CLAUDE FARRÈRE
Bêtes et gens qui s'aimèrent
ERNEST FLAMMARION
26, Rue Racine, 26
Quinzième mille
trois cent cinquante exemplaires sur papier de Hollande,
soixante-cinq exemplaires sur papier de Chine,
cinq cent quarante exemplaires sur papier vélin pur fil Lafuma,
tous numérotés,
et vingt-cinq exemplaires sur papier de luxe,
hors numérotaqe,
tous signés et parafés de la main de l'auteur,
imprimés spécialement pour ses amis et lui.
CLAUDE FARRÈRE
Bêtes et gens qui s'aimèrent
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1920,
by Ernest Flammarion
I
LES BÊTES
1.—UNE VIE
A Guy de Maupassant.
Le commencement de l'histoire, je ne le sais pas. Rien ne m'oblige, d'ailleurs, à confesser mon ignorance, sauf ma loyauté d'historien. Mais je préfère en vérité perdre la face qu'abuser impudemment mes lecteurs et trancher au hasard le problème des sept villes qui pourraient se disputer l'honneur d'avoir donné le jour à mon héroïne, encore qu'elle ne soit en aucune façon descendante d'Homère. Je suppose qu'elle naquit à Paris; je suppose même que ses père et mère devaient loger dans l'aristocratique arrondissement numéro sept; non loin de ces Invalides qui groupent encore, autour de leur dôme splendide, tous les plus vieux noms, toutes les plus vieilles demeures de notre noblesse de France... Je suppose tout cela; mais ce ne sont que des suppositions. Et je n'affirme rien, sauf que la dite héroïne arriva chez moi, par une belle matinée de juin ou de juillet, dans une litière,—comme il sied à toute personne de qualité;—et que cette litière était un panier: parce que la susdite héroïne était une chatte.
Une chatte ... j'exagère! Disons plutôt qu'elle le devint. Car, dans ce premier instant qui vit les sentiers de nos deux existences s'approcher l'un de l'autre et se prolonger parallèlement, la chatte en question n'était qu'un petit, petit, tout petit chat, qu'un avorton de chaton. Et bien malin qui l'eût affirmée chatte plutôt que chat, ou le contraire! Cela n'était qu'une boule de poils. Et cela venait d'arriver chez moi, ainsi que j'ai dit, dans un panier. Oté le couvercle du contenant, je vis le contenu. C'était vivant, cela remuait. Et, tout de suite, cela s'escrima des quatre griffes pour sortir; et, ma foi, cela y parvint.
En ce temps-là, je venais d'éprouver trois pertes les plus douloureuses du monde: ma grande chatte noire Messaline; sa fille Tigresse, dont le nom révélait la robe; et son fils Petite Vierge, une bestiole tricolore qui avait débauché coup sur coup tout ce que l'immeuble comptait de jeunes chattes bien nées, avant que lui-même eût eu l'âge légal de jeter sa propre gourme ... trois charmantes bêtes qui se partageaient mon cœur, comme a dit le poète: tous l'ayant tout entier!... Tout cela était mort, dans le temps que je prends pour l'écrire. Tigresse et Petite Vierge, sorties ensemble un matin du logis, le soir n'y étaient pas rentrées; et voilà pour elles; on n'en entendit plus parler, jamais. Messaline, qui rachetait par un étalage perpétuel de toutes les plus chastes vertus maternelles le souvenir un peu léger de sa marraine, Messaline, privée de son fils et de sa fille, en était morte immédiatement, comme il sied.
En ce temps-là donc, plus aucun chat dans ma maison. Et mon cœur en était attristé.
J'avais ordonné qu'on y pourvût. J'avais offert aux divinités domestiques un sacrifice: plusieurs drachmes en offrande; et la Lucine des chats, à qui la chose avait été probablement transmise, m'octroyait à n'en pas douter cette petite chose neuve qui, prudemment risquée hors cette litière qui était un panier, allongeait maintenant une à une, sur le tapis de ma chambre, des diminutifs de pattes...
(Certes! à n'en pas douter, la Lucine des chats, elle-même: la grande mouinoutte de la concierge n'avait-elle pas tout récemment fait ses couches? sept jumeaux, beaux comme le jour!... Cette coïncidence valait une certitude.)
Seulement, une difficulté, dans le premier instant, surgit:—Les diminutifs de pattes déjà nommés apparaissaient maintenant dans leur entier. Et c'étaient quatre touffes d'une peluche de soie très fine, mais noire et blanche. Noire et blanche. Or, feu ma dernière chatte Messaline était noire. Toute noire. Et toute noire pareillement, ou plutôt tout noir avait été son prédécesseur, feu mon avant-dernier chat Karakédy[1]. La dynastie s'enorgueillissait d'être, depuis les temps les plus reculés, depuis des huit ans, des dix ans!... des douze ans, peut-être!... être!... couleur de nuit, sans tache. Un chat noir et blanc, vous m'avouerez que ce n'est pas du tout un chat noir!
J'allais donc, sans hésitation, signifier à l'intrus sa sentence, et prononcer l'exclusion perpétuelle: Vous qui vouliez entrer, quittez toute espérance! quand l'intrus lui-même, oui, ce chaton malencontreux, ce rien du tout, ce mal-noirci de quatre sous émit tout à coup la prétention de plaider sa cause! Oui bien: péremptoirement il leva le minois, une houppette à poudre de riz où luisaient deux cabochons de saphir; il ouvrit la bouche, une coquille de corail d'où pointaient quatre quenottes d'ivoire tout neuf; et il miaula...
Oh! il ne miaula guère: un seul miaou. Mais, dans ce miaou, que de choses! et comme c'était dit! Il plaidait magistralement, le chaton mal-noirci! avec sobriété, précision, pathétisme, grandeur, éloquence! Je ne parle pas chat couramment, vous pensez bien. Mais je sais tout de même, comme disait Figaro, le fond de la langue. Et je compris très bien: la harangue était claire!
—Quoi! parce que la pauvre ignorante, ma mère, a cru que je serais plus joli comme cela ... parce que, sans que j'en sois responsable en rien, mon poil ... ici ... là ... et là encore ... n'est pas de la même couleur que partout ailleurs,—vous auriez l'affreux courage de me rejeter dans les ténèbres extérieures après m'avoir admis une minute à goûter la douce lumière du foyer, l'intimité tiède du chez-soi! Et moi, chaton innocent, qui déjà me croyais élu à ce paradis des chats qu'est une maison paisible, féconde en pâtées savoureuses et en caresses et câlineries si chères à toute âme de chat bien né, je n'aurais plus qu'à repasser ce seuil de bon augure et à retrouver, hors le logis déjà aimé, l'exil, l'indigence, la faim et la pluie!»
Mon cœur en chavira dans ma poitrine. Je ne prononçai pas la condamnation. Tout au contraire, j'accueillis le suppliant, séance tenante:
—Puisque tu es venu, ne t'en retourne pas, chat,—lui dis-je.—Demeure tel que tu es, chat, comme cela! Et que tel soit désormais le nom dont tu seras nommé: Chat-Comme-Ça!
Quelques-uns de mes amis, à l'imagination un tantinet snobinette, nommèrent par la suite le Chat-Comme-Ça, Shah-Khom-Cah. Et d'autres, constatant par la suite encore que le Chat-Comme-Ça était une chatte, l'appelèrent Minette. Peu importe. Et pour ce qui va suivre, chacun peut assurément faire choix du nom qu'il aime le mieux.
Ainsi succéda sous mon toit, l'an du Seigneur dix-neuf cent dix et quelques, à feu la respectable Messaline, chatte toute noire, récemment morte de la même maladie qu'anciennement le bon roi Jacques V d'Écosse, à savoir de chagrin; ainsi donc à feu la très respectable Messaline, chatte toute noire, succéda l'irréprochable Chat-Comme-Ça, chatte noire six fois tachée de blanc: au museau, au jabot et aux quatre bouts de ses quatre pattes.
Je viens de citer, à propos de mon chat, un roi. J'en demande bien pardon à mon chat: ç'a été faute d'objet de comparaison qui fût moins inconvenant. Il est bien clair que l'homme est supérieur aux autres bêtes. Mais il est bien clair aussi que le chat est supérieur à l'homme. La preuve la plus immédiate réside en ceci: que, des deux animaux vivants et libres qui vivent dans ma maison: à savoir de mon chat et de moi, un seul travaille, peine et gagne pour la communauté, et que les fruits de son labeur, sans être toutefois confisqués au seul profit de l'autre, sont partagés entre tous les deux, en sorte que mon chat mange, boit, dort et se chauffe aussi confortablement que je fais, sans s'être donné pour cela tracas ni fatigue. Ce qui démontre bien que je suis à peu près son esclave, et qu'il n'est en tout cas nullement le mien. Laissons d'ailleurs ces mots solennels de maîtres et d'esclaves, assez incompréhensibles à l'heure qu'il est. Je consens que je ne sois le serf ni de mon chat, ni de quiconque. Mais qu'on accorde à mon chat qu'il est pour le moins libre autant que moi. Si n'importe qui s'y refuse, je l'invite à la plus simple expérience. Voici le Chat-Comme-Ça, je vous le présente. Appelez-le, histoire d'essayer votre supériorité sur lui, et son assujettissement à vous. Et vous verrez avec quelle placide ironie, vous ayant très bien entendu et compris mieux encore, il ne vous obéira pas du tout, et restera où il est, immuablement.
Tout cela, pour que les hommes mes congénères m'excusent, et acceptent de bon cœur que je puisse ici retracer les primes aventures d'un bébé de chat plus complaisamment que je ne ferais, s'il s'agissait des premières enfances d'un bébé d'homme. J'estime que ceci n'est point supérieur à cela, soit en intérêt, soit en importance. Et peut-être estimerez-vous vous-mêmes qu'en pittoresque, l'histoire du bébé de chat vaut plusieurs histoires de bébés d'hommes?
C'est par une belle matinée d'été que le Chat-Comme-Ça, à la faveur d'une harangue subtile, avait pris possession de l'héritage échappé des pattes défaillantes de feu Messaline. Et le Chat-Comme-Ça était encore un bien, bien petit chat. Sa mère, quelle qu'elle fût,—chatte de la concierge de l'immeuble, comme je l'avais cru d'abord, ou peut-être, comme je le soupçonnai plus tard, chatte mystérieuse d'une mystérieuse dame dont je ne sus jamais rien, sauf qu'elle habitait entre les Invalides et la Tour Eiffel,—la mère du Chat-Comme-Ça, donc, avait choisi, pour ses poétiques amours, le premier mois du printemps, dont les effluves chargés de l'odeur des fleurs d'acacia troublent si fort et si profond l'âme des chattes. La portée qui s'en était suivie avait donc vu le jour au joli mois de mai. Et maintenant que juillet n'en était encore qu'à sa deuxième semaine, le Chat-Comme-Ça, qui ouvrait tant larges qu'il pouvait ses cabochons de saphir sur le spectacle de la vie, ignorait encore le premier mot de son rudiment, et ne savait notamment pas qu'il est cinq éléments, et qu'ils sont l'eau, le feu, l'air, la terre, et celui que j'oublie. (Vous savez, on oublie toujours le septième péché capital, le douzième César de Rome et la Troisième République française.) Un jour vint, que dans la même heure, deux des cinq éléments se révélèrent au Chat-Comme-Ça.
C'était le matin. Allant, venant, tournant, trottant, galopant, tournoyant, tourbillonnant, courant après sa queue et courant après son ombre, le Chat-Comme-Ça venait d'engager une formidable partie de cache-cache avec le balai mécanique. Le balai d'ailleurs s'y prêtait de mauvaise grâce, étant lui-même en train de jouer, et de jouer le vrai jeu des balais, avec la poussière du salon. Les petits chats sont d'ailleurs tous comme cela: ils veulent toujours jouer avec les grands chats, ou avec les grandes personnes, ou avec les grandes choses. Et le résultat fut, cette fois encore, comme il est toujours: le balai, excédé par trop et trop de cabrioles, fit un geste brusque, et le Chat-Comme-Ça, caressé sous le menton d'une bonne tape de bois de frêne, cessa le jeu tout net, et s'en fut, mélancolique, rêver à la brutalité de la vie en général, et des balais mécaniques en particulier, dans la salle de bain.
... Dans la salle de bain, où, par un piège paternel de la Providence, le bain, tout juste à point, attendait d'être pris...
C'est joliment joli, un bain tout préparé, dans une belle baignoire blanche! L'eau là-dedans paraît verte, d'un vert léger, léger comme feuille de bouleau au premier printemps; et les robinets argentés du chauffe-bain s'y reflètent et dansent sur la surface oscillante. Des gouttes tombent une à une, et font des ronds qui vont s'élargissant un à un, et vous n'avez jamais songé, je suis sûr, combien ce serait amusant de s'asseoir, tout près, sur le rebord de grès émaillé, et d'attraper au vol, d'une patte en cuillère, ces gouttes qui dégringolent du robinet dans la baignoire et qui ont l'air de ricocher...
Plouf!
Je n'étais pas dans la salle de bain. Mais en entendant ce plouf-là, je compris tout de suite le cas.
Dans le temps qu'ayant glissé, puis chu, puis s'étant enfoncé, le Chat-Comme-Ça disparut tout entier, pour la première fois de sa vie, au sein de l'aquatique empire, sa sensation exclusive fut une terreur épouvantable. L'eau du bain n'était ni froide ni chaude. Je veux dire qu'elle était juste à la température de la bestiole vivante qui venait d'y faire plongeon. Le Chat-Comme-Ça n'eut donc ni chaud ni froid. Il eut peur tout court. Et n'ayant rien d'autre à faire qu'à avoir peur, il eut peur tout son saoul, tant qu'il put, à s'évanouir, et de la pointe des poils de sa naissante moustache de chat jusqu'à l'extrême bout de ses quatre pattes recroquevillées d'horreur.
Par chance, un miracle survint. Comme les quatre pattes recroquevillées se convulsaient et battaient, comme font toutes pattes de chat agonisant, lesquelles ramènent à soi les draps d'un lit fictif, l'eau fouettée réagit et le Chat-Comme-Ça nagea. Un miracle, je vous ai dit; un miracle, obligatoire et réglementaire: tous les chatons nagent d'instinct et le mieux du monde. Le Chat-Comme-Ça, toutefois, qui n'en savait rien, en fut éberlué; mais pas moins content, au contraire.
—Ouf!—se dit-il, soulagé d'un monde:—voilà qui va déjà beaucoup mieux ... je me suis cru noyé, sinon pis. Mais n'importe: je n'avais sûrement pas le droit de tomber là-dedans, et je me suis mis dans un cas pendable...
(Ce disant, il nageait de toutes ses pattes.)
»... Dans un cas pendable, oui!... et la plus simple prudence m'engage à me tirer de là par mes propres moyens, si faire se peut et sans tapage...
Il nageait de plus belle, longeant patte à patte le bord d'émail vertical et lisse, tout blanc, très beau à voir mais absolument inaccessible.
—Diable!—jugea le Chat-Comme-Ça, inquiet.
Il avait fait le tour presque complet: nul débarcadère possible. C'était partout la même falaise de grès, glissante comme glace. Un miroir qui reflétait sinistrement cette pauvre tête de chaton, anxieuse, et, petit à petit, reprise par sa terreur première.
Finalement, ayant achevé son circuit et bouclé sa boucle, le Chat-Comme-Ça se retrouva sous les gouttelettes, cause première de la catastrophe. L'une lui tomba dans l'oreille! il ne put douter: point d'issue. La baignoire était une prison, et cette prison allait devenir un tombeau. Le cœur du Chat-Comme-Ça défaillit. C'est une terrible épreuve que d'avoir à regarder en face, deux fois dans une minute, la mort. Le Chat-Comme-Ça en oublia tous ses raisonnements de prudence et de silence. Et il se prit, sous le robinet à gouttelettes, à miauler sans nager plus avant. Tout effort personnel étant vain, valait-il pas mieux renoncer sur l'heure, et crier au secours?
Il valait mieux: il y eut encore miracle! preuve qu'il avait encore raison. Une main secourable l'empoigna par la peau du cou, et, après diverses brutalités qui lui ôtèrent même le souffle pour s'en plaindre, le Chat-Comme-Ça se trouva tout roulé, ficelé et emmailloté dans plusieurs grosses serviettes-éponges et déposé non loin d'une chose inconnue, flamboyante et qui dégageait une surnaturelle chaleur.
Tout cela se passait au mois de juillet, je l'ai dit. Il s'en suit logiquement que je n'avais pas encore, depuis que le Chat-Comme-Ça logeait chez moi, jugé utile d'allumer même des radiateurs à gaz qui constituaient le principal mode de chauffage de la maison. Le Chat-Comme-Ça, au sortir de son bain forcé, m'était apparu sous les traits d'un des plus lamentables chatons qui soient, maigre comme un manche à balai, hérissé comme un chapeau de soie brossé à rebours, et ruisselant d'eau comme une éponge qu'on serre. Rouler cette calamiteuse infortune dans du linge sec n'était pas assez. Il eût fallu du linge chaud que je n'avais point. A son défaut, j'allumai donc en hâte le radiateur, et mis à chauffer, devant, tout ensemble les serviettes dans quoi séchait le chat, et le chat dans les serviettes. Voilà pour elles et voilà pour lui.—Dans ma candeur décourageante, il ne m'était pas venu en tête de penser que, quelque jolies que soient des gouttes d'eau tombant d'un robinet dans une baignoire, le coup d'œil n'en est tout de même pas comparable à celui de bougies devenant radiantes, de grises comme cendre qu'elles étaient d'abord, tout à coup et miraculeusement, bleues comme flamme et rouges comme braise...
Mais oui! la chose arriva, comme elle devait arriver. Mektoub, pardi!
Tout ébouriffé encore d'humidité, mais déjà chaud et confortable, le Chat-Comme-Ça, les yeux ronds, considérait l'étrange objet nouvellement offert à ses regards.
Ça se tenait droit; c'était carré; ça ressemblait à une dizaine de petits bâtons tous percés à jour; ça paraissait rouge en bas, bleu en haut; et ça brillait, ça brillait, ça brillait...
—Si c'était bon à manger, qui sait?
Depuis sept ou huit semaines qu'il était au monde, le Chat-Comme-Ça s'était déjà posé bien des fois cette alléchante question. Et la réponse avait été très variable. Neuf fois sur dix, évidemment, non! ce n'était pas bon à manger... Mais, souvent, c'était au moins amusant à mordre. Et, même, rien, en allant au fond des choses, rien, sauf le poivre et la pelote d'aiguilles, n'était absolument mauvais à manger ... surtout pour qui savait s'y prendre, et, prudemment, goûtait d'abord en y mettant la patte avant d'y mettre, comme dans la chanson, le menton...
Je ne sais d'ailleurs pas exactement ce qu'y mit le Chat-Comme-Ça. J'entendis, à travers deux portes fermées, qui me parurent ouvertes, tellement le son les perça vigoureusement. Un cri: pas un miaulement; ce n'était point articulé, ni modulé. J'entendis donc un cri, tout nu, qui me fit mal par contagion. Je courus. Et je trouvai dans une chambre un peu bouleversée deux serviettes-éponges éparses, l'une trop près du radiateur allumé, qui la roussissait; et, dans le coin le plus noir, sous la plus grosse bibliothèque, un débris hérissé qui pleurait très fort, et que je finis par reconnaître pour mon chat, le Chat-Comme-Ça, avec seulement trois pattes, la quatrième quasi-amputée par le radiateur.
Chat échaudé craint l'eau froide, affirme la Sagesse des Nations. Jusqu'au jour qui lui avait révélé coup sur coup, et sans douceur, d'abord l'eau et le feu ensuite, le Chat-Comme-Ça s'était en toutes occurrences montré brave, hardi, voire un brin téméraire. Témérité qui lui seyait à ravir, les taches blanches et noires de son minois évoquant assez bien un bonnet de police qu'il eût porté crânement sur l'oreille. Mais, au lendemain de ce jour effroyable, fini courage et finie témérité. Le Chat-Comme-Ça, du soir au matin, fit volte-face comme une crêpe qu'on retourne et fut le plus poltron chaton d'entre tous les chatons poltrons.
... Somme toute, il avait été brave tant qu'il avait ignoré le danger. Sitôt qu'il le connut, il s'en sauva toujours au plus loin et à toutes jambes. Exactement, mon Dieu! comme la plupart des hommes...
Il fut même parfois pittoresque de mesurer l'énormité de cette couardise, née d'une baignoire d'eau tiède et d'un radiateur à bougies réfractaires. Voici comment:
Quand vint la Noël de cet an-là, le Chat-Comme-Ça, quoique devenu mieux qu'un chaton ... comptez qu'il entrait dans son huitième mois, et c'est bien quelque chose!... le Chat-Comme-Ça, ce nonobstant, demeurait encore un chat très jeune, à maint égard, autant dire un simple chaton. Il n'y avait pas trop de sa faute: vivant en mon logis comme en un couvent cloîtré, n'en sortant jamais, n'y recevant personne, et n'ayant encore de toute sa vie aperçu la queue d'un autre chat, le Chat-Comme-Ça ignorait forcément mille et mille choses que l'on sait couramment dans la plus bornée des gouttières. Il ignorait même qu'il fût des gouttières. Et, pour concrétiser le cas par un exemple, il ignorait ce qu'est un merlan frit. Il fallait bien qu'il l'ignorât, puisqu'il n'en avait jamais vu.
... Il en vit un, pour la première fois, ce jour de Noël que j'ai dit.
Vu la magnificence d'un déjeuner trop plantureux servi pour moi tout seul, un merlan frit d'assez belle taille, grand peut-être comme la moitié d'un chat, ne m'avait ce matin-là inspiré d'autre envie que de n'en pas manger. Je déjeunais, comme de règle, dans ma salle à manger. Et le Chat-Comme-Ça, qui avait, comme de règle aussi, déjeuné une heure plus tôt dans la sienne, (la sienne était ma cuisine à moi), faisait sa sieste, à mes pieds, couché en rond sur son coussin favori. Tout allait selon la norme, donc pour le mieux d'après Candide, quand je m'avisai de déranger l'ordre naturel des choses, en posant par terre, dans son assiette, le merlan frit intact encore, et en éveillant le Chat-Comme-Ça pour le lui montrer.
Le premier mouvement du Chat-Comme-Ça fut un réflexe. Je m'y attendais d'ailleurs. Face à face avec ce monstre inconnu: le merlan frit, le Chat-Comme-Ça n'eut pas un éclair d'hésitation: il se sauva éperdu jusqu'à la porte, tout le poil hérissé et la queue en mât de cocagne.
La porte passée, il s'arrêta pourtant, le temps de souffler: on ne le poursuivait pas; le merlan frit n'avait pas fait acte d'hostilité. Demi-rassuré, le Chat-Comme-Ça prit son courage à quatre pattes, et fit demi-tour; oh! prudemment: tous les muscles bandés, prêt au saut en arrière, et le regard de ses yeux flamboyants ne lâchant pas d'une ligne l'œil, fixe aussi, mais terne, du merlan. D'honneur! si le merlan avait bronché, je n'eusse pas revu le Chat-Comme-Ça d'une semaine. Mais le merlan frit ne broncha pas, et le Chat-Comme-Ça n'eut pas à s'enfuir plus outre. Lors il reprit courage, et s'enhardit enfin jusqu'à risquer un retour offensif. Pour couper court l'anecdote, le merlan frit fut au bout du compte mangé. Mais qui n'a pas vu le Chat-Comme-Ça marchant sur son merlan frit n'a jamais vu poltron luttant contre sa poltronnerie.
Tout cela n'est qu'historiettes de chaton plus ou moins chatonnant. Et je serais fâché qu'on prit en mépris ma pauvre bestiole de Chat-Comme-Ça sous ce pauvre prétexte que, sa mauvaise éducation aidant, il n'était encore à sept mois passés qu'un animal bien simplet,
qu'un mistigri tout neuf et qui n'avait rien vu...
bref, qu'une simple mécanique vivante, idoine à sentir le froid, la faim, la peur, et rien d'autre. Que, dans la dite mécanique, habitât néanmoins quelqu'un d'un peu mieux qu'existant, quelqu'un qui comptait, un être, une personnalité, une âme; quelqu'un qui était votre égal et le mien, sinon davantage, voilà ce dont on ne pouvait pourtant pas douter; voilà ce que je dus bel et bien, par la suite, toucher du doigt; et voilà ce que vous prouvera la fin de cette histoire.
Car, peu après sa rencontre avec le fameux merlan frit du matin de Noël, le Chat-Comme-Ça prit sa toge virile de chat; j'entends cessa d'être chaton; le cessa tout-à-fait. Il devint donc chat, et chat fort beau: le poil long et lustré, la moustache en aigrette; chat tout de bon enfin; chat sérieux; grand chat; et même un peu plus encore: chatte.
Chatte. Cela vint d'un coup, un matin de février ou de mars, tout pareil aux matins qui avaient précédé comme aux matins qui suivirent. Ce matin-là, m'étant levé, je passais de ma chambre à mon cabinet, quand, au coin du corridor, je fis rencontre d'une grande personne fourrée qui ressemblait au Chat-Comme-Ça trait pour trait, sauf qu'au lieu de jouer à cache-cache avec un quelconque balai mécanique, elle se vautrait sur le tapis le plus gracieusement du monde.
Je m'arrêtai net et j'apostrophai la bestiole:
—Comment donc, Chat-Comme-Ça! c'est toi, que voilà?
Il étira ses pattes, qu'il avait, et continua d'avoir, jointes deux par deux, telles des pattes de captif ligoté; il cambra les reins, creusa la nuque, haussa le menton, ferma les yeux, mais pas tout à fait; bref fit tout un manège extraordinaire, avant de répondre. Et puis il répond... oh! pardon! pas il: elle! elle répondit! et quelle réponse: un miaulement tremblé, qui traîna mélodieusement tout le long d'une pleine demi-minute ... ah! cette mélodie-là voulait certes dire bien plus de choses encore qu'elle n'était grosse!...
Je suis homme, donc inintelligent. Je me tournai sans plus de réflexion vers quelqu'un qui était là, et je dis:
—Allons! voilà le chaton devenu chatte, et voilà la chatte en folie!
Le quelqu'un qui était là était par hasard une dame; et qui mieux est, une dame à cheveux blancs: deux raisons pour une de n'être pas aussi lourdaud que je suis. Narquoise, elle releva donc mes paroles,—d'un air de n'y pas toucher:
—Hélas,—dit-elle,—la pauvre bête! elle rêve chatons...
Et j'en demeure, à l'heure qu'il est, perplexe encore...
Chatons?... ou chat?...
Amours, ou progéniture?... Bébés? ou manière de les faire?...
Ne riez pas, s'il vous plaît! ne criez pas au paradoxe! Je reconnais tout de suite que ma chatte, chantant à pleine gorge son chant le plus lascif, et s'étirant tant qu'elle peut sur tous mes tapis a beaucoup plutôt l'air d'appeler le matou proche que les lointaines joies de la maternité...
Tout de même!... on ne rêve un peu nettement que d'objets connus. Alors? n'oubliez pas que, depuis sa naissance, le Chat-Comme-Ça vit dans une tour d'ivoire, absolument cadenassée. Il n'en est jamais sorti. Nul chat ni chatte jamais n'y sont entrés. Rêver chat? il n'en a jamais vu! Davantage: le mystère des sexes doit demeurer forcément pour lui lettre morte: qui lui en aurait soufflé mot? quelle autre bestiole parlant son langage? Tournez et retournez la question tant qu'il vous plaira; pensez-y, comme disent les Chinois, d'abord à droite, ensuite à gauche; appelez à la rescousse vos souvenirs de puberté; et, pour finir, avouez loyalement qu'il faut admettre en l'occurrence une vraie révélation d'En Haut.
Vous l'admettez? Moi de même. Alors, crions au miracle,—ou au miracle et demi. Chatons ou chat, un ange a dû passer par là. Et, pour conclure, quand la chatte en folie nous assourdira, nous nous en consolerons en pensant que, peut-être, la vertu de chasteté est beaucoup moins offensée en l'occurrence qu'il n'y parait...
Peut-être même la fin de cette histoire jettera-t-elle un soupçon de lumière sur ce problème obscur à souhait?...
Le fait est que je viens d'employer le verbe «assourdir»... L'ayant écrit, j'aurais quelque impudence à prétendre à présent que le Chat-Comme-Ça, en ses heures d'émoi, fut toujours une bête silencieuse. Au contraire. Qu'elle jetât ses appels vers chatons ou matou, elle y mit si peu de discrétion que la maison se concerta entière pour me députer une ambassade, et me conjurer, avec toutes les supplications imaginables, d'avoir du même coup pitié de la bête miaulante et pitié des oreilles qu'elle déchirait. En somme, rien n'était plus facile; et c'était l'éternelle chanson: Marie crie pour qu'on la marie. Un mari, cela se trouve. Surtout pour les fiancées à quatre pattes et queue fourrée.
Comme par un fait exprès, on m'avait dit, deux jours plus tôt, monts et merveilles d'un jeune chat de la meilleure extraction, nouvellement arrivé d'au delà des mers: du royaume de Siam, favorisé, comme chacun sait, par les Dieux Chats, puisqu'il y pousse une race chatesque à nulle autre pareille. Le piquant, pour le présent cas, résidait en ceci: que le Chat-Comme-Ça présentait assez exactement les taches d'un Chat de Siam, en blanc sur noir, toutefois, au lieu de brun sur fauve. N'importe: la collaboration d'un couple aux couleurs si pareillement réparties offrait certes les chances d'une progéniture originale et bien marquée. Je fus tenté; et je passai outre à la difficulté principale, qui était la distance d'un logis à l'autre: une bonne lieue, une lieue de quatre kilomètres, séparait la maison du matou siamois de ma maison à moi ... de la maison du Chat-Comme-Ça ai-je voulu dire! de quel droit serais-je propriétaire seul du logis que ma chatte veut bien habiter avec moi?
C'est très long, une lieue! surtout pour un chat, qui mourrait de bon cœur plutôt que de monter dans un taxi-auto, dont l'odeur et le tapage révoltent n'importe quels nerfs moins grossiers que les nôtres. Une lieue, cinq ou six mille pas d'homme!... un chat ne peut faire cela qu'en panier,—qu'en litière.—La litière-panier reparut donc, et fut ouverte devant le Chat-Comme-Ça qui l'avait perdue de vue depuis trop longtemps pour la pouvoir reconnaître.
Le Chat-Comme-Ça n'en regarda pas moins son véhicule sans hostilité, quoique avec quelque défiance. Quand on l'y déposa, d'une main précautionneuse, il ne regimba pas, me regardant toutefois avec des yeux un peu dilatés, interrogateurs et attentifs. Le Chat-Comme-Ça, très visiblement, me témoignait, par l'insistance de son regard, qu'il s'en rapportait à moi, qu'il m'abandonnait son destin et, pour tout dire, qu'il voulait bien, puisque j'y tenais, rester là-dedans, et même souffrir qu'on rabattît un couvercle sur son nez. Malgré quoi...
Malgré quoi?...
Malgré quoi le Chat-Comme-Ça eût préféré comprendre quelque chose à l'affaire... Ce panier fleurait le mystère à plein museau. N'importe! résolu, résigné, le Chat-Comme-Ça s'y lova en glène, le nez sous la queue, et ne frémit pas quand le couvercle rabattu le sépara brusquement du monde.
Et tout aussitôt quelqu'un enleva le panier par l'anse, et le voyage commença...
Je ne veux pas dramatiser. Je ne veux surtout pas, comme disent les mathématiciens, extrapoler, et déduire, d'après les sensations antérieures du Chat-Comme-Ça,—sensations que j'avais pu constater et noter,—quelles furent en ces circonstances toutes nouvelles, ses sensations de voyageur. Ce récit n'est pas un roman. Et j'aurais manqué mon but, si la moindre partie de ce que je raconte ici suscitait l'ombre d'une incrédulité chez ceux qui liront. Il m'a paru que l'histoire de ma chatte enfermait un enseignement ... non! quelque chose de moins ambitieux tout de même ... mettons une moralité; un prétexte à songeries, peut-être pas trop creuses. Si ma véracité devenait sujet à caution, adieu moralités, songeries, enseignement! adieu veau, vache et couvée! Soyons donc sincère avec outrance. Je ne sais absolument pas ce à quoi rêva le Chat-Comme-Ça durant l'heure d'horloge que dura son voyage. Je n'imagine pas davantage le tour que ses pensées durent prendre, quand, enfin parvenu au logis inconnu, duquel il ne voyait rien, mais certes flairait beaucoup, il eut la stupeur de constater que le couvercle du panier-litière ne s'ouvrait pas. Un temps passa. Des voix humaines discutaient alentour. Soudain, le panier, qu'on avait, à l'arrivée, posé par terre, fut derechef enlevé, balancé, emporté. Une porte grinça, battit. La fraîcheur de la rue succéda à la douceur chambrée d'un appartement clos, et le voyage recommença. Ce ne fut qu'au bout d'une seconde heure qu'enfin, le panier déposé encore, et le couvercle cette fois ôté, le Chat-Comme-Ça put hausser prudemment sa frimousse au-dessus du rebord d'osier; et qu'aperçut-il tout stupéfait? qu'il était tout bonnement de retour à son point de départ: en mon logis.
J'explique tout de suite: il y avait eu malentendu. Le chat de Siam que l'on m'avait si fort vanté n'était encore qu'un commencement de matou, trop jeune pour qu'on le mariât. En m'en faisant l'éloge, sa maîtresse n'avait nullement eu l'idée de noces immédiates. Et, quand elle avait vu venir à l'improviste, pour son petit garçon de chat, une épousée toute impatiente et miaulante d'amour, une grande anxiété l'avait prise aux entrailles; et elle n'avait pu se résoudre à mettre face à face cet agneau d'innocence et cette jeune louve quaerens quem devoret. Toute l'histoire tenait là-dedans.
L'expliquer au Chat-Comme-Ça, je rougis d'avouer que je n'y songeai même pas. C'était trop difficile. Il y eût fallu un agrégé ès-langues chatesques; et je suis bien loin d'avoir seulement droit au rang de bachelier. J'y renonçai donc. Quand donc le Chat-Comme-Ça, affranchi de sa litière-geôle et redevenu chat libre en son propre et particulier logis, me croisa au coin du corridor, je ne sus que hausser les épaules en manière de réponse à l'insistance de son regard qui s'appuyait sur moi, tout chargé de questions anxieuses et de reproches très lourds.—Pourquoi ce supplice ridicule qu'on lui avait, par mes ordres, infligé? A quoi rimait cette absurde promenade en circuit fermé? Quelles raisons, pour justifier pareille stupidité, pareille méchanceté, plutôt? Sur le dos en arc, je fis courir une grande caresse bien câline, de la nuque à la queue: «Non, Chat-Comme-Ça! je t'assure qu'on n'a point eu du tout de mauvaises intentions contre toi. Le hasard seul, le détestable hasard a tout fait. Même, crois-moi, mon chat: c'était pour toi, c'était pour ton plaisir, pour ton bonheur peut-être, qu'on t'avait inséré dans ce panier sinistre, et transporté de je ne sais quel boulevard Suchet à je ne sais quel boulevard Malesherbes. Mais les dieux tout puissants, jaloux de toi, ô Chat-Comme-Ça, n'ont pas permis qu'en ce jour-ci le suprême arcane du jeu de la vie,—l'amour,—te soit révélé.... Patience donc et résignation, jeune fille! je te promets qu'on te mariera, ce n'est qu'affaire de temps.» Cependant que je lui débitais ce discours le Chat-Comme-Ça, vibrant tendrement de toute l'épine du dos sous ma paume, clignait lentement des paupières et semblait, ma pure vérité! comprendre mon vulgaire parler de bête à deux pattes aussi clairement que si je lui eusse miaulé toutes ces choses consolantes dans le plus pur chat qu'on miaule de Chatou jusqu'à Charenton.
Comprit-il tout de bon? Savait-il déjà quelque chose de l'affaire, ce qui n'est pas invraisemblable, si l'on songe qu'il était resté dans le logis du trop jeune matou assez longtemps pour en flairer tout le mystère, l'analyser, le décomposer et le résoudre? Difficile question, plus difficile réponse! Ou, simplement, mon chat me faisait-il confiance, m'aimant beaucoup, et non point comme on aime qui s'occupe chaque jour à vous procurer convenablement le vivre et le couvert, mais comme on aime qui l'on a choisi pour ce faire, parce que c'est lui et parce que c'est vous. Mon chat ne se bornait point à m'aimer: il me préférait. Était-ce assez pour qu'il s'en rapportât à moi, même en cette capitale affaire de ses aspirations secrètes et de ses rêves mystérieux? Il se peut ma foi bien! J'ai fini par m'en persuader, quand j'eus été témoin de ce qu'il me reste à vous dire.
A la suite de son malencontreux voyage et de ses épousailles manquées, le Chat-Comme-Ça n'avait pas jugé qu'il y eût dans tout ça de quoi faire trêve à ses exhibitions suggestives non plus qu'à ses symphonies pré-nuptiales. Voire, les symphonies en question redoublèrent sur le champ d'énergie. Pour parler franc, ce fut, le lendemain de ce jour fâcheux, un vacarme affolant, sans merci ni trêve. Le Chat-Comme-Ça,—tout le monde a ses jours,—se trouvait sans doute dans un de ses jours les plus musicaux. Toujours est-il que la maison en résonna comme un tambour. Il avait été la veille désirable qu'on mît fin au concert. Ce jour-ci, la clôture devenait nécessaire et urgente.
J'avais essayé de l'intimidation:
—Chat-Comme-Ça, dans ton intérêt personnel, je te conseille de donner un coup d'œil à la pendule: il est l'heure-où-l'on-noie-les-chats moins cinq!
Mais j'avais reçu, lancé de biais, avec une infinie nonchalance, un regard écrasant de dédain:
—Pourquoi fais-tu l'imbécile? Me crois-tu d'âge à gober des contes de nourrice? Miarahrahrahrahhoûuu!
Et j'avais fait demi-tour, humilié.
Sur quoi, fatigué de miauler, le Chat-Comme-Ça se prit à hurler. Deux enfants râblés qu'on eût égorgés avec un couteau coupant mal auraient fait un bruit à peu près du même volume, moins désespéré toutefois.
Je sautai sur mon chapeau, et gagnai la rue. Tout, plutôt qu'endurer ça davantage.
Or, je traversais l'allée de la porte cochère quand une secousse paralysa net mes deux jambes: à trois pas de moi, dos rond, nez en l'air,—incontestablement sous le charme du concert dont l'immeuble entier retentissait,—un matou blanc, vigoureux et bien pris, venait d'entrer, franchissant avec audace ce seuil si magnifiquement mélodieux...
Blanc, il est vrai. Il ne s'agissait plus du merveilleux Siamois aux taches si sympathiques. Non... Mais, en l'occurrence, le matou survenant eût été vert ou violet que je n'aurais pas hésité plus que j'hésitai.
Immobilisant à mon tour, net aussi, la bestiole, d'un appel bien modulé: «Moûoû!» je fus à sa rencontre, et d'une prise brusquée je l'enlevai par la peau du cou jusqu'à la hauteur de ma poitrine, contre quoi je l'appuyai, le nichant confortablement. Il céda, se laissant faire. Les chats reconnaissent à merveille, dès la première caresse, à quelle sorte d'homme ils ont affaire, et s'abandonnent en toute confiance à qui sait les prendre, les porter et les reposer sans rebrousser leur poil ni froisser leurs muscles ou leurs nerfs.
L'ascenseur.—Le matou blanc, tenu très ferme entre mes bras, y pénétra sans autre défiance. Néanmoins, sitôt la porte à grille refermée, sitôt le grincement aigre de la mise en marche, sitôt l'ébranlement de cette formidable machine qu'il avait jusqu'à ce jour ignorée, mon prisonnier fut pris d'une terreur remuante que j'eus toutes les peines du monde à calmer.
J'y parvins tant bien que mal. L'ascension n'était heureusement pas bien longue; et, surtout, d'étage en étage, une attraction mystérieuse, doublant et redoublant de puissance, agissait irrésistiblement sur tout ce chat que j'emportais, et luttait contre sa peur première, la maîtrisant et la subjuguant. Devant que l'ascenseur eût enfin stoppé devant ma porte, le matou blanc n'avait plus peur de rien. Et, seule, ma porte elle-même attirait irrésistiblement ses regards et sa pensée.
Je mis la clé dans la serrure; j'ouvris.
A mon étonnement, le matou blanc ne se précipita pas par l'huis entr'ouvert. Il hésita, ou plutôt prit son temps. Et il n'entra, en fin de compte, que très lentement, avec décence et cérémonial. Le Chat-Comme-Ça, quelque trois portes plus loin, entonnait un couplet fortissimo. Le matou blanc ne répondit pas d'un soupir, mais essaya comme distraitement ses griffes dans la laine du tapis d'entrée. Cela ne fit pas grand bruit. Assez tout de même pour que la mélopée du Chat-Comme-Ça s'interrompît net comme torchette. Et la maison surprise et charmée goûta la douceur d'un silence dont elle avait, depuis deux ou trois fois vingt-quatre heures, perdu toute habitude.
Moi, me réjouissant dans mon cœur, je crus excellent de presser les péripéties. Une après une, j'ouvris les trois portes qui séparaient encore les deux futurs partenaires. Ce fut pour voir le Chat-Comme-Ça s'enfuir incontinent, prompt comme la foudre, et le matou blanc entamer, avec mille précautions prudentes, la poursuite qu'il fallait. Rien là-dedans n'était pour m'étonner. La pudeur a ses exigences.
Enfin, après une bonne demi-heure de préludes stratégiques, les fiancés se joignirent sous un lit divan, très large. Et je m'assurai que tout était pour le mieux: une chatte bien enamourée; un matou, qui, pour parvenir jusqu'à elle, s'est hasardé sur des seuils inconnus, entre des bras suspects, dans un ascenseur, tout pareil à quelque trappe gigantesque et mouvante ... bref, une amoureuse fervente, un amant qui pour ses beaux yeux brava tout!... Quoi de mieux et où trouver tant d'auspices à tel point favorables?
Or, des profondeurs du lit divan montèrent soudain des cris à crever tous les tympans du voisinage. Et une bagarre s'agita. Une houle de chats roulait là-dessous dans les ténèbres. Et soudain, sur une plainte très aiguë, une flèche blanche jaillit vers la porte, et une flèche noire à sa poursuite. Le matou repassa la porte palière, reconduit, pas à pas, par le Chat-Comme-Ça, attentif à vérifier de visu le départ sans retour du fiancé mystérieusement métamorphosé en ennemi. Et je n'eus, moi, qu'à refermer la porte...
Grave, le Chat-Comme-Ça, assis sur son derrière, me considérait maintenant les yeux dans les yeux.
—Chat, explique-moi? ce beau matou blanc ... tu n'en as pas voulu?
Silence.
—Pourquoi?
Silence encore. Mon chat me regarde toujours, avec une attention qui insiste. Ses yeux, bleu pur au temps de sa petite enfance, ont peu à peu tourné au jaune assombri de la topaze brûlée.
—Eh bien, chat? ce matou blanc, ce me semble, n'en était pas moins un fort beau chat; très amoureux, j'en suis persuadé; fort bien élevé, c'était visible. Tu l'as tout de même repoussé, refoulé, brutalement, avec perte et fracas... Pourquoi? Tu étais amoureux pourtant, comme lui-même ... plus que lui, qui sait!... alors?
Cette fois, un long miaulement, très mélancolique. Je ne comprends mon chat, quand il me parle, qu'à moitié. Mais j'ai souvent eu l'intuition que mon chat, quand je lui parle, me comprend, lui, tout à fait, ou peu s'en faut.
A supposer que oui, ce miaulement, que veut-il dire? et que faut-il lire dans ces beaux yeux mordorés, qui appuient avec intensité leur regard inquisiteur au plus profond de mes prunelles?
Je ne sais...
Dans ce panier, dans ce panier-litière à l'inexorable couvercle, dans ce panier qui préserva, au cours de l'obscur voyage que j'ai dit, les yeux du Chat-Comme-Ça de toute vision réelle, de tout démenti à l'azur sans tache de ses rêves, dans ce panier qui, deux immenses heures durant, porta vers l'inconnu ma chatte et sa fortune, à quoi la voyageuse avait-elle pu songer? vers quelles amours couleur de temps, couleur de ciel, couleur de lune et de soleil s'était-elle cru transportée, la fiancée au Prince des Chats Charmants? Et de quelles hauteurs splendides était-elle retombée, que tant et tant d'espoirs magiques avaient soudain fait place à cette réalité terre à terre: un matou blanc?
—Miaou!...
Le Chat-Comme-Ça a hoché la tête, sans cesser de suivre de ses yeux à lui, au fond des miens, le vol confus de mes pensées. Peut-être suit-il ce vol-là plus clairement que je ne fais moi-même...
—Miaou!
Le Chat-Comme-Ça, à l'improviste, a quitté son coussin; il saute sur mes genoux, et frôle, lentement, câlinement, tendrement sa belle fourrure si douce contre ma poitrine, sans cesser de plonger son regard pensif dans mon regard troublé...
Et je me souviens de ce que disait jadis, à mon maître Loti, sa chatte chinoise... N'était-ce pas quelque chose dans le goût de ceci:
—Tu n'as pas compris grand'chose de moi, si tu te figures que je ne cherche, depuis ces jours-ci, que les amours à la hussarde du premier matou plus ou moins blanc qui tomberait pour moi du ciel. Non! non... c'est autre chose dont j'avais envie ... c'est autre chose dont j'ai faim et soif encore... Et peut-être pourrais-tu, toi, tout homme que tu es, apaiser le plus âpre de ma peine: ce tourment de mon cœur trop isolé, trop seul... Écoute ... l'amour après quoi je soupirais est décidément chose bien chimérique ... mais, par cette soirée d'hiver tellement triste à nos deux âmes de bêtes à peu près pareilles, «si nous nous donnions au moins l'un à l'autre un peu de cette chose douce qui berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée non soumise à la mort, et qui s'appelle affection?...»
Auteuil, 1919.
[1] Karakédy, en turc, noir, chat. C. F.
II
LES GENS
I.—ICI.
2.—LA PREUVE
—«L'Énigme, de Paul Hervieu! Ah!... la pièce où deux maris découvrent l'infortune conjugale de l'un d'eux, sans savoir duquel?... Je me souviens!... Une belle chose, oui ... mais féroce pour la lâcheté humaine... Il y a là-dedans un amant qui est tout à fait un joli monsieur. Quel pleutre, quel laquais que cet amant-là! Sa maîtresse est à ses pieds, la femme qui s'est donnée à lui entière, corps et cœur; elle est sous le couteau, elle crie au secours, et lui, tranquille comme feu Ponce-Pilate, s'en lave les mains et va galamment se tuer dans la coulisse, laissant la misérable agoniser comme elle pourra... Pouah!
—Quoi?... Ce que je voudrais qu'il fit?... Parbleu, son devoir? son devoir, qui lui est tout tracé, clair, impérieux, absolu. Il y a une autre femme n'est-ce pas, et un autre mari? Eh bien! l'amant doit mentir, accuser l'autre femme, l'innocente, et la perdre! l'amant doit avouer, affirmer, proclamer que c'est celle-ci sa maîtresse; celle-ci, pas celle-là; et sauver celle-là, la sienne, aux dépens de celle-ci, qui sans doute n'a rien fait, mais qui ne lui est, à lui, rien...
Hein? ce serait abominable? Et puis après? Bien sûr que ce serait abominable! Mais ce serait, mais c'est le devoir. Il y a des tas de devoirs abominables. C'était le devoir de Lorenzaccio de vendre sa sœur au duc de Florence. C'était le devoir de Napoléon d'habiller de crêpe quarante mille femmes prussiennes, le jour d'Iéna... C'est le devoir d'un amant d'être l'âme damnée de sa maîtresse, et, pour elle, de tuer, de voler, de se parjurer. C'est le devoir. Moi, pour une femme dont j'ai d'ailleurs oublié le nom, j'ai jadis signé des faux et commis des lettres anonymes... Ça vous dégoûte? Ne soyez pas amant alors! personne ne vous force!...
Ecoutez une aventure qui m'est arrivée, il y a ... il y a longtemps. Une aventure en deux actes, comme l'Énigme; moins tragique:—Au premier acte, j'avais vingt ans. Je passais une fin de septembre à la campagne, chez une brave femme, amie de ma mère. J'étais assez joli en ce temps-là; j'avais les joues douces et la moustache fine. Les deux filles de la maison s'en aperçurent vite. Elles étaient, d'ailleurs, délicieuses toutes deux, et je serais aujourd'hui bien embarrassé de choisir entre elles. L'aînée, Marthe, était longue, brune et pâle, avec d'extraordinaires yeux noirs et des cheveux bleus, longs comme ça. La cadette, Louise, ressemblait trait pour trait à Ophélie: rien que du blond, du rose, du diaphane... Oui, aujourd'hui, je ne saurais vraiment pas à qui donner la pomme. Mais je vous ai dit que je n'avais alors que vingt ans. Bête comme tous les heureux gars de cet âge, je n'hésitai pas une seconde: je pris l'aînée, parce que déjà mariée, et je laissai pour compte la cadette, parce qu'encore jeune fille. Une femme mariée, pour un débutant, cela représente le paradis de Mahomet en pantalons de dentelles.
Naturellement ce ne fut qu'une passade: une douzaine de nuits assez chaudes, en tout et pour tout. Quand même, ces douze nuits-là font un souvenir dans ma vie. Cette Marthe, ma première maîtresse «mondaine», je l'avais érigée tout de suite sur un piédestal très haut, comme la déesse exquise de toutes les sensualités et de tous les raffinements. Depuis, bah!... Mais maintenant encore, après tant d'années et tant de femmes, je revois toujours avec plaisir ce corps mince et long, et cette peau brune, et le signe qui attirait toujours mes lèvres, une mouche naturelle piquée près d'une fossette de la hanche gauche...
Mais la douzième nuit passée, je repris le chemin de fer. Et la treizième nuit ne vint jamais.
Rideau.
Au second acte, j'avais trente ans. Je venais d'être élu député de Saône-et-Seine, et ma carrière politique se dessinait. Un soir, à un dîner quelconque, on me présente à ma voisine. Et je la reconnais au premier coup d'œil: c'était Louise; Louise, la sœur de Marthe.
Elle était plus charmante que jamais, toujours très Ophélie, et ses yeux verts devenus profonds comme des lacs. Je parlai de notre rencontre ancienne; elle rougit et se troubla. J'évoquai certains souvenirs; elle perdit absolument contenance. Je lui tendis un rendez-vous; elle s'y accrocha comme une noyée. Et chez moi, dès le canapé, elle m'avoua qu'elle m'aimait depuis dix ans, et que, jeune fille, puis femme, elle n'avait jamais cessé de m'attendre.
Elle avait épousé un mari superbe, une gigantesque brute à barbe gothique qu'elle craignait comme le feu. Par prudence, il me fallut devenir l'ami de ce seigneur, et fréquenter chez lui. Mais, le premier jour, j'eus une étrange surprise. Devinez qui m'attendait dans le salon de Louise? Marthe. Marthe, ma maîtresse de jadis. Les deux sœurs et leurs deux maris habitaient le même petit hôtel. Un mari de moins et je me serais cru rajeuni de dix années.
Seulement, la situation s'était inversée. J'étais maintenant l'amant de Louise et Marthe ne m'était plus rien.
Quand même, tout alla bien, d'abord.
Louise, jadis, n'avait pas vu bien clair dans mon intrigue avec son aînée. Pareillement, Marthe ne constata pas tout de suite que sa cadette lui avait succédé, après interrègne. Et, bonne fille, elle me pardonna tant bien que mal de n'être pas incontinent retombé dans ses bras.
Mais, du jour où la vérité lui apparut, elle ne me pardonna pas du tout d'être tombé dans les bras de sa sœur. Et, sans crier gare, elle commença contre nous deux une guerre au couteau.
Comme début, elle me brouilla avec le mari, je n'ai jamais su par quelle machiavélique rouerie. Après quoi, Louise reçut des lettres anonymes l'informant avec détails d'un caprice que je m'étais passé pour je ne sais quelle chanteuse de café-concert. Il fallut tout mon sang-froid pour éviter une rupture.
Le plus drôle, c'est que je ne devinais pas du tout la main d'où partaient les tuiles. La bêtise masculine est insondable. Face à face, Marthe était la plus indulgente des grandes sœurs. A la voir toujours souriante, et si gentiment camarade en toutes circonstances, j'étais à cent lieues de me défier d'elle.
Elle se démasqua pourtant, mais un peu tard.
Ici, permettez-moi deux mots hors texte: j'ai oublié de poser le décor de mon deuxième acte.
Je recevais trois fois par semaine ma maîtresse chez moi, rue de Courcelles, l'après-midi. Mais Louise, un peu plus romanesque que de raison, trouva bientôt à ces rendez-vous trop réglés un petit goût de pot-au-feu conjugal. Très libre dans sa maison et n'habitant pas au même étage que son mari, elle insista pour me recevoir de temps en temps chez elle, après dîner. L'imprudence n'était pas bien grande de bavarder de dix à onze dans un petit salon commun d'ailleurs aux deux sœurs. Un monsieur en habit n'est pas compromettant, même en tête à tête, tant que minuit n'a pas sonné et que la chambre à coucher n'est point ouverte. Mais, peu à peu, enhardie par l'habitude, ma pauvre Louise en vint à des témérités. D'abord, les séances s'allongèrent. Ensuite, la chambre à coucher s'ouvrit. Finalement, la robe de soir se mua en robe de nuit. Nous étions mûrs pour la catastrophe.
Un soir,—un matin plutôt, c'était l'heure où l'on rentre du cercle,—j'étais seul dans le petit salon: seul, et pour cause: nous avions été deux la minute d'avant, et mon plastron s'en trouvait encore fripé, dangereusement. Une porte craque; je me redresse: le mari entre, apoplectique, et sa barbe de burgrave tremblant de mâle rage. Il tenait encore la lettre anonyme qu'il venait de trouver, la seconde d'avant, au beau milieu de son oreiller.
Ah! cet homme-là était une brute magnifique. Il n'hésita pas une seconde:
—Bandit! gueux! larron d'honneur!—me brailla-t-il.—Où est-elle? où est-elle?
Et, comme un fou, il se rua sur la porte par où Louise était sortie.
Naturellement, je n'en menais pas large: je n'avais pas même un canif. Dans l'instant, j'eus la vision atroce de ma pauvre petite amie abattue sanglante et de cette bête fauve la piétinant.
Déjà, il enfonçait le battant plutôt qu'il ne l'ouvrait. Mais il recula, pétrifié. Derrière la porte, quelqu'un écoutait à la serrure, quelqu'un qui jeta un cri perçant: Marthe, qui n'avait pas résisté à sa féroce envie de voir tout.
Elle s'était embusquée dans ce cabinet qui séparait le petit salon de la chambre de Louise. Trop curieuse!... Le mari, stupide, la regarda d'abord comme un aérolithe. Puis, la voix baissée d'un ton:
—Marthe?—dit-il, comme n'en croyant pas ses yeux; il n'avait pas l'intelligence prompte;—Marthe? vous? Qu'est-ce que vous faites ici?
D'un bond, je m'élançai de mon divan et je lui abattis ma main sur l'épaule. Un éclair m'avait illuminé.
—Et vous?—dis-je rudement:—qu'est-ce que vous y faites? qu'est-ce que vous y f...z, mordieu?
Il pivota, ahuri:
—Moi? mais je suis chez moi, je suppose!
D'un doigt, je pointai le tapis:
—Partout ailleurs, c'est possible; mais ici, non!
—Non?
—Non! Vous êtes chez madame, que voici!
—(Marthe, suffoquée, ne trouva pas une syllabe.)—Et j'imagine que vous n'êtes tout de même pas un mouchard à la solde de votre beau-frère?
Quatre secondes interminables il me dévisagea, les yeux ronds. Puis l'idée fit brèche dans sa tête.
Il regarda sa belle-sœur, demi-nue dans un peignoir souple. Incontestablement, nous étions seuls, elle et moi, et tous deux en désordre. Alors, il vacilla sur ses jambes et saisit le dossier d'une chaise. L'autre soupçon hésitait en lui. Mais la lettre anonyme crissa dans sa main.
Il l'entendit, et une fureur nouvelle assaillit son doute:
—Et ça?—cria-t-il en me jetant le papier sous le nez:—et ça, qu'est-ce que vous en dites? Prouvez-le donc que c'est celle-ci votre ... complice ... celle-ci, et pas l'autre?
Je haussai les épaules:
—Je ne tiens pas à rien prouv...
Mais je m'arrêtai net. Une preuve? il voulait une preuve?
—Au fait, si vous y tenez ... priez donc Marthe de vous montrer la mouche qu'elle a, près d'une fossette, à la hanche gauche...
C'était une fameuse brute. Il se rua d'un bond sur la malheureuse et lui arracha son peignoir.
Elle cria, elle se débattit de toutes ses forces. Mais moi, d'une main, je lui fermai la bouche, et, de l'autre, je lui maîtrisai les deux poignets,—tout en proclamant, doucereux: «Il vaut mieux, voyons, chère amie!...» Et, ce disant ...—dame! à certaines heures rouges, on redevient assez bête sauvage ... ce disant,—je lui enfonçai fort agréablement mes ongles dans la chair.
Lui déchirait en lambeaux la mousseline et la batiste. Sous la chemise, une peau mate apparut, dont je me souvenais. Et il hurla soudain:
—La mouche! C'est vrai, c'est bien vrai...
Alors, Louise sauvée, je lâchai Marthe. Il y avait un rien de sang au bout de mes cinq doigts...»
1907.
3.—L'HOMME QUI LE SAVAIT
Bonne mère! faites que je ne le sois pas, qué? Différemment faites que je ne le sache pas ... et les autres non plus, surtout!...
Cet homme-là vous eût certainement fait l'effet qu'il me fit à moi: celui d'être un homme absolument comme les autres, comme tous les autres; tel l'homme qu'on ferait avec tous les autres, comme tous les autres, comme tous les autres hommes additionnés ensemble, puis divisés par leur nombre total. Bref, une sorte d'homme-moyenne. Il était par conséquent l'homme moyen par excellence. Moyen au physique, moyen de la tête aux pieds: ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre; et moyen davantage au moral: de ma vie, je ne l'entendis rien dire qui ne fût lieu commun, ni ne le vis rien faire qui ne fût chose convenable, correcte et mesurée. M. Prud'homme eût pris pour son modèle cet homme dépourvu de toute apparente originalité,—donc comme il faut. En politique, en religion, en art, en littérature,—en amour même, cette pierre de touche de la personnalité,—le dit homme comme il faut avait toujours professé les opinions les plus régulières, donc bien dit, et toujours fait comme il disait. Par exemple, il s'était marié: l'homme n'est pas fait pour vivre seul; il avait eu deux enfants, une fille et un garçon: de quoi contenter tous les goûts; puis un dernier-né: il faut compter avec le mauvais hasard ... mieux encore, sa femme l'avait trompé: un mari comme les autres devrait-il par hasard ne pas porter les cornes?
La femme de cet homme-là,—cette femme qui le trompait,—avait d'ailleurs quelques excuses: au rebours de son mari, elle n'était moyenne en rien du tout. Beaucoup plus jolie que de règle, beaucoup plus gracieuse que jolie, beaucoup plus aguichante que gracieuse, elle méritait incontestablement de séduire beaucoup mieux qu'un quotient d'humanité, si j'ose dire. Elle le méritait, et le désirait aussi, très fort. Que voulez-vous! les Écritures sont là pour poser en dogme qu'elle descendait de notre grand'mère à tous, madame Ève, qui aima mieux s'en faire conter par le diable que de ne s'en faire pas conter du tout.
Ce qu'on désire fort, on l'obtient tôt: le désir est à sa satisfaction ce que l'aimant est au fer: l'un attire l'autre. Ce qu'on obtient tôt, on s'y attache; et quand on le perd, ce n'est pas sans regret. Ce qu'on regrette, on tâche à le remplacer; n'importe comment. Si la qualité manque, la quantité y supplée. D'où le proverbe cher aux belles dames: un ami qui s'en va, dix amis qui s'en viennent...
Tout cela pour que chacun sache que notre jolie, gracieuse, aguichante et coquette petite-fille d'Ève goûta d'abord, selon la norme, d'un seul galant; puis en grignota quelques autres, puis finalement, croqua sa vingtaine; mais aussi pour que chacun comprenne que ce fut tout uniment parce qu'elle connaissait le proverbe cher aux belles dames et parce qu'elle croyait en la Sagesse des Nations ni plus ni moins qu'en Dieu le Père. A telles enseignes, que même au nombre dix, elle préféra le nombre vingt: deux sûretés valent mieux qu'une.
Somme toute, rien de plus louable, aux yeux de quiconque est de bonne foi et dédaigne les morales toutes faites. J'ai d'ailleurs le devoir de prévenir mes lecteurs qu'ayant eu, moi, l'honneur de compter le mari parmi mes bons amis, je ne saurais tolérer sur la femme aucune plaisanterie plus ou moins grivoise. A bon entendeur, n'est-ce pas?...
—Parmi vos bons amis, le mari?
—Certes!
—Et vous avez laissé cet honnête homme, votre bon ami, seul dans la détresse de son infortune conjugale?
—Détresse?
Holà! ho! s'il vous plaît!...
Vous appelez ça une détresse? Être ce que furent César, Napoléon, Molière et La Fontaine? Vous êtes dégoûté!... Moi, j'appelle ça une veine si vous êtes joueur et une médecine si vous êtes amoureux. Et vous voudriez que je prive un ami de cette panacée ou de ce fétiche? Je n'en ferai jamais rien. Et ma raison me dit que, ce faisant, je ferai bien.
D'ailleurs, en l'occurrence, j'avais un autre motif de me taire: des vingt galants, le vingtième était moi-même. Alors, dame! charité bien ordonnée commençant par soi-même...
Vous voyez...
D'ailleurs, vous me la baillez belle, avec votre indignation: «J'ai laissé mon bon ami dans sa détresse...» Comment l'en aurais-je retiré! Vous connaissez le moyen d'empêcher une femme de n'en faire qu'à sa tête et d'aimer où bon lui semble?
—Mais il fallait...
—Pardon? Vous dites?... Il fallait avertir le mari?
Oh! que non, bonnes gens! Il fallait tout ce qu'il vous plaira, plutôt que cette incommensurable bêtise! Et la fin de l'histoire vous va prouver qu'il fallait au contraire, précisément, ne pas l'avertir.
Car si grosse que soit une bêtise, il se trouve toujours un imbécile plus gros qu'elle pour la faire. L'imbécile donc se trouva. Et il s'en fut tout droit chez le mari, faire la bêtise: avertir cet homme qui ne demandait pourtant qu'à n'être pas averti.
Et il arriva ce qui devait arriver. L'imbécile n'eut pas plutôt lâché le paquet:
—Monsieur, votre femme vous trompe!
Que le mari lui servit cette foudroyante réplique:
—Naturellement! je le savais, monsieur.
L'imbécile en changea de couleur:
—Ah!—balbutia-t-il,—vous le saviez!
L'homme qui le savait haussa les épaules:
—Parbleu! me prenez-vous donc pour un autre? Monsieur, huit maris sur dix sont trompés par leur femme. Je prévoyais donc que je le serais. Quand on prévoit, on a vite fait de voir. J'ai vu... Et je vous le redis, monsieur! je savais ce que vous venez d'essayer de m'apprendre. En vérité, oui: je le savais.
Et, satisfait, il allumait une cigarette, quand, les sourcils soudain froncés:
—J'y songe!... pour avoir essayé de me l'apprendre, il faut que vous l'ayez su vous-même?... comment cela, monsieur? seriez-vous par hasard un amant de ma femme?
L'imbécile sauta comme un bouchon de champagne:
—Moi, monsieur! Ah! vous ne me connaissez pas!... une pareille infamie? j'en suis tout à fait incapable...
—Au fait, c'est bien ce que je m'étais dit d'abord...
L'homme qui le savait avait, d'un coup d'œil, soupesé l'imbécile; il précisa:
—Cela m'eût étonné: ma femme a du goût...
Et soudain, les sourcils en arc:
—Mais ... j'y songe encore: voici quelque chose d'incorrect, il me semble ... de fort incorrect?... Voyons, un peu de logique: ma femme me trompe,—bien! je suis ... ce que je suis,—très bien! je sais que je le suis,—de mieux en mieux! Tout cela est en effet comme cela doit être, logique, convenable. Et puis c'est notre affaire, à ma femme et à moi... Mais, que je sache, ce n'est pas votre affaire, à vous, monsieur?
L'imbécile, d'un geste vague, en convint. Et l'homme qui le savait en prit avantage:
—Ce n'est pas votre affaire en rien! Voilà qui est ennuyeux, monsieur! Réfléchissez un peu je vous en prie: doit-on savoir quelque chose des affaires qui ne vous concernent en rien? Non, sans contredit. Ce n'est pas le fait d'un homme comme il faut. En vérité, plus j'y pense... C'est très ennuyeux, monsieur! Voilà que je suis cocu, et voici que vous le savez, vous, qui n'êtes pas même l'amant de ma femme!
—Je vous jure,—s'exclama l'imbécile...
—Moi,—trancha net l'homme qui le savait,—je ne vous jure rien parce que je ne jure jamais, monsieur! jurer se porte assez mal, soit dit sans vous offenser. Je ne jure donc pas, mais je constate que vous m'avez mis dans une situation où jamais personne ne fut! Pour un peu, grâce à vous, je ne serais plus un homme comme les autres!
Il enfonça ses deux mains dans ses poches et conclut:
—C'est excessivement ennuyeux, monsieur!
L'imbécile se hasarda:
—Monsieur, dans tous les cas, je vous affirme...
Il fut encore coupé comme au couteau:
—Que nous voilà tous, vous, moi, ma femme ... pauvre enfant!... et même ses amants, dans une situation intolérable? Cela va de soi! la belle affirmation! qu'il faut sortir de cette situation, n'importe comment? certes oui! mais le moyen?... je n'en vois qu'un!... et encore...
—Monsieur, tout ce que vous ferez sera bien fait,—déclara résolument l'imbécile;—et, d'avance, je me range à votre avis...
—Alors, je n'hésite plus, monsieur. Merci: vous m'ôtez un poids!
Et l'homme qui le savait, respirant plus large, commença d'extraire ses mains des profondeurs de ses poches...
—Croyez d'ailleurs,—dit-il, comme pour prendre congé,—croyez, monsieur, que je suis désolé de n'avoir vu que ce moyen-ci...
Il achevait de dégager l'une de ses mains, la droite...
—... que ce moyen-ci ... qui est brutal, et vraiment incorrect... Mais l'incorrection, convenez-en, serait pire, si les choses demeuraient en l'état...
Et l'homme qui le savait, levant la main et le revolver qu'elle tenait, brûla la cervelle de l'imbécile qui n'aurait pas dû le savoir.
1920.
4.—MON DUEL A MORT
—«Ceci est une histoire gaie; une histoire vraie aussi: pour la première fois, j'ai le droit de raconter une aventure telle qu'elle est arrivée, sans y changer une virgule ... sans même en déguiser le nom des personnages: des trois qu'ils furent, deux sont morts et je suis le troisième. D'ailleurs, l'aventure est honorable pour tous.
Les trois personnages en question, Paris les a fort connus. C'étaient: la comtesse Altéra, dont vous avez sûrement suivi le cercueil l'an passé: il n'y eut jamais tant de roses et tant d'orchidées dans Sainte-Clotilde;—puis le comte Lla Sela, le secrétaire d'Espagne, tué à l'ennemi six mois plus tôt: en 1914, Lla Sela se cacha sous la défroque d'un dragon français, histoire de se battre pour la France;—enfin, moi-même, prince Claudius Alghero. Ceux qui se battirent en duel—à mort—furent, naturellement, Lla Sela et moi. Celle pour qui l'on se battit fut, non moins naturellement, la comtesse. Ma foi! je le dis comme je le pense et sans vergogne, jamais plus adorable femme ne fit s'entre-tuer deux meilleurs amis. Lla Sela, Alghero; Alghero, Lla Sela: le monde confondait parfois. Les deux doigts de la main, exactement.
Mais le diable s'en mêla: vers 1907, la comtesse Altera s'était, j'ignore pourquoi, toquée de Lla Sela qui, lui, l'aimait comme un imbécile depuis toujours. Moi, je fus le confident: rien d'horripilant comme ça. J'y gagnai toutefois ceci que, vers 1911, madame Altera, qui avait eu tôt fait, comme bien vous pensez, d'en avoir assez de Lla Sela, se toqua de moi: les confidents ont l'habitude d'être là à l'heure qu'il faut. J'avais été bon confident, et je fus promu au grade supérieur.
La chose arriva par un soir d'été magnifique... Mon Dieu! qu'il était donc beau, ce soir-là!—du moins, il me sembla tel; mais à Lla Sela, il ne sembla pas tel du tout... Que voulez-vous! il y a des gens qui prendraient le soleil pour la pluie...
Je passe sur les détails, qui n'intéressent que moi. Il en est un toutefois que je dois préciser: tout en commençant de m'aimer chèrement, tout en n'aimant plus du tout Lla Sela, tout en jurant même tant qu'elle pouvait que jamais elle ne l'avait aimé, Elsa (elle s'appelait Elsa...) n'avait pas eu le courage de signifier tout de suite son congé à ce pauvre diable. Elle voulait faire ça tout doucement. En amour, la douceur est inopportune. On gagne un œuf, on perd un bœuf. Entre Lla Sela, qui, par conséquent, se figurait toujours être l'Ami, avec un grand A, et moi, qui étais l'Ami, et qui ne me figurais pas ne pas l'être devenu, la situation fut impossible en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Vous vous figurez sans peine qu'il est désagréable de rencontrer toujours, matin et soir, soit quatorze fois par semaine, le même intrus chez celle que vous aimez, et les mêmes orchidées dans ses cornets à fleurs. D'autant que nous étions tous deux tenus au secret, et que, dans ces conditions, le soulagement semblait interdit de nous entre-chercher querelle! Je crois que nous n'y serions jamais parvenus si Lla Sela n'avait fini par prendre le taureau par les cornes. Nous fréquentions tous les deux chez Maxim's. Une nuit, lui, m'ayant aperçu, sans hésiter vint droit à moi:
—Alghero, un verre avec moi?
—Volontiers, très cher.
Et le verre avalé, il commença par la fin:
—Vous en avez assez de moi, n'est-ce pas, mon pauvre ami? Moi, j'en ai trop de vous.
Je ne fis qu'incliner la tête.
—Alors? L'épée? Le pistolet? Vous préférez quoi?
—Je préfère ce que vous préférez, Lla Sela.
Et de fil en aiguille, et de politesse en politesse, nous préférâmes les deux: quatre balles au commandement, soixante à la minute, vingt mètres, soi-même chargeant son pistolet; et puis, l'épée, si nécessaire, jusqu'à ce que...
—Jusqu'à ce que l'un des adversaires s'avoue lui-même hors de combat.
—Témoins et médecins muets, tout le combat... ou leur client disqualifié.
—Et avec mieux que tout ça: avec, sur le terrain, un coupé bien clos....
—Bravo! Un coupé, une dame dedans...
—Chut! On n'en sait rien: les stores...
La précaution n'était pas mal trouvée. Il n'est pas très courant de voir, dans un combat de coqs, un des adversaires demander grâce à l'autre, mais en présence d'une poule,—de la poule,—le fait est rigoureusement sans exemple.
Malgré quoi, les duellistes proposant, mais les épées disposant, le soir du 11 juillet, Lla Sela et moi étions bel et bien vivants tous les deux, encore que nous étant battus le matin. Nous avions, cependant fait très bien les choses: au pistolet, je lui avais déchiré la hanche, il m'avait traversée la jambe. A l'épée, il m'avait fourni un coup en séton, derrière l'épaule, et un coup droit sous la première côte... Beau coup, ma foi! il s'en était fallu d'un pouce que Lla Sela, de ce coup, fût vainqueur sans débat; et cette histoire, comme disent les bons auteurs, n'eût jamais été écrite. J'avais, moi, percé une cuisse; puis, d'un coup d'arrêt trop long, pris le bras droit dans toute sa longueur, du poignet à l'épaule, crevant trois fois le muscle et deux fois le tronc nerveux. Le bras tomba tout de son long comme un cadavre, et naturellement ne se releva pas. Le blessé ramassa l'épée de la main gauche et voulut continuer; mais il avait perdu trop de sang; en outre, il tirait de la main gauche pour la première fois. Le tout eût crevé les yeux d'un aveugle. Or madame Altera voyait à merveille. Assassiner sous ses yeux, je ne pouvais vraiment pas! même pour faire plaisir à mon adversaire... Et c'est moi qui jetai mon épée.
Lla Sela n'était vraiment pas content. Il eût donné sa part de paradis pour être tué tout de suite. Je fus obligé de le consoler en lui promettant que nous recommencerions, sitôt rafistolés l'un et l'autre. Même pour moi, ce n'était là rien de trop: je fus un bon mois au repos forcé... Ce mois-là compte probablement dans ma part de paradis à moi. Les blessures ne sont rien, les infirmières sont tout.
Donc, nous devions recommencer la partie, puisque je l'avais promis à Lla Sela. Comme il était logique, d'ailleurs, en tant que duel à mort notre duel n'était vraiment pas fini. Telle une comédie de Molière, la pièce n'avait pas eu de dénouement. Mais vous avez déjà deviné que, telle une comédie de la vie, elle n'en eut jamais.
Six semaines plus tard, j'étais sur pied. Et le logis de la comtesse me revit; et ses cornets à fleurs revirent mes orchidées; et tout fut comme autrefois, sauf Lla Sela: lui, continua d'être absent. Sérieusement blessé, cette absence ne pouvait étonner personne. Et, par le fait, il garda le lit jusqu'à l'hiver. Mais, l'hiver arrivé, il ne se montra pas davantage. J'entends qu'il ne revint pas chez la comtesse, non plus que chez moi. Maîtresse, adversaire, rivalité, duel à mort, il avait tout oublié pêle-mêle et d'un seul coup. A telles enseignes qu'il se souvenait uniquement d'une chose ... d'une vérité ... celle que j'ai énoncée tout à l'heure: «Les blessures ne sont rien, les infirmières sont tout.» Son infirmière à lui avait tout bonnement balayé de sa mémoire mon infirmière à moi, la comtesse Altera. Il n'y a pas là de quoi s'étonner outre mesure: les Espagnols ont peu de goût, c'est un proverbe en Italie.
Et la première fois que je revis Lla Sela, ce fut un an, jour pour jour, après notre duel à mort. Je le rencontrai à l'ambassade d'Angleterre, et il fut enchanté de me revoir.
—D'autant plus enchanté, mon cher, que j'ai un service désagréable à vous demander, et que je sais d'avance pouvoir compter sur vous.
J'étais moi-même ravi de le retrouver vivant.
—Lla Sela, je suis votre homme de la tête aux pieds.
—Eh bien! voici... Avec vous, Alghero, je vais appeler les chats des chats: vous savez que j'aime quelqu'un, vous savez que je suis très épris, vous savez que je suis très heureux...
Tout cela était vrai.
—Lors, quelqu'un ... un autre quelqu'un: un quelqu'un masculin, cette fois ... s'est mis en travers de ma route ... et ce quelqu'un-ci me porte exagérément sur les nerfs.
—Je vous comprends!...
—Bref, il faut en finir... Voulez-vous être mon témoin? Bien entendu, un duel à mort!...
Je lui tendis les deux mains: