C. WAGNER

JEUNESSE

Ouvrage couronné par l’Académie française

VINGT-SEPTIÈME ÉDITION

PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
(SOCIÉTÉ ANONYME)
33, RUE DE SEINE, 33

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DU MÊME AUTEUR :

L’Ami. Dialogues intérieurs. — 3e édit.1 vol. in-12

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Justice. Huit discours. — 7e édit. 1 vol.in-12

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Jeunesse. — 27e édition. 1 vol. in-12

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Vaillance. — 18e édit. 1 vol. in-12

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La Vie simple. — 6e édit. 1 vol. in-12

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Auprès du foyer. — 3e édit. 1 vol. in-12

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L’Évangile et la Vie. Sermons. — 4e édit.1 vol. in-12

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Sois un homme ! Simples causeries sur laconduite de la vie. — 2e édit. 1 volume in-12,broché 1 fr. 25 ; relié

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L’âme des choses. — 2e éd. 1 vol. in-12

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Le long du chemin. — 4e édit. 1 vol. in-12

3 fr. 50

Il existe de ces ouvrages des traductions en Anglais, Russe, Italien, Suédois, Norvégien, Hollandais.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande, la Suède et la Norvège.

A
LA JEUNESSE
ET
A TOUS CEUX QUI L’AIMENT
POUR ELLE-MÊME

PRÉFACE

Ce livre est né des circonstances. En l’écrivant, j’avais constamment présents à mon souvenir une quantité de jeunes hommes, appartenant à des milieux très différents, et à qui me rattache un même lien d’affection. Leur compagnie, leur genre de vie, leurs confidences m’ont inspiré.

J’ai pu me convaincre, en les fréquentant familièrement, que malgré les différences que constituent entre eux les situations sociales, la nature des études, l’inégalité d’éducation et de valeur morale, ils avaient de nombreux traits communs dans le bien et dans le mal.

Ce qui frappe le plus dans la jeunesse d’à présent, c’est qu’elle semble faire à la vie un accueil assez réservé. Je sais qu’il est convenu de le lui reprocher. On établit des comparaisons peu flatteuses entre elle et la jeunesse de certaines époques difficiles, où l’on allait vers l’avenir le cœur plein d’entrain, et comme souriant à la fortune sévère. Mais quelque spécieuses qu’elles soient, ces comparaisons ne sont pas justes. La part de vérité qu’elles renferment disparaît dans l’exagération d’un jugement sommaire. Je ne puis, pour ma part, accuser la nouvelle génération, en bloc, d’ingratitude envers le temps exceptionnel dont elle est l’héritière, ni surtout, comme le font plusieurs, la soupçonner de maladie imaginaire.

Notre jeunesse souffre positivement. Le malaise qui la travaille n’a rien de commun avec l’ingratitude ou la pose puérile ; Il est réel et du plus grave intérêt pour quiconque ne s’est pas habitué à dire : après nous le déluge. L’origine de ce malaise est à chercher dans la crise générale que traverse notre époque. Le scepticisme, le réalisme, la vie factice, résultats transitoires de la civilisation moderne, constituent un triste milieu pédagogique. La plante humaine n’y prospère pas. Elle y est condamnée à des privations matérielles et spirituelles qui l’étiolent, lui font une jeunesse terne et une vieillesse précoce.


L’existence anormale que nous menons a produit un abaissement de la vitalité humaine.

Parmi les formes multiples de ce mal j’ai essayé de décrire celles qui m’ont plus particulièrement frappé. En même temps j’ai signalé les efforts tentés pour les combattre. Tous ces efforts, de quelque nom qu’on les désigne, se résument en ceci : Retour à l’existence normale, à l’équilibre humain, au respect des lois de la vie.


Nous nous sommes écartés des sources, il faut y revenir : voilà l’idée-mère de ce livre. Si je devais le résumer en un seul avis, je dirais aux jeunes hommes : « Soyez jeunes et soyez des hommes ! »


Ce n’est pas sans regret que je me sépare de ces pages. Je les eusse voulues plus dignes de la cause qu’elles sont destinées à servir. Mais le moment me semblait venu de les publier. Tout mon désir est que l’un ou l’autre de mes jeunes contemporains y trouve une de ces paroles qu’il fait bon entendre quand on a vingt ans et qu’on emporte comme viatique pour le reste du voyage.

C. WAGNER

Paris, 15 novembre 1891.

LIVRE PREMIER
L’HÉRITAGE

« A quoi servirait-il à l’homme de gagner le monde s’il perdait l’âme ? »

Jésus.

« Il y a plus de choses entre le ciel et la terre que n’en soupçonne votre sagesse d’école. »

Shakespeare.

I
LES CONQUÊTES DU SIÈCLE

On voit parfois, sur la fin de l’hiver, le jardinier soucieux de son jardin, se promener le long des espaliers et des treilles. Il examine l’état des bourgeons et du bois, interroge d’un œil attentif les mystérieuses enveloppes que va gonfler et déchirer bientôt la sève du printemps. Ces promenades où l’anxiété se mêle toujours à l’espérance, me rappellent par analogie, une autre promenade, plus troublante encore et plus intéressante, celle que peut faire à travers la jeunesse le penseur préoccupé de l’avenir. Là aussi dort, enveloppée et pourtant apparente déjà sous le voile qui la recouvre, la grande question de demain. Il germe et grandit dans le cœur des jeunes, il fermente sous leur front des choses plus significatives que celles qu’essaie de deviner le jardinier sous l’écorce des bourgeons.

Intéressante toujours, et toujours digne de la plus sympathique attention, la jeunesse mérite surtout de nous attirer aux époques critiques, où des changements d’orientation s’annoncent. Ne semble-t-il pas que tel soit le cas à la fin de ce siècle ? Sans doute, c’est une erreur grossière que de confondre les périodes de l’évolution humaine avec ces divisions chronologiques factices qu’on appelle des siècles. On attribue aux siècles une jeunesse et une vieillesse, on parle de leur aurore et de leur déclin. Rien ne répond moins à la réalité. Des mouvements puissants ont marqué la fin de certains siècles ; d’autres ont commencé dans le marasme et la sénilité. Il n’en est pas moins vrai qu’il peut se produire une coïncidence entre le terme d’une période historique et le terme d’un siècle. Tel est, je crois, le cas à l’heure présente. Nous avons derrière nous tout un vaste développement, dans lequel on peut remarquer, après les enthousiasmes juvéniles et les efforts virils d’une brillante maturité, les hésitations et les symptômes de lassitude ordinaires à la vieillesse. Mais, comme l’humanité se renouvelle sans cesse et renaît de ses cendres, c’est au moment où les choses anciennes sont arrivées à leur maximum de décrépitude, que les choses neuves se préparent.

Qu’un instant comme celui que nous traversons soit gros de problèmes d’avenir, personne n’en doute ; que ces problèmes se posent avec plus d’insistance à ceux qui entrent dans la vie qu’à ceux qui y sont déjà engagés ou à ceux qui vont en sortir, c’est évident. Rien de plus naturel, par conséquent, que de se tourner vers la jeunesse, et dans son intérêt et dans le nôtre.

Que fera-t-elle ? Comment va-t-elle pouvoir s’installer dans le monde que lui lèguent ses prédécesseurs ? Quels sont ses périls, ses espérances, ses devoirs pressants ? Certes, voilà de quoi exciter les plus légitimes curiosités.

Pour arriver à voir clair dans ces diverses questions, il convient d’abord de dresser une sorte d’inventaire et de caractériser brièvement l’héritage qui échoit à notre jeunesse. Il nous faudra ensuite essayer de comprendre cette jeunesse elle-même et quelques-uns des courants qui s’y distinguent. Nous nous efforcerons, après cela, de tracer un idéal pratique capable d’inspirer une élite de la jeunesse contemporaine dans la grande mission qui lui incombe, et qui est de profiter du bien que lui laisse le siècle qui s’en va, en s’efforçant de combler les lacunes et de réparer les fautes.


Il est toujours très malaisé de ramener à l’unité et de grouper sous un seul point de vue, les éléments si divers de l’activité humaine. Mais, en général, le trait saillant d’un siècle n’est pas difficile à découvrir, et c’est ce trait qui en détermine la physionomie, les tendances, les beautés et les taches. En la désignant d’après son stigmate personnel à jamais indélébile, on ne saurait appeler la période dont nous sortons autrement que : l’âge de la science inductive. La science y est arrivée peu à peu, et, pour la première fois depuis qu’il y a des hommes, à être la puissance dirigeante. Quoique cela puisse paraître évident, il n’est pas superflu de l’affirmer, à cause de l’idée superficielle qu’on se fait souvent du grand travail humain, et de ce qu’il est convenu d’appeler le progrès. On se représente communément l’humanité en marche sur une route de longueur infinie où chaque génération marque son étape. Il y aurait ainsi, sauf les différences d’allure, avancement constant sur toute la ligne. Cette conception est fausse et dangereuse. Non seulement il y a, dans la marche des sociétés, de longs arrêts et des reculs, mais il y a des changements de direction essentiels. Ce qui est l’idéal à certaines époques, peut être, à d’autres, négligé, foulé aux pieds même, et pourtant ces deux époques collaborent, chacune à sa façon, à l’accomplissement des fins de l’histoire. Il y a des périodes de création et des périodes de destruction ; il en est qui sont vouées à l’analyse et aux opérations de détail, d’autres qui arrivent à la synthèse. Celles-ci sommeillent, celles-là se précipitent comme un torrent. Certains siècles sont religieux, poétiques, artistiques, d’autres commerçants, industriels, guerriers. Il en est d’efféminés et de dissolus, comme il en est d’énergiques et de vertueux. Et tous amènent sur la scène leurs hommes particuliers, enfants préférés faits à leur image, et remettent l’honneur et la puissance, tour à tour, aux rêveurs, aux diplomates, aux beaux parleurs, aux violents, aux sages, aux fous, aux favoris, aux courtisans. Mais l’évolution humaine est si vaste et si compliquée qu’elle n’embrasse jamais tout à la fois : elle procède par poussées successives dans les directions les plus variées. Malgré la richesse de ses aspirations ou son effort pour tout étreindre, chaque période d’activité ne fait que sa poussée particulière à laquelle tout se subordonne, on peut même dire, se sacrifie. Il se constate alors comme une sorte de polarisation du travail total de l’humanité autour d’un centre de prédilection. Dans la sphère particulière qu’il cultive avec amour, un siècle dépasse, en général, les précédents. Cela n’implique pas qu’il les ait dépassés ni même égalés pour le reste. Au contraire, les avantages qu’il réalise en concentrant toute son énergie sur un point, se traduisent par un déficit dans d’autres domaines. Les siècles, comme les individus, ont les défauts de leurs qualités. Il y a là une loi générale dont il faut se souvenir. Grâce à elle, on comprend mieux comment, par exemple, les anciens qui étaient nos maîtres pour tant de choses, n’étaient que des enfants en science, comparativement à nous. Mais la même loi nous expliquera, par un juste retour, certaines lacunes douloureuses de la civilisation actuelle.

Nous avons donc fait, nous, notre poussée du côté de la science inductive, non par un effet de la fantaisie humaine, mais guidés par la nécessité. Sous la lente usure du temps les vieilles bases sociales et les antiques croyances devenaient caduques et craquaient. Il était urgent de les raffermir en soumettant à un contrôle sévère les faits et les notions qui entraient comme matériaux dans ce vénérable édifice. Cela ne pouvait se faire qu’en reprenant l’humble sentier de l’expérience. Avec une patience à l’épreuve de tous les labeurs, l’homme s’y est résigné et a entrepris de reviser le monde par le menu détail. Petit et faible, en face de la création géante, éphémère en face du temps que rien ne mesure, il ne s’est laissé rebuter ni par la médiocrité de ses moyens, ni par l’étendue de la tâche. Simplement, courageusement, se servant de ses yeux pour voir, de ses doigts pour toucher, de son cœur pour éprouver, il s’est mis à l’œuvre. Or il s’est rencontré que cette méthode qui consiste à se laisser guider d’un fait à l’autre, allant de ce qui est près et connu vers ce qui est loin et inconnu, était la plus merveilleuse des trouvailles. Elle faisait parcourir, à tout petits pas très sûrs, des distances prodigieuses. Les travailleurs se succédaient dans leur tâche souvent obscure, où il fallait, pour commencer, souffrir mille privations. Mais lorsque l’un d’eux tombait, un autre emboîtait le pas. Que de peines oubliées et de découvertes ignorées ! Jamais l’humanité ne fut plus admirable que sur cette route escarpée où nous la voyons marcher, lasse, meurtrie, mais non rebutée, tenant en main le fil d’or qui doit la guider à travers les ténèbres, vers l’aube de vérité.

Grâce à cette somme prodigieuse de travail, nous possédons des avantages qu’il n’est pas permis d’énumérer sans émotion et sans reconnaissance.

Les astronomes nous avaient révélé l’immensité de l’Univers, et mis à notre portée des faits dont la grandeur dépasse l’imagination même. Les géographes et les explorateurs nous ont mieux fait connaître le globe que nous habitons. Les géologues nous en ont raconté l’histoire tourmentée et démesurément ancienne. Les sciences naturelles ont commencé à nous initier aux formes sans nombre que revêt la vie dans le monde végétal et animal, et nous ont révélé un infini plus admirable que celui que nous montraient les astronomes, je veux dire l’infiniment petit. Les médecins et les physiologistes ont pénétré plus avant dans l’exploration si délicate et si difficile du corps humain, afin de nous enseigner à mieux nous connaître et à lutter plus efficacement contre les souffrances et la maladie. La mécanique et la chimie ont accéléré les relations, réduit les distances, centuplé la production industrielle et augmenté le bien-être. L’électricité enfin, cette alliée de la dernière heure, qui garde son secret et nous sert sans se faire connaître, a réalisé des progrès qui semblaient appartenir au domaine de l’impossible.

Pendant ce temps les historiens ressuscitaient le passé avec une infatigable activité, pièce à pièce, oubliant parfois de vivre dans le présent pour s’enfouir dans les archives, les catacombes, les ruines exhumées d’autrefois. Ils ont remis dans leur lumière vraie et replacé dans leur cadre historique, les légendes, les traditions religieuses des pères. Ils ont fait justice d’erreurs séculaires, vengé les martyrs, réhabilité de nobles mémoires, flétri les crimes, et surtout rendu leur grande et légitime place aux humbles et aux petits dont les longues misères et les rudes corvées avaient été négligées trop longtemps, au profit des guerres et des intrigues des grands de la terre. Bienfaits immenses trop longs à énumérer, mais qui sont dans toutes les mémoires.

Si nous pouvions ramener parmi nous un homme des générations disparues et le promener à travers les merveilles que notre âge doit à la science, il marcherait d’éblouissement en éblouissement et très certainement il nous dirait : C’est ainsi que nous rêvions l’âge d’or. Sans nul doute, l’homme aujourd’hui doit se sentir plus heureux qu’autrefois et être devenu meilleur et plus maître de lui-même. Connaissant mieux les lois de la nature, il ne doit pas manquer d’y conformer sa vie. Les maladies de jadis lui sont inconnues, ainsi que la pauvreté et la misère. Il règne avec sérénité sur des forces dociles. Ce qui l’écrasait autrefois, le porte aujourd’hui. Le feu s’est attelé à son char, la foudre est sa messagère. Comme cette royauté doit l’ennoblir ! En même temps l’histoire des hommes lui a donné de grandes leçons de sagesse, de tolérance, de clémence. Sur les frontières des patries doit régner la bienveillance. La justice gouverne les individus et les sociétés. Élevés dès leur jeunesse dans le sentiment de leur dignité, les hommes doivent faire fleurir la paix et la fraternité sur cette terre que leurs aïeux souillaient de sang. Heureuse la jeunesse héritière d’un tel monde !

Et cet ancien raisonnerait juste. Pourquoi faut-il que les faits contredisent des conclusions si naturelles ? C’est ici que nous sommes amenés à considérer l’envers de la médaille, ce qu’en langage de droit on appellerait le passif de la succession.

II
LES PERTES DU SIÈCLE

Rappelons-nous la loi mentionnée plus haut, L’humanité n’avance pas d’un mouvement égal dans toutes les directions, mais elle procède par poussées. En se jetant avec tant d’ardeur du côté de la science, elle a nécessairement perdu de vue d’autres domaines. D’immenses territoires faisant partie intégrante du patrimoine humain ont été insensiblement négligés. En outre, la science elle-même a subi le contre-coup de la loi qui l’amenait au premier rang. Trop vaste pour être cultivée dans toutes ses ramifications, elle s’est développée dans certaines branches de préférence et même à l’exclusion de certaines autres. Ainsi voyons-nous, parfois, un ou plusieurs rameaux d’un arbre attirer à eux presque toute la sève du tronc et ne laisser aux autres qu’une nourriture diminuée. Il était inévitable que l’entreprise gigantesque de conquérir le monde par le menu détail et de repasser au crible les faits et les idées, s’appliquât d’abord aux bases élémentaires de toutes choses. Les sciences mécaniques et mathématiques, tout l’ensemble des sciences naturelles, devaient se développer les premières. Mais comme partout où nous abordons l’univers pour le sonder, nous sommes en face de l’infini, les sciences du commencement devinrent si vastes qu’elles parurent bientôt à elles seules la totalité du monde. Au bout d’un certain temps, ni les forces ni la vie des chercheurs ne suffirent plus pour les embrasser. Chacun alors, sur ce champ illimité où les chemins bifurquaient sans cesse, s’engagea dans un sentier spécial. Les travailleurs se dispersaient et, de plus en plus, se perdaient de vue. En même temps tous ensemble, à force de vivre dans les rudiments matériels, finirent par ne plus accorder le titre de faits qu’aux faits tangibles, et le titre de science qu’à ce qu’ils appelèrent d’un nom aussi faux que significatif les sciences positives.

Pendant ce temps l’humanité continuait de vivre et avait besoin de subsistance. Elle avait suivi dans leur marche les hardis pionniers du monde renouvelé et s’était, sans s’en douter, éloignée de sa base de ravitaillement. On quittait la vieille maison, avant que la nouvelle ne fût prête. C’est alors que le sentiment de la brièveté de l’existence, l’impatience de conclure, le besoin d’interpréter la vie, fit naître prématurément une philosophie, qui, s’emparant des résultats actuels du travail scientifique, se flatta de reconstruire, avec leur aide, le monde et l’homme, en faisant, de propos délibéré, abstraction de toute la sagesse et de toute la foi accumulées du passé. Hélas, les matériaux de cette reconstruction, merveilleux au point de vue du travail qui les avait colligés, n’en étaient pas moins presque égaux à rien pour bâtir un monde. Pouvait-on expliquer toute la vie avec ce qui suffisait à peine pour expliquer un grain de poussière ou un brin d’herbe ? Entreprise téméraire entre toutes ! Mais les hardis ont toujours raison, du moins pour un temps. Ce temps est écoulé aujourd’hui. Nous nous apercevons que nous avons été trop pressés. Après avoir commencé à pratiquer la méthode inductive, nous l’avons laissée là ; nous avons laissé là également la tradition où il y a tant de bien solide à conserver, et nous avons fait un saut prodigieux dans l’hypothèse, établissant des conclusions qu’il eût fallu réserver au plus lointain avenir. En un mot, nous avons jeté notre vieux pain pour faire du pain nouveau avec du blé en herbe.

En réduisant ainsi la réalité aux proportions de ce que nous en connaissons, nous nous sommes appauvris et, circonstance bien remarquable, après avoir vu tant de choses que nos pères ignoraient, nous avons en somme rétréci notre horizon. L’homme est diminué à ses propres yeux. Voilà le grand résultat négatif du développement scientifique tel que nous venons de l’esquisser.

Mais dès à présent, prévenons un malentendu. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent certains hommes de la tournure qu’ont prise les choses. Personne ne dirige la vie des sociétés dans son ensemble. Chacun de nous s’agite dans sa sphère, le total ne dépend pas de sa volonté. On ne peut nous demander de faire que ce qui nous paraît bon. Si le résultat ne correspond pas à l’attente, ce n’est pas notre affaire. Nous n’accusons donc personne. Cependant il est toujours utile de constater un fait et d’essayer de se rendre compte d’une situation, afin d’en tirer des leçons pour l’avenir. Encore moins accusons-nous la science. Ce serait de la folie et de l’ingratitude. Nous désirons seulement que la science devienne de jour en jour plus respectueuse de tous les faits, qu’elle retrouve son équilibre et restitue aux réalités intérieures l’attention qu’elles méritent. Souvenons-nous d’ailleurs que, dans ce mouvement de la science du côté du matérialisme, les plus rapides à courir n’étaient pas les savants. Beaucoup d’entre ceux-ci se sont bien gardés de donner dans ce qu’on pourrait appeler la superstition scientifique. Mais s’ils étaient réservés, d’autres ont parlé en leur nom. Ce sont les philosophes et les littérateurs qui spéculent avec les données scientifiques admises en bloc, comme on spécule à la bourse avec les valeurs.

La diminution de l’homme à ses propres yeux s’est nécessairement fait sentir dans tous les domaines de l’existence, se traduisant par un affaissement de la vie spirituelle. Par une sorte de fatalité, les doctrines fondées sur le matérialisme scientifique ont envahi les arts et la littérature, se sont répandues de là dans la vie journalière, y créant peu à peu ce réalisme inférieur où nous semblons nous être enlisés en cette fin de siècle. C’est l’égoïsme qui, par un contraste pénible, a profité le plus largement des conquêtes scientifiques que le sacrifice et le dévouement avaient réalisées. Entre ses mains, elles ont dévié de leurs intentions premières, et plusieurs ont fait plus de mal que de bien.

En pédagogie voici d’autres conséquences : l’instruction utilitaire, qui est le dressage de l’homme gagne-pain, et l’intellectualisme, qui porte le centre de gravité de la vie sur le terrain du savoir, comme si tout l’homme était là. L’instruction a été considérée comme un moyen suffisant de moralisation, et exagérée aux dépens de la culture du caractère, comme aux dépens de la discipline et de la santé physique.

Si le monde des idées et des sentiments s’est rétréci par le développement anormal du réalisme scientifique et sa prétention à suffire à tout, il semble au contraire que la vie matérielle ait largement profité. Il est peu de découvertes scientifiques en effet qui n’aient abouti à une application industrielle. Et de fait, le bien-être matériel a augmenté dans des proportions considérables. Nous sommes, en général, mieux nourris, mieux éclairés, mieux chauffés, mieux et plus vite renseignés et transportés, mieux soignés quand nous tombons malades, mieux armés. Malheureusement il y a un revers à la médaille. Une des ombres les plus noires du temps actuel résulte du progrès même de l’industrie. Les moyens de production, capital et outillage, sont devenus si prodigieux qu’ils échappent au calcul et à la direction. Des résultats sociaux complètement imprévus se déclarent partout. L’industrialisme se dresse devant nous avec toutes ses conséquences, l’industrialisme qui écrase l’homme sous la machine, le travail sous le capital, et qui est devenu une source de souffrances et de haines, autant par les misères physiques et morales des classes laborieuses que par l’incertitude et l’agitation où il a jeté le commerce et l’industrie productive.

La centralisation à outrance qui est une autre conséquence du développement industriel et scientifique, nous a dotés des cités-monstres, centres de vie artificielle, où s’est développé le paupérisme d’une part, de l’autre le luxe exagéré, voisins dangereux, dont la cohabitation est rendue plus funeste encore, par la recherche des plaisirs faciles et la création d’une foule de besoins factices. Toutes ces causes réunies ont contaminé la santé publique.

Sur le terrain international enfin, la lutte pour l’existence dotée par la science de moyens infiniment perfectionnés, a engendré le militarisme, mal pire que la guerre. On pourrait appeler le militarisme la solution scientifique du problème suivant : Étant données toutes les forces humaines et toutes les sciences réunies, ainsi que les plus claires ressources du travail des nations, trouver le moyen de les neutraliser, voire même d’en tirer le plus de mal possible.

Nos moyens de locomotion semblent à l’heure présente beaucoup moins servir à rapprocher les peuples qu’à en accentuer les rivalités. De même que l’accumulation des richesses et de la puissance industrielle a séparé l’homme de l’homme et augmenté l’âpreté de la concurrence et les distances sociales, de même le perfectionnement de l’outillage de guerre a rendu les nations plus méfiantes. Elles correspondent bien plus pour se surveiller, se jalouser et se nuire, que pour mieux se connaître et s’allier sur le terrain commun des intérêts humains.

L’impression que nous voudrions faire naître paraît suffisamment préparée par ces considérations. Ne semble-t-il pas, à regarder notre civilisation sous un certain jour, qu’un mauvais génie ait fait tourner au mal toutes les forces nouvelles dont la science a enrichi l’homme ?

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? La méthode scientifique serait-elle mauvaise ? Aurions-nous fait fausse route en voulant fonder la vie sur l’expérience, au lieu de continuer à vivre dans le vieux monde autoritaire et dogmatique ? Nullement. Mais notre tort a été de croire que le savoir et le pain suffisent à l’humanité, et de nous laisser glisser, du réalisme scientifique qui absorbe l’humanité dans le savoir dit positif, au réalisme pratique qui croit qu’être nourri, vêtu et couvert est la somme de l’existence.

Les meilleures choses peuvent devenir funestes quand elles sortent de leurs limites. Entrons dans quelques détails pour mieux nous expliquer, car là est le nœud de la situation.

Chacun sait ce que furent, à certaines époques historiques, les pouvoirs exclusifs qui s’arrogeaient le droit de diriger et de façonner l’humanité au gré de leurs besoins et parfois de leurs caprices. Tantôt c’est la religion qui, dépassant les limites de son influence légitime, fait dériver d’elle les arts, les sciences, le gouvernement. Tantôt c’est le pouvoir financier ou le mercantilisme, qui s’empare d’une société et réduit tous les intérêts humains à des questions d’argent. Tantôt c’est l’influence militaire qui domine au point de refouler à l’arrière-plan tout ce qui ne pèse rien dans la balance de la force. Tous ces pouvoirs, légitimes dans leur essence, parce qu’ils représentent une parcelle de l’intérêt humain, deviennent calamiteux dès qu’ils se font exclusifs. Destinés à servir la cause générale, ils finissent par en être les pires ennemis. Chacun d’eux devient un organisme redoutable sous lequel se cache et se défend un égoïsme collectif monstrueux, auprès duquel l’égoïsme individuel est peu de chose. Je veux parler de l’égoïsme des grandes institutions, de celui des corporations, des castes ou des classes, de tous les cléricalismes et de tous les particularismes. Nous reconnaissons là de véritables coalitions d’intérêts particuliers, qui dégénèrent en entreprise envers et contre tous et qui aboutissent à paralyser la vie autour d’elles. Souvenez-vous du scribe au temps de Jésus, du confesseur à une autre époque, et, de même, selon les milieux et les temps, du sophiste d’Athènes, du médecin, de l’astrologue, des hommes de loi, de guerre, des usuriers. A certains moments de l’histoire, il semble que la terre soit créée pour le plus grand profit de l’un ou l’autre de ces personnages et des institutions qu’ils représentent. Ils deviennent les tyrans de l’homme, son ombre. On ne peut, sans eux, ni marcher, ni s’arrêter, ni vivre, ni mourir. Tout leur appartient. L’humanité est leur chose, leur victime sacrifiée. Et dire que le point de départ de ces atroces tyrannies a toujours été posé par les services rendus à leur origine. Pourquoi cette décadence qui fait qu’à la longue elles deviennent la pire caricature de ce qu’elles furent au début ? Voici : Elles ont péché contre la grande loi qui marque sa limite à toute force comme à toute institution humaine : Servir l’humanité et non l’asservir.

Je crains que cette loi n’ait été gravement enfreinte en ce qui concerne la science. En effet, à quoi assistons-nous maintenant ? A la continuation de ce labeur admirable qui doit un jour représenter la loyale enquête de l’homme sur son bagage de faits et d’idées ? Cette enquête sans doute continue, et aucune puissance ne l’arrêtera. Mais nous assistons à la prétention de certaines sciences à représenter, à elles seules, tout le savoir humain d’abord. Et comme en dehors du savoir, il n’y a plus, aux yeux de la science ainsi réduite, aucun autre moyen, pour l’homme, de communiquer avec la réalité, nous assistons en somme à la prétention, élevée par quelques-uns, de réduire toute la réalité et toute la vie à ce qu’ils en ont constaté. En dehors de cela (et quelque vaste qu’il soit, Dieu sait combien ce domaine est misérable comparativement à l’infinie richesse de la vie), il n’y aurait que rêves et illusions. Voilà qui est exorbitant ! Ce n’est plus de la science, mais de l’absolutisme scientifique.

Il n’y aurait pas lieu de s’en affliger, si cette prétention n’avait pas trouvé dans le monde un écho prodigieux. Donnons la parole aux hommes autorisés pour ne pas être taxés d’exagération.

Dans un discours qui a fait le tour du monde : « Culturgeschichte und Naturwissenschaft », le professeur berlinois Du Bois-Reymond disait en 1877, et ses paroles expriment le sentiment d’une foule de gens très sérieux, mais imbus du même préjugé : « L’histoire des sciences naturelles est la véritable histoire de l’humanité. Ce qu’on appelait ainsi jusqu’à présent n’est que l’histoire des guerres d’une part, et d’autre part des folles conceptions de quelques peuples civilisés. » De la part d’un homme qui a, mieux que nul autre, établi et confessé les limites de la connaissance humaine, et qui estime d’ailleurs que le commerce avec l’antiquité classique est le seul moyen de nous sauver du plus plat utilitarisme, un tel propos est bien significatif. C’est tout un symptôme. Déjà on ne dit plus : La science et la philosophie doivent suffire un jour à l’humanité. La philosophie est allée rejoindre la religion et la poésie dans le coin des vieilles ferrailles. On dit : La science doit suffire à l’humanité, et dépassant d’un bond stupéfiant la boutade assez forte déjà du savant allemand, un de nos savants français contemporains nous a laissé ces six mots qui seront pour l’avenir un document de l’état d’esprit de toute une série de générations : Il n’y a plus de mystère (Berthelot).

Rien n’égale le succès que ces idées ont eu dans la société à tous ses degrés. Elles se sont répandues par des milliers de canaux dans toutes les classes. Pour beaucoup de gens, pour l’immense majorité, le résultat de la science, dûment constaté et contrôlé, c’est que ce que nous appelons les réalités supérieures, n’existe pas. L’homme est un animal comme les autres. La conclusion pratique est facile à tirer.

A pas de géant, ce temps a marché dans la voie du réalisme scientifique d’abord, pratique ensuite, semant étourdiment sa route de ce qui constitue le bien suprême de l’humanité. Il a remplacé la conception d’un monde vivant, par la conception d’un monde mort. Sur toute la ligne, la mécanique a supplanté l’âme. La science matérialiste n’en attribue ni au monde, ni à l’homme. Pour elle, il n’y a rien au fond des choses. L’univers est un immense feu d’artifice qui se ramène, en dernière analyse, au fait élémentaire du choc des atomes. Il y a des jours où certains savants parlent comme s’ils savaient tout. Quant aux ignorants, ils ont plus d’assurance encore, et le plus grand nombre de nos contemporains sont rongés par cette conception rabougrie de l’univers où ils ne peuvent plus loger ni leurs croyances, ni leurs principes de conduite, ni même leurs sentiments. Qu’est-ce en effet que tout cela aux yeux du réalisme scientifique ? Rien. Dans un monde pareil, le sort de l’homme est de descendre lui-même au rang d’une mécanique et d’être selon l’occasion : machine à travailler, machine à étudier, machine à jouir, machine à tuer ; chair à plaisir ou chair à canon.

Et voilà pourquoi, après avoir plus travaillé, plus cherché, que n’importe quel âge, nous sommes menacés de sombrer en plein néant.

La secrète faiblesse, le défaut de la cuirasse de cette grande époque a été d’oublier qu’il y avait plus de réalités entre le ciel et la terre que les sciences dites positives, voire même toute la science humaine ne peut en constater. Nos œuvres ont grandi, nous avons diminué. L’homme est amoindri à ses propres yeux, dans sa dignité et dans son espérance. Un crime de lèse-humanité est au fond de toutes les souffrances de ce temps. La civilisation repose d’aplomb sur l’homme. Atteignez l’homme, toute l’immense machine se disloque. C’est parce que la base, l’homme, est affaiblie, que toute notre civilisation menace de crouler sur nos têtes !

Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus saisissant dans le spectacle de l’héritage que vont recueillir nos enfants. Ce qui y frappe davantage encore, mais ce qui sera le salut, si nos successeurs le comprennent, c’est que le monde où nous vivons est radicalement contradictoire. Nous allons essayer de le montrer.

III
LES CONTRADICTIONS DU SIÈCLE

La conception matérialiste du monde et les parties de notre civilisation qui en sont le résultat momentané nous apparaissent en conflit avec l’esprit moderne sur tous les points. L’esprit moderne représente, après tout, le patrimoine résumé des siècles. L’épithète de moderne indique seulement sa tendance et sa méthode, mais non pas son contenu, venu de partout. On peut fort bien définir son genre en se servant de la belle parole de Térence : Homo sum ; humani nihil a me alienum puto. L’esprit moderne est la somme condensée de ce que l’humanité a abstrait de meilleur de tout l’immense labeur et de toutes les souffrances du passé. C’est, du côté de la pensée, une large ouverture sur toutes choses, une préméditation de ne rien exclure, de ne rien négliger, d’y voir clair, et de trouver la vérité en elle-même, sans aucune arrière-pensée, le vrai esprit scientifique en un mot.

C’est du côté du cœur une disposition bienveillante décidée à ne mépriser personne, à ne frustrer personne, à respecter surtout le faible et à avoir pitié de tout ce qui souffre. Il est encore la glorification du travail comme de la grande puissance libératrice et moralisatrice.

En politique, l’esprit moderne est l’esprit démocratique dans sa plus haute acception, reconnaissant comme régulateurs d’une société le droit, la loi, la justice, la solidarité.

S’il y avait d’un côté toute la force, toutes les armes réunies, l’immense et formidable coalition des puissances qui pèsent le plus dans la balance, et de l’autre, la Justice désarmée, l’esprit moderne exigerait de nous de faire baisser toutes les armes et taire tous les intérêts devant la Justice.

S’il y avait, d’une part, toutes les foules avec leurs cris et leurs emportements et de l’autre, un seul homme sage avec la vérité pour lui, l’esprit moderne serait avec cet homme, contre le nombre.

Voila ce que c’est que l’esprit moderne.

Le réalisme scientifique et pratique est au contraire la négation de tout cela.

Du côté de la pensée, le réalisme est le provincialisme le plus étroit que l’on puisse imaginer, vrai esprit de clocher, exclusif de tout ce qui sort de ses limites. L’immense orchestre des mondes et des vies se ramène pour lui à un petit son mince, produit monotone d’une corde unique. Du côté du cœur, le réalisme est l’égoïsme absolu, décidé à ne tenir compte de personne et à considérer comme une imbécillité toute concession à autrui qui ne serait pas le résultat d’un calcul. Il n’y a qu’un droit, celui du plus fort, une loi, celle du combat. Le faible est celui qui doit disparaître. La solidarité n’est qu’un mot, la conscience une chimère. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Pour que les uns vivent, il faut que les autres disparaissent : Beati possidentes ! Jouir est le but de la vie. On peut bien admettre le travail comme une corvée qui procure la jouissance, Mieux vaudrait jouir sans travailler.

En politique le réalisme est la déification de la force brutale. Au sommet des sociétés, il est la tyrannie ; en bas, il est la licence effrénée ; partout, le conflit sauvage des intérêts et des passions. Il est condamné à osciller entre le despotisme du nombre et celui du pouvoir personnel, s’entre-dévorant tour à tour. Aussi, toujours et partout il a tué la liberté. Une démocratie réaliste serait un non-sens.

Le réalisme et l’esprit moderne sont en conflit au fond de la société actuelle. C’est ce qui rend la situation si tragique et nous fait paraître notre vie si riche en contrastes, si profondément et si noblement tourmentée. Si nous pouvions déifier la brute et organiser, dans toute son horrible beauté, la barbarie civilisée, nous n’éprouverions pas les déchirements qui nous torturent. Mais sous les dehors que le réalisme, un instant triomphant, nous a imposés, vit et souffre un meilleur nous-mêmes. Devant chaque création hideuse dont la brutalité encombre le monde, l’esprit moderne élève la voix et proteste. Et cet esprit n’est pas le dernier souffle d’un monde expirant.

C’est une force toujours plus puissante quoique impalpable, et qui, sans appartenir à personne en particulier, sait se traduire au sein même des hontes et des défaillances par mille manifestations. Plus la force brutale qui agit dans la bête par les griffes et les ongles, s’organise, se développe au sein de l’humanité, et devient la forteresse, le canon, la dynamite ou encore la tyrannie impudente du nombre et de l’argent, plus aussi grandit cette puissance invisible, insaisissable. On a beau crier : la Force prime le droit, prendre toute la nature inférieure à témoin, et fournir la démonstration par des actes de violence pour lesquels on affecte de dire qu’il n’y a pas de juge sur la terre : le droit n’en est pas moins une puissance contre laquelle on ne peut rien. A son heure il éclate, s’empare des esprits, rayonne à travers les cœurs, éclaire et frappe comme la foudre, et les œuvres de la Force sont détruites. Vous essayez en vain de vous rendre compte de quelle façon, dans cette lutte inégale, c’est le mieux armé qui succombe. Mais vous sentez, en voyant les effets, qu’une cause grande et mystérieuse a passé par là.

Je n’ai qu’à faire allusion à la question sociale pour faire comme toucher du doigt, un des terrains sur lesquels l’esprit moderne est en conflit aigu avec le réalisme. Qu’est-ce que le socialisme dans la noble et large acception de ce mot ? C’est l’affirmation du prix de la vie et du principe de la solidarité. Inviolabilité de l’individu et son union indissoluble avec le corps social : Tous pour un, un pour tous. Pour être socialiste, il faut avoir le souci des autres, surtout des faibles, de l’enfant, de la femme, de tout ce qui est négligé, outragé, opprimé. Ce qu’on leur fait, on le fait à nous-mêmes, bien plus, à l’humanité, bien plus, à Dieu. Vous devez, comme être social, sentir les rapports nécessaires qui unissent, les uns aux autres, les membres de la société, à toutes les phases de son développement, et nourrir de la bienveillance pour toutes les formes de la vie humaine, afin d’apprécier les rapports des personnes et des situations les plus diverses. Qu’est tout ceci au point de vue réaliste ?

Le réaliste dit : Chacun pour soi. Quand il a mangé et bu, le monde est en liesse, tout va pour le mieux. Quand il a faim tout va mal, il faut tout détruire. Or ces deux façons de comprendre l’existence sont en présence dans notre société. C’est trop peu dire : elles coexistent très souvent dans les mêmes individus. Parmi nos contemporains, il en est beaucoup qui se sont assimilé la conception matérialiste de l’existence et qui, pour leur morale même, sont réalistes. Mais entendez-les proclamer le droit, invoquer la justice, exalter la solidarité ! Semblables à des gens qui feraient soigneusement le vide sous une cloche, pour y faire vivre ensuite un oiseau, ils ne se rendent pas compte qu’il y a incompatibilité entre leur conception du monde et de l’homme et les choses qu’ils veulent y loger.

On pourrait trouver matière aux mêmes observations dans les sphères très différentes. Une foule incalculable de gens vivent aujourd’hui, au jour le jour, d’expédients et de contradictions. Ils nous rappellent ces créations de l’imagination artistique, dragons, sphynx et chimères où se combinent en un seul animal fantastique, l’aigle, le lion, le serpent, l’homme. Ne croyez pas que ces amalgames étranges se rencontrent surtout dans le peuple inculte. Ils sont partout. On a beau faire, on est un enfant de son temps. Les traces de l’antagonisme, qui traverse le fond même de notre civilisation actuelle, sont dans presque tous les esprits. Dans les discours des professeurs, des hommes d’État, des éducateurs religieux même, on les rencontre. Tel homme d’État faisant un discours, commence par se réclamer des sciences positives, ou par poser des axiomes utilitaires ; mais entraîné par son sujet sur le terrain de l’éducation, de la morale, de l’ordre public, il termine en plein idéalisme.

Les choses se compliquent d’ailleurs d’un autre facteur d’une importance considérable, à savoir le mouvement réactionnaire. De ce côté on met à la charge de l’esprit moderne lui-même tous les maux de la société actuelle et les difficultés au sein desquelles elle se débat. On prétend tout remettre en état par le retour pur et simple au statu quo du quinzième siècle. Comme on voit, c’est une grosse affaire, et nous en reparlerons. Or ce mouvement a des ramifications nombreuses, et bien des esprits en sont affectés, à des degrés divers. Réactionnaires pour une part, imbus de l’esprit moderne pour une autre, et par-dessus le marché un peu matérialistes, nous sommes beaucoup dans ce cas. En vérité, l’état d’esprit de plusieurs rappelle les déménagements : Une portion des meubles est déjà là-bas dans le local nouveau, une autre est dans la rue, cahotée, pêle-mêle, exposée aux intempéries et aux accidents, une autre est encore tranquillement installée dans l’ancienne demeure. Tout cela constitue un état de crise et de transformation des plus compliqués. En un temps de mœurs simples, la souffrance qu’une telle crise fait naître, serait amoindrie par les circonstances extérieures. Mais elle est aggravée de nos jours par la complication de notre culture. En un mot, elle est dans tous les domaines spirituels et matériels à la fois. Les hommes de ce temps ont été surpris par un trop brusque changement des conditions de l’existence. Les événements les ont dépassés et désorientés. Les effets accumulés des causes que nous avons mises en jeu, sans en connaître la portée, nous troublent et nous effraient. Plus un organisme est compliqué, plus il est capable de souffrir. Un homme meurt d’une blessure, tandis que certains êtres inférieurs, coupés en morceaux, vivent quand même.

Un chariot peut perdre une roue sans grand danger ; pour une locomotive, c’est une catastrophe.

A l’heure actuelle la civilisation est devenue une immense machine dont le fonctionnement échappe aux prévisions des plus sages. Elle va son train d’enfer, et au milieu de ses grincements, l’homme crie et se sent écrasé.


Le passé récent nous laisse une œuvre grandiose mais tronquée. Il y manque l’Unité d’esprit, l’âme. Au sein du prodigieux amoncellement de force matérielle, de richesses, de connaissances, nous nous sommes progressivement appauvris en énergie morale, en fraternité, en foi. Ce qui fait défaut partout, c’est l’homme.

Il faut reforger des hommes, qui sachent se gouverner eux-mêmes et puissent devenir les maîtres du monde nouveau afin d’en tirer le bien.

Nous pourrions atteindre ce but par le retour à la pensée normale, l’application de la méthode inductive à tous les faits humains et surtout aux réalités oubliées du monde intérieur ;

Par le retour à la vie normale, au respect, à la solidarité, au travail, à la simplicité ;

En fortifiant, en un mot, l’esprit moderne, tel que nous l’avons défini, et en mettant à son service toutes les ressources dont la science nous a dotés.

Mais, une entreprise pareille est-elle possible ?

La jeunesse, à qui elle incombera en grande partie, est-elle à sa hauteur ? En a-t-elle conscience ?

Si le proverbe : tels pères tels fils, est vrai ; si l’hérédité, les ornières tracées, le milieu sont les grandes influences déterminantes d’une jeunesse, qu’attendre de celle d’aujourd’hui, si ce n’est qu’elle continue nos errements ? Les fils sont-ils plus sages que les pères ? C’est infiniment rare. Cela s’est vu cependant. Mais ne présumons rien.

LIVRE DEUXIÈME
LES HÉRITIERS

« Les Pères ont mangé du raisin vert, et les fils en ont eu les dents agacées. »

Ézéchiel.

I
LE MONDE DE LA JEUNESSE

Dans toute société, la jeunesse est le milieu où se discernent le mieux les qualités et les défauts de l’ensemble. Ils y apparaissent, comme les rayons réfractés par le prisme, plus saisissants dans leur isolement et dans les contrastes du groupement spectral. Toute la gamme des couleurs est là, avec une énergie de tons qui exclut les nuances intermédiaires. La jeunesse chante par les rues l’éloge d’un temps, et en crie les travers sur les toits. C’est là que l’on rencontre les plus graves excès dans le mal et les plus puissants élans vers le bien. Il doit en être ainsi, nécessairement. Avec son ardeur native, sa hâte de conclure et de courir aux conséquences, la jeunesse pousse à l’extrême l’œuvre de ses prédécesseurs. Pure théorie de dire que les disciples suivent le maître. Les disciples vont trop vite pour cela. En général, le maître les suit et essaie en vain de les retenir. Cela s’applique non seulement à la jeunesse studieuse, mais à toute la jeunesse. Nous sommes tous à l’école ou à l’université à un certain âge, et ce ne sont pas toujours les meilleures leçons qui sont les plus écoutées. La puissance de l’exemple et de l’entraînement est peut-être plus grande dans la jeunesse populaire que dans celle des écoles. Les doctrines qui s’emparent des sommets intelligents descendent dans les foules plus vite qu’on ne le croit. Par quelles secrètes fissures les idées s’infiltrent-elles jusqu’au cœur des masses illettrées ? Nul ne le sait. Mais il est de fait que peu d’années suffisent quelquefois, pour faire pénétrer certains courants nouveaux, depuis les milieux universitaires jusqu’au fond des plus humbles hameaux. Quand l’idée est délétère, ses effets sont plus apparents, à mesure qu’elle gagne un milieu plus simple. Elle agit alors comme l’alcool sur les peuples sauvages. La jeunesse populaire est peut-être le terrain sur lequel les ravages des leçons malsaines peuvent s’observer le plus sûrement. Nous trouvons là des traductions en langue vulgaire, des illustrations pratiques capables de faire dresser les cheveux sur la tête.

On ne saurait assez suivre ni assez étudier la jeunesse. Sans s’en douter, elle donne autant de leçons qu’elle en reçoit.

D’aucuns, il est vrai, n’en parlent qu’à voix basse ou en haussant les épaules. Pour eux la jeunesse est le manque de respect, l’outrecuidance, l’ignorance satisfaite qui critique tout ce qu’elle ne comprend pas. C’est l’âge profane, écervelé et bruyant, qui promène, sans égards pour personne, son existence de casse-cou à travers les mœurs paisibles des bourgeois.

D’autres encore ne parlent de la jeunesse qu’en cyniques, avec un rire de connivence qui rappelle les vieux augures. Pour ceux-là, jeunesse est synonyme d’excès et de désordre. Viveurs, qui considèrent l’existence non comme un dépôt sacré, mais comme une provision d’argent de poche à dépenser en foire à tort et à travers ; ils trouvent que les jeunes gens ont bien de la chance d’être au début, alors qu’ils ont, eux, atteint depuis longtemps le fond du sac.

Une troisième catégorie de gens, enfin, considère les jeunes comme des gêneurs, avec la malveillance d’un vieux parent qui sait que son héritage est attendu. Ils en veulent à la jeunesse parce qu’elle est décidée à vivre et à prendre sa place au soleil, et que probablement elle leur survivra. C’est avoir mauvais caractère et montrer au printemps qui arrive le front maussade de l’hiver qui s’en va. Cela n’empêche pas l’herbe de pousser et les fleurs d’éclore.

Bien sûr, ces différentes attitudes à l’égard de la jeunesse sont, en une certaine mesure, justifiées par celle-ci. Il y a une jeunesse irrévérencieuse, il y a une jeunesse de noceurs, il y a une jeunesse trop pressée d’hériter, manquant de tact envers ceux qui terminent la vie, et de gratitude pour les services qu’ils ont rendus. Il y a de ces jeunes présomptueux qui se figurent bêtement que les affaires ne commenceront à bien marcher qu’avec eux ; et Dieu sait s’ils sont irritants ! Mais toutes ces extravagances ne sont qu’une face du monde de la jeunesse. Je veux bien admettre que la jeunesse, dans certaines de ses catégories, est ce qu’il y a de pire, qu’elle fait les délices des brouillons et le désespoir des sages ; mais malgré cela j’affirme qu’elle est aussi ce qu’il y a de meilleur. On l’oublie beaucoup trop, et cet oubli, ce manque de confiance, ce manque d’expérience est un grand malheur.

Je n’ai jamais regardé la tête de l’enfant, à un certain moment gracieux de son développement, sans être frappé de la richesse d’espérance et de promesses qui entoure cette jeune vie. Elle est la touchante et véridique prophétie de l’humanité parfaite. Oh, qui nous donnerait de réaliser ce que contient cette petite tête, de faire prospérer et mûrir tout ce qui, en elle, attend et s’annonce ! Eh bien, il y a quelque chose de plus saisissant que le spectacle d’un bel enfant sain et robuste, c’est la figure de l’adolescent à ce moment de la vie où l’on est tout à la fois encore enfant et déjà homme, en possession de cette virginité de tout l’être qui fait que, sans s’être donné à rien d’une façon exclusive, on est bienveillant pour tous et sérieusement curieux de tout. Assurément, à cet âge-là, on vaut mieux que plus tard, et ce que l’homme mûr peut faire de mieux, c’est de rester fidèle à cette première impression de sa jeunesse et d’en garder toujours le fécond souvenir. A certains moments de force et d’inspiration, le jeune homme est au-dessus de tout par le cœur ; il possède des trésors en lui-même, il est roi de l’espérance.

Mais c’est un roi souffrant. La jeunesse est l’âge des plus cruelles et des plus violentes douleurs. Ceux qui parlent de sa légèreté ne l’ont jamais connue ou l’ont depuis longtemps oubliée. Car c’est une royauté douloureuse et qui porte au front sa couronne d’épines. D’abord la jeunesse ressent en elle-même, plus vivement que personne, le contraste du bien entrevu, aimé et du mal possible, réel souvent. Ensuite elle se froisse le cœur tous les jours au contact de la vie. A la fois magnifique et misérable elle connaît, dans toute leur profondeur, l’amertume de ces désillusions qui viennent du contraste de ce qu’on a dans le cœur avec ce qui se passe dans le monde. Et cette douleur de jeunesse n’est pas un enfantillage, comme affectent de le dire des hommes soi-disant positifs, mais qui ne sont que plats. Elle est la chose la plus sainte, car elle contient l’espérance de quelque chose de meilleur. Le salut vient de là. Le monde a beau être vieux et communiquer même aux générations nouvelles sa décrépitude, par l’hérédité et l’exemple, cela ne peut pas empêcher, de loin en loin, la naissance et le développement d’êtres doués d’une exquise fraîcheur d’impressions. Mettez ces êtres, pleins de toutes les saines curiosités, de toutes les ardeurs généreuses, dans le cadre d’une tradition mesquine, un cléricalisme, un particularisme, un utilitarisme, une tyrannie quelconque ; dans ce milieu raréfié, ils souffriront le martyre ; il leur viendra au cœur des nostalgies de grand air et de liberté, comme il en vient aux oiseaux captifs ; leur douleur sera révélatrice ; ils feront appel à tout instinct meilleur, à toute âme semblable à la leur dans le passé, à toute force sympathique de la nature et des hommes, pour lutter contre ce qui les écrase ; ils briseront leurs fers, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes brisés par les fers. Dans les deux cas, quelle souffrance ! Le nombre des martyrs de toutes causes, morts jeunes, est là pour en témoigner. Mais je ne parle pas de ceux-là seulement. Je parle de tous ceux qui, jeunes, se sont laissé railler et bafouer pour le rêve de beauté qui vivait en eux. Ils sont légion, et il y en aura toujours. Plus le monde s’écarte du sentier normal, plus il retombe lourdement sur les épaules des jeunes. Accablés de chaînes qu’ils n’ont pas forgées, ceux-ci préparent alors, dans la peine, une liberté dont peut-être ils ne profiteront pas. Je dis que cette jeunesse-là est ce qu’il y a de plus beau. Elle est immortelle. Sans cesse elle renaît du meilleur sang de l’humanité, héritière respectueuse et fidèle des trésors du passé, pour les augmenter et les transmettre à l’avenir. Son mot d’ordre est : recommencer, recommencer toujours !

N’oublions jamais cela. En nous avançant à travers la jeunesse contemporaine, ses faiblesses, ses défauts, souvenons-nous-en pour nous réconforter. Il y a là une source intarissable de courage, de guérison, d’apaisement, vraie fontaine de Jouvence dont l’origine est cachée aux replis obscurs d’un sol que la main de l’homme n’atteindra jamais.

II
ORIENTATION INTELLECTUELLE

Ce n’est pas une mince affaire que l’orientation, en général. Pour que cette chose multiple, riche, incommensurable qu’on appelle la vie, trouve, dans l’esprit de l’homme, une représentation, non pas complète, mais suffisante, et surtout harmonique, quel ensemble d’efforts ne faut-il pas ! La vie est toujours un problème, à tous les âges ; mais il est des époques où la solution en paraît plus ou moins trouvée. Les fils alors n’ont qu’à emboîter le pas derrière les pères. Tel n’est pas le cas de nos jours. Les pères finissent dans l’incertitude. Sous presque toutes ses formes, le grand problème de la vie a revêtu maintenant un caractère aigu. De quelque côté de l’horizon que l’on regarde, un sphinx est assis, muet. Voilà dans quelles conditions arrive notre jeunesse. Encore si elle n’était sollicitée que par les circonstances, si on la laissait se débrouiller librement ! Mais les hommes s’en mêlent pour interpréter les circonstances à leur façon, les fausser au besoin, et exercer sur les jeunes générations une influence troublante. C’est donc une entreprise difficile, d’essayer de caractériser un tel état de choses. Autant vaudrait entreprendre de fixer l’image mouvante des flots. Nous l’essayerons cependant, avec le sentiment, il est vrai, de rester fatalement insuffisants, mais aussi de ne dire que des choses vues et vécues.

Nous commencerons par nous occuper du large courant, de celui où l’on rencontre le plus de monde et qui est comme la suite logique de la situation créée par le siècle qui s’en va. Ce n’est qu’après cela que nous examinerons le mouvement de réaction, pour finir par la constatation de certains signes d’une orientation nouvelle.

Lorsque le jeune homme, préparé par des études particulières, a doublé le cap de ses premiers examens et qu’il arrive à l’Université, deux grandes besognes l’attendent : s’assimiler un programme, se créer une conception du monde. La première lui est indispensable pour aboutir à une carrière ; la seconde pour devenir un homme. De ces deux tâches, l’une est aussi strictement délimitée, aussi méticuleusement réglementée que l’autre est abandonnée au hasard. Parlons de la première d’abord. C’est l’étude proprement dite. Ce qui distingue sous ce rapport notre jeunesse studieuse, est son ardeur scientifique. Il y a aujourd’hui une quantité de jeunes gens très laborieux, dans tous les domaines. On travaille rude et fort dans ce qu’on pourrait appeler l’élite intellectuelle. S’enfermer dans sa chambre, condamner sa porte et se créer pour quelque temps une existence de cloîtré, cela n’est point rare. La nécessité, d’ailleurs, y pousse. Pour arriver à un résultat, il ne suffit pas d’avoir des moyens, il faut cette application soutenue, cette résignation que réclame l’assimilation de la matière scientifique. Autrefois le travail personnel, les recherches, l’initiative avaient une plus grande part, parce que tout était à faire. Chaque domaine présentait en masse les coins inexplorés. Maintenant cette part d’activité s’est restreinte, et l’autre, l’étude réceptive, a augmenté. Avant d’en arriver à chercher soi-même et à penser par soi-même, ce qui fait la joie de la vie intellectuelle, il faut se frayer un chemin laborieux à travers des montagnes de connaissances amassées par les autres. On est plein d’ardeur pour partir et pour explorer, plein de curiosité de toutes choses, mais halte-là ! il y a tant de renseignements à recevoir, tant de provisions à emporter, qu’on vieillit dans les préparatifs et qu’on y dépense ses meilleures forces. Il se livre dans la jeunesse intellectuelle de ces obscurs combats contre l’impossible, qui sont tragiques à regarder.

Le premier résultat de ce genre de labeur est le surmenage, une sorte d’hyperesthésie des facultés réceptives, avec écrasement de l’initiative individuelle sous la matière étrangère et, comme suite, la sécheresse morale. L’autre résultat est la spécialisation croissante. La force des choses oblige chacun à se confiner dans son domaine. Cela est vrai surtout pour les sciences exactes et naturelles, aux frontières nettement délimitées. En littérature, en histoire, etc., il est plus difficile de ne pas regarder de temps à autre au delà de l’enclos, et pourtant, là aussi, l’abondance des matières vous oblige à vous borner et, dès qu’on aspire à une compétence quelconque, à vous enfermer comme en cellule dans une époque précise. Ainsi, peu à peu, la vue des domaines circonvoisins se perd. Avec un maximum de peine, on arrive à un minimum de satisfaction, et l’horizon se restreint. Ce n’est pas là un dommage propre à notre pays. Il est la conséquence de l’état momentané du savoir humain. Le matériel amassé est prodigieux, et la synthèse n’est pas faite. La science n’existe que par lambeaux. Personne n’est capable d’en concevoir l’unité, ni surtout de marquer avec netteté son rôle dans l’ensemble des choses humaines. On en arrive ainsi à se désintéresser de ce qui n’est pas notre spécialité. Il y a longtemps que la permission d’ignorer les faits étrangers à son ressort est un des privilèges du savant. La jeunesse profite nécessairement de ce privilège. Le moyen de faire autrement ! Mais la conséquence forcée de ce régime intellectuel est la disparition des idées générales et la difficulté, l’impossibilité, pour ainsi dire, de se créer une conception du monde.

Nous arrivons ici à la deuxième partie de la tâche qui incombe à la jeunesse. Bon gré, mal gré, chacun se fait une philosophie. Quand elle ne peut pas être positive, elle est négative, et ce n’est pas un mince dommage pour un homme que d’être obligé d’inscrire : néant, dans la case où il est question de ce qu’on pense de la vie.

En ce point le sort de la jeunesse studieuse d’aujourd’hui se sépare considérablement de celui de ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient reçu une autre éducation. Ils plongeaient par de nombreuses racines dans les vieilles traditions et les anciennes croyances. Le large souffle humanitaire du dernier siècle les effleurait encore. Ils vivaient en partie de cet héritage complexe, tout en s’imaginant qu’ils ne vivaient que de ce qu’ils savaient. Ainsi, au sein des grandes agglomérations urbaines, beaucoup de travailleurs enfermés dans un air insuffisant doivent leur vigueur et leur santé à la robuste constitution qu’ils ont apportée des champs. Leurs successeurs de la deuxième et troisième génération vivront plus difficilement et succomberont peut-être dans le milieu où eux-mêmes se maintiennent grâce à leurs antécédents hygiéniques. Il en est de même de la jeunesse actuelle. Ses prédécesseurs ont fait table rase de tout ce qui constitue le domaine des idées générales, vaste capital spirituel que des milliers et des milliers d’années de pensée humaine avaient lentement déposé au fond de l’esprit, comme des légions de faunes et de flores ont condensé leurs formes disparues dans les couches géologiques. Aussi manque-t-il à ces derniers venus une foule d’avantages dont les pères profitaient sans s’en douter, et c’est pour cela que ceux-ci trouvent parfois cette jeunesse étrange. — Mais qu’on y regarde de près, et l’on ne s’étonnera pas.

Notre travail s’est accru et compliqué, et la conception du monde et des hommes, telle qu’elle est sortie de la science matérialisée, ne permet plus d’assigner à ce travail un but satisfaisant. Pourquoi tant de labeur pour orner, gouverner, scruter une vie qui n’est que néant ? Pourquoi tant de peines si, après tout, le Bien, la Justice, la Vérité ne sont que des entités vides de sens, et si l’universelle vanité enveloppe aussi bien notre savoir que notre ignorance, nos plus nobles efforts que nos plus indignes paresses ?

A cela il faut ajouter l’incertitude qui s’est emparée des esprits à l’endroit de la science elle-même. Les générations qui nous ont précédés avaient remplacé les vieilles croyances par une foi nouvelle, la foi à la science. Ce que Renan écrivait en 1848 peut bien servir d’expression à l’opinion d’une foule d’hommes encore vivants et qui ont donné le ton pendant de longues années : « Pour moi je ne connais qu’un seul résultat à la science, c’est de résoudre l’énigme, c’est de dire définitivement à l’homme le mot des choses, c’est de l’expliquer à lui-même, c’est de lui donner au nom de la seule autorité légitime qui est la nature humaine tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu’il ne peut plus accepter. Oui, il viendra un jour où l’humanité ne croira plus, elle saura ; un jour où elle saura le monde métaphysique et moral comme elle sait déjà le monde physique. » Comme ces choses sonnent étrangement dans la jeunesse actuelle ! Un demi-siècle à peine nous en sépare, et elles semblent venir du fond du plus lointain passé. C’est qu’il y a un abîme entre les hommes âgés et mûrs et les nouvelles générations scientifiques. Celles-ci aiment la science, mais comme elles sont loin de supposer que nous sachions le monde physique et plus loin encore de penser que nous puissions savoir le monde moral, ou même métaphysique ! Plusieurs de nos jeunes contemporains, à défaut de mieux, ont adopté la philosophie de l’inconnaissable, laissant subsister ainsi, du moins, une catégorie négative, pour marquer la place de ces horizons effrayants et magnifiques qui s’étendent à l’infini, au delà du savoir humain. Une distinction plus sûre entre les divers domaines ne leur permet plus de classer dans le savoir toutes les formes par lesquelles le réel nous est accessible. Il y a là le point de départ d’une foule de préoccupations nouvelles auxquelles nous reviendrons, car elles sont encore le bien d’une minorité. Le grand nombre a tiré, lui, une autre conclusion. Les contradictions scientifiques, les systèmes opposés déduits des mêmes faits, l’analyse, aussi exagérée que contestable, appliquée à la pensée humaine, ont ébranlé en lui la base même de la science qui, après tout, n’est que la foi à la raison de l’homme et à la raison des choses. Il n’est plus sûr de rien, pas plus de la science que de la conscience.

C’est pour cela qu’en général nos jeunes travailleurs, s’ils sont ardents, ne sont pas enthousiastes. Leur ardeur a sa source dans ce fonds inconnu d’où viennent à l’homme ses meilleures aspirations et qui le rattache à la réalité, malgré ses ignorances et même ses dépouillements volontaires. L’enthousiasme serait cette même ardeur, ayant pris conscience d’elle-même et de son but idéal. Mais c’est là une opération que la science positive ne peut permettre à ses disciples. Combien est-il de ces jeunes vies laborieuses à la fois et indigentes ! Ascètes nouveaux qui, à force de cultiver en eux cette seule chose : le savoir, finissent par se condamner, pour tout le reste, à l’inanition. Quand un jour l’avenir aura consommé la synthèse du vaste ensemble dont nous préparons les matériaux, et que nos descendants entreront dans une de ces périodes de vie large et complète où l’humanité, en possession de sa formule pour un temps, poursuit sa marche en paix et en sécurité, il sera dû une grande reconnaissance à ces travailleurs qui peinèrent dans le détail sans oser ni pouvoir s’élever à l’ensemble. Leur mérite est d’autant plus grand qu’ils ont moins d’espérance.


Combien de temps peut-on vivre ainsi en pleine anarchie spirituelle, sans base ferme, sans direction homogène ?

Des symptômes significatifs et nombreux indiquent que l’inquiétude règne dans les meilleures têtes. La jeunesse arrive, demande sa route. On lui dit : il n’y en a qu’une, la science. Elle s’y élance ; mais à peine partie, dix chemins se présentent au lieu d’un. Toujours au nom de la science, elle est sollicitée dans les directions les plus opposées. Elle entend refuser le nom de science à la morale, à l’histoire, à la psychologie. Désorientée, elle se met à douter de sa route. C’est là une situation grave. Les meilleurs se butent et perdent courage à la longue. Les esprits superficiels ou médiocres s’en tirent à meilleur compte. Ils déclarent au bout de très peu de temps que le pour et le contre se valent, et, pour les uns comme pour les autres, le scepticisme est né.

Des maîtres, des hommes compétents, ont déclaré à plusieurs reprises, ces derniers temps, que le scepticisme n’avait pas atteint la jeunesse française, que notre esprit national était réfractaire à cette maladie comme à celle du pessimisme. Hélas, on a beau être Français et Gaulois, on n’en est que plus homme pour cela, exposé aux dangers que les tendances exclusives font courir à la nature humaine. Quand on érige une faculté humaine en seule norme et loi suprême, on peut être sûr que non seulement on fait du tort à toutes les autres, mais qu’on compromet en outre gravement, celle qu’on veut établir sur leurs ruines. Pour que l’homme vive, il faut qu’il vive tout entier. Certains régimes excessifs et débilitants amènent l’esprit à la lassitude, au scepticisme, n’importe sous quelles latitudes et entre quelles frontières. La vérité est que la jeunesse qui pense, qui cherche à se rendre compte des choses et désire arriver à la clarté sur elle-même, a beaucoup souffert depuis nombre d’années. Elle a bel et bien connu le scepticisme et, dans son ensemble, est encore loin de la guérison.

Cet état d’esprit s’est largement traduit dans la littérature des jeunes. On reconnaît, à travers ces produits, des esprits ayant subi de profondes mutilations et qui, pour cela, peuvent parcourir la double immensité de l’histoire et de l’âme sans y rencontrer autre chose que le néant. Cette littérature par contre, pour tout ce qui concerne le mécanisme extérieur, est en général extraordinaire. Il est naturel de voir la jeunesse mettre dans ses œuvres une âme ardente et si sûre d’elle-même, si absorbée dans son enthousiasme qu’elle en néglige la forme. Nous avons sous les yeux tout le contraire : Beaucoup d’habileté, peu de souffle et encore moins de certitude. C’est ce que constate, pour la poésie en particulier, M. Sully-Prudhomme, dans la préface à un livre de jeune, qui fait précisément exception à la règle d’à présent : Jeunesse pensive, poésies de A. Dorchain. « Il ne s’est peut-être jamais publié plus de vers en France que dans ces dernières années, et ces vers sont pour la plupart bien faits. Presque tous les débutants vous étonnent par une expérience singulièrement précoce ; les plus secrètes ruses de la versification leur sont familières ; ce sont des virtuoses accomplis ; en un mot ils savent leur métier. Mais aussi jamais le métier ne s’est plus nettement distingué de l’art véritable, car il faut l’avouer, le nombre des habiles passe de beaucoup celui des inspirés. »

Formes séduisantes jetées sur un abîme de désillusion. En vérité, partout où nous tournons les regards, en littérature comme en art, nous sommes en présence du même phénomène navrant. On ne rencontre qu’expressions exquises et délicates, du sentiment de gens revenus de tout. Dans la philosophie, les sciences, les arts, le délabrement des principes est complet. La jeunesse arrive sur le terrain comme les troupes de volontaires dans les longues guerres, quand les affaires sont bien compromises. Sur tous les chemins où elle voudrait avancer, elle voit revenir des gens qui ont jeté leurs armes et déclarent qu’il n’y a rien à faire. Il faut beaucoup moins d’énergie pour aller vers l’inconnu, même le plus formidable, avec une lueur d’espérance au cœur, que pour reprendre des routes de l’esprit où l’on croise à chaque instant des vaincus et des blessés. Aussi les grands horizons sont-ils bien délaissés.

Je ne mentionne qu’en passant un certain dilettantisme qui s’intéresse à tout et ne s’attache à rien. Et celui-là, comment le prendre au sérieux sans devenir l’objet de l’indulgente ironie de ses adeptes ? Cette précieuse et malsaine tournure d’esprit n’en a pas moins eu une grande influence sur la jeunesse. Ils n’ont été que trop nombreux en ce temps, les hommes jeunes d’années, mais gagnés par une décadence précoce, qui, sans affirmer, sans nier, sans croire ni douter, se sont assis au bord de l’arène pour se donner le spectacle des vanités de la pensée humaine, de tout ce que nous faisons, de tout ce que nous sommes, dépensant un sourire satisfait où d’autres mettent leur cœur, leur vie, leur sang.


On conçoit ce que doit être dans un pareil état de choses l’orientation religieuse. Chez ceux qui n’ont pas reçu dans leur jeune âge de direction particulière, il y a en général table rase. D’autres ont vu leurs croyances d’enfant se dissiper au premier contact des négations scientifiques. En ceux qui ont conservé des traces d’une éducation religieuse, c’est plutôt par la persistance des impressions et des habitudes qu’elles se traduisent, que par un état intellectuel. Partagés entre une certaine façon de sentir et les procédés de la science dite positive, ils vivent dans deux mondes. C’est un modus vivendi entre le cœur resté fidèle aux souvenirs, et l’intelligence qui ne s’y retrouve plus. Il y a à ce sujet dans beaucoup de jeunes esprits un mélange incroyable, mais touchant, de choses contraires. Quelquefois ce mélange hétérogène entre en fermentation et fait éprouver à ceux qui en ont fait le contenu de leur vie spirituelle, des secousses profondes et des souffrances cruelles. Pourtant, en général, on peut dire que l’esprit voltairien a disparu. C’est une spécialité réservée aujourd’hui à quelques séides de la libre pensée et malheureusement au peuple. Il s’est débité une si prodigieuse quantité de sottises au nom de la libre pensée que les gens qui se piquent de culture redoutent d’en être soupçonnés. La religion est un fait capital, individuel et social, et non une imposture ou une maladie, cela commence à être acquis. Nous remontons la pente et pourrons même nous donner la satisfaction de signaler, sous ce rapport, un courant nouveau dans le chapitre où nous nous occuperons des Sentiers de demain.

Il est naturel que cette partie de la jeunesse qui s’adonne aux études religieuses par vocation ou par carrière occupe ici une situation d’exception. Contentons-nous d’y marquer plusieurs courants. Le premier se méfie de la pensée moderne, en général, et se retranche dans les traditions respectives des églises ; il peut être classé dans la réaction. L’autre, violemment travaillé par les négations contemporaines, dévie de leur côté, perd de vue, peu à peu, les réalités intérieures, désespère de sauver quelque chose de la tradition et de la foi et finalement, s’enlise dans le doute. Le troisième se fraie laborieusement un chemin vers une certitude nouvelle, où l’héritage du passé se combine avec les conquêtes et les besoins du temps actuel. C’est là que s’accomplit, dans une minorité sévère avec elle-même, éprise de vérité et de justice, l’évolution intéressante de l’heure présente, celle dont sortira la pensée religieuse de demain.

Puis ici comme partout, trop nombreux hélas ! sont les tièdes, les passifs et les habiles qui vont où le vent et les influences les poussent.

III
ORIENTATION MORALE

Si telle est la situation dans le domaine intellectuel, que sera l’orientation morale ? C’est en vain que l’on essaie de séparer l’idée morale des tendances intellectuelles. Il n’y a pas de morale indépendante. Rien dans l’homme n’est indépendant de l’ensemble des choses humaines. Tout se conditionne et s’influence réciproquement. A une certaine époque les esprits forts se flattaient de suspendre la morale dans le vide. Ils supprimaient les croyances pour maintenir la morale. C’est qu’ils croyaient à la morale et la transformaient en dogme. Le bien, le mal, les droits de l’homme restaient pour eux les colonnes du monde. Ils avaient à la fois tort et raison. Raison d’admettre que le monde moral a ses lois éternelles découvertes et ratifiées par la conscience et peu à peu mieux discernées par l’humanité dans sa lente ascension vers la lumière. Tort d’admettre que la conscience puisse communiquer avec la réalité, si du côté de l’intelligence tout est déclaré vain. Si l’homme est incapable de connaître la vérité dans une certaine mesure, il l’est aussi de distinguer le bien du mal. Si la raison, si les dogmes qui, après tout, sont l’expression que l’intelligence essaie de donner aux réalités supérieures, ne sont que fantasmagories vides, si elles ne renferment pas sous une forme dialectique ou symbolique des parcelles de ce qui est, la conscience elle aussi est impuissante. Et voilà bien la conclusion logique que nous avons tirée. A la ruine des idées générales dans le domaine intellectuel, a correspondu tout d’abord la ruine des principes de morale. Dans ce temps qui n’a pas connu, comme d’autres, d’éclatantes personnalités représentant aux yeux de la jeunesse le résumé de tout un temps, et leur apportant dans la chaire universitaire une sorte de verbe et de mot d’ordre général, il s’est trouvé des docteurs extra-universitaires pour remplir cette mission, mais d’une façon, hélas ! bien différente. Ces leaders du jour sont les écrivains, plus particulièrement, les romanciers, qui se sont le plus largement assimilé la conception réaliste de l’univers et sont devenus parmi nous les docteurs du fatalisme. Plus affirmatifs que les savants, comme tous ceux qui tiennent le savoir de seconde main, ils ont échafaudé sur les données rudimentaires d’une physiologie naissante toute une psychologie, toute une sociologie. Avec des prétentions au positivisme absolu, ils ont tout tranché, pesé, mesuré. Imperturbables, ayant coupé, croyaient-ils, le cœur humain par tranches minces, comme d’autres avaient coupé et photographié le cerveau, ils en exposaient le détail, en démontraient le mécanisme, en étiquetaient les fibres. Leurs écrits où se disaient avec tant de talent et d’assurance les choses du monde les plus sujettes à caution, devenaient à leur tour des sources. Après les vulgarisateurs du premier degré, venaient ceux du second, du troisième, du dixième, toujours plus affirmatifs. La jeunesse a beaucoup lu et beaucoup accepté cette littérature qui lui semblait être le dernier mot de la science appliquée à l’humanité. Jusqu’à l’heure actuelle, malgré certains indices nouveaux et heureux, elle en est restée très imprégnée dans sa masse. Non seulement la liberté, la responsabilité, le bien et le mal, dans l’ancienne acception de ces mots, n’ont plus de sens, mais toute part personnelle de l’homme dans sa destinée, est considérée comme problématique. D’autres la nient péremptoirement. On entend très couramment raisonner sur l’inconscience, l’irresponsabilité, l’hérédité, les crimes passionnels, toutes choses dont il conviendrait de parler avec la plus extrême réserve, en raison de leur gravité et de leur obscurité, et qui circulent dans les jeunes têtes comme on a fait circuler dans nos veines une certaine lymphe allemande, avant même de savoir si elle n’était pas le pire des poisons. Il est résulté de tout cela un état moral pénible, dangereux, surtout à l’âge où se contractent ces plis du caractère qui restent pour toujours dans notre physionomie morale. Personne ne peut nier que le sentiment de la responsabilité, cette base de la conduite personnelle, ne soit gravement atteint.

Cependant le point de vue d’une morale franchement matérialiste est dépassé, et les idées morales ont traversé une phase plus scabreuse encore, à savoir celle du dilettantisme et du scepticisme, suivant un mouvement parallèle aux conceptions intellectuelles. Nous avons subi successivement toutes les dislocations. Après la négation brutale, nette, sûre d’elle-même, est venue la période d’indifférence, de doute, enfin de curiosité détachée. Pourquoi nier plutôt qu’affirmer ? Qu’en savons-nous ? Se demander si les choses sont bonnes ou mauvaises est une puérilité comme de se demander si elles sont vraies ou fausses. Un esprit supérieur ne s’embarrasse pas de ces vulgarités. Il assiste en spectateur aux phénomènes moraux extérieurs et intérieurs, ne se juge ni soi-même ni personne et s’enveloppe de ce sentiment vague dont on ne sait s’il est la bienveillance universelle ou l’universelle indifférence. Un de ces esprits détachés des futilités pour lesquelles tant de pauvres et braves martyrs se sont fait jadis et se font encore tuer disait : « Il nous faut avoir pour l’Évangile une grande reconnaissance, car en affinant nos consciences il a donné au péché tout l’attrait du fruit défendu. » D’autres, parlant des phénomènes d’immoralité et de décadence les plus navrants disent : « Ce temps devient intéressant et gai. Les drôleries divertissantes s’offrent en foule à notre indulgente curiosité. » Inutile d’insister davantage sur ces propos très connus de tout le monde. Notre jeunesse intellectuelle, selon l’âge, le degré de culture, la carrière particulière à laquelle elle se destine, a plus ou moins traversé les étapes que nous signalons et malgré les modifications incessantes qui sont le signe des temps inquiets et chercheurs, elle offre des représentants de tous les états d’esprit par lesquels ont passé ses littérateurs préférés.


La double dislocation intellectuelle et morale dont nous venons de nous occuper a eu pour résultat l’affaiblissement du sens de la réalité et le ralentissement de l’activité.

Parlons d’abord du premier. Le sens du réel consiste à bien voir ce qu’on voit, à bien sentir ce que l’on sent, à bien comprendre ce que l’on comprend, en s’y attachant, en y prenant part, en croyant que c’est arrivé — il n’y a pas de meilleure expression pour dire ma pensée que celle-ci. Croire que c’est arrivé, qu’il s’agisse de la constatation d’un fait matériel, intellectuel ou moral, d’une couleur, d’un parfum, d’un bon verre de vin, d’une belle musique, ou d’une bonne action, c’est le signe de la parfaite santé et de l’intégrité vitale. Toutes les perturbations physiques ou morales diminuent cette faculté mère. Mais elle s’altère surtout, lorsqu’à force de tourner et de retourner les choses, de les analyser à tous les points de vue, de se méfier de tout, de chercher midi à quatorze heures, de jongler avec nos pensées, nos sentiments et nos états de conscience, nous nous sommes infligé une sorte de vertige de tout l’être. Il est absolument contre nature qu’une intelligence ou une conscience d’homme regarde le pour et le contre, sans s’intéresser plus à l’un qu’à l’autre. Elle se détraque fatalement à ce jeu, et, à force de s’adapter à tous les contraires, se déforme et radote. Ce qui est naturel, c’est que l’homme s’intéresse à ce qui se passe en lui, non pas comme à un jeu vide, mais comme à un événement ferme et important. Il faut qu’il y mette du sien, et qu’il en soit. Autrement il ne lui reste pas davantage de tout ce qu’il a reflété, qu’à un miroir. Il perd tout d’abord le sens de la réalité, le droit bon sens. Mais il perd aussi le respect qui est la conséquence directe de notre façon d’apprécier la réalité. Le dilettante, le sceptique, le sophiste perdent le respect. Toute leur politesse, tous leurs sourires aux phénomènes dont ils s’offrent le spectacle, ne sont qu’une forme de mépris. Mais celui qui perd le respect des choses, perd davantage encore celui des mots, qui ne sont que le reflet des choses. Il jonglera avec les mots comme avec les idées. Où alors est la vérité ? Si la parole ne compte plus, à qui se fier ? Nous serons entre gens qui trouvent aussi spirituel de changer de parole que d’idées, et se transforment incessamment. Du monde artistique, cette disposition passera rapidement dans la vie. Notre société, vieille et jeune, commence à être grandement affectée du manque de respect et du manque de vérité. On n’a qu’à regarder la presse, cette photographie en laid de notre monde, pour y voir, par mille exemples, à quels abus peuvent descendre les hommes de parole et de plume lorsque, dans l’absence complète de principes sûrs, régulateurs du jugement et de la conduite, les mots ne sont plus que l’ombre d’une ombre. A la vérité, l’intérêt qui s’attache à ces caméléons qui changent de couleur à volonté, et selon le besoin du moment, disent blanc ou noir, présentent un fait à l’endroit ou à l’envers, est pour la jeunesse d’un exemple détestable. N’avoir qu’une couleur et qu’une parole devient monotone ; cela dénote un esprit sans ressource. Quiconque sait vivre, a plusieurs cordes à son arc et sait se dédoubler, se tripler, se multiplier. Aussi l’antique duplicité n’est-elle plus qu’un jeu d’enfant en comparaison d’hommes qui sont à eux seuls toute une société anonyme dont aucun membre n’est responsable.

Tout cela se tient et se succède comme les anneaux d’une chaîne et les dents d’un engrenage. Mais nous ne sommes pas au bout. Après la désagrégation du sens droit des choses, vient la désagrégation de l’activité et de l’énergie comme suite inévitable. Lorsque, à travers la négation, l’incertitude, l’instabilité, l’incohérence, l’acrobatie spirituelle et morale, on a gagné le suprême degré dans l’irréel, l’idée perd toute force. Il faut, pour être déterminé à l’action, une certaine fixité de pensée, une identification de l’homme avec ses idées. L’action est incompatible avec une trop grande mobilité d’esprit. Une pensée qui vibre tour à tour, avec un intérêt égal à toutes les impressions, est comme le champ où l’on ferait tous les huit jours un nouveau labour et des semailles nouvelles. Point n’est besoin de se préoccuper de la moisson. Un labour détruit l’autre. Mais non seulement la volonté se stérilise. De degré en degré nous en arrivons à mépriser la vie réelle et l’action. Plus rien n’est attrayant que cette mue perpétuelle de l’être intérieur, sur lequel nous avons l’œil fixé comme sur un kaléidoscope. Le monde de l’action est le milieu grossier où s’agitent les êtres bornés. « Les qualités des hommes d’action les plus admirés ne sont au fond qu’un certain genre de médiocrité. » En formulant ce prodigieux axiome, M. Renan a exprimé le sentiment de bien des contemporains, jeunes surtout, distingués ou non. On peut objecter à ces penseurs délicats qu’on est naturellement toujours une médiocrité pour quelqu’un. Un bon soldat peut, je m’imagine, être un médiocre comédien ; un athlète à coup sûr ferait un piètre acrobate, et, jugé par un de ces phénomènes de dislocation qu’on appelle hommes serpents, Miton de Crotone serait, lui aussi, une médiocrité.

La volonté s’atrophie encore quand on n’y croit plus. Il suffit de bien persuader à un être qu’il est incapable, pour qu’il se comporte comme tel. Combien de jeunes enfants richement doués ont été abrutis, annihilés par des éducateurs qui les traitaient sans cesse d’imbéciles ! A force de rabrouer et de décourager les gens, on finit par les faire douter d’eux-mêmes. Il en est de même de toutes les aptitudes humaines. La volonté a subi des influences déplorables dans la jeunesse actuelle, influences de tout genre et dont le concours néfaste a eu pour résultat de l’affaisser et de l’énerver. L’une de ces causes délétères est le vent de fatalisme qui a soufflé sur nous. Pourquoi s’efforcer, lutter ? Il n’y a pas d’initiative personnelle. L’inéluctable nécessité gouverne l’âme et le monde. Se réformer, entreprendre le combat contre ses passions, ses penchants, ou s’insurger contre le mal qui est dans la société, c’est de la folie. Passe encore pour les pauvres d’esprit. Laissons-leur l’innocente manie de se faire brûler et crucifier pour le salut des autres, mais de grâce n’allons pas les imiter ! Des idées semblables sont du poison pour la jeunesse.

Il est dans l’ordre des choses que les impressions de cet âge soient vives, saines, qu’on s’y attache avec impétuosité, qu’on s’éprenne d’idéal, qu’on s’emballe pour les belles causes et les hommes généreux et que l’on coure à l’action avec cette ardeur qui nous fait aimer, dans la jeunesse, même les exagérations et les imprudences. Sous ce rapport les choses ont bien changé. Au lieu de ces jeunes têtes qui promenaient jadis leurs chevelures arborescentes, symbole de tant de juvéniles excentricités, nous rencontrons maintenant trop de cheveux plats sur des fronts trop désabusés. Notre meilleure jeunesse apparaît si réservée, si hésitante que d’aucuns la trouvent trop sage. Sans doute il convient ici de faire grandement la part des circonstances. En omettant même les problèmes d’ordre intellectuel et moral en face desquels nous les laissons, il leur reste sur les bras trop de grosses affaires pour qu’ils ne soient point soucieux. Mais il n’en est pas moins vrai que l’orientation intellectuelle et morale des dernières générations est de celles qui paralysent l’action. Le malheur est double, se produisant à une époque comme celle-ci. Quand on songe à la vie qui attend cette jeunesse, à tout ce qu’elle devra fournir de labeurs et d’efforts, on se sent pris au cœur d’une haine invincible contre ces doctrines de néant qui ont été pendant des années sa grosse part de nourriture. Assez de négations, assez surtout de jongleurs et d’histrions ! Donnez-nous des hommes de foi et d’action, d’amour et de haine, à l’œil clairvoyant, à la poitrine émue, au bras vigoureux, des hommes qui, détachés des vains spectacles de la fantaisie et du cliquetis vide des mots, se taisent, mettent la main à la charrue et tracent, comme démonstration, leur sillon en pleine vie !

IV
L’ÉCOLE DE LA VIE

Les questions d’ordre intellectuel et moral ne sont pas les seules qui sollicitent une jeunesse. On pourrait même dire que le plus grand nombre en reste éloigné : toute la jeunesse populaire, par exemple, pour laquelle ces choses n’existent que de loin. Nous aurons l’occasion d’en parler. Mais parmi la jeunesse studieuse elle-même, ce n’est pas la masse que ces questions préoccupent. Et la minorité, troublée et travaillée par les graves problèmes de ce temps, se trouve de son côté envahie par la pratique. Bien au delà des sphères universitaires, les enveloppant de toutes parts comme les flots enveloppent une île, s’étend la grande école de la vie.

Pour les chercheurs et les penseurs, aussi bien que pour ceux que la recherche effraie ou laisse froids et qui se brassent une philosophie sommaire avec les miettes ramassées au hasard, le monde positif est là qui s’empare d’eux, leur impose ses conditions et ses exemples. Les théories philosophiques, les systèmes de morale, les doctrines religieuses sont une chose, et la vie en est une autre. Ses leçons sont plus puissantes que les théories en bien comme en mal. Ce qui se passe dans la politique, la finance, l’industrie, dans le va-et-vient journalier du monde, dans les relations entre camarades et amis, dans la famille, ne peut manquer d’avoir une influence sur des esprits en pleine formation. Ceux-ci sont, d’autre part, travaillés par l’esprit de parti ou du moins recherchés par lui. La jeunesse est une pépinière où pousse l’avenir. Il est de bonne guerre de se mêler de ce qui s’y passe et d’essayer de faire tourner son développement dans le bon sens. Ce sens pour les hommes en pleine lutte est le leur. Au milieu de leurs batailles, ils regardent du côté de demain et y cherchent du renfort. Il en résulte parfois une action si directe et si énergique qu’elle va jusqu’à la violence morale.

Cette irruption de la vie, dans l’esprit de la jeunesse, se fait sentir surtout dans les questions d’avenir. De jour en jour augmente le nombre des jeunes gens dirigés vers les carrières pratiques, et ces carrières s’encombrent sans cesse davantage. La préoccupation d’arriver devient si pressante, en raison de la concurrence, qu’elle finit par tout dominer. C’est une préparation en petit au grand combat pour l’existence qui se livre partout sur le terrain économique. Il semble difficile de penser à autre chose quand on est entré dans cet engrenage des intérêts matériels. Mais ceux-là même que leurs études ne mettent pas tous les jours en face des chiffres et des calculs économiques et qui se préparent aux carrières libérales, n’échappent pas au souci du lendemain. La vie matérielle et tout l’ensemble des complications et des besoins qu’elle entraîne, s’impose à leur attention et vient se mêler constamment aux idées qu’ils se font sur les choses et les hommes. L’adage « primo vivere deinde philosophari » est de ceux auxquels un jeune homme d’aujourd’hui s’habitue malgré lui.

Le désir d’arriver est cette aspiration légitime de chaque être d’avoir sa place au soleil et son existence garantie. Il est du devoir d’un jeune homme sain d’esprit de s’en préoccuper, et ce n’est pas sans de graves inconvénients qu’on est élevé au-dessus de ces menus tracas, par sa situation de fortune. Mais il y a une grande différence entre le désir d’arriver, subordonné aux intérêts de science et de conscience, à un but supérieur enfin, et ce même désir devenu le seul guide et le seul objectif. L’acuité des questions économiques, la tournure réaliste de l’esprit contemporain, le train de vie dont la jeunesse est entourée, ont rompu en elle l’équilibre entre la question d’idéal et la question matérielle. Pour un grand nombre de jeunes hommes il n’y a qu’une question : arriver. Parmi ceux-ci, les uns sont modestes, se contentent de peu ; les autres sont âpres et demandent beaucoup. Arriver ne suffit pas, il faut se pousser, dépasser les autres, dominer. On y parvient en jouant hardiment de la dent et des ongles, comme les animaux inférieurs. On y parvient encore, et plus sûrement et plus proprement, en usant de fins stratagèmes. Cette dernière méthode est celle pratiquée par ce que nous appellerons les jeunes diplomates. Suspendons ici leur médaillon :

Plus ambitieux qu’affamés, ils méprisent la lutte grossière. A l’acharnement des loups, ils préfèrent la tactique des renards. De ce siècle réaliste, ils ont retenu surtout qu’il faut de l’habileté pour arriver. Aussi en ont-ils fait provision. Leur pensée est un arsenal où il y a de tout, et ils savent l’en tirer à propos. Toujours de l’avis de chacun et, selon l’heure, légers ou graves, honnêtes ou fripons, ils traitent les hommes selon leurs côtés faibles. La vie pour eux est une affaire, mieux : un échiquier. Sentiments, idées, intérêts, les leurs, comme ceux des autres, sont les pions qu’il convient de manier sans émotion. S’emballer nuirait. Ce qu’on appelle entre braves cœurs tout simplement une vilenie est pour eux un acte d’intelligent sang-froid. Ils ont soin toutefois de cultiver chez les autres des scrupules, dont l’absence fait toute leur force à eux. Ces jeunes vieillards sont impassibles, ils ne rient jamais — le rire dénote de la faiblesse d’esprit — mais ils connaissent la pitié et la réservent tout entière pour les pauvres camarades, atteints de sincérité, qui ne veulent devoir leur avancement dans le monde qu’au travail et au mérite. Cependant, au besoin, le jeune diplomate fera son possible pour supplanter ces excellents camarades. Il ne néglige rien, lui, pour se pousser, soigner sa petite réputation, se faire bien voir des dames influentes. Discrètement, il sait entretenir autour de sa personne un murmure de réclame, qui fait pressentir en lui un personnage. Il est annoncé pour demain sur la scène du monde, comme s’annoncent certains artistes en tournée en faisant afficher sur les murs : X viendra ! Vous pensez bien que ce n’est pas lui qui affiche, il s’étonne et se plaint de ce brouhaha de renommée qui effarouche sa modestie.

Quant aux sentiments tendres, le jeune diplomate s’en méfie. S’il lui arrive jamais d’aimer, ce sera un amour de tête. Le cœur est plein de surprises qui déroutent les calculs. Il n’en faut pas.

M’est avis que voilà quelqu’un qui fera son chemin dans le monde. Du moins il est de ceux que l’on commence à décorer du titre de très forts, et il possède d’ailleurs à un point élevé le courage du sacrifice : Pour arriver, il sacrifiera même les plus chers intérêts… des autres. — Vous réussirez, jeune seigneur, ou je m’y connais mal… Mais je ne t’envie pas, va !


Occupons-nous maintenant de cette troupe, hélas imposante, dont fourmillent les abords des carrières et qui demande à être casée tout bonnement. On leur dit : pour être casés, mes amis, il faut travailler, bûcher même. Et les voilà qui travaillent, bûchent s’il le faut. Ils distinguent entre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Ne perdons pas de temps : « Time is money ! » Leur monde n’est pas la Création, c’est un programme. Que l’infini tourmente quelqu’un, cela leur paraît contre nature ; leur curiosité, à eux, n’a rien d’angoissant. Leur ambition d’ailleurs n’a rien de féroce. Ils ne demandent pas mieux que de voir arriver tout le monde « ex æquo ». Il faut bien que chacun vive ! C’est l’utilitarisme infiltré du domaine industriel et commercial dans celui des études.

Pour être celui d’un grand nombre de jeunes gens, pas méchants, le point de vue n’en est pas moins misérable. Aussi me déclarerai-je toujours du côté de ceux, fussent-ils peu, qui ont un idéal. Heureusement il y en a plus qu’on ne le supposerait.

Eh oui, il faut vivre, nous le pensons tous. Vivre c’est la grande affaire. Nous sommes même tellement de cet avis que nous demandons plus que vous, car nous n’appelons pas cela vivre. Quoi, la destinée humaine s’arrondirait en cette phrase : Apprendre un état en échange d’un morceau de pain. Nous viendrions au monde avec un cœur, une intelligence, une conscience, et nous ferions des mathématiques, de l’histoire, de la médecine, du latin, de la théologie, que sais-je encore, pourquoi ? pour le vivre et le couvert ! Vous appelez cela une vie ! et c’est pour cela que vous suez sur l’algèbre, les cornues, les textes et les archives ; que vous promenez le scalpel dans les chairs mortes et le microscope sur les infiniment petits ; que vous passez des examens en pleine canicule !

Mieux vaudrait dormir de l’éternel sommeil, dans l’eau, le feu, ou sous la terre, n’importe où, que de vivre ainsi ; car décidément ce ne serait pas la peine. L’homme ne vit pas de pain seulement. Il n’est pas seulement un fonctionnaire, actif ou retraité, ou tout autre travailleur qui touche un salaire. Il est cela sans doute, et même il ne lui est pas permis de ne fonctionner d’aucune façon ; mais pour que les choses aillent bien, il faut d’abord qu’il soit un homme. Malheur aux sociétés où chacun n’aspire qu’à se caser pour vivre ! Elles réduisent la vie à ses proportions inférieures et en font une curée d’appétits ou une formalité banale. Il faut vivre, et, pour vivre quand on est un homme, la première chose c’est d’avoir un but, un amour et une haine, un idéal enfin. Si vous ne cherchez pas à vous procurer cela étant jeunes, vous ne l’aurez jamais et vous ne connaîtrez pas la vie. C’est pour cela qu’un souci plus élevé doit dominer le souci de la carrière, non pas seulement dans les fonctions consacrées aux choses de la science et de l’esprit, mais dans toutes. Vous étudiez la philosophie, l’histoire, les arts. Très bien, soyez d’abord un homme, et vous aurez l’étoffe dont se font les philosophes, les historiens, les artistes. Mais vous songez à devenir ingénieur, commerçant agriculteur, chef d’usine. Excellent, si vous commencez par être des hommes. Si vous négligez cela, vous ne serez que de misérables esclaves ou des oppresseurs, selon l’occasion.

L’utilitarisme détruit l’homme ; il étrique toutes nos conceptions de la vie pratique. Pour lui il n’y a ni sentiment, ni droit, ni noblesse, ni beauté, ni sainteté, rien enfin de ce qui est humain, il n’y a que des chiffres. Ce qui ne vaut pas d’argent ou n’en fait pas gagner, ne vaut rien, en général. C’est la plus épouvantable erreur qui puisse s’emparer d’un homme ou d’une société, car ce qui vaut précisément le plus dans la vie humaine, c’est ce qui ne saurait ni s’acheter ni se vendre. Aussi je considère l’utilitarisme dans la jeunesse comme une calamité. Cette soi-disant brave disposition de bon bourgeois rangé et égoïste est pire que tous les vices. Une jeunesse terre à terre, Dieu nous en préserve ! Le beau nom de jeunesse ne lui conviendrait plus. La jeunesse n’est-elle pas faite de tous les élans et de toutes les ardeurs qui nous engagent à mépriser l’utilitarisme ? En être atteint c’est être en proie à la sénilité, entrer dans l’existence avec un stigmate de décrépitude. De même que naître aveugle est pire que de le devenir, puisque le souvenir même de la lumière vous manque, de même commencer dans l’utilitarisme est plus affreux que d’y finir, car il peut rester au moins un reflet des choses supérieures à celui qui s’en est détaché par la lente usure de la vie. L’autre au contraire, l’utilitaire précoce, ne garde rien. Dès lors tout est possible jusqu’à la honte inclusivement, pourvu que cela profite !


Nous nous trouvons là sur un terrain peu édifiant, mais encore fort vaste à parcourir, et cet ordre d’idées nous amène à nous occuper en général de l’idéal tout négatif qui s’est emparé d’une grande masse de nos contemporains et qui ne déteint que trop sur la jeunesse. Je veux parler de ce que j’appellerai le bonheur passif.

La recherche de ce bonheur est le résultat de l’avilissement des volontés ; mais elle est aussi une conséquence du bien-être que nous a procuré le progrès. La civilisation, en augmentant le pouvoir de l’homme, diminue son effort, l’habitue aux aises et lui fait fuir les labeurs rudes. C’est un résultat contradictoire sans doute, puisque la domination sur la nature n’est obtenue qu’au prix des plus longs et des plus pénibles efforts. Mais, ces efforts accomplis par quelques-uns procurent d’autant plus de tranquillité aux autres. S’il est vrai que ce temps a travaillé plus qu’aucun autre, il a aussi produit une classe toujours plus nombreuse de privilégiés qui ne travaillent que peu ou point.

Le réalisme pratique, acclimaté un peu partout, y aidant, le repos, l’absence de lutte est devenu le rêve caressé par une foule d’hommes. Une vie commode, à l’abri des secousses, une vie de rentier, que de gens n’ont pour eux et leurs enfants que cette aspiration-là ! Il en est résulté toute une catégorie de jeunesse commode portée aux habitudes efféminées, éprise de vie sédentaire, vouée aux langueurs et aux paresses du corps et de l’esprit. Comme tous ceux qui sont habitués à se faire servir, cette jeunesse est impatiente, et surtout impatientante. Il n’y a de tels que ceux qui ne font rien, pour trouver que les autres ne travaillent pas assez. Habituée aux merveilles de la science et de l’industrie dont elle profite, sans savoir le mal qu’elles ont coûté, cette jeunesse ne sait plus attendre. Il lui faut tout, très rapidement, si possible tout de suite. Elle a remplacé l’impétuosité juvénile par une nervosité de petite dame très difficile à contenter. C’est ainsi que nos moyens accélérés, notre habitude de forcer et de violenter la nature, nous ont créé des mœurs factices. Qu’il faille du temps aux arbres pour pousser, cela paraît à d’aucuns un reste de vieille barbarie que le progrès supprimera. Volontiers ils mettraient toute la vie à l’allure des trains-éclairs, pourvu qu’ils aient dans le train leur sleeping et leur restaurant ! Ainsi se présente dans notre société un phénomène souvent observé dans les familles. Les pères laborieux ont des fils nonchalants, voire même fainéants. C’est la division du travail : Les pères se sont fatigués pour les fils, les fils se reposent pour les pères.


Ceci nous rapproche tout doucement de cette classe de jeunes hommes que j’appellerai les Inutiles. On les rencontre surtout dans les conditions aisées ou brillantes, toujours pleines de péril. Il est d’autant plus honorable de se soustraire à ces périls par l’énergie et le labeur. L’exemple de bien des jeunes gens riches et travailleurs nous console ici du triste spectacle que donnent leurs compagnons. Mais parlons de ceux-ci : Ils sont très solennels. Tout dans leur physionomie et leur toilette à la fois correcte et dédaigneuse, révèle le Monsieur revenu de tout. Une expression de pacha assoupi indique que le monde passé et présent est là pour eux. Entrons dans leur chambre et empruntons-en la description à Legouvé : c’est bien toujours cela. « Il n’y a pas de quoi s’y asseoir, il n’y a plus que de quoi s’y coucher. Ce ne sont que fauteuils renversés, fauteuils à bascule, fauteuils à oreillers, larges divans à larges coussins, rideaux ouatés, cheminée doublée de calorifère, tapis épais comme une toison ! Et quel cabinet de toilette ! Suis-je chez une princesse du quartier Bréda, ou chez le fils d’un président de tribunal ? Un outillage pour les mains à se croire devant la vitrine d’un coutelier ! Vingt flacons d’essences diverses ! Un système de brosses aussi ingénieux que compliqué : il y en a de recourbées en creux, il y en a de recourbées en relief ! Il y en a de longues, il y en a de larges ! il y en a de dures, il y en a de moelleuses ! Toute la simplicité de la maison est réfugiée dans la chambre du père, voire de la fille ! Même recherche pour la table. Certes, nous ne dédaignions pas jadis un bon dîner, et nous savions faire fête à une bouteille de vin ; mais au moins nous ne nous y connaissions pas ! Aujourd’hui, les jeunes gens sont gourmets, délicats, difficiles. Ils font de l’amour du confort un dilettantisme ! Où est le mal ? dira-t-on. Le mal, c’est qu’on ne travaille pas dans un fauteuil renversé ! Le mal, c’est qu’on devient esclave d’un bon tapis et d’un bon mets ! Le mal, c’est qu’on hésite à entreprendre un voyage dur, mais utile, parce qu’on ne peut pas traîner tout son attirail de coiffeur avec soi ! Le mal, enfin, c’est qu’on en arrive à sacrifier même sa conscience à son cher confort, et que dans toutes les questions de mariage, de profession, d’emplois publics, c’est-à-dire d’avenir, d’amour, de considération, de dignité, d’honneur, parfois, le bien-être, le tyrannique bien-être entre en lutte avec les plus strictes obligations, et qu’il en triomphe, car il s’appelle d’un nom plus puissant que le nom de la passion même, il s’appelle l’habitude. Oui ! l’habitude, cette pâle compagne de la vieillesse, cette triste sœur de la manie, l’habitude règne parmi beaucoup de jeunes gens comme n’y règne pas l’amour. De là, des pères aux fils, mille reproches légitimes repoussés par mille réponses souvent amères ; de là enfin mille débats incessants, sur le vrai champ de bataille de la famille, sur la question d’argent ! »

Et puisque cette citation nous amène sur la question, marquons ici, en passant, un gros paragraphe de l’école de la vie : l’importance pour la jeunesse à connaître la valeur de l’argent. Le grand malheur de la fortune des parents, surtout de celle qui a été gagnée rapidement, ou héritée, et ne repose plus sur aucun travail actuel, est de faire perdre aux enfants le respect de l’argent. Respecter l’argent, et même quand on en a beaucoup, ne jamais le dépenser mal à propos, n’est pas une qualité ordinaire. C’est une qualité sociale des plus complexes, car elle suppose non seulement de la conscience, du tact, bref le sentiment que posséder est une fonction sociale, mais elle demande encore à s’entretenir par l’expérience. En un mot, pour posséder cette qualité, il faut savoir combien l’argent est dur à gagner et que d’efforts il représente. Celui qui ne sait pas cela le méprise, et s’il y attache quelque valeur, ce n’est que pour le plaisir qu’il peut procurer. J’insiste sur ce point dans un intérêt de morale supérieure et non, Dieu m’en garde, pour servir l’égoïsme de certains parents pour qui le mal consiste à dépenser de l’argent, le bien à le garder, et qui mesurent la moralité de leurs fils à leur parcimonie. Le vice coûte cher, c’est pour cela qu’il faut le fuir ; la vertu est bon marché, il faut la cultiver, et ainsi on ne cultive souvent que l’avarice, le plus sordide de tous les vices. — Mais revenons à nos inutiles et ne les lâchons pas ! Point n’est besoin d’appartenir à une classe privilégiée pour avoir l’étoffe d’un inutile.

Cette existence de roi fainéant a, paraît-il, tant d’attraits que d’aucuns ne pouvant la mener dans le luxe, la mènent dans la médiocrité ou la misère. Et voici ce que demandent ces précieux parasites : Se coucher dans l’existence comme un tronc d’arbre sur l’eau. Flotter au gré de la vague, avancer, reculer, monter, descendre selon le hasard des heures. Pourvu que cela marche tout seul ! Au milieu des influences contraires qui travaillent les sociétés, parmi les labeurs, les études, les souffrances d’autrui, jouir d’une sereine indifférence, étant nourri, vêtu, amusé et ingrat, par-dessus le marché ; se laisser traîner aujourd’hui par l’intérêt, demain par la passion, la colère, la haine ou la peur, une autre fois par la volupté et les appétits grossiers ; puis à certains jours, agréable diversion, subir le charme de la vertu, être emporté par un souffle sur les hauteurs, en attendant qu’on en soit enlevé pour être jeté dans quelque bourbier : La belle vie que voilà ! Quand on s’approche d’un de ces passifs pour l’exhorter à se ressaisir, il faut toujours s’attendre à être pris par lui en grande pitié. Le mieux qu’on puisse en espérer dans ses bons jours, est qu’il vous réponde : Que voulez-vous, je suis ainsi fait, je n’y puis rien ! Peut-être, s’il vous juge digne d’un tel effort, vous dira-t-il en citant Montaigne : « Je ne gâte rien, je n’use que du mien ; et si je fais le fol c’est à mes dépens, et sans l’intérêt de personne, car c’est une folie qui meurt en moi, qui n’a point de suite. » Mais si vous tombez sur un mauvais jour, prenez bien garde : Il se fâchera très fort, comme une bête contrariée dans son repos ou ses emportements passionnels. Être dérangé ! cela peut-il se supporter ? S’il y a une action méchante au monde c’est de troubler les gens, qui, sans vouloir nuire à personne, se laissent glisser doucement du côté de la pente. — Mais je m’aperçois que c’est prendre bien de la peine pour qui s’en donne si peu.


Et pourtant j’ai à cœur de crier gare à plusieurs, qui sans être des inutiles, se laissent aller vers la vie facile. Il y a là un engrenage qui vous saisit et vous lâche difficilement. La vie molle engendre la lâcheté. La lâcheté produit le mensonge et la duplicité. On est obligé de recourir aux expédients et de quitter les chemins droits. Une fois entré dans cette voie, le plus clairvoyant est perdu.

En particulier il faut mentionner la passion du jeu, comme un des plus tristes pièges où tombent tant de jeunes vies. La jeunesse d’aujourd’hui joue beaucoup trop. C’est une des maladies du temps, une des formes de sa fièvre. On parie aux courses, on joue entre soi, tantôt grand jeu tantôt petit, et dans toutes les classes de la société. Augmenter son avoir, ou son gain, par un coup de hasard, ou même, dans les cas extrêmes, demander à ce hasard qu’il vous fasse vivre sans travailler, c’est un objectif beaucoup trop poursuivi. Que de gens s’endorment le soir en prononçant le nom du cheval sur lequel ils ont parié ! Moins condamnable en apparence que l’ivrognerie ou la débauche, le jeu est d’une immoralité plus subtile. Il fait partie de tout un ensemble de phénomènes et peut être considéré comme le symptôme de profonds troubles psychologiques. Un homme qui joue perd pied dans la réalité. L’enchaînement simple et laborieux des causes lui échappe. Il se trouve jeté en pleine aventure. Comme les générations de l’an mille, il attend qu’un coup de baguette transforme le monde. Aussi, pourquoi travaillerait-il ? Bientôt la fortune viendra toute seule. En attendant, il emprunte ou prend. Le jeu en effet donne le vertige et rend possibles des actes dont on était auparavant incapable. Dès lors l’homme est à vau l’eau. Voyez si l’on a raison de crier casse-cou !

J’ajouterai que le jeu tue la conversation, un des charmes et des grands besoins de la jeunesse. C’est un isolateur. Il escamote le monde autour de vous, faisant disparaître hommes et choses.

Dans un des plus beaux sites de la Suisse, où l’on regrette toujours d’avoir trop peu de temps pour admirer, je rencontrai un jour deux jeunes touristes. Ils étaient environ à mi-côte d’une ascension fort intéressante et semblaient prendre quelque repos. De loin, les voyant assis, le dos tourné au paysage, cela m’avait paru étrange. En m’approchant, je compris : ils jouaient aux cartes. Quatre heures plus tard, en redescendant, je les retrouvai à la même place, jouant toujours. La nuit tombait ! Ils rentrèrent alors continuer leur partie à l’hôtel.


Il est enfin un point capital, important toujours et partout, mais plus sérieux encore pour la jeunesse que pour les autres âges, j’ai indiqué les choses de l’amour. C’est là qu’on peut le mieux voir apparaître l’état général d’une société, les qualités et les défauts de sa conception de la vie. Dites-moi comment vous aimez, je vous dirai qui vous êtes. La valeur d’un temps se mesure au respect dont il entoure l’amour. Le criterium de la valeur d’un homme n’est pas son credo religieux, intellectuel ou moral ; mais c’est le degré de respect qu’il a pour la femme. Quand l’homme perd la foi et l’espérance, il déprécie la vie. Dût-il s’y cramponner comme à la seule chose certaine et qu’il faut exploiter vite, il l’amoindrit par là même, et sa conception rabougrie du monde et des hommes, l’absence d’idéal, de poésie réelle, d’énergie, tout cela trouve dans sa façon d’aimer un long écho, un commentaire éloquent et pratique. L’amour sans doute est immortel et renaîtra toujours de ses cendres. On a beau le traîner dans la boue, il vient un jour où il ressuscite plus jeune et plus beau que jamais. Mais il n’en est pas moins vrai qu’individuellement nous pouvons le ternir en nous. Où en sommes-nous pour les choses de l’amour ? Comment aime notre jeunesse ? comment parle-t-elle de l’amour ? comment le chante-t-elle ?

Hélas, on peut constater sans peine que sur ce point notre jeunesse est extrêmement réservée. Nous touchons là un endroit douloureux. Il y a de la méfiance, du scepticisme, des ruines intérieures. Maintenant il devient ordinaire de raisonner sur l’amour, à l’entrée de la vie, comme les plus désabusés des hommes. Volontiers on croirait qu’il est parmi les bonnes vieilles choses disparues et que, pour l’éprouver encore, nous soyons venus trop tard dans un monde trop vieux.

Règle générale, ce qui manque, c’est le respect de la femme, je dirais volontiers ce culte de la femme qui est le signe de l’intégrité vitale. Sans doute on ne la regarde pas, à l’instar de certaines époques ascétiques, comme un être impur, pernicieux, dont il faille fuir le commerce. On la trouve au contraire désirable ; mais en même temps bizarre et, à la longue, gênante. Elle est un instrument de plaisir, à condition qu’on n’en fasse pas sa société et qu’on évite ses liens. Les chaînes de l’amour sont remplacées avantageusement par l’amour libre. En somme, ce qu’on appelle le plus couramment amour, ne ressemble pas plus au vrai amour que la constellation de l’Ourse ne ressemble au quadrupède du même nom.

Quand l’amour authentique existe, et les précautions sont prises pour qu’il ne puisse périr, il se cache plutôt. Ainsi, il est assez rare de rencontrer des chansons d’amour composées par de tout jeunes gens et plus rare encore d’entendre chanter en société cette sorte de poésie.

On n’entend guère non plus les vieux chants d’amour du répertoire national.

Par contre on chante et rechante à satiété l’amour vulgaire. Vénus Uranie est moins louée que ses homonymes inférieures. Impossible de ne pas dire ici ce que je pense des chansonnettes du jour. Mais cela ne s’adresse à aucun auteur particulier. C’est le genre que je vise, le milieu qui les fait éclore, et ceux qui vont les répétant à tel point que du dehors on pourrait s’imaginer qu’il n’y a plus que cela.

Je trouve donc aux chansonnettes le plus en vogue pour le moment, et où l’on chante l’amour, un arrière-goût de libertinage sénile. Cela sent la décadence, le détraquement, et lorsque cette note persiste à travers une série et se reproduit dans des productions similaires renvoyées par tous les échos, cela finit par devenir horriblement ennuyeux. Loin de moi de reprocher à ce genre de littérature son immoralité. On se méprendrait sur mes intentions. Peut-être m’accuserait-on d’être un atrabilaire, un rabat-joie, un philosophe boutonné, se donnant ainsi contre moi le beau rôle de quelqu’un qui revendique pour la jeunesse le droit de s’amuser. Hé, moi aussi, je revendique ce droit et le proclame ; et pourvu que la compagnie soit de celles où l’on peut s’asseoir en se respectant, je ne permettrai à personne de chanter de meilleure humeur que moi : Gaudeamus igitur ! Mais quand nous en viendrons au fameux couplet du pereat, où le joyeux vacarme atteint des proportions inquiétantes pour les voisins, je crierai de toutes mes forces : pereat diabolus…, atque irrisores ! et je songerai, à ce moment, à tout ce qui tue la joie, à la gaîté macabre qui consume dans son feu ce qui doit être sacré, à l’esprit de moquerie, enfin, qui fait trop souvent les frais de ces chansonnettes. Comment, en ce temps, dans ce pays lorsque la jeunesse d’un grand peuple s’assemble et qu’elle veut chanter l’amour, ce seraient ces choses-là qui lui viendraient à l’esprit, et de préférence, et presque exclusivement ! Non, vous vous calomniez vous-mêmes. Vous avez mieux que cela dans le cœur. Il n’est pas possible que vous manquiez de tout ce qui manque à ces produits, à savoir : la poésie, le naturel, la fraîcheur, la jeunesse !

Mais, je me hâte de le dire, la jeunesse est en grande partie innocente d’un état de choses que la vérité nous oblige à représenter sous des couleurs sombres. Rien n’a été négligé pour nous en faire venir là. La société actuelle a de grands torts à se reprocher. Comment qualifier la légèreté avec laquelle, en public comme en famille, on parle de l’amour, de la chasteté, du mariage, surtout lorsqu’on s’adresse à des jeunes gens ? Il semble que leurs oreilles soient faites exprès pour écouter les railleries et les jeux d’esprit douteux. On leur a donné les conseils les plus pernicieux, en ce qui concerne le respect de la femme et d’eux-mêmes, comme si toute la sagesse des siècles, si chèrement acquise sur ce point et condensée en deux ou trois règles qu’on ne violera jamais impunément, n’était que du radotage. Aussi les conséquences se font-elles sentir. Dans les choses de l’amour notre jeunesse est douloureusement atteinte. Ses aînés lui laissent un héritage funeste dans les mœurs, les idées courantes, la littérature. Cette dernière surtout en est arrivée à travers tous les degrés du relâchement moral jusqu’à la licence effrénée. Sous prétexte d’art et de plastique, « la luxure la plus crue s’étale communément dans les livres des jeunes gens[1]. » Et le livre est dépassé. C’est à qui, dans des brochures ou des feuilles volantes, renchérira sur lui, afin de frapper la curiosité. Comment la jeunesse peut-elle être, sans le plus grave danger, exposée à de pareilles influences ? L’écolier déjà est contaminé. A l’âge où les sens s’éveillent on n’a plus besoin de rechercher les mauvaises lectures. Elles viennent au-devant même de qui ne les cherche pas. Quel avenir cela nous prépare-t-il ? N’est-il pas temps de se lever pour défendre l’enfant, la famille, l’amour, la jeunesse, les sources de la vie, et de tendre la main à cette vaillante ligue pour le relèvement de la moralité publique, qui, après avoir prêché longtemps dans le désert, commence à convaincre les moins clairvoyants de son utilité ?

[1] Jules Lemaître, Débats, 16 mars 1891.


Tout ce que nous venons de dire a eu pour but de montrer comment les exemples, les mœurs ambiantes influencent la jeunesse dans l’orientation pratique de sa conduite et exercent sur elle une pression aussi forte, plus forte parfois, que les idées et l’école. Nous n’avons pourtant envisagé la question que par son côté négatif. Mais il y a un grand côté positif. Enfermée dans le bois sacré des muses, dans le calme parfait de ses contemplations et de ses recherches, la jeunesse risquerait de s’isoler et de se désintéresser de la vie. Il est bon qu’elle en entende les échos, et que la grande voix de l’humanité qui lutte et souffre arrive jusqu’à elle. Le meilleur correctif des théories est encore la vie pratique. Si elle est remplie de dangers, de mauvais entraînements, de scandales, elle est pleine aussi d’enseignements austères et de salutaires avertissements. La vie d’ailleurs a sur les théories et les livres le grand avantage qu’elle se laisse moins tordre et moins subtiliser. Elle est là. Ce n’est plus un peu de blanc ou un peu de noir, interprétation fugitive d’une fantaisie ou d’un calcul, c’est gravé dans le roc des choses réelles, cela grince, crie, hurle ou chante, c’est du sang, ce sont des larmes, c’est de la joie, et il y a quelque chance que celui qui en est témoin en garde le souvenir.

Cette vérité ne s’est peut-être jamais mieux vérifiée que durant les vingt dernières années. Tout le monde connaît l’état de notre littérature et de notre politique intérieure. Il s’en faut de peu qu’en certains de ses excès déplorables, cette dernière ait accompli, pour le patriotisme, ce qu’a fait la première pour les principes de pensée et de vie. L’esprit de parti est aussi funeste à la patrie que l’analyse à outrance à la vitalité morale et spirituelle.

Le grand danger de ces luttes entre compatriotes, de cet esprit de calomnie et de dénigrement qui a empoisonné notre vie publique, est de produire une jeunesse sceptique à l’endroit du patriotisme. Pourquoi ce danger a-t-il été conjuré ? D’abord parce que les spectacles écœurants repoussent au lieu d’entraîner et que les folies des aînés rendent souvent leurs successeurs pensifs. Le mal, arrivé à un certain degré, secoue les plus réservés et les fait sortir de leur indifférence. Exemple : la triste équipée boulangiste qui a réveillé toute la jeunesse des écoles. Ensuite parce que la vie corrige la vie et que, si les politiciens y ont leur place bruyante et largement mesurée, il y a autre chose, le grand et silencieux travail national. A côté de ce qui remplit les journaux, de ce qu’une publicité malsaine grossit et annonce au monde entier, se trouvent les féconds labeurs dont on parle peu, mais qui sont éloquents en eux-mêmes.

Les enfants de ce pays de France, n’ont pas pu voir la Patrie se relever lentement, depuis vingt ans, par des efforts continus et un travail persévérant, sans ressentir en eux-mêmes les suites d’un pareil exemple. Rien n’est beau comme de voir la vie lutter contre ses ennemis. Le moindre être qui répare ses pertes et ranime son courage est intéressant. Les fourmis qui reconstituent leur demeure dispersée par le pied du passant, l’arbre même qui, déchiré par l’orage, pousse des rameaux nouveaux, nous touchent et gagnent notre sympathie. A plus forte raison un homme abattu qui se ramasse, un peuple vaincu qui bande ses blessures, refait ses finances, son armée, ses écoles, son commerce, son industrie. Pendant que les négations de la science matérialiste et les théories littéraires nous étalaient l’impuissance de la volonté humaine, tout un peuple en labeur donnait à ces théories malsaines le plus universel démenti. Pendant que les politiciens dans leurs luttes stériles discréditaient jusqu’à la Liberté, la France démocratique apportait à ses institutions naissantes, à l’esprit moderne tout entier, le magnifique témoignage de sa patiente résurrection. La jeunesse a le cœur magnanime. Elle ne pouvait pas rester insensible à ces preuves du fait. Il lui est venu là, des profondeurs de la vie nationale, un grand courant d’air vivifiant qui a balayé bien des miasmes théoriques et bien des maladies inoculées par la littérature.


Enfin la jeunesse a été saisie par la vie, d’une façon plus directe encore, par sa collaboration à la défense nationale. J’estime que le métier des armes est très salutaire et fait le plus grand bien à la jeunesse, pour mille raisons. Mais il y a surtout plusieurs choses devenues rares qu’on apprend à cette grande école. L’obéissance d’abord, chose précieuse, qui ne court pas les rues et qui est indispensable à une démocratie, car elle est la mère de toutes les libertés. Ensuite l’égalité dont on parle avec aisance, mais qu’il est si difficile de pratiquer. Puis l’effort, effort de volonté, effort physique. Un peu de misère est un excellent remède contre les tendances efféminées. Il y a toute une philosophie dans les longues marches sac au dos, et au fond des gamelles. D’ailleurs, si vous n’êtes pas convaincus, regardez ceux qui reviennent du service. Quel œil vif, quel teint hâlé, quel sommeil et quel appétit ! On devrait envoyer à l’école de guerre tous les sceptiques, tous les dilettantes, tous les inutiles. Ces pratiques viriles leur ouvriraient des horizons jusqu’alors inconnus. Je n’en dirai pas plus sur le sujet, car je m’y installerais. A bas le militarisme, vive le soldat ! Le vrai soldat, est une des plus belles figures que l’humanité ait produites. Et quiconque aime quelque chose doit être, bon gré mal gré, un peu soldat. Il faut en effet qu’il ait du cœur au ventre et le fer à la main.

Je ne mentionnerai qu’en passant, pour m’y arrêter d’autant plus dans la suite, l’influence bienfaisante que les questions sociales commencent à exercer sur les jeunes générations studieuses. Nulle part plus que là, elles ne pourront trouver de salutaires diversions, d’austères leçons capables de secouer les utilitaires, les volontés molles et les intelligences trop exclusivement tournées vers les spéculations.


C’est ainsi que la vie, avec ses nécessités, ses exemples bons ou mauvais, agit sur la jeunesse, la déprimant ou la fortifiant tour à tour. Et ce qui est vrai du vaste monde l’est aussi de ce microcosme qu’on appelle la famille. Là aussi, ceux qui cherchent leur chemin sont constamment à l’école. Malheureusement que de blessures, d’avaries graves, d’incertitude dans ces milieux intimes, où les grandes voix du dehors et les tendances individuelles qui en résultent, ont toutes leur écho. La famille est en souffrance et les enfants s’en ressentent : Vie factice, manque d’autorité d’une part, de respect de l’autre, rapports tendus entre l’homme et la femme si diversement orientés, relâchement des liens entre époux, des mœurs domestiques, irruption de la vie publique, de la rue même et du ruisseau, dans l’éducation ! Le bien est toujours là sans doute, mais le mal est si grand, si envahissant ! Que de peine n’a pas la jeunesse, avec son ignorance de la vie, son besoin d’être sûrement guidée, à démêler le chemin droit parmi tant d’écueils ! Il n’est pas étonnant qu’elle s’égare souvent. La faute en est surtout au milieu, et nous aurons bien des travers à réformer, pour arriver à réaliser, vis-à-vis des nouveaux venus dans la vie, le desideratum contenu dans le précepte : maxima debetur puero reverentia.

V
LES MOUTONS DE PANURGE

Dans tous les mouvements, à côté des hommes en qui ils se condensent, il y a la foule de ceux qui vont comme on les pousse, inconscients, suivant un courant ou un autre, au hasard des rencontres, sans s’expliquer ce qui leur arrive. L’esprit d’imitation et l’inertie sont d’importants facteurs dans le monde, surtout dans celui de la jeunesse. « Il se trouve dans chaque génération une masse molle, et le plus grand nombre, toujours et partout, est troupeau[2]. » Cette tendance à suivre les chemins battus est plutôt accentuée que diminuée de nos jours. Parmi les erreurs grossières, qui encombrent notre cerveau et que nous échangeons entre nous comme des vérités indubitables, se trouve, entre autres, celle que le passé se caractérise par son immobilité, sa rigidité et sa pauvreté de formes, l’absence d’esprit critique, la monotonie de la pensée et des mœurs. Nous, au contraire, nous sommes les hommes de la diversité, du mouvement, de l’examen. Rien n’est plus faux. Ces époques anciennes qui nous apparaissent avec un caractère marqué de stabilité, n’en avaient pas moins, au sein de leur cadre solide, une merveilleuse richesse de formes, d’usages, de coutumes, d’originalités locales. Elles possédaient la variété dans l’uniformité. Nous, au contraire, nous possédons la monotonie dans le changement. Plus cela change, plus c’est la même chose. A aucune époque de l’histoire la mode n’a joué le rôle qu’elle joue maintenant. Les mille formes par lesquelles se manifestent la vie et la pensée se propagent et s’imposent avec rapidité. La foule les accepte sans discernement.

[2] Lavisse : La génération de 1890. Bulletin de l’Association générale des Étudiants, mai 1890.

Un des travers de ce temps désabusé et sans foi est l’engouement. Spontanément un courant naît, grandit, se répand et emporte les masses désemparées. Rien de plus gobeur que les gens revenus de tout. Leur besoin de croire, sans cesse réprimé, se porte subitement sur des objets que le hasard et le caprice déterminent seuls et qui sont destinés à être lâchés un jour comme ils ont été adoptés, sans raison apparente.

Tout, dans ce siècle si riche en inventions, a contribué à amener l’uniformité. La science nous a mis à même de multiplier à l’infini les formes une fois trouvées et de les jeter dans le monde avec une profusion qui les avilit. La rage de la vulgarisation a ravalé les arts. Surgit-il quelque part un chef-d’œuvre, immédiatement il est copié en myriades d’exemplaires ; on en met si bien partout qu’au bout de quelques mois la fatigue s’ensuit. C’est l’histoire des plus beaux airs d’opéra devenus des airs d’orgue de barbarie. Pendant six semaines une mélodie s’empare du public, tout le monde la chante, la siffle. Après cela, c’est le tour d’une autre. Il en est de même de la plupart des manifestations de l’art ou de la vie sociale.

La grande ville en possession de tous les engins de la civilisation moderne, a inondé le pays de ses produits, et engagé partout une lutte inégale avec les particularités locales. A force de centraliser, nous n’avons pas seulement supprimé ce que le particularisme avait de malsain et d’étroit, mais nous en avons supprimé la sève et la vigueur. Le grand laminoir de l’industrialisme, de la bureaucratie et de la mode a passé sur le monde et y a écrasé l’originalité. Le nivellement des vies et des êtres en est résulté. Mœurs locales, costumes, chants et idiomes provinciaux sont allés s’effaçant. Maintenant on a beau voyager, les lignes de chemin de fer, les gares, les hôtels et les théâtres se ressemblent comme des frères. La province exténuée et vidée, désespérant d’elle-même n’offre plus à la grande ville que son image réduite et affaiblie.

Il y aurait long à dire sur ce sujet. Mais voici où j’en veux venir. Où le caractère, l’originalité, le désir de se frayer des chemins nouveaux peuvent-ils se nicher dans un monde ainsi constitué ? Comment voulez-vous que la jeunesse y arrive à se former une physionomie individuelle ? Remarquez-le bien, c’est presque une hérésie de n’être pas comme tout le monde. La crainte de se distinguer apparaît déjà dans l’habillement. Personne ne suit plus passivement la mode que certains jeunes gens. Il leur faut le même chapeau, le même nœud de cravate, la même coupe d’habit, etc. Ce ne sont plus des individus qui passent, mais des exemplaires, par dizaines, par grosses comme on dit dans la fabrication. Et de fait, on a une vague impression de fabrique et de choses postiches en voyant circuler un si grand nombre d’êtres identiques. Ce monocle, cette canne, ces gestes, ce parler stéréotype rappellent l’automate. On ne serait pas étonné de trouver quelque part une estampille de provenance, une signature, soit par exemple : Grevin fecit.

Les mœurs se conforment au régime de l’habillement, et les idées suivent. Lentement une ornière se dessine, et se creuse toujours plus profonde. On s’y engage en foule les uns à la suite des autres. C’est un monome dans le domaine de la pensée. Alors la vie en troupeau devient l’élément préféré. Sortez-les de là, ils sont comme poissons sur terre, et poules à l’eau. Ils perdent le fil et le jugement. Ils n’attachent plus de prix qu’à ce qu’ils ont vu, entendu, goûté en masse. « C’était mauvais, il n’y avait personne ; c’était superbe, on s’écrasait ! » Avouons-le, voilà un état de choses sérieux et grave au point de vue de l’avenir. L’école pourrait y remédier. Où, plus que là, l’indépendance devrait-elle être cultivée et prisée ? Mais l’école s’est ressentie des influences ambiantes. Je cède, pour dire cela, la parole à M. Lavisse : « Notre infériorité est peut-être un effet de l’abus où nous sommes tombés, de l’éducation uniforme. Nous avons multiplié les collèges, nous les avons placés sous la même discipline ; nous avons réglé l’emploi du temps, minute par minute ; nous avons écrit, article par article, des programmes qui s’allongent sans cesse. Afin que personne ne pût échapper à nos règles et qu’aucune fantaisie ne fût permise à qui que ce fût, nous avons établi, à l’entrée de toutes les avenues de la vie intellectuelle, des examens qui barrent la route aux indépendants. Notre liberté d’enseignement n’a rien de commun avec la liberté de l’intelligence. Elle est réduite au choix du maître, à l’option entre la redingote et la soutane.

« C’est un des phénomènes de notre siècle que la mainmise de l’école sur les esprits. Notre œuvre scolaire, nous devions la faire, et nous avons raison de nous enorgueillir de l’avoir faite ; mais prenons garde ! La culture scolaire comme nous la comprenons aujourd’hui est dangereuse. Ses prétentions encyclopédiques sont un leurre : elle veut être universelle, mais à cause de cela même elle est limitative. L’écolier qui doit tout apprendre apprend peu ; l’esprit que l’on sature perd l’appétit ; la monotonie des règles absolues étouffe toute originalité[3]. »

[3] E. Lavisse : Études et étudiants, p. 215.

Pour devenir quelqu’un au sein de pareilles conditions, il faut avoir un cœur d’airain et une tête de diamant. On a quelquefois reproché à la France de ne pas développer l’esprit colonisateur. Cet esprit, en somme, est celui de la puissante initiative personnelle. Pour sortir des milieux accoutumés, il faut du courage. Il en faut tout autant pour coloniser dans le domaine de l’esprit, des mœurs, de l’action, pour se séparer du grand nombre et aller son chemin, à la suite d’un idéal nouveau. Aussi quelle ardente sympathie ne devons-nous pas témoigner à toute jeune force qui essaie de s’affranchir du pesant esclavage de la routine ! La meilleure espérance, pour nous tirer de l’ornière où nous sommes engagés, repose sur les jeunes gens, à coup sûr rares, qui auront assez de courage pour vivre comme des colons et des explorateurs, pour sortir du troupeau guidé, gardé et tondu, pour marcher seuls ou se créant, dans l’amitié avec des esprits décidés comme eux, un refuge dans les jours difficiles.

VI
QUELQUES MOTS SUR L’ESPRIT DE PARTI

Chemin faisant nous avons rencontré cet esprit à différents détours de notre route. Il mérite une page spéciale. Ainsi décrit-on avec un soin particulier la forme, les habitudes et les déprédations de certains animaux malfaisants.

Dans la part modeste d’influence que l’homme a sur sa vie, un des meilleurs principes à suivre est celui-ci : Prendre les choses telles qu’elles sont, et tâcher d’en tirer le meilleur parti possible. L’homme imbu de l’esprit de parti pratique ce précepte à l’envers, et il réussit ainsi à tirer le mal même du bien. Il exagère chez l’adversaire le mal et dénigre le bien. Du même coup il neutralise le bien qu’il pourrait faire lui-même, par l’intention mauvaise qu’il y joint.

L’incurable travers de l’esprit de parti est qu’il contrarie la grande loi humaine de la solidarité. Il crée une humanité dans l’humanité, trace autour de cette minorité d’élection, des limites strictes, s’y retranche et s’y barricade et ne laisse apparaître au dehors que des murs épais, hérissés d’armes. Dès lors il n’y a plus d’intérêt général, de justice, de bien, il n’y a que des intérêts de parti, une justice de parti, etc. Tout ce qu’il fait, lui et les siens, est bien. Que d’autres fassent identiquement de même, mais ailleurs et en dehors de son patronage, ce sera très mal. « Qu’est-ce qu’une mauvaise herbe ? — Toute herbe qui n’a pas poussé dans notre jardin. — Mais on cultive chez le voisin la même plante, identiquement. — Impossible. Si le voisin la cultive, c’est donc qu’il est contrefacteur. Nous sommes les seuls et les uniques. » Voilà l’esprit de parti. Le meilleur cheval, quand il ne consent pas à s’atteler à son char, n’est plus qu’une bourrique. L’or des autres est de l’or faux ; leurs vertus des vices brillants, leurs croyances des impostures. Il s’agit bien de s’inquiéter de l’adversaire pour démêler le bien du faux dans sa conduite ! Supposer l’ennemi capable d’un bien quelconque, c’est, dans une certaine mesure, passer à l’ennemi.

Ce n’est pas un des moindres signes du temps que cet esprit délétère se soit développé parallèlement au scepticisme. Il n’est souvent que le manteau dont se couvre ce dernier. Pour masquer le vide intérieur, on se garantit derrière un appareil formidable. On peint en fer le roseau fragile d’une conviction creuse et vermoulue. Ainsi les plus sceptiques des hommes, moqueurs, railleurs, insulteurs, dépourvus de cette base élémentaire de toute conviction qu’on nomme le respect, se sont montrés de nos jours les plus intransigeants. Et cela, au fond, est logique. Il est rare que celui qui a suivi, vers la vérité, l’humble chemin de l’expérience personnelle, cesse de pratiquer ce chemin. Il continue d’y avancer au contraire et se ménage la possibilité d’être éclairé, même par l’adversaire. Mais celui qui n’est rien et ne croit à rien, ni de divin ni d’humain, qui est mort, enfin, à la vérité, a tout à gagner en prenant l’attitude impassible de l’esprit de parti. Sa rigidité alors, qui n’est que celle des cadavres, donne l’illusion de la fermeté.

Voilà sans doute une des grandes raisons pour lesquelles l’esprit de parti a, de nos jours, infesté la politique, la religion et la science elle-même. Il a produit des merveilles. Grâce à lui par exemple, en certains jours de défaite, des gens qui gisent par terre les reins cassés, chantent victoire dans les journaux, se disent plus forts que jamais et enterrent leurs vainqueurs sur le papier. Grâce à lui, des fanatiques soi-disant religieux déclarent douteux des actes de dévouement qui ne sont pas inspirés par un sentiment identique au leur ; et vice versa les fanatiques de l’irréligion taxent d’hypocrisie les preuves les moins équivoques de désintéressement, quand la religion y a eu quelque part. C’est le même esprit qui fait rêver, en pleine tranquillité publique, de désordre et d’anarchie, parce qu’on est inféodé aux régimes de gouvernement déchus, ou qui fait déclarer à d’autres que la France monarchique n’a connu que terreurs, rapines et tyrannies. Celui-ci déclare ex cathedra : « depuis trois cents ans l’histoire est une vaste entreprise contre la vérité. » Cet autre compte le temps à partir de la Révolution. Tout ce qui s’est fait avant, est nul et non avenu.

Quelle belle école pour la jeunesse que celle qu’un maître pareil préside et sous le régime duquel on peut dire avec raison : « Je sais que je vis en des jours d’intolérance, où je n’ai rien à attendre de quiconque ne pense pas exactement comme moi[4] ! »

[4] Edgar Quinet : L’esprit nouveau.

Que cet esprit renfrogné, hargneux, oublieux de ce qui rapproche les hommes, et qui n’a de mémoire que pour ce qui les divise, se déclare sur le tard dans les existences désemparées ; qu’il sévisse dans l’âge mûr, ou achève de durcir le cœur des vieillards, envenimant les passions, détruisant à la fois l’agrément de la vie et son fruit, c’est triste. Mais il est des difformités qui semblent plus naturelles chez ceux que la vie a maltraités. Autre chose est de rencontrer ces mêmes laideurs dans la jeunesse. Là elles sont hideuses. Un jeune homme rongé par l’esprit de parti devient un être incomparablement odieux. Car pour prendre la tournure et la physionomie d’un homme de parti, cet air rébarbatif et intraitable, il lui a fallu réprimer, de propos délibéré, sa bienveillance native, toutes les saines curiosités, tous les bons mouvements. Certains éducateurs de pauvres bêtes ont des cruautés révoltantes. Ils crèvent les yeux aux jeunes rossignols pour qu’ils chantent mieux et taillent les oreilles des chiens pour leur donner un air plus féroce. Oh les pauvres bêtes et les méchantes gens ! Mais que dire de ceux qui traitent ainsi la jeunesse, ou de la jeunesse qui s’inflige à elle-même des mutilations pareilles !

Et pourtant l’esprit de parti est un des facteurs qui influent le plus puissamment sur les années où l’homme s’oriente et cherche son chemin. Sa timidité, son ignorance, son inertie, tout prédestine la jeunesse à en devenir la proie. Les milieux mollasses et moutonniers dont nous parlions plus haut sont l’élément convoité des meneurs de profession. C’est là qu’on peut pétrir et manipuler à l’aise ! Malheur aux jeunes gens qui subissent ces influences et ne savent pas se défendre ! Ils sont pour longtemps, pour jamais peut-être, réduits en esclavage, à moins qu’ils ne deviennent eux-mêmes, ce qui est pire, des énergumènes. Quel merveilleux produit alors le monde est admis à contempler ! Les plus forts ici sont les néophytes. Leur zèle fait la joie de leurs pères spirituels. Ceux-ci étaient féroces, ceux-là sont enragés. Moins ils connaissent les hommes et les causes, mieux ils peuvent les malmener, les juger, les condamner. C’est à qui commettra le plus d’excès de langage et s’attaquera avec le moins de vergogne aux adversaires les plus respectables. Une telle jeunesse est incapable de rien apprendre. Elle entre dans la vie par la petite porte basse des préjugés, s’y enferme, s’y rétrécit le cœur et la pensée, tous les jours davantage, et devient finalement sourde et aveugle à l’évidence même !

Heureusement qu’ici l’excès même du mal est quelquefois un bien. L’esprit de parti a si bien rempli ce temps de scandales, a si bien stérilisé les plus honnêtes et les plus courageux efforts, que son crédit est en baisse. Je vois venir une jeunesse qui, pour mieux se garer de lui, semble avoir pris pour devise : L’esprit de parti voilà l’ennemi !

VII
COMMENT ON SE PORTE ET COMMENT ON S’AMUSE

Il y a eu de longues périodes dans l’histoire où les hommes développaient leur vigueur physique au détriment de toutes les autres aptitudes, et vivaient comme s’ils n’avaient pas d’esprit. Puis sont venus des temps où ils vivaient comme s’ils n’avaient pas de corps. Sous un certain rapport on pourrait dire que notre temps s’est parfois comporté comme si nous n’avions ni l’un ni l’autre. En effet, la science matérialiste qui nie l’esprit a prétendu fermer pour jamais une foule de sources où l’âme se retrempe et se fortifie, et d’autre part nous avons également, pendant longtemps, négligé l’éducation physique. Le savoir est le tout de l’homme. Pour l’acquérir, il convient de sacrifier le reste. Nous avons produit ainsi des phénomènes d’hypertrophie cérébrale, des cerveaux, des paquets de nerfs. D’autre part la civilisation actuelle, avec sa hâte enfiévrée, la multitude de sensations qu’elle nous communique et d’émotions qu’elle excite continuellement, le raffinement de jouissance qu’elle procure, a exercé sur notre système nerveux une action fatale. La vie, telle qu’elle est faite maintenant, exaspère la sensibilité, tend les nerfs à outrance, brise l’énergie et détruit le sang. Notre nourriture elle-même contribue à entretenir cette action. On recherche par-dessus tout les viandes et les liqueurs fortes. Par une de ces contradictions, si nombreuses en ce temps qu’on ne pourra jamais les signaler toutes, notre âge de conquêtes sur la nature et de sciences naturelles a éloigné l’homme de la nature. La vie artificielle s’est développée. Tous les moyens de transport et de circulation ont servi surtout à précipiter vers les grands centres urbains la vie répandue sur de vastes territoires. Les grandes villes ont absorbé le plus pur de l’intelligence et de l’énergie des nations. Notre pays est rentré dans cette voie de la centralisation à outrance avec une rare impétuosité. Un état de pléthore, d’apoplexie, s’est peu à peu déclaré dans les grands centres. La montagne, la forêt, les champs se sont dépeuplés au contraire. Une portion d’hommes toujours plus nombreuse a consommé le divorce le plus funeste qui puisse s’accomplir jamais, le divorce de l’homme avec la nature, avec la terre.

Or, quel est le cadre ordinaire de l’existence de notre jeunesse studieuse, quelle que soit d’ailleurs son origine première ? C’est presque toujours le milieu factice et énervant des grandes villes. La nature y disparaît bien loin à horizon par delà les pavés, les cheminées et les murs. Il est impossible, avec la meilleure volonté, que dans un pareil milieu la santé physique ne souffre pas. Chacun sait que la grande ville est une mangeuse d’enfants. Elle fait en général une consommation effrayante de vies et de forces et se dépeuplerait rapidement, livrée à elle-même. Aucun milieu hygiénique ne pourrait être plus déplorable pour la jeunesse. Tout y est sédentaire, le plaisir comme l’étude, et en même temps excessif. Le double surmenage des distractions malsaines et du travail exagéré y a vite raison des plus robustes santés. L’existence en chambre, les longues veillées, le mauvais air, tout l’ensemble de cette vie noctambule soumettent l’être physique à des tours de force que tôt ou tard l’on paie. Mais le plus triste résultat de la vie artificielle, si ruineuse pour le cerveau et le système nerveux, a été de supprimer presque totalement la seule chose capable de nous rendre l’équilibre perdu, à savoir l’exercice physique, le travail manuel. Pendant des années, ces deux choses sont allées diminuant. Une sorte de mépris stupide s’y attachait. Les exercices du corps, comme certains sports excellents, ont recommencé à trouver grâce, ces derniers temps ; le travail manuel, surtout le travail de la terre, le plus sain de tous et le plus normal, sont toujours en discrédit. La jeunesse moissonne aujourd’hui ce que ses aînés ont semé. Chaque génération nouvelle montre des signes plus frappants d’énervement. Et déjà des voix nombreuses se sont élevées pour crier au danger ! On commence à les écouter. Mais il est dur de remonter les pentes. Comment lutter à la fois contre les hérédités, les goûts, les obstacles du milieu ? Le mal saute aux yeux, mais le remède est moins évident. En somme, notre jeunesse souffre, dans son ensemble, des suites de la vie factice et anormale.

Il devient même commun maintenant de trouver des jeunes gens qui ont de l’existence une impression pénible et qui tiennent médiocrement à la vie, tout en ne se souciant d’ailleurs ni de souffrir ni de mourir. Et je ne veux pas parler ici de ces blasés qui ont épuisé la gamme des jouissances, comme d’autres celle des émotions ou des conceptions intellectuelles, et en sont sortis sceptiques en plaisir, comme ceux-là le sont en philosophie. Je pense à ces sensibles, à ces hyperesthésiés, pour qui le rythme même de la vie nerveuse est devenu douloureux, et ne ressemble pas plus à l’état normal, que ne ressemble au son calme et ample d’une belle cloche, le bruit irritant d’un timbre électrique. Dans ces conditions la gaîté et la joie, ces trésors sacrés de la jeunesse, ne peuvent que pâtir. On arrive insensiblement à être inamusable. La cause en est d’ailleurs aussi au genre de plaisirs choisis. Presque tous nos amusements excitent les nerfs au lieu de les calmer. S’amuser c’est s’agiter. La joie à laquelle on se hausse ainsi est factice et très fatigante. Au lieu de vous amener à goûter ce que la vie a de bon et de vous verser cette douce ivresse qui fait que la jeunesse saine et robuste entend « tinter l’azur et chanter les étoiles », elle vous prédispose plutôt, par ses réactions forcées, à sentir ce qu’il y a d’amer au fond du calice. Oh, je sais bien qu’on s’amuse encore çà et là, et je m’en félicite ! On s’amusera toujours tant qu’il y aura du soleil, des fleurs et de braves jeunes compagnons au cœur non flétri. Mais en grand, la joie a diminué et j’ai les oreilles pleines du refrain : On ne sait plus s’amuser.

Il est grand temps qu’on se préoccupe sérieusement de ces symptômes. A mon avis, la santé et la joie sont aussi nécessaires à cultiver dans la vie que n’importe quelle connaissance et quelle qualité. Mais je reviendrai à ce sujet.

Hélas ! comment m’empêcher de penser que pour plusieurs le mal est incurable. Qu’il me soit permis au moins de donner une vraie larme à tant de pauvres vies jeunes et perdues, victimes d’anomalies psychologiques, fanées avant l’âge, à cette jeunesse prédestinée à tomber de l’arbre de vie, comme se détachent les fruits maladifs. Triste moisson de tant de semailles d’erreurs et de vices ! Ceux-là sont à plaindre. Ils paient des dettes qu’ils n’ont pas contractées. On peut les appeler les enfants de douleur du siècle. Mais malheur à nous, si la pitié qu’ils nous inspirent n’éveille pas en même temps dans nos cœurs la haine de tout ce qui a causé leur martyre !

VIII
LA JEUNESSE POPULAIRE

La vie populaire est une des bonnes choses qu’on ne connaît pas. Ce qui en paraît au grand jour ne renseigne que peu ou mal sur le fond. Et cependant elle aurait besoin d’être largement connue, à cause du bien qui est en elle et des maux dont elle souffre. L’un et l’autre ont leur reflet dans la jeunesse populaire. Son sort est essentiellement différent de celui de la jeunesse studieuse. Elle n’a ni le loisir ni la culture nécessaires pour se renseigner dans le domaine des idées et des théories. Le souci du pain, les dures exigences du travail l’arrachent constamment à elle-même et ne lui permettent pas de s’écouter, de s’ausculter. L’analyse des idées et des impressions lui est inconnue. Après les courtes années d’école primaire, son école c’est l’atelier, l’usine, le bureau ou les champs, et puis surtout c’est l’exemple d’en haut et la presse à bon marché.

Malgré l’âge tendre où l’école possède l’enfant du peuple et les adieux trop précoces, il est impossible d’exagérer l’influence de cette institution. Par sa base large, le nombre d’individus auxquels elle s’adresse, elle est une grande puissance. Le souci que notre époque a apporté à l’école populaire sera un de ses mérites aux yeux de la postérité. L’école primaire est par excellence l’instrument de l’éducation nationale. Je compte y revenir dans la suite de ce livre. Pour le moment, je me contente de la signaler comme un des facteurs qui influent sur la jeunesse populaire et ses idées. Chacun connaît la ténacité des impressions d’enfance. Elles sont encore plus durables chez le peuple que dans la classe cultivée où les lectures, les écoles successives, des influences variées, viennent les contrarier et quelquefois les effacer.

Une autre part d’influence revient ici aux églises. Une fraction considérable de la jeunesse échappe, il est vrai, à cette direction, surtout dans les grands centres. Mais l’influence religieuse n’en reste pas moins incontestable sur un grand nombre. Combien dure-t-elle ? Dans quelle mesure est-elle entravée par l’indifférence, supprimée par l’antipathie, cela est difficile à établir nettement. Mais si, dans sa masse, le peuple n’échappe pas au contact religieux, il ne faudrait pas en conclure qu’il soit religieux. Il l’est infiniment moins qu’autrefois. Certaines recrudescences de pratiques extérieures, encouragées et provoquées dans un but souvent étranger à la religion, ne doivent pas nous faire illusion sur ce sujet. Le peuple a conçu de la méfiance à l’endroit de la religion, dont le caractère miraculeux l’éloigne, et à qui il attribue des arrière-pensées politiques et sociales. Vaguement ou distinctement, beaucoup se demandent si l’Église n’est pas du côté des puissants de la terre et des bourgeois fortunés, contre les petits ? Que le soi-disant mouvement de conversion ait commencé, dans la société contemporaine, par l’aristocratie et soit descendu de là à la bourgeoisie pour essayer de gagner le peuple, c’est un indice grave.

Quoi qu’il en soit, l’orientation pratique de la jeunesse populaire commence très tôt. Elle se fait pendant ces années d’apprentissage qui sont l’université populaire. La différence ici est grande entre les facultés. Ce n’est pas la même chose d’être à l’atelier, dans les bureaux ou aux champs.

Les années d’apprentissage d’un jeune ouvrier d’industrie sont en général des années très dures. Qu’est l’enfant, à cet âge, pour être livré tout seul à cet ensemble formidable d’hommes et de machines que nous présente la grande industrie ? Il est si petit, si faible, et les forces, les influences personnelles, les intérêts matériels qui l’environnent, sont si grands ! Dans cette salle d’usine où les métiers tournent avec un bruit assourdissant, où l’attention la plus absorbante est nécessaire pour éviter des accidents, où toute l’intelligence est concentrée sur l’exécution de trois ou quatre mouvements, l’enfant se sent insensiblement devenir un rouage parmi les autres. Il se mécanise, car la machine ne peut s’humaniser. Et lorsqu’il est admis à contempler cette machine où aboutissent les câbles et les arbres de couche qui font tourner les métiers sous ses yeux, cette précieuse machine enfermée dans un lieu particulier, propre, surveillée, soignée et surtout redoutable par sa force et les dangers qu’elle fait courir, comme l’enfant se sent petit à côté du monstre de fer qui mange du feu et souvent broie ceux qui le nourrissent !

Comme il se sent négligé à côté des mécaniques toujours reluisantes, à qui rien ne doit manquer et qui coûtent si cher ! Que vaut-il, lui, comparativement à elles et aux richesses dont elles sont les instruments ?

Puis, ce sont les rencontres avec les grands, les coudoiements brusques, les ordres brefs, la brutalité des conversations où il y a de tout, bien et mal, renseignements concis et impitoyables sur les hommes et les choses, qui font travailler les jeunes têtes et dont le pêle-mêle forcé est si difficile à coordonner dans un jugement de jeune homme.

La forme de notre industrie moderne, son développement, les ateliers et les usines colossales, les grandes sociétés anonymes, l’éloignement progressif des patrons et des ouvriers, autrefois collaborateurs, tout cela contribue à rendre la situation de cette jeunesse des ateliers aussi difficile qu’intéressante.


La jeunesse des bureaux a la vie moins dure, Elle sort du peuple et appartient par ses fonctions à cette classe toujours grossissante d’intermédiaires entre l’idée et l’exécution matérielle, le capital et la main-d’œuvre, le patronat et le prolétariat, que la forme de notre société a rendue nécessaire. Comme tous les intermédiaires, ceux-ci participent des qualités et des défauts d’en haut et d’en bas. Le plus grave inconvénient pour les jeunes employés est leur existence sédentaire, presque cellulaire, circonscrite à une chaise et un coin de table, et la nature limitée de leur travail. Les fonctions sont à tel point divisées que chacun en est réduit à une besogne spéciale, et tourne comme un cheval en manège. Cela tue l’esprit. Le corps ne s’en porte pas mieux.


Sous les deux rapports, le jeune ouvrier des champs est mieux partagé. Ses travaux changent avec les saisons : il est près de la nature et, quoique livré aux occupations manuelles, il exerce davantage sa réflexion, par le spectacle qu’il a sous les yeux, par l’attention toujours nouvelle qu’il est obligé d’apporter à ses occupations changeantes. Alors que le travail artistique a presque partout disparu de l’industrie sous la terrible pression de la concurrence économique, et que les artisans les plus habiles en sont réduits à devenir peu à peu des machines, le jeune laboureur est resté dans des conditions plus normales. Il collabore avec la vie générale, met sa main dans le grand ensemble de la création et, de plus, est entouré de choses qui échappent au calcul et à la prévision des hommes. Bien qu’il soit, lui aussi, étroitement serré dans les mailles du filet économique, il ne voit pas partout ce fatal chiffre qui mesure si misérablement les hommes et leur travail. Son champ vaut tant sans doute, prix d’achat ou de vente, mais il vaut encore bien plus pour lui. Il y trouve le plaisir de voir verdir et mûrir la moisson, le souvenir du père qui a cultivé et soigné la même terre, une masse de choses enfin qui donnent souvent tant de valeur aux plus petits riens. Puis il n’est pas perdu dans la foule, il est quelqu’un et non un numéro, comme le jeune apprenti des grandes usines et même le jeune employé. Mais d’autre part il subit de loin l’influence croissante, la fascination de la grande ville. C’est là son danger, car il risque d’y perdre ce qui le soutient, l’amour de la terre, sentiment puissant et profond, source d’énergie et de vertu.

C’est ici le lieu de réunir quelques considérations d’ensemble sur le bagage intellectuel et moral de la jeunesse populaire en général et sur sa conception de la vie, telle qu’elle nous apparaît dans la génération actuelle.

Les masses populaires, n’importe où on les étudie, sont profondément atteintes par le courant réaliste. Les deux ou trois points fondamentaux qui ont constitué pendant des siècles la base rudimentaire de la religion et de la morale sont ébranlés chez les uns, ruinés chez les autres. Dieu, l’âme, la survie, la liberté humaine et la responsabilité… ceux qui ont gardé ces principes les possèdent à un degré affaibli. Parmi ceux qui y restent attachés et le témoignent par des pratiques extérieures, quand on a fait la part de la routine ou de l’intérêt, il reste un bien faible contingent pour les fortes convictions. Du grand mouvement scientifique de ce temps, il est resté au peuple un bien-être matériel plus grand, de plus larges besoins et la conviction qu’il ne faut compter que sur ce qu’on voit et touche. En général la jeunesse entre dix-sept et vingt-cinq ans se distingue par le développement des appétits et la diminution des aspirations. C’est une chose triste à dire, mais plus j’ai parcouru ce monde particulier, plus je me suis convaincu du vide immense qui s’est peu à peu creusé dans l’âme populaire. Il y a des jours où ce qu’on entend et ce qu’on voit vous amène presque à conclure qu’il n’y a plus rien. Une demi-douzaine de formules négatives, résultat condensé des négations accumulées, servent à occuper la catégorie du mystère et de l’infini. La morale fait pendant à cette philosophie ; elle est utilitaire, en théorie. Comment pourrait-elle ne pas l’être ? Ceux qui donnent le ton dans la société, en montrent-ils une autre dans leurs actes ? Le peuple n’a-t-il pas journellement sous les yeux le spectacle de cette morale du succès qui est une de nos hontes ? Ne voit-il pas absoudre, même par ceux qui font profession de morale et de religion, les hommes et les causes qui réussissent ? Comme si le bien était ce qui triomphe, le mal ce qui succombe ! Ne constate-t-il pas, chaque fois qu’il ouvre les yeux, que presque partout l’argent malpropre, quand il y en a beaucoup, est plus honoré que l’argent honnête, quand il y en a peu ? Cela seul suffirait pour lui faire concevoir des doutes à l’endroit de la religion et de la morale qu’on s’efforce de lui enseigner. Il vous laisse vos avis et vos principes et vous emprunte vos vices. Il est tenté de prendre les premiers pour une invention des gens malins à l’usage des gens simples. La morale qui compte n’est pas celle qu’on enseigne, c’est celle qu’on pratique. Le peuple se rend compte de cela, et il se fait dans sa conscience de véritables effondrements, chaque fois que ceux sur qui il a l’œil ouvert lui font comprendre par leurs actes qu’au fond ils ne croient plus à rien. Car, il ne faut pas s’y tromper, il y a toujours des classes dirigeantes. On a beaucoup parlé de notre temps de leur disparition. On nous les a montrées s’éteignant faute de descendants, glissant de leur rang par leur propre faute ou sous la pression de l’esprit égalitaire. Il y a du vrai dans tout cela. Mais il est tout aussi vrai que ce qui faisait le périlleux privilège des anciennes classes dirigeantes, à savoir l’ascendant moral et l’exemple autorisé, ne peut pas disparaître. Le mot d’ordre est une nécessité sociale si urgente qu’on le prend toujours quelque part, et il vient forcément des minorités lettrées et aisées. On regarde à ceux qui sont en vue par le savoir ou la fortune. L’orientation du peuple diffère de celle des classes instruites en ce qu’elle s’attache plus énergiquement aux hommes qu’aux idées, aux actes et aux faits qu’aux paroles. Les nuances et les distinctions lui échappent. Il accorde difficilement son attention ; mais une fois qu’il l’accorde, c’est sérieusement, et il se renseigne alors en bloc et porte des jugements sommaires malaisés à réformer.

Cet état de choses est encore plus facile à remarquer dans la jeunesse populaire qu’ailleurs. Et pourtant, malgré cela, l’utilitarisme dont je parlais n’est pas à son aise dans ce milieu. Cette morale reçoit tous les jours, dans la vie même de ceux qui la professent, les plus catégoriques démentis. Dans le peuple, plus qu’ailleurs, sous l’impérieuse nécessité de l’existence, la pression de la souffrance ou des malheurs communs, l’humanité se réveille, et il s’accomplit sans cesse des actes touchants de solidarité et de fraternité. Malheureusement ils se remarquent peu à la surface. Pour les trouver, il faut vivre de la même vie. Le mal au contraire s’étale et se voit de loin.

Je me suis beaucoup appliqué à remarquer dans le monde de la jeunesse populaire deux points qui permettent de tirer bien des conclusions, à savoir la façon de se comporter vis-à-vis des parents âgés et vis-à-vis de la femme. J’ai le regret de dire que les exemples de cynisme en actes et en paroles, de dépravation des mœurs, de mépris de la femme abondent. Quant à l’irrespect, à l’ingratitude vis-à-vis des vieux parents, même quand la misère ne vient pas en atténuer la gravité, ils sont si fréquents qu’à certains moments obscurs on se dirait en pleine décomposition morale. Et ici, à propos de ces deux respects, de la femme et des parents, il convient de signaler la diminution du respect en général.

Le respect qu’un être est capable de ressentir, grandit ou diminue avec l’idée qu’il se fait de sa dignité. Plus l’homme vaut à ses propres yeux, plus il s’incline volontiers devant les hommes ou les institutions qui personnifient la nature humaine et la société. Quand l’homme a perdu la foi en son caractère supérieur, à sa valeur d’être moral, d’âme en un mot, la base du respect lui manque. Plus rien ne lui paraît vénérable. Le néant intérieur qui s’est fait en lui, ronge le monde entier. Nous sommes là en présence d’un fait grave. D’aucuns accusent l’esprit moderne lui-même d’avoir détruit le respect par sa tendance égalitaire. Examinons cela, car il vaut la peine d’être fixé à ce sujet.

Nul temps n’a détruit plus de grandeurs d’apparat et de convention, nul temps n’a sondé plus cruellement le vide des nullités brillantes. Il n’a voulu accorder son respect qu’à bon escient. Et quiconque est touché par l’esprit moderne, fût-il empereur ou pape, et Dieu merci ! ces choses arrivent, vous apparaît au fond convaincu de ceci : Plus rien n’est grand que ce qui est vrai. Et ces hommes, au centre de puissantes situations traditionnelles, cherchent plutôt à se recommander par la justice, la sollicitude pour les petits, tout ce qui nous rappelle qu’ils sont hommes comme nous, que par l’affirmation d’une autorité absolue. Ils se réclament du titre de serviteurs plutôt que de celui de maîtres, titre dont s’honorent les chefs de nos démocraties. Un autre les avait devancés en ceci. Cet autre est le Christ. C’est à lui en somme que remonte la nouvelle conception de l’autorité. Quel mal y a-t-il à cela ? Est-ce ainsi qu’on diminue le respect ? Je dis au contraire qu’un esprit pareil est ce qu’il y a de plus grand, et de plus auguste au monde, puisqu’il nous enseigne à ne rien craindre, à ne rien respecter au-dessus de la loi sainte et immortelle qui domine toutes les têtes, et à chercher la grandeur dans notre valeur intérieure et dans cette disposition secourable qui fait que le plus grand, à force de respecter la vie, en devient le plus humble serviteur. Mais cet esprit, comme toutes les belles choses, a sa caricature, et cette caricature est l’esprit de dénigrement. Celui-ci ne consiste pas à n’accorder son respect qu’à bon escient, et à ne proclamer grand que ce qui l’est en vérité ; il consiste à ne rien respecter du tout, et surtout il se plaît à avilir et à traîner dans la boue tout ce qui est vénérable et saint. Il ne veut pas démasquer les grandeurs d’emprunt et rechercher la vraie, afin de s’incliner devant elle ; non, toute grandeur, toute supériorité l’irrite ! Il est démolisseur, insulteur, profanateur par essence. Il a transformé l’absence de crainte humaine et le mépris des grandeurs factices, cette disposition royale des âmes fortes, en l’absence de piété, cet état d’âme de la canaille.

L’autre esprit conduit à l’affranchissement, celui-ci aux pires servitudes. L’homme qui ne respecte plus rien, retombe au régime de la contrainte et de la force brutale.

D’où vient le souffle irrespectueux qui trouble si fort la jeunesse ? Il vient des exemples délétères partis de plus haut. Il vient encore des éducateurs à rebours, des prophètes de néant et de boue, grands et petits, dont les doctrines se sont répandues par mille fissures jusqu’au cœur des masses. Il vient des exploiteurs de scandale et des calomniateurs de profession qui se sont appliqués avec persévérance à faire entrevoir un voleur, un assassin ou au moins un hypocrite derrière toute personnalité mise en relief par ses fonctions ou son talent. Quelque chose est plus dangereux auprès du peuple que de démolir les principes et de tirer en ridicule les choses saintes et respectables, ou de souiller les imaginations par des récits impurs, c’est de détruire la foi à l’honnêteté, au désintéressement, à toute vertu. Et sous ce rapport, un travail énorme de désagrégation s’est accompli. L’influence personnelle a été grossie jusqu’à des proportions illimitées par la propagande de la presse au rabais. Pas n’est besoin de lire un mauvais livre ou d’être renseigné par le détail ; un article de journal, une ligne de feuilleton, une méchante caricature suffisent pour éveiller un ordre d’idées et faire franchir le seuil d’un monde. Il y a dans la nature humaine certaines tendances inférieures qui vont au-devant des mauvais conseils. On peut toujours compter sur elles quand on veut désorganiser et battre monnaie en même temps.

Mais ce n’est pas tout. Lorsque le respect s’en va, la confiance disparaît aussi. Le peuple, aujourd’hui, et la jeunesse populaire se méfient de tout et de tous, même de ces éducateurs de rencontre qui leur ont sophistiqué l’esprit. Il fut un temps peu éloigné où tout ce qui est imprimé, affiche, proclamation, journal, était lu et admis comme parole d’évangile. Nous avons tous besoin de confiance, et ceux qui ont le moins de lumières, plus que les autres. On peut tout faire, pour le bien, de cette bonne disposition, qui en somme n’est qu’une des formes de la foi à l’humanité et à la vérité, et un des symptômes de la droiture. Mais la confiance meurt de l’abus. Le peuple a été si souvent trompé que la parole et la chose imprimée ne valent plus rien pour un grand nombre. C’est du scepticisme aussi, et sous une des pires formes. La jeunesse a hérité de ce scepticisme. Une chaîne précieuse, entre ceux qui doivent renseigner et diriger et ceux qui ont besoin de l’être, est ainsi rompue, et la masse de la jeunesse populaire s’en va, livrée à elle-même, n’ayant plus, pour s’orienter, ni la foi aux principes ni la confiance humaine.

Une des conséquences de cet état d’esprit est le manque de cohésion qui se remarque même sur le terrain des plus sérieux intérêts. Ainsi, il eût semblé naturel de voir la jeunesse populaire, celle des villes surtout, s’intéresser en masse aux questions sociales. C’est plutôt le contraire qui se présente. Le gros nombre ne bouge pas. Une minorité seulement se passionne, et il est rare que celle-ci s’élève au-dessus des affaires de parti ou des questions purement matérielles. Il n’y a guère qu’une faible élite pour comprendre que la discipline, l’esprit de corps et de sacrifice sont des bases morales indispensables à tout progrès même économique. — L’éducation sociale de la jeunesse populaire en est à ses rudiments. De ce côté, notre jeunesse instruite trouvera, si le cœur et la bonne volonté ne lui font pas défaut, d’importants services à rendre.


Le grand point noir à l’horizon est l’alcoolisme. Sans doute son influence se fait sentir dans toutes les classes de la société ; mais c’est surtout un fléau populaire. Fléau récent, devenu sensible depuis trente ou quarante ans. L’alcoolisme est un parvenu de la dernière heure et un parvenu cosmopolite. On ne peut en effet lui attribuer de patrie. Il s’acclimate un peu partout. Depuis que, par l’hérédité, il a pénétré dans le sang et la moelle du peuple et qu’il s’est répandu à la campagne comme à la ville, il a commencé à effrayer d’abord les médecins et les hommes de loi, et peu à peu tous ceux qui réfléchissent. A l’heure actuelle, il monte et prend les proportions d’un danger universel. La race est atteinte dans ses œuvres vives. Les hôpitaux, les maisons de santé, les prisons rendent tous les jours témoignage à ses progrès. Dans certaines contrées on ne compte plus les alcoolisés, mais ceux qui ne le sont pas. Ajoutez à cela que ce que l’on boit maintenant diffère infiniment de ce que l’on buvait autrefois. Ce n’est pas seulement dans le domaine des idées que notre temps a connu la fraude. Ses vivres sont empoisonnés comme sa nourriture intellectuelle et morale. Ce qu’il absorbe surtout ce sont des boissons à bon marché frelatées avec des eaux-de-vie de betterave et de pommes de terre dont les gros industriels de certains pays inondent le globe. On peut bien dire qu’il boit sa mort et celle de ses enfants. Il empoisonne l’avenir et prédestine les générations futures au rachitisme, à la folie, au crime. On ne calculera jamais les conséquences de l’alcoolisme : économiques, hygiéniques, morales, politiques, sociales. Dans les neuf dixièmes des ruines, des maladies, des accidents, des crimes, dans beaucoup d’emportements d’opinions, de désordres populaires, on peut bien dire : cherchez l’alcool !

L’alcoolisme ravage la jeunesse populaire d’une façon effrayante. Il n’y a presque plus de distraction à laquelle il ne se mêle. Il vient troubler et tuer la joie saine, gâter les efforts de l’éducation physique, neutraliser les bons effets des réunions où l’on veut entretenir la sociabilité et chercher le délassement. Toute assemblée, toute excursion, quel qu’en soit le but, risque de se terminer en beuverie. Les mœurs deviennent grossières et le langage brutal ainsi que les chants.

Jadis la grande ville comptait, pour se refaire, sur le flot de sang pur venu des champs et de la montagne. Ces réserves elles-mêmes sont atteintes. Il y a dans nos Vosges, pour ne citer qu’elles, des vallées reculées où l’eau de source coule à flots, où l’air est pur, où de mémoire d’homme n’a régné aucune épidémie. Mais l’alcoolisme y règne en maître. Le nombre d’enfants rachitiques augmente sans cesse. Le désordre est dans les mœurs, les bourses, les ménages. Le fruit de la vie et du travail s’en va en fumée. L’alcool est plus terrible que la peste, la guerre ou n’importe quel fléau naturel. On peut réparer les désastres extérieurs, on peut même réparer les ruines dans le monde des idées. Mais comment remédier à un mal qui dévore le sang, le cerveau, le système nerveux et détruit la base même de la vie ?

Parfois, en regardant notre civilisation, plusieurs se sont demandé ce qui pourrait la menacer. Elle ne peut pas succomber en effet comme celle de l’antiquité sous une invasion de barbares. Ses ennemis cependant ne sont pas loin. Ils n’accourront pas du bout de l’horizon comme les Huns ou les Vandales. Ils sont dans notre sein, et l’alcool en est un des plus terribles.

Qu’espérer pour demain d’une jeunesse qui s’alcoolise ? Une démocratie repose sur le bon sens public, sur la sagesse et l’énergie des citoyens, sur l’esprit d’ordre, de travail, d’économie. Pour tous ces biens on peut tout redouter, tant que progressent l’absinthe et l’eau-de-vie. Nos barbares à nous, les voilà !


Vous me direz maintenant que j’ai mal commencé un chapitre si sombre en disant que la vie populaire était une des bonnes choses trop peu connues. Je tiens à justifier mon dire. Ce que je viens de signaler, ce sont les verrues, les excroissances, les maladies qui déparent et rongent la vie populaire. Oui, il est malheureusement vrai que dans le peuple sain et robuste quelque chose a fléchi. Les meilleurs s’en rendent compte et le disent autour de la table de famille, ou vous le confient dans l’intimité, quand la conversation tombe sur ces graves sujets. Mais malgré tout, la vie du peuple demeure la grande source d’énergie, de courage, d’esprit de sacrifice, d’où vient sans cesse à la société un renouveau de force. Ce qui sauve le peuple du néant, c’est la vie dure, le travail, la peine même. Son existence pratique entretient en lui le bon sens. Quand on se donne la peine d’y regarder de près, on est tous les jours témoin de miracles de patience et de fermeté. Les femmes surtout sont admirables. Il y en a qui portent des fardeaux surhumains avec un courage simple qui ferait honte aux hommes les plus endurcis à la souffrance. Certaines mères associent leurs devoirs de ménage avec des travaux d’ailleurs peu rémunérateurs et n’ont tout le long de l’année d’autre répit qu’un peu de sommeil. Presque jamais une distraction. Une sortie, si petite qu’elle soit, est un événement. Quand la maladie ou un vice du mari vient compliquer l’existence, on peut se figurer ce qu’elle devient. En vérité que sont les charges des gens aisés comparativement à celles-là ! Quelle vie ! Comparez-y les mœurs frivoles, la morale où tout est superficiel et facile, non pas seulement des gens oisifs, mais des hommes de pensée légère, qui prennent leur vie pour une promenade à travers les choses ! Comparez-y même la vie reposée et satisfaite du bourgeois rangé. Quel jugement que cette comparaison ! Il y a telles façons d’être et de penser qui fondent comme beurre au soleil au contact de la vie populaire avec son austère réalité. Le milieu populaire est pour la jeunesse une leçon de choses perpétuelle, très élevée. Bon gré mal gré, ceux qui ont un peu de cœur y deviennent sérieux.

Et c’est précisément parce que la vie du peuple contient ces précieux éléments qu’il faudrait la garantir et la sauvegarder. C’est un trésor, ne l’oublions pas ! Nous en rapprocher serait un des meilleurs moyens de lutter contre ce monde factice qui nous étreint et nous tue. Il faut fraterniser avec la jeunesse populaire, pour son bien et pour le nôtre.

IX
LA JEUNESSE RÉACTIONNAIRE

En face des difficultés très réelles que nous traversons dans les choses de l’esprit et que des phénomènes analogues dans les domaines multiples de la vie pratique rendent plus poignantes encore, les détracteurs de l’esprit moderne crient au naufrage et conseillent les réactions. Car l’esprit moderne a ses détracteurs acharnés qui considèrent la crise actuelle comme la condamnation de toute une série de siècles. Ils accusent à la fois la science, la liberté civile et religieuse, tous les mouvements indépendants de l’humanité, dans l’idée comme dans le fait, et n’espèrent de salut que dans un retour pur et simple au passé. Les hommes qui partagent ce point de vue groupent autour d’eux une partie de la jeunesse et, avec une grande énergie et un dévouement admirable chez quelques-uns, ils essaient de la détacher du présent, de ses aspirations, pour l’engager à s’inspirer dans le passé et à le faire revivre. C’est une entreprise titanesque, quand on envisage la somme des efforts nécessaires et l’étendue du but. Car voici de quoi il s’agit : Considérer tout le développement moderne tel qu’il est sorti de la Renaissance, de la Réforme, de la Révolution et de la Science, comme une erreur colossale, Effacer cette erreur de l’histoire, avec toutes ses conséquences, et ramener la société au statu quo ante.

Rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger. Une réaction est une chose humaine, légitime parfois et utile, à condition qu’elle soit maintenue dans ses limites qui ne sont autres que le droit commun. Je déclare donc que je n’ai aucune antipathie préconçue contre le mouvement dont je parle. Le bien n’est jamais affermé en monopole à une seule tendance de l’esprit ; il est répandu un peu partout. Et le bien qu’il y a dans les réactions, c’est de nous donner à réfléchir. En général ce qui n’a plus aucune raison d’être, meurt. Lorsque beaucoup d’esprits, parmi lesquels des hommes d’une grande valeur morale, s’entendent pour une certaine direction à prendre, il y a, dans l’état de choses où ils vivent, des motifs profonds qui déterminent cette coalition. Que d’autres viennent mêler à l’entreprise des arrière-pensées de domination ou d’intérêt matériel, cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître la sincérité des premiers. Pour trouver la vérité, il faut rester juste. Je trouve donc naturel qu’aux époques de crise caractérisées par une incessante inquiétude, nous soyons hantés par ce grand passé où l’humanité semblait avoir trouvé son verbe qu’elle remettait comme un viatique à tous ses enfants ; où la pensée comme la vie venaient se couler d’elles-mêmes dans les formes stables d’un moule d’airain. Tant de solidité et de paix dans la sécurité, tente des générations qui sont, comme la nôtre, aux prises avec tous les vents et tous les flots. Je conçois les lassitudes mortelles qui jettent les penseurs aux abois dans les bras d’un dogme immuable. Je conçois mieux encore les regrets et les indignations qui saisissent les hommes de foi attachés aux saintes traditions, aux espérances, aux consolations, à l’adoration que la religion résume, lorsqu’ils voient toutes ces choses traitées de vieux rebut et foulées sous des pieds stupides ou profanes. Et ces regrets je les concevrais encore en face des négations, même respectueuses, d’une science matérialiste. Au fond il y a là de grands trésors à défendre et à sauvegarder. Il faudrait se mettre de propos délibéré en dehors des faits, en dehors de l’humanité et de tous ses intérêts, pour le méconnaître.

La grosse affaire est de savoir si l’entreprise ne dépasse pas le but et les forces humaines.

Je crois pour ma part qu’elle dépasse le but et par conséquent se nuit à elle-même en niant les progrès et le bien sortis de l’esprit de tolérance, de justice, de science qui est l’esprit moderne ; qu’elle commet une grande injustice en confondant cet esprit avec l’athéisme, le réalisme et le désordre.

D’autre part je suis persuadé qu’aucune puissance humaine individuelle ou collective ne peut ressusciter le passé tel quel.

C’est avec de grandes appréhensions pour elle-même et l’avenir des idées qui lui sont chères, que je vois une jeunesse nombreuse se laisser enrôler dans une œuvre qui consisterait à supprimer quatre siècles de vie humaine et à leur substituer un état de choses disparu. D’abord il faudrait nous empêcher d’être les fils de ce temps que nous voulons effacer. Son sang coule dans nos veines, ses maux sont les nôtres, nous profitons de son bien. C’est à travers lui que nous nous rattachons au passé par la filière des successions. Nous ne pouvons pas descendre des aïeux de nos aïeux directement. Entre eux et nous, il y a les générations intermédiaires dont nous portons les traces dans chaque fibre de notre corps et dans chaque parcelle de notre pensée. Être un homme du passé est aussi impossible que d’être le fils de son arrière-grand-père. Il nous est déjà fort difficile de nous mettre tant soit peu à la place des ancêtres afin de les comprendre et de les apprécier. Nous avons d’autres règles de jugement, d’autres moyens d’observation, d’autres hérédités intellectuelles. Le monde pour nous, en bien des points, est autre que pour nos anciens. Mais revivre leur vie maintenant, rentrer dans leurs cadres de mœurs, d’idées, d’imagination, équivaudrait à reconstituer, avec ce qui nous en reste, une faune disparue, pour la faire vivre et l’acclimater parmi nous. Plus j’y pense, plus il me paraît évident que vivre dans le quatorzième siècle est aussi difficile à un homme du nôtre que de vivre dans le vingt-deuxième.

Nous sommes là en présence d’un ensemble très complexe de problèmes dont le moindre réclamerait, pour sa solution, des puissances plus qu’humaines. Mais il y a surtout un très intéressant et très grave problème psychologique étroitement lié à la genèse des convictions et de la foi. Lorsqu’on dit à la jeunesse actuelle : Le monde se perd depuis plusieurs siècles, il faut retourner sur nos pas. Revenons au giron de l’Église, seule dépositaire de la vérité, de l’autorité spirituelle, et par conséquent aussi du pouvoir extérieur, voici ce qu’on lui demande : Un effort de volonté pour admettre en bloc la somme de saint Thomas d’Aquin. C’est peut-être dur, dit-on, mais que voulez-vous, nous sommes si malades, et cela seul peut nous guérir !

Je nous suppose décidés à suivre le conseil. Nous faisons un effort de volonté pour croire en bloc ; nous avalons le remède malgré nos répugnances. Cela suffit-il ? Non. Cette foi que nous adoptons ainsi, va rester inerte. Aucune certitude, aucune vie n’en jaillira. Elle n’agira pas plus qu’une médecine qui resterait dans l’estomac telle quelle, sans être assimilée et digérée. Si donc cet ensemble de doctrines qu’on nous présente à adopter, doit servir, il ne suffit pas de l’absorber, il faut nous l’assimiler. En pénétrant dans un organisme intellectuel et moral comme le nôtre, le passé y subira une vraie digestion. Notre pensée le traitera d’après ses méthodes, ses lois intimes, le soumettra à l’expérience, à l’examen, lui demandera en un mot de se justifier. Oh ! loin de nous l’idée d’exiger une foi démontrable ! Une idée pareille ne peut venir à quiconque possède le moindre sens du mystère et de l’infini. Autant vaudrait demander une montagne de poche ou un océan portatif. Mais si les réalités de la foi ne sont pas de celles que l’intellect mesure, pèse et aligne comme des quantités arithmétiques, il faut du moins que celui qui veut les posséder entre en communion avec elles. La foi n’est pas comme une monnaie qu’on met dans sa bourse. Pour nous appartenir, elle a besoin de renaître à travers notre vie, à travers notre conscience, et de se transformer en conviction personnelle. Autrement elle reste dans l’esprit à l’état de corps étranger.

Il ne suffit pas de dire : « Tout va mal. Si nous pouvions croire, espérer, adorer comme nos pères, tout irait bien, donc reprenons leurs croyances. » Ce qu’il faut, c’est d’être convaincu comme ils l’étaient, et pour être convaincu il faut avoir été gagné librement par des motifs de l’âme et de la conscience ; il faut que la vérité ait trouvé en nous un terrain pour y reposer. En un mot, la foi volontaire est un leurre. On ne croit pas parce qu’on veut, mais parce qu’on ne peut autrement. La foi volontaire repose tout entière sur un effort de l’homme, comme le monde de l’antique mythologie sur les épaules d’Atlas. Ce n’est pas là la foi qui sauve et vivifie et à laquelle, en somme, nous demandons de nous porter nous-mêmes. Celle-ci ne peut être que le résultat de l’expérience.

Supposons un homme absolument dévoué, convaincu que le monde est perdu, s’il ne rentre pas avec sa pensée et sa conduite pratique dans le cadre serré des traditions autoritaires, mais un homme détaché intérieurement de la vieille foi. Que cet homme convaincu de l’utilité pratique d’une foi qu’il respecte mais qu’il ne peut pas s’assimiler, adopte cette foi pour la forme, souffre même pour la défendre et finisse par mourir pour elle, dans l’espoir que son sacrifice fera au moins croire à d’autres ce qu’il n’a admis, lui, que d’une façon mécanique. A quoi ces efforts et ce martyre serviront-ils ? On croira à la bonté, au triomphe de l’amour, aux choses saintes et humaines qui ont fait affronter la mort à un homme de bien ; on croira peut-être à la personne du martyre, mais non à sa doctrine. Pour communiquer celle-là, il eût fallu qu’elle vécût en lui : Le feu seul allume le feu.

Voilà le secret de l’impuissance de bien des champions du passé.

D’ailleurs la réaction qui s’offre pour remplacer l’esprit moderne, dépasse de beaucoup la limite de ce qu’il est permis de dire quand elle parle au nom du passé. Elle n’est, ni tout le passé, ni tout le passé religieux, ni tout le passé chrétien. Ses champions représentent quelques étapes de ce passé condensées en règles de vie, et quelques formes de la pensée religieuse condensées en doctrine. Mais il s’est développé, dans les vastes régions de la vie religieuse, des flores d’une richesse inouïe que l’Église n’a pas cultivées. Dans son propre jardin, il a poussé des arbres qu’elle a essayé d’arracher, et d’autres auxquels, après les avoir mutilés d’abord, elle a fini par emprunter leurs fruits. L’humanité devra-t-elle se priver de tout le bien que le passé spécial dont il est question n’a pas fait ? Et le mal que ce passé a fait, faudra-t-il l’oublier et s’y résigner de nouveau ?

Si la question se présentait ainsi : D’une part le matérialisme scientifique, le scepticisme, l’ensemble des négations qui dépouillent l’humanité de sa noblesse, le désordre et l’incertitude ; d’autre part toute la foi, toute l’espérance, toutes les vertus, ce serait différent. Il ne faudrait pas hésiter un instant. Ces résultats pratiques seraient à eux seuls les preuves les plus irrécusables de la vérité d’une tradition. Mais la question ne saurait se poser ainsi. Que si, néanmoins, on se permet de la poser ainsi, on commet une mauvaise action. On manque de respect d’abord à la jeunesse qu’on éduque et qui vous croit sur parole. On manque de respect ensuite à la vérité, en ne reconnaissant pas le bien qu’ont fait les autres. En somme, pour se grandir on diminue l’humanité, et par conséquent on se diminue soi-même.

Plus de modestie et d’impartialité rendrait les champions du passé infiniment plus forts. Que ne prennent-ils auprès de ce passé qui est leur fief héréditaire une grande et salutaire leçon ?

Ce monde aujourd’hui cristallisé, momifié, a été le plus vivant, le plus changeant, le plus susceptible d’adaptation dont l’histoire nous conserve l’exemple. Il a su se mettre au niveau le plus élevé de la culture antique, et descendre aux plus humbles comme aux plus ignorants. Les Grecs et les Barbares l’ont trouvé également familier. Il était à son aise dans la domination comme dans la servitude ; dans l’opulence comme dans la misère. Il a parlé toutes les langues, marché sur toutes les routes, et son cœur a battu pour tout ce qui fait vibrer l’âme des hommes. Aussi quelle vie, quelle popularité, quelle incomparable puissance sociale ! Il n’a commencé de perdre une partie de son influence que lorsqu’il s’est enfermé dans l’égoïsme, la routine, l’immobilité. A mesure qu’il s’est isolé de la grande vie des peuples, la vie s’est retirée de lui. Aussi n’y a-t-il qu’une espérance pour ceux qui admirent et aiment sincèrement ce grand passé, c’est de l’imiter dans ce qu’il avait de meilleur et de plus humain. Il faut vous élargir, vous transformer, pratiquer le renoncement dans une large mesure, cesser d’être à l’arrière-garde des idées, même religieuses, et aller de l’avant, résolument, la main dans la main, avec quiconque aime les hommes et prie sur la terre.


Tout ceci est dit avec la supposition qu’une réaction soit sérieuse et loyale. Mais il y a d’abord une réaction qu’il nous est impossible de considérer comme sérieuse. C’est cette sorte de dilettantisme religieux qui fait que certains jeunes esprits se complaisent maintenant dans toutes sortes de vieux symboles, sans être pour cela plus croyants, et surtout sans songer à faire de leur religiosité un principe de sanctification et de bonne vie. Ils cherchent dans la religion des jouissances esthétiques, archéologiques. Ils suspendent dans leur chambre de vieilles chasubles, des figurines de saints, jouent à la vie monacale, s’imprègnent délicieusement du parfum de l’encens, du murmure des prières, de la musique sacrée, de la douce et paisible lumière que tamisent les vitraux des cathédrales, et croient faire grand honneur aux hommes religieux en leur disant qu’ils possèdent des évangiles et des livres d’heures reliés en très vieux parchemin, portent des crucifix cachés sur leur poitrine et trempent leurs doigts dans l’eau bénite. On appelle cela aussi, en roulant des yeux mystérieux, une réaction. — Une réaction cela ! Ne jouons pas avec les mots ni surtout avec les choses saintes ! Il ne suffit pas de manger dans de la vaisselle d’évêque ou de boire son vin dans un calice pour se réclamer du christianisme. La religion pour vous est comme ces vieux meubles graves et sévères dans lesquels notre temps, par un singulier contraste, aime parfois à encadrer la légèreté de ses mœurs et la futilité de ses conversations. C’est un bibelot, voilà tout. M’est avis qu’on l’honore davantage en la combattant qu’en lui rendant de si bizarres hommages.


Mais que dire d’un autre genre de réaction, de celle qui ne serait qu’une manœuvre politique sous le manteau de la morale et de la religion ? Il faudrait la stigmatiser comme la pire des profanations et la dernière hypocrisie. Autant toute conviction sincère et même toute foi volontaire nous est sympathique, autant cette spéculation impie avec les choses sacrées nous inspire d’horreur. Car la foi ici n’est qu’une servante, une esclave, exposée aux pires traitements. Si quelque chose peut contribuer à la faire mépriser, c’est bien cette promiscuité déshonorante avec les intrigues et les roueries des politiciens. Une jeunesse qui serait élevée dans cet esprit ne pourrait au fond être que sceptique. La foi ne peut être vénérable que lorsqu’elle est désintéressée, miséricordieuse, et que celui qui la professe, est prêt, pour elle, à tous les sacrifices. Le jour où l’ambitieux s’en sert pour se pousser dans le monde, et où l’homme du peuple lui fait tendre la main pour un morceau de pain, ce n’est plus la foi, c’est quelque chose qui n’a plus de nom, mais qui est plus triste et plus affreux que le néant.


Il nous reste à nous expliquer sur une réaction purement politique, sans arrière-pensée religieuse ni philosophique, sorte de restauration du pouvoir arbitraire, régime de sabre et de crosse, destiné à maintenir les appétits en respect, et prôné par certains jeunes énergumènes que les prétentions démocratiques agacent. Oderint dum metuant, disent-ils, citant une parole célèbre qu’a traduite en action pendant plus de vingt ans, celui qu’il est convenu d’appeler le vieil apôtre de la Force. Je ne crois pas au succès d’une réaction de ce genre, ni en France ni ailleurs. La première condition d’un despotisme fort, c’est qu’il croie en lui-même. Il faut que, sans broncher ni sourciller, il aille jusqu’au bout, marchant sur les volontés et les cœurs avec l’allure impitoyable d’un rouleau d’airain. Or, la secrète faiblesse des pouvoirs despotiques de ce temps est qu’ils ont perdu la foi en eux-mêmes. L’esprit moderne les a contaminés malgré eux. Il a ébranlé de même le cœur des masses. Privée ainsi de son double appui ; discréditée auprès de ceux qui l’exercent et de ceux qu’elle doit réduire, la Force perd du terrain de jour en jour. Cette grande contemptrice des réalités immatérielles dépend après tout de l’état des esprits. Et cet état, personne ne peut le modifier à son gré, car il n’est pas le résultat de l’arbitraire, mais de la nécessité. Il faut bien que chacun soit pénétré de ceci : Le trône des puissances de chair s’est écroulé dans le monde depuis qu’il s’est écroulé dans l’âme humaine. Le grand fait qui s’accomplit, à des degrés divers au fond des sociétés civilisées, peu importe la forme de leur gouvernement, et que n’arrêteront ni les regrets des uns ni les excès des autres, est l’évolution du pouvoir extérieur qui repose sur la coercition, vers le pouvoir intérieur qui est l’autorité morale et repose sur le respect et la conviction. Toutes les fonctions sociales humbles ou élevées, depuis la paternité jusqu’aux postes gouvernementaux les plus éminents, subissent une lente transformation. Une fonction ne suffit plus pour honorer un homme, il faut que l’homme honore la fonction. Peut-on revenir sur cette évolution de l’esprit public qui ne consiste pas en quelques phénomènes variables et de surface, mais touche à l’essence même et se fait sentir dans tous les domaines ? Pour l’admettre, il ne faudrait avoir aucune notion de la Force des idées. Il serait plus facile de saisir une montagne par sa base et de la soulever à bras tendus, que de faire bouger une idée assise d’aplomb sur la conscience et le bon sens de l’humanité et déposée là, grain de sable à grain de sable, par le travail séculaire de l’expérience.

Nous concluons donc. Le salut ne saurait être dans une réaction contre l’esprit moderne. Au lieu de façonner, de passionner toute une belle jeunesse, de l’isoler du monde dans des intérêts particularistes, de chercher à l’opposer comme un bélier au temps qui marche et qui marchera quand même, concluez plutôt alliance avec ce que ce siècle a de bon, pour lutter contre ce qu’il a de funeste. Si vous avez quelque chose à lui apporter, faites-le avec désintéressement. Ce sera la meilleure façon de conserver au monde le bien qui est en vous et pour lequel vous combattez, et j’ajoute, ce sera la façon la plus chrétienne de remplir votre importante mission.

X
SENTIERS DE DEMAIN

Je crains que le travail du vingtième siècle ne consiste à retirer du panier une foule d’excellentes idées que le dix-neuvième siècle y avait étourdiment jetées.

E. Renan[5].

[5] Réception de M. Jules Claretie.

L’impression de trouble que nous avions éprouvée en essayant de dresser le bilan de la société actuelle n’a fait que s’accentuer à mesure que nous nous avancions à travers notre jeunesse. Confusion et anarchie semblent les termes les mieux faits pour caractériser l’état des esprits. Il n’y a guère, dans tout ce que nous avons vu, que la continuation et l’aggravation d’un état de choses précédent. Si nous n’avions que cela à dire de la jeunesse contemporaine, ce livre serait en somme bien triste. Nous ne l’aurions pas écrit. A quoi bon constater que la décadence marche et que nous descendons d’un mouvement toujours plus rapide ? Heureusement ce n’est pas tout. Ce que nous avons constaté jusqu’ici est le côté sombre de la situation. Mais il y a autre chose de tout aussi réel et que, de propos délibéré, nous avons réservé pour la fin.

Un premier point important à relever est le désenchantement qui de plus en plus devient le fond des dispositions. Ils sont bien peu nombreux, ceux qui se réjouissent de vivre dans un monde sans foi, sans espérance et sans amour. Les cyniques eux-mêmes ont leurs jours de mélancolie. Le monde tel qu’il est devenu, ne plaît qu’à bien peu de gens. Ce n’est pas mauvais signe. Sans doute le désenchantement à lui tout seul ne mène pas loin. Mais c’est toujours autant que cet aveu presque général d’insuffisance. Il est permis d’y voir, après tout, la forme négative de l’aspiration vers un état meilleur. Cette aspiration arrive à devenir consciente chez ceux qui, avertis par leur désenchantement, se demandent si nous n’avons pas fait fausse route. Or, cette petite question, que d’hommes, surtout dans la jeunesse, se la sont posée depuis quelque temps ! D’autres, plus avancés, reconnaissent que positivement nous avons fait fausse route. Pour eux l’expérience de la science matérialiste et du réalisme est concluante dans tous les domaines. L’arbre est jugé par les fruits, il est mauvais. Notre vie spirituelle et notre vie matérielle languissent parce que des lois saintes et profondes ont été violées. Mais il ne suffit pas d’être désenchanté, ni même de demander du changement. Nous avons essayé de l’indiquer en parlant de la jeunesse réactionnaire. A quoi servirait-il à la société de se jeter subitement d’un excès dans un autre ? Ce serait vouloir se guérir d’une mutilation par une mutilation d’un genre différent. Le monde où la réaction nous invite à entrer, pour nous reconstituer une santé, a fait ses preuves, lui aussi. L’humanité n’a pas attendu ce siècle pour découvrir qu’elle s’y trouvait à l’étroit, et même qu’elle y étouffait. Il est impossible que les leçons de l’histoire soient oubliées par la jeunesse intelligente, au point de rendre probable un mouvement général de réaction. Il suffit d’ailleurs d’observer ce qui se passe, pour se convaincre que les tendances réactionnaires proprement dites ne se rencontrent qu’à l’état d’exception, en dehors des milieux spécialement créés pour les faire naître et les cultiver.

Les jeunes gens indépendants, profondément travaillés par les questions actuelles, en cherchent une solution moins étroite et moins illusoire. Quelques-uns, de jour en jour plus nombreux, commencent à comprendre que, s’il y a un moyen de nous sauver, c’est de nous rapprocher de la vie normale, de retourner aux bases, aux choses élémentaires, en prenant le bien au près et au loin, dans le présent et le passé, partout où il s’en trouve une parcelle, en renonçant aux tendances exclusives et aux intérêts de parti, pour redevenir simplement des hommes.

Dans cette voie qu’une partie de notre jeunesse se dispose à choisir, elle a eu ses devanciers. Il était impossible que l’état de choses qui s’étale dans le monde, depuis tant d’années, n’eût pas frappé certains esprits. Pouvait-il, à la longue, échapper à ceux qui pensent et vont au fond des phénomènes, que le matérialisme scientifique, l’industrialisme, le militarisme, l’utilitarisme, tout cet ensemble de produits que la réaction affecte de mettre sur le compte de l’esprit moderne, en étaient la plus brutale négation ? Ce n’était pas possible. Il est arrivé ce qui devait arriver. Des hommes, par qui les contradictions de ce siècle ont été ressenties avec une grande énergie, n’ont pas cessé un instant de les signaler, de flétrir les excès dans l’idée et dans le fait, et de maintenir au sein des heures les plus difficiles le drapeau de la dignité humaine, de la sainteté des choses de l’âme, de la haute autorité de la conscience, de toutes ces réalités que la conception soi-disant positive de l’existence, aussi bien que le vieil autoritarisme traitent de chimères. Pour ne citer, parmi cette phalange, que deux grands noms, je choisirai ceux d’Edgar Quinet et de Michelet, véritables prophètes de l’esprit moderne. Un flot de littérature de toutes nuances a couvert leurs voix ; mais ce qu’ils ont dit est aussi vrai que de leur temps, plus vrai même, car il semble que la vérité devienne plus éclatante à mesure qu’on fait des progrès dans le faux. Ces hommes, moins que personne suspects de dénigrer la science ou la démocratie, n’ont cessé pourtant d’en signaler les abus et les écarts, tout en s’insurgeant contre le vieux monde autoritaire. Ils avaient appris à l’école de l’histoire le respect de l’âme humaine, dans l’intégrité de ses aspirations et de ses droits, la haine de toutes les tyrannies, et c’est pour cela que leur parole respire une sorte de haute équité, résultat de l’harmonie qui s’était faite en eux. Ils avaient trouvé ce chemin d’or du milieu, si malaisé à tenir, autour duquel terreur et les excès font sans cesse osciller les sociétés, du scepticisme à la foi aveugle et de l’anarchie au despotisme. La direction qu’ils ont indiquée est celle où il faut chercher la solution des problèmes qui nous tourmentent. Il va sans dire que je parle de la direction générale, et ne viens pas proposer ici de jurer sur les paroles de quelqu’un.

Voici d’abord une parole d’Edgar Quinet, bien touchante comme préoccupation d’avenir : « L’abeille prépare d’avance la pâture à la larve près d’éclore. Faisons comme l’abeille. Préparons la substance du monde qui va naître et mettons-la à côté de son berceau. » Dans le même livre, l’Esprit nouveau, nous lisons : « Quand je vois la tempête qui emporte les générations actuelles, et l’espèce de délire dont toute âme est saisie, je me dis que ce n’est pas l’effet d’une trop grande ambition de désirer rendre équilibre à tant d’esprits déchaînés. L’époque qui contient de si grands maux, en contient certainement aussi le remède. Il existe, il est sans doute près de nous, peut-être là, caché sous l’herbe. »

« Celui qui navigue dans la tempête, se fait quelquefois attacher au grand mât du navire, pour ne pas être emporté par les vents. Moi aussi je me suis attaché à ce que j’ai trouvé de plus solide autour de moi, aux idées, aux vérités qui nous survivront à tous… »

« Que nous faut-il aujourd’hui pour achever de sortir de l’abîme ? Une heure de sincérité. »

Copions encore une page de Michelet qui semble être écrite d’hier, tant elle résume bien la situation actuelle :

« Un fait est incontestable. Au milieu de tant de progrès matériels, intellectuels, le sens moral a baissé. Tout avance et se développe ; une seule chose diminue, c’est l’âme.

« Au moment vraiment solennel où le réseau des fils électriques, répandu sur toute la terre, va centraliser sa pensée et lui permettre d’avoir enfin conscience d’elle-même, quelle âme allons-nous lui donner ? Et que serait-ce si la vieille Europe dont elle attend tout, ne lui envoyait qu’une âme appauvrie ?

« L’Europe est vieille et elle est jeune, en ce sens qu’elle a contre sa corruption les rajeunissements du génie. Elle seule sait, voit et prévoit. Qu’elle garde la volonté, et tout est sauvé encore. »


Cet esprit, heureusement, sans avoir jamais cessé d’y agir, recommence à souffler avec une vigueur nouvelle dans notre enseignement national, à tous ses degrés.

Il se fait là un travail lent et profond dont les signes heureux vont en s’accentuant. Je n’en veux pour preuve que certains passages de discours que je citerai, en faisant tous mes vœux pour qu’ils deviennent féconds dans la pratique.

Voici, en premier lieu, des extraits de deux discours de concours généraux, 1890 et 1891, du ministre de l’instruction publique, M. Léon Bourgeois.

Dans le premier de ces discours, l’orateur, après avoir caractérisé les différents systèmes pédagogiques de notre passé national, s’exprime ainsi :

« Notre pédagogie sera certainement plus large. Rien de ce passé ne lui est ni étranger ni inutile. Un grand philosophe français définissait ainsi, il y a quelques jours à peine, le but de notre enseignement : « Il doit transporter l’évolution humaine, en ce qu’elle a de meilleur, dans l’esprit de l’individu. »

« Tous les états philosophiques, dont nous avons rappelé la succession, ont préparé l’esprit de l’humanité moderne ; tous les procédés de culture ont eu de même leur utilité partielle, et notre tâche doit être de reconnaître et de conserver ce que chacun d’eux peut avoir encore de profitable pour la formation et le développement d’un esprit contemporain. »

Le discours de 1891 accentue le précédent, marquant ainsi la fixité et l’énergie de la tendance.

« Ayez un idéal ! Un idéal, ce n’est pas seulement, au milieu de l’atmosphère étouffante de l’égoïsme des hommes, un souffle d’air pur qui ranime et vivifie, au-dessus des doutes de l’existence quotidienne, une lumière qui guide et qui sauve, c’est quelque chose de plus que tout cela et que je voudrais dire d’un seul mot : avoir un idéal c’est avoir une raison de vivre.

« Messieurs, nous préparons cette jeunesse, non pour telle ou telle carrière, mais pour la vie. Si donner à l’homme un idéal, c’est donner une orientation à toute son existence, une raison et un ressort à tous ses actes, nous reconnaissons là le but dernier de l’éducation, le devoir le plus haut du maître… »

« Messieurs, il y a un an j’essayais de vous montrer combien il est nécessaire à l’Université d’avoir une pensée commune, une unité de doctrine pour la formation de l’intelligence de la jeunesse française. Combien plus nécessaire encore est cette unité de doctrine dans l’œuvre de l’éducation morale, si l’Université veut répondre à son objet véritable, si elle veut être ce qu’elle doit être, ce que le pays lui demande d’être, le foyer où viennent se concentrer tous les mouvements de la conscience nationale, pour se réfléchir sur chaque génération nouvelle et donner ainsi impulsion et la vie à la conscience de chacun de ses enfants.

« Quand je parle de cette unité de doctrine, ai-je besoin d’ajouter qu’il ne s’agit point d’imposer aux esprits un système philosophique et de promulguer je ne sais quel dogme métaphysique sur la nature du bien et du mal ? L’Université républicaine respecte toutes les croyances et donne l’exemple de la tolérance à ses adversaires les plus intolérants. Mais quelque opinion que l’on professe sur les problèmes éternellement posés à l’esprit limité de l’homme, l’idée du bien existe, et, comme l’a dit un grand philosophe français, cette idée est un fait, et ce fait est une force. Et depuis que les hommes sont en société, cette force n’a cessé d’agir sur le monde pour adoucir la violence, abaisser les inégalités, substituer la justice à l’arbitraire, la liberté à la contrainte, la solidarité à l’hostilité, élargissant sans cesse la sphère des devoirs de chacun des êtres conscients vis-à-vis de tous, et, malgré les retours en arrière, malgré les défaites partielles de la vérité et du droit, malgré les apothéoses passagères de la force, rapprochant chaque jour l’humanité d’un état supérieur de paix, d’équilibre et de réconciliation. »

C’est le souci légitime de l’avenir qui perce partout dans ces paroles. Quand on est aux prises avec les problèmes de l’éducation, le vide de certaines doctrines vous apparaît mieux qu’ailleurs. Pour expérimenter la qualité d’un système de philosophie, ou même de n’importe quels principes de pensée et de conduite, il suffit de se rendre compte de leur vertu éducatrice. Tout ce qu’il est impossible d’enseigner hardiment à la jeunesse ne vaut rien. Il était donc très naturel que les hommes chargés de la responsabilité d’une forte éducation nationale finissent par se poser des questions comme celle-ci :

« De quoi vivront nos successeurs, s’ils ne croient plus à rien, n’espèrent plus rien, ne respectent plus rien ? Qu’est-ce qui les maintiendra, les consolera, leur donnera la force de vivre et de mourir en paix ? »

Nous sommes des hommes comme l’étaient nos pères. Malgré tous les changements extérieurs, notre cœur a les mêmes besoins que le leur. Est-il possible que ce qui les inspirait ait disparu du monde ? Sans doute les formes des conceptions ont changé, l’interprétation de l’univers s’est modifiée. En face de certaines croyances nous sommes obligés, au nom de l’expérience, de protester et de nous récuser. Nous aussi nous avons notre non possumus. Mais sous les formes caduques d’autrefois, n’y a-t-il pas des réalités permanentes dont nous pourrions faire notre profit ? — Rien ne rend industrieux comme la nécessité, ni chercheur comme la faim. La maigreur effrayante de notre vie spirituelle nous a inspiré des réflexions salutaires. On a donc recommencé à regarder vers le passé, non plus dans un esprit servile, mais pour en saisir l’âme et le voir vivre. Et ce passé qui semblait disparaître dans les brumes, s’est soudain éclairé d’un jour nouveau. En le voyant, lui aussi, arriver à la vérité par détours et par tâtonnements, se constituer pièce à pièce sa patrie spirituelle, nous l’avons mieux compris que ceux qui nous en présentent en bloc la figure héraldique et après tout froide. Sous ces formes rigides nous avons retrouvé la vie, la chaleur, la fraîcheur des choses qui naissent et se développent. Ainsi rapprochés de nous, par ce commerce intime auquel l’histoire nous initiait, les pères nous donnaient le conseil qui résume toute paternité spirituelle : Joignez le meilleur de ce que vous avez conquis à ce que nous vous avons légué de meilleur, et vous vivrez et reconstituerez une patrie à l’esprit.


Des préoccupations analogues à celles que nous venons de signaler travaillent une élite de notre jeunesse. Tandis que la masse continue à se laisser aller à la dérive du courant réaliste, quelques-uns en sont sortis et regardent vers d’autres horizons. La vie actuelle est dure à la jeunesse qui pense. Elle lui offre tant de choses pour la déconcerter et si peu pour l’affermir. Sur les ruines des vieilles choses et parmi les matériaux encore inachevés de l’édifice futur, au milieu du choc discordant des tendances, entourée de souffrances sociales, de phénomènes de barbarie que ce temps traîne derrière lui comme des lambeaux hideux sous un manteau de roi, cette jeunesse a connu de bonne heure l’anxiété du lendemain. Le spectacle des hontes, des folies, des étroitesses, des abus de la force brutale, des intérêts en conflit, de toute la grande bataille des hommes et des choses, lui a inspiré de nobles dégoûts et lui a laissé au cœur un immense désir d’équité et d’apaisement.

Ce désir se manifeste dans l’orientation intellectuelle par une curiosité ardente et bienveillante de toutes les manifestations de l’esprit humain. Ils sont arrivés — chose bien rare, je crois, chez les jeunes gens, mais qui est un signe des temps — à ne plus croire que la vérité puisse être enfermée dans une formule, mais qu’il y a un peu partout où l’homme a pensé, cherché et souffert, des choses intéressantes et des choses vraies. Sans doute cette tournure d’esprit rappelle les curiosités multiformes du dilettantisme ; mais elle est tout aussi souvent un indice de cette réserve discrète, de cette soif de s’éclairer qui est la disposition la plus favorable à la recherche de la vérité. Dans un toast récent, le président actuel de l’Association des étudiants a dit un mot qui caractérise cette manière d’être et qui tranche d’une façon si réjouissante sur l’esprit de parti.

« Notre association n’est point de celles où l’on voit s’enrôler sous des drapeaux éphémères des ambitions de coterie et des passions de parti. Elle poursuit lentement, mais sûrement une œuvre qui est toute de paix et de science. Elle a au plus haut point le respect de la conscience individuelle ; elle laisse à chacun l’intégrité de son trésor moral intime, de ses croyances politiques ou religieuses. Elle n’est ralliée à aucun parti, à aucune secte. Elle tient à rester avant tout, sans distinction d’étiquette, la jeunesse française et, dans la jeunesse française, la jeunesse universitaire. Nous sommes et voulons rester des étudiants, c’est-à-dire des jeunes gens fidèles à l’esprit scientifique, qui est un esprit de tolérance désintéressée, et à l’esprit démocratique, qui est un esprit de justice et de bonté. Nous n’avons que deux grands soucis qui nous soient communs : le souci du plus grand développement intellectuel possible et le souci de l’amélioration sociale, car le premier forme l’individualité et le second la purifie. Au-dessus des croyances qui divisent, il y a les aspirations qui rapprochent : ce sont celles-là que nous préférons[6]. »

[6] H. Bérenger, Banquet de l’Association 1891.

Pour dessiner davantage le trait dominant de cette jeunesse qui est une respectueuse indépendance, je dirai qu’elle aime la science, qu’elle la considère comme une des colonnes de l’humanité, qu’elle sait ce que nous lui devons et ce qu’on peut espérer de la sûreté de ses méthodes. Volontiers elle applaudit à des paroles comme celle-ci :

« Sans doute le temps revisera, il ruinera peut-être de fond en comble quelques-uns des résultats acquis par la science contemporaine ; nos systèmes de synthèse ne dureront peut-être pas plus que n’ont duré ceux de nos devanciers. Mais nos méthodes d’analyse, notre vue rationnelle du monde, l’orientation générale de l’esprit scientifique, ce sont là des acquisitions qui ne peuvent désormais périr que dans un effondrement total de la civilisation. Cette conviction est devenue le fond même de notre entendement ; tout ce que nous rebâtirons, nous le rebâtirons sur ce tuf inattaquable[7]. »

[7] M. de Vogüé, Banquet de l’Association 1890.