Dix-sept
Histoires de Marins
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S'adresser pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorf, 50, Chaussée d'Antin, Paris.
CLAUDE FARRÈRE
Dix-sept
Histoires de Marins
VINGT-HUITIÈME ÉDITION
PARIS
Société d'Éditions Littéraires et Artistiques
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
Copyright by Claude Farrère, 1914.
Il a été tiré de cet ouvrage:
Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, marqués de A à Z,
Vingt-six exemplaires sur papier du Japon, numérotés de I à XXVI,
Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 100,
Et dix-huit exemplaires sur papier de luxe, spécialement imprimés pour l'auteur, numérotés, marqués, dédiés à la presse.
—SAINTE VIERGE MARIE, PRIEZ POUR LE PAUVRE
MARIN QUI NAVIGUE SUR LA TERRE.
CELUI QUI NAVIGUE SUR LA MER, IL SE DÉBROUILLE.
AINSI PARLAIENT CEUX DU GAILLARD.
—UNE FOIS PRÊTRE, TOUJOURS PRÊTRE,
UNE FOIS MAÇON, TOUJOURS MAÇON,
UNE FOIS MARIN, TOUJOURS MARIN.
AINSI PARLAIENT CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE.
TABLE
[POUR UNE LECTRICE]
[LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES]
[La double méprise de Loreley Loredana]
[Idylle en masques]
[La capitane]
[Perdu corps et biens]
[L'invraisemblable ratière]
[108, Le Duc, ambassadeur]
[La crapule]
[La baleinière deux]
[La royale charité]
[L'amoureuse transie]
[Histoire de mannequin]
[Naissance de vaisseau]
[L'ex-voto de l'acropole]
[La tourelle]
[Dix secondes]
[Fontenoy]
[POUR UNE LECTRICE]
Madame,
Daignez m'excuser d'abord: je sais à merveille que vous ne lisez jamais de préface. Mais ne vous y trompez point: ceci n'a pas la vanité d'en être une. Je serais fort embarrassé d'avoir à vous vanter, comme il faudrait, le poil de mon ours, et vous écrire ici tout le bien que je n'en pense pas. Dieu nous garde vous et moi d'un tel plaidoyer! Mais il me semble que je manquerais à la courtoisie si je ne vous présentais pas officiellement, tout de suite, les principaux des personnages que vous rencontrerez tout à l'heure, à supposer que vous lisiez plus avant. Prenez donc ces quelques lignes pour ce qu'elles sont: une «introduction» protocolaire, sans davantage.
Madame, si vous êtes patiente assez pour couper toutes les trois cents pages de ce volume, vous verrez que dix-sept histoires s'y succèdent, lesquelles vous paraîtront, à les feuilleter, hétéroclites, donc mal faites pour loger ensemble à la même enseigne et dormir côte à côte sous une seule couverture jaune.
Leur unique excuse à voisiner si familièrement est de pouvoir se prétendre, malgré l'apparence contraire, proches parentes les unes des autres, par cette raison que tous les principaux personnages dont je vous parlais tantôt font partie, très véritablement, d'une race unique: la race des hommes qui vivent sur la mer, la race des femmes qui aiment ces hommes ou qui sont aimées par eux.
Madame, je ne mets point en doute que vous ne connaissiez la mer le mieux du monde;—j'entends, que vous ne l'ayez mille fois contemplée du haut d'un cap, d'un môle, voire d'une passerelle de navire.—Et je n'ignore pas que vous comptez force marins parmi vos relations: votre oncle l'amiral, qui est membre de l'Union;—ce midshipman anglais qui fut, l'hiver dernier, votre flirt, à Beaulieu;—le caouadji à turban qui élaborait naguère, à bord de votre dahabieh, cet incomparable café turc dont vous êtes encore fière;—le vieux patron normand qui vous emmena jadis pêcher le hareng, sur son chalutier, au large de Trouville;—moi-même;—et tant d'autres... J'ai peur tout de même que vous n'ayez pas bien su démêler, sur le visage de tous ces navigateurs, quoique un brin différents, cette secrète ressemblance qu'on ne peut ni contester, ni définir, et que votre nourrice nommait avec simplicité «l'empreinte du sang». Elle s'y trouve néanmoins, croyez-le, et si vous aviez, ce qu'à Dieu ne plaise! vécu comme moi, dix-neuf de vos plus belles années entre ciel et mer, sur un plancher mouvant dont les vaches n'ont jamais voulu, vous auriez mille et mille fois constaté, comme j'ai fait, que tous les hommes de mon espèce, sans distinction d'âge, de caste, de naissance, de couleur, et qu'elle ait été leur patrie d'autrefois et la cité dont ils étaient citoyens—avant de devenir irrésistiblement sujets et serfs de sa seule Majesté l'Océan,—portent au visage, et au corps, et à l'âme, un caractère commun, une marque uniforme, une empreinte—plus profonde et plus indélébile que celle du sang:—l'empreinte de la mer. Le hasard m'a très souvent jeté à l'improviste sur des rivages lointains et saugrenus, et je me souviens d'avoir foulé la poussière de beaucoup de villes extravagantes à force d'être exotiques. J'y voyais, comme jadis don César de Bazan, parmi des femmes jaunes, bleues, noires, vertes, des hommes nuancés non moins diversement; mais je reconnaissais tout de même, et du premier coup d'œil, nonobstant leur couleur, ceux de ces hommes qui étaient marins comme moi, parce que les stigmates professionnels transparaissaient toujours à travers leur épidémie pigmenté n'importe comment. Et ce n'est pas seulement leur apparence identique, ce n'est pas seulement leur similitude extérieure qui font des hommes de la mer une nation réelle, une seule nation, immuable de Buenos-Ayres à Vladivostock et de Bornéo à Terre-Neuve, c'est encore l'ensemble très homogène de leurs mœurs et de leurs coutumes, de leurs lois et de leurs préjugés, de leurs superstitions et de leurs religions.—Cette nation-là constituait même encore, il y a très peu d'années, la seule nation de purs gentilshommes en plein xxe siècle...
Oui, Madame, moi, qui vous griffonne ces quatre pages, j'ai vu de mes yeux, j'ai touché de mes mains ce fabuleux, cet ahurissant anachronisme: une race entière, nombreuse de plusieurs millions d'êtres humains, laquelle race s'obstinait, dans notre âge de manufactures, de parlementarisme et de coups de bourse, à mépriser l'argent, à dédaigner la mort, et à vivre, somme toute, comme vécurent jadis dans leur meilleur temps les gens de qualité, vos aïeux...
Il y a très peu d'années de cela ... dix années peut-être ... quinze, au plus... La vérité m'oblige d'ailleurs à reconnaître que les choses ont quelque peu changé depuis, et non pas pour devenir plus belles. La faute en est à la télégraphie sans fil, aux turbines Parson et aux paquebots longs de quatre cents mètres. On traverse aujourd'hui l'Atlantique en quatre jours. Impossible, dans un laps si bref, d'oublier l'odeur et la couleur du rivage qu'on vient de quitter. Impossible de s'habituer comme il faudrait à l'étrange sensation de n'être plus sur terre. Impossible de devenir, même en s'y efforçant, ce que nous devenions jadis sans nous en apercevoir et sans y songer: des marins...
Nous le sommes encore, nous, les aînés de la race; nous le sommes tout à fait; mais nos frères cadets commencent de ne plus l'être qu'à moitié; et nos fils ne le seront plus du tout,—ne le seront plus jamais.
Nous disions tout à l'heure, Madame, que vous comptez parmi vos relations des marins, beaucoup de marins. A supposer même que tous ceux que vous croyez l'être le soient,—à supposer que vous en connaissiez par conséquent aujourd'hui autant que vous en croyiez connaître,—soyez persuadée que demain vous n'en connaîtrez plus que fort peu, et qu'après demain vous n'en connaîtrez pas un seul. Parce qu'il n'y en aura plus nulle part.
Ceux que vous allez rencontrer çà et là, dans ce bouquin-ci, sont donc peut-être les derniers spécimens d'une tribu humaine près de disparaître et dont l'existence prolongée jusqu'à notre époque fut d'ailleurs, en quelque sorte, un défi à la chronologie,—j'oserais dire un défi au bon sens.
Daignez, Madame, leur être indulgente, comme on l'est aux moribonds; et ne leur en veuillez pas trop s'ils heurtent parfois de front, un peu brutalement, vos opinions les plus respectables et vos habitudes les plus ancestrales. Ce ne sera pas malice de leur part. Pardonnez-leur en songeant que leurs habitudes et que leurs opinions à eux n'ont jamais ressemblé à celles du reste de la planète, et que c'est à cause de cette dissemblance, et faute d'avoir su se modifier, s'adapter et se civiliser, à l'instar de toutes raisonnables créatures, qu'ils auront très bientôt débarrassé le monde de leur baroque existence.
C. F.
[LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES]
LA DOUBLE MÉPRISE DE LORELEY LOREDANA
CHANTEUSE D'OPÉRA-COMIQUE
à Pierre Louÿs, fidèlement,
C. F.
I
Je me souviens exactement de la date, et pour cause: ce fut le 31 décembre 1894,—un lundi,—que, pour la première fois, j'entendis parler de Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique. Il pleuvait, ce lundi-là,—comme il pleut souvent à Brest en Bretagne;—et la rue de Siam n'était qu'un cloaque, où le pas des passants faisait gicler des feux d'artifice de boue.
Moi, j'avais quitté ma Victorieuse, après dîner, par le canot-major de huit heures. Sur rade, il ventait grand frais du sud-ouest,—c'est suroît qu'il faut prononcer;—et le clapotis était dur. Dans la chambre du canot, nous étions cinq ou six enseignes à nous pelotonner en tas, sous l'abri douteux des manteaux suédois à grand capuchon. Au pont Gueydon, il fallut faire queue pour accoster, car les embarcations de toute l'escadre arrivaient ensemble. Les patrons s'injurièrent comme il sied, et il y eut des avirons engagés.
Comme enfin notre tour arrivait de crocher nos gaffes dans les boucles du ponton dansant, un tout petit youyou se faufila à poupe du gros canot de la Victorieuse, et une voix que je connaissais m'interpella:
—Ho! Fargue!... ne «cule» pas, vieux!... ou tu m'envoies balader en grande rade!...
Le canot repoussait en effet le youyou fort au large. J'intervins. Un de nos brigadiers sauta debout sur notre étambot, et, d'une poignée de main, attira le malencontreux esquif.
L'officier qui m'avait nommé put sauter à terre:
—Merci,—me dit-il.
Je lui tapai sur l'épaule. Son manteau ruisselant inonda ma main.
—Comment va, Malcy?
—Comme la pluie!
—Et ce départ?
—Pour mercredi, d'après-demain en huit. Nous n'attendons plus que le bon plaisir de la direction d'artillerie. Ils n'en finissent pas de compter leurs obus!
Nous grimpions l'interminable escalier qui joint ensemble la ville et le port militaire. J'interrogeai encore Malcy:
—Alors, mercredi?
—On dérape. L'Ardèche saura ce que c'est que de rouler.
—Dame! vraie saison choisie pour traverser la mer de Biscaye!
—Oui. Rien que d'ici à Madère, on peut compter sur plusieurs coups de tabac...
L'Ardèche était un transport de guerre, déjà fort décati, que la rue Royale, toujours économe, prétendait expédier, bourré d'obus jusqu'aux écoutilles, vers notre division navale de l'Atlantique, laquelle, forte d'une demi-douzaine de croiseurs ou d'avisos, rôdait à son ordinaire des Antilles aux Açores et de Terre-Neuve à Tristan d'Acunha. La malheureuse Ardèche, avant d'avoir correctement réparti ses obus entre tous ces vaisseaux errants, pouvait en effet s'attendre à essuyer quelques baisses barométriques.
—Au moins,—demandai-je à Malcy,—es-tu logé tant bien que mal, sur ton sale «rafiot»?
Il rit:
—Dans un chenil: six pieds de long, cinq de large; point de hublot; ni air, ni jour; et nulle électricité, comme bien tu penses! Mais je m'en moque un peu! On verra demain. Aujourd'hui, j'ai touché mes «avances». Trois mois, sept cent vingt balles, vieux! On va en faire, une de ces noces!... Pas?
Il battit un entrechat, et faillit s'étaler dans la boue liquide. Nous avions terminé notre ascension, et nous foulions maintenant le pavé brestois. Je dis le pavé, car il ne pouvait être question des trottoirs, trop étroits pour notre bande. L'escadre entière avait donné, en l'honneur de la saint Sylvestre. Et nous étions bien quarante officiers à remonter en rangs serrés l'inévitable rue de Siam, toute moutonnante de parapluies déployés.
—Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle. On va se transplanter au théâtre, pour commencer. J'ai des mouchoirs à carreaux plein mes poches. On entendra un acte du drame, on se mettra à pleurer, avec sanglots, on se fera fiche à la porte, et une fois «l'atmosphère créée», on ira manifester de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour ... ou, au moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste. Ça colle, vieux Fargue?
J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux ans chacun, il est bon de le rappeler...
Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du théâtre, une belle affiche verte qui déteignait sur tout son mur en petits ruisseaux couleur de printemps, nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut déchiffrer.
—Heu—fit-il.—On joue ... heu ... on joue Les deux Orphelines ... avec Le Misanthrope et l'Auvergnat pour finir ... et Manon pour commencer...
(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province ne reculent pas devant un programme abondant).
Malcy poursuivait sa lecture:
—Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six heures trois quarts... Il y a du bon! il est huit heures et demie: Manon sera bâclée dans trente-cinq minutes. Et le drame viendra. Nous n'avons rien de mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons nos cœurs ... et nos oreilles ... du refrain si honorablement connu:
—«Capitaine, ô gué!
Es-tu fatigué
De nous voir à pied?—Mais non! mais non!
Car on n'est pas mal
Sur un bon cheval...
«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des trois machines, quatre-vingt-dix tours!...
Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène au théâtre. Je lui emboîtai le pas.
—Dis donc!... au fait... Malcy? sur l'affiche, as-tu vu qui chante Manon?
—Manon!... quelle femme?... Oui, j'ai vu: une nommée Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique... Loreley Loredana, parfaitement! avec simplicité!... Connais pas, d'ailleurs.
Moi non plus, je ne connaissais pas...
II
A l'orchestre et au balcon, quelques fauteuils étaient encore libres. Mais partout ailleurs, et du parterre au paradis, un chat n'eût pas su où fourrer ses pattes. Les galeries d'en haut, notamment, regorgeaient d'un public amoncelé; et le moindre strapontin portait en moyenne deux matelots, l'un gravement juché sur les genoux de l'autre. Des grappes de Bretonnes en «couëffe», jambes par-dessus rampe, montraient candidement aux gens d'en bas l'envers de leurs jupons. L'ensemble, d'ailleurs, était fort silencieux, autant à coup sûr qu'une chambrée d'Opéra le vendredi. On écoutait la pièce. On l'écoutait avec recueillement. Et, le constatant, je commençai de sourire, méphistophélique, dans le duvet qui me servait de barbe: nul doute que, tout à l'heure, nos mouchoirs à carreaux ne déchaînassent tout le scandale espéré. D'ores et déjà notre arrivée tardive n'allait pas sans soulever, à elle seule, une évidente réprobation. Les bons bourgeois de Brest, paisibles occupants de cet orchestre au travers duquel Malcy et moi foncions tête baissée pour gagner nos places, marquaient la plus mauvaise humeur d'être ainsi bousculés hors de saison, et grognaient même assez haut. Je marchais le second. Dans mon dos, j'entendis des paroles malsonnantes.—Brest, qui n'existe que par la grâce de son escadre et de son arsenal, cultive l'antimilitarisme avec passion, comme la logique l'exige.—Les mots «traîneurs de sabre» furent deux ou trois fois répétés. Ravi d'une si belle occasion, je toussai promptement, pour avertir mon chef de file. Pourquoi ne pas saisir la balle au bond? sans conteste, il y avait «à faire» tout de suite, et le tumulte pouvait s'obtenir séance tenante sans plus d'ingéniosité.
Or, à mon grand étonnement, Malcy, qui me précédait, demeura sourd. Et l'occasion fut ainsi perdue d'une riposte qui certes eût été sensationnelle. Car moi-même, muet par contagion, cessai de tousser. En sorte que, l'instant d'après, nous étions assis tous deux, côte à côte, sans que Manon eût en rien pâti du fait de notre entrée.
Ce n'était pas là un résultat, dont il y eût à se vanter. Très ironique, je me penchai vers le silencieux Malcy:
—Dis donc, vieux!—lui souillai-je:—si c'est tout ça, le boucan promis...
Mais il haussa les épaules:
—Idiot!—prononça-t-il, péremptoire:—tu trouverais malin, toi, d'emboîter une malheureuse gosse comme celle-là?
D'un coup de tête il montrait la scène. Je regardai, cherchant la malheureuse gosse dont il était question...
Et je vis qu'elle n'était autre que Manon elle-même, en l'espèce Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique.
III
A l'instant que je l'aperçus, Loreley Loredana, tout près d'expirer dans les bras de son chevalier reconquis, s'occupait à comparer, comme il se doit, l'étoile du Berger à un beau diamant, et ce, le plus harmonieusement qu'elle pouvait.
Les acteurs avaient sans nul doute mis les répliques en double, car le spectacle était presque d'un acte en avance sur les prévisions de Malcy: il s'en fallait de cinq minutes que le rideau ne tombât sur le dernier tableau de la «petite pièce» ... «petite pièce», en l'occurrence, figurée par Manon...
Cinq minutes: je ne trouvai pas que ce fût trop pour admirer à mon aise la ravissante fille qualifiée l'instant d'avant par mon camarade, assez improprement, de malheureuse gosse...
«Gosse»—soit! tant qu'on voulait!... Loreley Loredana l'était même avec exagération, voire avec insolence. Je sus par la suite qu'elle comptait vingt ans. Mais ces vingt ans-là n'en paraissaient pas quinze. Et vous n'imagineriez pas une frimousse plus bébé, sous le bourrelet trop gonflé d'une miraculeuse toison d'or, dont le rayonnement solaire faisait auréole autour des joues poupines et du front bombé. «Gosse» donc, oui! sans discussion. Mais «malheureuse»—à d'autres! Malheureuse comme un roi sur son trône, ou comme un poisson dans l'eau. Même sous le fard de la moribonde Manon, les lèvres blémies de céruse ne parvenaient pas à dissimuler leur sourire enfantin, que les applaudissements changèrent bientôt en superbes éclats de rire. Relevée d'un bond, sitôt la dernière note envolée, Loreley Loredana remplaçait les révérences classiques par de gros baisers qu'elle lançait au public à pleines menottes.
Parbleu oui! c'eût été trop grand dommage de troubler, par un vacarme imbécile, une si belle gaieté de petite fille bien sage!
Et, tout en continuant, moi comme les autres, d'applaudir, je me retournai vers Malcy, prêt à reconnaître loyalement mes torts:
—Mon vieux,—commençai-je,—il n'y a pas d'erreur: j'étais une brute. Toi...
Mais Malcy, à cent lieues d'écouter une syllabe de mon discours, se levait déjà:
—Oui, oui!—fit-il, distrait.—Tu ne veux tout de même pas que je m'incruste ici, maintenant?
Il s'en allait, m'oubliant. Je le retins par le pan de son veston:
—Malcy! bon sang! réponds, quand on te parle!... Où vas-tu encore?... Quel «tracassin», cet homme-là!... Ça n'est pas plus tôt assis que ça repart à quatre cents tours!...
Il me regarda comme un aérolithe:
—Quoi? qu'est-ce que tu veux?
—Où vas-tu, je te dis?
—Dans les coulisses... Tu es malade, à cette heure?...
IV
J'avais, moi, des raisons d'ordre financier pour ne pas suivre Malcy dans les coulisses, je n'étais pas, comme lui, en partance; et je n'avais pas touché sept cent vingt francs le matin même. La grande vie n'était donc pas mon fait. Sans quitter mon fauteuil, j'attendis mon camarade, caressant vaguement l'espoir de bientôt le voir revenir, ramenant Loreley Loredana, en personne, puisque aussi bien, chanteuse d'opéra-comique, cette agréable enfant ne jouait évidemment plus de la soirée, et ne pouvait en conséquence rien avoir de mieux à faire qu'à souper dans la compagnie de deux gentilshommes de notre mérite.
Toutefois, cette conjecture, quoique des plus raisonnables, fut démentie par l'événement. Loreley Loredana ne se montra point. Bien pis! Malcy ne reparut pas lui-même. L'entr'acte avait pris fin. Le rideau se releva sur le prologue des Deux Orphelines. J'attendis encore, mais toujours en vain. Je n'avais pas le moindre mouchoir à carreaux; et, en eussé-je eu, qu'une manifestation isolée ne m'eût guère tenté. Je m'ennuyai donc vite, et à tel point que, sitôt le prologue bâclé, je me hâtai de quitter le théâtre.
Dehors, je cherchai un temps mon déserteur,—par acquit de conscience, car je devinais bien maintenant les sérieuses raisons qu'il devait avoir eues de déserter. J'entrai dans trois cafés, inutilement. Et bientôt, de guerre lasse, et peu soucieux d'un réveillon «suisse», je fis demi-tour, et redescendis vers le port. Le canot des permissionnaires de dix heures me ramena à la Victorieuse, assez mal satisfait et postant très fort contre ce lâcheur de Malcy, bon seulement à promettre aux gens monts et merveilles, pour se défiler ensuite à l'anglaise, et tirer bordée sans souci des copains, et les semer où ça se trouvait, comme on sème un paquet encombrant...
V
Mais le lendemain,—jour de l'an, jour de fête,—ayant mis pied à terre dès le matin, histoire de déjeuner au cabaret, pour échapper une pauvre fois aux sempiternels beefsteaks cuirassés du bord, comme j'entrais à la Brasserie, midi sonnant, j'aperçus, attablé hanche à hanche, le couple même auquel je pensais: Loreley Loredana et Malcy.
Et je n'avais pas encore refermé la porte que Malcy accourait au-devant de moi:
—Vieux!—s'écria-t-il,—je me traîne à tes genoux ..., métaphoriquement... Sans blague, ne sois pas trop fâché! et pardonne-moi chrétiennement! Hier, auprès de cette petite fée, j'ai tout à fait oublié l'heure ... et quand je me suis tout à coup rappelé que l'ami Fargue devait se faire vieux dans son fauteuil d'orchestre, et qu'il fallait se dépêcher de l'aller quérir pour souper ensuite nous trois!... fssst!... l'ami Fargue s'était déjà trotté... Et nous avons soupé seulement nous deux, Laurette et moi... Par exemple, ce matin, puisque te voilà, nous allons recoller les choses en ordre!... Laisse porter! vieux... Et puis lofe!... et pour lors mets en panne!... que je te présente...
Il me présenta:
—Mignonne, c'est le bon copain Fargue ... que nous avons tant regretté hier!—Fargue, voici ma petite Laurette ... Loreley Loredana, si tu préfères.—Sur ce assieds-toi là! et tâte de ces hors d'œuvre!...
Loreley Loredana, dite Laurette, m'avait joyeusement tendu sa patte blanche, en me souriant comme on sourit aux amis de vingt ans.
Ils étaient faits sur mesure l'un pour l'autre, la petite fille aux yeux enfantins et le grand garçon aux larges épaules, pareillement prêts à toujours éclater de rire, à propos de tout comme à propos de rien. Et je n'avais qu'à les regarder: je me figurais déjà leurs tête à tête: ils devaient, du soir au matin jouer à pigeon vole ou au chat perché.
Cependant nous déjeunions tous trois avec beaucoup de gravité. En public, la jeune Laurette, évidemment, se jugeait obligée au rôle de dame,—de dame sérieuse, mûre,—de duègne. Une chanteuse d'opéra-comique! vous pensez bien que ça ne peut pas sauter à la corde devant tout le monde... Mais, non moins évidemment, on ne fait pas la dame mûre tout un déjeuner durant sans qu'on ait à la fin des fourmis dans les jambes.
Ce pourquoi, notre dessert avalé, j'estimai charitable,—une politesse en appelant une autre,—d'offrir à mes amphitrions deux heures de voiture à l'air libre, hors les murs de la ville ... laquelle offre fut acceptée d'enthousiasme. Loreley Loredana en faillit esquisser une cabriole.
—Tout justement, on ne répète pas tantôt, à cause de la matinée!—s'écria-t-elle;—vous voyez si ça tombe à pic!... Pourvu que je sois rentrée à six heures, et que j'aie le temps de casser une moitié de croûte avant la soirée, c'est tout ce qu'il faut!... Donc!... Où c'est-il qu'on va, dites, monsieur?
Je protestai d'abord contre cette appellation, exagérément cérémonieuse, et j'informai «mademoiselle Loredana» qu'il était d'usage, entre gens de mer, de dire «Fargue» tout court, comme on disait «Malcy», et comme j'avais l'intention de dire désormais «Laurette»... Puis j'expliquai que la route du Conquet domine agréablement le goulet de Brest, c'est-à-dire la pleine mer; et que, par conséquent, nulle promenade ne pouvait être plus agréable qu'une promenade sur cette route-là. Fort à propos la pluie, par extraordinaire, et sans doute en l'honneur du nouvel an, faisait trêve.
Un peu plus tard, et trois lieues plus loin, nous descendions de notre landau devant la petite auberge du Trézir. Et, tandis que les chevaux soufflaient, nous commencions l'excursion classique à la plage de sable.
Il faisait calme plat. Loreley Loredana, que le bercement de la voiture avait peu à peu assoupie, trottinait, mal réveillée, et silencieuse, tout au bord de l'eau, et s'amusait à mouiller le bout de ses bottines dans l'écume des lames lentes et lisses qu'une lointaine houle poussait paresseusement jusqu'au rivage.
Devant nous, c'était la pleine mer, seulement bornée, à main gauche, par les falaises confuses du Toulinguet, et, à main droite, par le ciel occidental, bas et nuageux. L'océan gris s'étendait largement entre la terre grise et le firmament gris. Au loin, une brume imprécise flottait, brouillant l'horizon qu'on ne distinguait pas. Des goélands et des mouettes volaient très haut, pareils à des accents circonflexes sens dessus dessous, semés çà et là par le ciel. Et leurs cris aigres troublaient seuls le silence du soir.
Nous marchions sans parler. Toutefois, au bout d'une centaine de pas, Loreley Loredana s'arrêta, et, pointant son index mince comme un cure-dent:
—Là-bas ... qu'est-ce que c'est?—dit-elle.
Nous regardâmes.
«Là-bas...» c'était, sur la droite des dernières pointes de Crozon, une ligne floue, très étroite, qui s'allongeait vers la pleine mer.
—C'est le Raz,—dit Malcy.
J'expliquai:
—Une autre presqu'île, derrière la presqu'île de Crozon, beaucoup plus loin. Un très mauvais endroit pour les bateaux. Figurez-vous qu'autrefois il y avait un proverbe ... un proverbe qui disait: Nul jamais n'a passé le Raz sans peur ou malheur.
—Ah?—fit Loreley Loredana:—et ... est-ce que c'est vrai?
—Parbleu!—dit Malcy.
A son tour il tendit la main vers le cap célèbre:
—Petite Laurette, derrière ce Raz que vous voyez, il y a une baie ... et cette baie s'appelle la baie des Trépassés!...
Les yeux candides s'ouvrirent plus larges; sur le visage poupin, une curiosité passa, inquiète.
Malcy continuait:
—La baie des Trépassés, oui, ma poupée! Et savez-vous pourquoi ce nom sinistre? parce que tous les bateaux qui avaient franchi le Raz «avec malheur», dérivaient, après naufrage, jusqu'à s'échouer dans cette baie, et déverser sur le sable de la plage mortuaire leurs équipages de noyés. Voilà!
La petite comprit imparfaitement:
—Alors, tous les navires qui font naufrage, ici ... leurs matelots, on les retrouve noyés sur le sable, dans cette baie des Trépassés, qui est là-bas?
Elle allongeait toujours son doigt fin.
—Oui, mon tout petit!—affirma Malcy, imperturbable..
Sur quoi on n'en parla plus.
Mais, à l'instant de remonter en voiture, Loreley Loredana se retourna vers la pleine mer, et la considéra fort attentivement.
—Eh bien!—fit Malcy.—On s'embarque, petite fille?
Elle mit un pied sur le marchepied. Puis, se retournant encore:
Alors, Malcy, dites? mercredi prochain, c'est par là que votre bateau s'en ira?
—Par là, oui,—dit il.
Et il désigna l'horizon du sud. Au bout de son geste, le Raz étirait sa silhouette, brumeuse de plus en plus dans le crépuscule brun.
VI
Six heures sonnaient à l'horloge de la porte Tourville quand notre landau repassa le pont de Recouvrance. Cinq minutes après, Loreley Loredana, au seuil de son hôtel, nous donnait ses deux menottes à baiser, en nous recommandant très fort de ne pas manquer la représentation du soir:
—Il faudra m'applaudir beaucoup, beaucoup, beaucoup!—nous cria-t-elle en manière d'adieu.
Seul avec Malcy, je le félicitai de sa conquête. Mais il coupa net ma première phrase:
—Oh! mon vieux,—déclara-t-il très sérieusement,—il ne s'agit pas de ce que tu crois, et loin de là! Car ... écoute la chose la plus énorme: cette gosse est sage des pieds à la tête et du cœur à la cervelle!... Oui, mon ami: sage! sage comme une image. Oh! tu peux écarquiller les yeux! Je les ai écarquillés avant toi. Une chanteuse d'opéra-comique, faisant concurrence à Jeanne d'Arc,—le cas peut évidemment être considéré comme exceptionnel. Mais, exceptionnel ou non, c'est le cas de Laurette. Et je trouve qu'il ne manque pas d'intérêt.
Je demeurais bouche bée, quoique moins surpris, au fond, et moins admiratif que je ne feignais de l'être par civilité honnête et puérile. Malcy, d'ailleurs, content de mon attitude courtoisement émerveillée, ajoutait des commentaires:
—Oui, mon vieux! D'autres ne trouveraient peut-être pas très malin de se faire, à mon âge, le cavalier servant d'une ingénue. Mais je ne suis pas une brute. Et je t'assure que ça ne me déplaît pas ... au contraire!... d'employer ainsi mes huit derniers jours de France, et de dépenser mes avances à traiter cette enfant comme un grand frère traite sa petite sœur, et à lui donner un peu de bon temps.
J'approuvai, convaincu. Pourtant, à la réflexion, une idée me vint. Et, j'en fis part à Malcy, moitié pour rire, moitié tout de bon:
—Dis donc, vieux? as-tu pensé à une chose? Cette gosse, comme tu l'appelles, n'en est pas moins une femme de théâtre, c'est-à-dire une jeune personne qui, chaque soir, de huit heures à minuit, parle d'amour à tous les ténors du répertoire. Innocente donc, tant que tu voudras! mais ignorante, non. En foi de quoi, n'as-tu pas peur qu'à force de jouer avec elle au petit mari et à la petite femme mademoiselle Loreley Loredana ne tombe amoureuse de toi?... de toi qui appareilles la semaine prochaine pour l'autre bout du monde?
Il haussa les épaules, incrédule, quoiqu'imperceptiblement flatté de l'hypothèse:
—Laisse donc! tu es maboul...
Puis, coupant court:
—D'ailleurs, pour l'instant, la question n'est pas là, mon petit! C'est un apéritif qu'il nous faut, et vivement, pour qu'on ait le temps de boulotter à l'aise avant le spectacle. Viens au Brestois, je t'offre le vermouth de la tradition...
VII
Trois jours passèrent, au cours desquels je ne mis pas les pieds à terre, retenu sur la Victorieuse par je ne sais plus quels exercices de tir. Enfin, le samedi, 5 janvier, je pus fouler derechef le pavé de la rue de Siam. D'instinct je retournai au théâtre, moitié désœuvrement, moitié curiosité. Et je retrouvai, comme juste, mes deux inséparables, l'un dévotement assis au premier rang de l'orchestre, l'autre sur la scène, chantant Mignon, si j'ai bonne mémoire, et riant toujours à belles dents chaque fois que le public, décidément conquis par sa chanteuse-bébé, lui faisait ovation.
A minuit, nous soupâmes tous trois à la Brasserie. Et ce souper ne différa en rien du déjeuner qui avait précédé notre promenade au Trézir. La jeune Laurette jouait toujours à la petite femme avec la même conviction, et Malcy au petit mari avec le même enthousiasme. Par ailleurs, leur intimité réelle m'apparut peut-être d'une ligne plus étroite, mais incontestablement fraternelle de plus en plus. Certes, j'avais été vraiment «maboul», quand l'idée absurde m'avait traversé qu'une pareille gamine pût jamais se changer en amoureuse. Il n'était pas plus question de cela que de mariage ou d'enterrement.
Comme nous attaquions les écrevisses,—il s'en pêche d'admirables dans les petits ruisseaux de la montagne d'Arrée,—je risquai tout de même une question critérium:
—Malcy, à propos? c'est toujours pour mercredi, votre appareillage?
Il répondit, du ton le plus naturel:
—Oui, mon vieux. Et cette fois, je ne pense pas que même la direction d'artillerie puisse être à la traîne. Tous nos obus sont le long du bord, dans quatre bugalets proprement arrimés. Il n'y a plus qu'à transvaser les susdits obus des susdits bugalets dans l'Ardèche. Par exemple, une fois là...
—Une fois là?
—Une fois là ... dame! je ne sais fichtre pas comment notre cale, qui est pourrie tel feu Poisson lui-même... Vous avez sûrement connu ce type-là, petite Laurette? Poisson?... Poisson Pourri?... un grand diable de ténor qui chantait les basses?... et qui était si tant tellement «puréiforme» qu'on le ramassait tous les soirs à la petite cuiller?... ce pourquoi tous ses directeurs passèrent leur vie à l'engueuler?... Bon! la voilà qui rit encore! Pas sérieuse pour un quart de sou, cette jeune dame-là!...
—Mais votre cale?... tu disais...
—Ah! oui... Eh bien! elle est pourrie, notre cale ... comme j'avais l'honneur de te l'exposer quand cette mademoiselle Loredana nous a coupé la parole ... pourrie, mon vieux, oui! pourrie à tel point que, les jours de grand roulis, nos obus passeraient à travers vaigrage et bordé, que je n'en serais pas surpris le moins du monde...
—Dis donc! c'est rassurant jusqu'à un certain point, cette perspective?...
—Oh! tu sais ... les gens nés pour être noyés ne seront jamais pendus!... avantage indiscutable... Et puis, tout ça, hypothèse pure ... la certitude, l'unique, c'est que, mercredi prochain, 9 janvier ... donc, dans quatre jours ... tout juste ... sauf erreur?... comptez voir un peu sur vos doigts, Laurinette?... l'arithmétique est une science si compliquée!... dimanche, lundi ... oui, dans quatre jours ... mercredi prochain, dès la prime aurore ... l'Ardèche dérapera.
Je regardai Laurinette,—comptant encore sur ses doigts, et riant de plus belle.—Tout à coup, elle leva vers moi son museau rose:
—Oh! Fargue? dites?... est-ce que vous ne pourriez pas être très gentil, ce mercredi-là?... et venir me prendre à l'hôtel pour m'emmener en voiture sur la route du Trézir?... Ce serait si amusant de voir l'Ardèche passer au bas de la falaise, et s'en aller, petite, petite!...
Décidément, non! ce n'était pas de l'amour!
VIII
Je revis Malcy, pour la dernière fois, le mardi suivant, veille de l'appareillage. Il me confirma la date du lendemain, et me donna l'heure approximative, il ne s'agissait plus de prime aurore; l'Ardèche devait lever l'ancre à midi.
—La gosse a toujours envie de nous voir défiler dans le goulet,—acheva Malcy.—Veux-tu passer la cueillir à son hôtel, et l'emmener en sapin jusqu'aux Quatre Pompes? C'est là que vous serez le mieux: l'Ardèche passera à cent mètres, au plus, du bout de la petite jetée. Par exemple ... dis-moi? ça ne t'embête pas trop, de demander à ton pacha la permission de descendre à terre le matin?...
Je haussai les épaules:
—Et quand même ça m'embêterait?... du moment que ça amusera l'enfant...
Nous étions au théâtre, comme inévitable. Au dernier entr'acte, je serrai la main à Malcy:
—Vieux,—lui dis-je,—il faut que je rentre à bord par le youyou de minuit, afin de pouvoir demander ma permission demain matin d'assez bonne heure. Je file donc. Dis bonsoir à Laurette de ma part. Et ... nous deux, toi z'et moi ... au revoir! Bon voyage, naturellement!...
—Parbleu! ça ne fait pas question!...
Il m'aida à repasser les manches de mon pardessus. Il riait,—pas plus triste que de raison, sur le point de quitter ainsi son amie d'une semaine.—Même, comme je descendais le perron, il me cria:
—Surtout, soigne-toi bien! et tiens-toi prêt pour la noce formidable que nous ferons, le jour du retour de l'Ardèche...
Il rentra dans les couloirs. Je poussai la porte de la rue.
Dehors, il faisait assez doux, car le vent soufflait du suroît[1]. Ce n'avait guère été qu'une brise très maniable jusqu'au coucher du soleil. Mais, dans l'instant que je quittais le théâtre, une rafale brusque secoua violemment les platanes du Champ de Bataille, qui gémirent, en faisant pleuvoir alentour leurs petites boules desséchées.
IX
Et, le lendemain, il venta grand frais. Dès l'aube, la rade apparut blanche d'écume, et il s'en fallut d'assez peu que le service des embarcations ne dût être suspendu. Je pus néanmoins redescendre à terre vers neuf heures du matin, par le canot qui allait chercher les cuisiniers. Et, deux heures plus tard, ayant frété une guimbarde, je frappai à la porte de Loreley Loredana. Loreley Loredana m'attendait, gantée, le chapeau sur la tête.
—Il fait bien du vent,—remarqua-t-elle en montant en voiture.
Je jugeai intelligent de laisser tomber la réplique.
Aux Quatre Pompes, nous laissâmes notre voiture sur la route, et nous entreprîmes d'avancer jusqu'au bout de la petite jetée qui limite la rade-abri, au N.-O. et qui porte un feu fixe dans une tourelle de pierre. Ce ne fut pas rien. Les risées nous prenaient de face, et elles se jetaient sur nous, à la lettre, avec une violence de bêtes sauvages. Meurtris, suffoqués, cinglés au visage par la pluie qui aveugle et l'embrun salé qui égratigne, nous luttions corps à corps avec l'ouragan, sans gagner sur lui d'un pouce. Il n'était naturellement pas question d'ouvrir un parapluie: le vent l'eût mis en dentelle. Je pris le seul parti possible: j'empoignai la fillette à pleins bras, je l'enlevai de terre, et, m'aidant de son poids pour résister aux rafales, je courus d'un élan jusqu'à la tourelle du feu, derrière laquelle j'appuyai mon fardeau et m'adossai moi-même. La violence même du courant d'air créait là une zone de calme, où nous pûmes reprendre haleine et donner un coup d'œil autour de nous.
Loreley Loredana tamponna d'abord ses yeux pleins d'eau et de sel. Puis, sa gaieté habituelle reprenant tout de suite le dessus:
—Ah bien!—s'exclama-t-elle,—pour une douche, je crois bien que jamais au grand jamais...
Mais elle s'interrompit net: une lame énorme accourant du large, venait d'enjamber irrésistiblement la jetée du sud, avec un fracas pareil aux plus terribles coups de tonnerre, et achevait de se briser contre notre jetée à nous, qu'elle couvrit d'un flot écumant.
Ahurie, la pauvre Laurette, d'instinct, s'était accrochée à moi. Et, dans le même instant, une peur brusque la saisit comme à la gorge. Elle balbutia, la voix étranglée:
—Fargue?... dites?... Est-ce que ce n'est pas une tempête, ça?... Une tempête comme celles qui font naufrager les navires?...
Je compris qu'il était urgent de hausser les épaules très haut:
—Une tempête, ma gosse? ah! là là! Dieu Seigneur!... on voit bien que vous ne vous y connaissez pas!... Une tempête?... ça?... Mais ça n'y ressemble pas plus que vous à une femme sérieuse!... Soyez bien tranquille, allez! une tempête, fichtre! c'est autre chose!...
Une deuxième lame un peu plus forte que la première enjamba cette fois les deux jetées. Nous étions juchés sur le socle de granit qui encercle la tourelle de pierre. L'eau ruisselante n'atteignit pas nos pieds. Mais, contre mon dos, je sentis la tourelle entière trembler sous le choc.
Loreley Loredana avait levé vers moi des yeux angoissés:
—Oh!—fit-elle,—vous faites semblant de rire, parce que j'ai peur... Mais je vois bien que c'est une tempête... Et ... dites?... ce n'est pas possible que l'Ardèche parte, puisque c'est une tempête, n'est-ce pas?... et une tempête comme celle-là...
Je haussai les épaules encore:
—Taisez-vous donc, espèce de petite folle, avec vos tempêtes... Cette chose-là, c'est un grain... et rien d'autre! Un grain, vous m'entendez?—Maintenant, quoique ce ne soit qu'un grain ... et, même, un grain pas bien méchant ... possible à la rigueur qu'on retarde un peu l'appareillage...
Phrase malencontreuse, que j'aurais bien dû retenir!... Mais c'est qu'en vérité, dans le temps que je la prononçais, j'aurais bien parié dix louis contre un qu'en effet l'appareillage allait être retardé...
Il faisait tout de bon un des plus sales temps que je me souvenais d'avoir jamais vu sur rade. Et, que diable! on n'en était pas à un jour près, pour ravitailler en munitions d'exercice la division navale de l'Atlantique...
Or, comme je formulais en moi-même cet axiome, j'eus une surprise: au milieu de la rade-abri, divers bâtiments étaient mouillés, et, parmi eux, ma Victorieuse ... je les avais regardés tout à l'heure, pour juger de leur tenue contre l'ouragan ... et maintenant, les regardant derechef, j'en vis un de plus ... qui n'était pas mouillé, lui ... mais qui, au contraire, faisait route, et venait droit vers le goulet, vers nous: l'Ardèche.
Je ne pus pas m'empêcher de la saluer d'un juron intempestif:
—Sacrr!... Parlez du loup...
Soudain pâlie, la gosse m'agrippa par la main:
—Fargue?... C'est l'Ardèche?... Elle part?... Et elle va faire naufrage?...
Cette fois, je n'eus aucune peine à éclater de rire:
—Parfaitement!—affirmai-je.—Et tout de suite, naufrage! Ici même, contre le phare! Sûr et certain! Vous allez voir ça!...
Ma gaieté scandalisa la pauvrette, mais la calma cependant. L'Ardèche, d'ailleurs, approchait. Et je venais d'apercevoir, sur sa passerelle, une silhouette connue, que je m'empressai de montrer à Loreley Loredana:
—En attendant, voici Malcy qui vous agite son mouchoir... Allons! dépêchez-vous de lui répondre comme il faut, vous, la naufrageuse!
L'Ardèche passa, prompte comme une mouette. Je vis qu'elle obliquait au large, pour résister aux lames qui la drossaient contre la jetée. Dans une accalmie de trois secondes, la voix de Malcy parvint jusqu'à nous:
—Voulez-vous bien rentrer en ville, nom d'un ténor! vous allez piger tous les deux un mauvais rhume!...
D'office, je rempoignai l'enfant à bras-le-corps, et je courus à toutes jambes vers la voiture, qui partit, grand trot.
Comme nous repassions le pont de Recouvrance, je voulus faire rire ma protégée:
—Eh bien! Laurinette? il avait tout de même l'air assez gai, Malcy, pour un monsieur qui va boire à la grande tasse?
Elle hocha la tête et ne rit pas:
—Oui... Mais, tout de même, Fargue ... vous avez beau dire ... c'est bien une tempête qu'il fait...
X
Par le fait, ça y ressembla bientôt assez...
Dès quatre heures, la rade fut consignée aux embarcations. Il me devenait du coup impossible de regagner mon bord. Je m'en fus aux nouvelles à la Direction du Port. Les sémaphores signalaient mer très grosse sur la Manche comme sur l'Atlantique. Force barques de pêche faisaient déjà côte un peu partout, et les bateaux de sauvetage avaient du pain sur la planche.
De l'Ardèche, personne, bien entendu, ne s'inquiétait. Le mauvais temps, sur mer, cyclones y compris, n'est jamais redoutable qu'aux bâtiments à voiles; et encore! le très mauvais, très près d'une côte ... quant aux vapeurs, la brume, seule, est à même de les embêter sérieusement.
J'interrogeai pourtant un camarade du central téléphonique:
—Le sémaphore de la pointe du Raz n'a pas signalé le passage du rafiot à Malcy?
On me répondit que non, et qu'au surplus l'Ardèche, vu la brise de sud-ouest, avait vraisemblablement piqué d'abord au large, et franchi l'Iroise.
(Il existe en effet trois routes navigables pour sortir de Brest, trois routes d'eau profonde traversant la formidable ceinture d'écueils qui entoure le Finistère: le chenal du Four au nord, l'Iroise à l'ouest, et le Raz de Sein au sud. De ces trois routes-là, l'Iroise est incontestablement la plus large.)
Renseigné de la sorte,—assez vaguement,—j'errai au hasard par la ville. La pluie tombait toujours; mais ce n'était guère qu'un crachin pulvérisé par le vent. Je gagnai le cours d'Ajot, d'où l'on domine toute la rade, du Portzic à la rivière de Landerneau. Le ciel opaque n'offrait pas une éclaircie, et des lames énormes déferlaient à perte de vue, sans trêve. L'escadre, empanachée de fumée, s'affairait à doubler ses chaînes, et chauffait, prête à passer la nuit sous les feux. Je vis que ma Victorieuse avait même calé ses mâts d'hune[2], comme on ne fait guère qu'en cas d'ouragan ou de typhon.
Vers six heures, je revins à l'hôtel de Loreley Loredana, histoire d'inviter la gosse à dîner, pour la secouer un peu de ses idées noires.
—Madame Loredana? elle «a sorti», monsieur.
—Comment, sortie? par ce temps-là?
—Oui donc, monsieur! et depuis un moment, déjà...
—Mais ... elle est sortie ... toute seule?
—Pour sûr, monsieur! toute seule et à pied. Mêmement qu'elle n'a pas pris de parapluie, aussi donc!...
—Ah bah!... Mais c'est mercredi, aujourd'hui... Elle doit chanter ce soir, il me semble?
—Oui donc, monsieur. Mireille, qu'elle chantera. A preuve que le garçon du théâtre «a venu» déjà, quérir le panier à costumes...
XI
Je dînai seul à la Brasserie, point gai. Mes compagnons des soirs précédents me manquaient déjà, et presque douloureusement ... le grand garçon, toujours boute-en-train ... la petite fille, si prompte à oublier ses rôles de dame grave... Où étaient-ils au juste, et que faisaient-ils, l'un et l'autre, en cet instant même?
Huit heures sonnèrent. A «l'estime», comme disent les timoniers, j'aurais cru qu'il en était au moins dix. J'entrai au théâtre. Tout de suite je vis Loreley Loredana,—en scène comme j'arrivais, et qui chantait,—fort paisiblement, me sembla-t-il. Mais il me semblait mal: j'avais compté sans l'habitude des planches, vite devenue, pour toute actrice, une seconde nature, tout à fait capable d'étouffer la première, au moins cinq actes durant. En fait, le rideau n'avait pas fini de tomber sur le premier tableau qu'une ouvreuse m'apportait en grande hâte un chiffon de papier griffonné d'un crayon fébrile: Loreley Loredana me suppliait d'accourir dans sa loge, tout de suite, tout de suite, tout de suite!...
Tout de suite j'accourus.
C'était la première fois que j'entrais dans la loge de Loreley Loredana. J'eus d'ailleurs à peine le temps d'entrevoir quatre murs tendus d'une toile de Jouy fanfreluchée, et trois douzaines d'éventails épinglés à ces quatre murs en manière d'ornements et d'objets d'art. Déjà la maîtresse de céans s'élançait à ma rencontre:
—Fargue!... vous savez?... c'est vrai!... il a fait naufrage!...
Et elle fondit en sanglots.
Bouche bée, je la regardai.
Elle était bien la plus extraordinaire de toutes les femmes désespérées que j'eusse jamais vues. Malgré ses larmes ruisselantes, malgré le profond hoquet qui la secouait des pieds à la télé, comme l'orage un arbrisseau, j'aurais défié n'importe qui de prendre au tragique la désolation de ce bébé aux joues en pommes d'api. Pour comble, elle était accoutrée à l'inverse de toutes les modes funéraires: elle venait d'échapper aux mains de l'habilleuse, et son costume comprenait seulement des bas, un pantalon à rubans roses, et une sorte de cache-corset qui découvrait deux épaules grosses ensemble comme trois liards de beurre. Ajoutez un maquillage effarant: du blanc gras, du rouge et du noir plaqués au petit bonheur sur le visage pas encore «fait», et les larmes zébrant le tout. En n'importe quelle autre occurrence, j'aurais ri six heures de suite. En cette occurrence-là, il me fut impossible de pleurer.
Je répétai seulement, beaucoup moins inquiet qu'ahuri:
—Il a fait naufrage?
Et, d'un coup d'œil circulaire, je cherchai dans la loge un indice, une épave.
Je ne vis rien, sauf, assis dans un coin, sage et penaud, un petit imbécile que je connaissais pour l'avoir rencontré cinq ou six fois dans tous les endroits où l'on fait la fête et à qui la fréquentation assidue des endroits susdits tenait lieu de métier.
Sous mon regard il se leva, déférent:
—Vous n'avez pas encore appris la sinistre nouvelle, capitaine? On ne fait qu'en parler dans toute la ville... L'Ardèche s'est perdue corps et biens sur les Pierres Vertes ... ou sur les Pierres Noires ... enfin, quelque part de ce côté-là ... on ne sait pas exactement...
Les Pierres Noires et les Pierres Vertes, ce n'est pas du tout la même chose. Il s'en faut de pas mal de milles. Je respirai un bon coup d'air. Quand un navire se met au sec sur l'un quelconque des cailloux qui hérissent les atterrages de Brest, les sémaphores indiquent toujours avec précision le caillou dont il s'agit. En foi de quoi l'Ardèche ne pouvait s'être mise au sec ni sur les Pierres Vertes, ni sur les Pierres Noires. Ce qu'il fallait démontrer.
Je le dis à Loreley Loredana. Mais Loreley Loredana se garda d'en rien croire. Elle avait repris son antienne du matin:
—Vous dites ça pour m'empêcher d'avoir peur. Mais ce n'est pas la peine, allez! Fargue! je le sais bien, allez! qu'il a fait naufrage! Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!...
Et elle sanglotait de plus belle. L'habilleuse, ce nonobstant, avait entrepris de continuer son office, et s'efforçait de passer une robe sur le malheureux petit corps convulsé. C'était tout ensemble navrant et grotesque.
Je me retournai vers le jeune imbécile, toujours assis dans son coin:
—Monsieur,—lui dis-je, assez rudement,—votre canard n'a ni queue ni tête. D'où sort-il? qui l'a lancé?
Mais le jeune imbécile l'ignorait. Il répéta, très affirmatif:
—On ne fait que parler de cela, dans toute la ville. Et il se pourrait malheureusement bien, capitaine...
Je l'aurais volontiers giflé. Mais le plus pressé était d'en débarrasser la loge:
—Monsieur, s'il en est ainsi, vous n'aurez pas de peine à nous rapporter des nouvelles précises. Courez en chercher, et revenez, soit ici, soit, après le spectacle, à la Brasserie, où nous souperons, mademoiselle Loredana et moi. Courez, monsieur!
Et je le poussai dehors.
Dans le même temps, l'avertisseur cognait à toutes les portes:
—En scène pour le deux! en scène!...
L'actrice reprit le dessus sur la femme. Galvanisée, Loreley Loredana se redressa et fit face à son miroir, patte de lièvre au poing.
J'en profitai pour affirmer, solennel:
—Laurette! je ne vous ai jamais menti, hein? Eh bien! parole d'honneur! si l'Ardèche avait vraiment fait naufrage, personne ne pourrait rien en savoir à l'heure qu'il est. Donc, vous voyez!...
Elle ne répliqua pas. Elle ne pleurait plus. Elle me regarda au fond des yeux, pensive et sombre. Puis, comme l'avertisseur braillait derechef dans le corridor, elle s'en fut où on l'appelait.
XII
A la Brasserie, j'avais commandé des écrevisses et le saumur très sucré dont Loreley Loredana raffolait à l'ordinaire. Mais, cette fois, les écrevisses eurent tort, et le saumur lui-même fut avalé sans conviction.
Le petit imbécile de tantôt n'avait pas encore reparu, et je commençais à croire qu'il ne reparaîtrait pas. Sans doute, et quoique «toute la ville ne parlât pas d'autre chose,» les renseignements sur le naufrage prétendu n'avaient-ils pas été faciles à rassembler. Je fis là-dessus diverses plaisanteries d'excellent goût, qui ne furent pas sensiblement mieux appréciées que le saumur et les écrevisses.
Loreley Loredana, pourtant, semblait redevenue calme. Et, n'eût été que ce calme-là ne ressemblait de près ni de loin à la gaieté de naguère, dont il ne restait plus vestige, j'aurais jugé la situation satisfaisante. En tout cas, j'étais à cent lieues de prévoir le coup de théâtre qui se préparait.
Ce fut à minuit trois quarts très juste qu'il éclata.
Je venais de lever les yeux vers l'horloge, et je m'apprêtais à donner le signal de la retraite, «puisque l'Ardèche ne voulait décidément pas faire naufrage avant le lendemain...»
A ce moment, l'imbécile, déjà plusieurs fois nommé, entra. Et, dans la bouffée d'air froid qui passait la porte avec lui, je sentis venir une catastrophe.
Loreley Loredana, d'un sursaut, s'était dressée. Elle regardait droit devant elle, avec des yeux très fixes. Elle battit deux fois des lèvres, pour balbutier un seul mot, qui, dans ses trois lettres, enfermait déjà tous les désastres:
—Oui?
Et la réponse vint, aussi stupidement épouvantable que si «toute la ville» eût collaboré pour la combiner telle, exprès:
—Eh bien! oui. Il ne peut pas y avoir d'erreur. C'est un vapeur norvégien qui a apporté la nouvelle. L'Ardèche a coulé bas près de la chaussée de Sein, au coucher du soleil. Le norvégien a très bien vu...
D'instinct, je m'étais levé, et j'avançais les bras, à tout hasard. Ce fut à peine assez tôt pour recevoir Loreley Loredana, qui tournoya, puis s'abattit, comme frappée d'une balle.
Elle n'avait même pas entendu la dernière phrase du jeune idiot:
—Le norvégien a très bien vu, et, si ce n'est pas l'Ardèche qui a péri, c'est un autre navire à peu près pareil, à vapeur ou à voiles... On ne sait pas au juste, mais on est sûr...
XIII
Il fallut dix bonnes minutes, beaucoup de vinaigre et pas mal de serviettes mouillées pour ranimer Loreley Loredana.
A la fin, elle reprit connaissance. Mais je n'y gagnai pas grand'chose: en un clin d'œil l'évanouissement fit place à la plus violente crise de nerfs. Les serviettes mouillées et le vinaigre durent incontinent revenir à la charge.
J'avais jeté la pauvrette en travers d'une des tables de marbre, et je l'y maintenais à deux mains, aidé par tous les consommateurs de bonne volonté, qui tous me prodiguaient des conseils innombrables. Je n'écoutais d'ailleurs pas, trop occupé de ma besogne, laquelle n'était point facile: ce corps de poupée se démenait avec une étonnante vigueur. De la bouche tordue, des cris s'échappaient, inarticulés d'abord. Mais bientôt, parmi ces cris, des syllabes distinctes se firent jour. J'entendis le nom de Malcy, plusieurs fois répété. En même temps, les convulsions s'apaisaient. La crise s'éteignit en quelque sorte d'elle-même, et je n'eus plus entre mes mains qu'une toute petite fille très malheureuse, et si faible qu'elle pouvait à peine pleurer.
Elle était trop épuisée pour marcher. Il fallut rester là, dans ce café, sous trop de regards curieux. Mais ça lui était maintenant bien égal, qu'on la regardât, elle, Loreley Loredana, dont l'ami était mort. Car il était mort, c'était sûr ... sûr ... effroyablement sûr... Il était mort. Et elle l'avait tant aimé, tant aimé, tant aimé...
Vainement j'essayai d'interrompre la pauvre litanie navrante. Vainement j'essayai de parler raison, de protester, de dire qu'on ne savait pas, qu'on ne pouvait pas savoir, que personne ne pouvait savoir. Vainement j'affirmai, moi, qu'il n'était pas mort. On ne m'écoutait pas. On ne m'entendait pas. La voix dolente continuait sa plainte.—Il était mort. Mort sans avoir revu celle qui l'aimait. Mort sans avoir su comment elle l'aimait, et combien. Elle ne lui avait jamais rien avoué. Elle avait toujours eu peur et honte. Parce qu'elle aimait. Parce qu'elle aimait d'amour. Ardemment, follement, désespérément. Elle aimait, et elle était aimée. Car elle le savait aussi, qu'elle était ... hélas!... qu'elle avait été aimée. Elle le savait, qu'il serait bientôt revenu, revenu amoureux, avec tous les baisers dans sa bouche. Elle le savait, qu'ils se seraient alors unis, liés, liés pour toute la vie ... comme les amants des légendes ... et des opéras... Maintenant, plus rien. C'était fini.—Fini.—De tout ce bonheur, plus rien ne subsisterait, qu'une tombe où s'agenouiller pour pleurer le cher, cher mort...
Une tombe?... Ah! Dieu! Dieu!... quelle tombe?... puisque c'était l'impitoyable mer qui avait commis le crime?... Non!... il n'y aurait pas même de tombe. Le cadavre errant n'obtiendrait ni repos, ni sépulture, sauf peut-être sur la plage où les vagues, à la fin, le pousseraient, le rouleraient...
Sur la plage ... où les vagues...
La voix s'étrangla net, avec une sorte de hoquet. Le corps menu, effondré sur la banquette de velours, où mes deux mains le soutenaient pour l'empêcher de glisser jusqu'à terre, se releva d'une secousse. Loreley Loredana fut debout, frémissante, ses yeux agrandis fixés sur mes veux: