La Maison
des
Hommes vivants
Par
CLAUDE FARRÈRE
LIBRAIRIE DES ANNALES
Politiques et Littéraires
9, RUE BONAPARTE, 9
PARIS
A mes amis, Gérard d'Houville et Henri de Regnier, j'offre ce petit livre, témoignage très humble de mon admiration, de mon respect et de ma reconnaissance affectueuse.
C.F.
[LA MAISON DES HOMMES VIVANTS]
I
Aujourd'hui, 20 janvier 1909, je me résous, non sans trouble et non sans terreur, à écrire le récit exact de l'Aventure. Je m'y résous, parce que, après-demain, je serai mort. Après-demain, oui. Après-demain, sûrement.—Mort.—Mort de vieillesse. Je le sens. Je le sais. Je ne risque donc plus grand'chose à rompre le silence. Et je crois en vérité qu'il faut le rompre, pour le repos, la paix et la sécurité de tous les hommes et de toutes les femmes, ignorants et menacés. Moi, je ne compte plus. Après-demain je serai mort. Ceci est donc proprement mon testament,—mon testament olographe.
Je lègue à tous les hommes et à toutes les femmes, qui furent mes frères et mes sœurs, la divulgation du Secret. Que ma vieillesse et que ma mort servent d'avertissement. Telle est ma dernière volonté.
Il faut d'abord qu'on le sache: je ne suis pas fou. Je suis irréprochablement sain d'esprit, et même de corps, puisque je ne suis malade d'aucune maladie;—vieux seulement, vieux au delà de toutes les vieillesses humaines. J'ai—combien?—quatre-vingts? cent? cent vingt ans? Je ne sais au juste. Il n'existe rien qui puisse fixer mon sentiment là-dessus: ni preuves écrites,—actes d'état civil ou autres,—ni souvenirs, ni témoignages d'aucune sorte. Même, je ne puis pas apprécier mon âge d'après mes sensations de vieillard. Car je ne suis vieux que depuis trop peu de jours. Je n'ai pas eu le temps de m'habituer à ce changement soudain. Et toute comparaison m'est impossible entre ma vieillesse séculaire et d'autres vieillesses moins caduques,—que je n'ai point connues antérieurement.—C'est tout d'un coup que je suis devenu ce que je suis...
J'ai très froid, surtout à l'intérieur du corps, dans ma chair et dans mon sang, dans la moelle de mes os aussi. Je suis fatigué, fatigué horriblement, et d'une fatigue qu'aucun repos, jamais ne soulage. Tous mes membres sont gourds, et toutes mes articulations douloureuses. Mes dents claquent sans cesse et branlent au point de n'être plus bonnes pour mâcher. Mon corps, irrésistiblement, se courbe et penche vers la terre. Je vois trouble et j'entends confus. Et chacune de ces souffrances m'est aiguë, parce que neuve. En sorte qu'aucun être n'est probablement aussi misérable que moi...
Mais ce n'est plus que pour deux jours, deux jours à peine! quarante-huit heures,—deux mille huit cent quatre-vingts minutes,—rien.—Je viens de calculer cette toute petite durée, et mon cœur bat d'espoir ... oui, d'espoir, quoique la mort soit une terrible chose,—plus terrible certes que les vivants ne l'imaginent! Je le sais, moi,—moi seul.—Mais qu'importe! ma vie, en vérité, n'est plus une vie...
Non, je ne suis pas fou. J'ai toute ma libre raison, et, de plus, je vais mourir. Deux motifs pour que je ne mente pas, deux motifs pour qu'on ne doute pas de ma véracité. Oh! pour l'amour de votre Dieu, si vous en avez un, ne doutez pas de ma véracité, vous qui trouverez ce cahier où j'écris, vous qui lirez le récit de l'Aventure! Il ne s'agit pas de contes bleus ni de fariboles. Il s'agit du plus terrible danger qui jamais ait été suspendu sur vous, sur votre fils ou sur votre fille, sur votre femme ou sur votre maîtresse! Ne le dédaignez pas, ne haussez pas les épaules! Je ne suis pas fou, et la mort est sur votre tête. Ne riez pas. Lisez, comprenez, croyez,—et faites ensuite ce que vous jugerez qu'il faut faire.
Pardonnez à ma vieille main qui tremble. Ne vous rebutez pas de mon écriture presque illisible. J'ai trouvé ce crayon dans la poussière de la route; il est usé, et trop court pour que mes doigts raides puissent facilement le tenir. Ce registre non plus n'est pas très commode. Les pages en sont encadrées d'une large bordure noire qui m'oblige à serrer mes lignes. Mais je n'ai pas d'autre papier. Et peut-être d'ailleurs vaut-il mieux, malgré l'incommodité, que j'écrive sur ce registre-là, plutôt que sur tout autre...
J'écris. Pour l'amour de votre Dieu, ne doutez pas. Lisez, comprenez, croyez...
II
L'origine, ce fut une lettre du colonel Terrisse, directeur de l'artillerie de terre, au vice-amiral de Fierce, commandant en chef, préfet maritime, commandant d'armes et gouverneur de Toulon. Cette lettre arriva dans les bureaux de l'état-major avec le courrier du soir. C'était le lundi 21 décembre 1908... Oui, le 21 décembre dernier. Il n'y a pas encore un mois de cela ... il y aura un mois demain, un mois jour pour jour... Un mois, rien qu'un mois! Ah! dieux du Ciel et de l'Enfer!...
La lettre du colonel directeur arriva donc avec le courrier du soir dans les bureaux de l'état-major—l'état-major du gouvernement militaire, bien entendu; pas celui de la préfecture maritime. A Toulon, comme dans les quatre autres ports, le vice amiral commandant en chef est à la fois préfet maritime et gouverneur. Et il réside dans l'hôtel de la préfecture, laissant à son général adjoint l'hôtel du gouvernement. En sorte que les communications d'un état-major à l'autre se font par téléphone. Naturellement, il y a un fil spécial, à cause du secret, nécessaire parfois.
J'étais dans le bureau des officiers quand arriva la lettre. C'est moi qui l'ouvris, en dépouillant le courrier... Parce qu'en ce temps-là, c'était à moi de dépouiller le courrier du gouvernement militaire: j'étais officier de cavalerie, capitaine breveté d'état-major ... et j'étais jeune: j'avais trente-trois ans, tout juste... Il n'y a pas encore un mois de cela, pas encore un mois...
J'ouvris la lettre et je la lus. Elle ne me parut présenter aucun intérêt. La voici d'un bout à l'autre. En cet instant même, j'en ai le texte sous les yeux,—exactement sous les yeux:
xve corps d'armée
PLACE-FORTE PORT MILITAIRE
DE TOULON
N° 287
Toulon, le 21 décembre 1908
LE COLONEL TERRISSE, DIRECTEUR DE L'ARTILLERIE DE TERRE, A MONSIEUR LE VICE-AMIRAL COMMANDANT EN CHEF, PRÉFET MARITIME, COMMANDANT D'ARMES ET GOUVERNEUR DE TOULON. OBJET:
Poteaux télégraphiques brisés«J'ai l'honneur de vous rendre compte que, le 19 décembre courant, les poteaux télégraphiques n° 171, 172, 173, 174 et 175 ont été brisés par un éboulement et que la ligne de Tourris au Grand Cap se trouve par conséquent coupée.
J'ai donné les ordres nécessaires pour le rétablissement de cette ligne. En raison du mauvais état des chemins, et de la distance assez grande que les corvées auront à parcourir, il y a lieu de prévoir toutefois que la répartition ne sera pas effectuée avant quarante-huit heures. D'ici là, toutes les communications électriques entre le Grand Cap et Toulon sont nécessairement interrompues.»
Le colonel directeur:
TERRISSE
| LE COLONEL TERRISSE, DIRECTEUR DE L'ARTILLERIE DE TERRE, A MONSIEURLE VICE-AMIRAL COMMANDANT EN CHEF, PRÉFET MARITIME, COMMANDANT D'ARMESET GOUVERNEUR DE TOULON. | |
| OBJET: Poteaux télégraphiques brisés | «J'ai l'honneur de vous rendre compte que, le 19 décembre courant,les poteaux télégraphiques n° 171, 172, 173, 174 et 175 ont été briséspar un éboulement et que la ligne de Tourris au Grand Cap se trouvepar conséquent coupée. J'ai donné les ordres nécessaires pour le rétablissement de cetteligne. En raison du mauvais état des chemins, et de la distance assezgrande que les corvées auront à parcourir, il y a lieu de prévoirtoutefois que la répartition ne sera pas effectuée avant quarante-huitheures. D'ici là, toutes les communications électriques entre le GrandCap et Toulon sont nécessairement interrompues.» Le colonel directeur: TERRISSE |
Tout le monde sait qu'en temps de paix, Toulon ni le Grand Cap n'ont jamais rien à se dire l'un à l'autre, sauf les jours de branle-bas de combat... Le Grand Cap est l'une des montagnes qui environnent Toulon. C'est un sommet chauve et farouche, coiffé d'un fort moderne assez puissamment organisé. Seul un gardien de batterie réside ordinairement dans ce fort, que les troupes n'occupent qu'à la mobilisation... Alentour s'étend une lande très accidentée et à peu près déserte. De rares bûcherons y campent çà et là sans jamais s'y établir à demeure. Et la ligne télégraphique qui dessert cette thébaïde peut vraiment être coupée durant plus de quarante-huit heures sans que la terre cesse pour cela de tourner... J'allais purement et simplement classer dans mes instances la lettre du colonel directeur, quand le caporal télégraphiste frappa a la porte du bureau:
—Mon capitaine, la préfecture maritime vous demande au téléphone...
—J'y vais.
En me levant de ma chaise, je regardais l'heure à la pendule de la cheminée. Il était exactement trois heures. Je sortis, et je traversai le couloir. Le poste téléphonique est adjacent au bureau des officiers.
Je décrochai les récepteurs. Immédiatement, une voix m'appela par mon nom,—une voix que je reconnus, non sans étonnement,—la voix du vice-amiral lui-même.
—Allô! c'est vous, Narcy?
—C'est moi, amiral.
—Barras me dit que vous avez un cheval à Solliès-Pont. Est-ce que Barras se trompe?
—Barras ne se trompe pas, amiral. Un de mes chevaux d'armes est à Solliès-Pont depuis hier soir.
—Il est en bon état? pas fatigué?
—En très bon état. Pas fatigué du tout. Je comptais m'en servir demain pour une reconnaissance du Fenouillet...
—Bon... Vous n'irez probablement pas au Fenouillet demain... Il nous arrive ce soir une corvée très désagréable, et je ne vois que vous à qui l'infliger.
—Je suis à vos ordres, amiral.
—Oui... Vous savez que la communication est coupée entre Toulon et le Grand Gap?
—Je viens d'en être informé par la direction d'artillerie...
—Cela tombe très mal. Le gardien de batterie du Grand Cap doit être prévenu ce soir même, coûte que coûte, des tirs que les 75 effectueront demain à la Roca-Troca.
—Demain, amiral?
—Demain, à midi. Impossible de les retarder, à cause de la présence du général Felte, qui est forcé de quitter Toulon demain soir. Il faut pourtant que les bûcherons de la montagne soient avertis: des accidents seraient à craindre.—Quelle heure est-il?
—Trois heures cinq, amiral.
—D'ici à Solliès, il faut compter?...
—Dix-sept ou dix-huit kilomètres.
—Bon. Faites téléphoner à votre ordonnance... Votre ordonnance est là-bas, je suppose?
—Oui, amiral.
—Faites-lui téléphoner de seller votre cheval et de vous attendre n'importe où sur la route... Êtes-vous en tenue?
—Non, amiral. Le chef d'état-major nous autorise à porter des vêtements civils l'après-midi. Mais je puis monter comme je suis: j'ai des leggins et des éperons. Je comptais essayer tout à l'heure le nouveau pur-sang du colonel Lescaut.
—Parfait. Je vais vous envoyer immédiatement mon auto. Prenez-la. Allez à Solliès. Vous y serez à trois heures et demie. L'auto ne peut pas aller plus loin, je crois?
—Dans la direction du Grand Gap? Non, à coup sûr! De Solliès à Valaury, le chemin est à peine carrossable aux petites charrettes...
—Vous le connaissez bien, ce chemin?
—Assez bien. J'en ai fait la reconnaissance pendant les manœuvres de cadres, l'année dernière. Au-delà de Valaury, ce n'est plus qu'un sentier, un très mauvais sentier de montagne.
—Pourrez-vous y passer à cheval?
—C'est à cheval que j'y ai passé l'an dernier, amiral.
—Partez, alors. De Solliès-Pont au Grand Cap, vous mettrez au moins une heure et demie, et vous savez qu'il fait nuit noire à cinq heures...
—Je coucherai au Grand Cap, naturellement?
—Naturellement. Il y a des chambres d'officiers dans le fort. Le gardien vous installera tant bien que mal, et vous reviendrez demain matin. C'est une corvée de premier brin, mon pauvre Narcy. Mais comment faire? Il faut que ce gardien soit prévenu. Et quant à envoyer un break par la route militaire du Revest, impossible! Barras vient de mesurer sur la carte: le break aurait plus de trente kilomètres à faire, rien que pour l'aller... L'auto n'arriverait pas non plus: le chemin vient d'être empierré de neuf, entre le Ragas et Morière. L'unique solution, c'est un cavalier qui puisse partir de Solliès et qui connaisse les sentiers de la montagne: vous.
—Moi, amiral.—L'auto arrive, je l'entends dans la rue.
—Téléphonez à votre ordonnance et partez.
—Le caporal va téléphoner pour moi, amiral. Je pars.
—Bon voyage, mon cher! à demain!...
Je raccrochai les récepteurs. Le télégraphiste empressé me tendait ma pèlerine imperméable et mon feutre. Il bruinait.
Je rentrai au bureau pour fermer les armoires secrètes. Je mis les barres de fer et les cadenas à lettres. Le troisième cadenas me retarda d'une bonne demi-minute: la combinaison fonctionnait mal. Je jurai deux fois avant d'en venir à bout...
Par les fenêtres fermées, à travers les rideaux de guipure, le jour entrait largement, clair, quoique gris. Le petit poêle ronflant y mêlait sa chaude lueur rouge. Le bureau m'apparut confortable au moment de le quitter pour l'humidité froide du dehors...
Sur ma table à écrire, la lettre du colonel directeur d'artillerie était restée. Ne sachant où la mettre,—les armoires étaient fermées déjà, et je ne me souciais pas de perdre mon temps à les rouvrir,—je pris cette lettre et la glissai dans la poche intérieure de mon veston.
Dans la cour, les chevaux du général adjoint piaffaient. Un brosseur achevait leur pansage. Pour me saluer, il cracha son bout de cigarette. Le sol était brun, avec, ça et là, des flaques. L'eucalyptus luisant égouttait de la pluie. En ouvrant la porte, je fis tinter la clochette du corps de garde. Le chien de garde, endormi sous l'auvent, leva la tête au bruit...
Je passai le seuil. L'auto rangée, contre le trottoir, et grondante de tout le fracas de son moteur débrayé, me happa.
III
Je me souviens qu'à l'angle de la rue Revel et de la place de la Liberté, nous faillîmes écraser un enfant qui jouait, assis sur le bord du trottoir...
Boulevard de Strasbourg, il fallut marcher lentement, à cause d'un encombrement de voitures. Sous la voûte de la porte Notre-Dame, une charrette nous força de serrer les freins...
Après ce fut le faubourg de Saint Jean du Var, interminable entre ses deux rangées de maisons étroites serrées les unes contre les autres. De kilomètre en kilomètre, un tramway nous croisait. Sous le pont du chemin de fer, des ouvriers pris à l'improviste injurièrent le chauffeur. Un train passait, dont le sifflet couvrit leurs voix...
La pluie avait cessé. Mais le pavé continuait d'être mouillé. Le ciel gris pesait sur les toits de tuiles brunes. Pas un rayon de soleil ne dorait le payage, médiocre d'ailleurs par tous les temps, et lugubre sous ce jour terne...
Les dernières maisons du faubourg s'espacèrent. La route s'allongea, droite et boueuse, en pleine campagne. À gauche, les contreforts du Faron formaient talus. Je me penchai à la portière pour apercevoir le sommet de la montagne: un capuchon de nuages le coiffait; et je songeai alors que, fort probablement, un capuchon pareil coiffait le sommet, plus élevé encore, du Grand Cap ... et que j'aurais peut-être quelque peine à me bien reconnaître dans le dédale assez confus des sentiers et des pistes... Oui, je songeai à cela ... mais rien qu'un instant...
L'auto entrait dans le village de la Valette, le premier qu'on traverse en allant de Toulon vers Nice. Et des enfants couraient à droite et à gauche, en jetant des cris de chien écrasé. Je consultai ma montre. La demie de trois heures n'avait pas encore sonné. Néanmoins, je baissai une glace de devant, et, du doigt, je touchai le chauffeur:
—Rondement, n'est-ce pas, dès qu'on aura sauté les caniveaux?
—Oui, mon capitaine.
L'auto prit son élan et se précipita sur la route rectiligne et plane. A main droite, le hameau de La Garde se montra, perché sur sa butte et couronné de son château-fort en ruines. Par un enchaînement involontaire, je revis alors, avec ce château, le visage d'une femme qui tenait une large place dans ma vie ... d'une femme que j'avais rencontrée pour la première fois, un an plus tôt, dans ces ruines ... et je ne pensai plus qu'à cette rencontre et qu'à ce visage... Les vieilles murailles crénelées se découpaient nettes sur le ciel couleur de brume. A leur pied, la plaine s'écrasait, nue, lépreuse d'oliviers gris et ras... Je me souvins de l'esplanade que j'avais traversée, allant à l'aventure, et du donjon derrière lequel une forme svelte m'était apparue,—la forme d'une promeneuse inconnue qui se reposait, assise sur la dernière marche du perron qui monte vers la poterne... Au bruit de mes pas, on s'était retourné, et j'avais été ébloui par une éclatante chevelure d'or vert, et par deux yeux pareils à deux émeraudes...
Madeleine ... Madeleine de...
J'ai failli écrire son nom... Toutes ces choses me sont aujourd'hui si lointaines, si effroyablement lointaines!... Elles ne sont cependant lointaines que pour moi, pour moi seul. Et je ne puis écrire ici le nom d'une femme qui fut ma maîtresse, et qui n'est pas morte, et qui n'est pas vieille... Ce serait déjà trop que d'avoir écrit ces quatre syllabes,—Madeleine,—si le prénom qu'elles forment n'était pas à ce point répandu, que l'incognito d'aucune femme ne sera jamais percé, même pour ceux qui sauront qu'elle s'appelle Madeleine, et qu'elle est blonde, et que ses yeux sont verts...
L'auto, continuant sa course, était entrée dans le village de la Farlède, puis en était ressortie, sans que j'y eusse pris garde. Maintenant, les premières maisons de Solliès apparaissaient, droit devant nous, à moins d'une lieue...
Quand nous les atteignîmes, il était, tout juste, quatre heures moins vingt. Sur la route, au premier carrefour,—précisément au carrefour du chemin qui va de Solliès aux Aiguières, et des Aiguières vers le Grand Cap,—mon ordonnance attendait, tenant mon cheval par la figure. Le chauffeur arrêta si court, que je faillis glisser à bas du baquet.
Je fus en selle la minute d'après. Des commères, sur le pas de leurs portes, commentaient l'événement de mon arrivée et de mon départ, trop soudains à leur gré. L'une affirma, d'une voix provençale qui claironnait:
—Pas moins, le monsieur, il n'aura pas soleil pour faire le bel homme sur son cheval!...
Je crois que cette phrase fut la dernière que j'entendis ce jour là ... ce jour là,—mon dernier jour en somme...
IV
J'avais pris le chemin des Aiguiers. Le terrain était bon, pas trop glissant, pas trop dur. Mon cheval trottait bien, d'un joli trot allongé.
C'était un bon cheval que j'aimais,—une bête alezane, haute du garrot, courte du rein, longue de l'encolure, un pur-sang très courageux et assez sage, que j'avais pu choisir vraiment à mon goût, pendant le stage que j'avais fait, deux ans plus tôt, au cabinet du ministre. On a là des facilités que les officiers de troupes ignorent... Mon cheval s'appelait Siegfried. Nous avions eu le temps de nous habituer l'un à l'autre; et je ne lui connaissais ni un vice, ni même un défaut qui valût la peine d'en parler.
D'une traite Siegfried me porta jusqu'aux Aiguiers, qui sont un simple hameau adossé aux derniers contreforts de la chaîne des Mouras. Au delà, le chemin commença d'être moins aisé. Il courait à flanc de colline, dominant le ravin qui sert de vallée au Gapeau. Des zigzags brusques suivaient les méandres du petit torrent, dont l'eau claire reflétait les nuages couleur de plomb. Comme je la regardais, des gouttes de pluie tombèrent de nouveau, et dessinèrent des ronds sur cette eau luisante. J'essayais d'un temps de galop. A main droite le clocher de Solliès-Toucas pointa au-dessus d'un petit bois de cerisiers. Puis le chemin, devenu sentier, tourna à gauche, et je ne vis plus que la campagne déserte, sur laquelle le ciel bas pleurait à larmes menues...
Une côte assez raide me força d'éteindre l'allure. Au pas je franchis une sorte de seuil et je redescendis une pente oblique, qui était le versant intérieur du gigantesque cirque de Valaury, pareil à un cratère à demi comblé large d'une bonne demi-lieue. Le Grand Cap se découvrit alors à moi. La chaîne des Mouras me l'avait caché jusque-là. Il s'en détacha tout d'un coup et domina de haut tous les massifs alentour. On ne voyait aucune de ses cimes, toutes perdues dans la voûte des nuages. Et, tronqué de la sorte, il ressemblait à quelque prodigieux pilier qui eût soutenu toute cette architecture floconneuse qui pesait sur lui. Des lambeaux de brouillard glissaient sur ses flancs, et s'abaissaient jusqu'à la limite qui sépare les premières landes des dernières cultures... Pour la seconde fois j'eus le pressentiment qu'il serait pénible, dangereux peut-être, d'avancer à tâtons dans cette brume opaque et visqueuse, sur un sentier à peine tracé... Mais, pour l'instant, il faisait clair, et le fond du cirque formait une piste large et aplanie. Je poussai mon cheval qui galopa joyeusement... Madeleine, plusieurs fois, m'avait accompagné dans de petites chevauchées matinales. Nous partions avant le lever du soleil, afin d'éviter la curiosité malveillante de tous ceux qui épiaient notre tendresse. Et, sous les bois de pins qui parent si magnifiquement les deux presqu'îles toujours discrètes de Cépet et de Sicié, nous galopions ensemble, avec du vent tiède et parfumé plein nos poitrines... Ma pensée se cassa sur ce souvenir, parce qu'à cet instant j'aspirai, d'instinct, la brise crépusculaire et qu'elle entra dans mes poumons froide et mouillée, avec je ne sais quelle odeur de feuilles pourries et de terre moisie. Je me soulevai sur ma selle pour aspirer plus fort et mieux discerner l'étrange senteur. Le même souffle me pénétra, et j'eus l'impression baroque que ce souffle était la propre haleine de la montagne, une haleine fade et nauséabonde,—cadavérique... Un frisson désagréable secoua mes épaules. Siegfried continuait de galoper. Je le remis au trot. Le cirque était maintenant traversé, et le sentier recommençait d'être montant. Quatre masures, groupées en tas confus, occupaient une sorte de monticule. Je les dépassai sans apercevoir âme vivante. Un chien sortit seul d'une porte entr'ouverte, et vint flairer les pas de mon cheval, sans aboyer...
Au delà, le sentier bifurquait. Je fis halte pour déployer ma carte d'état-major. Je m'orientai. Droit devant moi, le Grand Cap barrait l'horizon d'un chaos formidable de rocs abrupts. Les premiers contreforts n'étaient pas distants d'une demi-lieue. Là était l'ouest, et j'avais le nord à ma droite. J'examinai la carte. Elle était embrouillée et confuse. J'y démêlai pourtant mon carrefour, et les deux chemins entre lesquels j'hésitais, ils me parurent mener au fort l'un et l'autre, celui de droite par l'ancien couvent de Saint-Hubert et par le hameau de Morière-la-Tourne, celui de gauche par le hameau de Morière-les-Vignes et par le village de Morière. Je choisis le chemin de gauche. L'Aventure m'eût sans doute épargné, si j'avais choisi le chemin de droite....
Comme je repartais, je crus voir, dans l'amas des nuages accumulés sur la montagne, une sorte de reflet rose à peine perceptible. J'ai dit que je marchais vers l'ouest. Ce reflet ne pouvait donc être qu'un rayon du soleil couchant, perçant tant bien que mal la brume et la bruine. Le soir allait donc tout à coup tomber. D'instinct, je me retournai sur ma selle, vers l'est, pour juger de l'approche de la nuit. Et une inquiétude me vint, en songeant à l'étape encore longue qui me séparait du but... Car la nuit était là, beaucoup plus voisine que je ne croyais. Elle s'était élancée du fond de la plaine orientale, elle avait enjambé les hauteurs de Solliès, elle s'était ruée d'un bout à l'autre du cirque de Valaury, galopant silencieusement à ma poursuite. Et voilà qu'elle me rattrapait, qu'elle me dépassait, qu'elle me devançait sur les flancs dangereux de la montagne. Et déjà le sentier n'était plus qu'une piste, où mon cheval parfois glissait du sabot.
Je me rendis compte, alors, que ma mission risquait de m'attirer des ennuis pires qu'une randonnée trop longue, par une soirée trop fraîche et trop pluvieuse.
V
Ce fut à la pointe la plus nord de la chaîne des Mouras que, très probablement, je me trompai de chemin.
Il ne faisait pas encore nuit; mais il ne faisait déjà plus jour. La piste disparaissait absolument sous une brousse épaisse, tout à fait pareille à la brousse qui tapissait la lande alentour. Mon cheval avançait là-dedans tant bien que mal, tâtant parfois le sol avant d'y appuyer son sabot. Je me fiais à son instinct, incapable moi-même de distinguer ce qui était le sentier et ce qui était la lande. J'avais oublié que, précisément à cette pointe la plus nord de la chaîne des Mouras, la piste de Tourris se détache de la piste du Grand Gap,—s'en détache sur la gauche, vers un col assez célèbre dans les annales toulonnaises, et assez singulièrement nommé: le col de la Mort de Gauthier.
C'est dans cette piste de Tourris que mon cheval s'engagea. Et je ne m'en aperçus pas, n'ayant pas même soupçonné que nous venions de dépasser un carrefour.
Le sentier, médiocre jusque-là, devint alors mauvais. L'ombre commençait d'épaissir. Aux derniers gradins du cirque succédaient les premiers escarpements rocheux. Le sol était inégal, raviné, jonché de pierres et criblé de trous. La brousse cachait les unes et couvrait les autres. Siegfried butta plusieurs fois. Cependant les longues floches des nuages formaient au-dessus de ma tête un plafond opaque, et ce plafond s'abaissait au fur et à mesure que la montagne était plus proche. Bientôt une brume diaphane m'enveloppa, avant-garde du brouillard plus dense que je devinais, suspendu à quelques dizaines de mètres plus haut.
Je me souviens que je jurai, et dis:
—C'est du propre, comme Provence!...
Juste à cet instant, la piste, qui montait assez raide, se prit à redescendre de manière à m'étonner: la carte ne m'avait rien indiqué de semblable. J'eus envie de la consulter de nouveau. Mais, le crépuscule était déjà trop brun pour me permettre de vérifier exactement les cotes et les hachures. J'y renonçai. D'ailleurs la descente fut courte. Je parvins dans une sorte de creux, très touffu; et la piste recommença de monter. Je dis «la piste»; mais, proprement, de piste il n'y avait plus: les ronces et les lentisques faisaient fourré, et leurs épines atteignaient le poitrail de mon cheval; je dus garer mes mains pour éviter des griffades. Je n'apercevais littéralement plus le sol, à travers ces buissons pressés; et Siegfried, nerveux et inquiet, marquait sa répugnance à marcher en aveugle sur ce terrain qu'il flairait dangereux...
Après cent mètres environ de cette côte touffue, il y eut une nouvelle descente; puis, une nouvelle montée. Je me rendis compte alors que j'étais hors de la bonne route. Car, à n'en pas douter, je franchissais un col,—un col à trois seuils successifs;—et nul col d'aucune espèce ne me séparait du Grand Cap. De cela, j'étais sûr. Je continuai cependant afin d'atteindre le troisième seuil, d'où sans doute j'aurais quelque vue.
Je l'atteignis.
Et, en effet, j'eus la vue que j'espérais. Devant moi s'abaissait une plaine large et longue, bornée de tous côtés par des montagnes lointaines, dont la forme quoique brouillée par la brume pluvieuse me fut un repère certain. La barrière massive qui se dressait au sud ne pouvait être que le Faron, dont la silhouette est caractéristique, pareille à celle d'un gigantesque chien couché; et je reconnaissais aussi sûrement le Coudon, dont l'arête orientale, coupée nette comme l'éperon d'un cuirassé, semblait fendre la plaine à la manière d'un proue qui fend l'Océan. Oui: j'étais au col même de la Mort de Gauthier, et je n'avais rien de mieux à faire qu'à rétrograder, le plus vite possible, jusqu'au fâcheux carrefour, cause de mon erreur;—le plus vite possible, car il importait d'y arriver avant que la nuit fût trop noire...
Siegfred hésita, près de s'enfoncer encore dans le fourré dont les hautes épines avaient chatouillé ses naseaux au passage. Je serrai la jambe, pour qu'il comprît bien qu'il ne s'agissait pas de piétiner sur place. Courageux, il allongea l'allure, et, sitôt la première descente achevée, il trotta.
Il trotta, mais pas longtemps.
A l'instant que la piste se relevait vers le deuxième seuil, je sentis tout à coup la selle manquer sous moi. Je tombai, et Siegfred tomba. Les lentisques me reçurent assez rudement, moins toutefois que n'eussent fait les pierres. Je fus debout en moins de dix secondes, froissé et égratigné, mais, somme toute, intact. Mon cheval ne se relevait pas. Je me penchai vers lui: le membre antérieur gauche s'était pris dans une fente du roc, et si malheureusement que la jambe était cassée comme verre. Plus jamais le pauvre Siegfried ne trotterait ni ne galoperait, ni ne quitterait cette lande au bord de laquelle son instinct l'avait fait hésiter. Nous autres cavaliers aimons nos chevaux autant et plus que des amis ou des maîtresses. A voir mon Siegfried abattu de la sorte, je crus que j'allais larmoyer comme une fillette de douze ans. Et tout de suite, brutalement, pour réagir, je tirai mon pistolet, et, fourrant le canon dans l'oreille de la malheureuse bête, je fermai les yeux et je pressai la détente. Le grand corps blessé tressaillit à peine avant de s'affaisser définitivement sous le suaire des hautes herbes. Machinalement je remis mon pistolet en poche. Et, marchant sans songer où j'allais, je gravis la pente du second seuil, et je m'arrêtai au plus haut, et je m'assis au hasard, sur la première pierre qui s'offrit.
Ce ne fut qu'au bout d'un bon quart d'heure que je m'avisai de réfléchir à ma situation.
Elle n'était point enviable. J'étais à pied, hors de tout chemin frayé, et quasi perdu au milieu d'une lande qui compte parmi les plus désertes de toute la Provence montagneuse. La chaumière la moins distante l'était encore d'une grande lieue; et le fort du Cap, d'au moins deux. Et mon devoir était pourtant d'y parvenir, malgré la quasi impossibilité où j'étais de me dépêtrer de cette brousse inextricable, dans la nuit qui m'enveloppait, sombre déjà, et bientôt noire.
VI
J'étais assis sur une pierre, au bord de ce qui devait être le sentier. Je regardais vers le vallon touffu qui me séparait du premier seuil,—vers la place où gisait le cadavre de mon cheval. J'allais me relever et reprendre ma route,—puisqu'il fallait tout de même, coûte que coûte, aller jusqu'au bout, atteindre ce fort inaccessible, et remplir ma mission...
Tout à coup, au delà du vallon, sur le premier seuil du col, à quelques cent pas de moi, j'aperçus, profilée nette sur le ciel encore laiteux, une silhouette brune.
Une silhouette humaine, la silhouette d'une femme qui venait vers moi, marchant vite...
Surpris et joyeux, je m'étais levé de ma pierre. Certes, je m'attendais à tout, plutôt qu'à rencontrer n'importe qui, en ce lieu et à cette heure. Ni paysan, ni bûcheron, ni chasseur ne fréquente la Mort de Gauthier, même en plein jour: car on n'y trouve ni culture, ni bois, ni gibier. Et ma chance était aussi singulière qu'inespérée, de tomber ainsi, si bien à point,—et par cette nuit sombre, et par cette pluie froide!—sur la seule femme qui eût peut-être franchi le col de toute la semaine.
Évidemment c'était une quelconque paysanne, de Valaury ou de Morière, qui s'en revenait chez elle en se hâtant. Nul doute qu'elle ne connût bien tous les sentiers de la montagne et qu'elle ne consentit volontiers à me remettre dans le mien...
Je fis trois pas au devant d'elle. Elle allait d'ailleurs passer tout près de moi. Elle marchait très vite, glissant à travers la brousse avec une étonnante aisance.
Elle n'était plus qu'à vingt pas. Je m'arrêtai, stupéfait tout à coup...
Ce n'était pas une paysanne. Maintenant que je la voyais mieux, je distinguais sa robe, la plus étrange robe qu'on pût imaginer en pareil lieu: une toilette de ville, élégante! fourreau de drap clair, à la dernière mode; jaquette de loutre à revers d'hermine. Les mains disparaissaient dans un manchon très ample, d'hermine aussi. Les plumes du chapeau s'aplatissaient défrisées par la bruine. Point de parapluie. Point de manteau. De la tête aux pieds, rien qui fût vraisemblable. D'un coup d'œil je vérifiai qu'alentour la lande ne s'était pas métamorphosée en jardin d'hiver ou en terrasse; qu'elle était toujours le même désert sinistre, et que la même pluie perçante tombait...
Je ne soufflais plus; j'avais presque peur...
L'apparition avançait toujours. Elle n'était point une ombre impalpable et surnaturelle: j'entendis le craquement léger des bottines et le froissement de la jupe frôlée par les buissons bas...
L'apparition passa à côté de moi, m'effleurant, sans s'arrêter, sans tourner la tête... Et je vis de près son visage, de face d'abord, puis de profil. Je le vis, et je le reconnus. Et un cri effaré m'échappa:
—Madeleine!...
C'était elle: Madeleine, ma maîtresse.
Elle sembla ne pas entendre, comme elle avait semblé ne pas voir. Et elle s'éloigna, rapide, sur la lande...
VII
Madeleine...
Non, je ne puis pas écrire son nom...
C'est l'avant-dernière année que je l'avais rencontrée... Oui, l'avant-dernière ... 1907... Au mois de mai, je crois... Je ne suis plus très sûr... C'est si lointain, si effroyablement lointain!... Ma mémoire vacille comme un flambeau qui a brûlé sa dernière larme de cire, et dont la mèche abattue jette par saccades ses dernières lueurs...
Au mois de mai 1907... Voilà que je revois tout d'un coup, dans l'une des lueurs... C'était sur l'esplanade du vieux château-fort, au sommet du rocher de la Garde. J'étais monté par le sentier en zigzag, lentement. Et, derrière la ruine sans forme qui fut le donjon, j'avais aperçu Madeleine, assise. Elle s'était retournée, elle avait rougi, et, à cette rougeur, j'avais deviné que je troublais une rêverie très intime. A nos pieds, la plaine lépreuse s'étendait, et, par delà la plaine, vers l'horizon du sud, la mer. Dans le ciel éblouissant, le soleil brûlait à nu, sans une vapeur, même invisible, qui voilât son feu. Toute la plaine, incendiée, se transfigurait, et de laide devenait belle. C'était un de ces jours d'or pur, où les poitrines ont peine à contenir le battement des cœurs ivres. Quand j'avais aperçu les cheveux blonds de Madeleine, mon cœur ivre avait battu. Et quand j'avais été atteint par le regard de ses yeux verts, ma poitrine avait eu peine à contenir ce battement. Plus tard, je sus que notre amour était vraiment né dans la minute de cette première rencontre, car Madeleine m'avoua l'émoi mystérieux et profond qui l'avait agitée elle-même, dès qu'elle avait vu ma propre émotion... O l'impossible chose! Il n'y a pas tout à fait deux ans de cela!... et ce fut moi, qui ne suis plus qu'un peu d'ossements creux sous un peu de peau morte ... ce fut moi, qui aimai, et qui fus aimé...
Après, il y eut une fête de nuit, dans le parc d'une villa très somptueuse. La villa dominait de haut la mer, et le parc s'abaissait jusqu'au rivage par des pentes abruptes où les pins maritimes enfonçaient obliquement leurs racines, si bien que la verdure noire s'étendait horizontale au-dessus de l'eau écumante. Des sentiers serpentaient entre ces pins. Et, partout, on avait accroché des lanternes de papier, dont la lumière était douce. Ce fut là que pour la seconde fois, je vis Madeleine. Sa robe, couleur de lune, découvrait des épaules rondes. La chair en était fleurie et voluptueuse. Et moi, regardant ces épaules nues, un désir impérieux me traversa. Nous étions face à face sur une terrasse qui surplombait les vagues, et leur bruit sourd montait jusqu'à nous, et nous enveloppait. Au loin, des violons mêlaient à ce bruit leur murmure. D'autres hommes et d'autres femmes se promenaient non loin de nous. Un couple vint jusque sur la terrasse et rompit notre silence, puis s'en alla...
Maintenant, Madeleine et moi, accoudés sur la balustrade, au-dessus de la mer, nous causions à voix basse, échangeant des paroles indifférentes et retenant d'autres paroles. Et cette causerie dura longtemps. Une à une, les lanternes s'éteignaient parmi les arbres. La lune, rouge et ovale, émergea de la mer, et y allongea son reflet, pareil à un cyprès scintillant. Les violons, alors, se turent. Pour remonter vers la villa, Madeleine osa poser sur mon bras sa main froide. L'ombre, autour de nous, devenait épaisse. Une exaltation soudaine me posséda. Cette femme que j'avais passionnément admirée au plein soleil du premier jour, et passionnément désirée, tout à l'heure, dans la nuit propice aux baisers, je la tenais presque dans mes bras, et je respirais l'odeur de ses cheveux, l'odeur de sa chair... Soudain je me penchai, j'enlaçai les épaules qui tressaillirent, et je posai ma bouche sur la bouche qui ne se déroba pas...
Et me souvenir, ici, de cela, est épouvantable...
VIII
Elle était une femme très vivante. Sa beauté gracieuse et fine n'était pas déparée par l'éclat vif de son teint, par l'ardeur du sang chaud qu'on voyait courir dans le réseau bleu de ses veines, par le ferme modelé de ses jambes longues et de ses bras purs, par la vigueur svelte de tout son corps musclé.
Je me souviens comme d'une lutte de notre première étreinte...
Et je me souviens du poids de ce corps, vaincu et voluptueux, que je balançais dans mes bras, comme on balance le corps d'un petit enfant, pour jouer. Elle riait de se sentir lourde, même pour ma force...
Je songe que tout cela n'est guère intéressant, sinon pour moi. Or, ce n'est point un journal de ma vie que j'écris, non plus que mes mémoires. Et je veux qu'on lise ce testament, parce qu'il enferme un Secret que tous les hommes et que toutes les femmes doivent apprendre. Peut-être conviendrait-il donc d'abréger mon récit, et de passer outre, en négligeant ce qui n'est pas le Secret. Mais il importe d'abord qu'on sente bien la vérité dans tout ce que je rapporte. Que je sois réellement l'homme que je prétends être:—André Narcy, capitaine de cavalerie, breveté, hors cadre, né à Lyon, le 27 avril 1876, mort à Toulon le 21 décembre 1908 ... ou le 22 janvier 1909...—que je sois cet homme, je n'en puis fournir aucune preuve. Je meurs de ne pouvoir le prouver! Il faut donc au moins qu'à force de détails et de précisions, je persuade celui qui me lira!—Et puis, lorsque j'y songe un moment ... tout, tout, tout tient au Secret...
C'est le jour de notre première étreinte que, soulevant Madeleine dans mes bras et jouant avec son corps, je trouvai que ce corps pesait lourd. Plus tard, recommençant le même jeu, j'eus la sensation d'un poids plus léger...
Madeleine... Je ne puis écrire son nom, et je ne puis non plus la désigner avec une clarté qui serait dangereuse pour son honneur de femme. A dessein, je vais donc ici,—ici seulement,—fausser quelques indications, mentir sur quelques faits, sur quelques dates, sur quelques lieux. Il faut que je sois exactement compris. Mais il n'importe en rien qu'on lise, par exemple, juin au lieu d'octobre, voiture au lieu de bateau, et Tamaris au lieu d'Hyères. J'ai besoin d'être prudent, et d'autant plus qu'à chaque instant, la flamme de ma mémoire baisse, tremble et s'éteint, pour ne se rallumer qu'après des minutes d'angoisse; la flamme de ma mémoire, et la flamme de mon intelligence aussi. Si je n'y prenais bien garde, je dirais sans nul doute tout ce que je dois ne pas dire...
Elle était fille et femme d'hommes riches. Son père, vieillard dur et froid, habitait, hiver comme été, une sorte de château presque en ruines, dans un site perdu des montagnes de craie qui séparent Toulon d'Aubagne. Il vivait seul dans cette tanière, ne recevant personne et ne sortant jamais. Une de ces tragédies domestiques dont on ne sait pas si elles sont plus ridicules aux yeux du monde ou plus douloureuses aux cœurs qu'elles ont déchirés, avait séparé cet homme de sa femme douze ou quinze années plus tôt. Les vieilles gens, à Toulon, à Nice et à Marseille, racontaient encore l'histoire, très scandaleuse à leur dire, de cette séparation. On en bavardait parfois, aux five o'clock mornes, quand on n'avait nul potin moins rassis à se mettre sous la dent. Je n'ai jamais eu, quant à moi, d'appétit pour ces régals répugnants. Si bien que je ne sais pas au juste, faute d'avoir une seule fois écouté, pourquoi cette femme et ce mari avaient, en fin de compte, divorcé. Lui, je n'ai d'ailleurs fait que l'apercevoir, dans je ne sais quelle affaire officielle. Elle, je la rencontrais souvent, et partout, d'un bout à l'autre de la Rivièra. Mais jamais je ne fus son ami. C'était une femme très frivole, jolie encore pour tous les regards, et jeune pour ses regards à elle. Elle avait une villa luxueuse à Beaulieu, et, sur la Corniche d'en haut, au-dessus de la Turbie, un domaine assez vaste. Elle passait trois mois par an dans le domaine ou dans la villa, et trois autres mois à Toulon, chez sa fille; le reste du temps, je ne sais où ... à Paris, je crois?... Madeleine, elle, habitait Toulon l'année entière, son mari ne pouvant s'absenter de l'arsenal. Durant les fortes chaleurs, elle se réfugiait seulement à l'extrémité de la presqu'île qui borne la rade, presqu'île toujours rafraîchie par le vent du large. Là sont bâties quelques maisons très isolées. Le mari de Madeleine en possédait une, et n'y venait d'ailleurs jamais lui-même, les communications n'étant pas assez rapides entre ce lieu et la ville. Mon service, au contraire, m'appelait, moi, dans toutes les batteries voisines, aussi fréquemment qu'il me plaisait. Et c'est ainsi que Madeleine et moi pouvions nous promener à notre aise dans les bois de Cépet ou de Sicié. J'arrivais à cheval, suivi seulement d'un ordonnance, homme très fidèle, qui montait la jument choisie par mon amie. Nous changions les selles devant une cabane de douaniers qui nous servait de remise. Le soldat nous y attendait en fumant mes cigares. Nous, très libres parmi ces pinèdes absolument désertes, galopions alors sans souci. Il ne me souvient pas d'avoir jamais fait une rencontre dangereuse.
Et nous étions assez audacieux pour mettre pied à terre, au cours de chaque promenade, chaque fois qu'entre deux bosquets une clairière de sable sec nous offrait son divan moelleux, tout chaud de soleil. Madeleine dégrafait son corsage, pour le plaisir d'enfoncer son bras nu dans ce divan, et de comparer les deux touchers tièdes et lisses du sable fin et de la peau fine...
Oui, j'ai bien compté: c'est au mois de mai 1907 que j'avais rencontré Madeleine, sur l'esplanade du vieux château-fort; c'est au mois de juin de la même année que je l'avais retrouvée, dans le parc illuminé, la nuit de la fête champêtre; et c'est un peu plus tard, quinze ou vingt jours après, que, pour la première fois, j'avais pu prendre dans mes bras le corps de ma maîtresse, et jouer à le porter de la chaise-longue au lit.
Et ce corps était le corps d'une femme grande et bien prise, robuste quoique svelte. Il pesait lourd.
Or, quelques semaines passèrent, six ou huit, dix au plus. Et quand vint septembre, nous étions un matin assis tous deux dans l'une de ces clairières de sable où nous conduisaient nos chevauchées sous bois. Ce matin-là, j'eus la fantaisie de recommencer le même jeu. Ma maîtresse se reposait auprès de moi, essoufflée et rieuse. Je me penchai sur elle, et je nouai mes mains à sa taille. Riant toujours, elle me défia, las comme je devais être, de la soulever.
Je me raidis, rassemblant toute ma vigueur, et doutant du succès. Mais je fus très surpris: presque sans effort, j'arrachai du lit de sable le corps gisant; et ce corps me parut léger,—bizarrement léger...
IX
La mèche du flambeau mourant jette tout d'un coup une lueur vive...
Je me souviens très, très nettement, en cette minute...
Autour de la clairière, les troncs rouges, tachetés décorce brune, étaient comme des colonnes de temple, peintes d'ocre pourprée. Un pin parasol, plus haut que les maritimes, gonflait au-dessus de nous sa coupole d'ombre. Le sable qui nous servait de lit n'était pas blanc, mais jaune, et doré par places. Çà et là, des aiguilles résineuses le jonchaient. Quand Madeleine se releva, je l'arrêtai un temps, pour détacher de sa jupe et du dos de son corsage celles de ces aiguilles qui s'y étaient collées...
Le taillis nous cernait d'une circonférence verdoyante. Le silence était seulement troublé par le cliquetis des gourmettes de nos chevaux, qui mangeaient des feuillages, et par la chanson proche de la mer invisible...
Pour se remettre en selle, Madeleine posa son pied dans mes mains. J'étais attentif: cette fois encore, j'eus la sensation très nette qu'elle pesait moins lourd qu'autrefois.
Et, tandis que nos chevaux se frayaient passage parmi la brousse, je questionnai, presque malgré moi:
—Chérie? vous n'avez pas été souffrante, ces jours-ci?
Elle s'étonna:
—Moi?
—Vous, oui... Je vous trouve une mine fatiguée...
Elle ouvrit d'instinct sa boîte à poudre, et se regarda dans le miroir du couvercle. Puis elle éclata de rire:
—Mon chéri, voyons! à quoi pensez-vous? J'ai des joues de paysanne!...
La promenade et la halte avaient fouetté tout son jeune sang voluptueux. Et c'est vrai que ses joues roses brillaient comme un corail poli.
Elle se hâta d'éteindre cet éclat, du bout de ses doigts frottés de poudre. Elle continuait de rire très gaîment:
—Heureusement encore que vous m'y avez fait penser! C'était écrit sous mes yeux, vos ... exagérations ... de tout à l'heure, monsieur!... sous mes yeux, et aussi sur mes joues ... mais pas de la façon que vous disiez ... bien au contraire!
Je songeai alors que l'explication était peut-être là. Une jeune femme, très aimée d'un amant trop ardent, peut s'affaiblir, et même s'anémier, sans qu'il paraisse à son teint ni à ses lèvres: une fièvre sourde colore plutôt qu'elle ne pâlit...
Mais je comptai en moi-même: de toute la semaine, je n'avais reçu ma maîtresse chez moi qu'une seule après-midi. Six journées de repos, c'est de quoi réparer la plus épuisante journée de travail ... six journées, oui: cette matinée-ci était la septième, depuis notre dernier rendez-vous à Toulon...
—Mon amour qu'avez-vous fait, depuis mardi...
—Depuis mardi?
—Hou! l'oublieuse!... depuis mardi oui!...
—Ah! bon!... voilà-t-il pas un grand sujet de ne pas oublier!... Fat!... Je n'ai rien fait du tout, d'ailleurs... Si: je suis retournée en ville, jeudi...
—Sans me prévenir, vilaine?...
Elle se tourna sur sa selle, et me considéra, de l'air surpris qu'on a lorsque, à l'improviste, on découvre au fond de soi-même une pensée endormie dont on ne soupçonnait pas l'existence. Elle répéta, sur le ton d'une interrogation:
—Sans vous prévenir?...
Puis, les yeux vers l'encolure de la jument, elle murmura, comme pour elle seule:
—Au fait, c'est vrai!... Je ne vous ai pas prévenu...
Elle semblait confuse,—d'une étrange confusion.—Je m'en amusai d'abord. Je dis:
—Sans doute aviez-vous, ce jour-là, quelque rendez-vous plus séduisant que les nôtres?...
Elle passa deux fois sa main sur son front. Je vis quatre lueurs roses au bout de ses doigts touchés par le soleil.
—Un rendez-vous?... quel rendez-vous?...
Elle parlait comme on parle en rêve. Je haussai un peu la voix, comme on fait pour rappeler l'attention d'un enfant distrait:
—Mais c'est moi qui vous le demande!...
Elle tressaillit, et, changeant soudain de timbre:
—Oh! pardon!... je n'y étais plus... Jeudi? oui, je suis retournée en ville... J'ai pris le train ... pour Beaulieu...
—Vous alliez voir votre mère? Elle est là-bas, maintenant?...
—Ma mère? mais non!... Ma mère est à Aix!... en septembre, voyons!...
—Pourquoi aller à Beaulieu, alors?
—Pourquoi?...
Elle sembla brusquement retombée dans son rêve. Sa bouche hésita. Chaque mot sembla résulter d'un effort...
—Parce que ... j'avais ... des choses à faire... Je suis allée à Beaulieu... Même ... tenez...
Elle lâcha les rênes pour fouiller dans le petit sac qu'elle portait au bras:
—Tenez ... voici mon billet...
Étonné, j'avais pris le petit carton, perforé d'un seul trou.
—Votre billet? vous ne l'avez donc pas donné à la sortie de la gare? comment?...
Elle me regarda de ses yeux grands ouverts:
—Je ... je ne sais pas... Non, évidemment, je ne l'ai pas donné ... on ne me l'a pas réclamé...
Ses deux sourcils, rapprochés par une petite ride pensive, marquaient une réflexion intense. Tout à coup, comme à bout de mémoire, elle avoua:
—Écoutez! j'aime mieux vous dire... C'est vraiment absurde ... et j'en ai presque honte... Mais je préfère que vous sachiez... Eh bien! voici: je ne sais littéralement pas pourquoi j'ai été à Beaulieu, mardi! Rien ne m'y appelait ... ou du moins je ne me souviens de rien qui m'y appelât... Et je ne me souviens pas non plus d'y avoir rien fait... Je suis partie mardi matin, je suis revenue mercredi soir ... éreintée d'ailleurs... Et c'est tout!...
Ahuri, je tirai sur la bouche de mon cheval qui s'arrêta net.
—Comment, c'est tout? Mais voyons?... Votre mari?... Vous lui avez bien expliqué pourquoi vous vous absentiez ainsi quarante-huit heures? Vingt fois vous m'avez répété qu'il ne vous permettrait pas d'aller même à Marseille sans un motif très précis?...
J'en savais quelque chose: ç'avait été des arias sans fin pour conquérir les deux pauvres petites nuits que nous avions dormies ensemble, en six ou sept semaines.
Mais, nerveuse, elle frappa de son stick nos deux animaux, qui repartirent avec un écart:
—Eh oui! c'est le plus drôle! j'ai expliqué à mon mari, avant de le quitter!... Mais je ne me rappelle pas un traître mot de ce que je lui ai expliqué!...
—Mais quand vous êtes revenue? il vous a demandé des nouvelles de votre voyage, je suppose?
—Oui! il m'a dit textuellement,—ça, je m'en souviens à merveille:—«Es-tu contente? tout est arrangé comme tu voulais?» J'ai répondu, d'instinct; «Tout. Je suis très contente.» Et il n'a pas insisté.
—Mais le voyage lui-même? l'arrivée? Beaulieu?... En descendant du train où avez-vous été?
—Où?... heu ... à la villa, bien entendu...
—«Bien entendu»... Vous n'avez pas l'air d'en être seulement sûre...
—Si ... tout de même!... Mais j'y vois tellement trouble, dans cette affaire ... c'est comme un grand trou sombre au milieu de ma mémoire... Et, bien pis!... dès que je tâche de regarder dans ce trou, j'ai mal ... mal là ... et là...
Du doigt elle appuya au-dessus de sa tempe, puis au bas de son front, entre ses deux sourcils. Et, comme je continuais de l'examiner toute et de scruter son visage et ses yeux, elle pleura soudain, à grosses larmes lourdes.
Alors je ne songeai plus qu'à essuyer ces larmes de mes lèvres.
X
Car je l'aimais...
Que j'écrive ici ce mot: aimer, quelle dérision, et quelle épouvante!
Il le faut cependant, pour que tous les hommes et toutes les femmes comprennent ... pour qu'ils croient...
Oui, je l'aimais.
Cela peut paraître très étrange et invraisemblable, qu'un homme aime une femme pour l'avoir rencontrée une fois en plein jour et une fois au clair de lune, pour l'avoir trouvée belle et le lui avoir dit, pour l'avoir désirée, sollicitée, obtenue...
Mais, vous tous et vous toutes, interrogez votre mémoire, souvenez-vous! Vous vous êtes pareillement rencontrés les uns les autres, désirés, sollicités, obtenus. Et d'abord en effet vous ne vous aimiez pas. Votre ardeur n'était qu'une curiosité. En mêlant vos bras pour la première étreinte, vous songiez: «Certes, c'est aussi la dernière étreinte.» Et c'était la dernière étreinte souvent.
Parfois cependant,—souvenez-vous!—le goût des baisers échangés vous restait aux lèvres. La passade devenait caprice. Parfois encore le caprice devenait liaison. Vous aviez songé d'abord: «Une seule nuit.» Puis: «Quelques nuits.» Puis: «Autant de nuits que je voudrai, autant de nuits qu'elle voudra.» Puis enfin,—souvenez—vous, tous!—«Autant de nuits que nous vivrons...»
Je sais, je sais! ce rêve-là, on ne le rêve pas longtemps. Très vite, la chair se lasse, et l'esprit plus vite que la chair. On s'était voulu pour toute la vie; et, six mois plus tard, on se trahit, on se hait, on s'oublie. Je sais. Qu'importe? C'était de bonne foi qu'on s'était voulu pour toute la vie. De bonne foi on avait cru n'être désormais plus qu'un. Et de bon cœur on fût mort, plutôt que de laisser mourir l'autre moitié de soi-même...
Souvenez-vous, tous et toutes, pour comprendre...
XI
Or, c'était le crépuscule—le crépuscule de ce 21 décembre 1908, mon dernier jour.—Et, autour de moi, c'était ce col au nom bizarre, la Mort de Gauthier.—Un cri effaré m'avait échappé:
—Madeleine!...
C'était elle:—Madeleine, ma maîtresse;—seule, à pied, dans ce désert et dans cette nuit déjà noire;—Madeleine, courant la brousse, sous la pluie d'hiver, en robe de ville, à cinq lieues de sa maison...
Et elle avait semblé ne pas entendre, comme elle avait semblé ne pas voir. Et elle s'éloignait, rapide, sur la lande...
Vingt secondes durant, ma stupeur me paralysa. Mon cœur s'était arrêté. Puis il battit avec une violence folle. Et, d'un même élan, je fus debout, et à la poursuite de celle qui fuyait.
Elle descendait la pente touffue du vallon qui est entre le deuxième et le troisième seuil. Elle marchait très vite, malgré l'obstacle multiple des buissons épineux. Elle allait droit devant elle, franchissant le col du sud au nord, et tournant par conséquent le dos à Toulon. Vers le nord, c'était l'obscurité très sombre. La tache claire de la jupe disparut parmi les herbes. Je ne vis plus au-dessus de la jaquette de loutre que l'éclat blanc du collet d'hermine.
Je courus.
Mais le sol manquait sous mes pieds. Le roc, presque à nu sous le tapis de broussaille, était profondément creusé et raviné, avec d'innombrables fentes semblables à celle où, tout à l'heure, mon cheval était tombé. Je tombai à mon tour,—deux fois.—Et, me relevant, je vis la lueur blanche du collet d'hermine déjà plus lointaine.
Je criai de nouveau, à pleine gorge:
—Madeleine!...
Mais on ne m'entendit encore pas. Maintenant, j'apercevais, profilée sur le sommet du troisième seuil, la silhouette mystérieuse que, cinq minutes plus tôt, j'avais aperçue profilée sur le sommet du premier. Elle apparaissait seulement moins nette sur le ciel moins laiteux...
Je courais toujours. Et cependant je perdais du terrain. La silhouette s'enfonça lentement derrière le troisième seuil. Quand j'y parvins, moi, je ne vis plus à mes pieds que la pente déserte, avec, à ma droite, les contreforts des Mouras, et, à ma gauche, les contreforts du Grand Cap...
... Et nulle trace humaine...
Or, je continuai de courir, désespérément, dans la brousse nocturne. Désespérément je voulais rejoindre celle que je poursuivais. Désespérément je voulais éclaircir ce prodigieux mystère. Tout mon cœur s'était jeté sur les traces de la fugitive. Tout mon cœur, et toute ma raison effarée...
Je me ruai du haut en bas des rochers. Puis, ayant cru saisir une lueur à ma gauche, sur d'autres rochers inconnus, je les gravis. Je bondissais de pierre en pierre, glissant parfois, butant, cognant au sol mes genoux ou mes mains, déchirant aux ronces mes vêtements et mon visage.
Et je courus longtemps, longtemps, longtemps...
Et je ne m'arrêtai qu'à bout de force et de souffle. Alors je m'écroulai, épuisé, anéanti. Et je demeurai je ne sais où, sur la terre nue, gisant comme un cadavre. Tout d'un coup, comme il arrive lorsqu'on a dépassé de loin les bornes de son énergie physique et morale, le sommeil s'abattit sur moi, foudroyant, absolu, sans rêves.
XII
Combien de temps je dormis, je ne sais. Une sensation singulière, mais connue, me tira brusquement de mon sommeil: la sensation d'une présence étrangère et d'un regard appuyé sur moi. Je gisais sur le flanc, le visage dans le creux du bras. Je ne voyais donc pas. Mais l'effluve de cette présence et le poids de ce regard me frappèrent à la fois, et j'en reçus un coup véritable,—à la nuque.—Souvent j'avais ainsi deviné, étant endormi, l'approche d'un être vivant. Mais jamais avec une égale intensité.
Il me parut que l'être dont je subissais un choc si puissant ne pouvait ressembler à aucun autre être.
Et moi, qui, en ce temps—impossiblement lointain,—étais un homme jeune, hardi et brave, au lieu de me dresser soudain, et de faire face à la présence sentie, je ne bougeai d'abord pas, et je demeurai à terre, le visage dans le creux du bras, feignant de dormir encore, et guettant les bruits...
Entre mes paupières, à peine entrouvertes, j'apercevais seulement, par-dessus mon bras, un pied carré de terre et de broussaille. Peu à peu, cette terre et cette broussaille s'éclairèrent d'une lueur jaune et tremblante. Je compris qu'une lanterne était balancée au-dessus de ma tête.
Et je fis alors un sursaut, comme si je me réveillais seulement à cet instant. Puis je me levai en rompant d'un pas.
Un homme était debout devant moi,—un homme très vieux.
Très vieux: car, malgré la lueur aveuglante de sa lanterne sourde, qu'il braquait sur mes yeux, je vis, de mon premier regard, étalée sur la poitrine de cet homme, une barbe large et longue, éclatante de blancheur.
La voix dont il me parla n'était pourtant pas la voix d'un vieillard. Non qu'elle ne fût parfaitement grave, et même profonde; mais elle ne chevrotait pas le moindrement, et résonnait au contraire avec une force très virile, sans fêlure ni usure d'aucune sorte. Et j'en fus étonné, non moins que du ton bref dont il m'interrogea,—en ces termes:
—Monsieur, que faites-vous ici?
Je n'attendais pas cette question, qui me sembla discourtoise, étant donnés la posture et l'état où l'on me trouvait. Je songeai toutefois que le questionneur avait à coup sûr pour le moins le double de mon âge. Et je répondis, aussi poliment que je pus:
—Vous le voyez, monsieur, je suis égaré; pis: perdu.
La lanterne sourde continuait de m'éblouir. Je distinguais cependant fort bien les deux yeux qui me scrutaient: deux yeux singulièrement lumineux, et plus aigus que des vrilles.—La voix grave et brève insista:
—Perdu? en ce lieu? D'où veniez-vous donc, monsieur? et où alliez-vous?
Je fus assez agacé par cet interrogatoire pour ne pas prendre garde à la bizarrerie de ce langage, correct et châtié, dans la bouche d'un coureur de brousse. Et j'expliquai sèchement:
—Je viens de Toulon, par Solliès. Je vais au fort du Grand Cap. Je me suis d'abord égaré près du col de la Mort de Gauthier, où mon cheval s'est cassé une jambe. Et je me suis perdu ensuite en essayant de couper au plus court pour gagner le Grand Cap par les sentiers de la montagne...
L'explication parut tant bien que mal contenter l'homme à barbe blanche. Sa lanterne, détournée de mon visage, éclaira tout autour de nous la lande montueuse et farouche. Je vis alors qu'en vérité ma course folle m'avait conduit dans un tel chaos de rocs et d'éboulis que ma présence y pouvait à bon droit stupéfier n'importe qui.
Et, stupéfait à mon tour de la présence, en ce même chaos, d'un autre être, je renvoyais la question:
—Mais vous-même, monsieur, comment êtes-vous ici?
D'un geste vague il désigna la pente abrupte qui s'élevait à ma gauche:
—Je vous ai aperçu de là-haut...
Il se tut, et moi comme lui.
Maintenant que la lanterne laissait mes yeux en paix, j'examinais mon interlocuteur.
C'était bien un vieillard, et, sans conteste, un vieillard extrêmement vieux: à la barbe de neige s'ajoutaient le parchemin de la peau, la maigreur des mains, les rides de la face. Mais c'était un vieillard merveilleusement robuste et vert. Sa taille était droite, sa tête haute, ses coudes et ses genoux souples. Il était grand, avec des jambes longues et de larges épaules. Tout en lui respirait la force, et le bâton sur lequel il s'appuyait prenait dans son poing la valeur d'une arme. Devant cet homme, peut-être octogénaire, moi, soldat de trente-deux ans, je me sentis débile. Et d'instinct, je touchai du doigt dans ma poche la bosse longue et plate de mon pistolet, auquel ne manquait qu'une seule cartouche sur huit,—la cartouche qui avait abattu, tantôt, mon cheval Siegfried...
Honteux, la seconde d'après, de cette peur confuse et stupide qui avait poussé ma main vers mon arme, je repris l'entretien:
—Monsieur,—dis-je, très poli cette fois,—je ne vous ai pas encore remercié; excusez-m'en. Je n'avais pas compris votre généreuse intervention: c'est pour me secourir que vous avez risqué peut-être votre vie en descendant cette pente périlleuse. Veuillez accepter l'expression de ma gratitude. Je suis le capitaine André Narcy, de l'état-major du vice-amiral gouverneur...
Je m'interrompis, supposant qu'en échange de mon nom, j'allais en entendre un autre. Mais le vieillard ne se nomma pas.
Il m'écoutait en tout cas avec une attention extrême. J'achevai:
—J'étais, je suis porteur d'un pli pour le gardien de batterie qui réside au fort du Grand Cap. Si je me suis égaré et perdu, si j'ai fini par m'abattre ici, à bout de force, et si je m'y suis endormi, épuisé, c'est en essayant de remplir cette mission qu'on m'avait donnée, et dont je n'ai pu m'acquitter encore. Maintenant, monsieur, oserai-je mettre encore à contribution votre courtoisie? Indiquez-moi, je vous en prie, le bon chemin que je n'ai su trouver moi-même: le chemin qui mène au Grand Cap...
Tout en parlant, je continuai d'examiner l'homme à qui je parlais. Et je m'avisai soudain de son costume. Ce n'était rien d'extraordinaire; c'était même, assez exactement, le costume qu'on peut s'attendre à trouver, la nuit, en montagne, sur le dos d'un berger, d'un chasseur ou d'un bûcheron: gros souliers et grosses molletières, blouse et pantalon de velours à côtes, nul linge apparent. Mais, à l'instant que je finissais ma phrase, le contraste de ce costume et du dialogue académique que nous échangions me frappa tout d'un coup. Et j'en demeurai ahuri, et, derechef, peureux. J'entendis à peine la réponse qui m'était faite:
—Le bon chemin, monsieur? vous êtes dans le mauvais;—dans le plus mauvais.
Je fis un effort sur moi-même:
—Où suis-je donc, enfin? loin du fort?
—Très loin.
—Mais encore?... comment s'appelle cet endroit?
—Je ne crois point qu'il ait de nom. Il ne figure pas sur votre carte.
—Voyons, monsieur, je ne puis pourtant m'être à ce point écarté de ma route! Forcément, je suis entre le Grand Cap et la Mort de Gauthier!... donc, à moins de deux lieues de mon but!...
Le poing qui serrait le bâton se leva lentement et retomba, pour un geste d'ironique lassitude:
—Deux lieues, dans cette nuit, monsieur?... Ne seraient-elles que deux, qui les franchirait?
La lanterne, balancée de nouveau, éclairait le chaos de pierrailles. Involontairement je hochai la tête. Puis, me raidissant:
—Il faudra bien que je les franchisse,—dis-je:—le pli que je porte est urgent tout de bon. Monsieur, voulez-vous simplement m'indiquer la direction du fort, et je serai votre obligé!...
Le bâton désigna la pente la plus abrupte,—un entassement de rocs qui semblaient près de crouler:
—C'est par là.