple) sont irréparables dans le cas, qui nous occupe, d’une copie unique. Mais la plupart des erreurs accidentelles se laissent deviner, lorsqu’on en connaît les formes ordinaires : confusions de sens, de lettres et de mots, transpositions de mots, de syllabes et de lettres, dittographie (répétition inutile de lettres ou de syllabes), haplographie (syllabes ou mots qu’il aurait fallu redoubler et qui ne sont écrits qu’une fois), mots mal séparés, phrases mal ponctuées, etc. — Des erreurs de ces divers types ont été commises par les scribes de tous les temps et de tous les pays, quelle que fût l’écriture des originaux, en quelque langue qu’ils fussent rédigés. Mais certaines confusions de lettres sont fréquentes dans les copies exécutées d’après des originaux qui étaient en caractères onciaux, et d’autres dans les copies exécutées d’après des originaux en minuscule. Les confusions de sens et de mots s’expliquent par des analogies de vocabulaire et de prononciation qui différent, naturellement, suivant que l’original était en telle langue ou en telle autre, de telle date ou de telle autre. La théorie générale de la restitution conjecturale se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a pas d’apprentissage général de cet art. On apprend à restituer, non pas n’importe quels textes, mais des textes grecs, des textes latins, des textes français, etc. ; car la restitution conjecturale d’un texte suppose, outre des notions générales sur le processus de la dégénérescence des textes, la connaissance approfondie : 1o d’une langue ; 2o d’une paléographie spéciale ; 3o des confusions (de lettres, de sens et de mots) dont les copistes de textes rédigés dans la même langue et écrits de la même manière avaient ou ont l’habitude. Pour l’apprentissage de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins, des répertoires (alphabétiques et méthodiques) de « variantes de tradition », de confusions fréquentes, de corrections probables, ont été dressés[74]. Ils ne suppléent certes pas à des exercices pratiques, faits sous la direction des hommes du métier[75], mais ils rendent de grands services aux hommes du métier eux-mêmes.

[74] Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique ou suivant l’ordre alphabétique. — Les principales sont, pour les deux langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-dessous, p. 59, [n. 70]), les Adversaria critica de Madvig (Copenhague, 1871-74, 3 vol. in-8). Pour le grec, la célèbre Commentatio paleographica de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du grammairien Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les Variæ lectiones de Cobet (Leyde, 1873, in-8). Pour le latin : H. Hagen, Gradus ad criticen (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay, An introduction to latin textual emendation based on the text of Plautus (London, 1896, in-16). Un rédacteur du Bulletin de la Société des humanistes français a exprimé, dans cette publication, le vœu qu’un recueil analogue soit composé pour le français moderne.

[75] Cf. Revue critique, 1895, II, p. 358.

Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions heureuses. Les plus satisfaisantes sont celles qui ont un caractère d’évidence paléographique, comme la correction classique de Madvig au texte des Lettres de Sénèque (89, 4). On lisait : « Philosophia unde dicta sit, apparet ; ipso enim nomine fatetur. Quidam et sapientiam ita quidam finierunt, ut dicerent divinorum et humanorum sapientiam… » ; ce qui n’a pas de sens. On supposait une lacune entre ita et quidam. Madvig s’est représenté le texte en capitales de l’archétype disparu, où, suivant l’usage antérieur au VIIIe siècle, les mots n’étaient pas séparés (scriptio continua) et les phrases n’étaient pas ponctuées ; il s’est demandé si le copiste, qui eut d’abord sous les yeux l’archétype en capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il a lu sans difficulté : « … ipso enim domine fatetur quid amet. Sapientiam ita quidam finierunt…, etc. » MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n’en ont plus, du reste, le monopole : on en citerait d’aussi « brillants » qui ont été exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des germanistes, depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont soumis à la critique verbale. Nous avons déjà dit que de « belles » corrections sont possibles même sur le texte de documents tout à fait modernes, typographiquement reproduits dans les meilleures conditions.

Personne peut-être n’a excellé, de nos jours, au même degré que Madvig, dans l’art de l’emendatio conjecturale. Madvig, cependant, n’avait pas une haute opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait que les humanistes du XVIe et du XVIIe siècle étaient, à cet égard, mieux préparés que les érudits d’aujourd’hui. L’emendatio conjecturale des textes latins et grecs, en effet, est un sport où l’on réussit d’autant mieux que l’on a, avec un esprit plus ingénieux et plus d’imagination paléographique, un sens plus juste, plus prompt et plus délicat des finesses des langues classiques. Or les anciens érudits ont été assurément trop hardis, mais les langues classiques leur étaient plus intimement familières qu’aux érudits d’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, de nombreux textes conservés, sous une forme corrompue, dans des copies uniques ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à l’effort de la critique. Très souvent, la critique constate l’altération du texte, indique ce que le sens réclame, et, si elle est prudente, est obligée de s’en tenir là, les traces de la leçon primitive ayant été effacées par une multitude d’erreurs et de corrections successives dont il n’existe plus aucun moyen de débrouiller la filière. — Les érudits qui se livrent à l’exercice passionnant de la critique conjecturale sont exposés, dans leur ardeur, à suspecter des leçons correctes et à proposer, pour les passages désespérés, des hypothèses aventureuses. Ils ne l’ignorent pas. Ils se font, en conséquence, une loi de distinguer très clairement, dans leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou des manuscrits, du texte restitué par eux.

c. Troisième cas. — On connaît plusieurs copies, qui diffèrent, d’un document dont l’original est perdu. Ici les érudits modernes ont sur ceux d’autrefois un avantage marqué : outre qu’ils sont mieux informés, ils procèdent plus régulièrement à la comparaison des copies. — Le but, comme dans le cas précédent, est de reconstituer, autant que possible, l’archétype.

Les érudits d’autrefois, et, comme eux, de nos jours, les novices, ont eu et ont à lutter, en pareil cas, contre un premier mouvement, qui est détestable : se servir de n’importe quelle copie, de celle qui est sous la main. — Le second mouvement n’est guère meilleur : si les différentes copies ne sont pas de la même époque, se servir de la plus ancienne. L’antiquité relative des copies n’a théoriquement, et souvent en fait, aucune importance ; car un manuscrit du XVIe siècle, reproduction d’une bonne copie perdue du XIe, a beaucoup plus de valeur qu’une copie fautive et remaniée du XIIe ou du XIIIe siècle. — Le troisième mouvement n’est pas encore le bon : compter les leçons attestées et décider à la majorité. Soient vingt exemplaires d’un texte : la leçon a est attestée dix-huit fois, la leçon b deux fois. Adopter pour ce motif la leçon a, c’est supposer gratuitement que tous les exemplaires ont la même autorité. Supposer cela, c’est commettre une faute de jugement ; car si dix-sept des dix-huit exemplaires qui donnent la leçon a ont été copiés sur le dix-huitième, la leçon a n’est en réalité attestée qu’une fois ; et la seule question est de savoir si elle est, intrinsèquement, moins bonne ou meilleure que la leçon b.

Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de déterminer d’abord les rapports des copies entre elles. — On part, à cet effet, d’un postulat incontestable, savoir toutes les copies qui contiennent, aux mêmes endroits, les mêmes fautes, ont été faites les unes sur les autres ou dérivent toutes d’une copie où ces fautes existaient. Il n’est pas croyable, en effet, que plusieurs copistes aient commis, en reproduisant chacun de son côté l’archétype exempt de fautes, exactement les mêmes erreurs : l’identité des erreurs atteste une communauté d’origine. — On éliminera sans scrupule tous les exemplaires dérivés d’une copie qui a été conservée : ils n’ont évidemment que la valeur de cette copie, leur source commune ; ils n’en diffèrent, s’ils en diffèrent, que par des fautes supplémentaires ; ce serait perdre son temps que d’en relever les variantes. — Cela fait, on n’est plus en présence que de copies indépendantes, prises directement sur l’archétype, ou de copies dérivées dont la source (une copie prise directement sur l’archétype) est perdue. — Pour classer les copies dérivées en familles dont chacune représente, avec plus ou moins de pureté, la même tradition, on recourt encore à la méthode de la comparaison des fautes. Elle permet ordinairement de dresser sans trop de peine un tableau généalogique complet (stemma codicum) des exemplaires conservés, qui met très clairement en relief leur importance relative. — Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les espèces difficiles où, par suite de la suppression d’un trop grand nombre d’intermédiaires, ou d’anciennes combinaisons arbitraires qui ont mélangé les textes de plusieurs traditions distinctes, l’opération devient extrêmement laborieuse, ou même impraticable. D’ailleurs, dans ces cas extrêmes, la méthode ne change point : la comparaison des passages correspondants est un instrument puissant, mais c’est le seul dont dispose ici la critique.

Quand l’arbre généalogique des exemplaires est dressé, on compare, pour restituer le texte de l’archétype, les traditions indépendantes. S’accordent-elles à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté. Diffèrent-elles, on décide. S’accordent-elles par hasard à donner un texte défectueux, on recourt, comme si l’on n’avait qu’une copie, à l’emendatio conjecturale.

C’est une condition beaucoup plus favorable, en principe, d’avoir plusieurs copies indépendantes d’un original perdu que d’en avoir une seule, car la simple comparaison mécanique des leçons indépendantes suffit souvent à dissiper des obscurités que la lumière incertaine de la critique conjecturale n’aurait pu percer. Toutefois, l’abondance des exemplaires est un embarras plutôt qu’un secours lorsque l’on n’a pas pris soin de les classer ou lorsqu’on les a mal classés : rien n’est moins sûr que les reconstitutions de fantaisie, composites, fabriquées avec des copies dont les relations mutuelles et la relation avec l’archétype n’ont pas été préalablement fixées. D’autre part, l’application des méthodes rationnelles entraîne, en certains cas, une dépense formidable de temps et de travail : songez qu’il y a une telle œuvre dont on possède plusieurs centaines d’exemplaires non identiques ; que les variantes indépendantes de tel texte médiocrement étendu (comme les Évangiles) se comptent par milliers ; que des années de travail seraient nécessaires à un homme très diligent pour préparer une « édition critique » de tel roman du moyen âge. Est-il, du moins, certain que le texte de ce roman, après tant de collations, de comparaisons et de travail, serait sensiblement meilleur que si l’on n’avait eu pour le restituer que deux ou trois manuscrits ? Non. L’effort matériel qu’exigent certaines éditions critiques, par suite de l’extrême richesse apparente des matériaux à mettre en œuvre, n’est nullement proportionnel aux résultats positifs qui en sont la récompense.

Les « éditions critiques » faites à l’aide de plusieurs copies d’un original perdu doivent fournir au public les moyens de contrôler le stemma codicum que l’éditeur a dressé, et contenir, en note, la liste des variantes qui ont été rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens compétents y trouvent, à défaut du meilleur texte, ce qu’il faut pour l’établir[76].

[76] Les érudits négligeaient naguère encore chez nous, cette précaution élémentaire, sous prétexte d’éviter « des airs de pédant ». M. B. Hauréau a publié, dans ses Notices et extraits de quelques manuscrits latins de la Bibliothèque nationale (VI, p. 310), une pièce en vers rythmiques « De presbytero et logico ». « Elle n’est pas inédite, dit-il. M. Thomas Wright l’a déjà publiée… Mais cette édition est très défectueuse ; le texte en est même quelquefois tout à fait inintelligible. Nous l’avons donc beaucoup amendé, faisant concourir à cet amendement deux copies qui ne sont, d’ailleurs, ni l’une ni l’autre, irréprochables… » Suit l’édition, sans variantes. Le contrôle est impossible.

II. Les résultats de la critique de restitution — critique de nettoyage et de raccommodage — sont entièrement négatifs. On arrive soit par voie de conjecture, soit par voie de comparaison et de conjecture, à obtenir non pas nécessairement un bon texte, mais le meilleur texte possible, de documents dont l’original est perdu. Le bénéfice le plus net est d’éliminer les leçons mauvaises, adventices, propres à causer des erreurs, et de signaler comme tels les passages suspects. Mais il va sans dire que la critique de restitution ne fournit aucune donnée nouvelle. Le texte d’un document qui a été restitué au prix de peines infinies ne vaut pas davantage que celui d’un document analogue dont l’original a été conservé ; au contraire, il vaut moins. Si le manuscrit autographe de l’Énéide n’avait pas été détruit, des siècles de collations et de conjectures auraient été épargnés, et le texte de l’Énéide serait meilleur qu’il ne l’est. Cela dit pour ceux qui excellent au jeu des « émendations »[77], qui l’aiment par conséquent, et qui seraient, au fond, fâchés de n’avoir pas à le pratiquer.

[77] « Textual emendation too often misses the mark through want of knowledge of what may be called the rules of the game. » (W. M. Lindsay, o. c., p. V.)

III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique de restitution jusqu’à ce que l’on possède le texte exact de tous les documents historiques. Dans l’état actuel de la science, peu de travaux sont plus utiles que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient des textes connus. Publier, conformément aux règles de la critique, des documents inédits, ou, jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux études historiques un service essentiel. Dans tous les pays, d’innombrables Sociétés savantes consacrent à cette œuvre capitale la plus grande partie de leurs ressources et de leur activité. Mais, à raison de l’immense quantité des textes à critiquer[78] et des soins minutieux qu’exigent les opérations de la critique verbale[79], le travail de publication et de restitution n’avance que lentement. Avant que tous les textes intéressants pour l’histoire du moyen âge et des temps modernes aient été édités ou réédités secundum artem, beaucoup de temps s’écoulera, même en supposant que le train, relativement rapide, dont on va depuis quelques années, soit encore accéléré[80].

[78] On s’est souvent demandé si tous les textes valent la peine d’être « établis » et publiés. « Parmi nos anciens textes [de la littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que convient-il de publier ? Tout. Tout ? dira-t-on. Ne chancelons-nous pas déjà sous le faix des documents ?… Voici la raison qui exige la publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes ; ils entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser et pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase… » (Revue des Deux Mondes, 15 févr. 1894, p. 910.) — Tous les documents doivent être inventoriés, nous l’avons dit ([p. 15]), afin d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication in extenso ne sert à rien. Il ne faut pas s’encombrer : tous les documents seront un jour analysés ; quantité de documents ne seront jamais publiés.

[79] Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous prétexte d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt à en faire l’économie et à se dispenser de toute annotation qui n’appartient pas à l’« appareil critique » proprement dit. Voir, sur ce point, Th. Lindner, Ueber die Herausgabe von geschichtlichen Quellen, dans les Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche Geschichtsforschung, XVI, 1895, p. 501 et suiv.

[80] Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a été fait jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société des Monumenta Germaniæ historica et l’Instituto storico italiano, avec ce qui leur reste à faire. — La plupart des documents les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont exercé depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis dans un état relativement satisfaisant. Mais d’immenses besognes matérielles sont encore à accomplir.

CHAPITRE III
CRITIQUE DE PROVENANCE

Il serait absurde de chercher des renseignements sur un fait dans les papiers de quelqu’un qui n’en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc se demander tout d’abord, quand on est en présence d’un document : « D’où vient-il ? quel en est l’auteur ? quelle en est la date ? » — Un document dont l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot, sont totalement inconnaissables, n’est bon à rien.

Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement reconnue que de nos jours. Telle est l’ἀκρισία naturelle des hommes que ceux qui, les premiers, ont pris l’habitude de s’informer de la provenance des documents avant de s’en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d’en concevoir) de la fierté.


La plupart des documents modernes portent une indication précise de leur provenance : de nos jours, les livres, les articles de journal, les pièces officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et signés. Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire, mal localisés, anonymes et sans date.

La tendance spontanée de l’esprit humain est d’ajouter foi aux indications de provenance, lorsqu’il y en a. Sur la couverture et dans la préface des Châtiments, Victor Hugo s’en dit l’auteur : c’est donc que Victor Hugo est l’auteur des Châtiments. Voici, dans un musée, un tableau non signé, mais dont le cadre est orné, par les soins de l’administration, d’une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci : ce tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint Bonaventure, dans les Extraits des poètes chrétiens de M. Clément, dans la plupart des éditions des « Œuvres » de saint Bonaventure et dans un grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème intitulé Philomena : le poème intitulé Philomena est de saint Bonaventure, et « on y recueille de précieuses notes sur l’âme même » de ce saint homme[81]. Vrain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine, dûment signés et paraphés[82] : voilà, pensait M. Chasles, des autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine. — Nous sommes ici en présence d’une des formes les plus générales, et en même temps les plus tenaces, de la crédulité publique.

[81] R. de Gourmont, Le Latin mystique (Paris, 1891, in-8), p. 258.

[82] Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq. fr., no 709.

L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés par Vrain-Lucas. Le Philomena, attribué par les scribes du moyen âge tantôt à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John Hoveden, tantôt à John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs, et il n’est certainement pas du premier. D’insignes pauvretés ont été affublées, sans l’ombre d’une preuve, dans les plus célèbres musées d’Italie, du glorieux nom de Léonard. D’autre part, il est très vrai que Victor Hugo est l’auteur des Châtiments. — Concluons que les indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes par elles-mêmes. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles : très fortes, en général, quand il s’agit de documents modernes, souvent très faibles quand il s’agit de documents anciens. Il en est de postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu’un, ou bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste[83] : la littérature « pseudépigraphe » de l’antiquité et du moyen âge est énorme. Il y a en outre des documents entièrement « faux » ; les faussaires qui les ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises de leur provenance supposée. — Donc il faut contrôler. — Mais comment ? — On contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu’elle est suspecte, par la méthode même qui sert à déterminer, autant que possible, celle des documents dépourvus de toute indication d’origine. Les procédés sont les mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage.

[83] F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la littérature pseudépigraphe de l’antiquité. (O. c., p. 269 et suiv.)

I. Le principal instrument de la critique de provenance est l’analyse interne du document considéré, faite en vue d’y relever tous les indices propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays où il a vécu.

On examine d’abord l’écriture du document : saint Bonaventure est né en 1221 ; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que l’attribution n’est pas fondée : tout document dont il existe une copie en écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au XIe siècle. — On examine la langue : certaines formes n’ont été employées qu’en certains lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par leur ignorance à cet égard : des mots, des tournures modernes leur échappent ; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation allemande sur un point de syntaxe phénicienne. — On examine les formules, s’il s’agit d’actes publics. Un document qui se présente comme un diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules ordinaires des diplômes mérovingiens authentiques est faux. — On note enfin toutes les données positives qui se trouvent dans le document : faits mentionnés, allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs, par des sources qui n’ont pas pu être à la disposition d’un faussaire, la sincérité du document est établie, et la date en est approximativement fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et le fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute mentionné s’il l’avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits sont signalés avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont exprimées, pour reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le caractère de l’auteur.

L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle soit faite avec soin, fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La comparaison méthodique entre les divers éléments des documents analysés et les éléments correspondants des documents similaires dont la provenance est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de faux[84], et de préciser les circonstances où la plupart des documents sincères ont été produits.

[84] E. Bernheim (o. c., p. 243 et suiv.) donne une liste considérable de documents faux, aujourd’hui reconnus pour tels. Il suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses : Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian. — Depuis la publication du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des documents à consulter. Voir notamment A. Piaget, la Chronique des chanoines de Neuchâtel (Neuchâtel, 1896, in-8).

On complète et on vérifie les résultats obtenus par l’analyse interne en recueillant tous les renseignements extérieurs, relatifs au document soumis à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des documents de la même époque ou plus récents : citations, détails biographiques sur l’auteur, etc. Il est quelquefois significatif qu’il n’existe aucun renseignement de ce genre : le fait qu’un soi-disant diplôme mérovingien n’ai été cité par personne avant le XVIIe siècle et n’ait jamais été vu que par un érudit du XVIIe siècle, convaincu d’avoir commis des fraudes, donne à penser qu’il est moderne.

II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus simple, où le document considéré est l’ouvrage d’un seul auteur. Mais de nombreux documents ont reçu, à différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui est d’Y ou de Z, ses collaborateurs imprévus[85]. — Il y a deux sortes d’additions : l’interpolation et la continuation. — Interpoler, c’est insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le manuscrit de l’auteur[86]. Les interpolations sont d’ordinaire accidentelles, dues à la négligence des copistes et s’expliquent par l’introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations marginales ; mais, parfois, c’est volontairement que quelqu’un a ajouté (ou substitué) aux phrases de l’auteur des phrases de son cru, avec le dessein de compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions le manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite, les surcharges et les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le premier exemplaire interpolé est perdu ; et, dans les copies qui en dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a disparu. — Il est inutile de définir les continuations. On sait que beaucoup de chroniques du moyen âge ont été « continuées » par diverses mains sans qu’aucun des continuateurs successifs ait pris soin de déclarer où commence, où finit son travail propre.

[85] Quand les modifications du texte primitif sont du fait de l’auteur lui-même, ce sont des « remaniements ». L’analyse interne et la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes éditions du document les accusent.

[86] Voir F. Blass, o. c., p. 254 et suiv.

Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition. Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou continuées, il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les parties du document est-il uniforme ? le même esprit y règne-t-il d’un bout à l’autre ? n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la suite des idées ? — En pratique, lorsque les continuateurs et les interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document primitif comme avec des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n’aperçoit pas bien les points de suture ; en ce cas il est plus sage de l’avouer que de multiplier les hypothèses.

III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas achevée dès que le document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps et dans l’espace, et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs tout ce que l’on peut savoir[87]. Voici un livre : suffit-il, pour connaître la « provenance » des renseignements qui s’y trouvent, c’est-à-dire pour être en mesure d’en apprécier la valeur, de savoir qu’il a été composé en 1890, à Paris, par un tel ? Supposons qu’un tel ait copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur, écrit en 1850. Pour les parties empruntées, ce n’est pas un tel, c’est l’auteur de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de nos jours, le plagiat, prohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare : autrefois, c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter (sans le dire) des documents plus anciens, et les historiens sont exposés, de ce chef, à des déconvenues singulières. Des passages d’Eginhard, chroniqueur du IXe siècle, sont empruntés à Suétone : il n’y a rien à en faire pour l’histoire du IXe siècle ; que serait-il arrivé, cependant, si l’on ne s’en était pas aperçu ? Un événement est attesté trois fois, par trois chroniqueurs ; mais ces trois attestations, dont on admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est constaté que deux des trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les récits parallèles des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des lettres pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des tirades éloquentes que l’on ne doit pas prendre au sérieux : elles étaient, en effet, de style, et c’est dans des formulaires de chancellerie que les rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les ont textuellement copiées.

[87] Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait pas réussi à découvrir le nom de l’auteur. On lit cependant dans l’Histoire littéraire de la France (XXVI, p. 388) : « Nous avons négligé les sermons anonymes : ces œuvres trop faciles n’ont vraiment pas d’importance pour l’histoire littéraire quand les auteurs n’en sont pas connus. » Quand les auteurs sont nominativement connus, en ont-elles davantage ?

Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents.

Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie avec celui de la restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux cas, en effet, on procède en partant de ce principe que les leçons identiques ont une source commune : plusieurs scribes, transcrivant un texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits ; plusieurs écrivains, racontant les mêmes faits, ne se seront pas placés, pour les voir, aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement les mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de l’extrême complexité des événements historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux observateurs indépendants les aient rapportés de la même façon. On s’attache à former des familles de documents, de la même manière que l’on forme des familles de manuscrits. On aboutit pareillement à dresser des tableaux généalogiques.

Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir que les « copies » de deux candidats (placés l’un à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il leur plaît de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications légères, amplifications, résumés, additions, suppressions, transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à dénoncer les deux coupables ; des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant, révèlent le plus coupable. — De même, soient deux documents anciens : quand l’auteur de l’un a copié l’autre sans intermédiaire, il est en général très aisé d’établir la filiation ; que l’on abrège ou que l’on délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par quelque endroit[88].

[88] Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à déterminer, par l’examen des confusions commises par le plagiaire, jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les yeux. Les démonstrations de la « critique des sources » sont quelquefois appuyées, comme celles de la « critique des textes », par l’évidence paléographique.

Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et C. Supposons que A soit la source commune : il est possible que A ait été copié séparément par B et par C ; que C n’ait connu la source commune que par l’intermédiaire de B ; que B n’ait connu la source commune que par l’intermédiaire de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes. Lorsque B et C dépendent l’un de l’autre, on est ramené au cas le plus simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de C ait combiné A et B ; que d’ailleurs A ait été déjà utilisé par B : les relations généalogiques s’entrecroisent et s’obscurcissent. — Bien autrement compliqués encore sont les cas où l’on est en présence de quatre, cinq documents apparentés, ou davantage ; car le nombre des combinaisons possibles augmente très rapidement. — Toutefois, pourvu qu’il n’y ait pas trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à débrouiller les rapports à force de rapprochements et d’ingénieuse patience, par le simple jeu de comparaisons indéfiniment répétées. Des érudits modernes (M. B. Krusch, par exemple, qui s’est occupé surtout des écrits hagiographiques de l’époque mérovingienne) ont récemment construit, de la sorte, des généalogies d’une précision et d’une solidité parfaites[89].

[89] Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de ses Œuvres (Questions mérovingiennes, Paris, 1896, in-8) sont considérés comme des modèles. Des problèmes très difficiles y sont résolus avec une élégance irréprochable. — La lecture des mémoires où M. L. Delisle s’est attaché à élucider des questions de provenance est aussi très profitable. — Les questions de cet ordre sont celles où triomphent les érudits les plus habiles.

Les résultats de la critique de provenance, en tant qu’elle s’applique à établir la filiation des documents, sont de deux sortes. — D’une part, elle reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C, ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se retrouve pas ? Il sera possible de ce faire une idée de X en détachant et en recollant les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que l’on se fait une idée d’un manuscrit perdu en rapprochant les copies partielles qui en ont été conservées. — D’autre part, la critique de provenance ruine l’autorité d’une foule de documents « authentiques », c’est-à-dire non suspects de falsification, en prouvant qu’ils sont dérivés, qu’ils valent ce que valent leurs sources, et que, quand ils embellissent leurs sources par des détails de fantaisie ou des phrases de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En Allemagne, et en Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente habitude d’imprimer en petits caractères les passages empruntés, en caractères plus gros les passages originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à cette pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans valeur par elles-mêmes : c’est ainsi que les Flores historiarum du soi-disant Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des chroniques anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des ouvrages originaux de Wendover et de Mathieu de Paris[90].

[90] Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-8), dans les Rerum britannicarum medii ævi scriptores. — Les Flores historiarum de Mathieu de Westminster figurent à l’« Index » romain, à cause des passages empruntés aux Chronica majora de Mathieu de Paris, tandis que les Chronica majora elles-mêmes ont échappé à la censure.

IV. La critique de provenance garantit les historiens d’erreurs énormes. Les résultats qu’elle obtient sont saisissants. Les services qu’elle a rendus en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses attributions, en déterminant les conditions où sont nés des documents que le temps avait défigurés et en les rapprochant de leurs sources[91], — ces services sont si grands qu’elle est aujourd’hui considérée comme « la critique » par excellence. On dit couramment d’un historien qu’il « manque de critique » lorsqu’il ne sent point la nécessité de distinguer entre les documents, qu’il ne se méfie jamais des attributions traditionnelles, et qu’il accepte, comme s’il craignait d’en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et modernes, bons et mauvais, d’où qu’ils viennent[92].

[91] Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques célèbres, comme l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout à fait ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été étudiée. — Rien n’amuse davantage la galerie que de voir un historien convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés. S’être laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n’en sont pas, rien n’est plus propre à couvrir un historien de confusion.

[92] Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du « manque de critique » est celle qui consiste à employer comme des documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est ajouté aux sources originales de ce qui en provient.

On a raison : mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la critique, et il ne faut pas en abuser.

Il ne faut pas en abuser. — L’extrême méfiance, en ces matières, a des effets presque aussi fâcheux que l’extrême crédulité. Le P. Hardouin, qui attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et d’Horace, n’était pas moins ridicule que la victime de Vrain-Lucas. C’est abuser des procédés de la critique de provenance que de les appliquer, comme on l’a fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les maladroits qui s’en sont servis pour arguer de faux des documents excellents, comme les écrits de Hroswitha, le Ligurinus et la bulle Unam Sanctam[93], ou pour établir, entre certaines « Annales », des filiations imaginaires, d’après des indices superficiels, les auraient discrédités, si c’était possible. — Et puis, il est louable de réagir contre ceux qui ne mettent jamais en question la provenance des documents ; mais c’est aller trop loin que de s’intéresser exclusivement, par réaction, aux périodes de l’histoire dont les documents sont de provenance incertaine. Les documents de l’histoire moderne et contemporaine ne sont pas moins dignes d’intérêt que ceux de l’antiquité ou du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes d’attribution où se déploie la virtuosité des critiques[94].

[93] Voir une liste d’exemples dans le Handbuch de E. Bernheim, p. 283, 289.

[94] C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents de l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de provenance la plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen âge passe pour plus « scientifique » que celle des temps modernes. Elle n’est que plus encombrée de difficultés préliminaires.

Il ne faut pas s’en contenter. — La critique de provenance, comme celle de restitution, est préparatoire, et ses résultats sont négatifs. Elle aboutit en dernière analyse à éliminer des documents qui n’en sont pas et qui auraient fait illusion : voilà tout. « Elle apprend à ne pas employer de mauvais documents, elle n’apprend pas à tirer parti des bons[95]. » Ce n’est donc pas toute « la critique historique » ; c’en est seulement une assise[96].

[95] Revue philosophique, 1887, II, p. 170.

[96] La théorie de la critique de provenance est aujourd’hui faite, ne varietur ; elle est exposée en détail dans le Lehrbuch de E. Bernheim, p. 242-340. C’est pourquoi nous n’avons éprouvé aucun scrupule à la résumer brièvement. — En français, l’Introduction de M. G. Monod à ses Études critiques sur les sources de l’histoire mérovingienne (Paris, 1872, in-8) contient des considérations élémentaires (cf. Revue critique, 1873, I, p. 308).

CHAPITRE IV
CLASSEMENT CRITIQUE DES SOURCES

Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents d’un certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons, « trouvés » : on sait où ils sont ; le texte de chacun d’eux a été, s’il y avait lieu, restitué, et chacun d’eux a été soumis à la critique de provenance : on sait d’où il sort. Reste à réunir et à classer méthodiquement les matériaux ainsi vérifiés. Cette opération est la dernière de celles que l’on peut appeler préparatoires aux travaux de critique supérieure (interne) et de construction.

Quiconque étudie un point d’histoire est obligé de classer préalablement ses sources. Mettre en ordre, d’une manière rationnelle et commode à la fois, les matériaux vérifiés avant de s’en servir, est une partie en apparence très humble, en réalité très importante, de la profession d’historien. Ceux qui ont appris à le faire s’assurent par cela seul un avantage marqué : ils se donnent moins de mal et obtiennent des résultats meilleurs ; les autres gaspillent leur temps, leurs peines : il arrive qu’ils soient étouffés sous les notes, les extraits, les copies, les paperasses accumulés en désordre par eux-mêmes. Qui donc a parlé de ces gens affairés qui remuent, toute leur vie, des moellons, sans savoir où les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des flots de poussière aveuglante ?

I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs, le premier mouvement, le mouvement naturel, n’est pas le bon. Le premier mouvement de la plupart des hommes, quand il s’agit de recueillir des textes, est de les noter à la suite les uns des autres, dans l’ordre où ils en ont connaissance. Beaucoup d’anciens érudits (dont nous avons les papiers), et presque tous les novices qui ne sont pas avertis, ont travaillé et travaillent de la sorte : ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent bout à bout, au fur et à mesure, les textes qu’ils considèrent comme intéressants. — Ce procédé est détestable. Il faut toujours aboutir, en effet, à classer les textes recueillis ; si donc on veut isoler, plus tard, de l’ensemble, ceux qui ont trait à un détail, on ne peut pas se dispenser de relire tous ses cahiers, et l’on est forcé d’en recommencer le laborieux dépouillement chaque fois que l’on a besoin d’un détail nouveau. Si ce procédé séduit au premier abord, c’est parce qu’il a l’air d’économiser des écritures ; mais l’économie est mal entendue, puisqu’elle a pour conséquence de multiplier infiniment les recherches ultérieures et de gêner les combinaisons.

D’autres personnes comprennent très bien les avantages d’un classement systématique ; elles se proposent en conséquence de recueillir les textes qui les intéressent dans des cadres tracés d’avance. A cet effet, elles prennent des notes dans des cahiers, dont chaque page a été munie, à l’avance, d’une rubrique. Ainsi se trouvent rapprochés tous les textes de même espèce. — Ce système laisse à désirer, car les intercalations sont incommodes, et le cadre de classement, une fois adopté, est rigide : il est difficile de l’amender. Beaucoup de bibliothécaires rédigeaient jadis leurs catalogues de cette manière, qui est aujourd’hui condamnée.

Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné que par prétérition. Il consiste à enregistrer simplement les documents dans sa mémoire, sans en prendre note par écrit. On l’a employé. Des historiens, doués d’une mémoire excellente et, d’ailleurs, paresseux, se sont passé cette fantaisie : le résultat a été que la plupart de leurs citations et de leurs références sont inexactes. La mémoire est un appareil d’enregistrement très délicat, mais si peu précis, qu’une pareille audace est sans excuse.

Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de recueillir les documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille détachée, mobile, munie d’indications de provenance aussi précises que possible. Les avantages de cet artifice sont évidents : la mobilité des fiches permet de les classer à volonté, en une foule de combinaisons diverses, au besoin de les changer de place : il est facile de grouper ensemble tous les textes de même espèce, et de faire, à l’intérieur de chaque groupe des intercalations, au fur et à mesure des trouvailles. Pour les documents qui sont intéressants à plusieurs points de vues et qui auraient droit à figurer dans plusieurs groupes, il suffit de rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les portent, ou de représenter celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des fiches de renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de classer et d’utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu’il s’agit de recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers, et, dit-on, les littérateurs qui observent, l’ont constaté de nos jours, aussi bien que les érudits.

Le système des fiches n’est pas sans quelques inconvénients. Chaque fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu en a été puisé ; par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes références. D’où une légère augmentation d’écritures : c’est certainement à cause de cette complication infime que quelques personnes s’obstinent à préférer la méthode si défectueuse des cahiers. — De plus, à cause de leur mobilité même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à s’égarer et lorsqu’une fiche est perdue, comment la remplacer ? on ne s’aperçoit même pas qu’elle a disparu ; s’en apercevrait-on par hasard que le seul remède serait de recommencer, de fond en comble, toutes les opérations déjà faites. — A la vérité, des précautions très simples, que l’expérience a suggérées, mais que ce n’est pas ici le lieu d’exposer en détail, permettent de réduire au minimum les inconvénients du système. On recommande d’employer des fiches de dimension uniforme, résistantes ; de les classer au plus tôt, dans des « chemises » ou dans des tiroirs, etc. — Que chacun, du reste, en ces matières, soit libre de se créer des habitudes personnelles. Mais il faut bien se rendre compte d’avance que ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou moins pratiques et heureuses, ont une influence directe sur les résultats de l’activité scientifique. « Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E. Renan, qui sont la moitié du travail scientifique[97]… » Ce n’est pas trop dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime réputation à l’art qu’il a de colliger ; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par sa maladresse à cet égard[98].

[97] E. Renan, Feuilles détachées, p. 103.

[98] Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur les procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se sont livrés à des travaux considérables de collection et de classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans leur correspondance. Sur les procédés de Du Cange, voir L. Feugère, Étude sur la vie et les ouvrages de Du Cange (Paris, 1858, in-8), p. 62 et suiv.

Après avoir recueilli les documents, soit in extenso, soit en abrégé, sur des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels cadres ? suivant quel ordre ? Il est clair que c’est une question d’espèces et que la prétention de formuler des règles pour tous les cas ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques observations générales.

II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des documents vérifiés en vue d’une œuvre historique, et celui de l’érudit qui compose un « regeste ». Regestes (de regerere, consigner par écrit) et Corpus sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques. Les documents sont reproduits in extenso dans un corpus, analysés et décrits dans un « regeste ».

Corpus et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois pour toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public, grâce à eux, sera, par la suite, dispensé.

Les documents peuvent être groupés d’après leur date, d’après leur lieu d’origine, d’après leur contenu, d’après leur forme[99]. Ce sont les quatre catégories du temps, du lieu, de l’espèce et de la forme ; en les superposant, on obtient à volonté des compartiments réduits. On se proposera, par exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de tel pays, de telle date à telle date (les chartes royales, en France, sous le règne de Philippe-Auguste) ; tous les documents de telle forme (inscriptions latines) ou de telle espèce (hymnes latines) à telle époque (dans l’antiquité, au moyen âge). — Nous rappelons, pour préciser, l’existence d’un Corpus inscriptionum græcarum, d’un Corpus inscriptionum latinarum, d’un Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum, des Regesta imperii de J. F. Böhmer et de ses continuateurs, des Regesta pontificum romanorum de Ph. Jaffé et A. Potthast.

[99] Voir J. G. Droysen, Précis de la science de l’histoire, p. 25. « Le classement critique n’a pas à se préoccuper uniquement du point de vue de la chronologie… Plus sont variés les points de vue sous lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux, plus aussi sont fermes les points indiqués par l’intersection des lignes. »

On a renoncé maintenant à grouper des documents en corpus et en regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu’ils ont le caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas l’être. Jadis, les compilateurs d’Analecta, de Relliquiæ manuscriptorum, de « trésors d’anecdota », de spicilèges, etc., publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le caractère commun d’être inédits et de leur paraître intéressants ; au contraire Georgisch (Regesta chronologico-diplomatica), Bréquigny (Table chronologique des diplômes, chartes et actes imprimés concernant l’histoire de France), Wauters (Table chronologique des chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire de la Belgique), ont classé ensemble tous les documents d’une certaine espèce qui avaient le caractère commun d’avoir été imprimés.

Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l’une : ou bien les documents que l’on a l’intention de classer à l’intérieur de ce compartiment sont datés, ou ils ne le sont pas.

S’ils sont datés, comme le sont, par exemple, les chartes émanées de la chancellerie d’un prince, on aura pris soin de placer en tête de chaque fiche la date (ramenée au comput moderne) du document qui s’y trouve inscrit. Rien ne sera donc plus facile que de classer, par ordre chronologique, toutes les fiches, c’est-à-dire tous les documents, qui auront été réunis. Le classement chronologique s’impose, en principe, dès qu’il est possible. — Il n’y a qu’une difficulté, toute pratique. Même dans les cas les plus favorables, quelques documents ont perdu accidentellement leurs dates ; ces dates, l’auteur du regeste est tenu de les restituer, ou d’essayer de le faire ; de longues et patientes recherches sont nécessaires à cet effet.

Si les documents ne sont pas datés, il faut opter entre l’ordre alphabétique, l’ordre géographique et l’ordre systématique. — L’histoire du Corpus des inscriptions latines est là pour montrer que ce n’est pas toujours facile. « L’ordre des dates était impossible, attendu que la plupart des inscriptions ne sont pas datées. Depuis Smetius, on divisait en classes, c’est-à-dire qu’on distinguait selon leur contenu, et sans égard à leur provenance, les inscriptions religieuses, sépulcrales, militaires, poétiques, celles qui ont un caractère public et d’autres qui ne concernent que des particuliers, etc. Bœckh, bien qu’il eût préféré, pour son Corpus inscriptionum græcarum, l’ordre géographique, était d’avis que l’ordre des matières, adopté jusque-là, était le seul possible dans un Corpus latin… » [Ceux-là même qui proposaient, en France, l’ordre géographique] « voulaient faire une exception pour les textes relatifs à l’histoire générale d’un pays, et sans doute de l’Empire ; en 1845, Zumpt défendit un système éclectique de ce genre, très compliqué. En 1847, Th. Mommsen n’admettait encore l’ordre géographique que pour les inscriptions des municipes, et, en 1852, quand il publia les Inscriptions du royaume de Naples, il n’avait pas entièrement changé d’avis. C’est seulement quand il fut chargé de la publication du C. I. L. par l’Académie de Berlin que, instruit par l’expérience, il rejeta même les exceptions proposées par Egger pour l’histoire générale d’une province, et crut devoir s’en tenir à l’ordre géographique pur[100]. » Cependant, vu le caractère des documents épigraphiques, l’ordre des lieux était évidemment le seul rationnel. On l’a amplement démontré depuis cinquante ans ; mais les collectionneurs d’inscriptions n’en sont tombés d’accord qu’après deux siècles de tentatives en sens contraire. Pendant deux siècles, on a fait des recueils d’inscriptions latines sans voir que « Classer les inscriptions d’après les matières dont elles traitent, c’est éditer Cicéron en découpant ses discours, ses traités et ses lettres afin de ranger les tronçons d’après les sujets traités » ; que « les monuments épigraphiques appartenant au même territoire, placés les uns à côté des autres, s’expliquent mutuellement » ; et enfin que « s’il est à peu près impraticable de ranger par ordre de matières cent mille inscriptions qui presque toutes se rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque monument n’a qu’une place, et une place bien déterminée, dans l’ordre géographique[101] ».

[100] J. P. Waltzing, Recueil général des inscriptions latines (Louvain, 1892, in-8), p. 41.

[101] Ibidem. — Lorsque l’ordre géographique est adopté, une difficulté résulte de ce que la provenance de certains documents est inconnue : beaucoup d’inscriptions, conservées dans les Musées, y ont été apportées on ne sait d’où. Difficulté analogue à celle qui résulte, pour les regestes chronologiques, des documents sans date.

L’ordre alphabétique est très commode lorsque l’ordre chronologique et l’ordre géographique ne conviennent pas. Il y a des documents, comme les sermons, les hymnes et les chansons profanes du moyen âge, qui ne sont datés avec précision ni du temps, ni du lieu. On les classe par ordre alphabétique d’incipit, c’est-à-dire suivant l’ordre alphabétique des premiers mots de chacun d’eux[102].

[102] Il n’y a d’embarras que pour ceux qui ont perdu leur incipit. Cf. p. 86, [n. 101]. — Au XVIIIe siècle, Séguier consacra une grande partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre alphabétique d’incipit, des inscriptions latines, au nombre de 50 000, qui avaient été publiées jusque-là ; il dépouilla douze mille ouvrages environ. Ce travail considérable est resté inédit et inutile. Avant d’entreprendre d’aussi vastes compilations, s’assurer que le plan en est rationnel et que le travail à fournir — un travail si dur et si ingrat — ne sera pas gaspillé.

L’ordre systématique, ou didactique, n’est pas à recommander pour la composition des corpus ou des regestes. Il est toujours arbitraire, entraîne des répétitions et des confusions inévitables. D’ailleurs, il suffit de joindre aux collections disposées suivant l’ordre chronologique, géographique ou alphabétique, de bonnes « tables des matières » pour les mettre en état de rendre tous les services que rendraient des recueils systématiques. — Une des principales règles de l’art de fabriquer les corpus et les regestes (« le grand art des Corpus », parvenu dans la seconde moitié du XIXe siècle à un si haut degré de perfection[103]) est de munir ces collections, quel qu’en soit le classement, de tables et d’index variés, propres à en faciliter l’usage : tables d’incipit dans les regestes chronologiques qui s’y prêtent, index des noms propres et des dates dans les regestes par incipit, etc., etc.

[103] Voir G. Waitz, Ueber die Herausgabe and Bearbeitung von Regesten, dans l’Historische Zeitschrift, XI, (1878), p. 280-95.

Les faiseurs de corpus et de regestes recueillent et classent pour autrui des documents qui ne les intéressent pas directement, ou, du moins, qui, tous, ne les intéressent pas, et s’absorbent dans ce labeur. Les travailleurs ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent que les matériaux utiles pour leurs études particulières. De là, des différences. Par exemple, l’ordre systématique, arrêté d’avance, qui est si peu recommandable pour les grandes collections, fournit souvent à ceux qui travaillent pour leur propre compte, en vue de composer des monographies, un cadre de classement préférable à tout autre. Mais on se trouvera toujours bien d’observer les habitudes matérielles dont l’expérience a enseigné la valeur aux compilateurs de profession : en tête de chaque fiche, inscrire, s’il y a lieu, la date, et, en tout cas, une rubrique[104] ; multiplier les cross-references et les index ; tenir état (sur des fiches rangées à part) de toutes les sources utilisées, afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance, des dépouillements déjà faits ; etc. — L’observation régulière de ces pratiques contribue beaucoup à rendre plus aisés et plus solides les travaux d’histoire qui ont un caractère scientifique. La possession d’un jeu de fiches judicieusement dressé (quoique imparfait) a valu à M. B. Hauréau d’exercer jusqu’à la fin de sa vie, dans le genre très spécial d’études historiques qu’il cultivait, une maîtrise incontestable[105].

[104] A défaut d’ordre systématique arrêté d’avance, et lorsque l’ordre chronologique n’est pas de mise, il est parfois avantageux de classer provisoirement les fiches, c’est-à-dire les documents, dans l’ordre alphabétique de mots choisis comme rubriques (Schlagwörter). C’est le système dit « du Dictionnaire ».

[105] Voir Langlois, Manuel de bibliographie historique, I, p. 88.

CHAPITRE V
LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS

L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres précédents (restitution des textes, critique de provenance, collection et classement des documents vérifiés) constitue le vaste domaine de la critique externe ou critique d’érudition[106].

[106] Nous prenons ici critique d’érudition » comme synonyme de « critique externe ». Dans le langage courant, on appelle érudits, non seulement les spécialistes de la critique interne, mais aussi les historiens qui ont l’habitude de composer des monographies sur des sujets techniques, restreints, peu intéressants pour le grand public.

La critique d’érudition tout entière n’inspire que du dédain au gros public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns de ceux qui s’y livrent sont disposés, au contraire, à la glorifier. Mais il y a un juste milieu entre cet excès d’honneur et cette indignité.

L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et qui raillent les analyses minutieuses de la critique externe ne mérite guère, en vérité, d’être réfutée. Il n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et pour inspirer le respect des labeurs obscurs de l’érudition, mais il est décisif : c’est qu’ils sont indispensables. Sans érudition, pas d’histoire. Non sunt contemnenda quasi parva, dit saint Jérôme, sine quibus magna constare non possunt[107].

[107] Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et récemment encore par M. Bédier, dans la Revue des Deux Mondes, 15 fév. 1894, p. 932 et suiv.

Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition sont utiles, mais, agacées, se demandent si « la recension d’un texte » ou « le déchiffrement d’un parchemin gothique » est « l’effort suprême de l’esprit humain », et si les facultés intellectuelles que suppose l’exercice de la critique externe méritent ou ne méritent pas « ce que l’on mène de bruit autour de ceux qui les possèdent ». Les pièces d’une polémique sur cette question, évidemment dépourvue d’importance, entre M. Brunetière, qui conseillait aux érudits la modestie, et M. Boucherie, qui insistait sur les motifs que les érudits ont d’être fiers, se trouvent dans la Revue des langues romanes, 1880, t. I et II.

D’un autre côté les professionnels, en cherchant à se donner des raisons d’être fiers des travaux qu’ils exécutent, ne se sont pas contentés de les représenter comme nécessaires ; il se sont laissé entraîner à en exagérer les vertus et la portée. On a dit que les procédés si sûrs de la critique d’érudition avaient élevé l’histoire à la dignité d’une science, « d’une science exacte » ; que la critique de provenance « fait pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance des temps passés » ; que l’habitude de la critique des textes affine ou même confère « l’intelligence historique ». Tacitement, on s’est persuadé que la critique d’érudition est toute la critique historique, et qu’il n’y a rien au-delà du nettoyage, du raccommodage et du classement des documents. — Cette illusion, assez répandue parmi les spécialistes, est trop grossière pour qu’il soit utile de la combattre expressément : c’est, en effet, la critique psychologique d’interprétation, de sincérité et d’exactitude qui « fait pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance des temps passés », ce n’est pas la critique externe[108]. Un historien qui aurait cette bonne fortune que tous les documents utiles pour ses études eussent été déjà correctement édités, critiqués au point de vue de la provenance, et classés, ne serait pas moins en état de s’en servir pour écrire l’histoire que s’il avait été obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les opérations préalables. Il est possible, quoi qu’on en ait dit, d’avoir la plénitude de l’intelligence historique sans avoir jamais essuyé soi-même, au propre et au figuré, la poussière des documents originaux, c’est-à-dire sans les avoir découverts et purifiés soi-même. Il ne faut pas interpréter judaïquement, au sens étymologique, ce mot de M. Renan : « Je ne crois pas que l’on puisse acquérir une claire notion de l’histoire, de ses limites et du degré de confiance qu’il faut avoir dans ses divers ordres d’investigation sans l’habitude de manier les documents originaux[109] » ; cela doit s’entendre simplement de l’habitude de recourir aux sources directes et de traiter des questions précises[110]. Un jour viendra sans doute où, tous les documents relatifs à l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et critiqués, il n’y aura plus lieu de faire, dans le domaine de l’histoire de l’antiquité classique, ni critique des textes (restitution), ni critique des sources (provenance) ; les conditions n’en seront pas moins évidemment excellentes alors pour traiter des détails et de l’ensemble de l’histoire ancienne. Ne nous lassons pas de le répéter : la critique externe est toute préparatoire ; elle est un moyen, non un but ; l’idéal serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il fût désormais possible de s’en dispenser ; ce n’est qu’une nécessité provisoire.

[108] Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant qu’il ne s’agissait que des opérations de critique externe, ne se sont jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par conséquent, à l’intelligence de l’histoire.

[109] E. Renan, Essais de morale et de critique, p. 36.

[110] « Ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l’esprit je ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé, au moins une fois en sa vie, à éclaircir quelque point spécial… » (L’Avenir de la science, p. 136.)

Non seulement il n’est pas, en théorie, obligatoire que les personnes dont c’est l’intention de faire des synthèses historiques aient elles-mêmes approprié les matériaux sur lesquels elles opèrent ; mais on est en droit de se demander, et on s’est souvent demandé, si cela est avantageux[111]. Ne serait-il pas préférable que les ouvriers de l’œuvre historique fussent spécialisés ? Aux uns — les érudits — seraient dévolues les besognes absorbantes de la critique externe ou critique d’érudition ; les autres, allégés du poids de ces besognes, auraient plus de liberté pour procéder aux travaux de critique supérieure, de combinaison et de construction. Tel était l’avis de Mark Pattison, qui a dit : History cannot be written from manuscripts, ce qui signifie : « Il est impossible d’écrire l’histoire d’après des documents que l’on est tenu de mettre soi-même en état d’être utilisés. »

[111] Cf., sur le point de savoir s’il est nécessaire que chacun fasse « all the preliminary grubbing for himself », J. M. Robertson, Buckle and his critics (London, 1895, in-8), p. 299.

Jadis les professions d’« érudit » et d’« historien » étaient, en effet, très nettement distinctes. Les « historiens » cultivaient le genre littéraire, pompeux et vide, que l’on appelait alors « l’histoire », sans se tenir au courant des travaux effectués par les érudits. Les érudits, de leur côté, posaient, par leurs recherches critiques, la condition de l’histoire, mais ils ne se souciaient pas de la faire : contents de colliger, de purifier et de classer des documents historiques, ils se désintéressaient de l’histoire et ils ne comprenaient pas mieux le passé que le commun des hommes de leur temps. Les érudits agissaient comme si l’érudition avait eu sa fin en elle-même, et les historiens comme s’ils avaient pu reconstituer les réalités disparues par la seule force de la réflexion et de l’art appliquée aux documents de mauvais aloi qui étaient dans le domaine commun. — Un divorce aussi complet entre l’érudition et l’histoire paraît aujourd’hui presque inexplicable, et, certes, il était très fâcheux. Les partisans actuels de la division du travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien de pareil. Il faut bien qu’un commerce intime soit établi entre le monde des historiens et celui des érudits, puisque les travaux de ceux-ci n’ont de raison d’être qu’en tant qu’ils sont utiles à ceux-là. On veut dire seulement que certaines opérations d’analyse et toutes les opérations de synthèse ne sont pas nécessairement mieux faites quand elles le sont par le même individu ; que, si les rôles d’érudit et d’historien peuvent être cumulés, il n’est pas illégitime de les séparer ; et que peut-être cette séparation est, en principe, désirable, comme elle est souvent, en pratique, imposée.

En pratique, voici comment les choses se passent. — Quelle que soit la partie de l’histoire que l’on se propose d’étudier, trois cas seulement peuvent se présenter. Ou bien les sources ont déjà été purifiées et classées ; ou bien l’élaboration préalable des sources, qui n’a jamais été faite ou qui ne l’a été qu’en partie, ne présente pas de grandes difficultés ; ou bien les sources à employer sont très troubles, et des travaux considérables d’appropriation sont indiqués. — Soit dit en passant, il n’y a, naturellement, aucune relation entre l’importance intrinsèque des sujets et la quantité d’opérations préalables qu’il faut exécuter avant de les traiter : des sujets du plus haut intérêt, par exemple l’histoire des origines et des premiers développements du christianisme, n’ont pu être abordés convenablement qu’après des enquêtes d’érudition qui ont occupé des générations d’érudits ; mais la critique matérielle des sources de l’histoire de la Révolution française, autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins d’efforts ; et des problèmes relativement insignifiants de l’histoire du moyen âge ne seront résolus que lorsque d’immenses travaux de critique externe auront été accomplis.

Dans les deux premiers cas, la question de l’opportunité d’une division du travail ne se pose pas. Mais considérons le troisième. Un bon esprit constate que les documents nécessaires pour traiter un point d’histoire sont en très mauvais état, dispersés, abîmés, peu sûrs. Dès lors, il doit choisir : ou bien il abandonne le sujet, n’ayant aucun goût pour des opérations matérielles qu’il sait nécessaires, mais dont il prévoit qu’elles absorberaient son activité tout entière ; ou bien il se décide à entamer les travaux critiques préparatoires, sans se dissimuler qu’il n’aura probablement pas le temps de mettre lui-même en œuvre les matériaux qu’il aura vérifiés, et qu’il va travailler par conséquent pour l’avenir, pour autrui. Notre homme, s’il prend ce dernier parti, devient, comme malgré lui, érudit de profession. — Rien n’empêche, il est vrai, a priori, que ceux qui font de vastes collections de textes et qui donnent des éditions critiques se servent de leurs propres regestes et de leurs propres éditions pour écrire l’histoire ; et nous voyons en effet que plusieurs hommes se sont partagés entre les besognes préparatoires de la critique externe et les travaux plus relevés de la construction historique : il suffit de nommer Waitz, Mommsen, Hauréau. Mais de telles combinaisons sont fort rares, pour plusieurs raisons. La première de ces raisons, c’est que la vie est courte : il y a tels catalogues, telles éditions, tels regestes de grande dimension dont la confection est matériellement si laborieuse qu’elle épuise toutes les forces du travailleur le plus zélé. La seconde, c’est que les besognes d’érudition ne sont pas, pour beaucoup de gens, sans charme ; presque tout le monde y trouve, à la longue, une douceur singulière ; et plusieurs s’y sont confinés qui auraient pu, à la rigueur, faire autrement.

Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent, volontairement ou non, dans les recherches d’érudition ? — Oui, sans doute. Dans les études historiques comme dans l’industrie, les effets de la division du travail sont les mêmes, et très favorables : production plus abondante, plus réussie, mieux réglée. Les critiques qui sont rompus par une longue habitude à la restitution des textes les restituent avec une dextérité, une sûreté incomparables ; ceux qui se livrent exclusivement à la critique de provenance ont des intuitions que d’autres, moins entraînés dans cette spécialité difficile, n’auraient pas ; ceux qui, toute leur vie, dressent des inventaires ou composent des regestes les dressent et les composent plus aisément, plus vite, et mieux, que les premiers venus. Ainsi, non seulement il n’y a aucun intérêt à ce que tout « historien » soit, en même temps, « érudit » pratiquant ; mais, parmi les « érudits » eux-mêmes, voués aux opérations de critique externe, des catégories se dessinent. De même, dans un chantier, il n’y a aucun intérêt à ce que l’architecte soit en même temps ouvrier, et tous les ouvriers n’ont pas les mêmes fonctions. Bien que la plupart des érudits ne se soient pas rigoureusement spécialisés jusqu’ici, et, pour varier leurs plaisirs, exécutent volontiers des ouvrages d’érudition de diverses sortes, il serait facile d’en nommer qui sont des ouvriers en catalogues descriptifs et en index (archivistes, bibliothécaires, etc.), d’autres qui sont plus spécialement surtout des « critiques » (nettoyeurs, restaurateurs et éditeurs de textes), d’autres qui sont surtout des fabricants de regestes. — « Du moment où il est bien convenu que l’érudition n’a de valeur qu’en vue de ses résultats, on ne peut pousser trop loin la division du travail scientifique[112] », et l’avancement des sciences historiques est corrélatif à la spécialisation de plus en plus étroite des travailleurs. S’il était possible naguère que le même homme se livrât successivement à toutes les opérations historiques, c’est que le public compétent n’avait pas de grandes exigences : on réclame aujourd’hui de ceux qui font la critique des documents des soins minutieux, une perfection absolue, qui supposent une habileté vraiment professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées, les découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser des détails ; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des analyses extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont capables. Mais rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs en « érudits » et en « historiens » (et celle des érudits entre les diverses spécialités de la critique d’érudition) que la circonstance suivante : certains individus ont une vocation naturelle pour certaines besognes spéciales. L’une des principales raisons d’être de l’enseignement supérieur des sciences historiques est justement, à notre avis, que la scolarité universitaire permet aux maîtres (supposés gens d’expérience) de distinguer chez les étudiants, ou bien les germes d’une vocation d’érudit, ou bien l’inaptitude foncière aux travaux d’érudition[113]. Criticus non fit, sed nascitur. A qui n’est pas né avec certaines dispositions naturelles, la carrière de l’érudition technique ne réserve que des dégoûts : le plus grand service que l’on puisse rendre aux jeunes gens qui hésitent à s’y engager est de les en avertir. — Les hommes qui se sont consacrés jusqu’ici aux besognes préparatoires les ont choisies entre toutes, parce qu’ils en avaient le goût, ou bien s’y sont résignés, les sachant nécessaires : ceux qui les ont choisies ont moins de mérite, au point de vue moral, que ceux qui s’y sont résignés, mais ils ont obtenu cependant, pour la plupart, des résultats meilleurs, parce qu’ils ont travaillé, non par devoir, mais avec joie et sans arrière-pensée. Il importe donc que chacun embrasse en connaissance de cause, dans son propre intérêt et dans l’intérêt général, la spécialité qui lui convient le mieux.

[112] E. Renan, L’Avenir de la science, p. 230.

[113] Le professeur d’Université est très bien placé pour découvrir et encourager des vocations ; mais « c’est par des efforts individuels que le but (l’habileté critique) peut être atteint par les étudiants, a très bien dit G. Waitz dans un discours académique ; la part qui revient au maître dans cette œuvre est petite… » (Revue critique, 1874, II, p. 232.)

Examinons les dispositions naturelles qui habilitent, et les défauts vraiment rédhibitoires qui disqualifient, pour les travaux de critique externe. Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions qu’engendre l’exercice machinal de la profession d’érudit.

I. La condition primordiale pour bien faire les travaux d’érudition, c’est de s’y plaire. — Or les hommes qui ont reçu des dons exceptionnels de poètes et de penseurs, en un mot de créateurs, s’accommodent assez mal des petites besognes techniques de la critique préparatoire : ils se gardent bien de les dédaigner, ils les honorent au contraire, s’ils sont clairvoyants, mais ils ne s’y livrent guère, crainte de couper, comme on dit, des cailloux avec un rasoir. « Je ne suis pas d’humeur, écrivait Leibniz à Basnage, qui l’avait exhorté à composer un immense Corpus des documents inédits et imprimés relatifs à l’histoire du droit des gens, je ne suis pas d’humeur à faire le transcripteur… Et ne pensez-vous pas que vous me donnez un conseil semblable à celui d’une personne qui voudrait marier son ami à une méchante femme ? Car c’est marier un homme que de l’engager dans un ouvrage qui l’occuperait toute sa vie[114]. » Et Renan, parlant de ces « immenses travaux » préalables « qui ont rendu possibles les recherches de la haute critique » et les essais de construction historique, dit : « Celui qui, avec des besoins intellectuels plus excités [que ceux des auteurs de ces travaux], ferait maintenant un tel acte d’abnégation, serait un héros[115]… ». Quoique Renan ait dirigé la publication du Corpus inscriptionum semiticarum, et quoi que Leibniz soit l’éditeur des Scriptores rerum Brunsvicensium, ni Leibniz, ni Renan, ni leurs pairs, n’ont eu, fort heureusement, l’héroïsme de sacrifier à l’érudition pure des facultés supérieures.

[114] Cité par Fr. X. von Wegele, Geschichte der deutschen Historiographie (München, 1885, in-8), p. 653.

[115] E. Renan, L’Avenir de la science, p. 125.

Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment plus nombreux, qui, à tort, se croient tels), presque tout le monde, nous l’avons dit, trouve à la longue de la douceur aux minuties de la critique préparatoire. C’est que l’exercice de cette critique flatte et développe des goûts très généralement répandus : le goût de la collection, le goût du rébus. Collectionner est un plaisir sensible, non seulement pour les enfants, mais pour les grandes personnes, quels que soient d’ailleurs les objets recueillis, variantes ou timbres-poste. Déchiffrer des rébus, résoudre de petits problèmes exactement circonscrits, est pour beaucoup de bons esprits une occupation attrayante. Toute trouvaille procure une jouissance ; or, dans le domaine de l’érudition il y a d’innombrables trouvailles à faire, soit à fleur de terre, soit à travers de quadruples obstacles, pour ceux qui aiment et pour ceux qui n’aiment pas à jouer la difficulté. Tous les érudits de marque ont eu, à un degré éminent, les instincts du collectionneur ou du déchiffreur de logogriphes et plusieurs s’en sont rendu compte : « Plus nous avons rencontré d’embarras dans la voie où nous étions engagé, dit M. Hauréau, plus l’entreprise nous a souri. Ce genre de labeur qu’on appelle la bibliographie [la critique de provenance, principalement au point de vue de la pseudépigraphie] ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du public,… mais il a beaucoup d’attrait pour celui qui s’y consacre. Oui, sans doute, c’est une humble étude, mais combien d’autres compensent la peine qu’elles donnent en permettant de dire aussi souvent : J’ai trouvé[116] ! » Julien Havet, « déjà connu des savants de l’Europe », se distrayait « à des amusettes en apparence frivoles, comme de deviner un mot carré ou de déchiffrer un cryptogramme[117] ». Instincts profonds, et, malgré les perversions puériles ou ridicules qu’ils présentent chez quelques individus, hautement bienfaisants ! Après tout, ce sont des formes, les formes les plus rudimentaires, de l’esprit scientifique. Ceux qui en sont dépourvus n’ont rien à faire dans le monde des érudits. Mais les candidats aux recherches d’érudition seront toujours très nombreux ; car les travaux d’interprétation, de construction et d’exposition requièrent des dons plus rares : tous ceux qui, jetés par hasard dans les études historiques et désireux de s’y rendre utiles, manquent de tact psychologique et ont de la peine à rédiger, se laisseront toujours séduire par l’agrément simple et tranquille des besognes préparatoires.

[116] B. Hauréau, Notices et extraits de quelques manuscrits latins de la Bibliothèque nationale, I (Paris, 1890 in-8), p. V.

[117] Bibliothèque de l’École des chartes, 1896, p. 88. — Comparez des traits analogues dans l’intéressante biographie intellectuelle de l’helléniste, paléographe et bibliographe Charles Graux, par E. Lavisse (Questions d’enseignement national, Paris, 1885, in-18, p. 265 et suiv.).

Mais il ne suffit point de s’y plaire pour réussir dans les travaux d’érudition. Des qualités sont nécessaires, « auxquelles la volonté ne supplée pas ». Quelles qualités ? Ceux qui se sont posé cette question ont répondu vaguement : « Des qualités plutôt morales qu’intellectuelles, la patience, la probité de l’esprit… ». Ne serait-il pas possible de préciser davantage ?

Des jeunes gens qui n’éprouvent pour les travaux de critique externe aucune répugnance a priori, ou même qui seraient disposés à les préférer, en sont — c’est un fait d’expérience — totalement incapables. La chose n’aurait rien d’embarrassant s’ils étaient par ailleurs atteints de débilité intellectuelle, car leur incapacité à cet égard ne serait qu’une manifestation de leur imbécillité générale ; ou s’ils n’avaient jamais subi d’apprentissage technique. Mais il s’agit d’hommes instruits et intelligents, plus intelligents parfois que d’autres, qui sont indemnes de la tare en question. Ce sont eux dont on entend dire : « Il travaille mal, il a le génie de l’inexactitude. » Leurs catalogues, leurs éditions, leurs regestes, leurs monographies fourmillent d’imperfections et n’inspirent point de sécurité : quoi qu’ils fassent, ils n’arrivent jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à un degré de correction honorable. Ils sont atteints de la « maladie de l’inexactitude », dont l’historien anglais Froude présente un cas très célèbre, vraiment typique. J. A. Froude était un écrivain très bien doué, mais sujet à ne rien affirmer qui ne fût entaché d’erreur ; on a dit de lui qu’il était consitutionnally inaccurate. Par exemple, il avait visité la ville d’Adélaïde, en Australie : « Je vis, dit-il, à nos pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une ville de 150 000 habitants dont pas un n’a jamais connu et ne connaîtra jamais, la moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas par jour » ; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur ; aucune rivière ne la traverse ; sa population ne dépassait pas 75 000 âmes et elle souffrait d’une famine à l’époque où M. Froude la visita. Ainsi de suite[118]. M. Froude reconnaissait parfaitement l’utilité de la critique, et il a même été un des premiers à fonder en Angleterre l’étude de l’histoire sur celle des documents originaux, tant inédits que publiés, mais la conformation de son esprit le rendait tout à fait impropre à la purification des textes : au contraire, il les abîmait, involontairement, en y touchant. Comme le daltonisme, cette affection des organes de la vision qui empêche de distinguer correctement les disques rouges des disques verts, est rédhibitoire pour les employés de chemin de fer, la maladie de l’inexactitude, ou maladie de Froude, qu’il n’est pas très difficile de diagnostiquer, doit être considérée comme incompatible avec l’exercice de la profession d’érudit.

[118] Voir H. A. L. Fisher, dans la Fortnightly Review, décembre 1894, p. 815.