CLAUDE ANET

NOTES
SUR
L’AMOUR

PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1908
Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

  • Voyage idéal en Italie (Jean Schopfer). — Un vol. in 18. (Perrin et Cie, édit.)
  • Petite Ville. — Un vol. in-18. (Eug. Fasquelle, édit.)
  • Les Bergeries. — Un vol. in-16. (Calmann-Lévy, édit.)
  • La Perse en Automobile. — Un vol. grand in-8, (F. Juven, édit.)

IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE :
45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande

PRÉFACE

On ne trouvera pas ici une définition de l’amour. A quoi bon en proposer une nouvelle ? Si vous n’avez pas été amoureux, les paroles les plus belles des poètes n’arriveront pas à vous donner de l’amour une idée même lointaine. Si vous en avez senti une fois la force, il n’est aucun besoin de le définir.

Chacun, du reste, se déclare renseigné et se juge capable de discourir sur ce sujet.


La plupart des auteurs qui ont parlé de l’amour se sont bornés à en décrire les effets. Ces effets varient suivant les milieux, les temps, les mœurs. C’est pourquoi chaque génération a le droit d’apporter à son tour une description des apparences changeantes que revêt l’éternel amour. Et c’est une besogne que l’on recommencera avec le même intérêt jamais épuisé jusqu’à la consommation des siècles.


S’il est une métaphysique de l’amour, je n’ai pas un mot à ajouter aux pages admirables que Schopenhauer lui a consacrées.

Si l’on se refuse l’émouvant plaisir des méditations métaphysiques sur ce thème, nous avons pourtant le droit d’affirmer que le seul but certain de la vie est la propagation de la vie et que, dans l’amour, il faut voir « l’action d’une force naturelle inexorable ».

L’amour garderait sa beauté et sa puissance tragique, si chacun adoptait cette vue. Mais peut-être enlèverait-on à ses drames l’amertume qui leur donne le goût de la mort si l’on voulait reconnaître dans la naissance, le développement et la fin de cette passion, l’effet de lois naturelles, plus compliquées, mais aussi nécessaires et inflexibles que celles de la pesanteur ?


La forme de ce livre surprendra peut-être, Je me suis interdit le discours. L’amour est un sujet qui souffre mal un exposé didactique. On sacrifierait trop à la rigueur d’une exposition méthodique. La forme de la dissertation avec ses points successifs et ses transitions obligées apparaît un cadre d’une inutile raideur pour y faire entrer cette matière vivante, diverse, ondoyante…

Alors des notes, brèves ou longues, directes toujours, entre lesquelles j’ai épargné au lecteur et à moi-même l’ennui des transitions.

Elles ont été prises au cours de plusieurs années. On ne se met pas à sa table un beau matin en se disant : « Je vais faire un livre sur l’amour. » Ayant écrit, sur ce sujet, des pages sans suite, au hasard des rencontres et des spectacles que la vie m’a offerts, j’ai relu un jour ces fragments épars et j’ai pensé que peut-être ils occuperaient sans ennui pendant une heure le lecteur que je me souhaite.

Ils sont parfois contradictoires. Qu’importe ? Il y a un nombre plus grand de contradictions dans la nature qu’on n’en trouvera dans ce petit livre. Écrites à des époques diverses et dans des dispositions d’esprit différentes, ces notes vont tout de même, par des chemins détournés ou directs, vers un seul but qu’on entrevoit…


Je sais ce qu’on pourra leur opposer.

On dira qu’elles ne visent pas assez à donner un tableau de la réalité objective, qu’elles sont l’œuvre d’un homme, et que cela se sent trop.

Je serai heureux de lire sur ce même sujet le livre d’une femme. Je suis certain que si elle veut être sincère et que si elle se place au point de vue féminin, elle nous apprendra des choses intéressantes. Mais si elle veut parler en homme, il y a bien des chances pour qu’elle ne nous dise rien de significatif. Faisons donc chacun notre besogne. Notre seul effort doit être de voir clair et de ne pas nous laisser duper par les mots, par les préjugés et par les attitudes.


Du reste, l’effort que nous faisons pour décrire les choses dans leur vérité n’est-il pas vain ? Quelques-uns arrivent et disent orgueilleusement : « Voici l’univers tel qu’il est. » Et, cependant, ils nous présentent l’image qu’ils s’en font.

Au moins n’ai-je pas été la dupe de cette illusion. La réalité nous échappe. Que savons-nous au delà des apparences ? Les philosophes ont contemplé le monde ; ils l’ont vu étalé devant leurs yeux avides ; ils ont regardé ses montagnes déchirées, les forêts où le vent chante ou pleure, le flux et le reflux infatigable des mers, les ciels changeants, le cours immuable des astres, la foule pullulante des hommes, — et le cerveau de l’homme qui est à lui seul un monde plus complet que l’univers entier. Ils se sont abîmés dans leur contemplation ; ils ont perdu conscience d’eux-mêmes. Maintenant ils vont saisir les secrets de la vie éternelle. Penchés sur l’univers infini, ils l’interrogent : « Qu’es-tu ? » Et une voix sourde monte des profondeurs et leur répond : « Je suis toi. »


Il y a de quoi mourir de rire — ce qui est une solution — à voir les efforts désespérés que l’homme fait pour pénétrer par delà les apparences, pour dépouiller sa personnalité et refléter dans un pur miroir la vérité nue. Mais nous ne quittons notre individualité qu’au moment de la mort… et plus loin, nous ne savons rien.


Ce livre n’offre donc, comme tous les autres, qu’une interprétation des choses. On peut discuter la valeur artistique de l’interprétation ou son intérêt. Mais nul n’a le droit de me reprocher de ne pas donner une vue objective d’une réalité qui, différente pour chacun de nous, restera en elle-même éternellement ignorée.


C’est pourquoi je n’ai pas hésité à employer souvent le « je » dont on assure (je ne sais pas bien pourquoi) qu’il est haïssable. Stendhal, déjà, dans la préface de L’Amour s’excuse de la nécessité où il est de parler de soi. On ne peut éviter cette difficulté. En ces matières, vous décrivez ou des expériences que vous faites, ou des aventures auxquelles vous avez assisté comme témoin. Dans l’un et l’autre cas, quelle que soit la peine que vous preniez pour le dissimuler, c’est votre interprétation que vous proposez au lecteur.

Et finalement il est peut-être plus modeste de dire : « je » que de vouloir ériger en vérité générale, ce qui n’est qu’expérience individuelle.


Je sais quelle est la malignité du monde.

Il est un certain nombre d’individus envieux et malades, qui, n’ayant rien à faire, s’occupent avec passion à brouiller les gens. Ils emploient leurs loisirs à colporter les nouvelles, à rapporter dans un lieu ce qui s’est dit secrètement dans un autre ; ils sont d’une prodigieuse habileté à découvrir des intentions là où vous n’en avez pas mis, à trouver des ressemblances où il n’en est point. Ils ajoutent malicieusement à ce que vous avez dit, déforment les propos et les enveniment.

Écrivez-vous le mot « femme », déjà leur imagination s’enflamme ; il ne leur en faut pas plus pour savoir à qui vous avez pensé, et, les moindres mots, ils les commentent, les interprètent, les développent : « … Une femme jeune, jolie, coiffée à la grecque et portant une robe Directoire… ce ne peut être que madame R… » Ils volent chez madame R… bouillants d’indignation : — « Voyez, disent-ils, voyez ce qu’il ose ! Vous le recevez, vous le traitez en ami, et que va-t-il imprimer sur vous ! Car c’est vous, c’est vous, vous dis-je. N’êtes-vous pas jeune, jolie ? N’étiez-vous pas au bal hier en robe Directoire et coiffée à la grecque ? Cet homme est un infâme ! »

Le malheur est que cette scène se répète dans trois ou quatre sociétés différentes et que, dans chacune, on est également persuadé que c’est madame X… et nulle autre que l’auteur a dépeinte, car il est, grâce aux dieux, plus d’une femme jeune et jolie dans la ville, on donne encore des bals, et, comme personne ne l’ignore, les coiffures à la grecque et les robes Directoire sont à la mode cette année.

Faut-il répondre à ces gens mal intentionnés qu’ils se trompent et que je n’ai dépeint personne en particulier ? Ce serait une étrange façon de reconnaître l’hospitalité des gens que de les diffamer dans ses écrits. Et, du reste, comment aurai-je trouvé des modèles dans le monde ? Tous les hommes à qui je serre la main ne sont-ils pas loyaux, sincères, discrets, dépourvus de haine, exempts de jalousie, à l’abri des passions, bons pères, fidèles maris ? Les femmes que j’ai l’honneur de connaître n’auraient-elles pas été choisies par le grand César dont l’épouse devait être au-dessus du soupçon ? Comment aurai-je donné du piquant à mes descriptions et mis dans ces pages l’accent de vérité qu’on y trouvera peut-être, si je m’étais borné à tracer les portraits des braves et dignes gens dont je fais mon exclusive société ?

Faut-il jurer ici que les mœurs que je décris et les traits de caractère que j’ai relevés, je les ai trouvés dans la planète Mars qui est habitée, comme chacun le sait, et où j’ai passé quelques années fort intéressantes à un moment où le séjour de la Terre m’était devenu fastidieux par l’excès de vertu de ses habitants ?

Mais il est inutile de chercher à apaiser les gens aigris dont le métier est de semer la zizanie dans la ville. Et je ne ferai pour les gagner aucun serment inutile.

Les honnêtes gens verront suffisamment que j’ai évité avec soin dans ce livre tout ce qui pouvait, en visant un individu déterminé, éveiller une curiosité scandaleuse.


Je me suis servi souvent au cours de ces pages de confidences que j’ai reçues. Mais je ne pense pas en avoir fait un usage défendu et que personne puisse se lever et me crier : « Vous avez trahi la confiance que j’avais mise en vous. »


Par ailleurs on me dira : « Comment avez-vous ajouté foi à ce qu’on vous a raconté ? Ne savez-vous pas que chacun se déguise pour ne se laisser voir que dans un costume et dans des attitudes avantageux ? »

Il n’est, en effet, personne qui soit absolument sincère. Mais il est des heures où chacun, presque malgré lui, est poussé à dire la vérité.

Les femmes, elles-mêmes, qui mettent tant d’art à s’arranger, ont leurs moments de franchise. Ces grands enfants délicieux ont un irrésistible besoin de se raconter. Or il est difficile de mentir toujours et avec suite. A qui les écoute avec sympathie et avec un peu de clairvoyance, il n’est pas de secret que finalement elles ne livrent.


Si on se décide à publier un livre sur l’amour, il faut avoir les femmes avec soi.

Pourtant qu’ai-je fait pour me les concilier ?

Quand j’y réfléchis, je suis épouvanté à voir que j’ai parlé, d’elles comme de nous, avec une sincérité naïve et dangereuse et que je ne leur ai pas offert, pour me les rendre favorables, les doucereux bonbons que nos confiseurs de lettres à la mode s’entendent si bien à confectionner pour leur plaire.

Mais elles ne s’y tromperont pas et reconnaîtront qu’il y a plus d’estime véritable dans la franchise dont j’use que dans les hommages serviles qu’on leur rend. J’imagine que les femmes, — ai-je tort ? — ne font pas grand cas de qui les flatte et qu’elles ont un peu de mépris pour qui ne sait que s’humilier devant elles et s’abaisser ?

Je ne dirai pour me défendre que ceci : Qui s’y connaît mieux en courage que les femmes ? Ne sont-elles pas plus audacieuses que nous ? Alors peut-être me pardonneront-elles d’avoir parlé librement d’elles, — en homme courageux.


Ceci est donc le livre d’un homme.

Ce n’est pas une raison, après tout, pour qu’il déplaise aux femmes.


On y trouvera peu de sentimentalité.

Pourtant, je ne pense pas que l’on s’y trompe et qu’on en juge le sentiment absent.

Mais la sentimentalité fade, poisseuse, universelle, non, je n’en veux pas.

C’est, en amour, quelque chose comme le joli en art. Et, par haine du joli, de ce qui est facile, qui plaît à tous, les artistes vont parfois jusqu’à la laideur qui, à force de caractère, a sa beauté.

L’abus affreux qu’on a fait, qu’on fait chaque jour, de la sentimentalité, cet apitoiement sans mesure, hors de propos, cette effusion radoteuse, ce balbutiement imbécile, le langage des fleurs et l’ânonnement des âmes, sont propres à donner le dégoût de l’amour à tout être un peu fier.


Comme je m’occupais à mettre ces notes en ordre, je reçus la visite d’un ami qui me demanda à quoi je travaillais. Et je le lui dis :

— Comment, s’écria-t-il, vous voulez parler de l’amour. Mais l’amour, c’est l’abjection, la crise de folie, la pourriture, la fin de tout !… Quel fléau, quelle peste, quel tremblement de terre, quel conquérant, a laissé dans le monde les ruines que l’amour y a amassées ?… Auprès de lui, l’argent est innocent et sans tache. L’amour dégrade ; il souffle le vol et la corruption ; il ronge les moelles, rend le héros lâche et l’homme pareil à la bête ; il…

— Arrêtez-vous, interrompis-je. Cela ne suffit-il pas pour montrer qu’il n’est rien au-dessus de l’amour, puisqu’il est, en effet, tout ce que vous dites… et tant d’autres choses encore.

NOTES SUR L’AMOUR

I
DE L’AMOUR

LA PEUR DE L’AMOUR

La peur de l’amour est un signe de vitalité moindre.

Les faibles s’épouvantent : « L’amour est une affreuse maladie. Fasse le ciel que je n’en sois jamais atteint. Songez-y ! détruire un repos péniblement gagné ! bouleverser les aises qui me sont chères, la régularité méthodique de ma vie, mes arrangements minutieux, mes calmes digestions !… Une aventure ! Saurais-je y vivre ? Comment en sortirais-je ? » Et ils s’enfoncent dans leur médiocre quiétude. La seule image de l’amour les fait trembler.

Mais les forts l’appellent d’une voix haute. Cette crise terrible, nécessaire, magnifique, ils ne la redoutent pas. Ils savent que les âmes s’y trempent et qu’elles en sortent d’un meilleur métal. Vaut-il la peine de vivre si l’on ne connaît pas les joies et les douleurs extrêmes de l’amour ? Ils aiment mieux en courir les risques graves que de végéter dans un égoïsme tranquille. Comme René, ils s’écrient passionnément devant la monotonie quotidienne de la vie : « Levez-vous vite, orages désirés ! »


L’amour-passion est infiniment rare. Il faut, pour y atteindre, une certaine qualité d’âme. Il ne peut se développer en des êtres pleins d’eux-mêmes et de vanité.


Mais il n’est personne qui ne se flatte de pouvoir l’éprouver. Un étalon, s’il parlait, dirait à la jument qu’il saillit : « Je vous aime à la folie. »


La langue même prête à la confusion. On dit (quand on peut) : « donner des preuves répétées de son amour. » A prendre cette expression à la lettre, quelle dépense diurne et nocturne de sentiment en ce pays !

L’AMOUR PHYSIQUE

Stendhal le définit brièvement : « A la chasse, une belle paysanne. » Et cette définition est probablement une des plus fausses qu’on doive à cet auteur exquis.

Je ne pense pas qu’au temps de Stendhal on rencontrât plus qu’aujourd’hui de belles et faciles paysannes à la chasse. De nos jours ce gibier est devenu rare. La faute en est sans doute aux braconniers.

Mais, pas plus au temps de Stendhal qu’au nôtre, on n’a goûté, en courant un lièvre, l’amour-physique dans sa beauté. Si, par hasard, on rencontre une jeune et jolie paysanne, on y trouvera peu de propreté, de l’odeur, la maladresse la plus gauche. Vous ne la déshabillerez pas en pleins champs, et il faut être affamé pour prendre un véritable plaisir à cet insuffisant contact.

L’amour physique, les professionnelles nous le donnent avec le raffinement et l’art nécessaires, dans le décor le plus propre à l’amour, qui est, non derrière une haie, parmi les vers et les limaces, avec la peur du garde champêtre, mais, toutes portes closes, en chambre chaude, entre draps fins.

Un grand nombre d’hommes ne connaissent que l’amour physique et s’en satisfont.

LE DON JUANISME

A côté de l’amour physique et de l’amour passion (faut-il dire que ces divisions tranchées ne sont que pour la commodité du discours et que, dans la réalité, on passe par mille ponts de l’un à l’autre ?) faisons une place à un sentiment spécial qu’on appelle le don juanisme.

Il y a deux positions fort différentes du don juanisme. Elles ont été souvent confondues.

Le don juanisme peut être la recherche de l’absolu dans la passion. Don Juan veut la femme unique à laquelle il donnera l’absolu d’amour qu’il sent en lui. Il ne la trouve pas. Alors il va de femme en femme, jamais heureux, ou d’un si médiocre bonheur qu’il le rejette aussitôt. Et cette chasse passionnée, cette suite d’efforts aboutissant à de successives déceptions, l’espoir renaissant à chaque fois et chaque fois leurré, ont quelque chose de douloureux et de tragique. On ne songe plus à ses victimes, mais à don Juan lui-même qui serait ici le plus grand, le plus insatiable des amoureux.

Il est un autre don Juan. Celui-ci est tout dans le désir de conquérir, de jouer « au jeu dangereux » avec la femme et de gagner la partie.

Pour illustrer cette forme du don juanisme je cite les confidences que me fait R… Elles montrent que ce don juanisme ne constitue pas nécessairement, comme le précédent, un caractère permanent de l’individu, mais qu’il correspond peut-être à un âge de la vie.

« Pendant plusieurs années, me dit R… dominait en moi le désir de la conquête. Je voulais plaire et remporter des victoires ; les plus difficiles étaient les plus belles. Ma première pensée, lorsque je voyais une femme nouvelle, était, non pas : « Est-elle facile ? » mais : « Je l’aurai. » J’étais à la fois fièvreux à l’idée de la posséder et calme comme un calculateur tandis que je combinais les attaques propres à la faire tomber rapidement dans mes bras ! Avec chacune la défense et l’attaque variaient. Suivant les jours et leur humeur, je jouais l’indifférence avec la coquette ; j’étais tendre et léger avec la femme grave, sérieux avec la frivole. De même qu’au jeu des vingt questions, les véritables amateurs s’interdisent de gagner par des moyens trop faciles, je ne me permettais pas de biseauter les cartes dont je me servais. Je ne voulais devoir ma victoire qu’à la science et non au hasard. Suivant les circonstances, je ralentissais l’allure jusqu’à me faire désirer ; d’autres fois, je poussais une pointe si hardie, si inattendue, que la place succombait avant même d’avoir aperçu le danger. Ailleurs, je jouais une partie subtile, une guerre toute en sous-entendus, d’attaques sournoises et de fausses retraites. Un mot jeté à temps peut avoir d’infinies répercussions, vibrer des mois et des mois dans une âme soudain inquiète.

» Du reste, étant donnée la vitesse variable selon laquelle elles évoluaient, je pouvais sans peine mener plusieurs affaires de front et les pousser jusqu’à leur fin.

» Je prenais à ce jeu un plaisir extrême. En est-il un plus beau, un plus émouvant au monde ?… Avoir en face de soi une adversaire que l’on est prêt à aimer ! La combattre et la désirer à la fois ! Voilà une sensation rare… Quelle minute, celle où l’on dévêt pour la première fois une femme qui a opposé une longue résistance ! Elle vous a accablé de ses hautaines rigueurs, elle a cru vous échapper !… Maintenant vous la tenez ! Elle est là, nue devant vous, elle tremble, elle s’affole ! Elle est à vous ! Prenez-la…

» Mais lorsque je l’avais prise, elle ne m’intéressait plus. Je ne m’attachais pas. La lutte terminée, je m’en allais à d’autres conquêtes. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la possession.

» Au sortir de l’adolescence, je vécus ainsi pendant une dizaine d’années.

» Vers trente ans je compris que je pouvais demander et donner plus aux femmes, qu’il y avait beaucoup d’orgueil et peu d’amour dans la lutte que j’avais engagée contre elles. Un monde nouveau, celui du sentiment, me fut révélé. Je n’avais fait que l’entrevoir. Alors seulement je sus ce qu’était l’amour…

» L’instinct don juanesque n’était pas tout à fait mort en moi ; il se réveillait parfois, mais pour de brèves périodes et je n’y trouvais, malgré un vif plaisir, que d’incomplètes satisfactions… »


Les débuts de l’amour, avant la première caresse, sont délicieux. Les heures passent dans une exaltation colorée et légère où la crainte d’échouer ne se mêle pas encore à la pensée du bonheur espéré. Il serait d’un suprême raffinement de ne voir alors que rarement celle que l’on commence à aimer. C’est le premier degré de l’amour ; il faut le prolonger ; il est exquis. Peut-être faudrait-il ne pas le dépasser ?

Mais persuaderez-vous à la rose en bouton de rester bouton ? Elle grandit sous le ciel favorable, s’ouvre de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle s’épanouisse enfin au grand soleil, au grand soleil meurtrier de midi.


Les commencements de l’amour sont troubles, incertains, et pareils à ceux des fleuves. Là où le fleuve prend sa naissance, il suffirait, semble-t-il, d’un léger barrage pour en changer le cours. A sa source il irait ici ou là, indifféremment. Mais une fois qu’il a trouvé sa pente, il n’est pas de puissance, divine ou humaine, capable de l’arrêter. Sûr de sa route, il s’en va, malgré mille détours, vers la mer qui l’appelle.

Ainsi en est-il de l’amour. Peut-être pourriez-vous, au moment qu’il naît, l’étouffer ? Il est né, — il est trop tard. Il vous entraîne maintenant jusqu’à la mer, là-bas, jusqu’à la mer où tous les fleuves se perdent et meurent.


L’homme prudent dit : « Si vous voyez une femme qui vous plaît, fuyez avant que de la connaître. »

On pourrait aussi ne pas vivre.


On a vu des gens qui s’aimaient prendre leurs jambes à leur cou pour se fuir. Ils étaient affolés par la peur à ce point qu’ils n’ont pas su où ils couraient et se sont soudain trouvés essoufflés, à demi morts, dans les bras l’un de l’autre.


De mélancoliques rêveurs ont affirmé que l’amour, même heureux, ne donnait que déceptions. Ces gens ont tristement vécu et n’ont même pas su regarder autour d’eux.

Ils auraient vu qu’à la vérité l’amour s’égare souvent, ou s’ignore. Mais lorsque deux êtres s’aiment réellement et s’appartiennent, ils ne supportent pas l’idée d’être privés l’un de l’autre. Ils savent qu’ils ne trouveront pas ailleurs le bonheur qu’ils réalisent ensemble.

Il est important de noter, à ce sujet, que les drames passionnels éclatent le plus souvent après la possession. Croit-on que c’est un bien négligeable, un néant, une déception, ce pour quoi les hommes jouent leur existence, et qu’ils estiment plus précieux que l’honneur et que la vie ?

Et qu’on ne dise pas qu’ils risquent leur existence pour une chimère, pour un fantôme de leur imagination, non, c’est pour quelque chose qu’ils connaissent et dont ils sentent encore l’aiguillon au profond de leur chair.

L’ÉPREUVE DE LA CHAIR

On aime une femme à en perdre le sommeil et l’appétit. Tant qu’on ne l’a pas possédée, on ne sait rien sur le bonheur ou la déception qu’elle vous apportera.

Vous l’adorez ; vous faites pour l’obtenir cent folies dommageables ; elle cède ; elle est à vous. Au sortir du lit, elle vous devient indifférente ; vous vous êtes trompé ; vous ne l’aimez plus.

Rien à l’avance ne peut vous renseigner.

Vos expériences antérieures sont sans utilité. A chaque fois vous vous trouvez devant l’inconnu. La science pourra faire mille progrès, elle établira que l’amour est ceci ou cela, qu’il y a au contact de certaines personnes dégagement d’électrons ou d’ions, ou de rayons n ; on mettra en formules algébriques les lois de l’attraction sensuelle…; les savants n’en seront pas plus avancés que les autres, car, sur ce point qui est le tout de l’amour, seule l’épreuve de la chair décide.

C’est pourquoi beaucoup de femmes hésitent. Elles savent que les serments, les promesses d’avant le lit, sont paroles vaines, que rien ne les assure du lendemain, qu’il faut se donner d’abord et, sans être sûres d’être remboursées, payer de leur personne. Le risque est immense.

Heureusement les femmes ont-elles plus de courage que nous.

LA PHYSIQUE DE L’AMOUR

L’amour est un sentiment qui tend impérieusement à se traduire dans un acte. Lorsqu’ils ont réussi à amener la femme qu’ils aiment à l’acte, les naïfs croient que la partie est gagnée. Grave erreur, c’est alors seulement que la véritable bataille se livre, et ce qui précède n’est qu’escarmouche sans conséquence.

Le problème est celui-ci : amener sa maîtresse au bonheur au temps même où vous y atteignez. Cela est d’une grande difficulté, et n’obtient pas l’harmonie synchronique qui veut. Peu d’hommes savent pratiquer cet art difficile. Ceux qui en possèdent les secrets sont aimés des femmes. Les autres, ceux qu’elles méprisent, renvoient ou trompent, sont simplement — il n’y a pas à chercher ici d’explication métaphysique — des hommes maladroits au lit.

L’éducation de l’homme dans la physique de l’amour est mauvaise. Il débute à l’ordinaire par des professionnelles ; leur métier veut qu’elles satisfassent l’homme sans qu’il ait à se préoccuper du plaisir de sa compagne. Elles sont aux yeux de l’homme un instrument dont il tire des jouissances personnelles. L’égoïsme de l’homme est prodigieusement développé par le commerce avec les filles de joie. Voilà de mauvaises habitudes prises.

Il se marie. La situation est changée. Il faut trouver autre chose. Mais quoi ?… Son ignorance est grande. Et puis a-t-il le temps de réfléchir ? Il aime ; il veut sa femme ; il est pressé et rude ; il la prend ! Quelles désillusions pour cette vierge qui attendait qu’on lui ouvrît délicatement la porte du paradis !

L’abord brutal de la vierge par le mari est la raison suffisante du grand nombre de maris non aimés et, par la suite, trompés.

Les débuts du mariage sont, le plus souvent, horribles pour la femme et sans agrément pour l’homme. Les tâtonnements de l’homme, la pudeur blessée de la femme, son inexpérience, sa peur, rendent à ce moment l’amour physique sans charme. Joignez à cela la nouveauté de la situation, la difficile adaptation des caractères, le heurt de deux personnalités si différentes, le manque d’habitudes communes, et l’on comprend que ce qu’on appelle — ironiquement, sans doute, — la lune de miel, soit une des périodes les moins heureuses de la vie.

La femme est d’autant plus déçue que la tradition, littéraire ou parlée, lui a dépeint ces premières semaines sous des couleurs enchanteresses. Du reste, elle se fait, aussitôt, complice de ces mensonges. Celle qui a le plus souffert à ce moment de sa vie se garde de l’avouer. Elle est honteuse d’avoir été seule, croit-elle, à éprouver une déception ; elle se tait ou contribue par des récits trompeurs à augmenter les illusions dans lesquelles se plaisent ses sœurs ignorantes.

Pourquoi ne pas dire la vérité, simplement ? Pourquoi ne pas montrer qu’entre l’homme maladroit ou brutal, ou l’un et l’autre, et la vierge ignorante, il est rare de voir naître le bonheur physique ?

Un grand nombre de femmes de tempérament moyen ou médiocre passent des nuits, et parfois des années, sans éprouver de l’amour autre chose que du dégoût. Ce dégoût les amène bien vite à mépriser leur mari.

Les hommes qui ont eu des maîtresses non professionnelles sont mieux préparés. Avec les femmes qu’ils aimaient, ils ont pris de précieuses leçons. Mais il est des maris à préjugés qui se refusent à traiter leur femme comme ils traitaient leur maîtresse. Ils entendent respecter « la mère de leurs enfants » !


Quant au premier contact entre deux êtres vierges, peut-on en imaginer l’horreur et le ridicule ?


La physique de l’amour est un art difficile. Pour y passer maître, il faudrait à l’homme quelques connaissances anatomiques, de l’ingéniosité, du tact, de la force, et surtout de la patience. Savoir attendre ! Posséder et être possédé ! Voilà le grand secret ! Voilà ce qui fait les liaisons solides et durables. Cela, c’est la réalité suprême de l’amour ;

Et tout le reste est littérature.

CE QUI EST PERMIS

En amour, chacun a son idée sur ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas. La plupart des hommes mariés ne connaissent leur femme qu’en chemise !

Il est des pays entiers, l’Amérique du Nord, l’Angleterre, où une femme honnête se croirait déshonorée si son mari lui demandait de traverser nue la chambre à coucher. Mais c’est une idée qui ne viendra jamais à un mari anglo-saxon.

Pour d’autres, il y a les choses naturelles et celles qui ne le sont pas, les premières étant permises, les secondes défendues. Ils trouvent licite telle posture parce que naturelle ; ils proscrivent celle-ci comme antinaturelle. Ces gens sont d’une grande ignorance. Ils se font de la nature une idée étriquée et fausse. S’ils ouvraient quelques livres d’histoire naturelle, ils seraient terrifiés à voir ce que la nature a inventé dans la physique de l’amour et de combien elle dépasse les imaginations les plus folles de ce pauvre animal raisonnable qu’est l’homme.

Ainsi à qui veut s’en tenir à la nature (et je ne vois pas à quoi d’autre nous pourrions nous raccrocher) tout est permis. Et chacun décidera librement selon ce qui lui plaît.

EN DEHORS DE LA NATURE

Rien n’est plus risible que la prétention que nous avons eue si longtemps (la plupart des hommes l’ont encore) d’être en dehors de la nature.

Nous imaginons que nos vertus sont d’origine extra-terrestre, qu’elles nous élèvent au-dessus de ce monde, qu’elles sont la marque de notre fabrication divine. « Dieu fit l’homme à son image. »

La pudeur, le dévouement, le courage, le sacrifice de soi, voilà, nous assure-t-on, les titres de gloire propres à l’homme. Ah ! que l’on a écrit de belles et éloquentes pages sur ce sujet ! Et l’on a créé les religions ! Et l’on a dit mille folies !…

Et pourtant si nous voulions regarder chez nos frères les animaux ! N’y trouverons-nous pas ces vertus exaltées encore ? Quelle pudeur humaine égale celle de l’aveugle taupe qui fuit éperdument le mâle ? Quelles sont les mères humaines qui donnent plus délibérément leur vie pour assurer celle de leurs enfants que les femelles de certaines espèces animales, que la louve, par exemple, lorsqu’elle s’efforce d’entraîner les chiens à sa suite pour sauver ses louveteaux ? Et, pour en arriver à l’amour, où sont les hommes prêts à affronter à coup sûr une mort horrible pour la possession d’une femme ? Où sont-ils ceux qui, comme le frelon, sont résolus à donner aussi leurs entrailles dans l’acte de l’amour ?

Y a-t-il une mesure plus grande de prévision, de calcul désintéressé, de dévouement, de courage, de sacrifice absolu de soi pour les siens chez les hommes que chez les animaux ?

L’AMOUR LIBRE

On voit des gens souhaiter un libre épanouissement de l’amour dans un monde nouveau où rien désormais ne gênerait plus sa croissance, n’arrêterait son élan.

Je ne sais trop ce que donnerait l’amour s’il avait à fonder une société. Mais nous pouvons déjà constater que l’amour facile ne va pas très loin, ne monte pas très haut.

Il est bon qu’il ait quelque chose à vaincre. Il ne grandit que dans des circonstances adverses ; il n’éprouve sa force que contre des obstacles. C’est pourquoi les barrières si gênantes que lui oppose la société ne sont pas inutiles. Ces étroites et hautes notions d’honneur, de devoir, de vertu, d’amitié, de pudeur et de chasteté, ne cherchons pas à les diminuer. Exaltons-les, au contraire ; augmentons-en la valeur. Elles se dressent contre l’amour ; constamment elles l’humilient, l’anéantissent, l’écrasent. Tant mieux ! L’amour qu’elles ont vaincu n’était pas digne de vivre. S’il ne peut triompher des idées reçues, des dogmes imposés, qu’il meure !

Il faut qu’il soit assez puissant pour renverser les obstacles qui se trouvent sur son chemin. Il n’est rien s’il n’est tout, s’il n’est au delà du bien et du mal. Sur les ruines, il sourit, fier de sa force éprouvée.

Mais qui ne voit alors que son sort ne serait pas aussi grand dans la liberté ? Il ne peut exister dans la promiscuité, dans la vie trop facile, trop lâchée.

LA PUDEUR

Il y a la pudeur physique et la pudeur morale. Celle-ci, Stendhal l’a décrite excellemment ; il n’y a pas à y revenir, nous ne parlerons donc que de l’autre.

Les sentiments de pudeur physique que nous avons conservés prouvent que nos actes sont encore régis par des causes qui ont cessé d’exister depuis plus de dix mille ans (et il y a des gens pour croire à la liberté !) Les animaux se cachent lorsqu’ils s’unissent parce qu’ils sont alors sans défense. Voilà une excellente raison. Nos ancêtres de l’époque préhistorique, lorsque l’homme faisait la chasse à l’homme, étaient obligés d’avoir, comme les animaux, de secrètes amours. Mais, depuis ces temps lointains, la lutte pour la vie ne s’exerce plus de la même manière. C’est à la Bourse, dans les usines, que l’on se bat pour vivre. Nous sommes en parfaite sûreté dans nos maisons.

Pourtant la pudeur, héritage de ces époques disparues, veut que nous nous cachions pour faire l’amour.

Le monde antique était arrivé à s’en débarrasser presque. Dans les fêtes égyptiennes, grecques et romaines, la pudeur telle que nous la concevons, avait à peu près disparu.

Le christianisme l’a fait revivre. Pour lui, la chair est l’ennemie. Il apprend à la mépriser. Elle est la pierre d’achoppement sur la route du ciel. De nouveau, des siècles passèrent. Nous avons secoué rudement les idées chrétiennes et nous nous en sommes défait. Mais la pudeur s’est cramponnée à nous et ne nous lâche pas.

Le nu reste scandaleux.

La pudeur a été exploitée adroitement par tous les malvenus, les déformés, les ratés de notre civilisation. Comme ils sentent bien ce qu’ils perdraient à exposer au grand jour leurs anatomies insuffisantes, leurs pieds plats et carrés, leurs genoux osseux, leurs cuisses maigres, piteuses et sans muscles, leurs ventres ballonnés, leurs poitrines rentrées, leurs épaules rondes, leurs dos voûtés, ils déclarent qu’il est contraire à la pudeur de se laisser voir dans sa nudité. Et, même dans le lit, ils gardent leur chemise.


Ne déshabillez jamais une femme qui se refuse à se laisser voir nue. La pudeur est, neuf fois sur dix, le juste sentiment d’une insuffisance physique.

Entre gens beaux, jeunes, et dont les muscles sont assouplis par le sport, la pudeur est une survivance inutile.


On a dit les mille variations de la pudeur suivant les époques et les climats.

Un de mes amis qui revient du Japon me raconte le fait suivant.

Naguère — hier — les Japonais se baignaient ensemble, hommes et femmes, nus dans les lacs aux bords desquels poussent les amandiers grêles. Et c’étaient des scènes charmantes que celles de ces mousmés aux cheveux d’encre, de ces petits hommes énergiques au teint de safran, jouant innocemment dans les eaux claires des lacs où des montagnes en pain de sucre mirent leurs cônes neigeux. Le bonheur de ces jours revit dans les estampes japonaises pour l’éternelle joie de nos yeux.

Mais les Japonais imaginèrent de nous emprunter nos canons, nos bateaux, nos ingénieurs, notre droit civil, nos vêtements, l’exercice à la prussienne, et nos idées morales. Nous leur enseignâmes la pudeur avec le reste.

En Europe, les hommes et les femmes ne se baignent ensemble que vêtus jusqu’au cou. Mettre, au bain, les hommes à droite et les femmes à gauche, naître à la pudeur, voilà la vraie civilisation !… Oui, mais ne plus s’amuser sur les bords de l’eau calme et moirée ! renoncer à ces jeux traditionnels et charmants !

Les Japonais ont tout concilié. Dorénavant, à la surface du lac, pour séparer les sexes, on tend entre deux pieux… une ficelle.

J’aime l’offrande de cette ficelle mince, si mince, à la déesse de la Pudeur.

II
NATURE ET SOCIÉTÉ

Il y a la nature. Il y a la société.

Entre ces deux puissances ennemies, nous sommes fort mal pris. La société a mis des siècles à assurer son pouvoir. Elle nous tient aujourd’hui attachés dans des cadres étroits. De toute part nous sommes gênés, par les lois d’abord, mais plus encore par les préjugés, par les coutumes, par ces lois non écrites qui sont plus pesantes à nos épaules que celles du code. Enserré dans leurs mille liens, l’homme moderne étouffe.

Où retrouvera-t-il la liberté ? où retrouvera-t-il la nature ?


Cet être garrotté par la société, il se sent naître à nouveau lorsque l’amour s’empare de lui. Alors il s’affranchit ; il atteint du coup au plus haut degré de son individualité. Il se débarrasse joyeusement des entraves qui l’ont gêné jusqu’alors. Les forces de la nature le secouent d’une ivresse dionysiaque ; la vie universelle coule dans ses veines. Il entre en communion avec l’univers entier et l’associe à ses transports. Il est pareil à un dieu.


Mais cet affranchissement intérieur lui fait sentir plus douloureusement son esclavage. A ce moment il est déchiré entre la nature et la société qui se l’arrachent. Comme un héros, il entre en lutte avec les puissances du monde pour se frayer sa voie.

Et ce tragique conflit dans lequel est intéressé, non seulement l’individu, mais l’avenir de l’espèce, ne cessera pas d’être pour l’homme le spectacle le plus dramatique, le plus profondément humain.


Le héros remporte-t-il la victoire sur la société ? Un autre drame commence. Il lui reste à apprendre maintenant quelles sont les ruses de la nature.

Il découvre que la nature ne nous a pas donné l’amour en don gracieux et désintéressé. Il croyait naïvement qu’elle travaillait pour lui. Grande erreur ! la nature est égoïste. Elle ne se soucie pas de nous, mais d’elle seule. Si elle a entouré l’amour des voluptés les plus vives, c’est qu’elle y trouve son compte. L’amour qui est pour nous une fin n’est pour elle qu’un moyen. La volupté est l’appât qu’elle dispose pour nous attirer dans ses pièges. Elle fait rayonner devant nos yeux le mirage d’un bonheur surhumain attaché à la possession de la femme aimée. Cependant elle ne voit que ceci : qu’en la prenant, nous la féconderons.

Ce que nous mettons en plus dans l’amour lui est indifférent. Peu lui importe que nous possédions notre femme ou celle d’autrui, que nous la soumettions par force ou par ruse, que nous la trompions ou que nous lui soyons fidèle ; peu lui importent nos joies et nos larmes ; elle ne nous dit qu’une chose : « Faites des enfants. »


Or, c’est précisément ce que nous ne voulons pas faire. Ici nous l’emportons dans notre lutte avec la nature et déjouons ses ruses. Intelligents et avertis, nous allons cueillir la volupté sur les bords du piège, mais nous n’y tombons pas.

Nous prenons le plaisir, sans plus. Nous entendons jouir des avantages inestimables que la nature a attachés à l’amour, mais nous nous refusons à payer le prix qu’elle demande.

Nous avons là notre revanche bien personnelle et établissons du coup notre supériorité sur les animaux.

Les théologiens affirment que l’homme a une âme et que les animaux n’en ont point. Par là sommes-nous au-dessus de la nature, disent-ils, dans une classe à part, sans communication avec les espèces animales. Mais on peut affirmer avec une probabilité plus grande que la différence essentielle entre l’homme et les bêtes est dans ce petit fait que l’homme est capable, seul dans la création, d’arrêter à son gré les suites naturelles de l’amour. Les animaux n’aiment que pour se reproduire. Nous avons vaincu l’instinct et aimons pour le plaisir d’aimer. Voilà le propre de l’homme, voilà ce qui le met au sommet de l’échelle des êtres.

Cette supériorité, nous l’avons cultivée habilement jusqu’à exploiter à notre profit, de la façon la plus égoïste, l’acte que la nature voulait le plus désintéressé.

LE JEU NOBLE

Mæterlinck a décrit le vol nuptial de la reine des abeilles et du frelon qui la suit au plus haut des airs.

Il y a là une image exacte de la façon dont la nature opère pour améliorer l’espèce. Partout elle établit entre les mâles une rivalité. Le mieux doué l’emporte dans ce sport le plus nécessaire, le plus glorieux de tous.

Nous seuls avons perverti pour des arrangements sociaux les finalités naturelles. Dans l’espèce humaine des facteurs nouveaux interviennent et ce n’est pas toujours le meilleur individu qui a la victoire.

Pourtant, même dans l’arbitraire que nous créons, parmi les fins égoïstes que la société poursuit, la nature trouve moyen de reprendre quelques-uns de ses droits, et les physiologistes nous apprennent qu’il s’engage entre les centaines de spermatozoïdes déposés à l’ouverture de la matrice, une lutte émouvante, un passionnant concours de vitesse dont le but est l’ovule unique à féconder. Les spermatozoïdes se hâtent et ondulent à la manière des poissons. Celui qui est le plus vite arrive le premier à l’ovule, se fiche victorieusement en lui, le féconde. Lui seul, parce qu’il est le plus fort, triomphe et se perpétue. Les autres meurent, inutiles, après une course vaine.

Ainsi, grâce à la nature, y a-t-il un jeu noble, quelques instants de sport, à l’origine du plus disgrâcié d’entre nous. Il peut se dire que, quelle que soit sa faiblesse, la nature a fait pour lui ce qu’elle a pu, qu’elle a, même sur un mauvais terrain, institué un concours, une lutte, et assuré le succès du germe le plus vigoureux entre tant de germes médiocres. Il a donc la maigre consolation de penser, qu’étant données les circonstances adverses, il est le meilleur produit que la nature pouvait amener à la vie.


Comme on voit, la nature a fait beaucoup pour nous.

Remercions-la encore de ce qu’elle nous ait laissé l’illusion tenace de notre liberté, grâce à quoi nous imaginons que nous avons voulu nos fautes, qu’elles nous appartiennent en propre, que nous aurions pu ne pas les commettre. Ainsi pouvons-nous caresser à loisir et chérir longuement les remords, les remords nécessaires, bienfaisants, purgatifs.


On ne dira jamais assez combien l’idée (fausse) que nous nous faisons de notre liberté apporte d’agrément dans le jeu des passions.


Et puisque nous en sommes aux actions de grâce, soyons reconnaissants à l’homme de ce qu’il a fait de l’amour. La nature nous l’a livré brut, acte physiologique et purement animal. Notre ancêtre pithécanthrope était d’une sensibilité médiocre, vite échauffée, tôt satisfaite. Comme nous l’avons cultivée, cette sensibilité grossière ! Comme nous l’avons nourrie et développée ! Nous l’avons amenée à une richesse, à une complexité si grande que finalement la civilisation, l’art, la pensée, tout est sorti de là et que les conquêtes les plus précieuses sont attachées à l’amour tel que l’homme sociable l’a créé.


Y a-t-il une liberté intellectuelle véritable là où il n’y a pas une liberté réelle de l’amour ?

Le puritanisme est la plus effroyable des prisons. On y devient, du reste, imbécile.

LA SOCIÉTÉ

Quels sont les rapports de la société, constituée comme elle l’est aujourd’hui, avec l’amour ?

C’est simple. Elle emploie, vis-à-vis de l’amour, ses gendarmes. Elle oublie ce qu’elle lui doit, et l’on voit la morale et la religion liguées contre cette chose simple, naturelle, excellente : le rapprochement normal de deux êtres de sexe différent.

On ne comprend pas que la société et les gendarmes interviennent pour empêcher un acte sans lequel il n’y aurait plus ni société, ni gendarmes.


Imagine-t-on ce que serait la société si l’amour en était banni, la sécheresse affreuse des cœurs, le triomphe d’une vaine idéologie, les calculs les plus bas affichés sans pudeur, la vanité régnant sans partage, l’intérêt maître du monde ?


Ce qui rattache, malgré tout, à l’humanité, tant d’êtres desséchés, c’est qu’ils ont été capables de suivre, ne fût-ce qu’un instant, un sentiment plutôt qu’un intérêt. Ils ont risqué quelque chose, ces êtres si prudents, ils ont eu un instant de courage, ces gens qui tremblent continuellement. Pendant une minute, ils ont été des hommes.


On peut concevoir une société où l’argent serait sans utilité. Le jour où l’amour cessera d’avoir une prise forte sur les hommes sera celui de la fin du monde.


La société a raison de traiter l’amour en ennemi, car il franchit d’un pied libre les petites barrières qu’elle a élevées avec tant de soin entre les gens, et ne respecte pas même la chose qui lui est la plus sacrée : l’argent.


La société dit : « Les hommes aiment où ils veulent, mais il est préférable que les femmes aiment dans leur monde. »

On aime où l’on peut.


A la suite d’un malentendu vieux comme le monde, l’amour avait gardé un pied dans le mariage. La société travaille à l’en expulser. Pour y réussir, elle a inventé la dot.


Elle dit :

Le mariage doit être fondé sur le roc d’une affection durable. On ne doit mettre en commun que des intérêts permanents, des avantages sociaux de même nature. L’amour construit sur le sable. Il emploie n’importe quels matériaux. Il prend un malin plaisir à rapprocher ce qui, socialement, doit rester dans des castes opposées. Et puis il ne dure guère. « J’aime aujourd’hui, je n’aimais pas hier, aimerai-je demain ? » Il est violent, transitoire et brouille-tout. Il n’en faut pas.


Elle a presque réussi.

Dans une certaine bourgeoisie et dans le monde, la plupart des unions légitimes se font de nos jours à coups de marchandages et de concessions. Il faut que les pères et grands-pères s’agréent, que les mères se tolèrent, que les professions s’harmonisent (chez les notaires, on ne se marie qu’entre notaires !) que la religion, la fortune, les espérances, le rang soient égaux. Que d’histoires ! On consulte aussi, pour la forme, le goût des fiancés, un goût convenable et ganté. Inspection rapide. Lui avec un soupir : « Il faut se faire une raison ! » — Elle : « Il est plutôt bien… et puis je dois me marier. »


On ne peut dire que la société ait tort. Cette vieille dame a vu les drames de l’amour ; elle en connaît les dangereuses folies. Elle ne veut plus s’attacher qu’aux avantages réels, à ce qui dure et survit à l’individu. Les seuls biens qu’elle connaisse et qui puissent figurer au contrat sont les biens de fortune.


Mais l’amour a ses revanches. Aussi la société gémit-elle continuellement : « Que de scandales ! »

Pourtant ils sont le sel de la terre.

Si la société poussait ses principes jusqu’au bout, ce qu’à Dieu ne plaise, on verrait ceci :

Pour l’agrément de ses jours et, si possible, le charme de ses nuits, on choisirait une personne de goûts et de sexe complémentaires. Mais on insérerait au contrat la clause suivante : « Il est interdit aux époux d’assurer entre eux le développement de l’espèce. »


Car il y a l’espèce.

Le mariage ayant pour but d’assurer le bien-être des époux, reste la question des enfants. La société a besoin, elle aussi, d’avoir les meilleurs individus. Elle pratique pour les animaux domestiques une intelligente sélection et sait parfaitement que s’il y avait de l’argent, des contrats, des dots chez les chevaux, il n’y aurait plus de bons chevaux.


Voyez les résultats du mariage sans amour : produits médiocres, corps mous, grandes oreilles, âmes plates.


Comment les espèces animales sont-elles sauvées de la décadence ? Pour la possession de la femelle la plus belle luttent les mâles. Il faut qu’ils la conquièrent. Le plus vigoureux, le plus adroit, l’emporte. Il prend alors la femelle tremblante de désir et de peur, et la féconde.

Oui ou non, sommes-nous des animaux ?


— Mais j’ai une âme immortelle, soupire plaintivement madame Dubois.

— Est-ce avec votre âme, chère madame, que vous faites vos enfants ?


Dans une société qui serait assez forte pour imposer le seul mariage d’intérêt on verrait grandir soudain le rôle de l’amant.

La société l’accepterait. Elle comprendrait que pour avoir les meilleurs produits, il n’y a qu’à laisser faire l’amour qui ne se trompe guère et qui, en tout cas, agit toujours d’une façon désintéressée pour le bien de l’espèce. Et ne lui reprochons pas la médiocrité des résultats qu’il obtient trop souvent, mais voyons plutôt, comme je l’ai déjà dit, les éléments avariés que nous lui livrons.

Ainsi, puisqu’on interdira aux époux d’assurer entre eux le développement de l’espèce, ce sera donc l’amant, celui qui est beau et rafraîchissant comme un orage après une lourde journée de chaleur, qui fera les enfants.


Il deviendra un membre nécessaire de la société.

Il sera le Messie attendu dans chaque ménage.

Il aura la fierté de son rôle et ne se cachera plus dans les armoires, marchera auréolé d’admiration et de reconnaissance. Aucun homme ne rendra plus de service à la communauté que ce passant prestigieux.


La femme ne se laissera guider dans le choix de son amant que par l’instinct profond et mystérieux de l’espèce. Aucun bas motif d’intérêt ne l’influencera. Elle ne cédera qu’à la voix impérieuse de l’amour.


Il est possible qu’elle n’aime jamais.

Alors il n’y a pas d’intérêt à ce qu’elle se reproduise.


— Mais c’est abominable ! mais il n’y aura plus de société ! s’écrie monsieur Chaque.

— Il y aura une autre société, cher monsieur Chaque. Il serait malheureux, avouez-le, que, de toutes, notre société fût la seule possible. Du reste, ne vous alarmez pas. La société a toujours déclaré moral ce qui lui était utile. Elle crée le bien et le mal suivant son intérêt. Du jour où elle aura avantage au nouvel arrangement qui aujourd’hui vous scandalise, vous et vos descendants, le vénérerez à genoux, cher monsieur Chaque, comme un dogme révélé par la divinité elle-même.

III
LES HOMMES

L’homme à femmes laisse son cœur à la maison quand il part en guerre. Ce n’est pas avec le cœur que l’on gagne des batailles.


Une fois qu’il a vaincu, il disparaît. Les femmes, alors, le maudissent d’être né. Pourtant elles regrettent, non pas qu’il soit venu, mais qu’il soit parti.


Pourquoi l’homme met-il de la vanité dans le nombre des femmes qu’il a eues ?

La moindre fille des fortifications a une liste plus longue que celle de don Juan.


La fatuité des hommes est faite de la sottise des femmes.


La coquette vaut le fat.

Renvoyons-les dos à dos pour qu’ils ne perpétuent pas leur méprisable espèce.


Aimer, c’est difficile. — Être aimé, c’est fatigant.


La femme exige les assurances positives et préalables d’un bonheur éternel. Elle en veut à l’homme averti et loyal qui formule une réserve. Elle préfère être trompée. — Soit !

LES HOMMES ET L’ARGENT

Recevoir des cadeaux, de l’argent même, est permis aux femmes. Mais l’homme est blâmé, qui, aimé des femmes, se sert d’elles pour améliorer sa fortune.


La femme n’aurait-elle donc pas de plaisir en amour ? Ne serait-il pour elle qu’une besogne rémunératrice ?


Alors qu’on voit l’humanité entière courir d’une allure effrénée à la chasse au plaisir, pourquoi ne recevrait-il pas son salaire, celui qui donne le bonheur ?


Les jugements du monde sont sans nuances. On n’a qu’un nom pour celui qui vit du labeur des petites ouvrières d’amour et pour celui qui travaille, comme il a été dit, à la sueur de son front.


Il y a beaucoup de mépris pour la femme dans l’opinion du monde qui veut que la bourse d’une femme soit plus sacrée que son cœur et que sa chair.


« Je te donne mon âme, mon cœur, mon corps, ce qu’il y a d’ineffable et de secret en moi, mais ne touche pas à mon porte-monnaie ou je crie : « Au voleur ! »


Pourquoi l’argent qui se mêle à tout ne serait-il pas mêlé à l’amour ?

Qu’avons-nous fait de l’amour ? Une petite chose bien arrangée, rapetissée, polie, mise à sa place, qui ne doit pas grandir et sortir des limites tracées par les convenances.

On comprend qu’une femme se refuse à choisir un amant par intérêt. Mais une fois qu’elle a cédé à l’amour et qu’elle a tant fait que de se donner, tout ne devient-il pas commun entre elle et lui ?

On trouve chez beaucoup de femmes, délicates à l’extrême en matière de sentiment, l’idée qu’il serait délicieux de venir en aide à leur amant. Rendre un service réel à celui qu’on adore, savoir qu’il tient de vos mains le nécessaire et le superflu, son plaisir et son luxe, qu’il n’est pas un objet qu’il touche qui ne vienne de vous, mais c’est la joie suprême.