CH. WAGNER

L’AMI

DIALOGUES INTÉRIEURS

La Création est un livre ouvert dont il faut épeler la langue.

Tout son est un verbe ; toute ligne une écriture, et le sens est l’Esprit.

SEPTIÈME ÉDITION

PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
(SOCIÉTÉ ANONYME)
33, RUE DE SEINE, 33

Tous droits réservés.

OUVRAGES DE CHARLES WAGNER

Justice. — 9e édition. — In-12. 3 fr. 50
Jeunesse. — 32e édition. — In-12. 3 fr. 50
Vaillance. — 23e édition. — In-12. 3 fr. 50
La Vie simple. — 12e édition. — In-12. 3 fr. 50
Sois un homme ! Simples causeries sur la conduite de la vie. — 4e édition. In-12. 1 fr. 25
Le Long du chemin. — 5e édition. In-12. 3 fr. 50
L’Ame des choses. — 4e édition. In-12. 3 fr. 50
L’Évangile et la vie. — 6e édition. In-12. 3 fr. 50
Auprès du foyer. — 6e édition. In-12. 3 fr. 50
L’Ami. — 7e édition. In-12. 3 fr. 50
Histoires et Farciboles. — In-8o, illustré par René Henriquez, 2e édition. 2 fr. »
Manuel de bonne vie, d’après les œuvres de Charles Wagner, par Mme Brandon-Salvador. Revu et approuvé par l’auteur. In-12. 1 fr. 50
Pour les petits et les grands. — Causeries sur la vie et la façon de s’en servir. In-12. 3 fr. 50
Par la loi vers la liberté. — Six discours. In-12. 3e édition. 2 fr. »
Vers le cœur de l’Amérique. — Impressions d’un voyage aux États-Unis. — 2e édition. In-12. 3 fr. 50
Discours religieux. — Deux volumes in-12, cartonnés. Chacun 3 fr. »
A travers les choses et les hommes. — Pour apprendre à vivre. — In-12. 3 fr. 50
En écoutant le Maître. — Sermons et discours religieux. — In-12. 1 fr. »
Par le sourire. — Pour apprendre à vivre. In-12. 3 fr. 50
Ce qu’il faudra toujours. — In-12. 3 fr. 50
A travers le Prisme du Temps. — Causeries scolaires. — In-12. 3 fr. 50
N’oublie pas !Discours religieux. — In-16. 1 fr. »
Le bon Samaritain. — Cinq discours religieux. In-8. 3 fr. »
Trois contes et deux histoires pour amuser les petits et faire penser les grands. — In-16. 0 fr. 50
Glaives à deux tranchants. — Discours religieux. 3 fr. 50

PRÉFACE
DE LA 7e ÉDITION

Après avoir envisagé un moment le projet d’ajouter à l’Ami un chapitre sur les événements actuels, j’ai fini par y renoncer. Mieux vaudra, quelque jour, faire sur ce redoutable sujet un livre spécial.

Mais je ne peux pas laisser s’achever la réimpression et laisser partir le volume, sans quelques lignes d’accompagnement. Se taire serait une ingratitude envers Dieu, qui a donné à l’auteur la grâce d’écrire ces pages, et envers les hommes qui, en ayant éprouvé l’effet, ont trouvé juste de le déclarer.

L’Ami est un livre de douleur et de foi. Il a été bon à d’innombrables âmes meurtries à qui le soulagement intérieur naît de la sainte communion des peines. Rompre le pain ensemble, dans la fraternité que crée la misère humaine, est le grand remède que Dieu a mis à la portée de ceux qui souffrent. Le Christ l’a élevé à la hauteur d’un sacrement éternel. De tout mon être, je magnifie Celui qui m’a permis d’expérimenter dans les jours mauvais, et de faire expérimenter à mes semblables la vérité du vieux symbole, à nous transmis par le Prophète Daniel : Où deux ou trois hommes souffrent ensemble, en frères, il apparaît, parmi eux, dans la fournaise, mystérieux et secourable, « un quatrième dont la figure ressemble à celle d’un fils des dieux ».

On ne peut pas exiger de chacun qu’il avertisse l’auteur, lorsqu’un livre a produit sur lui un effet salutaire ; mais sachez, vous qui avez senti le désir de parler et n’avez pu vaincre votre hésitation, sachez qu’à celui qui travaille pour les autres, quelques signes de vie sont nécessaires.

Que de fois, en des jours où nous nous demandons si notre labeur est utile à quelqu’un, le courrier m’a-t-il apporté à cette question une réponse réconfortante ! Venus de près ou de loin, de très loin quelquefois, j’ai toujours vu, dans ces messages de lecteurs, un appel direct, aussi bien humain que providentiel. Quelquefois l’appel prenait une forme singulièrement émotionnante.

En 1904, à Chicago, un inconnu vint me trouver : « Est-ce bien vous qui avez écrit l’Ami ? — Oui ! — Alors j’accomplis un devoir en témoignant que c’est par ce livre que Dieu m’a sauvé. Ayant perdu en un seul jour, dans l’affreux incendie de l’Iroquois-Théâtre, ma femme et mes enfants, j’étais fou de désespoir et prêt à me tuer. Quelqu’un me donna ce livre. Je le jetai machinalement parmi d’autres, et sans même le regarder. Un jour, je ne sais pourquoi, je le feuilletai, et je tombai sur une page qui m’en fit lire une autre. Je compris que mon amour pour mes chers envolés exigeait que je vive et fasse en leur souvenir tout le bien dont j’étais capable. Dieu m’avait arrêté, par votre main, au bord du gouffre, et montré le chemin où maintenant j’essaie de monter. »

N’aurait-on reçu qu’un seul signe de ce genre, c’est la preuve suffisante qu’on n’a ni souffert, ni travaillé en vain.

Amis, dont plusieurs, par discrétion, ont voulu rester anonymes, je saisis cette occasion pour vous dire à tous : merci !

Jeunes gens à la recherche du droit chemin et d’une conviction solide ; pèlerins surmenés par les épreuves, isolés, malades, prisonniers, et vous, soldats de France, qui m’avez écrit de la ligne de feu, je pense à vous. Vous avez fait infiniment plus que vous ne supposez, en vous souvenant fraternellement de l’homme dont la pensée a pu s’associer à la vôtre. Ainsi vous rendiez grâces à Dieu, à travers l’instrument dont il s’est servi pour vous offrir les miettes de pain de vie.

Pieusement, je pense à vous aussi, amis envolés, qui désormais habitez au séjour de la Paix divine. Vos lettres d’autrefois me sont maintenant les messagers d’au delà de la tombe, et jettent un rayon sur nos sentiers crépusculaires. Plusieurs d’entre vous ont lu l’Ami, aux heures suprêmes de leur existence mortelle. Les pages marquées par leurs mains défaillantes sont devenues des reliques de famille.

Livre de douleur et de foi, l’Ami est, de plus, un livre de bonne foi. Sa sincérité va jusqu’à la hardiesse, mais il a trop le respect du sanctuaire intérieur, pour froisser une conscience. Par sa largeur d’esprit, il a trouvé accès dans les milieux les plus divers. Que de fois, par son moyen, des esprits éloignés les uns des autres se sont rapprochés ! Le beau rêve qu’il porte en lui, de « la haute et lumineuse Église qui ne connaît pas d’anathème » a été réalisé dans les cœurs de tant de lecteurs, qu’on peut bien dire qu’il a trouvé ici et là, en des occasions inoubliables, un accomplissement intérieur.

En pleine et affligeante réalité, nous avons le droit de saluer, dans ces faits spirituels, les promesses d’un avenir plus beau.

Et maintenant, pars pour des destinées nouvelles, Ami des jours passés, avec qui, en ce présent formidable, il m’a été si doux de deviser encore ! Que Dieu bénisse ton entrée dans les demeures, et ton action dans les âmes, surtout dans celles, travaillées et chargées, qui ont besoin qu’on les aime, les comprenne, les fortifie.

Ch. Wagner.

Août 1917.

A
PIERRE WAGNER

PARIS, 24 FÉVRIER 1884
MONTANA-SUR-SIERRE, 20 AOÛT 1899

Mon enfant, j’ai commencé ce livre près de ton lit de souffrance et pendant mes promenades solitaires à l’altitude.

Maintes fois, en écrivant, je m’interrompais pour aller près de toi, te rendre un de ces mille services, douloureux à la fois et doux.

Et loin de toi, sur les sentiers alpestres, dans les hauts pâturages, autour des mayens solitaires, mon cœur blessé demeurait plein de ton image.

C’est donc à toi que je dédie ces pages.

Qu’elles te soient offertes, non comme des reliques funèbres de ce qui n’est plus, mais comme un gage éternel entre nos âmes inséparables, et un hommage, que je voudrais plus pur et plus consolant, rendu à ce qui ne meurt jamais.

PRÉFACE
DES SIX PREMIÈRES ÉDITIONS

J’ai connu la solitude, jamais l’abandon.

Toujours est venu, sur les routes les plus écartées, cheminer auprès de moi, un inconnu d’une bonté sans bornes. Il était fort dans la tempête, tendre dans la peine, paternellement sévère aux heures de laisser-aller.

Je n’ai livré aucune bataille sans qu’il se tînt à mes côtés. Nous sommes allés ensemble partout à travers la vie. A deux, nous parlions en public ; à deux, nous devisions sous le manteau de la cheminée. Il se révélait comme un autre moi-même, un bon génie familier et supérieur dégageant des complications de l’existence la ligne essentielle et sûre.

Dans les jours lumineux, il partageait ma joie ; dans les jours tristes, il me réconfortait. Égaré dans les broussailles d’idées ou de passions, je le voyais soudain paraître en plein dédale, et son regard me montrait le chemin.

Aux heures de jeunesse et d’expansion, alors que l’on chante et vibre comme une harpe, il chantait le plus fort. Quand vinrent les heures où la parole elle-même se tait devant la profondeur du chagrin, il se contentait de pleurer avec moi.

Quel est ce mystérieux Ami ? Je ne sais. Ne réclamant pour lui ni prestige divin, ni aucun privilège d’infaillibilité, je désire seulement faire profiter mes semblables de ce qu’il m’a souvent apporté. On s’apercevra sans peine qu’il emprunte un peu partout la clarté qu’il veut répandre sur nos pas. Sa figure est éclairée d’humanité universelle.

Pour moi, je le vénère comme un chevalier de Dieu. Il est certainement très ancien, quoique imprégné de cette sève vigoureuse qui circule sous l’écorce des vieux chênes. Il a chevauché dans tous les bons combats : de tous les soufflets à la vérité et à la justice, son cœur porte la trace. Il a passé au Sinaï, entendu les Prophètes, prié au Calvaire ; mais il admire le bon Homère, Platon, tout ce qui est largement humain. Il prend un goût extraordinaire aux recherches scientifiques, aux questions sociales, se passionne pour tous ceux qui suivent des pistes inexplorées aux vastes champs de l’inconnu. Seulement, lorsqu’ils lui disent que l’Esprit n’est point, il sourit dans sa vieille barbe.

Recherchant l’équilibre et les grands horizons, il étouffe dans l’air confiné, abhorre l’esprit sectaire et déclare volontiers que si les chefs revenaient, par qui l’on jure et s’anathématise, aucun ne serait de sa propre secte.

Ce qui le caractérise surtout, c’est la Foi. Il croit à la fuite utile des jours, au but sublime que, sans pouvoir ni le définir ni l’embrasser, l’humanité souffrante et militante poursuit à travers sa laborieuse carrière. Il croit au mystère qui éclôt dans les fleurs, rayonne des étoiles, perce dans la conscience, sanglote dans nos larmes, vibre dans nos chants, sommeille dans les berceaux et se cache dans les tombes. Il croit à l’Esprit que nul mesure, à la chute lointaine du mal, au triomphe de l’amour, à la réparation des iniquités ; il croit au ciel, mais il croit à la terre ; il croit à l’homme parce qu’il croit à Dieu, éperdûment, non seulement au Dieu des majestueuses créations, des forces transcendantes, de l’inaccessible lumière, mais au Dieu qui besogne sous la bure humaine, tressaille de notre espérance, souffre de nos douleurs ; au Dieu qui a choisi comme devise ce cri magnifique de Térence : « Je suis homme, et rien d’humain ne m’est étranger. »

Et certes, ce que l’Ami possède de meilleur lui vient du Fils de l’homme.

Hélas ! je désespère de jamais exprimer l’esprit qui l’anime. Mais j’ai dû, sous peine de félonie, m’efforcer de bégayer après lui quelques-unes des choses qu’il m’a dites. Fragmentaires, remplies de lacunes, si ces pages pouvaient, par endroits, renfermer des parcelles de vraie vie, des miettes du pain fortifiant dont l’âme se nourrit ! Si quelques-uns me devaient d’être moins grands pour les petits, moins captifs dans leurs affirmations étroites ou leurs négations bornées, moins suffisants et moins pusillanimes, moins tristes dans leurs deuils, plus heureux dans leur travail d’avenir, plus confiants dans nos semailles obscures et douloureuses, quel fruit précieux d’un labeur qui déjà porte tant de douceur en lui-même !

La Commanderie, ce 25 juillet 1902,

jour de Saint-Christophore.

SOUVENIR

JE PENSE A TOI

Cher enfant, je te parle du sein d’un monde périssable ; tu m’écoutes du monde où la mort n’est plus. En Dieu, nous sommes près l’un de l’autre. — Voici trois ans que nous vivions seuls à l’altitude et qu’après cinq mois de souffrance tu t’es un soir endormi dans nos bras. Dieu seul sait ce que, depuis lors, ta pauvre mère a souffert. De moi, je ne dis rien.

Je veux que ton souvenir demeure attaché à ce livre, commencé pendant ta maladie, et qui t’est dédié. Peut-être ces pages apporteront-elles un peu de sympathie fraternelle et d’appui moral à d’autres que le deuil éprouve.

O mon fils, les années s’écoulent, et chacune te rend plus réellement sensible à nos cœurs. Ton nom est toujours sur nos lèvres, ta chère image mêlée à notre vie. Ton petit frère et tes sœurs s’endorment, le soir, en te nommant dans leur prière. Ta chambrette, pleine de ce qui t’appartenait, est sans cesse garnie de fleurs. Les premières violettes du jardin et les derniers chrysanthèmes te sont offerts, avec une affection aussi simple, aussi croyante que si tu étais visible à nos yeux.

L’amour est plus fort que la mort.

Puissent nos âmes rester fidèles et confiantes, afin que le courage ne les abandonne jamais !

Te pleurer avec espérance, que Dieu nous accorde cette grâce !

MON FILS !
1884

Lorsque, les premières émotions de la naissance apaisées, le fait nouveau d’avoir un fils eut pris lentement place dans mon esprit, il se mit peu à peu à envahir la totalité de ma vie intérieure, à se mêler à tous les événements classés dans ma mémoire.

C’était donc bien arrivé. Jusqu’aux derniers recoins de l’être, semblables à ces mystérieux intérieurs de forêt où jamais ne s’égare un passant, une lumière inconnue répandue sur les choses indiquait : la nouvelle a passé par là.

Nous le possédions donc, ce cher attendu. Les longs mois de patiente réclusion de sa mère, le sacrifice du mouvement et de la liberté, doutes, tristesses, solitude, anxiété des derniers jours, tout était oublié. Au premier plan de la pensée, en pleine clarté heureuse, l’événement rayonnait avec une intensité victorieuse.

J’attribuais le mérite de notre bonheur à l’univers entier, faisant monter vers Dieu une gratitude infinie, sachant gré aux passants d’avoir un fils. Et du coup je les aimais tous mieux qu’avant, jeunes et vieux, heureux et malheureux, que nos chemins côtoient dans la rue. Pourquoi n’avaient-ils pas l’air de remarquer ce que je portais d’extraordinaire dans mon cœur et sur ma figure ?… Réserve sans doute et amicale discrétion.

Et j’arpentais ce grand Paris dans tous les sens, montant de préférence aux étages supérieurs, trouvant à tous les hommes une mine de braves gens.

De temps à autre, hissé sur quelque impériale d’omnibus, je me sentais emporté, au trot puissant des chevaux, comme à travers un rêve.

Ceux qui n’ont pas passé par là n’y comprendront jamais rien. Les paroles peuvent nous faire comprendre par ceux qui ont éprouvé ce que nous éprouvons. Mais elles ne peuvent créer ce qui n’existe pas.

Regretterai-je cette ivresse d’alors, maintenant que joie, espérance, douce émotion du cœur ont été suivies par tant de tristesses ? Non, je ne regrette rien. A aucun prix je ne voudrais souhaiter que ce passé n’eût pas existé.

Quelle trouée nouvelle sur le monde ouvre ce titre de père ! On se rapproche de ses ascendants, lorsqu’il nous vient un descendant. Et l’on prend racine dans l’humanité par mille radicelles nouvelles très sensibles, capables de nous révéler le secret de joies et de douleurs, dont on ne s’était pas douté jusque-là.


Bénies soient les heures de tendresse que je t’ai consacrées ! Si j’avais chargé autrui de t’aimer à ma place, un pur trésor maintenant manquerait à ma mémoire. Porter soi-même ses enfants, même dans la rue, jouer avec eux, leur conter des histoires, leur donner des soins, remarquer leur développement : à tous les points de vue c’est un bien. La famille comme la patrie dépendent de ceci : que les pères soient vraiment pères !

Mais si l’on vient à les perdre, ces chers aimés, c’est un réconfort d’en avoir bien joui. Aimons bien, tant que nous pouvons, profitons des heures de grâce où nos chéris sont près de nous ! Le temps viendra peut-être où ils seront loin. Alors de ces souvenirs le cœur altéré se nourrit comme la fleur, d’une goutte de rosée.

PAR-DESSUS LA MURAILLE

Nous étions en Suisse, débarqués du matin. J’avais la garde de Pierre, récemment entré dans sa troisième année. Il trottait autour de moi, regardant, touchant, questionnant. Subitement, sans que je sache comment, l’enfant disparut.

Tout près de là se trouvaient des rochers, des précipices, des dangers nombreux. Je cours, je cherche, j’interroge. Personne n’a rien vu. Une terreur folle s’empare de moi.

Alors, longeant une muraille de jardin assez élevée, je perçois de l’autre côté une voix d’enfant en conversation avec une grosse voix d’homme.

C’était Pierre. On lui offrait des fraises ; on lui demandait où étaient ses parents. Lui, insouciant, mangeait des fruits et, encouragé par le bon accueil, babillait comme chez soi.

....... .......... ...

Maintenant la muraille entre lui et nous est d’une autre hauteur. Mais la scène d’enfance me revient où je le croyais perdu, tombé dans quelque gouffre, alors qu’il était heureux, bien accueilli et gardé.

Et j’y découvre un symbole de ce qui se passe de l’autre côté de la muraille.

MON FILS
1899

L’Ami. — Regarde ce coin de montagne ignoré ! La neige s’est fondue, il y a peu de semaines. Maintenant toute la flore du printemps jaillit de ses bourgeons. Gentianes bleues, primevères jaunes, auricules roses, par coulées, par tapis ; anémones éclatantes, lis nains, d’une grâce d’enfant. Comme fond au tableau, la prairie verte où l’herbe se fait petite pour laisser la gloire aux fleurs. Tout autour, des rochers gris couverts de vieux sapins barbus, et le ciel au-dessus, taillé dans un seul saphir…

Mais quoi, tu pleures…

— Mon fils !…

L’Ami. — Pauvre père !

— La nature s’éveille et renaît, sa jeunesse à lui se flétrit. N’a-t-il pas le front pur et l’âme d’une blancheur de lis ? Dans ses beaux yeux de pervenche, sourit la candeur. Il est bon, il n’a point connu le mal, et l’ennemi secret le ronge. Oh ! cette pâleur tantôt, et puis cette rougeur de fièvre, cette jeune vie se fanant sous une haleine de feu, cette toux qui déchire la poitrine !

Je ne puis plus penser qu’à cela. Le chant de l’oiseau, le sourire du soleil, le regard des fleurs me fendent l’âme. Une invisible main me tient le cœur serré. J’erre par la montagne comme un somnambule, je regarde la forêt et ne la vois pas, j’écoute le torrent et ne l’entends pas.

Je ne suis pas ici, mais là-bas, près de son lit de douleurs. O mon enfant ! mon pauvre enfant !

L’Ami. — Je pleure de tes larmes. Il mérite d’être aimé et plaint et regretté, le cher enfant. Quinze ans et demi ! Un compagnon déjà, un ami pour sa mère, une douce espérance d’avenir. Le voir touché à la racine, quelle torture pour vous !

Pourtant, si tu l’aimes bien, ne faut-il pas te maîtriser ? Ne dois-tu pas être deux fois un homme ? As-tu pensé à ce choix qui t’est présenté dans les graves circonstances où nous vivons ? Ou bien te laisser entamer et vaincre par ta douleur et devenir ainsi pour les tiens, pour ton fils lui-même, une source de peines, un fardeau de plus ; ou bien être brave, viril, te tenir ferme et devenir, pour eux tous, et ce cher petit qui souffre, un abri sûr, un bon et calme refuge toujours ouvert.

Tu n’as pas le droit de laisser cet empire au chagrin, ni de lui permettre de marquer ton front à son signe. Que dit ta figure à ton fils ? Y lira-t-il une histoire de désespoir ? Tu lui dois mieux. Ne t’ajoute pas à son mal, mais défends-le contre ce mal ! Ne le regarde pas avec ces yeux qui disent qu’il est perdu ! Personne n’est jamais perdu. Nous sommes à Dieu ; à cela aucun changement ne peut être apporté. Il faut ravitailler l’âme de ton fils en fortifiant la tienne. Qu’il se sente protégé, soutenu, gardé, en sécurité parfaite !

Considère cette maladie, malgré son évidente gravité, comme un accessoire et non comme le principal ! Traitons l’enfant comme un enfant ordinaire qui s’intéresse à ceci, à cela, et qui a part comme nous à la vie ! Ne ramenons pas sans cesse son attention sur ce qui cloche ! On ne fait pas de ce qui chancelle le centre de tout le reste, mais on s’efforce de rattacher toutes les formes heureuses ou douloureuses de l’existence, à ce qui seul demeure ferme. Agir autrement, c’est être les ennemis et les oppresseurs de ceux qu’on aime le mieux. C’est se rendre incapable, même de les soigner physiquement…

Ton fils aime les fleurs. S’il pouvait de son lit regarder cette splendeur où nous sommes, un sourire éclairerait sa figure. Il aurait un moment de plaisir, d’oubli de sa misère. L’esprit qui nous soutient et nous sauve de nos détresses, lui parlerait dans le souffle paisible qui passe sur ces hauteurs.

Puisqu’il ne peut venir ici, que ces fleurs aillent vers lui ! Cueillons-en des gerbes et, s’il se peut, offrons-les-lui avec un sourire ! A ceux que nous aimons, ne donnons pas d’ombre, mais de la lumière ! Pour leur apporter dans la maladie et dans la faiblesse un réconfort véritable et un soulagement, aimons-les avec foi, avec confiance ! Aimons-les avec la volonté ferme de les tirer de là, malgré tout !

PORTRAIT

Tes grands yeux bleus d’une infinie douceur semblaient regarder l’au-delà plus souvent que le présent et, même petit enfant, tes questions et tes propos témoignaient d’une singulière ouverture sur le monde spirituel.

Pourquoi n’as-tu jamais été bien réconcilié avec ta qualité de garçon ? Ta grâce toute féminine s’accommodait mal des jeux turbulents. A l’écart, tu recherchais de plus paisibles plaisirs. Et peut-être avais-tu le pressentiment inconscient de ta mort prématurée, te sentant mis à part pour d’autres destinées.

Tu n’as pas noué ton pacte avec la terre, comme si tu avais su qu’elle n’était qu’une hôtellerie de passage, non le domicile.

Sa poussière et ses souillures te sont demeurées inconnues. A l’âge où d’autres perdent le duvet de leur naïveté et se plaisent aux actes grossiers, aux paroles crues, tu es devenu plus naïf, avec plus de conscience.

Les mots qui sonnent mal glissaient sur ta mémoire. Rien d’impur ne s’y fixait. Ta candeur grandissait avec l’âge, et tu atteignais presque la taille d’homme, ayant conservé, sans nulle contrainte ni peine, la blancheur d’innocence de l’enfant. « Heureux ceux qui ont le cœur pur ; ils verront Dieu ! » Ta jeunesse liliale ressemblait au parfum de ces paroles.

S’irriter, s’emporter, imposer son vouloir, tout cela t’était inconnu. Simplement tu allais à ce qui est bon. Tout jugement dur sur autrui, tout échange de propos agressifs t’était odieux. Tu avais l’équité naturelle et l’indulgence innée. Qu’il soit pris, par chacun, des égards pour les autres, et que rien d’injuste ne soit commis ni souffert, c’était ton désir cordial !

Et ce tact sûr, ce goût délicat te faisaient un compagnon plein de charme et de bon conseil, respirant la paix et la communiquant. Auprès des petites sœurs et du frère, tu jouissais d’un droit d’aînesse indiscuté, établi sur le seul prestige de la parfaite bonté.

Pour ta mère déjà tu devenais une compagnie, une ressource, un confident.

Discret et docile comme un fils respectueux, ton avis était consulté comme celui d’un grand frère.

Et moi, chargé du fardeau d’un redoutable ministère, je te voyais grandir, clairvoyant et pacifique, débonnaire et pieux, un futur compagnon d’armes, un disciple rêvé.

A travers cette âme d’élite, ouverte à la beauté, sensible à la grâce, vibrante devant tout ce qui est noble et pur, je voyais l’Évangile éternel reflété en clartés nouvelles et déjà, précédant le temps par l’espérance heureuse, le père entendait le fils proclamer le message d’amour et répandre la bonne nouvelle, attendue des cœurs meurtris.

O comme nous t’aimions !

....... .......... ...

Inattendu, comme tombe du ciel bleu un coup de foudre, le mal te saisit. En quelques jours il fallut rompre le cercle de famille et partir, chercher à l’altitude un auxiliaire contre l’ennemi.

Nous fûmes vaincus. Mais tu n’as jamais murmuré, ni formulé une plainte. Où donc avais-tu appris la patience, l’art difficile de souffrir, le calme dans la misère et la simplicité devant la mort ? Dieu seul le sait.


Te savoir en sa main, dans cette main où sont aussi les vivants, voilà notre suprême refuge dans la peine. Que Dieu nous le garde, nous augmente la confiance pour les jours à venir et nous la maintienne, à l’heure dernière.

Cher ami, prématurément parti d’entre nos bras où tu étais et restes tant aimé, ta place vide sera pour nous une cause de deuil et de regrets.

Mais comme ta figure était douce à la mort, comme tu as souffert avec patience, comme ton bon sourire et tes caresses mettent de la lumière sur ces heures sombres ! Tu nous as semé de rayons tout blancs la route de la mort et mis aux portes du tombeau comme une lueur d’aube. Que Dieu nous donne de nous souvenir de toi quand nous aurons à souffrir et à partir !

Je ne demande qu’à être comme toi, aussi simplement résigné, aussi confiant, aussi naturel. Tu n’auras pas vécu pour rien, mon cher petit Pierre. Tu resteras vivant et agissant parmi nous, jusqu’au jour où nous nous retrouverons dans le monde invisible, dont toute forme visible n’est que le lointain symbole.

II
HALTES ET SOLITUDES

O Tag, wenn deine Farben blassen

Und wenn erlosch dein bunter Schein,

Dann kann sich erst die Seele fassen,

Der Geist kehrt in sich selber ein !

Wenn Stille sinkt auf Wald und Triften

Und Schatten ruht auf Stadt und Feld,

Dann hört der Mensch aus dunklen Lüften

Die Stimmen einer andren Welt.

Gerok (Palmblätter).

O Jour, lorsque tes couleurs pâlissent

Et que s’évanouit ta clarté luxuriante,

L’âme enfin peut se ressaisir,

L’esprit rentre en lui-même.

Quand le silence descend sur la forêt et la prairie,

Et que l’ombre s’étend aux villes, aux champs,

Alors dans les airs voilés d’obscurité,

L’homme perçoit les voix d’un autre monde.

ASSIEDS-TOI DANS LE SILENCE

— L’avenir est loin ; la marche en avant, pénible, la tâche, immense, et nos moyens, misérables. Il y a des heures où la lassitude nous gagne.

L’Ami. — En ces heures, arrête-toi pour reprendre des forces ! Ne t’obstine pas, même au labeur sacré ! Tu fournirais un travail médiocre dont la fragilité nuirait à la cause et à ton courage. Pense au réconfort ! Fais une halte !

Constituons une solitude aimée où notre idéal soit compris, afin de nous y consoler des rudes contacts, des mépris et des anathèmes. Reprenons barre au foyer qui réchauffe notre âme ! Exposons-la au rayon bienfaisant, à la rosée rafraîchissante ! Quittons la foule dévorante, afin de refaire des provisions ; laissons là les contradicteurs, pour la retraite accueillante et l’accord !

O Béthanie ! O Thabor ! ô nuits sur la montagne ! ô douces intimités ! agapes où tous sont un même cœur ! Nous avons besoin de vous comme l’enfant, du sein maternel ; le pèlerin, de l’auberge ; l’exilé, de la patrie !

O selige Oed’ auf sonniger Höh ![1]

[1] O bienheureux désert, sur la hauteur ensoleillée !

AU DÉSERT

L’Ami. — N’aspire pas à fuir le monde ! le salut n’est pas dans la fuite. Il est dans la lutte, ardente et magnanime, dans le don de soi ; la diffusion du levain à travers la pâte. Mais que peut l’arc affaibli par une tension trop longue ? Que devient le levain, si sa puissance de fermentation est perdue, faute de soin ?

Les trois quarts du travail sont du travail intérieur. S’affermir soi-même dans son idéal, augmenter sa foi, voilà l’essentiel, la première condition de toute action vraie. Tout pionnier doit connaître le désert. Il est bon qu’il en sorte ; mais qu’il y retourne souvent pour s’inspirer, réparer ses armes, écouter la voix du silence, et laisser les flots soulevés et troublés par la lutte se filtrer à travers les gisements profonds du monde intérieur.

HORIZONS FERMÉS

— Il y a des jours où l’esprit semble moins apte à embrasser les grandes vues d’ensemble. Les infinis et les immensités nous échappent. Tout cela est loin, enseveli dans quelque brume impénétrable.

L’Ami. — En ces jours, pour sentir le contact des réalités permanentes, assieds-toi sur la mousse des sentiers, sur la racine des arbres, et regarde près de toi la fourmi courir parmi les minuscules graminées. La goutte qui tremble aux feuilles dentelées du fraisier, est parente de Sirius, scintillant à la frange du ciel. Dieu est si grand qu’il est à toutes les hauteurs : c’est de la poussière que souvent monte sa voix.

Si l’on ne peut correspondre par voie aérienne, on a recours au fil souterrain. Si les deux nous manquent, il reste la télégraphie sans fil. Et la rupture même du câble n’est plus un malheur sans remède.

DISETTE

— Mon âme est comme la steppe aride. J’ai ce sentiment que rien ne vibre, ni ne vit plus. On dirait un hiver morne et glacé, où tout se fige et s’engourdit.

L’Ami. — Comme la terre, l’esprit a ses saisons. Il ne faut pas s’en étonner, mais prendre des mesures en conséquence. Employons les beaux jours à faire des provisions. Il y a un temps pour semer, un temps pour moissonner, un autre pour hiverner et vivre du produit des jours féconds. Lorsque chaque buisson est couvert d’églantines, on ne se doute pas quel plaisir peut vous donner un seul bouton de rose, au cœur des saisons rigoureuses.

Lions des gerbes, cueillons des souvenirs le long des routes, mettons à profit le temps de grâce où l’esprit donne du fruit, la vie des résultats encourageants, où des portes semblent ouvertes sur les mystères surhumains ! L’heure arrive de la disette, de la sécheresse. Rien alors ne prospère ni ne marche plus. Si tu attends cette heure pour t’approvisionner, tu es pareil à l’insensé qui, s’étant laissé manquer de pain, mettrait la charrue à la plaine quand le sol est gelé.

Lorsque le contact est établi entre la source de vie et nous-mêmes, toute heure est une heure de grâce. Puisons à l’instant propice, afin de ne pas manquer du nécessaire au moment où la source est verrouillée !

Telle expérience faite en des jours d’épreuve peut empêcher un homme de s’affadir dans le succès. Et tel bon moment de repos, d’expansion, de joie libre et sereine, a le don de nous réchauffer encore intérieurement, après que trois pieds de neige sont tombés sur notre bonheur. — Aimons nos amis quand ils sont là, aimons-les avec usure, afin que le souvenir demeure riche, inépuisable, une fois les séparations venues !

Fortifions-nous dans l’espérance, dans la confiance en Dieu, tant que les occasions existent ! Ne laissons pas venir la misère, les détresses morales, pour frapper à la porte de la maison paternelle ! Qui sait si nous garderons alors assez de clairvoyance pour en prendre le chemin ? Il est si triste de manquer du nécessaire, de se trouver en face du vide intérieur, incapable d’y remédier, et avec cette constatation terrible : trop tard !

SE CONTENTER

Au surplus, il faut apprendre à être pauvre et à vivre de peu. Aurions-nous la mentalité des enfants gâtés qui ne savent se priver de rien ? On doit se faire à tout. Croire au Dieu des jours mauvais, c’est plus nécessaire que de croire au Dieu des beaux jours. Une merveilleuse puissance d’adaptation agit dans les hommes de bonne volonté. Ils savent s’organiser selon ce que l’heure demande. L’esprit les met à la hauteur des événements. Les autres attendent que des vents favorables enflent leurs voiles. Le vent tourne, ils sont désorientés ; il tombe, les voilà en panne ! Roseaux que chaque souffle incline selon sa fantaisie, ils ne connaissent pas le secret de la force intérieure. Ils ne vivent pas, ils se laissent vivre.

Faisons effort ! Gagnons la terre solide, la terre de la Foi !

Dieu nous aime, peu importe ce que les jours amènent ! Même les choses mauvaises sont obligées de se plier à sa volonté et de nous servir. Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. Remarque ce beau détail de la traduction de Luther : Denen die Gott lieben, müssen alle Dinge zum Besten dienen[2].

[2] Il faut que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu.

Les mains qui nous frappent, les chiens qui nous mordent, les maladies qui nous rongent, les fardeaux qui nous accablent, sont obligés de se transformer en auxiliaires. Le choc reçu devient un coup de main donné ; le piège dressé dans l’intention de nous perdre, un moyen de préservation et de salut. Et les pierres mêmes lancées pour nous écraser, s’amoncellent en rempart pour nous défendre.

STA VIATOR !

L’Ami. — Sta Viator ! Passant, courbé sous ton fardeau, arrête-toi ; arrête-toi, près de ce torrent qui descend au vallon ! Assieds-toi sur ce vieux tronc ! Ton âme est harassée. Pourquoi attendrais-tu, pour te reposer en Dieu, que telles choses soient accomplies que tu espères, ou d’autres écartées, que tu crains ? Ne sais-tu pas de quelle inquiétude tu te rends esclave ? Et rien jamais ne te délivrera. Ton espoir s’accomplit, le malheur suspendu sur ta tête est éloigné : combien de temps le ciel restera-t-il pur ? Plus il sera bleu, plus tu trembleras de le voir se ternir.

Ce n’est pas un pacte conditionnel qu’il faut conclure, mais un pacte au-dessus de toutes les conditions. Assure-toi en Dieu, non parce que la route est sûre et l’horizon serein ; mais que la route soit sûre ou non, le ciel chargé ou limpide, ne fais pas dépendre ta paix d’un rayon de soleil ! Que l’essentiel te devienne plus ferme, et les choses qui viennent et vont t’agiteront moins !

L’ESSENTIEL

L’essentiel est d’être affermi en Dieu. Le reste suit.

N’attends pas qu’un regard de soleil t’apporte le droit d’être en sécurité ; qu’une haute volonté humaine se décide en ta faveur ; que le facteur, un jour, te remette le bonheur dans une lettre ! Ne crains pas non plus que le malheur descende sur toi de quelque nuage, te saisisse, par la main d’un ennemi, ou fasse, inattendu, irruption dans ta demeure ! Heur ou malheur, tout ce qui t’attend au détour du chemin, derrière les portes fermées, dans les replis cachés de la pensée humaine, ou sous le voile de l’avenir, dépend de ce que tu as dans le cœur. Sache-le, une paix existe que le monde ne donne pas et qu’il ne saurait ravir !

MEMENTO !

L’Ami. — Une fois pour toutes, retiens cela :

Il n’y aura jamais de paix parfaite amenée par les événements. Les causes d’angoisse et de souci changent avec les jours. Et le bonheur te fera peur, si le malheur t’a lâché. Que tes enfants soient petits ou grands, dans ta maison ou établis ailleurs, malades ou bien portants, ils te seront une cause de préoccupations. Et il en est de même de tout ce que l’homme peut posséder ou perdre, prendre ou désirer. Si tu attends, pour être au calme, que l’occasion le permette, tu n’y seras jamais. Sois un homme et aspire à la paix supérieure ! Tu marcheras d’un pas plus ferme sur les sentiers changeants. Car tu auras un abri intérieur, un point à jamais stable. Aucun événement isolé, aucun concours de circonstances même graves, ne remettra tout en question. Enracine-toi dans la seule chose nécessaire : l’amour infini du Père ! Le bien qui en résultera pour toi sera grand. Et tu deviendras un refuge aux autres, à ceux que tu aimes, à l’étranger même dont la route par hasard croisera la tienne.

LE TROUBLE EST EN NOUS

L’Ami. — Comment ne pas se rendre à l’évidence ? La paix de l’homme est-elle dans les circonstances ? Les événements peuvent-ils l’apporter et l’emporter ? Voilà bien la vieille et funeste illusion !

Lorsqu’un sujet de trouble disparaît, il est aussitôt remplacé par un autre, inaperçu avant. Le trouble est en nous. Ce ne sont pas les objets dont, par occasion, il s’entretient, qui le feront disparaître en s’éloignant. Il trouvera toujours des objets, futiles ou sérieux. Que notre pauvre cœur tremblant soit rassuré et guéri, et nous aurons la paix que plus rien n’enlève ! Elle est en Dieu seul.

— Je le sens bien, la paix existe ; la vraie vie n’est pas si loin de nous. Sans cesse elle côtoie cette pauvre et fragmentaire existence où nous nous égarons. Lorsque pour un seul instant elle apparaît, elle éclaire tout ce qui l’entoure. Si nous pouvions la saisir, la réaliser, il n’est pas une situation, triste, compliquée, perdue, dont elle ne ferait jaillir de la lumière.

*
* *

Je t’aime, ô Fils de l’homme, pour ta force et ta douceur, ta simplicité, ta vaillance, ton infinie tendresse, pour ton regard qui rassure et pardonne, enflamme et soulève, pour tout ce que tu nous as apporté de consolant, de chaud, de réconfortant. Reste avec nous ! Enseigne-nous à voir dans chaque pierre de la route l’étincelle divine qui s’y trouve enfouie !

A L’ALTITUDE

— Après l’ascension lente et la montée pénible, le repos, ici, est plein de charmes. Un horizon immense dédommage des fatigues. L’air pur et vif vous régénère.

Tout autour de nous à perte de vue, les pâturages s’étendent ondulés, couverts d’herbe drue et de petites fleurs aux couleurs intenses. Des papillons variés, d’innombrables coléoptères, des oiseaux que la plaine ne connaît pas, frappent la vue. Plus bas s’étendent les belles forêts qui tout à l’heure nous abritaient. Au-dessous d’elles, les vignes, les champs dorés et le fleuve fuyant au loin.

Mais toujours le regard se reporte sur ce cercle de glaciers bordant l’horizon.

En face, voici, autour de l’échancrure sinueuse appelée Val d’Anniviers, le glacier du Rothhorn. Il a la forme d’une large coulée de lave figée, s’épandant vers la vallée. D’énormes murailles l’encadrent, blanches, dentelées. Des arêtes immaculées courent sur des amas de neige. L’œil, en les suivant, parcourt des champs éblouissants, monte sur des sommets, descend en de profondes vallées. C’est le désert silencieux couvert d’un linceul éternellement vierge.

A l’extrême droite, là-bas, plus loin que le mont Pleureur et l’Aiguille rouge d’Arolla, une féerie grandiose éclate sous le soleil. Autour de parterres cotonneux se dressent des crêtes, surgissent des tours, des dents, se voûtent des dômes, toute une assemblée de rocs hauts et sombres, étincelants sous une armure de glace. C’est le mont Blanc hérissé de pics, coupé de précipices et de crevasses béantes confinant aux vastes plaines neigeuses du glacier du Trient.

Tout cela donne une impression de durée, de solidité, de grandeur calme. De ces hauteurs, que le monde paraît grand et l’homme petit !

L’Ami. — Remplis-toi l’âme de ce spectacle ! Emporte-le dans ton souvenir ! Quand tu respireras l’air enfumé des villes, des salles de spectacle où s’entassent les foules, des chambres où gémissent les malades ; quand tu te sentiras empoisonné par les miasmes au sein desquels siègent les diplomates, complotent les hommes d’église, calculent les financiers, pontifient les pédants, se pavanent les sots : ferme les yeux et reporte-toi ici ! Cela te réconfortera.

Et si d’aventure l’orgueil te prend, compare ta taille à ce que tu vois ici. Tu pourras en tirer des leçons salutaires qui te remettront à ta place. Et tu ne risqueras pas de devenir semblable, en ta vanité de chair, au moucheron à la fois impudent et fragile, qui s’enivre d’un rayon de soleil.

Mais ne va pas plus loin. N’abaisse pas l’esprit devant le colosse matériel. Ne te laisse pas aller à mesurer l’humanité à l’aune, ni la valeur de ta vie à sa longueur ! Mesure-t-on la toile du peintre à la toise ? ou l’œuvre du poète à la balance et au boisseau ?

Ta taille est de peu de coudées, ta durée de quelques couples d’années. Mais tu n’as pas le droit, devant les monts, géants de l’espace et de la durée, de te déclarer petit. En toi vit une grandeur par eux ignorée. Quelle que soit la majesté de ces lignes, la beauté de ces paysages, ce sont seulement des signes destinés à te révéler à toi-même, à te figurer l’esprit dont tu portes en toi la marque. Tel que tu es, petit, fragile, éphémère, tu n’en peux pas moins, en un instant rapide de ta vie, concevoir des pensées, éprouver des réalités, qui furent avant que les montagnes fussent nées, et demeureront quand elles seront réduites en poussière. Tu peux, dans la souffrance ou dans l’action, atteindre des profondeurs et des hauteurs pour lesquelles il n’y a pas de mesure dans le monde visible.

La pauvre femme accablée de soucis, mais qui espère, aime et travaille ; le penseur et le croyant qui marchent dans la nuit, gardant leur confiance à la lumière ; le pauvre soulageant le pauvre ; l’affligé consolant l’affligé ; l’offensé qui pardonne ; les martyrs mourant pour la science, la foi, la justice, la patrie, sont plus grands que ces sommets. En eux habite une beauté plus pure que le bleu du ciel et la blancheur des névés. L’homme demeurant ferme en son âme, en face des obstacles ou des entreprises du mal, inaccessible aux menaces comme à la corruption, ne craignant pas d’être seul en face des foules contraires, cet homme-là est un rempart plus solide, et plus digne d’être salué que le mur abrupt de l’abîme, quand il se dresse et dit : Tu ne passeras point !

AIME TES AMIS

L’Ami. — Aime tes amis, et ne t’en prive pas ! Dis-le-leur, et répète-le souvent ! Prouve-le-leur, et réitère la preuve ! Mets ton cœur au large en les aimant royalement ! Fais-leur fête, rends-les heureux, mets du soleil sur leur chemin ; que ta maison leur sourie ! Toute heure passée près d’eux est une heure de grâce. Les occasions qu’on regrette le plus sont celles d’aimer et qu’on a perdues.

AUX OISEAUX

C’est donc bien sérieux, ce que tu dis, petite fauvette, ce que tu chantes en montant toujours, alouette légère. Puisque vous le répétez si souvent, craignez-vous qu’on ne l’ait point compris ? Comme on sent, à vous entendre, que c’est arrivé ! Si vous pouviez en persuader l’homme qui n’y croit plus !

EN FORÊT

— Parmi les plus doux moments de la vie, je compte ceux passés à manger des cerises à l’arbre ou des fraises en forêt. Cela me rappelle d’abord le jeune temps, ce temps au doux visage où l’on vit dans l’accord universel, compris des arbres, des insectes et des fleurs, et les comprenant. Aucun plaisir raffiné n’égale celui de se balancer au faîte d’un cerisier en compagnie des moineaux et des loriots. S’en souvenir plus tard est une joie pure où l’âme se réchauffe comme le lézard au soleil.

Piété pour les jeunes années ou profond attachement à la vie de simplicité, j’aime encore ces plaisirs comme au premier jour. Il me semble vivre, dans cette combe inconnue, un moment d’éternité.

Les sapins antiques lèvent leur tête solitaire parmi de vieilles roches blanchies par le temps. Une épaisse végétation de genêts couvre le sol comme d’une toison d’or, et çà et là, entre des buissons dont le soleil surchauffe les senteurs, quelques pieds de fraisier sauvage ont poussé. Leurs fruits mûrs embaument l’air et s’offrent à la cueillette. J’accepte.

J’en cueille pour toi d’abord, cher enfant, que la douleur tient immobile au logis. Il te semblera, en y goûtant, retrouver dans leur arome une pensée de l’âme des grands bois.

Et puis, à mon tour, j’en mange avec délices, communiant à la grande table universelle : hôte du bon Dieu, convive de la fauvette et du grillon qui boit la rosée au creux humide des feuilles. Le saxifrage et les campanules sont les bouquets de la table ; et de siège, en est-il un meilleur que cette grosse racine garnie de mousse qui, non contente de vous porter, vous prend le corps et vous soutient comme un bras ?

L’Ami. — Jouis de cette heure, sans trouble, sans regret ! Redeviens enfant ! Abreuve-toi de force et de simplicité ! Laisse-toi dire ce que les fleurs des bois savent mieux que l’homme à la sagesse courte et craintive ! Prends racine au cœur des choses ; puise de l’énergie pour les futures batailles, les chaudes rencontres, les spectacles douloureux ! Clarifie ton âme et l’assainis aux rayons de ce soir clément ! Le mystère consolant fleurit dans les genêts et tremble aux rameaux dans une goutte de rosée. Puisse l’esprit qui ranime et soutient, passer de ce coin de forêt au livre de ton âme, en y marquant sa trace indélébile !

L’ÉTERNEL DANS L’ÉPHÉMÈRE

— Le soleil darde sur les sapins. De leurs branches vertes, de leur écorce qui suinte, de leurs cônes distendus par la chaleur, s’évapore la résine. Le sol même, couvert d’aiguilles mortes et surchauffées, dégage un parfum subtil. Au seuil du bois, la prairie alpestre résonne du chant des grillons et du ramage des facétieuses sauterelles. C’est la joie, la vie, l’amour. Le peuple des insectes est en liesse. L’atmosphère leur appartient. La forêt grave et vieille susurre avec les moucherons.

....... .......... ...

Où serez-vous dans six mois, papillons folâtres, scarabées cuirassés de nacre, bourdons sonores ? Enragés musiciens tourbillonnant dans un rayon de midi, où seront vos crécelles, vos sifflets, vos tambourins ?

Un champ de neige nous regarde par les lucarnes de la sapinière voisine. Il m’avertit que tout ce joyeux bruit sera couvert d’un linceul. La forêt chantera encore, mais dans la tourmente cette fois. Le vol capricieux des flocons dansant au sifflement de la bise, remplacera celui des abeilles et des libellules.

L’Ami. — A quels sinistres pensers ton âme est-elle en proie ? Ton bonheur exige-t-il qu’il y ait des mouches, même l’hiver, et que les papillons deviennent centenaires ? Leur grâce n’est-elle pas dans leur fragilité ? Que deviendrait la fraîcheur des roses, si elles avaient la résistance du métal ? Et que resterait-il de la beauté des soleils couchants, s’ils devaient durer toujours ? Pour te plaire, une chose est-elle tenue d’être longue ? Que gagnerait l’éclair à durer ? Ce que gagne un cri du cœur à se répandre en un flux de paroles ; une heure de joie intense à se délayer dans un déluge de jours.

— Contre ton habitude, tu railles. Je ne te reconnais pas. Toi, représentant de ce qui demeure, sous quel jour ignoré m’apparais-tu ? La joie éphémère me désole et m’accable ; j’aspire à ce qui ne meurt pas.

L’Ami. — Ce qui demeure, c’est ce qui est. Une chose n’a pas besoin de s’éterniser pour participer de l’éternel. Il suffit qu’elle soit accomplie en elle-même. Ici le temps ne fait rien à l’affaire.

A la joie de cette fête de soleil, rien ne manque. S’il y a une ombre au tableau, elle est en toi. Ne t’attriste pas sur ce peuple éphémère : prends de lui une leçon, prête l’oreille ! Aucun son discordant : c’est la plénitude absolue. Tout est fondu en une harmonie immense, vibrante et lumineuse. Ce chant universel dit l’ivresse de vivre, la paix, la confiance. Ils ont une seule goutte de l’Océan, mais cette goutte est pure. Ne les plains pas.

— Ils ignorent leur bonheur ; c’est comme s’il n’existait pas.

L’Ami. — En cela encore, détrompe-toi. L’astre connaît-il sa splendeur, l’enfant sa grâce, le ciel sa profondeur ? L’âme qui s’ignore ne jouit-elle pas d’une beauté de plus ? Pour être généreux et bon, est-il nécessaire de le savoir ? Les héros dont nous admirons le courage tranquille se trouvent-ils eux-mêmes héroïques ?

Savoir n’est pas tout. D’ailleurs que savons-nous ? Peu de chose, à coup sûr, et pas assez pour en vivre. A ceux-là, leur joie arrive par d’autres voies que le savoir. Ils vivent sur le fonds inépuisable qui alimente les créations. Ils sont à la source, comme le nourrisson au sein. S’ils se raisonnaient à ta façon, ils seraient, comme toi, au régime des citernes crevassées. Leur joie s’en irait en fumée, et leurs chants cesseraient.

— Puis-je m’empêcher de penser, de prévoir ? Pour quel usage m’est offert le don de réflexion ? Ne m’as-tu pas toujours engagé à m’en servir ?

L’Ami. — A t’en servir, afin de voir plus clair, mais non pour faire la nuit en plein jour ; ta raison doit te fortifier et non t’abattre. Si elle te gâte la vie, c’est donc que tu l’appliques à des besognes qu’elle fait mal. Tu la décourages en l’attelant à l’impossible. Comment pourrait-elle t’aider à vivre, si tu l’exténues ? Tu lui demandes de te fournir l’explication de l’univers, et dans le produit de son impuissant effort, tu t’installes. Le manque d’air et d’espace t’y étouffe. Ta joie s’étiole comme une plante en cave. Le moindre cri-cri sous l’herbe en mène plus large que toi.

— Hélas ! que de fois l’ai-je éprouvé avec douleur. L’inquiétude me ronge. Comment vivre tranquille dans ce monde chancelant ? Rien n’est ferme sous nos pas. Sur nos têtes tout menace ruine. La joie même nous fait peur.

L’Ami. — Pauvre enfant, que je te plains d’être ainsi torturé. Si tu savais comme la confiance est bonne, et vain le souci. Quand tu auras prévu tous les malheurs, signalé à l’horizon tous les orages, il t’en arrivera un que tu n’auras pas aperçu. Du ciel bleu, la foudre tombera sur ta tête. Cesse donc de t’agiter inutilement ! Arrête les frais ! A quoi bon cette fabrique de soucis où tu places tes meilleures ressources pour exercer une industrie malsaine ?

Ne vaux-tu pas mieux qu’une fourmi ou une luciole ? Si ceux-là, que la première gelée de nuit emporte, boivent au pur calice de la joie, te réserveras-tu la lie amassée dans je ne sais quelle coupe impure et trouble ? Comprends la leçon de divine insouciance qui sonne par cette montagne ! Hé oui ! la figure de ce monde passe ; il y a sans doute d’excellentes raisons pour cela. Ne t’épuise pas à le déplorer. Saisis dans son vol rapide la révélation de la minute qui fuit.

Cet entrain, l’unanimité de ce vibrant concert ne te dit-il donc rien ? C’est un symptôme à retenir. Il flotte à la surface, mais il vient de loin. Le fond du monde est solide, on peut bâtir dessus : voilà ce que dit l’étoile qui chemine par les cieux, et l’insecte qui chemine sous l’herbe ; voilà ce que fait bruire dans un rayon de soleil l’innombrable essaim des éphémères. — Sois un homme comme la fleur est une fleur, l’abeille une abeille ! Vis ta vie ; fais ta route ; accomplis ton œuvre et ne t’inquiète pas du reste ! Et toi aussi, tu connaîtras la paix, la joie, la plénitude.

III
HEURES DOULOUREUSES

Dis-moi ta Peine.

ROI DE MISÈRE

L’Ami. — Le Christ a dit : « Je ne suis pas seul, le Père est avec moi. » Tu peux le dire aussi avec joie, à certaines heures. Pourquoi donc à d’autres, aux heures noires où ta cour de misères s’assemble, faut-il que tu dises avec tristesse : Je ne suis pas seul ?

Qu’as-tu fait pour te condamner à pareille société ? En vérité, Dieu nous a-t-il donné une âme, pour en faire une hôtellerie morose, où des places de choix sont accordées à des visiteurs aux figures sinistres qui, de leurs discours et de leurs réflexions, nous glacent le sang et abattent le courage ?

Que te disent-ils tout bas, ces compagnons aux traits lamentables ? Que la vie est mauvaise, qu’il n’y a pas d’espérance, que le mal est vainqueur, vaine la lutte pour toute belle cause ? Ils te renouvellent les souvenirs amers et te font voir, dans l’avenir, des ennemis nouveaux se préparant à fondre sur toi. Et après ? Te tendent-ils la main, ces seigneurs Soucis ? T’aident-ils à te débrouiller ? — Non, ils n’ont jamais su que gémir. Hors d’ici donc, ces tristes parasites, toujours prêts à envahir la solitude des êtres harassés ! Ils ont le don de se faire aimer, comme les mauvais fils, pour tout le mal qu’ils vous font. Nettoyons-en notre esprit comme d’une moisissure !

INGRATITUDE

— Oh ! l’ingratitude, mal hideux et rongeur ! Comme elle torture le cœur !

L’Ami. — Mais il doit y avoir du plaisir à la pratiquer, si j’en juge par le nombre des ingrats. Certains ont le vin triste et la gratitude morose ; mais ils ont l’ingratitude joviale. Regardez-les quand ils remercient : ils forcent leur talent. Lorsqu’ils pratiquent l’ingratitude, ils sourient. C’est le sans-gêne, la désinvolture, l’aisance des petits canards sur l’eau : vous les contemplez dans leur élément.

D’autres vices prospèrent sous des latitudes déterminées. Celui-ci est cosmopolite. Il prospère à tous les étages de la société, à tous les âges de la vie. Dans les caves, dans les greniers, il est chez lui partout. Aujourd’hui il porte des boucles blondes ; vous le prenez pour un enfant. Demain vous le rencontrez en cheveux blancs ; c’est un de ces hideux vieillards dont la vie n’a été qu’une longue déchéance. Quand l’ingratitude vous blesse de la part des grands, vous la croyez grande dame. Mais prenez garde aux métamorphoses ! à la première occasion, elle prendra les traits d’une mégère.

Il y a l’ingratitude des enfants et celle des parents, des peuples et des rois ou des classes dirigeantes, des chefs et des subalternes, des maîtres et des serviteurs, du public et des hommes en vue, des riches et des pauvres.

Nous avons aussi des formes d’ingratitude dont on abreuve spécialement certaines catégories de personnes. Ingratitude pour médecins, ministres, vieux serviteurs usés à la peine, pour chanteurs n’ayant plus de voix, citoyens dévoués ruinés au service de la chose publique, pour héros morts à tous les champs d’honneur et de sacrifice. — Une des pires ingratitudes est celle de l’homme envers la femme. Demande-le aux oubliées, aux délaissées, aux désespérées, aux mortes de douleur.

Faire des ingrats est inévitable. Une plante qui réussit dans tous les terrains et dont la graine ailée voltige dans tous les coins, ne peut manquer de pousser un peu partout. Si donc vous faites du bien et vous dépensez sous n’importe quelle forme, vous cultivez l’ingratitude. Où est celui qui n’a jamais rendu service à personne, à qui aucune variété d’ingratitude ne puisse être témoignée ?

Mais plus vous payerez de votre personne et plus vous récolterez d’ingratitude. En sorte que ceux qui en méritent le moins en récoltent le plus.

Rien n’est douloureux à éprouver comme l’ingratitude. C’est une croix pénible à porter. Pour quelques-uns s’y ajoute la couronne d’épines et tous les accessoires du calvaire. L’ingratitude est ingénieuse, pleine de ressources toujours nouvelles, inépuisable en son répertoire.

Elle a infligé à l’humanité quelques-unes de ses plus vives douleurs. Plusieurs en ont le cœur meurtri, rongé, et la vie gâtée. On dirait, en vérité, qu’il est plus difficile de pardonner le bien qu’on nous a fait, que les offenses reçues.

— L’ingratitude vous décourage de bien faire, voilà le plus triste.

L’Ami. — En cela, nous avons tort. C’est une question de but et de point de vue. Si tu sèmes le bien, pour récolter de la gratitude, tu auras, certes, les pires déboires. Finalement, dégoûté, tu abandonneras une culture désastreuse. Fais le bien, suis la bonne voie, donne ton labeur, ouvre tes bras à l’affection, sans trop compter sur les résultats ! Mais évite cette figure aigre de certaines gens de bien, qui prévoient l’ingratitude partout et pleurent sur elle avant sa naissance ! Ce serait là une façon de la provoquer. On fait encore des ingrats en pratiquant le bien, mal à propos, en se jetant, s’amoindrissant et s’avilissant par la facilité du don. Faire apprécier ses dons est un service à rendre. Enveloppez la bonté d’un peu de dignité, de rudesse même !

Surtout ne vous enfuyez pas, si vos amis, vos obligés, si la jeunesse veut vous témoigner de la gratitude ! Restez là et laissez-vous offrir des hommages ! Votre modestie peut-être en souffrira. Il faut savoir souffrir pour le bien d’autrui.


Les victimes de l’ingratitude ont, dans tous les pays, à toutes les époques, un compagnon dont l’exemple peut les réconforter. Ce compagnon, c’est Dieu, le plus oublié de tous les bienfaiteurs. A-t-il jamais cessé cependant de manifester son amour ? Et depuis que le Christ est mort sur une croix d’infamie, symbole éternel de l’humaine ingratitude, le comble est atteint. L’homme des douleurs peut dire à ses frères : « Venez à moi, je vous soulagerai ! »

SOUVENIRS AMERS

L’Ami. — Ne te condamne pas aux souvenirs amers !

Pourquoi faire l’honneur à l’offense de la placer aux écrins de ta mémoire ?

As-tu le cœur trop vaste, pour y donner tant de place à la rancune ?

Le peu que l’homme sauve du naufrage de l’oubli, consistera-t-il surtout dans le mal qu’on lui a fait ?

Il y a des actes impardonnables, des êtres qui ne méritent ni excuse, ni bienveillance, ni indulgence. Est-ce une raison pour les associer à notre pensée à jamais ?

Laisse tomber l’injure à terre, et ne la ramasse pas ! Baisse-toi plutôt pour ramasser la fleur, si humble soit-elle, qui t’a souri en ce vallon !

OUBLIE ET PARDONNE !

Au plus profond de toi-même, creuse une tombe ! Qu’elle soit comme ces lieux oubliés vers lesquels ne conduit aucun sentier ! Et là dans l’éternel silence, ensevelis le mal que l’on t’a fait ! Ton cœur sera libéré comme d’un fardeau. La paix divine y régnera.

NE PARLE PAS !

— Mets ton doigt sur tes lèvres, souffre et tais-toi ! Qui es-tu pour parler devant la Majesté sainte et terrible ?

— Je suis son enfant.

VASE ET POTIER

— « Le vase dira-t-il au potier : Pourquoi m’as-tu fait ainsi ? » (Ésaïe.)

L’Ami. — L’esprit de contestation est un des plus stériles parmi les stériles. Mais nous empêcher de parler, qui le pourra ? Lorsqu’on souffre, on a le droit de se plaindre, voire même de crier tout haut. Le silence même se transforme en cri. Quand elle ne peut plus ni implorer, ni crier, alors la douleur est vraiment éloquente. Ne te prive pas, vase infirme, de dire à ton créateur tout ce que tu ressens ! Sois d’une sincérité limpide ! Ne te trouve pas beau si tu es laid, heureux si tu es misérable ! N’approuve pas, pour plaire à plus grand que toi, ce que ta conscience réprouve ! Fais à ton Père l’honneur de ne pas le confondre avec ce riche dont parle le vieux Sirach : « Le riche commet des injustices et y ajoute l’impudence, le pauvre souffre et doit encore remercier. » Dis-lui ta peine. Dis-lui : Regarde comme je suis fait ! — Ton avis, plus que tu ne saurais penser, est partagé. Que toute infirmité soit guérie ; que les aveugles voient, que les sourds entendent, que les prisonniers soient libérés, que les méchants deviennent justes, et que les morts vivent ! Voilà le dessein caché qui s’élabore sous le mystère de notre vie. Si pauvre soit le vase, si magnifique le Potier, ils doivent être d’accord, non pour le maintien du statu quo, mais dans le souci du mieux.

DIS-MOI TA PEINE

Garde ton secret, pauvre cœur, tu n’as rien de plus précieux ! Que les regards profanes ne le souillent pas ! Mais pourquoi me cacher ce que je sais, ce qu’il te serait salutaire de me révéler ? Ta peine entière, produis-la ! Qu’en pleine lumière elle paraisse devant moi, et tu seras soulagé ! Je te connais, je t’ai sondé. Pour tout ce que tu souffres, je t’aime.

REGRET

Comme un bien précieux, place-le en lieu sûr ! Il y a tant de gens qui le placent mal.

On les voit persévérer dans leurs mauvaises pensées et regretter les bonnes.

Regrette les jours perdus, les heures vaines ! Regrette la parole blessante, le soupçon injuste, le jugement rapide !

Mais ne regrette jamais d’avoir suivi ton cœur lorsqu’il te portait à la confiance, à la franchise, à la bonté !

Ne regrette pas les larmes versées. Ne regrette pas d’avoir obligé des ingrats, gardé tes illusions, d’être resté humain par la tendresse, l’espérance et même la douleur !

Sur tous ces points, il est bon de vivre et de mourir impénitent.

VILAINES GENS

L’Ami. — Te voilà donc, l’âme froissée, déchiré partout comme à coups de griffes. Sur tes vêtements, de la boue ; sur ta figure, du sang. Tu reviens d’entre tes semblables comme si tu sortais des mains des brigands. Oh ! les vilaines gens !

— Et c’est cette espèce que tu prétends me faire aimer !

L’Ami. — Pauvre enfant, je te comprends, je te plains. Fuir à jamais leur commerce, voilà ton légitime désir. Comment en serais-je surpris ? Hideuse est leur méchanceté. Quel mensonge de te les présenter comme aimables et dignes d’être aimés !

— Alors, laisse-les moi mépriser et haïr.

L’Ami. — Au mal qu’ils t’ont fait, pourquoi en ajouter un autre ? Mépriser est une souffrance ; haïr fait mal. Mépriser, c’est effacer du livre de vie ; peser et trouver trop léger, examiner et jeter au rebut. Peux-tu prendre ton prochain et le rejeter sans souffrir ? Ne vis-tu pas d’espérance ? Mépriser est un acte de désespoir. Et haïr aussi. Celui qui hait, excommunie, et livre à la perdition. Peux-tu, sans frémir de douleur, prononcer la suprême sentence, déclarer quelqu’un perdu ?

— Ils sont incorrigibles.

L’Ami. — Le seraient-ils, les malheureux, pourquoi, s’ils coulent à l’abîme tout seuls, suspendre à leur cou la pierre de ton mépris ?

— Soit, je détournerai d’eux mon regard et les oublierai.

L’Ami. — Tu le détourneras, mais ce sera pour déplorer leur sort. Ce sort, peux-tu l’oublier ? N’est-ce pas la grande ombre qui voile toute lumière ? Quel malheur d’être méchant et pestiféré ! Un seul sentiment est possible devant cette calamité : la Pitié. Ne les plains-tu pas ? Ne sont-ils pas à plaindre ?

— Ils sont à plaindre, et, somme toute, je les plains, mais à quoi bon ?

L’Ami. — Plaindre vaut mieux que mépriser et haïr, c’est plus vrai et plus juste. Ils se moquent de ta pitié. Mais il est bon que tu l’éprouves, bon pour toi, pour la cause humaine. Avoir pitié c’est garder l’espérance, et implique que tout n’est pas perdu.

— Hélas ! je ne vois que de la nuit et pas une étoile. La méchanceté humaine est insondable comme l’abîme, impossible à déplacer comme les montagnes.

L’Ami. — Regarde l’abîme et dis : je ne sais qui le comblera. Regarde la montagne et dis : je ne sais qui l’abaissera. Mais aie pitié du méchant. Et lentement le sentier de la pitié te conduira plus loin, vers des hauteurs où l’on comprend que les abîmes sont comblés et les montagnes enlevées.

SCHISME

Mes frères se mordent et se déchirent entre eux. S’ils correspondent ensemble de loin, c’est par anathèmes et flèches empoisonnées… Et moi je les aime tous. Quel supplice ! Il me semble qu’ils s’entredévorent dans mon cœur.

Oh ! le schisme des esprits, l’horrible déchirure qui traverse jusqu’en ses fibres le tissu de l’humanité ! Elle m’a scindé comme une étoffe. Les lambeaux vivants aspirent à se rejoindre. Du sein des divisions, je tends les bras vers des amis inconnus. Je voudrais briser les obstacles, franchir les abîmes, et je souffre, je souffre !

L’Ami. — Sort douloureux ! Un autre le partage. C’est Celui qui, sur eux tous, fait lever son soleil et descendre sa rosée. En cette compagnie, console-toi. Mais que ta peine ne soit point stérile ! Dans toute douleur vaillante, un monde nouveau s’élabore et lentement mûrit pour l’avenir.

Bâtis-la dans ton âme, la haute cité de paix, en pleine rumeur des batailles, au milieu des cris de discorde ! Unis en secret ce que sépare le monde ! Élargis ta pensée ; transforme dans ton for intérieur, les rivalités en collaboration ! Ramène, associe, fusionne, garde la Foi et prépare l’Unité !

DÉTRESSE

L’Ami. — Paix sur toi ! D’où te vient ce visage défait, pourquoi ces mains lasses ?

— J’ai le cœur déchiré par la grande douleur de vivre. Mon être n’est qu’une blessure. Toute existence m’apparaît rongée par le néant. Les vivants me font l’effet d’ombres ; leurs pensées, de rêves ; leurs entreprises, de chimères. Notre peine est infinie. Pour peser nos charges, il n’est pas de balance ; nos souillures dépassent l’imagination même, et nos forces, que sont-elles ? Le choc d’un roseau contre les monts granitiques. Peut-il y avoir encore de la joie dans une semblable vie ? De la confiance en l’avenir pour qui n’est sûr de rien ? L’homme a-t-il un lendemain ?

Nous sommes pareils aux fourmis dont le passant, distrait ou brutal, disperse la demeure d’un coup de pied. Les pauvrettes courent, peinent, ramassent les débris, sauvent les blessés, restaurent les galeries dévastées. A peine ont-elles fini, qu’un autre coup de pied anéantit le fruit de tant d’efforts. Je ne me sens plus la force de recommencer. Assis sur les ruines, je pleure et j’envie la paix profonde des morts.

L’Ami. — Laisse-moi pleurer avec toi ; je les comprends, mon fils, tes larmes. Elles roulent brûlantes sur ma joue depuis des siècles. Pauvre humanité, battue par tous les vents, que de fois tes souffrances accumulées m’ont fendu l’âme ! Vos lassitudes me sont sacrées. Je voudrais mettre mes mains sous vos pieds sanglants, vous porter sur mes bras, comme une mère, vous chanter des berceuses qui font oublier la peine.

Pour toutes vos meurtrissures, je vous aime. Mais je vous admire encore davantage à cause de votre long courage.

Accablés, brisés, sur le chemin aride et sous un ciel de feu, que vous marchiez encore malgré tout, je ne sais rien de plus beau. Si des créatures idéales, pures, heureuses, vivent rayonnantes de perfection, cela est conforme à l’ordre. Mais que vous et vos enfants, tordus par le mal, endoloris, rongés de fièvres, empoisonnés de pestilences physiques et morales, vous vous traîniez encore vers le but ; que dans la poussière où vous terrasse la mort, vous plantiez la bannière de l’Espérance ; que dans l’ombre opaque vous gardiez la Foi, cela est sublime, divin. Ni la splendeur des soleils, ni l’hymne des créations, ne me retiennent plus. J’ai détourné mes yeux des visions olympiennes ; ils n’ont plus de regards que pour vos calvaires. Viens, pèlerin fatigué, usé de veilles et de luttes ! Pose ta tête sur mon cœur ; laisse-moi garder ton sommeil comme on garde un trésor ! Qu’il soit doux, profond, réparateur ! Et que, de mes mains caressant ton front brûlant, de tout mon être penché sur le tien, descende en toi le sentiment d’une immense Pitié inclinée sur les hommes !


… Il dort. Combien de questions le sommeil résout ! Heureux ceux qui peuvent encore dormir ! Endormi, le prisonnier est libre, le malade guéri, l’exilé revenu au foyer. Il y a des accablements devant lesquels tout essai de réconfort est vain et toute parole impie. Leur ouvrir les bras, c’est ce que l’heure demande : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés ! »

Lassitudes mortelles, prostrations, mornes solitudes où plus rien ne luit, vous me rappelez la fin douloureuse de tant de martyrs des justes causes.

L’effort démesuré a tout épuisé : la bonne volonté, le courage, la patience et même la faculté de souffrir. C’est la défaite, le naufrage. A l’horizon de l’âme, les astres se sont couchés ; la nuit est descendue dont on n’attend plus d’aurore. Les vaincus ont bu le calice jusqu’à la lie ; ils se sont étendus dans la poussière, l’œil vide, avec cette impression dernière et horrible que tout était fini : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Leurs bras se sont tendus vers le secours ; il n’est pas venu. Ils ont compté sur Quelqu’un, caché sous le voile de ce monde visible, et ce Quelqu’un ne s’est pas montré. Pareil à l’homme oublieux de sa parole, il a manqué à l’heure décisive…

Et pourtant ! Dieu des vaincus, s’ils ont cru en Toi, quelle démonstration de ton attrait puissant ! Comme la boussole vers le nord, leur conscience gravitait vers ta lumière. Ils ont cru en Toi plus qu’à la vie, plus qu’à la mort, plus qu’aux réalités que touchent les mains, que les yeux contemplent. Leur poussière encore te proclame.

Dieu des vaincus ! si la trace de tes pas s’est imprimée au front des étoiles, si la nature en fleurs en a gardé comme un parfum, si l’immensité n’est qu’un reflet de ta grandeur, il est un lieu où tu dois être plus qu’ailleurs : c’est celui où tombèrent tes enfants accablés par des luttes et des épreuves surhumaines. Ailleurs tu envoies tes messagers, ici tu es toi-même. Ici ta présence brûle comme en un foyer. Ces vaincus sont les pierres d’attente d’un monde plus beau. En eux réside ce qui demeurera, quand tout le reste aura disparu comme une vapeur. Aussi quand ils sont descendus au gouffre, ceux qui restent en entendent monter une voix qui dit : « Je suis là. »

Leur mort enfante de la vie ; leur tombe dégage de la lumière, leurs os fleurissent, pareils à la verge d’Aaron, et partout où ils furent terrassés, germent comme des semailles sur les sillons, l’espérance invincible, le courage que rien n’abat.

TEMPS BRISÉ

— Mon temps est brisé en parcelles menues. Trop de soins et de soucis en réclament leur part. Grand est le nombre des imposteurs qui me gâtent des instants précieux. O, jours sans déchirure, jours d’une pièce où le travailleur peut tailler à l’aise, donner libre carrière à la pensée qui l’obsède ! jours de création, de paix, oublieux des heures rapides : et grandissant presque jusqu’à la taille de l’éternité, je vous aime et vous regrette. Quand donc pourrai-je vous revoir ?

Je suis comme le coursier prêt à fournir sa course et qui part plein d’entrain. A peine a-t-il fait dix pas, une main brutale l’arrête, coupant et saccadant son effort. Il suivait son élan : il doit le réprimer. Et sitôt qu’il est parvenu à se retenir, un coup de fouet lui enjoint de démarrer. Que peut bien devenir son ardeur soumise à un semblable régime ?

L’Ami. — Il est démoralisant en effet. Mais dans cet esclavage même, il reste une part à la liberté intérieure. Si, malgré tes efforts, tu ne peux trouver que des miettes de temps à consacrer au labeur aimé, ramasse pieusement ces miettes. Le temps est si précieux ; les moindres morceaux en sont bons. Et, pour qui sait les utiliser, les heures acquièrent une capacité singulière. Il en est où peuvent se condenser des années et des siècles. N’as-tu pas quelquefois, en cherchant la lumière sur ces hauteurs, rencontré la brume ? Les lointains se cachaient ; c’est à peine si tu voyais ton chemin, condamné à tâter chaque caillou du pied et du bâton pour ne pas choir en marchant. Puis de temps à autre le rideau se déchirait, se refermant aussitôt. Mais de cette vision rapide quelle impression profonde te demeurait ? Rappelle-toi le jour où les souliers pesants de terre détrempée, le dos chargé d’averses successives, les yeux, depuis des heures noyés de froides brumes, nous avons, entre deux loques de nuages gris, vu briller un coin de ciel bleu ! Rappelle-toi, dans un regard de soleil, sur l’Alpe immense, des millions de pensées sauvages et de renoncules d’or ! Cette minute ne payait-elle pas toute la peine de la journée ? N’eût-elle pas perdu d’être plus longue ? Crois-moi, la vie, envisagée sous un certain point de vue, c’est l’art de saisir l’occasion furtive, de tailler un vêtement dans une chute.

Le sculpteur trouve un fragment de marbre et en tire un chef-d’œuvre.

Sur un débris de papier retiré du panier, le poète, en une heure sans emploi, trace un chant immortel.

Ramasse et agence les pierres qui gisent pêle-mêle dans cette gorge de montagne ! Tu en feras une cathédrale.

La terre n’est-elle pas faite d’un fragment du soleil, et l’homme d’une parcelle de l’infini ?

Courage donc ! dans les quelques moments perdus qui te restent, mets ton âme ! Tu n’auras rien à regretter.

Pourvu que dans cette pauvre goutte de temps descendant au gouffre, un éclair de beauté, un sourire de bonté se reflète en passant !