CLAUDE ANET.

ARIANE,
JEUNE FILLE
RUSSE.

NOUVEAU TIRAGE

ROMAN.

PARIS,
AUX ÉDITIONS DE LA SIRÈNE,
No 7, RUE PASQUIER, No 7.

M. DCCCC. XX.

ŒUVRES DU MÊME AUTEUR

Voyage idéal en Italie, 1 vol.

Petite Ville, 1 vol.

Les Bergeries, 1 vol.

La Perse en automobile, 1 vol.

Notes sur l’Amour, 1 vol.

La Révolution russe (mars 1917-juin 1918), 4 vol.

Les Cent quarante-quatre quatrains authentiques d’Omar Khayyam, traduits littéralement du persan en collaboration avec Mirza Muhammad ; édition à tirage restreint décorée de motifs persans (à la Sirène), 1 vol.

EN PRÉPARATION A LA SIRÈNE

Tsar Saltan, traduit littéralement de Pouchkine, illustré et décoré par Mme Gontcharova, 1 volume in-4o carré.

Notes sur l’Amour, avec vingt-et-un dessins de Pierre Bonnard, 1 vol.

PREMIÈRE PARTIE

(EN MANIÈRE DE PROLOGUE)

§ I. De l’hôtel de Londres au gymnase Znamenski

Un ciel d’une limpidité presque orientale, un beau ciel clair, lumineux, bleu comme une turquoise de Nichapour, s’étendait au-dessus des maisons et des jardins de la ville encore endormie. Dans l’aube et le silence on entendait seulement les cris des moineaux qui se pourchassaient sur les toits et sur les branches des acacias, les roucoulements voluptueux d’une tourterelle au faîte d’un arbre et, au loin, le bruit aigu que faisaient, par moment, les essieux d’une charrette de paysan avançant avec lenteur sur les pavés irréguliers de la Sadovaia, la grande rue de la ville et la plus élégante. Près de la place de la cathédrale, immense, poussiéreuse, déserte, une clôture en bois fermait la cour de service de l’hôtel de Londres, dont la plate et longue façade de trois étages, bâtie en pierres grises et maussade comme un jour d’automne pluvieux, s’alignait sur la Sadovaia, sans balcons, sans pilastres, sans colonnes, sans ornements.

L’hôtel de Londres, le premier de la ville, était renommé pour sa cuisine. La jeunesse dorée, les officiers, les industriels et la noblesse patronnaient son restaurant célèbre où un orchestre composé de trois juifs maigres et de deux Petits-Russiens, jouait, après-midi et soir jusque tard dans la nuit, de médiocres pots-pourris d’Eugène Onéguine et de la Dame de Pique, de mélancoliques chansons populaires et des airs tziganes aux rythmes heurtés. Que de parties de plaisir s’étaient données dans ce restaurant à la mode, que de soupers brillants, que d’« orgies » pour employer l’expression en usage chez nous lorsqu’on parlait des fêtes de l’hôtel de Londres !

Le restaurant de l’hôtel se composait de deux salles inégalement grandes. Mais il n’avait point de cabinets particuliers. Aussi les gens désireux de souper à l’écart de la foule prenaient-ils au premier étage des chambres avec salon que Léon Davidovitch, le portier de l’hôtel, gardait toujours libres pour ses clients.

Ce Léon, un juif aux yeux étroits et morts, était l’autocrate de la maison et une des figures les plus connues de la ville. Les notabilités de la province recherchaient son amitié et s’arrêtaient dans le vestibule pour échanger avec lui quelques phrases aimables. Léon était discret et à combien faut-il estimer le silence et les bonnes grâces du portier d’un hôtel aussi connu ? Combien de billets roses et même de billets de vingt-cinq roubles n’avait-il pas acceptés silencieusement sans que sa figure pâle manifestât la moindre émotion, billets que lui glissait la main fiévreuse d’un homme ému à l’idée de trouver un asile pour un rendez-vous galant ? Il faut croire que le nombre des gens tenant à assurer le secret de leur bonheur était grand puisque Léon Davidovitch ne possédait pas moins de trois maisons. Cela prouve que l’argent affluait dans la ville, se gagnait sans peine, se dépensait avec joie, et que la vie y était ardente comme les jours brûlants de l’été dans les plaines de ce gouvernement du sud dont elle était la capitale. Tout homme qui s’enrichissait dans la province, que ce fût dans les mines, dans l’industrie ou dans l’agriculture, ne cessait de penser aux fêtes inoubliables de l’hôtel de Londres et aux vins de France qu’il y boirait en compagnie de femmes aimables.

Une des trois maisons de Léon Davidovitch était située dans une rue écartée des faubourgs, non loin de la chaussée où, au crépuscule et dans la nuit, les beaux trotteurs, gloire de notre province, emmenaient des couples avides de filer aussi vite que le vent sur une route plate, unie et bien entretenue. Cette maison ne comprenait qu’un étage sur rez-de-chaussée. Léon comptait l’habiter un jour. Pour l’instant, il avait meublé le premier étage et y avait installé une vieille femme rébarbative. Nombre de personnes avaient demandé à le louer, car les appartements étaient rares dans la ville qui s’était développée avec une rapidité extraordinaire au cours de ces dernières années. La réponse de la mégère avait toujours été la même : l’appartement était retenu. Pourtant aucun locataire n’arrivait et les âmes simples se demandaient pourquoi Léon renonçait à un loyer avantageux. Les autres hochaient la tête. Le fait est qu’on voyait souvent, au soir, un équipage s’arrêter à la porte de la petite maison et, entre les rideaux pourtant soigneusement clos des fenêtres, filtraient des rais de lumière tard dans la nuit.


A l’heure matinale où commence ce récit, à l’aurore d’une chaude journée de la fin mai, la grande porte de l’hôtel de Londres était fermée et l’électricité éteinte depuis longtemps au restaurant et dans le vestibule. La petite porte en bois pratiquée dans la clôture de la cour de service s’ouvrit en grinçant. Une jeune fille se montra sur le seuil et s’arrêta, un instant, hésitante.

Elle portait l’uniforme du plus connu des gymnases de la ville, une simple robe brune, avec un tablier de lustrine noire. Elle en avait agrémenté la sévérité par un col blanc de dentelle qui paraissait un peu froissé et, contre la règle, la robe était légèrement décolletée et laissait voir, dans sa grâce délicate, un cou allongé sur lequel se balançait avec un léger mouvement une tête petite, coiffée d’un chapeau de paille blanc aux larges ailes qu’un ruban noir noué sous le menton rabattait sur les côtés. La tête se pencha vivement pour inspecter la rue déserte. La jeune fille, après cet arrêt d’une seconde, descendit sur le trottoir. Apparut derrière elle une seconde jeune fille, plus âgée de quelques années, blonde un peu molle, un peu lourde d’allure, vêtue d’une jupe de soie noire et d’une blouse de batiste sous un manteau léger de demi-saison.

La jeune fille en uniforme de gymnasiste s’étira, leva la tête vers le ciel, aspira une bouffée d’air pur comme un verre d’eau fraîche et, riant, dit :

— Quel scandale, Olga, il fait grand jour !

— Depuis longtemps, je voulais rentrer, fit celle-ci sur un ton grognon. Je ne sais pourquoi tu tardais tant… Ou plutôt je le sais bien. Et il faut que je sois à dix heures au bureau ! J’aurai une scène de ce tyran de Pétrof. Et puis j’ai bu trop de Champagne…

La gymnasiste la regarda avec pitié, haussa l’épaule gauche d’un geste qui lui était familier, et ne répondit pas. Elle allait à pas rapides, d’une démarche légère et heureuse, faisant claquer sur l’asphalte du trottoir les talons trop hauts de ses souliers découverts, la tête libre, regardant autour de soi, toute à la joie de trouver au sortir d’une pièce pleine de fumée la clarté inattendue d’une aube printanière. Elles traversèrent en diagonale la vaste place de la cathédrale et se séparèrent après avoir pris rendez-vous pour le soir.

La gymnasiste suivit une rue à gauche de la cathédrale. Soudain elle entendit derrière elle un bruit de pas précipités et se retourna. Un grand étudiant en uniforme, la pioche et le pic brodés en or sur le galon de la casquette, courait pour la rejoindre.

Elle s’arrêta. Son visage prit une expression de dureté, ses longs sourcils se froncèrent, et l’étudiant qui avait les yeux fixés sur elle se troubla aussitôt. Avec une extrême nervosité, il dit :

— Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna… j’ai attendu que vous fussiez seule… Je ne pouvais vous quitter ainsi… Après ce qui s’est passé…

D’une voie sèche, elle l’interrompit :

— Que s’est-il passé, je vous prie ?

Le désarroi du jeune homme atteignit à son comble.

— Je ne sais, balbutia-t-il, je ne sais comment vous dire… Il me semblait… Vous m’en voulez, n’est-ce pas ? Je suis au désespoir… J’aime mieux le savoir tout de suite… On ne peut vivre ainsi, conclut-il, tout à fait décontenancé.

— Je ne vous en veux de rien, répondit nettement Ariane Nicolaevna. Sachez-le une fois pour toutes : je ne me repens jamais de ce que j’ai fait. Mais souvenez-vous aussi que je vous ai interdit de m’aborder dans la rue… Je suis surprise que vous l’ayez oublié.

Sous le regard glacé de la jeune fille, il hésita un instant, puis, tournant sur ses talons, s’éloigna sans mot dire.

Quelques minutes plus tard, Ariane Nicolaevna arrivait devant une grande maison en bois. Des boutiques en occupaient le rez-de-chaussée. Elle monta au premier et unique étage, tira une clef de son sac à main et avec précaution ouvrit la porte.

Le silence de l’appartement n’était troublé que par le tic-tac d’une grande pendule accrochée au mur de la salle à manger. Sur la pointe des pieds, la jeune fille traversa un long couloir et poussa la porte d’une chambre où sur un lit étroit dormait, bouche ouverte, une jeune femme de chambre à demi habillée.

— Pacha, Pacha, dit-elle.

La servante, réveillée en sursaut, voulut se lever.

— Tu m’appelleras à neuf heures, fit Ariane en la repoussant sur le lit, à neuf heures, tu m’entends. J’ai un examen ce matin.

— Bien, bien, Ariane Nicolaevna, je n’oublierai pas… Mais il fait grand jour. Comme vous rentrez tard ! Pour l’amour de Dieu, je vous prie, prenez soin de vous. Laissez que je vienne vous déshabiller, ajouta-t-elle en faisant encore un effort pour se lever.

— Non, Pacha, ne te dérange pas. Dors encore un peu. Grâce à Dieu, je sais m’habiller et me déshabiller seule. C’est nécessaire dans la vie que je mène, jeta-t-elle en riant.

Quelques instants après, tout reposait dans la grande maison de la Dvoranskaia.


A dix heures du matin, ce même jour, dans le gymnase célèbre dirigé par Mme Znamenskaia, le professeur d’histoire, Paul Paulovitch, assisté de deux autres professeurs, faisait passer l’examen de sortie à ses élèves.

Dans la vaste pièce, claire et nue, aux larges fenêtres, une vingtaine de jeunes filles étaient réunies. C’était, entre elles, des bribes de conversation à voix basse, des remarques chuchotées, de brèves phrases échangées avec fièvre. Des yeux vifs brillaient dans des visages pâles ; quelques élèves feuilletaient avec hâte le manuel d’histoire ; d’autres suivaient avec passion ce qui se passait sur l’estrade.

L’interrogatoire durait cinq minutes sur un sujet tiré au hasard et, pendant ce temps, l’élève qui devait passer l’examen à la suite réfléchissait, assise à une petite table voisine. Ariane Nicolaevna attendait son tour et froissait entre ses doigts le billet qu’elle venait de prendre devant Paul Paulovitch.

Deux heures de sommeil avaient suffi à rendre à son teint une fraîcheur quasi enfantine. Ses yeux gris clair, plutôt petits, s’abritaient sous de longues arcades sourcilières qui se rejoignaient presque à la naissance du nez, lequel était droit, net et régulier. La bouche délicatement dessinée était fermée. Ariane ne s’absorbait pas dans la méditation du sujet sur lequel elle allait être interrogée, mais écoutait l’élève qui, debout devant les examinateurs, ne donnait que des réponses embarrassées. Les yeux gris sous les sourcils noirs pétillaient et il était visible qu’Ariane faisait effort pour ne pas voler au secours de sa camarade.


Une surveillante assise à l’écart tira sa montre et sortit. Deux minutes plus tard, elle rentrait escortant Madame la Directrice. Les examinateurs s’empressèrent, offrant leur siège. Mme Znamenskaia d’un geste les remercia et prit, un peu en arrière, la chaise de la surveillante.

Dans la salle, un murmure avait couru de bouche à bouche. Les jeunes filles à voix basse se communiquaient leurs impressions.

— Une fois de plus, la voilà.

— Elle est toujours présente quand Ariane est interrogée.

— C’est un scandale, elle la protège.

Cependant, à peine la directrice était-elle assise, Paul Paulovitch frappa timidement quelques petits coups sur la table et dit à l’élève :

— Je vous remercie.

La jeune fille descendit de l’estrade, regagna sa place, et sa figure rougissante disparut dans son mouchoir.

D’une voix hésitante, le professeur appela :

— Kousnetzova.

Ariane s’approcha.

Les yeux baissés, le professeur demanda :

— Quel est votre sujet ?

— « Monseigneur Novgorod la Grande ».

Et, sans attendre qu’on l’interrogeât, Ariane commença son exposé. Elle parlait avec une justesse d’expression qui étonnait. La question la plus embrouillée devenait claire lorsqu’elle la traitait ; le sujet le plus confus semblait facile. Elle classait chaque chose suivant son importance relative et, sans se perdre dans les détails, traçait un tableau lumineux où chaque fait s’ordonnait à son plan.

Les examinateurs prenaient à l’entendre le plaisir qu’on a à écouter un grand artiste dans un concert. Paul Paulovitch maintenant ne la quittait pas des yeux, et sur la figure impassible de la directrice on lisait l’intérêt avec lequel elle suivait la parole souple et précise d’Ariane Nicolaevna. Dans la salle, tous les visages étaient tournés vers l’estrade.

— C’est cinq avec une croix, disait l’une.

— Le prix d’excellence et la médaille d’or, murmurait une autre.

— Regarde Paul Paulovitch, chuchotait une troisième. C’est clair. Il l’adore.

— Il y a longtemps que je le sais, répondit une jeune fille pâle et sérieuse.

Les cinq minutes écoulées, Paul Paulovitch interrompit Ariane Nicolaevna.

— Cela suffit, Kousnetzova, nous vous remercions.

La jeune fille descendit de l’estrade. Un des examinateurs se pencha vers son collègue :

— C’est une enfant de génie, fit-il à voix basse.


Une heure plus tard, l’examen était terminé. Tandis que les élèves quittaient la salle, Ariane Nicolaevna restait à causer avec la directrice. Leur entretien se prolongea. Elles étaient seules maintenant. Enfin, dans un mouvement de tendresse qui stupéfia la jeune fille, Mme Znamenskaia se pencha vers elle, l’embrassa et lui dit :

— Où que vous soyez, Ariane, n’oubliez pas que je suis votre amie.

Puis elle la quitta.


Dans le vestibule deux jeunes filles attendaient Ariane Nicolaevna. Elles chuchotaient avec de petits rires vite étouffés. L’une d’elles était grande, maigre, pâle, avait les yeux brillants et des mouvements saccadés. L’autre était laide, l’œil petit, le nez épaté, mais coquette et trémoussante. Elles avaient l’une et l’autre assez mauvaise réputation ; on leur voyait parfois des bijoux dont l’origine paraissait suspecte, car elles appartenaient à des familles de la petite bourgeoisie sans fortune. Elles accostèrent Ariane, et, tout en marchant, la caressaient, la félicitaient, lui adressaient mille compliments.

— Écoutez, Ariane, dit la plus grande, ne voulez-vous pas venir souper avec nous ce soir ? Nous avons une partie arrangée… C’est dans la nouvelle maison de campagne que Popof vient d’acheter (ce Popof était le plus riche marchand de la ville, homme d’âge mûr et d’aspect assez repoussant)… Il l’a arrangée d’une façon fort originale. Imaginez-vous qu’il n’y a pas un siège dans la maison. Rien que des divans. Il faut voir cela, je vous assure.

La petite intervint, très excitée.

— Il y a des musiciens qu’il cache dans une pièce voisine : on les entend et ils restent invisibles. Et puis il a une invention tout à fait originale. On est éclairé par des bouts de bougies qui s’éteignent peu à peu, l’un après l’autre.

Ariane demanda :

— Et qui est-ce qui soupe sur ces divans ? Je ne me vois pas à côté de Popof.

— Des amis à lui, très charmants. Du reste, pourquoi ne voulez-vous pas aller chez Popof ? Il est amoureux fou de vous, ma chère ; il ne rêve et ne parle que d’Ariane Nicolaevna. Il faut nous accompagner, absolument.

— Grand merci, dit Ariane. Popof est horrible.

— Mais quel esprit ! Et puis, entendez-le chanter… Il est étourdissant, vous ne le reconnaîtriez pas.

— Il chantera sans moi, répondit Ariane qui s’arrêta, car je ne verrai ni sa maison de campagne, ni ses divans, ni ses bouts de bougies, pas plus ce soir que demain. Dites-le-lui de ma part.

— Mais il va mourir de désespoir.

— La vodka le consolera.

Elle quitta les jeunes filles qui continuèrent leur chemin, très agitées par ce refus et causant avec animation entre elles.

La plus grande dit :

— Elle se fait prier, c’est ridicule.

Et la petite :

— Popof ne sera pas content.


Ariane entra dans un jardin assez exigu, qui n’était plutôt qu’une allée d’arbres et de rosiers, le long de la rue. Fiévreux, s’y promenait Paul Paulovitch. C’était un être doux, inoffensif, rêveur et généreux, effrayé de toutes choses et surtout d’être en tête à tête avec Ariane Nicolaevna, bien que deux ou trois fois par semaine, ils se retrouvassent dans ce petit jardin après les cours. Mais à chaque fois Paul Paulovitch était paralysé par une émotion qui lui laissait à peine la faculté de parler. Ce jour-là Ariane, au sortir de la brève conversation avec ses deux compagnes, paraissait irritable, ce qui ne fit qu’ajouter au désarroi du professeur. Il eut pourtant l’audace de lui proposer de s’asseoir sur un banc à l’écart. Elle refusa, elle était déjà très en retard et arriverait à la maison le déjeuner fini.

Il l’accompagna, la complimentant sur son examen, répétant l’appréciation flatteuse d’un des examinateurs : « Enfant de génie ».

Ariane, dont la tête légère oscillait légèrement sur son cou mince, se redressa et murmura :

— Enfant ! quel impertinent ! J’ai dix-sept ans.

Puis elle retomba dans le silence. Gêné, le professeur finit par se taire aussi. Ils allaient rapidement par des rues peu animées. La chaleur était forte déjà, pour la première fois de l’année, et annonçait l’été brûlant du sud.

Ils arrivèrent ainsi à la Dvoranskaia devant la maison où habitait Ariane Nicolaevna. Paul Paulovitch était pâle plus qu’à l’ordinaire ; il fit un effort et commença une phrase.

Ariane l’interrompit :

— Savez-vous à quoi je pense, Paul Paulovitch ? J’ai l’air préoccupé, mais je suis heureuse à un point incroyable. Devinez-vous pourquoi ?… Non ?… Eh bien, je vais vous le dire. Je ne pense qu’à une chose… Dans quelques minutes, je serai dans ma chambre. Je trouverai sur mon divan une belle robe blanche, garnie de broderies d’Irlande, et décolletée. Et Pacha — vous connaissez Pacha ? elle m’adore, tout ce que je fais est bien à ses yeux — Pacha aura rangé avec la robe des bas de soie blancs, et, près du divan, des souliers blancs découverts. Alors, Paul Paulovitch, je me déshabillerai des pieds à la tête : je jetterai à terre cet affreux uniforme de gymnase, cette robe brune que je n’ai pas quittée depuis trois ans. Je danserai dessus ; je la piétinerai ; j’embrasserai Pacha… Je ne pense qu’à cela. Je suis libre, libre ! Réjouissez-vous avec moi.

Elle lui tendit les deux mains. Paul Paulovitch l’écoutait et sa figure montrait le combat de sentiments divers. La joie de la jeune fille, sa voix seule le grisaient ; et pourtant il sentait en lui une sourde tristesse.

Déjà Ariane l’avait quitté et gravissait le perron. Sur la porte, elle se retourna :

— Si vous n’avez rien de mieux à faire, venez souper ce soir au jardin Alexandre.

Elle disparut. Paul Paulovitch restait immobile sur le trottoir.

§ II. Tante Varvara

Dans la grande salle à manger, au moment où Ariane entra, quelques personnes étaient assises à une longue table que présidait tante Varvara. C’était une femme d’une quarantaine d’années, au visage asymétrique, dans lequel on ne voyait tout d’abord que deux grands yeux noirs, fort beaux, qui suffisaient, à eux seuls, à justifier l’opinion courante dans la ville : « Varvara Petrovna est une femme séduisante. » Elle était coiffée avec coquetterie. Une raie sur le côté partageait ses cheveux bruns légèrement ondulés. Sa bouche était aussi bien dessinée que celle de sa nièce, mais les dents étaient médiocres. Varvara Petrovna qui le savait s’arrangeait pour sourire de ses lèvres fermées et de ses yeux bruns qui s’éclairaient. « Elle est irrésistible, » disaient alors ses familiers. Elle était restée mince. « Quand tante Varvara passe dans la rue, racontait Ariane, les gens qui la suivent croient avoir devant eux une jeune fille. » Elle s’habillait, même chez elle, sans le moindre laisser-aller, chose rare en Russie. Elle se chaussait avec élégance ; ses mains étaient soignées, son linge fin, et, au dehors, elle portait immuablement un costume tailleur d’étoffe noire, œuvre d’un bon couturier de Moscou.

La vie de Varvara Petrovna était un sujet d’intérêt inépuisable pour les habitants de la ville. De son passé, on se rappelait qu’elle avait quitté sa famille à la suite d’incidents restés obscurs pour faire ses études de médecine en Suisse, puis qu’elle était revenue en Russie comme médecin de zemstvo au bourg d’Ivanovo dans notre gouvernement.

A ce moment, on s’occupait chez nous de sa sœur plus jeune et fort belle, Véra, dont le célèbre romancier Kovalski qui passait l’hiver dans la ville était éperdûment épris. Alors qu’on attendait l’annonce du mariage de la jeune fille avec l’écrivain, celui-ci gagna brusquement la Crimée, et celle-là Ivanovo. Elle se cacha chez sa sœur. Personne ne la vit pendant six mois. Puis elle partit pour Paris où un an plus tard elle épousa un ingénieur, Nicolas Kousnetzof, que ses affaires appelaient souvent en France.

Peu après son départ d’Ivanovo, on découvrit que la maison de Varvara abritait un hôte de plus, un bébé dont Varvara disait qu’il était l’enfant délicat d’une amie à elle confié. Cette petite fille n’avait pas été baptisée à l’église du village et, lorsqu’elle eut dix-huit mois, Varvara l’emmena à l’étranger où elle séjourna quelque temps auprès de sa sœur Véra, mariée.

Elle en revint seule. A ce moment, il arriva dans la vie de Varvara un événement qui en modifia le cours. Elle se trouva appelée une nuit auprès d’un des plus grands propriétaires de Russie, le prince Y… qui, par hasard, passait un mois dans un bien voisin. Elle lui sauva la vie. Le prince se l’attacha, l’emmena en Europe et la garda près de lui jusqu’à sa mort qui survint sept ans plus tard. Varvara Petrovna regagna alors son pays natal, avec une fortune de cent mille roubles, une pension de dix mille roubles, et riche enfin de mainte expérience faite au cours de la vie brillante qu’elle avait menée en Occident. Elle acheta une maison à la Dvoranskaia.

Il semblait qu’elle n’eût jamais quitté la Russie. Elle possédait, comme si elle l’eût toujours pratiqué, l’art de passer le temps à ne rien faire, et trouvait les journées trop courtes sans avoir de quoi les remplir. Elle ne sortait guère de la ville ; à peine résidait-elle un mois d’été dans une petite propriété qu’elle avait acquise sur les bords du Don, pour avoir du lait, des œufs et des légumes frais. Pendant les années de servitude auprès du prince, elle avait épuisé jusqu’au dégoût le désir de voyager, si tenace chez les Russes. Elle regardait sa vie passée comme on regarde un décor de théâtre, peut-être admirable, mais dans lequel on ne songe pas à organiser son existence. On y reste quelques instants sous les feux d’une lumière artificielle et devant les yeux de mille spectateurs ; puis, après la représentation, on rentre chez soi et on ferme sa porte.

C’est ce que fit Varvara Petrovna, mais elle entre-bâilla la porte pour les amis assez nombreux, il est vrai, qu’elle eut bientôt dans la ville. Elle y était installée depuis cinq ans, quand sa sœur Véra Kousnetzova mourut de la poitrine à San-Remo. Elle y était seule avec sa fille Ariane. Kousnetzof accourut de Pétersbourg, ramena sa fille en Russie et, ne sachant qu’en faire, proposa à sa belle-sœur de la prendre chez elle.

Lorsque cette nouvelle arriva à la maison de la Dvoranskaia, les familiers de Varvara, parlant entre eux, décidèrent sans hésitation qu’elle refuserait. Comment accepterait-elle de se charger, libre comme elle était, de l’éducation d’une enfant qu’elle connaissait à peine ? Les amis de Varvara se trompaient ; à peine eut-elle reçu la lettre de son beau-frère que, sans prendre le temps de réfléchir, elle télégraphia à Pétersbourg qu’on lui envoyât sa nièce.

Quand Ariane s’installa chez sa tante, c’était une fillette de quatorze ans et demi, qui, de corps et d’esprit, passait son âge. Elle était mince extrêmement, mais déjà formée, les bras pleins et la figure sérieuse ; le regard direct avait quelque chose d’agressif.

— A qui diable ressembles-tu ? lui dit Varvara Petrovna. Tu as la bouche de notre famille, mais tu ne seras pas aussi belle que ta mère. Et d’où te vient cette façon de regarder les gens ? A qui as-tu pris ces yeux ? Pas à ton père, en tout cas ; il est mou et blond. Tu n’as pas un trait de commun avec lui… Du reste, je te félicite, car tu sais ce que j’en pense…

Telle était la façon de parler de Varvara Petrovna. Les yeux de la jeune fille s’illuminèrent, mais elle ne répondit pas.

— Enfin tu me plais. J’avais peur que tu ne fusses restée une gamine ; mais je vois que tu es une jeune fille. Nous pourrons causer librement.

La présence de cette enfant n’amena, en effet, aucun changement dans l’existence de Varvara Petrovna. Celle-ci considéra dès le premier jour, malgré la disparité des âges, Ariane comme une amie plutôt que comme une nièce dont elle devait assurer l’éducation.

Varvara, à peine éloignée de sa famille, avait pris l’habitude et le goût de la liberté et avait jugé qu’elle pouvait disposer d’elle-même à son gré. Puisque la nature a attaché au commerce des sexes un secret et vif plaisir, pourquoi s’en priver ? Dans son intelligence raisonneuse d’étudiante, elle ne trouvait aucune raison de se refuser des joies si saines. Elle avait eu des amants à l’Université ; de retour au pays, elle en avait trouvé même à Ivanovo. Pendant ses voyages à l’étranger avec le prince, elle avait eu mainte occasion de faire des études comparatives sur les mérites des Occidentaux et, revenue à la ville natale, elle continuait à vivre selon ses goûts. Elle comprenait mal que l’on attachât au don de soi l’importance que tant de personnes exaltées lui prêtent. En un mot, elle regardait l’amour à la façon des hommes. Elle prenait un amant quand l’envie lui en venait et le quittait lorsqu’elle en trouvait un autre plus à sa fantaisie. Elle n’imaginait ni que l’on s’unît dans des transports de passion, ni que l’on se séparât dans les larmes. A ses yeux, l’amour n’était pas une maladie ; une rupture n’entraînait pas un drame. Elle agissait avec tant de naturel que ses amants ne concevaient pas qu’ils eussent le droit de lui demander plus qu’elle ne leur donnait. Elle ne les quittait du reste pas, et les rapports d’amitié succédaient, sans éclat et sans secousses, à ceux plus intimes de l’amour. A l’occasion, elle ne se refusait pas aux revenez-y. Dans les premières années de son installation, elle fut obligée d’aller à plusieurs reprises à Pétersbourg et à Moscou. Elle y avait des amis anciens et descendait chez eux. Au retour, elle racontait son voyage et le plaisir qu’elle en avait eu, sans que l’amant en titre s’en formalisât.

Comme on voit, Varvara Petrovna était une femme saine et bien équilibrée. Ses sens auxquels elle ne refusait rien ne l’entraînaient qu’à mi-chemin des passions. Elle leur laissait la bride sur le cou ; ils ne s’emportaient pas.

Sa morale de l’amour, car elle en avait une, était commandée par deux principes. Elle restait fidèle à son amant jusqu’au jour où un homme nouveau l’attirait. Elle s’en confessait aussitôt, car elle n’eût pas compris le partage. Elle était la femme d’un seul homme ; seulement elle le changeait souvent. Aussi n’avait-elle jamais trompé personne. Pour tromper un homme, il faut l’aimer, lui être attachée par des liens sentimentaux. Or Varvara n’avait vu jusqu’alors dans ses amants que des amis d’un sexe complémentaire et les rapports qu’elle établissait entre eux et elle étaient précisément définis. Elle se flattait volontiers d’avoir ainsi remis l’amour à la place exacte qu’il doit occuper. Il ne montait pas plus haut qu’à mi-corps.

— Vois-tu, ma chère, disait-elle à Ariane Nicolaevna (celle-ci n’avait guère que quinze ans et demi), l’amour est une chose délicieuse, si on sait l’accepter tel qu’il est. Mais le romanesque est à la source de tous les maux… Du reste je ne crois pas que tu sois menacée de cette dangereuse folie. Tu as une bonne tête sur tes épaules et tu ne t’égareras guère.

La jeune fille souriait de ce sourire fermé qui était le sien et qui ne laissait rien deviner de sa pensée.

Le second principe de Varvara Petrovna était que l’argent ne doit pas être mêlé à l’amour. La morale de beaucoup de femmes russes est sur ce point celle de Varvara. Où l’argent ne joue aucun rôle, tout est bien et, quoi qu’on fasse, si l’on est désintéressée, on reste une honnête femme. A l’argent commence l’immoralité. Aussi, alors que, jeune fille, elle avait à peine de quoi vivre à Genève, Varvara n’aurait pas accepté un dîner ou un billet de tramway de son amant, fût-il riche. Elle y mettait, comme tant de ses compatriotes, un peu d’affectation.

Quand Ariane arriva de Pétersbourg, l’ami de Varvara était un avocat célèbre d’une ville voisine qui venait deux fois par semaine au chef-lieu de la province pour ses affaires. Il logeait alors chez Varvara où il avait sa chambre. Puis Ariane avait vu un ingénieur lui succéder. Extérieurement, tout se passait avec convenance. Mais Varvara Petrovna ne manquait jamais de raconter à sa nièce devenue sa confidente les mérites, les défauts et les particularités de ses amants.

— Je te rends un grand service, disait-elle parfois. Tu ne te mettras pas en tête des idées folles. Tu verras les choses sous leur vrai jour et plus tard tu me remercieras.

Mais, depuis un an, un changement s’était produit dans la vie de Varvara. A passé quarante ans, elle s’était éprise d’un docteur dont la beauté faisait des ravages dans la ville. Au début, Varvara avait accepté Vladimir Ivanovitch comme elle en avait pris tant d’autres. L’ingénieur avait été congédié sans autre forme de procès et Vladimir Ivanovitch lui avait succédé. Les six premiers mois furent enchanteurs, mais à ce moment-là Varvara s’aperçut de la naissance en elle d’un sentiment qu’elle ignorait. Elle aimait. Cette découverte la plongea à la fois dans le désespoir et dans le ravissement. Il lui semblait qu’elle faisait banqueroute à toute sa vie. Elle ne se reconnaissait plus elle-même. Comme un homme qui tombe dans un marais et sent le terrain manquer sous ses pieds, elle ne savait où se raccrocher. Et en même temps, une félicité inconnue la possédait ; un flot de joie montait en elle. Elle rêvait comme une amoureuse de dix-sept ans.


— Ah ! disait-elle à Ariane, je ne savais pas ce qu’était le bonheur. J’ai eu dix-huit amants, que dis-je des amants ? c’était des amis, rien de plus. Et voici, j’arrive à quarante ans et je rencontre Vladimir !… Dire qu’il vivait à côté de moi, et que je ne le connaissais pas… Je ne puis me le pardonner. Ah ! si tu savais ce qu’est cet homme !…

Elle n’en finissait pas. La jeune fille l’écoutait en silence, souriant encore, mais cette fois-ci ses dents mordillaient sa lèvre inférieure.

Ayant connu l’amour, Varvara en sentit bientôt les orages. Elle crut s’apercevoir que Vladimir Ivanovitch n’avait plus pour elle les mêmes sentiments qu’au début.

Sans doute, il la voyait chaque jour, mais il venait à des heures qui n’étaient pas les siennes naguère, lors du dîner par exemple, ou pour le thé, le soir. Parfois même, il arrivait vers six heures, au moment où Varvara faisait sa promenade quotidienne. Il ne s’attardait plus, comme il lui était coutumier de le faire au début de leur liaison. Il passait rarement la soirée dans le petit salon attenant à la chambre de Varvara. Elle avait de la peine à l’y faire entrer. Il préférait s’asseoir dans la salle à manger où il y avait toujours, en plus d’Ariane, son amie plus âgée, Olga Dimitrievna, qui prenait depuis longtemps ses repas chez Varvara, et quelques familiers de la maison.

Il n’était pas en peine de trouver des excuses : sa femme était revenue de la campagne ; ou elle était souffrante ; il avait des malades à visiter ; ou la migraine, etc.

Varvara Petrovna se désolait. Cette femme qui s’était fait un point d’honneur de ne jamais rien demander, s’abaissait à implorer des rendez-vous, voire quelques minutes de présence de plus, et cela même devant sa nièce et ses amis.

Varvara était torturée de jalousie. Vladimir devait avoir une nouvelle maîtresse. Elle se mit à le surveiller. Elle l’examinait avec attention, réfléchissait. Elle observait ses regards, notait l’intonation de ses paroles. Elle qui jamais n’était sortie le matin, se mit à courir la ville, passant cent fois par jour devant la maison de son amant. Elle alla jusqu’à le suivre en voiture. Mais allez savoir ce que fait un médecin à la mode !

Elle avait perdu sa gaîté et son insouciance de femme heureuse à qui tout réussit et qui n’a qu’à se laisser vivre.


Ce jour-là, lorsque Ariane revint de son dernier examen, Varvara était encore à table avec quelques amis bien que le déjeuner fût depuis longtemps terminé.

— Ton examen s’est bien passé ?

Avant que la jeune fille eût répondu, la porte s’ouvrit et Vladimir Ivanovitch parut. Il semblait qu’il eût guetté Ariane pour se précipiter sur ses pas. C’était un homme toujours courant et agité, proche de la cinquantaine, la figure rasée et les cheveux grisonnants. Il avait les dents les plus belles du monde et les yeux les plus vifs sous des sourcils hérissés de longs poils noirs. Une extrême assurance se traduisait dans ses moindres gestes. Varvara se leva brusquement et lui tendit la main.

— Comme vous tardez ! dit-elle.

Vladimir Ivanovitch baisa la main de Varvara et, la quittant aussitôt, se précipita vers Ariane qui n’avait pas bougé.

— Je suis venu tout exprès pour vous féliciter, Ariane Nicolaevna ; j’ai appris par ma fille que vous aviez eu un triomphe. Je n’en doutais pas, du reste.

Il serrait la main d’Ariane dans les deux siennes. Elle la retira brusquement. Varvara avait noté ce geste.

— Asseyez-vous, Vladimir Ivanovitch, dit-elle, je vous donnerai du café.

— Non, je n’ai pas le temps. J’ai mille courses à faire.

— Vous boirez une tasse de café, je ne vous laisse pas partir. Et puis, peut-être sortirai-je avec vous pour prendre l’air. C’est le premier jour d’été. Que fais-tu, Ariane ?

— Je reste ici jusqu’à sept heures, répondit la jeune fille. Nicolas vient me prendre en voiture. Je vais dormir un peu, je suis fatiguée.

— Ah, j’oubliais, dit Varvara, il y a une lettre pour toi de ton père, dans ta chambre.

Ariane fronça ses longs sourcils. Dès que le nom de son père était prononcé, sa figure s’assombrissait.

Quelques minutes plus tard, il ne restait personne dans la salle à manger.

§ III. La Lettre

Lorsque Ariane entra dans sa chambre, elle vit la lettre de son père au milieu de la table et reconnut son écriture appliquée. La lettre était recommandée. Elle haussa les épaules.

Avant de la lire, elle se déshabilla des pieds à la tête et jeta sur une chaise la robe brune d’uniforme. Elle défit ses cheveux châtains qui étaient longs et fournis, elle passa un peignoir léger, prit la lettre et s’étendit, les pieds nus, sur le divan.

La lettre commençait ainsi :

« Ma chère fille, en réponse à ta lettre du 10 de ce mois (cette formule d’affaires amena une grimace sur son frais visage), je te fais savoir mes projets. Il ne me convient pas que tu entres à l’Université. Nous avons, sans toi, assez de femmes déclassées en Russie. Tu es intelligente, tu emploieras ton intelligence dans ton ménage, à élever tes enfants. J’espère que tu te marieras prochainement. Notre ami, Pierre Borissovitch, dont tu te souviens sans doute, a gardé de toi le meilleur souvenir et son désir le plus vif est de t’épouser. Comme tu le sais, c’est un garçon sérieux, qui pourra t’assurer la vie la plus agréable. Il a, en outre, une position de premier ordre dans les affaires, et je puis répondre de lui comme de moi. Je vais pour un mois aux eaux du Caucase. Quand je rentrerai à Pétersbourg en septembre, je compte sur toi. Nous passerons l’automne à Pavlovsk où Pierre Borissovitch a une charmante villa… »

Il y en avait quatre pages sur ce ton.

La jeune fille ne put lire plus loin. Elle froissa la lettre dans ses mains.

— Quel dégoût ! fit-elle.

Et elle la jeta dans un coin de la chambre.

Puis elle ferma les yeux et resta à rêvasser quelques instants. Elle se revit petite fille de huit ans sur les genoux de son parrain, le prince Viaminski. Quel homme curieux ! Comme il l’aimait ! Il semblait ne vivre que pour elle ! Quand elle allait le voir, il lui donnait alternativement de belles pièces d’or toutes neuves et des bonbons au chocolat, exquis. Les chocolats, elle les mangeait aussitôt ; les pièces, elle les cachait dans son cartable d’écolière, car sa mère n’aurait pas permis qu’elle les acceptât. Elle portait ainsi sur elle, quand elle se rendait au cours, vingt ou trente pièces sonnantes qui, même enveloppées une à une dans du papier de soie, tintaient sourdement à chaque pas qu’elle faisait. Ce parrain, elle l’avait su depuis, avait demandé de l’adopter. Il voulait la faire élever à son goût et l’avoir toujours près de lui… Il avait des mains très blanches, très froides ; elle frissonnait quand il caressait ses bras ou ses joues… Tout se brouilla devant elle.

Dans la chambre silencieuse, le store jaune descendu devant la fenêtre s’illuminait et devenait d’or sous les rayons du soleil baissant.

Elle rêva encore… Le prince était près d’elle. Elle dormait, mais elle le voyait à travers ses paupières fermées. Il la regardait avec tant d’intensité qu’elle en était oppressée. Et soudain — comment cela se fit-il ? — elle sentit la main froide de son parrain sur le bas de sa jambe…

Elle ouvrit les yeux et vit Vladimir Ivanovitch assis sur le divan où elle était couchée. Il avait une main appuyée sur sa cheville nue et regardait la jeune fille sans bouger. Dès qu’il s’aperçut qu’elle était réveillée, il se pencha vers elle :

— Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, pardonnez-moi… J’avais frappé à votre porte et, comme personne ne répondait, je suis entré… Je suis ici depuis un moment déjà…

Elle ne le laissa pas achever.

— Vous avez les mains froides, dit-elle, comme celles de mon parrain. C’est une horreur ! Vous allez lâcher ma cheville tout de suite…

Tout en parlant, elle refermait son peignoir entre-bâillé, sans quitter des yeux Vladimir Ivanovitch. Elle s’était exprimée sur un ton qui n’admettait pas la contradiction et le docteur retira sa main.

— Et puis, levez-vous tout de suite.

Il y avait dans la voix de cette frêle jeune fille un tel accent d’autorité que Vladimir Ivanovitch se leva.

Sans se presser, Ariane se redressa, quitta le divan, glissa ses pieds dans des mules, se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et dit avec une assurance tranquille :

— Maintenant, allez-vous-en ! Croyez moi, cela vaut mieux… Je ne savais pas que c’était pour moi que vous veniez dans cette maison.

Le docteur lui prit la main, l’attira à lui, et, son visage tout près du sien, il murmura à demi-voix :

— Pensez de moi ce que vous voudrez… La vérité est que je ne puis vivre sans vous voir… Il faut que je vous parle… Venez chez moi un jour.

— Et vous inviterez votre fille, qui a mon âge, à assister à l’entretien, jeta Ariane d’un ton de défi.

Vladimir Ivanovitch resta interdit, mais il se reprit :

— Je suis toujours seul à sept heures, dans le pavillon où j’ai mes consultations… Je vous attends.

— Tiens, c’est vrai, vous êtes médecin… Du train dont vont les choses cela peut être utile. Je penserai à vous, si c’est nécessaire, Vladimir Ivanovitch.

Il eut un mouvement de recul ; ses yeux brillèrent, mais sans répondre, il sortit.


Un instant plus tard, comme elle s’habillait, trois coups discrets furent frappés à la porte qui s’ouvrit pour laisser entrer Olga Dimitrievna.

Elle avait longtemps habité avec Varvara Petrovna, mais, depuis qu’elle avait une place à la municipalité, l’avait quittée pour louer, par amour de l’indépendance, une petite chambre où elle couchait. Mais elle était chaque jour chez Varvara Petrovna où elle dînait et passait la soirée avec Ariane Nicolaevna. Elle était fort attachée à cette dernière. Celle-ci la payait-elle de retour, cela est assez obscur. En tout cas, les deux jeunes filles ne se quittaient guère et vivaient sur un pied de mutuelles confidences, bien qu’Olga eût cinq ans de plus que son amie. Il faut signaler ce trait de caractère d’Ariane qui, par on ne sait quelle sûreté de soi, s’égalait aux personnes plus âgées qu’elle dans l’intimité de qui elle vivait. On en a déjà eu un singulier exemple dans les rapports d’Ariane et de sa tante. Olga ne cachait rien de sa vie secrète à Ariane. Et cette fille blonde et expansive était certaine qu’elle connaissait tout de son amie. Mais si un observateur de sang-froid avait assisté aux vives conversations des deux jeunes filles, il aurait noté certaine façon qu’avait parfois Ariane de regarder sa confidente et en aurait cherché l’explication. La liaison étroite entre Ariane et Olga n’était pas sans rapporter quelques bénéfices à cette dernière. Malgré son extrême jeunesse, Ariane avait su réunir autour d’elle une cour d’adorateurs empressés à exaucer ses moindres fantaisies, et il lui en passait d’étranges par la tête. Pique-niques, soupers, parties de traîneaux et de danses, Olga participait à toutes les fêtes et l’on ne pouvait inviter Ariane sans son amie. Elle jouait le rôle peu flatteur de chaperon, mais s’arrangeait pour en tirer des avantages qui ne sont guère dans la tradition d’un personnage de second plan.

Entrée dans la chambre, elle regarda Ariane et lui dit, avec un mélange de dépit et d’admiration :

— Je n’y comprends rien. Tu as soupé, tu as bu du champagne, tu as fait Dieu sait quoi, tu t’es reposée deux heures à peine, tu as passé un examen et te voilà fraîche comme si tu avais dormi toute la nuit.

— Ajoute, ma chère, que j’ai des ennuis, fit Ariane. J’ai enfin reçu la réponse de mon père. Tout est fini entre lui et moi. Tiens, lis sa lettre.

Elle tendit le papier froissé à Olga qui lut avec attention.

Lorsque Olga eut terminé, elle regarda son amie qui, assise devant une table de toilette, se coiffait :

— Eh bien ?… fit-elle.

— Eh bien, répondit Ariane, je me passerai de lui. Il n’est pas difficile de trouver de l’argent dans une ville comme la nôtre…

Olga Dimitrievna courut vers elle. Elle était fort agitée…

— Je sais à qui tu penses, dit-elle, mais c’est impossible… Jure-moi que tu ne le feras pas… Je n’en puis supporter l’idée !… Tu te perdrais !…

Elle s’était penchée sur son amie, l’avait prise dans ses bras, la serrait, des larmes lui montaient aux yeux.

— Adresse-toi à ta tante, à Nicolas, au diable, mais pas à qui tu penses… Promets-moi.

Ariane la repoussa doucement :

— D’abord laisse-moi me coiffer, voilà la seule chose importante. Quelle manie as-tu de tout dramatiser ! Et tu pleures maintenant !… Est-ce ton affaire ou la mienne ? Qui en souffrira, toi ou moi ? Tu sais parfaitement qu’avec ma tante, il ne peut être question d’argent. Elle est comme ça. Qu’y faire ?… Nous nous aimons beaucoup ; je ne vais pas gâter ce qu’il y a d’excellent entre nous pour une misérable question d’intérêt. Non, laisse-moi arranger cela comme je le veux.

Elle s’était levée et s’appuya affectueusement sur l’épaule d’Olga qui s’essuyait les yeux :

— Que tu es sotte, ma pauvre ! Va mettre pour moi un cierge à l’église et ne te fais pas de souci. Je ne me perdrai pas si facilement que tu le crois. Te souviens-tu de ce qu’était au moyen âge l’épreuve du feu ? Il fallait traverser un brasier flambant sans être brûlé. Eh bien, sois sûre que je le franchirai et que les flammes ne me toucheront pas…

Elle marchait de long en large dans la chambre qu’emplissait un silence grave. Soudain elle s’arrêta devant Olga Dimitrievna et, la figure joyeuse, lui dit :

— Sais-tu qui sort d’ici ? Vladimir Ivanovitch, ma chère !…

Et, sur le geste incrédule d’Olga Dimitrievna, elle raconta la surprise de son réveil et la scène qui l’avait suivie, non sans y mêler un certain nombre de détails dramatiques ou piquants qui faisaient plus honneur à son imagination qu’à sa véracité.

Olga l’écoutait avec une curiosité passionnée et, quand le récit fut terminé, elle soupira et dit :

— Comme il est séduisant !… Lui ici, sur ce divan ! Ah ! je n’aurais pas su me défendre…

Elles causèrent longtemps sur ce sujet inépuisable. Pacha les interrompit en annonçant que le dîner était servi.

Avant que le repas fût terminé, Ariane se leva et s’excusa auprès de sa tante :

— Nicolas m’attend en bas, dit-elle.

Puis se retournant vers Olga :

— Je serai de retour à neuf heures et nous irons toutes deux au jardin Alexandre.

§ IV. Le Fiancé

Devant la porte de la maison stationnait une petite victoria aux roues montées sur pneumatiques et attelée d’une paire de beaux chevaux noirs, de la célèbre race des trotteurs qu’on élève dans la province. Sur le trottoir un grand et gros garçon, brun, barbu, se promenait tirant à coups précipités quelques bouffées de cigarettes qu’il jetait aussitôt. Par moments, il s’arrêtait, regardait la véranda du premier étage, consultait sa montre et reprenait sa promenade. Nicolas Ivanof n’était connu dans la ville qu’à deux titres : comme amateur de chevaux et comme fiancé unilatéral de la fantasque et déjà célèbre Ariane Nicolaevna. C’était un garçon singulier et sauvage, qu’on voyait rarement, qui n’avait pas d’amis et passait la plus grande partie de l’année dans un bien distant d’une trentaine de verstes. En ville, il n’avait qu’un pied-à-terre de deux chambres dans un appartement bourgeois. Il ne buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, on ne lui connaissait aucune liaison. Son père était mort depuis longtemps ; sa mère habitait la Crimée. On disait qu’elle avait l’esprit dérangé et qu’elle était gardée dans la clinique d’un médecin connu. A force de vivre seul, Nicolas Ivanof était devenu taciturne et éprouvait une réelle difficulté à parler. Il cherchait ses mots, se reprenait, se contredisait, s’arrêtait net au milieu d’une phrase et finalement retombait dans le silence qui lui était agréable. Il était de physionomie plutôt sympathique, ayant de grands yeux bleus sous des sourcils et des cheveux brun foncé. Mais le teint était pâle, la bouche mince et le regard inquiet. Les mères de famille et les jeunes filles avaient depuis longtemps tâché de capter cette riche proie, car Nicolas Ivanof passait pour avoir près d’un million de roubles. Elles en avaient été pour leurs avances.

Un soir, il s’était laissé entraîner au bal annuel que donnait le gymnase Znamenski.

Ariane était une des commissaires de la fête et lui avait offert une fleur à l’arrivée. Nicolas avait pris la fleur, avait dévisagé la jeune fille d’une façon gênante et prolongée, tout en balbutiant des remerciements et, finalement, l’avait suivie pas à pas pendant la soirée. Quand elle dansait, il ne cessait de la contempler avec un sourire attendri ; ou bien, quittant la salle de bal, il se précipitait au buffet et avalait plusieurs verres de vin comme pour se donner du courage. La soirée n’était pas terminée que, dans une crise d’intrépidité héroïque, il demandait à Ariane de l’épouser. Ariane — elle avait seize ans — le regarda des pieds à la tête avec une insolence extrême, puis lui rit au nez. Mais, le lendemain, il se présentait avec des fleurs chez Varvara Petrovna, qui essaya vainement de lui expliquer que sa nièce n’était pas en âge de se marier. Le surlendemain, il portait une bague de fiançailles avec le nom d’Ariane gravé à l’intérieur et la date du bal. Il annonçait à toute la ville que, dès qu’elle aurait terminé ses cours, Ariane Nicolaevna Kousnetzova serait Mme Nicolas Ivanova. Dès lors, chaque jour, on apportait des fleurs à Ariane qui finit par accepter comme agréables ces belles fleurs quotidiennes et les plus rares promenades en voiture qu’elle accordait à Nicolas Ivanof.

Rien ne peut donner une idée du despotisme capricieux sous lequel cette gamine de seize ans tenait cette espèce de colosse qui avait presque deux fois son âge. Chose curieuse, ce n’était pas petit à petit qu’elle avait pris conscience du pouvoir absolu qu’elle avait sur lui. Dès le premier jour, elle avait compris en face de qui elle se trouvait et que Nicolas serait une cire molle entre ses doigts enfantins. Elle réglait ses visites et leur durée. Nicolas ne venait la voir qu’à ses heures. Dieu garde qu’il eût osé se présenter sans permission à la maison de la Dvoranskaia ! Un jour, pour je ne sais quelle raison urgente, il arriva dans la salle à manger, n’y étant pas attendu. Ariane sans dire un mot passa dans sa chambre et refusa de le recevoir. Souvent elle l’obligeait à séjourner une semaine ou deux à la campagne avec défense d’écrire. Elle l’autorisait parfois à l’accompagner au théâtre où elle avait ses habitudes et dont elle ne manquait presque pas une représentation, car elle raffolait de l’art dramatique, fréquentait les acteurs, déclarait qu’elle deviendrait elle-même comédienne et que la vie ne valait qu’aux feux de la rampe. Même il arrivait qu’au milieu de la soirée, elle passait sur la scène, allait causer dans les loges des artistes, et oubliait Nicolas qui s’en revenait seul, maugréant et les dents serrées.

Une fois elle tenta l’expérience suivante. A dix heures du soir, en hiver, alors que Nicolas prenait le thé dans sa chambre, elle lui dit :

— Nicolas, je sors, j’ai un rendez-vous.

— Je vous accompagnerai, fit-il, où allez-vous ?

— Un ami m’attend au coin de la place de la Cathédrale, mais vous ne devez pas savoir qui.

Il la regarda avec étonnement. Puis, après un instant, faisant un effort sur lui-même, il dit :

— Bien.

Ils sortirent ensemble et, quand, à la lueur d’un réverbère, elle vit le jeune homme qu’elle cherchait, elle dit adieu à Nicolas en lui enjoignant de rentrer aussitôt chez lui.

Il faut noter pour la beauté de l’affaire que Nicolas était désespérément jaloux et qu’il trouvait pour croire qu’Ariane avait des intrigues en ville mille raisons excellentes dont la meilleure était que la jeune fille n’en faisait nul mystère et lui en parlait sans cesse. Elle lui disait par exemple :

— Ah ! Nicolas, vous ne savez pas qui est arrivé de Moscou ? Le fils aîné de Maklakof ; je crois que j’en suis amoureuse. Il est irrésistible…

Et cent propos pareils au hasard des jours et des nuits.

Le lendemain du jour où elle se fit accompagner par Nicolas au rendez-vous donné par un autre, Ariane raconta la chose à sa confidente en pouffant de rire. Quelque habituée que fût celle-ci aux caprices de son amie, elle ne se tint pas de lui dire :

— Ariane, tu es vraiment méchante.

Ariane s’arrêta de rire et répondit sérieusement :

— Eh ! sans doute, je suis méchante. Mais pourquoi diable ne serais-je pas méchante, si cela m’amuse ?

La grosse blonde était stupéfaite.

Ariane continua :

— Veux-tu que je te dise une chose que tu ne découvriras jamais toute seule ? C’est précisément parce que je suis méchante que Nicolas m’aime. Et toi qui es bonne comme du pain, il ne t’aimera jamais.

A cette idée elle se mit à danser dans la chambre, car elle était, en outre, fort gamine, avait des accès de folle gaîté, tirait la langue aux gens dans la rue, faisait des niches à ses camarades et s’entendait comme nulle autre à exaspérer ses professeurs, sans toutefois jamais leur donner prise sur elle.

Le plus surprenant est qu’Ariane avait raison. Nicolas Ivanof, enfant unique et gâté de famille riche, qui n’avait jamais rencontré d’obstacles à ses caprices, à qui personne n’avait jamais répondu « non », qui n’avait eu que des plaisirs faciles avec des femmes complaisantes, avait d’abord regardé avec stupeur, comme un phénomène incompréhensible, cette frêle jeune fille qui lui parlait sur un ton de commandement. Il avait obéi tout de suite pour la simple raison qu’il ne sentait en lui aucune force capable de résister au pouvoir mystérieux qui émanait d’Ariane. Pendant ses longues heures de solitude, il avait tourné et retourné dans sa tête ce problème étrange. Comment acceptait-il l’esclavage auquel Ariane le condamnait ; et surtout pourquoi agissait-elle ainsi avec lui ? La solution cherchée lui était soudain apparue. « Elle ne me soumet à de telles épreuves que pour s’assurer de mon amour. Et si elle multiplie les expériences, c’est que je ne lui suis pas indifférent. Si elle ne m’aimait pas, elle me laisserait tranquille. Si elle me tourmente, elle m’aime… C’est une fille admirable. »

Aussi plus Ariane le faisait-elle souffrir, plus il lui en était reconnaissant, plus il s’attachait à elle. Il arrivait à ne pouvoir concevoir qu’il pût se refuser à obéir aux caprices de la jeune fille. Et plus dure était l’épreuve, plus joyeux était-il de se vaincre, et de gagner ainsi l’amour de cette fille sans pareille au monde. Le lendemain du jour où il l’avait accompagnée au rendez-vous d’un rival, il s’agenouilla devant elle et lui dit :

— Ariane, je vous remercie, vous m’avez donné hier la plus grande preuve d’amour qu’un homme puisse demander. Soyez bénie…

La jeune fille, pour toute réponse, haussa les épaules et fit une pirouette.

Elle jouait avec lui un autre jeu, plus terrible.

Parfois, le soir, elle lui permettait de prendre le thé dans sa chambre. Ils causaient longuement. Nicolas, alors retrouvait la faculté de parler, quelquefois même avec éloquence. Elle le faisait asseoir à côté d’elle sur le divan, lui jetait des coups d’œil vifs ou tendres. Le gros garçon bientôt passait son bras autour d’une taille mince que n’enfermait aucun corset, s’approchait peu à peu de la jeune fille, et ses lèvres finissaient par se poser sur le bras nu, rond, ferme, d’Ariane et le dévoraient de baisers.

A demi-étendue sur le divan, elle semblait ne pas s’en apercevoir ; elle était comme absente de cette scène passionnée.

— Tu m’aimes ? risquait Nicolas en soupirant.

— Nitchevo, disait avec un accent intraduisible la jeune fille.

Finalement, Nicolas, ne se possédant plus, tentait une attaque décisive. Ariane lui glissait alors entre les mains.

— Il fait trop chaud pour vous ici. Vous vous trouverez mal. Allez donc prendre l’air, Nicolas.

Et, pour ne pas lui laisser l’alternative, elle passait dans la salle à manger où Olga Dimitrievna buvait du thé avec quelqu’un des familiers de la maison.

Nicolas s’enfuyait comme un ouragan, sans dire adieu à personne, sautait dans sa voiture et donnait l’ordre d’aller faire dix verstes à toute vitesse sur la chaussée. Par les soirées glacées d’hiver, il laissait alors sa pelisse ouverte et le cocher, de son siège, entendait le barine jeter des exclamations incompréhensibles dans la nuit.

— Le diable l’emporte ! entendait-il stupéfié. Je la tuerai !… Plus vite, plus vite !… Fille de chienne !… je t’adore !…


Ce soir-là pour la première fois de l’année, l’air était tiède comme en une nuit d’été. La voiture filait à vive allure et la jeune fille pelotonnée dans son coin, sous un grand manteau de soie noire qui cachait sa robe blanche, restait comme engourdie et ne sentait pas la pression du bras de Nicolas passé autour de sa taille. Le fin croissant de la lune brillait au couchant. Par moment, quand la route traversait un boqueteau d’acacias, l’odeur pénétrante des grappes en fleur enveloppait brusquement Ariane. Puis c’était le parfum plus subtil des prés aux herbes hautes qui s’étendaient des deux côtés de la chaussée. La douceur de l’atmosphère, la limpidité sombre du ciel criblé d’or, le « silence de la nature agissaient à la façon d’un baume sur les nerfs irrités de la jeune fille. Elle oubliait son compagnon ; elle ne pensait à rien ; elle goûtait, sans mot dire, le calme de ce beau soir.

Nicolas longtemps se tut. Il risqua enfin quelques phrases. Ne recevant pas de réponse, il s’enhardit et devint plus explicite. Il disait à Ariane que, dès aujourd’hui, elle était libre, qu’elle avait fini glorieusement et le gymnase et une période de sa vie. Rien ne s’opposait plus à la réalisation de projets médités depuis dix-huit mois ; il ne restait qu’à fixer la date prochaine de leur mariage. Au lendemain des noces que voulait-elle faire, voyager à l’étranger, rester dans sa propriété, aller en Crimée ?… Il attendait sa décision.

La jeune fille restait absorbée. Nicolas s’inquiéta :

— Répondez-moi, je vous en supplie, fit-il sur un ton anxieux.

Elle se tourna vers lui et, le regardant dans les yeux, elle dit :

— Nicolas, ne me tourmentez pas. Je suis malheureuse… Dans quelques jours, je vous en dirai davantage. Maintenant, il faut rentrer.

Le gros garçon resta bouleversé. Jamais Ariane ne lui avait parlé sur ce ton. Jamais elle ne lui en avait dit autant sur elle-même qu’en ces trois phrases. Il sentit obscurément que quelque chose de tragique se préparait qu’il ne pouvait concevoir. Que se passait-il ? Voilà qu’Ariane, reine à qui le monde entier se soumettait, était malheureuse. Elle faisait appel à sa pitié… Cela passait son entendement. Il eut comme un vertige. Soudain des larmes lui montèrent aux yeux et il s’effondra dans une crise de pleurs.

La main de la jeune fille se posa sur sa main fiévreuse. Ils rentrèrent ainsi sans prononcer une parole.

A la porte, elle lui dit avec le même accent de douceur :

— Au revoir. Dans quelques jours, je vous appellerai.

§ V. Le jardin Alexandre

Le jardin Alexandre était l’orgueil de la ville. Situé à dix minutes à peine de la cathédrale, il offrait de multiples agréments. Une société composée des notables de l’endroit l’administrait pour l’avantage de tous. On payait cinquante kopecks d’entrée et, par abonnement, vingt-cinq. Au centre du jardin étaient une piste pour bicyclettes aux virages relevés et deux courts de tennis entourés de treillis. Sur la terrasse dominant la piste on voyait, à une extrémité, un théâtre d’été à la scène couverte, mais dont les spectateurs étaient assis en plein air. On y jouait l’opérette et la comédie légère. A l’autre extrémité, un restaurant aux vastes salles ouvertes sur des balcons fleuris était dirigé par le propriétaire de l’hôtel de Londres qui y transportait, dès la belle saison, son chef renommé et son orchestre médiocre. La terrasse, le théâtre, le restaurant resplendissaient de lumières dans les nuits d’été. Officiers et fonctionnaires, marchands et industriels y rencontraient leurs femmes, leurs fils, leurs filles et leurs maîtresses. Les actrices s’y promenaient, la représentation finie. Mille intrigues se nouaient et dénouaient entre le théâtre et le restaurant, à la clarté crue des globes électriques. Plus loin, des allées se perdaient dans l’ombre et offraient aux couples désireux de se cacher un mystère favorable. C’étaient, dans l’obscurité, des chuchotements passionnés, des rires frais et étouffés, des pas qui se précipitaient.

Les deux jeunes filles traversèrent ce soir-là la longue terrasse remplie d’une foule animée, échangeant des saluts à droite et à gauche, mais ne s’arrêtant pas. Comme elles arrivaient près du restaurant, un homme assis dans l’ombre projetée par un balcon se leva et vint à elles. Olga Dimitrievna eut un sursaut.

— Naturellement, il est là, fit-elle et elle pressa le bras de son amie pour l’entraîner.

Mais Ariane s’arrêta et tendit la main à celui qui venait à sa rencontre. C’était un homme de taille moyenne, à la figure grosse et poupine, les yeux petits et clignotants entre des paupières un peu lourdes. Le teint couleur de cendre annonçait une médiocre santé. Il portait la moustache coupée à l’anglaise et les cheveux sur les deux côtés de la tête taillés de près, tandis que le crâne était complètement chauve. Il avait les mains lourdes et bouffies. Il était sans âge et marchait assez lentement, en s’appuyant sur une canne. Depuis quelques années, il s’était retiré des affaires. Il était tout confondu en obséquiosité, gardait votre main dans la sienne, vous prenait par l’épaule, se penchait vers vous quand il vous adressait la parole, et l’interlocuteur se reculait pour éviter un contact sans agrément. Michel Ivanovitch Bogdanof était un homme lettré, raffiné, d’esprit curieux ; mais il y avait en lui quelque chose d’inquiétant qu’on eût été en peine de définir, bien qu’on le sentît nettement. On avait beaucoup parlé de l’ingénieur sans jamais alléguer à son sujet rien de précis. Puis son nom fut mêlé à une histoire douloureuse arrivée dans la ville l’année précédente. Une des plus charmantes jeunes filles de la société s’était suicidée à dix-huit ans. Les causes de ce suicide restèrent inconnues. C’était un de ces cas de dégoût de vivre si fréquents dans la jeunesse russe dont les nerfs exaltés et faibles à la fois sont souvent incapables de résister aux premiers chocs de la vie. Chez cette jeune fille, on avait trouvé des lettres de Bogdanof, lettres obscures, très littéraires, très compliquées, dont on ne pouvait rien tirer, sinon qu’il y avait entre elle et Bogdanof une liaison intime, peut-être d’âme seulement. Aussi l’opinion de la ville, irritée de cette énigme, rendait responsable du suicide Michel Ivanovitch et on lui faisait grise mine. C’est à ce moment-là que, par défi sans doute, Ariane Nicolaevna le vit souvent et eut, en public seulement, de longues conversations avec lui. Michel Ivanovitch paraissait y prendre un plaisir extrême. L’esprit brillant d’Ariane l’éblouissait. Il lui parlait toujours sur le ton le plus respectueux, non pas comme à une gamine, mais comme à une femme de culture supérieure avec qui on peut discourir librement des plus hautes questions. Il lui laissait entendre, sans le dire en termes précis, qu’elle aurait toujours en lui un ami dévoué, au-dessus et en dehors de toutes conventions mondaines et qu’entre gens de leur classe intellectuelle les barrières étaient abolies, qui étaient dressées à l’usage de la foule. Il se dégageait de ces conversations élevées une vue assez matérielle de la vie et qui revenait à ceci, que l’argent joue un grand rôle dans l’existence, qu’à un moment donné chacun peut en avoir besoin, est contraint brusquement à en trouver, que personne n’est à l’abri des coups du sort et que si jamais Ariane Nicolaevna était dans l’obligation de s’en procurer, il serait trop heureux, lui, Michel Ivanovitch, d’en tenir à sa disposition puisqu’il en avait en abondance. Cela n’avait jamais été formulé avec la crudité que j’emploie ici ; pas un mot n’avait été prononcé qui pût choquer Ariane Nicolaevna et où elle eût arrêté son interlocuteur qui était en possession de tout laisser entendre sans jamais s’expliquer clairement. Mais enfin, de toutes les conversations qu’ils avaient eues, il ressortait qu’il avait fait des offres de service et qu’elle l’avait compris. Le tout, bien entendu, noyé dans un flot de paroles subtiles et éthérées qui des questions les plus matérielles faisait un quelque chose de suprasensible, de hors du monde des intérêts, quelque chose comme un commerce d’âme, comme un négoce sublime d’affaires spirituelles.

L’instinct sûr d’Ariane ne l’avait pas trompée. Michel Ivanovitch était à sa disposition, s’il en était besoin. Quant au prix qu’il faudrait payer ses services, il n’en était pas question, cela va sans dire. Et puis Ariane y songeait-elle, tant les propositions de Michel Ivanovitch paraissaient devoir rester à l’état de vœux perpétuels ? La jeune fille était flattée de voir l’énigmatique personnage dont toute la ville s’occupait venir grossir la foule de ses esclaves. Bogdanof était un esprit d’une haute portée et les hommages qu’il lui rendait avaient un parfum assez rare.

Suivie d’Olga Dimitrievna qui pour rien au monde n’aurait lâché le bras d’Ariane, elle entraîna l’ingénieur loin de la terrasse dans une allée obscure.

Avec la netteté qui lui était ordinaire, elle aborda aussitôt la question qui la préoccupait :

— Vous savez, dit-elle, que j’aurai peut-être besoin de vous ?

— Incomparable amie, répondit-il (il aimait ces façons de parler dont il outrait encore par l’accent qu’il y mettait ce qu’elles avaient de suranné et de ridicule), vous savez que je suis entièrement à vous, entièrement… trop heureux de vous servir.

— Oui, je veux aller à l’Université et j’ai des difficultés avec ma famille.

— Ah ! la famille, la famille, un joug abominable… un esclavage, en vérité !… Un esprit comme le vôtre, Ariane Nicolaevna… Quelle souffrance !… Je vous remercie d’avoir pensé à moi. Je suis touché, vraiment touché… Mais avez-vous songé à une chose ? (Il prit la main de la jeune fille dans les deux siennes et la retint.) Comment accepterai-je de vous perdre ? Que deviendrai-je sans vous dans cette ville barbare ? Renoncer aux précieuses minutes que vous voulez bien m’accorder, je ne saurai m’y résigner. (Il chuchotait si près du visage d’Ariane qu’Olga Dimitrievna entendait à peine ses paroles.) En tout cas, il faut y réfléchir, en parler, en parler longuement. Vous m’appellerez au téléphone, n’est-ce pas ? A votre heure… Rien ne me retiendra… Soyez-en assurée, et je vous remercie du fond du cœur.

Ariane retira sa main. Elle hésita un instant, puis se tournant vers Olga Dimitrievna, elle lui dit :

— Attends-moi ici, je reviens dans une minute.

Et laissant son amie interdite, elle s’éloigna dans l’ombre avec l’ingénieur.

— Michel Ivanovitch, dit-elle, je ne sais pourquoi je m’adresse à vous. Je ne réfléchis pas. Peut-être ai-je tort… Mais j’aime les situations nettes et il faut parler franc. J’aurai besoin d’argent pour aller à l’Université. Pouvez-vous m’en prêter ? Je dis prêter, parce que j’ai quelques dizaines de mille roubles qui me reviennent de ma mère et que je toucherai à ma majorité. Voulez-vous être mon banquier ? C’est une affaire que je vous propose, une simple affaire. Il faut l’envisager comme telle, je vous prie. Je ne veux rien devoir à personne. Donc, il faut traiter cela comme je l’entends ou pas du tout. Et j’ai besoin d’une réponse immédiate. Pouvez-vous me prêter de l’argent et quel intérêt demanderez-vous pour ce que vous m’avancerez ?

— Mais, mon amie, ma précieuse amie, répondit Michel Ivanovitch, je ne comprends pas… Vraiment, je me perds. Une affaire entre vous et moi, c’est impossible… Comment y songer même ? Vous, Ariane Nicolaevna, avez besoin de quelques misérables mille roubles. Mais ils sont à vous, sans condition, sans aucune condition… Ma seule récompense sera de penser que j’ai pu contribuer, moi indigne, au développement de votre rare personnalité. C’est un honneur, un grand honneur pour moi… Seulement, je frémis, je l’avoue, à l’idée de vous perdre… Ma mauvaise santé m’interdit le séjour de Pétersbourg ou de Moscou… Il faudrait que je fusse sûr que vous ne m’oublierez pas… oui, que vous reviendrez ici chaque année pendant les vacances, et que vous prendrez soin de moi, comme d’un invalide. Je suis un malade, c’est vrai, un malade qui ne demande pas grand’chose… simplement quelques heures de conversation avec vous chaque semaine… Vous ne le savez pas, Ariane Nicolaevna, les seuls jours où je me sens vivre sont ceux où vous voulez bien me faire la grâce de causer avec moi. Les charmes de votre esprit sont un remède incomparable à tous mes maux ; le son même de votre voix me donne des forces… C’est un miracle, un véritable miracle !… Et, puisque vous me permettez de vous le dire, je souffre cruellement de vous voir si peu, au hasard, dans la foule, et toujours avec votre amie qui est charmante, mais dont l’intelligence ne saurait se comparer à la vôtre… Si vous aviez pitié de moi, vous m’accorderiez quelques heures de conversation, mais calmes, loin des importuns, chez moi… Ce serait une charité. Vous avez un don si précieux de vie, mon amie, que vous le communiquez même aux mourants ! Savez-vous comment je vous appelle ? « La Reine de Saba. » Oui, vous vous souvenez, la Reine de Saba, dans la Tentation de Saint Antoine, « qui savait une foule d’histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres ». Tout ce que vous me dites de votre enfance merveilleuse, de vos jours parmi nous, est pour moi plus coloré que les plus beaux contes orientaux… Et voilà la seule grâce que je vous demande.

Ariane, sur le ton le plus sec et qui contrastait étrangement avec le pathos de Michel Ivanovitch dont l’émotion était extrême, lui dit :

— Et combien de fois par semaine serai-je « la Reine de Saba » chez vous jusqu’à mon départ ?

Michel Ivanovitch resta interdit :

— Mais, mon amie… commença-t-il.

— Répondez nettement, je vous prie. Je veux savoir toutes les conditions du marché.

— Je ne puis pas souffrir de vous entendre parler ainsi… Un marché !… Vous vous méprenez complètement…

— Si vous ne me donnez pas une réponse à l’instant même, je vous quitte et nous ne reparlerons plus jamais de cela.

Michel Ivanovitch hésita :

— Je ne sais, deux ou trois fois par semaine…

— Mettons deux fois. Et pendant combien d’heures raconterai-je des histoires ?

— Vraiment, vous êtes cruelle, cette précision est affreuse !…

— Eh bien, je fixerai cela moi-même. Ce sera deux fois par semaine, une heure. Telles sont vos conditions… C’est cher… J’y réfléchirai… Au revoir…

Il la retint :

— Un mot encore… Je vais changer de logement. Oui, je n’étais pas bien chez moi. Une maison trop bruyante. Et puis j’y ai vécu longtemps. Elle est pleine de souvenirs… Savez-vous que je ne puis pas vivre avec des souvenirs autour de moi ? Ils m’assaillent… Je suis un malade, Ariane Nicolaevna, comprenez-le bien. Alors j’ai loué une petite maison dans le faubourg, très tranquille, isolée, la petite maison qui appartient à Léon, oui, au suisse de l’hôtel de Londres… Je l’ai pour moi seul…

Déjà Michel Ivanovitch s’éloignait, appuyé sur sa canne, traînant la jambe.


Le souper réunit une dizaine de personnes sur une terrasse du restaurant. Ariane et Olga étaient les deux seules jeunes filles. On y voyait Paul Paulovitch et le grand jeune homme blond qui avait rejoint Ariane dans la rue, ce même matin à cinq heures, alors qu’elle sortait de l’hôtel de Londres. Ce soir-là, le favori d’Ariane, qu’elle avait pris à sa droite, était un étudiant à la tête petite et fine, noir comme la nuit, mais dont les yeux étaient bleus et les dents merveilleusement blanches. On avait bu de la vodka et on buvait du champagne. Olga Dimitrievna regardait tendrement son voisin ; la main posée sur la sienne, elle lui assurait d’une voix caressante qu’elle était triste à mourir et que son âme était malade. Ariane étincelait de vie et d’esprit. Jamais elle n’avait été plus gaie, jamais plus brillante. Elle tenait tête à tous et de ses lèvres arquées partaient des épigrammes pointues comme des flèches.

Mais, soudain, comme la conversation roulait sur l’honnêteté en amour, elle changea de ton et, avec un accent nouveau que tous remarquèrent, elle dit :