CLAUDE FARRÈRE

La bataille
ROMAN

ILLUSTRATIONS DE CHARLES FOUQUERAY

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26


CE LIVRE EST RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ A MES CAMARADES LES OFFICIERS DE MARINE FRANÇAIS.


PRÉFACE

Je n'aime pas la mode, un peu vaniteuse, des préfaces qu'on se fait à soi-même. Un roman nouveau n'est pas un si gros personnage qu'il faille le présenter au public selon toutes les règles du protocole. Encore, si la présentation servait de quelque chose! Mais de quoi? Un livre vaut ce qu'il vaut, et tous les avant-propos du monde n'y changeront rien. En sorte que, tout bien pesé, l'auteur est sage qui s'abstient d'explications préliminaires, pour le moins superflues. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'intentions; il s'agit de faits; de résultats. Ce qu'a voulu dire l'écrivain n'importe pas. Ce qu'il a dit,—ce qu'il a écrit,—compte exclusivement. Or, le public sait lire. Et, à ses yeux, la meilleure de toutes les préfaces, la plus claire et la plus complète, sera toujours le livre lui-même.

Cela posé, voici néanmoins une préface. Je sens fort bien qu'elle est ridicule. Mais, je sens aussi qu'elle est, par extraordinaire, utile, indispensable peut-être.

C'est qu'en effet, le livre que j'offre aujourd'hui au public n'est pas un livre nouveau. Une édition populaire en a déjà paru, voilà deux ans, à peu près. Et cette première édition, je le constate avec plaisir et sans vaine modestie, obtint un succès assez général en France et même à l'étranger.

Or, on s'en souvient peut-être encore et ceux qui voudront bien feuilleter cette nouvelle édition s'en apercevront dès le premier chapitre, La Bataille est à peine un roman dans le vieux sens du mot. La fiction n'y tient guère de place, et la fantaisie à peine davantage. L'histoire et la politique, par contre, y sont chez elles. En outre, un sinologue voulut bien discuter la vraisemblance des calembours chinois, dont certains de mes dialogues sont fleuris. Et un amiral anglais me félicita d'avoir écrit, disait-il, «un très bon essai sur le tir de combat d'une escadre». Tout cela m'oblige à admettre que force gens, et non des moindres, ont fait à mon livre l'honneur très rare de le lire plus attentivement qu'on ne lit d'ordinaire un roman et d'attribuer quelque valeur documentaire aux affirmations historiques et scientifiques qui s'y rencontrent. Auquel cas, me voilà bien forcé de m'expliquer brièvement là-dessus: car je ne puis accepter que, par ma faute, des opinions erronées aient pris naissance et conservent crédit parmi des lecteurs trop littéralement confiants. Je ne puis surtout accepter que, par ma faute encore, des nations amies de la France et chez qui mon livre a trouvé des lecteurs curieux, ne soient pas persuadées, comme elles doivent l'être, de la haute estime et de la juste admiration que j'ai toujours eues pour leurs rares vertus, guerrières et pacifiques, et pour le splendide monument d'art et de civilisation que leur ont légué leurs ancêtres.

Je m'explique donc. Au surplus l'explication sera courte.

En ce qui concerne la partie purement historique et technique de La Bataille, c'est-à-dire les événements de la guerre russo-japonaise, compris entre les deux dates du 21 avril 1905 et 29 mai de la même année, aucun détail du récit n'est, je crois, inexact. Quelques menues erreurs qui s'étaient glissées dans la première édition ont été rectifiées. Et je saisis cette occasion de remercier très respectueusement et cordialement les nombreux officiers de marine qui ont bien voulu me prêter leur concours dans cette partie de ma tâche, aux premiers rangs desquels je tiens à nommer le vice-amiral Germinet, les capitaines de vaisseau Daveluy et Mercier de Lostende, le capitaine de frégate Ricquer, le lieutenant de vaisseau Vandier. En ce qui concerne les détails exotiques—traits de mœurs, descriptions des êtres et des choses, conversations et causeries—je ne crois pas non plus m'être souvent trompé. Je n'ai jamais parlé que de ce que j'avais vu, vu de mes yeux. Et j'ai en outre contrôlé chacun de mes souvenirs par des témoignages compétents. Je prie notamment le lieutenant de vaisseau Martinie, attaché naval de France à Tôkiô, d'accepter ici l'hommage de ma vive gratitude pour sa collaboration, non moins éclairée qu'amicale. Mes dialogues chinois et japonais, enfin, ne sont guère autre chose qu'une mosaïque de textes anciens ou modernes, littéraires ou populaires, tous bien authentiques, et dont j'ai vérifié moi-même la traduction française. Mais cela dit, il me faut aborder le chapitre des restrictions.

Dans La Bataille, toute une part de la fiction romanesque présente un intérêt, si j'ose dire, symbolique. Et la vérité littérale de cette fiction s'en trouve naturellement altérée.

Par exemple, les trois personnages japonais les plus importants,—le marquis Yorisaka, la marquise Mitsouko et le vicomte Hirata,—sont beaucoup moins des portraits en quelque sorte photographiques que des peintures très générales, brossées à la ressemblance approximative de toute une caste japonaise dont les traits essentiels ont seuls été choisis, et grossis, pour rendre le tableau mieux perceptible aux yeux européens. Veut-on que je précise? Eh bien! pour ne citer qu'un fait ou deux, je suis tout à fait persuadé que jamais aucune marquise nipponne n'accorda ses faveurs dernières à aucun officier britannique, non plus que nul lieutenant de vaisseau japonais ne s'ouvrit le ventre au soir de la glorieuse victoire du 27 mai 1905.—Mais je suis tout à fait persuadé aussi que, pour vaincre vraiment la Russie et l'Europe tous les hommes et toutes les femmes de l'empire étaient prêts à sacrifier mille et dix mille choses chères, y compris leur honneur d'homme et leur vertu de femme, quittes à laver ensuite de si glorieuses taches dans tout le sang d'un corps éventré. C'est cela que j'ai voulu dire. Rien de plus, ni rien de moins.

Et maintenant que je l'ai dit, ma préface est finie.

C. F.

Paris, ce 10 mouharem 1329.


... et tout en parlant dessinait déjà...


La Bataille

[Méng tzéu iue: «Où wéi wênn wàng ki, éul tchéng jênn tchè iè; houang jou ki i tchèng t'ien hià tchè hôu.»] (Mencius dit: «Je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé l'Empire en se déformant soi-même; encore moins, qu'il eût réformé l'Empire en se déshonorant soi-même.») 孟孑日
吾未聞枉己, 而正人者也, 泥辱己, 以正天下者乎。

—Catherine, Catherine!... Lis-moi l'histoire de Brutus!...

Alfred de Musset.


I

Devant une clôture de bambou très haute qui bordait le côté gauche du chemin, le kourouma s'arrêta net, et le kouroumaya, l'homme-coureur,—cheval et cocher tout ensemble,—baissa les brancards légers jusqu'au sol.

Felze,—Jean-François Felze, de l'institut de France,—mit pied à terre.

Yorisaka koshakou?[1]—questionna-t-il, point trop sûr d'avoir été compris quand, tout à l'heure, avant de monter en voiture, il avait bredouillé, dans son japonais petit nègre, l'adresse apprise par cœur: «Chez le marquis Yorisaka, en sa villa du coteau des Cigognes, près le grand temple d'O-Souwa, au-dessus de Nagasaki...»

Mais le kouroumaya se prosterna dans un salut d'extrême respect.

Sayo dégosaïmas![2]—affirma-t-il.

Et Felze, reconnaissant la conjugaison très polie, dont on n'use pas toujours avec les Barbares, se souvint de la vénération persistante que le Japon moderne garde à son aristocratie d'autrefois. Il n'y a plus de daïmio; mais leurs fils, les princes, les marquis et les comtes, ont conservé, intact, le féodal prestige.

Cependant, Jean-François Felze avait frappé à la porte de la villa. Une servante nipponne, bien attifée d'une robe à grosse ceinture, ouvrit et correctement, tomba presque à quatre pattes devant le visiteur.

Yorisaka koshakou foudjin?—dit cette fois Felze, demandant, non plus le marquis, mais la marquise.

A quoi la servante répondit par une phrase que Felze ne comprit point, mais dont le sens correspondait évidemment à la formule occidentale: «Madame reçoit.»

Jean-François Felze tendit sa carte et suivit à travers la cour la Japonaise trotte-menu.

Elle était à peu près carrée, cette cour, quoique pourtant moins profonde que large; et l'on y marchait sur un gravier de tout petits galets noirs, nets et brillants comme des billes de marbre. Felze, étonné, se baissa pour en ramasser un:

—Ma parole!—murmura-t-il dans sa moustache, en faisant retomber le caillou,—c'est à croire qu'on les lave tous chaque matin au savon et à l'eau chaude!...

La maison de bois, large et basse, appuyait sa véranda sur de simples troncs polis. Entre deux de ces colonnes rustiques, au sommet d'un petit perron, la porte s'ouvrait, et, dès le seuil, les nattes étalaient leur blancheur sans tache.

Felze, instruit des usages, entreprit d'ôter ses chaussures. Mais la servante, déjà reprosternée, front contre terre, respectueusement l'en empêcha.

—Ah bah!—murmura Felze étonné:—on garde ses souliers, chez une marquise japonaise?

Vaguement déçu dans ses goûts d'exotisme, il se résigna à n'ôter que son chapeau, un feutre clair, à bords immenses, qui coiffait à la Van Dyck sa tête de vieil homme impénitent, sa tête enthousiaste, quoique grise, d'artiste véritable, devenu illustre, resté rapin.

Et Jean-François Felze, tête nue et pieds chaussés, pénétra dans le salon de la marquise Yorisaka.

... Un boudoir de Parisienne, très élégant, très à la mode, et qui eût été banal à souhait, partout ailleurs qu'à trois mille lieues de la plaine Monceau. Rien n'y décelait le Japon. Les nattes elles-mêmes, les tatami nationaux, épais et moelleux plus qu'aucun, tapis au monde, avaient cédé la place à des carpettes de haute laine. Les murs étaient vêtus de tapisseries pompadour, et les fenêtres,—des fenêtres à vitres de verre!—drapées de rideaux en damas. Des chaises, des fauteuils, une bergère, un sopha remplaçaient les classiques carreaux de paille de riz ou de velours sombre. Un grand piano d'Erard encombrait tout un angle; et, face à la porte d'entrée, une glace Louis XV s'étonnait, sans nul doute, d'avoir à refléter des frimousses jaunes de mousmés, et non plus des minois de fillettes françaises.

Pour la troisième fois, la petite servante exécuta sa révérence à quatre pattes, et puis s'en fut, laissant Felze seul.

Felze avança de deux pas, regarda à droite, regarda à gauche, et, violemment jura:

—Dieu de Dieu! C'est bien la peine d'être les fils d'Hok'saï et d'Outamaro, les petits-fils du grand Sesshou!... la race qui enfanta Nikkô et Kiôto, la race géniale qui couvrit de palais et de temples la terre brute des Aïnos, en créant de toutes pièces une architecture, une sculpture, une peinture neuves!... C'est bien la peine d'avoir eu cette chance unique de vivre dix siècles dans l'isolement le plus splendide, hors de toutes les influences despotiques qui ont châtré notre originalité occidentale, libres du joug égyptien, libres du joug hellénique! C'est bien la peine d'avoir eu la Chine impénétrable comme rempart contre l'Europe, et K'òung tzèu comme chien de garde contre Platon!... Oui, bien la peine!... pour trébucher au bout de la carrière, dans les plagiats et les singeries, pour finir ici, dans cette cage faite exprès pour les pires perruches de Paris ou de Londres, voire de New-York ou de Chicago...

Il s'interrompit net. Une idée, tout à coup, lui traversait la tête. Il s'approcha d'une fenêtre, écarta le rideau...

Et il vit à travers la vitre, sous ses pieds, un jardin japonais.

Un vrai jardin japonais: un carré minuscule, long de dix mètres, large de quinze, que trois murs très hauts pressaient contre la maison; mais un carré véritablement symbolique, où l'on apercevait des montagnes et des plaines, des forêts, une cascade, un torrent, des cavernes et un lac;—tout cela, bien entendu, en miniature. Les arbres étaient, par conséquent, de ces cèdres nains, hauts comme des épis, que le Japon seul sait racornir comme il faut, ou de minuscules cerisiers, fleuris d'ailleurs comme l'exigeait la saison, puisqu'on était au 15 avril; les monts étaient des taupinières savamment grimées en sierras abruptes; et le lac, un bocal à poissons rouges, serti, pour la vraisemblance, de rives pittoresques, verdoyantes ou rocheuses.

Felze, stupéfait, écarquilla les yeux. En lui, toutefois, le peintre parla d'abord:

—Pas étonnant qu'avec des jardinets pareils, ces gens-là, si prodigieux par le dessin et par la couleur, aient toujours déraillé dans une perspective de pure fantaisie!

Il considérait la silhouette baroque des tout petits rochers et des tout petits arbres, aperçus de haut, en raccourci.

Mais bientôt, il haussa les épaules. Ce jardin, peuh! cela ne comptait guère. Même, en y réfléchissant, ça n'avait pas l'air vrai, cette chose trop menue, séparée du monde extérieur, séparée du monde réel et vivant qui s'épanouissait alentour... Et c'était comme un simulacre, une ombre du Japon de jadis, aboli, proscrit par la volonté des Japonais d'à présent...

Tout de même, quand on regardait par-dessus les murs, et par-dessus la campagne environnante, quand on descendait d'un coup d'œil la pente du coteau des Cigognes pour admirer toute la vue lointaine, toutes les collines splendidement parées de leurs camphriers verts et de leurs cerisiers neigeux, tous les temples au sommet des collines, tous les villages à leurs flancs, et la ville au bord du fiord, la ville brune et bleuâtre dont les maisons innombrables fuyaient le long du rivage jusqu'à l'horizon flou du dernier cap, oh! alors on ne trouvait plus que le Japon de jadis fût aboli ni proscrit ... car la ville, et les villages, et les temples, et les collines portaient ineffaçable la marque ancienne, et ressemblaient toujours, ressemblaient à s'y méprendre, à quelque vieille estampe du temps des vieux Shôgouns, à quelque kakemono minutieux, où le pinceau d'un artiste mort depuis plusieurs siècles aurait éternisé les merveilles d'une capitale des Hôjô ou des Ashikaga...

Felze, silencieux, considéra longtemps le paysage, puis se retourna vers le boudoir. Le contraste heurtait brutalement les yeux. De part et d'autre de la vitre, c'était l'Extrême Asie, encore indomptée, et l'Extrême Europe, envahissante, face à face.

—Hum!—pensa Felze:—ce ne sont peut-être pas les soldats de Liniévitch, ni les vaisseaux de Rodjestvensky, qui menacent tout de bon, à cette heure, la civilisation japonaise ... mais plutôt ceci ... l'invasion pacifique ... le péril blanc...

Il allait faire du lieu commun à rebours. Une voix très menue, chantante et bizarre, mais douce, et qui parlait français sans aucun accent, l'interrompit:

—Oh! cher maître!... Comme je suis confuse de vous avoir fait attendre si longtemps!...

La marquise Yorisaka entrait, et tendait sa main à baiser.

[1] Le marquis Yorisaka

[2] Ainsi honorablement c'est (Oui).


II

Jean-François Felze se piquait d'être philosophe. Et peut-être l'était-il en vérité, autant du moins qu'un homme d'Occident peut l'être. Par exemple, c'était sans le moindre effort qu'il adoptait, au cours de ses promenades par le monde, les usages, les mœurs, voire les costumes des peuples qu'il visitait... Tout à l'heure, à la porte de la maison, il avait voulu se déchausser, selon la politesse nipponne. Mais à présent, dans ce salon français, où résonnaient des paroles françaises, l'exotisme, évidemment, n'était plus de mise.

Jean-François Felze s'inclina donc comme il eût fait à Paris, et baisa la main qu'on lui offrait.

Puis, de ses yeux de peintre, prompts et perçants, il examina son hôtesse.

La marquise Yorisaka portait une robe de Doucet, de Callot ou de Worth. Et cela s'imposait aux regards d'abord, parce que cette robe, gracieuse, bien faite, seyante même, mais conçue, imaginée, inventée par un Européen, pour des Européennes, prenait, autour d'une Japonaise frêle et fluette, une importance et un volume extraordinaires,—à la façon d'un très large cadre de bois doré autour d'une aquarelle grande comme la main.—Pour comble, la marquise Yorisaka était coiffée à l'inverse de la tradition: point de coques lustrées, ni de larges bandeaux enveloppant tout le visage; mais un chignon allongé, qui tirait en arrière toute la chevelure; en sorte que la tête, découronnée du classique turban couleur d'ébène, apparaissait minuscule et ronde, comme sont les têtes de poupées.

Jolie?... Felze, peintre amoureux de la beauté des femmes, se posa la question avec une sorte d'anxiété. Jolie, la marquise Yorisaka?... Un Occidental l'eût plutôt déclarée laide à cause de ses yeux trop étroits et tirés vers les tempes au point de ressembler à deux longues fentes obliques;—à cause de son cou trop grêle;—à cause de l'étendue blanche et rose de ses joues trop grandes, fardées et poudrées au delà du possible. Mais pour un homme du Nippon, la marquise Yorisaka devait être belle. Et n'importe où, en Europe aussi bien qu'en Asie, on eût subi le charme étrange, à la fois dédaigneux et câlin, puéril et hiératique, qui se dégageait mystérieusement de ce petit être aux gestes lents, au front pensif, à la moue mignarde, qu'on pouvait prendre alternativement pour une idole ou pour un bibelot.

—Lequel des deux?—pensa Felze.

Il avait baisé la menotte douce comme un joujou d'ivoire jaune. Et, refusant de s'asseoir le premier:

—Madame,—dit-il,—je vous supplie de ne point vous excuser... Je n'ai pas même attendu le temps d'admirer à mon aise votre salon et votre jardin...

La marquise Yorisaka leva la main, comme pour parer le compliment:

—Oh! cher maître!... Vous raillez, vous raillez!... Nos pauvres jardins sont tellement ridicules, et nous le savons si bien!... Quant au salon, c'est à mon mari que va votre louange: c'est lui qui a meublé toute la villa, avant de m'y faire venir... Car, vous le savez, nous ne sommes pas ici chez nous: notre home est à Tôkiô... Mais Tôkiô est si loin de Sasebo que les officiers de marine ne peuvent guère y aller en permission... Alors...

—Ah?—dit Felze,—le marquis Yorisaka est en service à Sasebo?

—Mais oui... Il ne vous l'a pas dit, hier?... quand il est allé vous rendre visite, à bord de l'Yseult?... Son cuirassé est en réparation dans l'arsenal... Du moins, je le crois... Car ce ne sont pas là des choses qu'on raconte aux femmes... Mais, à propos d'hier, je ne vous ai pas encore remercié, cher maître!... C'est vraiment trop aimable à vous d'avoir accepté de faire ce portrait... Nous sentions si bien l'inconvenance d'aller vous relancer jusque sur ce yacht où vous n'êtes pas tout à fait chez vous... Mon mari osait à peine... Et quel portrait!... le portrait d'une petite personne comme moi, par un maître comme vous!... Je vais être abominablement fière! Songez! Vous n'avez sûrement jamais peint de Japonaise, n'est-ce pas? jamais jusqu'à présent? Alors je vais être la première femme de l'Empire qui aura son portrait signé de Jean-François Felze!...

Elle battit des mains, comme un bébé. Puis soudain grave:

—Surtout, je suis très joyeuse de penser que, grâce à vous, mon mari pourra, en quelque sorte, m'avoir auprès de lui, dans sa chambre d'officier, à bord de son navire... Un portrait, n'est-ce pas, c'est presque un double de soi-même... Ainsi, un double de moi va s'en aller là-bas, sur la mer, et peut-être même assister à des batailles, puisqu'on annonce que la flotte russe a passé samedi dernier devant Singapore...

—Mon Dieu!—dit Felze en riant.—Voilà donc un portrait qu'il va falloir traiter dans le style héroïque!... Mais je ne savais pas que le marquis Yorisaka dût retourner si vite sur le théâtre de la guerre... Et je comprends alors d'autant mieux son désir d'emporter avec lui, comme vous dites si bien, un double de vous...

La bouche menue, peinte d'un carmin foncé qui la rétrécissait encore, s'entr'ouvrit pour un léger rire assez inattendu, très japonais:

—Oh! je sais bien que c'est un désir un peu extraordinaire... Au Japon, la mode n'est pas d'avoir l'air amoureux de sa femme... Mais le marquis et moi, nous avons vécu si longtemps en Europe que nous sommes devenus tout à fait Occidentaux...

—C'est vrai,—dit Felze,—je me souviens à merveille: le marquis Yorisaka a été attaché naval à Paris...

—Pendant quatre ans!... les quatre premières années de notre mariage... Nous ne sommes revenus qu'à la fin de l'avant-dernier automne, juste pour la déclaration de guerre ... j'étais encore à Paris pour le Salon de 1903 ... et j'ai tellement admiré, à ce Salon-là, votre «Aziyadé»!...

Felze salua, imperceptiblement railleur:

—C'est en regardant cette Aziyadé, que vous avez eu envie d'avoir votre portrait de ma main?

Le rire japonais reparut sur la petite bouche fardée, mais, cette fois, il s'acheva en une moue parisienne:

—Oh! cher maître!... Vous vous moquez encore!... Naturellement non, je ne voudrais pas ressembler à cette jolie sauvagesse que vous avez peinte dans son costume extraordinaire, et pleurant comme une folle avec des yeux fixes qui regardent on ne sait où...

—Qui regardent vers une porte par où quelqu'un est parti...

—Ah?... Enfin, ce n'est pas un portrait!... Mais j'ai vu aussi vos portraits ... celui de Mme Mary Garden, celui de la duchesse de Versailles, et surtout celui de la belle Mrs. Hockley...

—Ah?... surtout celui-là?

—Oui... Oh! je ne prévoyais naturellement pas alors que je vous verrais un jour arriver à Nagasaki, sur le yacht de cette dame... Mais son portrait était tellement bien! Je l'ai préféré à tous les autres à cause de la merveilleuse robe. Vous vous rappelez, cher maître? une robe princesse, toute de velours noir, avec le haut du corsage en point d'Angleterre sur transparent de satin ivoire!... Tenez!... c'est en pensant à la robe de Mrs. Hockley, que je me suis fait faire cette robe-ci et que je l'ai choisie pour poser...

Felze arqua les sourcils:

—Pour poser? Vous voulez poser dans cette robe-ci?

—Mais oui?... Elle ne va pas?...

—Elle va le mieux du monde... Mais je me figurais que, pour un portrait d'intimité, vous ne choisiriez pas une toilette de ville. Surtout lorsqu'il s'agit moins d'un vrai portrait que d'une pochade... Nous n'avons qu'une quinzaine de jours au plus, n'est-ce pas?... N'aimeriez-vous pas être peinte dans le délicieux costume de vos grand'mères, dans un de ces kimonos blasonnés à vos armes, que toutes nos jolies Parisiennes commencent à vous emprunter aujourd'hui?...

Un regard singulier glissa par la fente mince des paupières quasi fermées:

—Oh! cher maître!... Vous êtes trop indulgent pour nos vieilles modes... Mais c'est très rare que je reprenne encore le costume de nos grand'mères, comme vous dites ... très rare, oui!... Et alors ... vous comprenez, cela ne plairait certainement pas à mon mari, d'avoir mon image habillée de ce costume qu'il connaît à peine ... qu'il connaît à peine et qu'il n'aime pas... Nous sommes tout à fait, tout à fait Occidentaux, le marquis et moi...

—Très bien!—consentit Felze, résigné.

Et, à part soi:

—Occidentaux, tant qu'elle voudra! Ça n'en sera pas moins ignoble, ce portrait mi-parti d'Europe et de Japon! ignoble, et, Dieu de Dieu! sinistre à peindre!...

Cependant, la marquise Yorisaka avait sonné. Et deux servantes,—en robes nipponnes, elles!—apportaient, sur un grand plateau, tout l'attirail d'un thé à l'anglaise: réchaud, théière et sucrier de vermeil, tasses à anses, soucoupes, petites serviettes, pot à crème...

—Naturellement, vous prendrez un peu de cake? ou une biscotte?... Il faut laisser l'infusion se faire... C'est du ceylan, bien entendu.

—Bien entendu,—répéta Felze, docile.

Il songeait au thé vert, léger, délicat, qu'on boit sans sucre ni lait dans les tchaya de village, en grignotant une tranche de ce gâteau qui ne durcit jamais, et qu'on nomme kastéra.

Il but cependant la drogue britannique, brune, épaisse, astringente, et mangea la pâtisserie viennoise.

—Et maintenant,—dit la marquise Yorisaka,—puisque vous avez été assez aimable pour faire porter ici, dès hier, votre boîte à couleurs, votre chevalet et la toile, nous commencerons quand il vous plaira, cher maître. Voyons, voulez-vous que nous étudiions tout de suite la pose? Ici, le jour est-il bon?...

Felze allait répondre. La porte, qui s'ouvrit tout à coup, ne lui en donna pas le temps.

—Oh!—s'écria la marquise,—j'oubliais de vous prévenir... Cela ne vous contrarie pas de rencontrer chez nous notre meilleur ami, le commandant Fergan?... le commandant Fergan de la marine anglaise, un ami tout à fait intime? Il devait venir aujourd'hui prendre le thé, et, justement, voici mon mari qui l'amène...


III

—Mitsouko, voulez-vous présenter le commandant à monsieur Felze?

Le marquis Yorisaka, au seuil du salon, s'était effacé pour faire entrer son hôte. Et sa voix, un peu gutturale, mais nette et bien mesurée, semblait, malgré la courtoisie des mots, ordonner plutôt que prier.

Et la marquise Yorisaka inclina légèrement la tête avant d'obéir:

—Cher maître, vous permettez? Le capitaine de vaisseau Herbert Fergan, aide de camp de Sa Majesté le Roi d'Angleterre!... Commandant?... Monsieur Jean-François Felze, de l'Institut de France!... Mais asseyez-vous tous, je vous en supplie!

Elle se tourna vers son mari:

—Par ce beau temps, avez-vous fait une agréable promenade?

—Hé! très agréable, je vous remercie.

Il s'était assis à côté de l'officier anglais.

—S'il vous plaît, Mitsouko!... le thé,—dit-il.

Elle s'empressa.

Jean-François Felze regardait.

Dans le décor européen, la scène s'affirmait européenne: les deux hommes, l'Anglais et le Japonais,—celui-ci dans son uniforme noir à boutons d'or, calqué sur tous les uniformes de toutes les marines d'Occident,—celui-là dans un vêtement civil d'après-midi, le même qu'il eût porté à Londres ou à Portsmouth, au thé de n'importe quelle lady ... la jeune femme, adroite et prompte dans son rôle d'hôtesse, et se penchant avec grâce pour tendre une tasse pleine... Felze n'apercevait plus le visage asiatique, mais seulement la ligne du corps, presque pareil, sous la robe parisienne, au corps d'une Française ou d'une Espagnole très petite... Non, rien en vérité, ne décelait l'Asie, pas même la face jaune et plate du marquis Yorisaka, quoiqu'elle fût bien visible, elle, et mise en valeur par l'éclairage cru des fenêtres vitrées; mais l'Europe encore avait retouché cette face japonaise, relevé en brosse les cheveux coupés aux ciseaux, allongé les moustaches rudes, élargi le cou dans un faux-col ample. Le marquis Yorisaka, ancien élève de l'École Navale de France, et lieutenant de vaisseau dans la très moderne escadre qui venait de vaincre Makharoff et Witheft, et s'apprêtait à combattre Rodjestvensky, s'était si bien efforcé de ressembler à ses professeurs d'hier, voire à ses adversaires d'aujourd'hui, que c'est à peine s'il différait, pour le regard curieux de Jean-François Felze, du capitaine de vaisseau anglais, assis auprès...

Et cet Anglais même, par son attitude courtoise et familière d'homme du monde en visite chez des amis, marquait avec force que ce logis n'était véritablement point une demeure exotique et bizarre,—la demeure de deux êtres dans les veines de qui pas une goutte de sang aryen ne coulait,—mais bien plutôt la maison toute normale et banale d'un ménage de gens comme il s'en trouve des millions sur les trois continents de la terre, d'un ménage cosmopolite de gens civilisés, en qui le travail niveleur des siècles a effacé tout caractère de race, toute singularité d'origine et tout vestige des mœurs provinciales ou nationales d'autrefois.

—Monsieur Felze,—avait dit tout d'abord le commandant Fergan,—j'ai eu l'honneur d'admirer plusieurs beaux tableaux de vous, car vous n'ignorez pas que vous êtes plus célèbre encore à Londres qu'à Paris... Et d'ailleurs, j'ai vécu longtemps en France, où j'étais attaché naval en même temps que le marquis... Mais, permettez-moi, cependant, de vous féliciter beaucoup du portrait charmant que votre escale à Nagasaki vous procure. Je crois, en vérité, qu'au point où nous en sommes de l'histoire du Japon, les dames japonaises sont ce que le sexe féminin nous peut offrir aujourd'hui de plus intéressant et de plus attrayant... Et je vous envie, monsieur Felze, vous qui allez, avec votre merveilleux talent, fixer sur une toile, le visage et le regard d'une de ces dames réellement supérieures à leurs sœurs aînées d'Europe ou d'Amérique... Ne protestez pas, madame! ou vous allez me forcer de tout dire à monsieur Felze, et de lui faire surtout mon compliment à propos de sa plus grande chance: celle d'avoir pour modèle, non pas telle ou telle de vos compatriotes les plus séduisantes, mais vous-même, la plus séduisante de toutes...

Il souriait, atténuant d'un air de plaisanterie sa louange trop directe. C'était un homme irréprochablement poli et correct, et qui semblait porter visible sur toute sa personne sa qualité d'aide de camp d'un roi. Il avait cette élégance nette et masculine des Anglais de bonne race, et sa lèvre rasée, et son front droit, et ses yeux vifs, et le sourire un peu ironique de sa bouche, le classaient dans une autre catégorie que celle des buveurs d'ale et des mangeurs de bœuf cru. L'École Anglaise a peint de ces portraits de baronnets et de lords, fils des gentils hommes tories du xviiie siècle rivaux de nos comtes ou de nos ducs français.

Les officiers de la marine britannique sont beaucoup moins âgés que les nôtres. Celui-là, malgré son grade et l'importance probable de sa mission au Japon, semblait absolument jeune. Le marquis Yorisaka, simple lieutenant de vaisseau, l'était à peine davantage. Felze, instinctivement, les compara l'un à l'autre, et songea que, peut-être, la marquise Yorisaka les avait comparés aussi...

—Mitsouko,—interrogeait le marquis,—monsieur Felze est-il content de votre toilette? Comment poserez-vous?

Felze se souvint à propos que le marquis Yorisaka n'aimait point les vieilles modes japonaises:

—Je suis très content,—affirma-t-il, imperceptiblement railleur;—très content!... Et j'espère réussir un portrait qui ne ressemblera pas aux toiles ordinaires... Quant à la pose, n'en parlons pas encore. J'ai l'habitude, même quand il s'agit d'un travail aussi hâté que celui-là, de croquer d'abord mon modèle sous toutes ses faces et dans toutes ses attitudes. J'obtiens ainsi douze ou quinze esquisses qui me sont en quelque sorte un répertoire vivant où je trouve toujours, et tout naturellement, la pose la plus juste et la meilleure. Ne vous inquiétez donc pas de votre peintre, madame... Asseyez-vous, causez, levez-vous, marchez et ne prenez pas garde au gribouilleur d'album qui, de temps en temps, donnera un coup de crayon en vous regardant.

Il avait ouvert un cahier de toile grise, et tout en parlant, dessinait déjà sur son genou.

—Mitsouko, fit observer le marquis Yorisaka en souriant,—voilà une façon de poser qui vous plaira...

Felze s'était interrompu, le crayon levé:

—Mitsouko?—questionna-t-il.—Excusez un ignorant qui ne sait pas trois mots de japonais... «Mitsouko» est-ce votre prénom, madame?

Elle eut presque l'air de demander pardon:

—Oui!... un prénom un peu bizarre, n'est-ce pas?

—Pas plus bizarre qu'aucun autre. Un joli prénom, et surtout bien féminin. Mitsouko, cela sonne doux...

Le commandant Fergan approuva:

—Je suis tout à fait de votre avis, monsieur Felze. Mitsouko ... Mitsou... Le son est très doux et la signification très douce aussi ... parce que «mitsou», en japonais, veut dire «rayon de miel».

Le marquis Yorisaka reposait sur le plateau sa tasse vide:

—Hé!... oui, dit-il, «rayon de miel», ou encore, quand on l'écrit par un autre caractère chinois, «mystère».

Jean-François Felze leva les yeux vers son hôte. Le marquis Yorisaka souriait très aimablement et il n‘y avait certes pas la moindre arrière-pensée sous ce sourire.

—Moi, ajouta-t-il tout de suite,—je m'appelle Sadao, ce qui ne veut rien dire du tout.

Felze songea:

—Sadao... Mais sa femme se garde bien de le nommer si familièrement, et sans doute emploie jusque dans l'intimité le fameux mode honorifique. Cela veut peut-être dire quelque chose.

Il ne put s'empêcher d'en faire, négligemment, la remarque:

—«Sadao»?... Je croyais avoir entendu, tout à l'heure, quand la marquise Yorisaka vous nommait...

Un petit rire précéda la réponse:

—Oh! non!... vous n'avez pas entendu... Une bonne Japonaise ne nomme guère son mari... Elle craindrait d'être impolie... Vieux reste des vieilles mœurs!... Nous n'étions pas jadis une nation très féministe. Au temps de l'ancien Japon, avant le Grand Changement de 1868, nos compagnes étaient presque des esclaves. Leur bouche s'en souvient encore, vous le voyez, leur bouche seulement...

Il rit encore, et très galamment, baisa la main de sa femme. Felze observa toutefois la raideur un peu maladroite du geste. Le marquis Yorisaka ne devait pas baiser quotidiennement la main de Mitsouko.

Ayant remarqué peut-être le coup d'œil trop perspicace de son hôte, le marquis, soudain prolixe, insista:

—La vie s'est tellement transformée chez nous, depuis quarante ans!... Certes, les livres vous ont expliqué, à vous Européens, cette transformation. Mais les livres expliquent tout et ne montrent rien. Vous représentez-vous, cher maître, ce qu'était l'existence de l'épouse d'un daïmio, au temps de mon grand-père? La malheureuse vivait prisonnière au fond du château féodal ... prisonnière et, qui pis est, servante de ses propres serviteurs,—messieurs les samouraïs, dont le moindre aurait rougi d'humilier ses deux sabres devant un miroir[1] ... vous diriez en France devant une quenouille.—Songez-y: le Bushido, notre antique code d'honneur plaçait la femme plus bas que terre, et l'homme plus haut que ciel. Dans le château-prison qu'elle habitait, l'épouse d'un daïmio pouvait méditer à loisir sur cet axiome incontesté. Le prince, absent tout le jour, daignait à peine entrer parfois, à la nuit close, dans la chambre conjugale. Et la princesse esclave, sans cesse délaissée, s'occupait uniquement d'obéir à la mère de son époux, laquelle ne manquait jamais d'abuser de l'autorité que les rites chinois avaient établie sans appel et sans limites. Voilà le sort auquel eût été condamnée, quarante ans plus tôt, la femme du daïmio Yorisaka Sadao ... le sort auquel échappe, aujourd'hui, la femme d'un simple officier de marine, votre serviteur, qui n'a garde, lui non plus, de regretter les temps barbares!... Il est plus confortable de se réjouir en compagnie d'hôtes doctes et indulgents, fût-ce dans une bicoque comme celle-ci, que de végéter solitaire et ignorant dans quelque manoir des Tosa ou des Choshoû...

(Il laissait tomber avec dédain les vieux noms illustres).

—... Et il est aussi plus honorable de servir à bord d'un cuirassé de Sa Majesté l'Empereur, que de mener par la campagne quelque bande de guerriers pillards à la solde du Shôgoun, du Shôgoun ou d'un vulgaire chef de clan....

S'interrompant, il prit sur la table à thé une boîte de cigarettes turques, et la tendit ouverte aux deux Européens.

—C'est d'ailleurs à vous, messieurs, que nous devons tout ce progrès dont nous bénéficions chaque jour. Nous saurons ne jamais l'oublier. Et nous n'oublierons pas non plus, combien vous avez mis de patience et de bonne grâce dans votre rôle d'éducateurs. L'élève était certes bien arriéré, et son intelligence, ankylosée par tant de siècles de routine, n'acceptait qu'à grand'peine l'enseignement occidental. Vos leçons ont cependant porté leurs fruits. Et peut-être un jour viendra-t-il que le nouveau Japon, véritablement civilisé, fera enfin honneur à ses maîtres...

Il s'était approché de la marquise Yorisaka et lui présentait la boîte turque, à elle aussi. Elle parut hésiter une seconde, puis, très vite, saisit une cigarette et l'alluma elle-même, sans qu'il eût songé à lui offrir du feu. Il achevait sa tirade, appuyant sur Jean-François Felze un regard vif, dont l'éclat fut soudain voilé par le battement des paupières jaunes.

—Déjà, tout imparfaits que nous sommes encore, votre extrême bienveillance applaudit à nos succès sur les armées russes... Vous nous avez, du premier coup, rendus capables de lutter avantageusement pour notre indépendance.

Il conclut, saluant un peu plus bas que n'eût fait un Occidental:

—Qui dit Russe, dit Asiatique. Et nous, Japonais, prétendons devenir bientôt des Européens. Notre victoire vous appartient donc autant qu'à nous-mêmes puisqu'elle est une victoire de l'Europe contre l'Asie. Acceptez-en l'hommage et souffrez que nous vous soyons, très humblement, reconnaissants...

[1] «Le miroir est l'âme de la femme comme le sabre est l'âme du guerrier». Proverbe nippon.


IV

—Monsieur Felze,—avait proposé le commandant Herbert Fergan, au moment où le peintre, sa première séance achevée, prenait congé des Yorisaka,—vous rentrez sans doute à bord du yacht américain? Je vais de ce côté. S'il vous plaît que nous fassions route de conserve...

Et ils étaient sortis ensemble. Maintenant, ils s'en allaient à pied, côte à côte.

La route serpentait à flanc de coteau. Devant eux, au bas de la pente, les maisons campagnardes du faubourg groupaient leurs toits couleur de feuilles mortes. A main gauche, les jardins d'O-Souwa cachaient le grand temple sous la verdure profonde de leurs sapins et de leurs cèdres, sous la neige mauve et rose de leurs pêchers et de leurs cerisiers en robes de printemps, tandis qu'à main droite, au delà du fiord bleu moiré par la brise, au delà des montagnes touffues de l'autre rivage, le soleil couchant, rouge comme il rayonne sur les étendards de l'Empire, descendait à pas lents vers l'horizon occidental.

—Il nous faut marcher un peu,—avait dit Fergan,—car nous ne trouverons point de kouroumas avant d'être arrivés aux rues qui mènent vers l'escalier du temple.


Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait un des jeunes garçons agenouillés.


—Tant mieux!—avait répliqué Felze.—Il fait bon marcher par ce beau soir d'avril...

Une odeur de géranium flottait sur le chemin.

—Eh bien?—questionna tout à coup l'officier anglais.—Vous avez vu le ménage d'un marquis japonais et de sa femme... Spectacle assez rare pour les yeux d'un baka tôdjin, d'une brute d'étranger, comme tous deux nous sommes!... Assez rare, oui, et assez curieux aussi! Quelle est votre impression, monsieur Felze?

Felze sourit:

—Mon impression est excellente!... Le marquis japonais est un homme des plus courtois, même à l'égard des baka tôdjin, si j'en juge par ses propos d'aujourd'hui; et sa femme est une jolie femme...

Une satisfaction brilla dans les yeux de l'Anglais:

—Oui, n'est-ce pas?... Elle est tout à fait une jolie femme ... tellement mieux, en vérité, que les trois quarts de ses compatriotes!... Et si jeune, si fraîche! On ne se rend pas compte, à cause de cette peinture rose et blanche qui est exigée par la mode: il faut avoir la couleur des femmes d'Europe!... Et c'est dommage, parce que, dessous, la peau n'est pas plus jaune qu'un ivoire neuf, et vous n'imaginez pas de satin aussi doux. Elle a vingt-quatre ans à peine, la marquise Yorisaka!

—Vous la connaissez à merveille,—observa Felze, un peu railleur.

—Oui!... C'est-à-dire ... je connais assez intimement le marquis...

La face rasée avait rougi.

—... Assez intimement... Nous avons fait campagne ensemble. Car vous savez, sans doute? ma mission dans ce pays m'oblige à suivre la guerre, et je suis embarqué en spectateur sur le même cuirassé que le marquis Yorisaka...

—Ah bah!—fit Jean-François Felze, étonné.—Sur un cuirassé japonais? Le gouvernement du Mikado autorise?...

—Oh! à titre réellement exceptionnel. Je suis envoyé par notre roi, en mission spéciale et officieuse ... car ce n'est même pas officiel... L'Angleterre et le Japon sont alliés, et l'alliance autorise beaucoup de choses... Je suis enchanté, d'ailleurs: vous concevez qu'il n'y a rien de plus intéressant que cette guerre. J'étais devant Port-Arthur, le 10 août, et j'ai assisté à toute la bataille, précisément dans la tourelle du marquis. C'est pourquoi, comme je vous disais, nous sommes à présent intimes ... compagnons d'armes, frères ... les deux doigts de la main!... vous comprenez?

Il riait maintenant sur un ton malicieux et cordial. Il continua, sur un ton de confidence:

—Même, ce fin renard d'Yorisaka ... car il est juste le contraire d'un imbécile, Yorisaka Sadao! Oui, ce fin renard d'Yorisaka voulait me faire bavarder. Les Japonais, sur mer, valent sûrement mieux que les Russes. Mais ce n'est pas encore la perfection. Et ils auraient à apprendre en fréquentant une marine telle que la nôtre. Notre excellent ami voulait donc apprendre, en fréquentant votre serviteur... Il n'a pas appris. Du moins pas grand'chose. Vous vous rappelez votre proverbe français? A Normand Normand et demi. Eh bien! un Japonais vaut un Normand. Mais j'ai joué le Normand et demi. Il le fallait: correctement, je ne puis que rester neutre; nous sommes en paix avec la Russie... Ah! voici des kouroumas!

Deux coureurs arrivaient traînant au pas leurs voiturettes vides. A la vue des Européens, ils se précipitèrent.

—Au quai de la Douane, n'est-ce pas, monsieur Felze?—demandait le commandant Fergan.

—Non!—dit le peintre.—Non!... je ne rentre pas à bord de l'Yseult, c'est-à-dire pas tout de suite. J'ai dessein de dîner seul, ce soir, à la japonaise, dans une auberge...

L'Anglais leva un doigt:

—Oh! oh! monsieur Felze! une auberge et un dîner à la japonaise! On peut trouver tout cela du côté du Yoshivara, vous savez!

Jean-François Felze sourit, et montra ses cheveux gris:

—Vous n'avez donc regardé cette neige-là, cher monsieur?

—Quelle neige? Vous êtes un jeune homme, monsieur Felze! Pour vous donner vos quarante ans, il faut se rappeler votre gloire!

—Mes quarante ans! Ils sont cinquante, hélas! Et je n'avoue pas le surplus...

—Ne l'avouez pas, je vous ferais l'injure de n'en rien croire! Mais décidément, vous n'allez pas au port. Je vous quitte donc. Auparavant, puis-je vous être utile? Voulez-vous que je traduise vos ordres au kouroumaya?

—Bien volontiers! Vous êtes mille fois aimable. Je voudrais donc dîner comme je vous ai dit, d'abord, et ensuite...

—Ensuite?

—Ensuite, être conduit dans un quartier qui s'appelle Diou Djen Dji.

—All right!...

Quelques phrases japonaises suivirent, ponctuées par les «Hé!» approbatifs du coureur.

—Voilà qui est fait. Votre homme ne se trompera pas, soyez tranquille. Vous dînerez dans une tchaya de la rue Manzaï machi... Et de là vous serez conduit à votre quartier de Diou Djen Dji, qui perche à mi-hauteur de la colline des grands cimetières... Et que vous disais-je? Il faut traverser un bout de Yoshivara pour parvenir là-haut. En pays japonais, on n'y échappe pas, monsieur Felze. Au revoir, et que les jolies oïran, derrière leur grillage de bambou, vous soient plaisantes!...


V

L'escalier, usé, moussu, branlant, grimpait tout droit au flanc de la colline, entre deux petits murs japonais, interrompus çà et là par des maisonnettes de bois, toutes obscures et silencieuses. Et le quartier endormi, avec ses jardinets déserts et ses chaumières muettes, semblait une avant-garde de l'immense ville des morts, du cimetière touffu et confus dont les tombes innombrables descendent en rangs serrés de tous les sommets d'alentour, et cernent, et pressent, et assiègent la ville, moins vaste, des vivants.

Jean-François Felze, au sommet de l'escalier, s'orienta.

Il avait laissé son kourouma au bas des marches: nulle voie carrossable n'accède à Diou Djen Dji. Et maintenant, seul parmi les sentiers de la montagne, il hésitait sur le bon chemin.

—Trois lanternes,—murmura-t-il,—trois lanternes violettes à la porte d'une maison basse...

Rien de semblable n'était visible. Mais un raidillon prolongeait l'escalier et zigzaguait l'ombre vers une sorte de plateau, d'où la vue devait plonger à l'aise dans toutes les venelles: Felze se résigna à gravir le raidillon.

La nuit était limpide mais obscure. Un croissant de lune rougeâtre venait de disparaître derrière les montagnes de l'ouest. Au loin, le gong d'un temple battait faiblement.

—Trois lanternes violettes,—répéta Jean-François Felze.

Il s'arrêta pour faire sonner sa montre. Le dîner n'avait pas été bien long, dans la tchaya de Manzaï machi. Mais Felze n'avait pas résisté ensuite au plaisir d'une longue flânerie dans Nagasaki illuminé, scintillant, bourdonnant, festoyant parmi la cohue des piétons baguenaudeurs, des mousmés babillardes, et des kouroumas galopant à la queue leu leu. Et maintenant, il était tard: la montre tinta dix coups.

—Diable!—murmura Felze.—L'heure est avancée pour une visite de cérémonie...

Il regardait le faubourg éparpillé sous ses pieds, et, plus bas que le faubourg, la ville tassée au bord du golfe. Tout à coup, il s'exclama: les trois lanternes violettes étaient là, tout près, juste au pied de ce raidillon qu'il venait d'escalader, non sans peine. Elles émergeaient à l'instant même d'un bouquet d'arbres qui les avait d'abord cachées.

Felze redescendit le raidillon et contourna le bouquet d'arbres. La maison basse se profila sur le ciel étoilé. Elle était purement japonaise et de vulgaire bois brun, sans ornement. Mais, sous le porche, une poutre rapportée faisait fronton, et ce fronton, sculpté, creusé, découpé, fouillé à jour et doré comme un lambris de pagode, contrastait violemment avec la simplicité absolue des charpentes nipponnes où il s'encastrait. Les trois lanternes aussi, les trois lanternes violettes, juraient d'étrange manière, au milieu de la façade nette et nue qu'elles éclairaient: c'étaient trois monstrueux masques de papier huilé, trois masques dont le ricanement épouvantait comme la grimace d'un squelette et dont la couleur semblait d'une chair en décomposition.

Jean-François Felze considéra les trois lanternes cadavériques, et le fronton, pareil à un lingot ciselé. Puis il frappa, et la porte s'ouvrit.


VI

Un domestique de très haute taille, vêtu de soie bleue, chaussé de soie noire, apparut sur le seuil et toisa le visiteur.

—Tcheou Pé-i?—prononça Felze.

Et il tendit au domestique une longue bande de papier rouge, toute couverte de caractères noirs.

Le domestique salua à la chinoise, la tête inclinée bas, les poings réunis et secoués au-dessus du front. Puis, respectueusement, il prit le papier tendu et referma la porte.

Felze, laissé dehors, sourit:

—L'étiquette n'a pas changé,—songea-t-il.

Et il attendit patiemment.

A l'intérieur, un gong résonna. Des pas coururent, une natte qu'on traînait sur le sol crissa. Et, de nouveau, ce fut le silence. Mais la porte ne se rouvrit pas, pas encore. Cinq minutes se trainèrent.

Il faisait assez froid. Le printemps n'était pas vieux de quatre semaines. Felze s'en souvint en sentant la bise s'insinuer sous son manteau.

—L'étiquette n'a pas changé,—répéta-t-il, parlant en soi-même.—Mais, par une nuit féconde en rhumes, bronchites et pleurésies, il n'en est pas moins dur de geler si longtemps sous le porche, durant que l'hôte, soucieux des bienséances, prépare, comme il le doit, la réception. En vérité, la fraîcheur ambiante m'incline à juger qu'en l'occurrence Tcheou Pé-i me fait un peu trop d'honneur...

A la fin, pourtant, la porte se rouvrit.

Jean-François Felze avança de deux pas et salua, comme le domestique avait salué tout à l'heure, à la chinoise. Le maître de la maison, debout devant lui, saluait pareillement.

C'était un homme gigantesque, somptueusement vêtu d'une robe de brocart, et coiffé d'une toque à boule de corail rouge uni, marque de la plus haute classe des mandarins chinois. Deux serviteurs le soutenaient sous les aisselles, car il était vieux d'au moins soixante-dix ans, et son corps énorme pesait trop lourd pour sa vigueur de vieillard; en outre, son rang et ses titres l'avaient, dès l'âge où l'on devient lettré, condamné aux chevaux et aux palanquins; si bien qu'il n'avait peut-être jamais fait une promenade à pied depuis un demi-siècle.

Car Tcheou Pé-i, ancien ambassadeur et ancien vice-roi, précepteur émérite des fils de la première concubine impériale, membre du Conseil Suprême Nei-Ko, membre du Conseil Souverain Kioun-Re-Tchou, était l'un des douze grands dignitaires de la Cour Chinoise. Et Jean-François Felze, qui jadis l'avait connu, et s'était lié avec lui d'une amitié fort étroite, n'avait pas reçu sans étonnement, le matin même, l'invitation par laquelle Tcheou Pé-i le priait à venir «dans une très misérable demeure, boire comme autrefois, et avec, indulgence, une coupe de mauvais vin chaud...» Tcheou Pé-i hors de Pékin? la chose était extravagante!

C'était bien Tcheou Pé-i, cependant; Felze, du premier regard, reconnaissait l'étrange figure aux joues concaves, la bouche sans lèvres, la maigre barbe couleur d'étain, et, surtout, les yeux:—des yeux sans forme et sans nuance, des yeux noyés au fond de la bouffissure des paupières, des yeux presque invisibles, mais d'où jaillissaient deux lueurs si aiguës qu'on ne pouvait plus les oublier après avoir été une fois traversé par elles.

Tcheou Pé-i, ayant salué, s'appuya sur les épaules de ses deux serviteurs, et fit quatre pas en avant, afin de sortir tout à fait de la maison, au-devant du visiteur. Alors, saluant de nouveau, et montrant le côté gauche de la porte, il parla selon les rites:

—Daignez entrer le premier.

—Comment oserais-je?—répliqua Felze.

Et il salua plus bas. Car il avait jadis étudié le «Livre des Cérémonies et des Démonstrations Extérieures», qui sont, a dit K'òung fou Tzèu, «la parure des sentiments du cœur;»—étude indispensable, certes, à qui désire l'amitié réelle d'un lettré chinois.

Tcheou Pé-i, ayant entendu la réponse correcte, sourit de contentement et salua pour la troisième fois:

—Daignez entrer le premier,—répéta-t-il.

Et Felze répéta:

—Comment oserais-je?

Après quoi, sur une dernière instance, il entra comme on l'y conviait.

Au bout de l'antichambre, quatre degrés conduisaient à la première salle. Tcheou Pé-i traversa en oblique, marchant du côté de l'est, et désigna le côté de l'ouest au visiteur, comme l'exige la courtoisie:

—Daignez—dit-il—passer honorablement.

—Comment oserais-je?—répliqua Felze.

Et cette fois, il ajouta:

—N'êtes-vous pas mon frère aîné, très sage et très vieux?

Tcheou Pé-i protesta:

—Vous m'élevez trop haut!

Mais Felze se récria, comme il devait:

—Non, assurément! Comment une telle chose serait-elle possible? Et quant à la vieillesse, j'ai partout entendu dire que votre âge glorieux dépasse soixante-treize années, tandis que moi, votre tout petit frère, je n'ai guère vécu, très vainement, que cinquante-deux ans.

Tcheou Pé-i frappa les ornements de sa ceinture:

—Voici—dit-il—une tablette de jade qui est neuve. Et jadis, j'avais une tablette d'albâtre, qui était vieille. Or, le philosophe de la principauté de Lou[1], parlant un jour à Tzèu Kong, expliqua pourquoi le jade est estimé du sage, tandis que l'albâtre ne l'est point. N'est-il donc pas certain que cette tablette neuve est précieuse, et que la vieille tablette était vile? Je vous compare justement à la tablette de jade, et je me compare moi-même à la tablette d'albâtre.

—Je ne suis pas digne!—affirma Felze.

Mais après qu'il eut refusé à trois reprises, il prit le côté ouest et monta les degrés, «honorablement».

La première salle, vide et nue, selon le goût nippon, fut traversée dans sa longueur. Au bout, un rideau opaque masquait la deuxième salle.

Tcheou Pé-i prit le bord du rideau dans sa main droite, et le souleva:

—Marchez très lentement[2],—dit-il.

—Je marcherai très vite,—répliqua Felze.

Mais, ayant franchi le seuil, il ne fit qu'un pas, et s'arrêta.

La seconde salle, merveilleusement tapissée, meublée, décorée, selon le goût chinois, n'offrait point de sol où marcher, car tous les tatamis disparaissaient sous un amas splendide de velours, de brocarts, de crêpes, de moires, de draps d'argent et de draps d'or. Et la salle entière n'était proprement qu'un divan, qu'un lit de repos, immense et princier.

Les quatre murs étaient vêtus de satin jaune, et tout brodés, du plafond au plancher, de longues sentences philosophiques écrites verticalement en caractères de soie noire. Des solives, neuf lanternes violettes pendaient, versant une clarté de vitrail. A l'angle nord, un Bouddha de bronze, plus grand qu'un homme, souriait parmi des bâtons de parfum, au-dessus d'un éblouissant cercueil constellé de métaux précieux et de pierreries. Trois guéridons—d'ébène, d'ivoire et de laque rouge—portaient un brûle-encens, un vase à vin chaud et un prodigieux tigre de faïence antique. Et, au centre des soieries qui jonchaient la terre, un socle d'argent ciselé, posé sur un plateau de nacre, élevait une lampe à opium, dont la flamme, voilée par des papillons et des mouches d'émail vert, scintillait comme une émeraude. Les pipes, les aiguilles, les fourneaux, les boîtes de corne et de porcelaine étaient rangés à l'entour. Et l'odeur de la drogue sacrée régnait partout, souveraine.

Tcheou Pé-i étendit le bras:

—Daignez—dit-il—choisir la place où votre natte[3] sera déroulée.

—Toutes les places sont trop flatteuses,—répondit Felze.

Deux jeunes garçons, à genoux près de la lampe à opium, disposèrent aussitôt, l'une sur l'autre, trois nattes plus fines qu'un tissu de lin. Et Felze fit le geste d'en ôter une, pour protester contre cet excès d'honneur. Mais Tcheou Pé-i se hâta de l'en empêcher.

Les deux jeunes garçons disposèrent alors, parallèlement aux nattes du visiteur, les nattes du maître de la maison. Puis, à celles-ci et à celles-là, ils ajoutèrent, du côté du plateau de nacre, plusieurs petits oreillers de cuir dur. Après quoi, ils reculèrent, toujours à genoux, et tinrent chacun dans la main gauche une pipe et dans la main droite une aiguille, respectueusement.

Mais, avant de prendre place sur les nattes, Tcheou Pé-i fit un signe, et un autre serviteur, celui-ci d'un rang plus noble, ainsi qu'en témoignait sa toque à boule de turquoise[4], prit sur le guéridon d'ivoire le vase à vin chaud, et emplit une coupe.

—Daignez boire,—dit Tcheou Pé-i.

La coupe était de jade; non point de jade vert—iaó,—mais de jade blanc et diaphane—iu;—du jade que les rites réservent aux princes, aux vice-rois et aux ministres.

—Je boirai—dit Felze—dans la coupe de bois sans ornement.

Il but toutefois dans la coupe de jade, après que le maître de la maison eut insisté trois fois. Et, Tcheou Pé-i ayant bu après son hôte, tous deux se couchèrent en face l'un de l'autre, le plateau de nacre entre leurs visages.

A présent, le cérémonial était accompli. Tcheou Pé-i parla:

—Fenn Ta-Jênn[5],—dit-il,—tout à l'heure, quand votre carte très illustre m'a été présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Il y a trente ans que je vous ai rencontré pour la première fois, dans cette École de Rome que j'avais voulu visiter, moi, voyageur très humble, curieux de voir, dans votre Europe magnifique, autre chose que des soldats et des machines de guerre. Il y a quinze ans que je vous ai rencontré pour la seconde fois, dans cette ville de Pékin que vous honoriez d'une longue halte, au cours du docte pèlerinage que votre sagesse vous avait conseillé d'entreprendre dans tous les pays où vivent des hommes. Et la première rencontre m'avait révélé un adolescent courtois, savant et penseur comme sont rarement les vieillards. Et la seconde, un philosophe digne d'être égalé aux maîtres des âges antiques. Quinze ans ont encore passé. Je vous revois. Et je me réjouis, sachant que je vais goûter, en votre compagnie, le bonheur indicible que goûtait Tseng-Si, le tout petit disciple, lorsque, sa cithare vibrant sous ses doigts, il accompagnait d'une harmonie timide les préceptes du grand K'òung Tzèu.

Il parlait un français assez pur; mais sa voix sourde et rauque hésitait longuement entre chaque phrase, parce qu'il pensait en chinois, et traduisait, au fur et à mesure, son discours. Il poursuivit:

—J'écoute donc, et j'attends vos paroles comme le laboureur attend la récolte du blé au premier mois de l'été et la récolte du millet glutineux au premier mois de l'automne. Toutefois, fumons d'abord tous deux, afin que l'opium dissipe les nuages de notre intelligence, purifie notre jugement, rende plus musicale notre oreille, et nous supprime la sensation tyrannique de la chaleur et du froid, source de beaucoup d'erreurs grossières. Je sais que les hommes de ce pays, dans un esprit de singulier despotisme, ont proscrit l'opium par des lois sévères. Mais cette maison, quoique très modeste, n'obéit à aucune loi. Fumons donc. La pipe que voici est faite de bois d'aigle,—ki-nam.—Sa vertu adoucissante la rend précieuse aux fumeurs de votre noble Occident, plus nerveux que le sont les fils de l'obscure Nation Centrale[6].

Silencieux, Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait un des jeunes garçons agenouillés. Et, de toute la force de ses poumons, il aspira la fumée grise, tandis que l'enfant maintenait au-dessus de la lampe le petit cylindre brun collé au trou du fourneau. L'opium grésilla, fondit, s'évapora. Et Felze, ayant d'un seul trait épuisé toute la pipée, appuya aux nattes ses deux épaules, pour mieux dilater sa poitrine, et garder plus longtemps, mêlées à ses fibres, les volutes de la drogue philosophique et bienveillante.

Mais au bout d'une minute, et pendant que Tcheou Pé-i fumait à son tour, Felze, comme il en était prié, parla:

—Pé-i Ta-Jênn[7],—dit-il,—votre bouche trop indulgente a prononcé des mots harmonieux et conformes à la raison. Il est raisonnable, en effet, d'attribuer la folie aux jeunes gens, et le bon sens aux hommes âgés, même s'ils ont vécu, comme moi, en vain. Cependant, je me souviens des époques que vous venez d'évoquer; je me souviens de l'École de Rome, et de votre ville de Pékin, célèbre entre toutes les villes. Et voici que je m'aperçois de ma folie présente, de ma folie d'homme âgé, pire assurément que n'était ma folie d'homme jeune, pire que n'était ma folie d'enfant.

Il s'interrompit pour fumer une deuxième pipe, que lui présentait le serviteur agenouillé.

—Pé-i Ta-Jênn,—reprit-il,—à Rome, j'étais un écolier stupide; mais j'étudiais avec respect la tradition des anciens maîtres. A Pékin, j'étais un voyageur inintelligent; mais je m'efforçais d'ouvrir mes yeux au spectacle du Ciel, de la Terre et des Dix Mille Choses Créées. Maintenant, je n'étudie plus, mes yeux ne savent plus voir, et je vis comme vivent le loup et le lièvre, en abandonnant la direction de mes pas au hasard et aux passions impudiques. Les lettrés et les fonctionnaires de ma nation ont eu le tort de me décerner beaucoup de récompenses et beaucoup d'honneurs, tous immérités. Pour quelques tableaux peints grossièrement et sans art, ces hommes dépourvus de jugement m'ont désigné à l'attention du peuple et à l'admiration des ignorants. Ma tête était faible. Le vin chaud de la gloire l'a enivrée. Et c'est alors que sont venus s'offrir à moi tous les plaisirs impurs et toutes les voluptés dégradantes. Je n'ai pas su les repousser. Et je suis leur esclave. Par respect pour la maison très chaste de mon hôte, je n'en dirai pas plus long. Qu'il me soit seulement permis de comparer le modeste vaisseau de mon ancien voyage à la jonque heureuse d'un pêcheur ou d'un marchand, contents l'un et l'autre d'affronter la mer dans l'espoir des richesses à acquérir, et le somptueux navire qui me ramène aujourd'hui dans l'Empire du Milieu, à quelqu'un de ces bateaux ornés, dentelés et dorés, que l'on voit sur la rivière du Kouang-Tong, et à l'intérieur desquels les débauchés finissent de s'avilir.

—Il m'est absolument impossible—prononça Tcheou Pé-i—d'approuver votre sévérité envers vous-même.

Il fit un signe, et le serviteur agenouillé près de lui remplaça la pipe de bois d'aigle par une pipe d'écaille brune.

—Il m'est impossible,—répéta Tcheou Pé-i,—d'approuver votre sévérité, parce que nul homme n'est exempt de fautes, et que, seuls, les hommes très vertueux ont le courage de s'accuser sans restriction. En outre, votre prudence est conforme aux rites: car il écrit dans le Li Ki: «Ce qui doit être dit dans les appartements ne doit pas être dit hors des appartements[8].» Et le lettré qui observe la bienséance dans ses propos est incapable de l'offenser dans ses actes.

Il fuma la pipe d'écaille brune, et rejeta par les narines une fumée plus opaque et d'un parfum plus fort.

Felze hochait la tête:

—Mon frère aîné, très sage et très vieux, n'a pas plongé dans le marais fangeux où se débat avec déshonneur son tout petit frère. Mon frère aîné n'a pas vu par ses yeux, et il ignore.

—Je n'ignore pas,—dit Tcheou Pé-i.

Felze se souleva sur le coude droit pour examiner son hôte. Les yeux chinois, à peine visibles au fond de la bouffissure des paupières, scintillaient d'une lueur ironique et pénétrante.

—Je n'ignore rien,—dit Tcheou Pé-i.—Car je suis ici par l'ordre auguste du Fils du Ciel. Et moi, son sujet infime, je dois, dans ce royaume d'une civilisation imparfaite, tout regarder, tout connaître, et faire de tout un rapport exact. Je sais donc, ayant accompli ma tâche sans discernement, mais avec zèle, que vous êtes entré hier matin dans Nagasaki, sur un navire blanc, à trois cheminées de cuivre. Je sais que vous voyagez depuis longtemps sur ce navire blanc, agréable à regarder. Je sais que ce navire porte la bannière fleurie[9] de la nation américaine, et qu'il appartient à une femme. Je n'ignore rien.

Felze rougit légèrement, posa sa joue sur un des oreillers de cuir, et considéra la lampe à opium. Les deux enfants agenouillés cuisaient en hâte et malaxaient contre le fourneau des pipes les grosses gouttes couleur de poix, que la flamme peu à peu nuançait d'or et d'ambre.

—Daignez fumer,—conseilla Tcheou Pé-i.

Cependant, d'autres serviteurs étaient entrés à pas muets, portant une théière de simple terre brune et deux admirables bols d'ancienne porcelaine rose.

—Ce thé—dit Tcheou Pé-i—est celui qu'à mon départ de Pékin l'Auguste Élévation[10] me força d'accepter.

C'était une eau très limpide, à peine teintée de vert, où flottaient de toutes petites feuilles, étroites et longues. Un arôme s'en exhalait, fort et frais comme celui d'une fleur épanouie.

Tcheou Pé-i avait bu.

—Le thé impérial,—dit-il,—doit être battu dans l'eau d'une source rocheuse, après que cette eau a bouilli sur un feu vif. Il convient d'employer une théière pareille aux théières des laboureurs, afin d'imiter les Empereurs de l'antiquité, qui battirent le thé dans l'eau des sources rocheuses avant de connaître l'art de l'émail.

Il avait fermé les yeux. Et sa face de parchemin jaune semblait maintenant impassible, indifférente et presque endormie.