LES CIVILISÉS

Par

CLAUDE FARRÈRE

ROMAN


OUVRAGE AYANT OBTENU LE PRIX GONCOURT EN 1905


QUARANTE-SIXIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

A Monsieur Pierre Louÿs.

MON CHER AMI,

L'an passé, je risquais mon premier livre; et ce livre,—très jeune,—vous teniez à le présenter vous-même au public, à le couvrir de votre nom comme d'une égide. Vous écriviez une préface exquise, et je sais que beaucoup de gens sans indulgence ont pardonné à l'auteur par admiration pour le préfacier.

Elle n'était pas seulement très belle, cette préface. Elle était adroite, et presque insidieuse. Elle piquait la curiosité du lecteur. Le lecteur n'aime rien tant que découvrir la personne de l'écrivain derrière ce qu'il écrit. Cette découverte lui présente tout l'attrait d'une incursion furtive dans les coulisses du théâtre littéraire. Votre préface, mon ami, conduisait le lecteur dans notre intimité. Vous racontiez véridiquement le hasard singulier qui nous mit en relations, et comment je fis ma première visite à Pierre Lou s un quinze juin, jour de Grand Prix.—A mon tour de conter mon anecdote. Mon ami, nous sommes de plus vieilles connaissances que vous ne pensez: je vous ai rencontré pour la première fois,—la vraie première fois,—six ans avant le quinze juin que je rappelais tout à l'heure. Mais de cette rencontre-ci, vous ne pouvez point avoir gardé mémoire,—et pour cause.

J'avais vingt ans bien juste. J'allais partir pour un très grand voyage—pour le Sénégal, les Antilles et New-Orléans. Et je passais à Marseille, chez un ami, ma dernière semaine de France. Une nuit d'insomnie entêtée; j'avisai sur ma table les trois ou quatre derniers romans parus, et j'en pris un au hasard, qui me séduisit par sa robe couleur de citron pâle et son titre imprimé en bleu. Ce roman s'appelait Aphrodite. Je l'ouvris au milieu, comme on ouvre toujours les romans, et j'essayai, par son secours, de conquérir le sommeil.

Or, le sommeil fut insaisissable. Vainement j'allai jusqu'à la dernière page, puis je repartis de la première. Je recommençai. Je recommençai encore. Peine perdue: l'aurore me trouva éveillé. Dans cette seule nuit, j'ai lu six fois tel chapitre que je relis encore,—je le dis très bas, à cause de votre modestie,—comme je relis les classiques impeccables de mon cher XVIIe siècle....

Depuis, j'ai médité sur cette nuit de lecture. Nul livre jamais, c'est positif, ne m'a conquis comme fit Aphrodite. Et j'étais probablement alors un lecteur plus sévère que je ne suis devenu. J'étais un écolier de la veille. Sophocle, Racine, La Bruyère m'avaient enseigné le dédain des modernes et de leurs procédés: le romantisme et le naturalisme m'irritaient pareillement. Je méprisais les tumultueux, les bouches rondes, les excessifs, comme autant de catégories d'impuissants. Je détestais toutes brutalités, toutes violences, toutes emphases. Je haïssais le mouvement qui déforme la ligne. Oui vraiment, j'étais un féroce lecteur, sectaire, et tout à fait intransigeant dans sa religion....

Au fait, mon cher ami, voilà pourquoi votre Aphrodite s'empara si vite de moi, et me posséda entier. C'est qu'elle était de ma religion,—la religion des belles lignes harmonieuses et immobiles, la religion de la Beauté toute nue et toute pure. Très exactement, vous me donniez la déesse même adorée en mon temple; et vous me la donniez vivante, toute chaude, en place des statues froides qui seules m'étaient encore connues. A plusieurs siècles de distance, une œuvre littéraire nous apparaît en effet comme figée et morte. Si belle qu'elle soit, elle ne vibre plus: sa chair s'est muée en marbre. Or, nous ne pouvons aimer d'amour qu'une chair vibrante.—Aphrodite fut ma première maîtresse,—oui, la première matérialisation de mon désir.

Mon cher ami, c'est en lisant Aphrodite que j'ai compris la possibilité d'écrire à notre époque des livres tout ensemble modernes et antiques,—classiques et vivants. Votre exemple a tracé ma route. Si j'ai donc pris la plume à mon tour, vous en êtes responsable un peu, vous, de qui je me sens profondément le disciple. Je vous demande donc aujourd'hui, mon maître, d'accepter la dédicace du livre que voici. Il fut écrit pour vous. Vous plaira-t-il? je l'ignore. Accueillez-le quand même, comme un gage de mon admiration fervente pour votre œuvre, et de mon amitié pour vous.

C. F.


LES CIVILISÉS

I

Dans la cour, plantée de grands flamboyants ombreux, entre la maison et la grille, les deux coureurs tonkinois avancèrent le pousse, un pousse très élégant, laqué et argenté. Et ils s'attelèrent entre les brancards, en flèche. Après quoi, ils attendirent le maître, immobiles comme des idoles jaunes vêtues de soie. Pousse et coureurs faisaient un coquet équipage, pittoresque même à Saïgon, où les petites gens seuls vont encore en voiture à homme. Mais le docteur Raymond Mévil avait beaucoup d'originalité, et possédait d'ailleurs une Victoria et de beaux trotteurs. En sorte que le monde lui passait sa fantaisie d'aller en pousse, et de violer la mode,—luxueusement.

Il était quatre heures, l'heure où l'on s'éveille de la sieste. Le docteur ne recevait pas plus tard,—procédé discret, dans un pays où les rues sont désertes jusqu'au déclin du soleil.—Ce jour-là, Raymond Mévil sortait tôt, non pour la classique promenade d'avant dîner, mais pour quelques visites demi professionnelles, qu'il espaçait d'ailleurs largement, sa tactique étant d'être rare.

Une congaï à chignon lisse ouvrit la porte, jeta quelques lazzis criards aux coureurs, et s'immobilisa tout à coup, doucereuse: le maître paraissait. Il descendit le perron, d'un pas jeune quoique déjà traînant, caressa du doigt le sein de la femme à travers le ke-hao de soie noire, et monta dans le petit véhicule qui partit à fond de train, les Tonkinois courant à toutes jambes pour que le vent de la vitesse rafraîchit le visage de l'homme d'Occident. Aux fenêtres, par les fentes des volets clos au soleil, des regards de femmes admirèrent la joliesse des livrées blanches bordées de pourpre,—admirèrent la grâce du promeneur, plus séduisant que le luxe dont il s'entourait. Le docteur Mévil était aimé des femmes,—d'abord parce qu'il les aimait, et qu'il n'aimait qu'elles, ensuite parce qu'il était beau d'une beauté qui les troublait toutes, d'une beauté sensuelle et molle jusqu'à l'indécence. Il était blanc et blond, avec des yeux bleu foncé trop longs, et une bouche petite et rouge Quoiqu'il eût trente ans passés, il paraissait adolescent, et quoiqu'il fût robuste, on l'imaginait délicat. Ses longues moustaches claires le faisaient ressembler à un Gaulois décadent, que les siècles se seraient fait un jeu d'affiner et d'adoucir.

Ressemblance de hasard: Mévil se vantait d'être suffisamment civilisé pour que tous les sangs de toutes les origines se fussent mélangés dans ses artères également.

Le pousse trottait entre les arbres des rues, à l'abri du soleil oblique, mais meurtrier quand même comme une massue. Du bout de sa canne, le maître guidait les coureurs. Pour les arrêter, il dit: «Toï!» en les frappant sur l'épaule. Et ils entrèrent dans un jardin qui précédait une villa. Le long de la grille, plusieurs voitures attendaient, avec des grooms annamites, hauts comme leurs bottes, cramponnés aux mors des chevaux.

—«Tiens, fit Mévil, c'est le jour de cette chère petite, je n'y avais pas pensé.»

Il hésita, puis haussa les épaules, et chercha dans sa poche un porte-cartes dont il vérifia le contenu,—plusieurs billets de la Banque Indo-Chinoise. Après quoi, Raymond Mévil jeta sa canne à l'un des boys accourus au-devant de lui, et entra.

La maison, vieille et vaste, était tout à fait coloniale. Deux antichambres conduisaient au salon, relégué dans l'aile la plus sombre, et prolongé par une véranda fermée de stores opaques. Tout cela était grand à s'y perdre, et haut comme une église; les cloisons ne montaient pas jusqu'au plafond, et l'air tiède circulait sous les solives. En bas, il faisait frais, et les meubles, tous d'ébène incrusté de nacre, fleuraient une odeur indigène.

Dans le vestibule, Raymond Mévil heurta quelqu'un qui sortait,—un personnage grave et glabre, au teint de citron, aux gestes pesés,—le maître du lieu, Ariette, avocat à la Cour. Les deux hommes se serrèrent la main très cordialement; la face morne de l'avocat se contourna même pour un sourire de bienvenue qui, probablement, n'honorait pas tous ses visiteurs.

—«Ma femme est là, mon cher ami, dit-il, et c'est gentil à vous d'être venu la voir. Il y a bien longtemps que je n'avais eu le plaisir de vous rencontrer chez moi.

—Croyez bien, mon cher, affirma Mévil, qu'il n'en faut accuser que ma paresse, et que votre maison m'est toujours la plus amie de Saïgon.»

L'avocat fit une mine charmée, et sembla soulagé d'une inquiétude.

—«Je vous laisse donc, mon cher docteur. Vous savez que le Palais me réclame, comme toujours.

—Belles causes?

—Divorces, naturellement. Nous vivons dans un temps très scandaleux....»

Il s'en allait, sa serviette serrée sous son bras, le pas sec, automatique, l'air austère et étroit. Raymond Mévil lui sourit dans le dos, avec une grimace.

Dans le salon, huit ou dix femmes caquetaient, élégantes et négligées dans leurs robes saïgonnaises qui ressemblaient à des peignoirs de luxe. Mévil, du seuil, les regarda toutes d'un coup d'œil, et traversa leur cercle avec aisance pour saluer d'abord l'hôtesse, une gracieuse brune aux yeux chastes, qui lui tendit sa main à baiser.

—«Voici la Faculté, dit-elle. Quel bon vent, aujourd'hui?

—La Faculté, répondit le médecin, vient tout bonnement mettre ses hommages aux pieds du Barreau.»

Il s'inclina devant chaque visiteuse, avec des mots galants et impertinents, puis s'assit. Il fut le centre de tous les regards. Les femmes le trouvaient à leur gré, et sa réputation de Don Juan était établie.

Il ne se troubla pas et bavarda. Il ne manquait pas d'esprit, et savait faire montre de celui qui plaît aux femmes. Frivole par sa nature, il s'était étudié à le paraître plus qu'il ne l'était, et se servait de cette frivolité comme d'une arme dans les entreprises amoureuses; on lui savait gré d'être futile et féminin, et on se confiait facilement à lui, sans scrupule d'amour-propre.

—«A propos, dit tout à coup Mme Ariette, j'allais envoyer chez vous, guérisseur.

—Souffrante?

—Non, mais j'ai trop chaud. Joli décembre, hein? On ne peut pourtant pas aller à la campagne, la saison des crimes bat son plein. Alors, il faut que vous me tiriez d'affaire, n'importe comment.

—C'est un jeu d'enfant.

—Vos pilules, n'est-ce pas? je n'ai plus d'ordonnance.»

Il se leva, tira son porte-cartes:

—«Je vais vous en faire une.

—Comment, docteur, dit quelqu'une, vous commandez au thermomètre?

—Certainement, je lui donne des ordres écrits, comme ça, sur le dos d'une de mes cartes....»

Il s'était appuyé contre un guéridon, dans un coin, et griffonnait. Quand il eut fini, il laissa le carton et revint.

—«Voilà. Vous en aurez pour quinze jours,—quinze jours à vous croire au Pôle chaque fois que ça vous chantera....

—Oh! docteur, dit une jeune femme, donnez la recette, pour l'amour de Dieu!...

—L'amour de Dieu ne suffit pas, riposta Raymond moqueur. Mais venez à mon cabinet, petite madame, et l'on s'arrangera tout de même....»

Il ne s'était pas rassis, il s'en alla, laissant un sourire à toutes les femmes.

La minute d'après, une curieuse alla regarder l'ordonnance laissée sur le guéridon.

—«Ah! fit-elle, M. Mévil a oublié son porte-cartes.

—M. Mévil oublie toujours quelque chose,» prononça Mme Ariette en souriant avec sérénité.

Raymond Mévil souriait aussi, en remontant en pousse. Comme les coureurs le regardaient, il leur dit: «Cap'taine Malais», et se renversa dans les coussins de cuir. Le pousse trotta.

Cap'taine Malais habitait, au coin du boulevard Norodom et de la rue Mac-Mahon,—en face du palais du gouverneur,—la plus somptueuse maison de Saïgon.—C'était un financier,—le mot Cap'taine, dans le jargon des Annamites, signifie gentleman, et n'a aucun sens guerrier;—un financier considérable par ses millions et par l'usage qu'il en faisait. Directeur de trois banques, membre de tous les conseils d'administration et fermier de plusieurs impôts, il était une puissance avec qui tout le monde comptait. Par ailleurs, homme selon la formule américaine, pas né, fait soi-même,—et mari d'une jolie femme pas coloniale.

Raymond Mévil trouvait celle-ci à son goût, et recherchait les occasions de l'approcher.

Mme Malais lisait dans sa véranda, son mari auprès d'elle. La véranda était un boudoir Louis XV exquis, tout bleu, avec des balustrades de marbre blanc fouillé à jour. La beauté fine de la jeune femme, une beauté de marquise adorablement blonde et pensive, resplendissait dans ce cadre fait pour elle.

Un valet de pied européen,—luxe rare à Saïgon,—apporta la carte de Mévil.

—«Vous avez appelé le docteur?» demanda le financier.

Mme Malais reposa son livre et fit un signe négatif.

—«Alors, dit le mari, il vient vous faire la cour. Laissez-le dire, ma chère; mais n'acceptez pas ses drogues....»

Elle rougit excessivement. Sa peau trop mince, transparente, s'empourprait aux plus minimes émotions.

—«Henri, dit-elle, à quoi songez-vous là!»

Il lui mit au front un baiser confiant.

—«Je songe ... que vous êtes un amour de petite fille ... et je vous laisse.—Les impôts me réclament. Restez avec votre monsieur, et rabrouez-le s'il vous ennuie. Après tout, ce n'est pas de sa faute, à ce malheureux, s'il se trompe d'adresse. Une femme comme vous à Saïgon, ma chérie, c'est tellement paradoxal!»

Il croisa Mévil dans l'escalier.

—«Docteur, bonsoir, lui dit-il de son habituel ton bref, très différent de la voix tendre dont il venait de caresser sa femme. Montez, on vous attend là-haut. Seulement, pas de blagues, hein? Je-ne-veux-pas qu'une seule pilule de votre sacrée cocaïne entre chez moi. Hein?»

Mévil protesta de la main.

«Bon, c'est entendu.—Pas un milligramme.—Ma femme n'est pas encore détraquée, et si vous le voulez bien, nous la laisserons comme elle est—Au revoir. Très content de vous avoir rencontré.»

Il s'en alla à pas robustes,—des pas qui sonnèrent impérieux sur les degrés de marbre;—il s'en alla sans se retourner.


II

«Cap'taine Torral,» grogna Mévil à ses coureurs en redescendant.

La visite avait été courte. Il s'était heurté contre une femme défensive, presque monosyllabique.

Maussade pour une minute,—les soucis couraient à sa surface plus vite que les risées sur la mer,—il s'enfonça dans son pousse en abaissant sur ses yeux la visière de son casque de liège. Mais une victoria passa, et il se leva vite pour saluer deux femmes qui s'y trouvaient. Et il murmura, distrait déjà de son mécompte: Voilà qu'on commence à sortir; je risque de manquer Torral.

Torral était le seul homme de Saïgon qu'il fréquentât sans arrière-pensée ni calcul: Torral n'était pas marié, et se portait bien,—deux raisons de ne pas attirer un médecin qui aimait les femmes.

Quand même, et malgré le contraste tranchant de leurs goûts et de leurs vies, ces deux hommes cultivaient une façon d'amitié.

Les gens s'en étonnaient. Georges Torral semblait mal propre à faire un ami. C'était un ingénieur, un mathématicien saturé de logique et d'exactitude,—un homme entier, brutal et sec, faisant profession d'égoïsme. Les femmes détestaient sa tête trop grosse, son buste noueux et l'ironie malveillante de ses yeux en charbons ardents; les hommes jalousaient sa lucide intelligence et la supériorité blessante de son savoir et de son talent. Lui méprisait et haïssait indistinctement celles-là et ceux-ci, et ne cachait pas sa haine ni son mépris. Très indépendant dans sa carrière, parce qu'indispensable partout où il passait, il vivait à l'écart de tous, par morgue, et logeait loin de la ville européenne, dans le quartier méridional de Saïgon qui est un quartier de coolies indigènes et de prostituées.—Les coureurs du docteur Mévil, gens élégants et qui ne frayaient pas avec le populaire, manifestaient toujours un dégoût discret en trottant dans ces rues mal famées. Quand même, c'étaient des rues propres et plantées d'arbres, comme toutes les rues de Saïgon, et rien n'y choquait les yeux.

En ce moment, la chaleur du jour déclinait, et Torral, les paupières lourdes d'une sieste trop longue, achevait à la diable un calcul au tableau noir. Il travaillait dans sa fumerie d'opium,—car il fumait un peu, avec mesure, comme il faisait toutes choses, se vantant d'être un homme bien équilibré et rassis.

Le mur du fond était ardoisé, et des hordes d'équations à la craie s'y déployaient en bataille. Debout, et haussant sa taille courte poux atteindre plus haut, l'ingénieur écrivait avec une rapidité folle, intégrait, différenciait, simplifiait, et courait au bout du tableau inscrire les résultats en accolade. A la fin, il balaya le calcul à grands coups d'éponge, jeta sa craie, s'assit sur un pliant à quatre pas du mur, et contempla sa solution en roulant une cigarette.

Mévil entrait, précédé d'un boy annamite de douze ans qui marchait en se déhanchant comme une femme.

—«Tu travailles?

—J'ai fini,» dit Torral.

Ils n'échangèrent pas de bonjour et ne se serrèrent pas la main; ces démonstrations ne figuraient pas dans le rite de leur amitié.

—«Quoi de neuf?» demanda l'ingénieur en pivotant sur son pliant.

Ce pliant était le seul siège de la fumerie. Mais il y avait à terre abondance de nattes cambodgiennes et de coussins en paille de riz, et Mévil s'était allongé prés de la lampe à opium.

—«Fierce arrive ce soir, dit-il. Il m'a télégraphié du Cap St-Jacques.

—Très bien, dit l'ingénieur; on le recevra. As-tu préparé quelque chose?

—Oui, dit Mévil. Nous dînerons au cercle et je venais t'inviter. Rien que nous trois, bien entendu.

—Parfait.... Tu fumes une pipe?

Y en a pas moyen, déclara le médecin en parodiant le jargon indigène. Ça me réussit particulièrement mal depuis quelque temps.

—Oui? railla Torral. Tes belles amies se plaignent de toi, après?»

C'est une propriété connue de l'opium, de refroidir fâcheusement les amoureux.

—«Elles se plaignent, prononça philosophiquement le beau docteur. Et le plus triste, c'est qu'elles n'ont pas tort. Hélas! mon cher, j'ai trente ans.

—Moi aussi,» dit Torral.

Le médecin le soupesa des yeux, puis haussa les épaules.

—«Ça paraît moins sur la peau, ça marque plus dans la moelle, conclut-il. A chacun sa part de vieillesse. Et puis tant pis. La vie vaut qu'on la vive.

—D'ailleurs, observa l'ingénieur, nos mères ne nous ont pas consultés avant d'accoucher de nous.... Pourquoi vient-il, Fierce? Ce n'est pas la saison.

—Son croiseur arrive du Japon; personne ne sait pourquoi. D'ailleurs, on ne pénètre jamais la philosophie des manœuvres maritimes; plus que probablement, Fierce n'en sait pas plus que nous, et sa vieille bête d'amiral un peu moins.

—C'est très civilisé, dit Torral, d'ignorer où l'on va et de ne pas s'en soucier. Sous condition de n'avoir jamais à me battre—ce qui est trop grotesque—j'accepterais d'être officier de marine ... quoique ça sonne bien bête, officier.

—Fierce est marin comme il serait autre chose.

—Non, dit l'ingénieur. Il est marin par atavisme, il a eu des tas de gens à sabre et à longue-vue parmi ses arrière-grands-pères, et ça a déteint sur lui. Il n'en a que plus de mérite à n'être pas un barbare, à penser quelquefois et à ne pas porter de scapulaire.

—Ça ferait plaisir à feu sa mère, ce que tu dis là, fit Mévil. La chronique affirme qu'elle n'a jamais deviné le père de son fils.

—Elle avait des amis simultanés?

—Elle couchait avec toute la terre.

—Une femme dans ton genre.

—Ça l'amusait,—et ça m'amuse.»

Ils se séparèrent. Torral se retourna vers son mur d'ardoise et contempla sa formule d'algèbre comme un peintre contemple le tableau qu'il vient de créer.

Le soleil tombait vers l'horizon, d'une trajectoire verticale et rapide; il n'y a pas de crépuscule à Saïgon. Mévil calcula qu'il n'avait pas le temps d'aller à la promenade, et il guida son pousse vers le fleuve, afin de rencontrer sur les quais les victorias revenant de l'«Inspection». Les coureurs trottèrent sur la berge de l'arroyo chinois, encombré de sampans et de jonques, puis gagnèrent le bord du Donaï et prirent le pas. Des navires accostés débarquaient leurs marchandises, et des coolies couvraient de prélarts les amas de caisses et de tonneaux. Cela sentait l'odeur des ports maritimes, poussière, céréales et goudron; mais le parfum de Saïgon, fleurs et terre mouillée, assiégeait quand même étroitement cette odeur factice, si bien que la ville, jusque dans ce quartier affairé, conservait sa marque indélébile de cité voluptueuse. Le soleil bas incendiait la rivière. Le soir était languide et beau.

Mévil, qui regardait les voitures découvertes pleines de femmes jolies et souriantes, ne vit pas derrière lui, en aval, un grand navire de guerre entrer dans le port,—une coque longue et droite comme une épée,—et quatre cheminées énormes qui vomissaient de l'encre. Cela glissait sans remous sur l'eau, et cela obstruait les rayons du couchant, si bien qu'on eût dit un rideau noir tiré sur l'horizon pourpre. Le long du quai, les arbres en fleurs, les équipages piaffant et les toilettes radieuses cessèrent tout d'un coup de scintiller.


III

Au cercle, le dîner finissait.

Leur table avait été dressée au bout de la véranda, entre deux colonnes, et l'on avait relevé les stores, pour que l'haleine de la nuit pût entrer. Sous les corolles électriques, un joli luxe de cristallerie faisait arc-en-ciel, et il y avait un chemin d'orchidées et d'hibiscus. Les pankas remuaient de l'air au-dessus des convives; il faisait presque frais, et quoique l'on vît, par les portes ouvertes, la salle à manger pleine de gens qui faisaient du bruit, on avait, sur ce coin de terrasse, une impression charmante de demi-solitude et de quasi-recueillement.

Le dîner finissait. Les boys annamites, aux gestes feutrés, apportaient dans des corbeilles de rotin les fruits asiatiques que l'Europe ne sait pas: les bananes mouchetées comme des panthères, les mangues rousses comme des Vénitiennes, les letchis en argent diaphane, les mangoustans en neige miellée et les kakis couleur de sang, dont le nom fait rire les Japonaises.

Ils avaient dîné presque silencieux; aucun des trois n'était bavard. Mais, maintenant, le vin commençait à délier leurs langues, et Fierce contait son voyage. Ses compagnons l'écoutaient et le regardaient, avec la curiosité qu'on a pour les gens qui arrivent de loin et qui ont fait une longue absence.

Il parlait à phrases courtes et s'interrompait souvent pour songer. La songerie semblait son passe-temps ordinaire. Il était fort jeune,—vingt-cinq ou vingt-six ans,—mais il paraissait plus grave et plus amer que beaucoup de vieux. Il avait pourtant de très beaux yeux noirs, des traits passablement réguliers et de grands cheveux fins, le teint mat, les dents belles, la taille haute et bien prise, les mains longues, le front bombé, les attaches minces, tout ce qu'il faut pour qu'un homme n'ait point de haine pour la vie. Il en avait cependant. C'était un compagnon singulier, plein de contradictions;—on le voyait dans le même instant sérieux, futile, railleur, maussade, opiniâtre, triste, indolent, volontaire et versatile,—sincère, toutefois, dans chacune des paroles de sa bouche et n'ayant jamais daigné mentir. Ses deux amis lui pardonnaient son humeur bariolée, plus souvent noire que grise, parce que, en dépit de ses écarts, Fierce était une tête convenablement équilibrée. La raison vivait à l'aise dans sa cervelle nette et balayée des poussières ataviques; les préjugés et les conventions n'y dressaient pas de murailles, et la logique la plus féroce y trouvait toujours une route hospitalière, implacablement prolongée jusqu'à l'infini.

—«Voilà, concluait-il, comment nous avons, une fois de plus, échangé l'hiver de là-bas pour l'été d'ici. Trente degrés centigrades de différence. Je sais des femmes qui mourront de cette aventure.

—Quelles femmes? fit Mévil.

—Celles, amoureuses et délaissées, qui pleurent là-bas nos caresses enfuies.—Triste.

—Tu avais une mousmé à Nagasaki?

—J'avais toutes les mousmés du Marouyama. Le Marouyama, je le dis en cas que l'un de vous l'ignore, est le Yoshivara de Nagasaki. C'est un quartier correct et décent, comme sont toutes les choses japonaises, où beaucoup de petites filles gentiment attifées sourient aux passants derrière des grilles de bambous. On peut regarder et toucher: la vue n'en coûte rien, et le toucher peu de chose. L'ensemble est économique, rafraîchissant et presque agréable.

—Le Japon n'a guère changé.

—Si, beaucoup, dit Fierce. Les mœurs, les habits, la nature même, se sont conformés aux modes occidentales. Mais la race n'a guère subi de croisements, et la cervelle japonaise est restée intacte. Le mécanisme cérébral y fonctionne toujours de même, et les nouvelles idées qu'il engendre conservent la forme des idées de jadis.—Les Japonais ont constaté que leur prostitution ne ressemblait pas à la prostitution européenne; mais ils n'ont pas pu l'y faire ressembler, parce que leurs femmes conservent, et conserveront longtemps le type de pudeur propre à leur race, et se refusent logiquement à cacher derrière des volets clos ce qui leur a paru toujours licite et honorable. Elles sont dans le vrai, d'ailleurs.

—Certes, acquiesça Torral.

—J'avais donc ordonné,—sans enthousiasme, certes!—ma vie selon les ressources du pays, mais quand même, lorsqu'il a fallu s'en aller, tout d'un coup, brutalement,—comme nous partons toujours,—cela m'a contrarié et presque attristé.

—Trop nerveux, dit Mévil.

—Trop jeune, dit Torral.

—Oui, consentit Fierce. C'est une maladie que j'ai. Je n'aime pas les départs; ce sont de petits arrachements qui égratignent un coin d'épiderme.—Bah! nous voici à Saïgon, vivons à Saïgon.

—Pas de Yoshivara ici, dit Mévil. Il te faut une maîtresse, c'est la seule distraction acceptable pour les heures de sieste. Si tu avais le temps, le monde t'offrirait un choix suffisant; mais pour un touriste comme toi, qui ne fait qu'entrer et sortir, le monde est un lupanar trop encombré, où l'on risque d'attendre et de ne pas trouver selon ses goûts.—Restent les professionnelles. Les blanches sont hors de prix et hors d'âge aussi. Je ne te les conseille pas. Nous avons par contre un lot gentil d'Annamites, de métisses, de Japonaises et même de Chinoises;—tout cela jeune et frais, sinon joli.

—Je prendrai une Annamite, dit Fierce. J'ai constaté qu'il ne faut pas abuser des produits d'exportation.—Je prendrai une Annamite, ou plusieurs—D'ailleurs, nous recauserons de cela, et je vous demanderai votre avis à tous deux.

—Pas le mien, dit Torral. La question femme sort de ma compétence....

—Allons donc! Tu n'habites plus là-bas, dans ce quartier sympathique, rue ...?

—Rue Némésis. Je n'ai pas peur de prononcer le nom, même dans le lieu chic où nous sommes. Rue Némésis, qui jadis s'appela rue du Numéro Trente, ce qui était un symbole.—Oui, et cependant, j'ai renoncé à Satan! la grâce m'a touché!»

Fierce, étonné, le regarda. Mévil rit doucement, les yeux sournois, comme il riait avec les femmes, en leur contant des indécences. Torral, clairement, expliqua:

—«J'ai retranché le coefficient amour de mon équation, parce qu'il dénature à chaque instant l'harmonie du calcul; les termes qu'il multiplie s'en trouvent démesurément augmentés et toute la vie déformée. D'autre part, quelle difficulté, même pour l'homme le plus civilisé du monde, que de retrancher l'amour et de conserver la femelle! Le plus simple est de supprimer l'une avec l'autre. C'est ce que j'ai fait.

—Tu prends des drogues?

—Non, je n'endigue pas, je dérive.

—Le dérivatif?

—Cher monsieur, dit Mévil d'une voix très douce, il est grossier d'exiger des points quand les i ne sont pas ambigus. Vous n'ignorez certainement pas que nous sommes à Sodome.»

Fierce, sans sourciller, choisit un cigare, l'alluma, et fit monter sa fumée en spirale très indifférente. Le vice répugnant de Saïgon ne l'indignait pas.

—«C'est un moyen, dit-il. Mais je ne saurais pas manger de ce pain-là à tous mes repas. Comme extra, par hasard, oui....

—On s'en nourrit communément ici.

—Pas moi, murmura Mévil. J'ai essayé; la théorie mathématique de Torral est exacte: les femmes encombrent la vie,—encombrent ma vie; mais je ne peux pas ... je ne peux pas me passer des femmes....»

Torral se leva de table.

—«Tous deux, dit-il, vous n'êtes pas encore parvenus au point le plus haut de la courbe. Vous êtes civilisés, mais pas assez; moins que moi. Bah! c'est déjà beau d'être les gens que vous êtes.»

Ils sortirent.


IV

C'était une nuit de Saïgon, étincelante d'étoiles, chaude comme un jour d'été occidental.

Suivis par la victoria de Mévil, ils marchèrent sans parler. La rue ressemblait à une allée, à cause des arbres entrelacés en voûte et des globes électriques suspendus dans le feuillage;—à cause aussi du silence et de la solitude; car Saïgon, capitale médiocre, fait tout son tapage nocturne dans une seule rue centrale, la rue Catinat,—et dans un petit nombre d'autres lieux plus discrets, que les honnêtes gens prétendent ignorer.

Rue Catinat, c'est l'agitation mondaine, correcte,—et quand même admirablement libre et impudente, parce que la loi souveraine du pays et du climat prime les mœurs importées. Dans le jour cru des réverbères électriques, entre les maisons à vérandas masquées de verdure et de jardins, une cohue bariolée passe et repasse, seulement occupée de son plaisir. Il y a des gens de tous les pays: Européens, Français surtout, coudoyant l'indigène avec une insolence bienveillante de conquérants; et Françaises en robes de soir, promenant lentement leurs épaules sous la convoitise des hommes;—Asiatiques de toute l'Asie, Chinois du nord, grands, glabres et vêtus de soie bleue; Chinois du sud, petits, jaunes et vifs; Malabars, rapaces et câlins; Siamois, Cambodgiens, Moïs, Laotiens, Tonkinois;—Annamites, enfin, hommes et femmes tellement pareils qu'on s'y trompe tout d'abord, et que bientôt, on fait semblant de s'y tromper.

On marche à pas désœuvrés, on cause et on rit, avec des langueurs nées de l'accablante chaleur du jour. On se salue et on se frôle, et les femmes vous tendent des mains moites qui brûlent de fièvre. Des parfums forts montent des corsages, et les éventails les mélangent et les jettent au nez de chacun. Une volupté commune agrandit tous les yeux, et la même pensée fait rougir et sourire chaque femme, la pensée que, sous la toile mince des smokings blancs, sous la soie légère des robes pâles, il n'y a rien, ni jupes, ni corsets, ni gilets, ni chemises,—et qu'on est nu, que tout le monde est nu....

Torral, Mévil et Fierce descendirent la rue Catinat, et vinrent s'asseoir sur la terrasse d'un grand café d'où l'on dominait la foule.

Les boys se précipitèrent à leurs ordres, exagérant un respect narquois.

—«Rainbows,» dit Fierce.

On lui apporta des flûtes à Champagne, et sept bouteilles de liqueurs différentes. Alors, dans chaque verre il versa de toutes les bouteilles successivement. Il versait goutte à goutte, et les drogues les plus denses d'abord, si bien qu'elles ne se mélangeaient pas, mais s'étageaient les unes au-dessus des autres, par tranches d'alcool diversement colorées,—-rainbow, arc-en-ciel.—Et quand il eut fini, il but d'un trait, comme un ivrogne. Mévil, délicatement, se servait d'une paille, et goûtait chaque parfum, un à un. Mais Torral affirma qu'un palais exercé devait apprécier simultanément toutes les notes de cet accord alcoolique, de même qu'un musicien savoure à la fois tous les instruments d'un concerto. Et il but comme Fierce.

Mévil, d un grand geste, enveloppa la foule:

—«Ça, dit-il, c'est Saïgon.—Regarde, Fierce! voici des femmes jaunes, bleues, noires, vertes,—et même blanches. Tu les crois pareilles à celles, multicolores, que tu rencontras partout sur la terre ronde? Tu te trompes. Celles-ci diffèrent des autres par la substance même de leur par-dedans: elles ne sont pas hypocrites. Toutes sont à vendre,—comme en Europe,—mais à vendre pour de l'argent, et pas pour ces monnaies compliquées et tartufes qu'on nomme plaisir, vanité, honneurs ou tendresse.—Ici, marché à ciel ouvert, et tarifs en chiffres connus. Tous ces bras demi-nus qui luisent nacrés dans la nuit blanche sont des colliers de volupté tout prêts à se refermer sur ton cou; tu peux choisir: moi, j'ai choisi chaque fois qu'il m'a plu.—Aujourd'hui encore, j'ai laissé le prix convenu sur la cheminée de ma maîtresse, et chaque mois j'oublie pareillement un portefeuille dans toutes les maisons que j'ai appréciées.—Marché de femmes; le mieux pourvu et le plus impudent de l'univers; le plus délicieux et le seul digne d'attirer des acheteurs tels que nous, hommes sans foi ni loi, sans préjugé ni morale, vrais croyants de la sublime religion des sens, dont Saïgon est le temple.—J'ai blasphémé tout à l'heure: les femmes n'encombrent pas la vie; elles la meublent et la tapissent, et la rendent habitable aux honnêtes gens. Je leur dois un logis luxueux et capitonné, duquel mon égoïsme s'accommode; et dans ce logis-là, sauf les jours de migraine et les nuits de cauchemar, j'ai toujours dormi plus délicatement que feu Montaigne sur son sceptique oreiller.

—«Incomplet,» dit Torral.

Il refit le geste d'embrasser le peuple qui continuait sa promenade langoureuse comme une valse lente.

«Saïgon, proclama-t-il, capitale civilisée du monde, par la grâce de son climat propice et par la volonté inconsciente de toutes les races qui sont venues s'y rencontrer. Tu comprends, Fierce: chacune apportait sa loi, sa religion, et sa pudeur;—et il n'y avait pas deux pudeurs pareilles, ni deux lois, ni deux religions.—Un jour, les peuples s'en sont aperçus. Alors, ils ont éclaté de rire à la face les uns des autres, et toutes les croyances ont sauté dans cet éclat. Après, libres de frein et de joug, ils se sont mis à vivre selon la bonne formule: minimum d'effort pour maximum de jouissance. Le respect humain ne les gênait pas, parce que chacun dans sa pensée s'estimait supérieur aux autres, à cause de sa peau différemment colorée,—et vivait comme s'il avait vécu seul. Pas de voyeurs:—licence universelle, et développement normal et logique de tous les instincts qu'une convention sociale aurait endigués, détournés ou supprimés. Bref, incroyable progrès de la civilisation, et possibilité unique pour tous les gens sus-dits, de parvenir, seuls sur terre, au bonheur. Ils n'ont pas pu, faute d'intelligence. Nous, vivant en marge d'eux, nous y arriverons,—nous y arrivons. Il ne s'agit que de faire à son gré, sans souci de rien ni de personne,—sans souci de ces chimères malfaisantes baptisées «bien» et «mal». Celui-ci ne goûte que l'amour des femmes? qu'il se forge un paradis de cuisses chaudes et de bouches humides, sans scrupules de fidélité ni de loyauté.—J'ai choisi pour mon lot la splendeur des nombres parfaits et des courbes transcendantes? Eh bien, je fais des mathématiques, et mon boy intime se charge, sans que je m'en préoccupe, de remettre mes nerfs dans le calme qu'il faut.—Toi, je ne doute pas que tu n'aies, comme nous, ta passion légitime ou ta marotte sage, et je crois fermement que tu atteindras le bonheur absolu en t'y abandonnant sans restriction.

—C'est beau, dit Fierce, de croire fermement à quelque chose.»

Ils burent d'autres rainbows et allèrent au théâtre.


V

—«Le Tout-Saïgon? demanda Fierce en regardant les loges, vides pour la moitié.

—Le Tout-Saïgon, dit Mévil. Le théâtre est trop grand pour le public. C'est d'ailleurs bien combiné, car il y fait moins chaud.—Habituellement, la salle est quasi-déserte. Mais ce soir, public des premières: une chanteuse débute, et quoiqu'elle soit certainement mauvaise, comme elles sont toutes, il est de bon goût de venir la regarder, sinon l'entendre.»

Sans s'inquiéter du rideau levé, ni des acteurs, il s'adossa contre un fauteuil et dit: «Je fais cornac», en montrant à Fierce chaque loge du bout de son doigt, impertinemment.

«Avant-scène droite, entre les drapeaux tricolores: S. E. le gouverneur général de l'Indo-Chine,—citoyen quelconque dans la métropole, mais ici pro-consul de la République et vice-roi.—Oui, ce petit vieux à museau chafouin—Son voisin, la noble figure de vieillard style Tour de Nesles m'est inconnu, et je le regrette..

—C'est mon amiral, dit Fierce, le père d'Orvilliers

—Nouveau venu, tout s'explique. Je poursuis. Avant-scène gauche, en face des pouvoirs politico-militaires, les pouvoirs économico-financiers, plus stables: cette énorme brute, carrée de partout, avec des dents de loup et des mains qui font peur, le sieur Malais, fermier du riz, du thé et de l'opium, et mon ennemi particulier; quarante millions trébuchant au soleil, tous mal acquis. A côté, sa femme, plus blonde, plus rose et plus mince qu'on ne la voit d'ici, et malheureusement trop chère pour ma bourse: sans quoi, j'aurais déjà oublié mon portefeuille sur la table à thé de sa véranda. Passons. Les loges de face, semi-officielles: à gauche, ce tas de brocart vert, somptueusement brodé, et la toute petite main brune qu'on devine dans la manche pagode, Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du nouveau Phou de Cholon, étrange et mystérieux petit animal dont on ne sait pas s'il est plus européen dans l'apparence ou plus asiatique dans la réalité. A droite, le lieutenant-gouverneur Abel, notre aimé sous-potentat, qui trône familialement entre sa première fille et sa seconde femme, qu'on prendrait assez bien pour deux sœurs: l'une jolie et l'autre laide....

—Rudement jolie, la jolie, observa Fierce; un sphinx en albâtre, avec des yeux de diamant noir....

—Trop petite fille, et sa belle-mère insuffisamment plastique. Ce n'est pas intéressant. Regarde plus loin, si tu cherches les beautés classées: le corsage mauve et le chapeau gris perle, à côté de cette caricature d'homme de loi couleur citron ... Mme Ariette, femme d'avocat retors, retorse elle-même.

—Mévil est payé pour le savoir, dit Torral, assis, sans se retourner.

—Je ne suis pas payé, rectifia le docteur; j'ai payé ... et je paie encore. Bah! la diablesse est jolie, et ça m'amuse de voir sa mine chaste au milieu de mon oreiller. Je te l'ai dit tout à l'heure: toutes les femmes sont tarifées, ici... Hein?»

Il fit face à la scène.

La nouvelle chanteuse, enrouée sans doute, venait de s'interrompre net. Confuse et vexée, elle demeurait les bras ballants, prise entre l'ironie contente de ses camarades de planches et la curiosité narquoise du public. C'était une belle fille plantureuse avec des cheveux roux et des yeux rieurs.

Un coup de sifflet partit; des rires fusèrent. Non, la nouvelle chanteuse n'était pas enrouée; c'était plus simple: elle n'avait point de voix, point de voix du tout; elle avait autre chose, des bras agréables, des épaules rondes et une croupe musclée, et sans doute venait-elle à Saïgon dans l'espoir que c'était assez. Pour dire le vrai, Saïgon, d'habitude, n'en demandait pas davantage. Mais ce soir, une mouche musicale avait piqué la salle, et la salle semblait tout près d'exiger que la chanteuse chantât.

Froidement, l'actrice en prit son parti et traversa la scène en traînant ses jupes. Côté cour, elle s'arrêta, fit face et réattaqua la phrase rebelle. Mais c'était trop haut; elle changea de ton, insolente, sans souci de l'orchestre; ce fut trop bas. Les sifflets repartirent. Elle s'arrêta derechef, mit ses poings sur ses hanches, puis, flegmatiquement, philosophiquement, d'une voix très douce qui s'insinua dans toutes les oreilles hostiles, elle prononça: M..., et tourna le dos.

Il y eut un silence suffoqué. Mais, tout aussitôt, quelqu'un applaudit avec fureur, et la chanteuse, plus stupéfaite que personne, se retourna bouche bée. Elle vit un beau garçon élégant qui la dévorait du regard en déchirant ses gants de soie, et, charmée, elle lui jeta un baiser dans une révérence. Mévil, cinglé dans son caprice par ce baiser comme par un coup de fouet, arracha ardemment l'orchidée de sa boutonnière pour la lancer aux pieds de la fille. Et ils se regardèrent en souriant, comme si c'eût été déjà convenu qu'ils coucheraient ensemble.

Après tout, cette comédie à deux personnages en valait une autre, et le public, intéressé, se mit à rire et bientôt battit des mains. Les hommes, leurs yeux allumés, se poussaient du coude; les femmes, méprisantes et jalouses, jetaient quand même leurs fleurs à l'héroïne pour qu'on ne vît pas leur jalousie. Ce fut une façon de succès théâtral que les deux amoureux purent se partager.

Mévil, cependant, interrogeait:

-«Qui est-ce? Comment s'appelle-t-elle?»

Un spectateur s'empressa de fournir la réponse, fort glorieux de se mêler à l'aventure.

—«Elle s'appelle Hélène Liseron, monsieur. Voulez-vous me faire l'honneur de prendre mon programme, monsieur?

—Liseron? dit Fierce. Alors je la connais. Elle était, l'an dernier, la maîtresse de mon camarade Chose, à Constantinople, et quand on le crut tué dans le fameux attentat bulgare, elle s'envoya sans barguigner trois coups de revolver dans la poitrine, dont heureusement pas un ne trouva le bon endroit. On les soigna côte à côte à l'hôpital, elle et lui, et ils s'aimaient si fort que tout le monde prédisait un mariage et que les infirmières laïques en pleuraient d'attendrissement. Trois semaines plus tard, ils se sauvaient chacun de leur côté,—brouillés à mort,—sans avoir d'ailleurs jamais su pourquoi.

—Très bien», dit Torral.

Sans écouter, Mévil griffonnait une carte. Il lut à mi-voix:

«Le docteur Raymond Mévil supplie l'exquise Hélène Liseron de daigner tout à l'heure accepter sa voiture pour rentrer chez elle par le chemin le plus long.»

—«Maintenant, dit-il, on sort. Je vous invite; toi, Fierce, spécialement: une première nuit saïgonnaise, des gens tels que nous ne la dorment pas. Nous enlevons cette femme charmante et nous partons d'abord pour Cholon, lieu idoine à la sorte de fête que je combine. Après Cholon, n'importe où. Et, à l'instar des gens les plus vertueux, je veux que nous voyions demain l'aurore.»

Ils se levèrent. Fierce donna un dernier regard aux loges,—a l'avocat Ariette, plus jaune que tout à l'heure; à sa femme, chaste toujours et magnifiquement impassible après l'infidélité publique de son amant; aux Abel, décemment attentifs au spectacle.... La jeune fille, pareille à un sphinx, était tellement immobile que la pensée revint à Fierce d'une statue d'albâtre aux yeux de diamants incrustés.

—«Mon cher, dit-il à Mévil, près de partir, tu as vraiment tort de dédaigner cette enfant-là. Elle vaut largement la plus jolie femme de la salle.

—La petite Abel? railla Mévil. Tu en as de bonnes!»

Cependant, il regarda, dédaigneusement.

Ne l'avait-il jamais considérée et fut-il étonné d'une beauté peu commune imposée à ses yeux? Fut-il pas plutôt, comme il le prétendit ensuite, ébloui jusqu'à la stupeur par l'arc voltaïque d'une lampe fixée machinalement? Il parut changé en pierre. Plus rien de son corps ne bougea. Sa main, que serra Fierce, pendit insensible. Il fallut le frapper pour qu'il revint à lui.

Ses deux amis le regardaient avec inquiétude; il baissa sur eux des yeux troubles, embués.

—«C'est idiot,» souffla-t-il, d'une voix imperceptible.

Il passa sa main sur son front et gagna la porte sans plus rien dire.

Mais, dehors, il parla d'un ton naturel et comme si rien n'était.

—«Au fait, oui. Elle n'est plus si petite fille que ça. Elle fera une très jolie madame.»


VI

Les chevaux annamites, gros comme des ânes, vifs comme des écureuils, traînaient la victoria d'une allure folle, avec des ruades et des bonds. Le saïs indigène poussait ses bêtes parce que la rue large était déserte et claire d'électricité. Et dédaigneux des hommes blancs, il ne se retournait pas sur son siège pour les voir.

Ils avaient attendu longtemps à la porte du théâtre, et Mévil, mal remis de son malaise mystérieux, avait piétiné le trottoir avec fièvre. Puis, la chanteuse venue, hésitante et mutine, il s'était jeté vers elle avec une sorte d'avidité, et l'avait entraînée comme une proie. Ils étaient montés tous quatre dans la voiture trop étroite, et, les présentations faites, courtes, aucun n'avait plus parlé.

Mévil, assoiffé, avait conquis tout d'abord les lèvres de la femme. Elle, pas coquette, rendait franchement la caresse. Ils demeuraient étreints, leurs dents heurtées à chaque cahot;—cependant que Torral et Fierce, froids, les regardaient.

Torral alluma une cigarette, avec des précautions pour ne brûler personne, car on était empilé. Fierce vit une main d'Hélène Liseron qui pendait, abandonnée et molle; il la prit, la caressa, se pencha pour appuyer sa bouche dans la paume,—puis la laissa aller, et fixa songeusement la cigarette de Torral, tel un petit phare rouge dans la nuit.

La victoria sortit des rues et entra dans le jardin,—ce parc unique sur les trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous les quatre: un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri, montait comme une marée,—et les engloutit. Il n'y avait pas de brise, mais quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints. Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies dans leurs cages, s'ébrouèrent sourdement quand l'attelage passa; il y eut des souffles rauques et des prunelles phosphorescentes; les chevaux hennirent et trottèrent plus vite.

Après, ce fut l'arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques roses; l'eau coulait si muette et si noire, que l'arche semblait enjamber du néant. La campagne, au delà, commençait,—avec des villages de cañhas indigènes trop basses pour qu'on les vit dans la nuit.

Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu'on ne comprit pas. Torral et Fierce par contenance, regardèrent une minute au dehors, puis, Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de Torral, tous deux indifférents.—Hélène, dont on voyait les bras au cou de son amant, s'agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de grands soupirs et des plaintes.... Une voiture venant à leur rencontre, les croisa dans le temps d'un éclair. D'autres survinrent. La route tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment encadrée de pelouses et de bosquets. C'était l'Inspection,—les Acacias de Saïgon, où la mode est de se promener la nuit comme le jour.—Des lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files; et l'on distinguait les visages des gens; mais on n'échangeait pas de saluts, par discrétion.

D'une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle respira fort et s'éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main et fit retomber les plis de la robe; dans ce geste, il rencontra le poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la renverse dans l'angle des coussins, était immobile comme un mort.

—«C'est très bête, dit Hélène après un petit moment. Tous ces gens-là nous ont vus.»

Du menton, elle désignait les voitures de la contre-file.

—«Voyez-les vous-même,» dit Torral en haussant les épaules.

Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme,—ou deux femmes,—ou parfois un homme et un garçonnet.—Et tous les couples, sans exception, se serraient plus étroitement qu'ils n'eussent fait avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que la nuit ne voilait qu'aux trois quarts.

—«Jolie ville, dit Hélène Liseron. C'est révoltant.

—Mais point du tout, dit Fierce avec du mépris et de l'indulgence. C'est tout simplement naturel, et d'un bon exemple pour les hypocrites qui se prétendent pudibonds. D'ailleurs, ma chère, c'est un sot préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l'amour et le sexe. Franchement, à vous avoir entrevue tout à l'heure, j'imaginais que vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis, sommes sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas, puisque ce qui s'y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une histoire: il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me firent l'ami d'un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait. Hafner avait alors une jolie maîtresse qu'il appréciait fort, et dont il aimait à me dire du bien. Il finit par m'en dire tellement que je fus amoureux d'elle a mon tour. Hafner s'en aperçut, n'en témoigna rien, et me joua le plus joli tour d'ami que j'ai jamais connu. Il m'invita certain soir à souper en tiers avec sa maîtresse. Puis, nous ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir, et se mit à jouer du piano. Il était passionné de musique, et je savais qu'une fois en train, le tonnerre ne l'aurait pas arraché de son tabouret. Il jouait donc, et ce qu il jouait était langoureux en diable; si langoureux, que nous n'écoutâmes pas jusqu'au bout.—L'aventure s'acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan n'était pas là par simple hasard.

—Je l'espère bien, dit Torral. Mais ton Hafner était un garçon pourri d'élégance et truffé d'idéalisme. S'il avait été un pur civilisé, sans guirlandes, il t'aurait dit tout clairement: Vous la voulez, la voilà.—Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné, j'avais pour camarades deux types que je regrette encore: ils sont morts dans l'éboulement d'Engiens. A nous trois, jeunes, têtes solides et poches plates, nous avions une femme, rien qu'une; nous l'avions fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n'était pas grand'chose,—je veux dire au point de vue cervelle,—mais on la dressa. Chaque nuit, un de nous couchait avec elle,—à tour de rôle.—Les soirées, nous les passions tous quatre ensemble au coin du feu.—Il fait plus froid là-bas qu'ici.—On faisait de la mécanique et de l'analyse. La gosse écoutait sans permission d'ouvrir le bec.—A minuit, pour la dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d'ailleurs pas: les mots bébêtes opéraient sur cette petit comme une infusion de cantharides: On n'avait pas tourné deux pages qu'elle était cheval sur son amant—son amant du jour.—Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous achevions le chapitre sans broncher. Que diable! Je ne sache pas qu'il soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l'on se cache quand on essaye d'en faire,—ou qu'on fait semblant.»

Liseron se souleva pour regarder Torral

—«Vous êtes abominable, dit-elle;—elle se tourna tendrement vers Raymond:—n'est-ce pas, ami?

—Oui,» souffla Mévil d'une voix basse et terne,—la voix des gens qui répondent sans avoir entendu.—Il était toujours affaissé en arrière, et on ne voyait pas son visage dans l'ombre. Fierce cligna des yeux pour l'examiner; mais il l'entendit respirer librement, d'un souffle égal et ne s'inquiéta pas.

—«Cholon,» cria Torral au saïs.

Ils avaient quitté l'allée de promenade. Les chevaux trottèrent. La route tourna sous bois, entre des haies opaques. Tout de suite, ce fut le silence, la solitude et l'obscurité. Ils coururent longtemps dans la campagne endormie, et, au bout du bois, ils débouchèrent dans une grande plaine.

Ils avaient cessé de parler dès qu'ils s'étaient retrouvés seuls,—bâillonnés en quelque sorte par la nuit noire des taillis. La plaine, moins sombre, luisait faiblement sous les étoiles, car elle était nue, sans un arbre ni une broussaille; mais quand même, on n'avait point désir de bavarder dans cette plaine-là,—la Plaine des Tombeaux.—A perte de vue, vers tous les horizons, la terre se bosselait de monticules réguliers, tous pareils et très serrés les uns contre les autres, poignées de poussière sous quoi dorment d'autres poignées de poussière, tout cela impossiblement antique et anonyme, suant l'oubli et le néant.—Pas de pierres, pas d'épitaphes. De très loin en très loin, une brique rompue, effritée, un caillou gris de lichen. Et toujours, jusqu'à l'infini, les tombes uniformes,—innombrables et monotones comme les vagues de la mer.—Innombrables: les morts asiatiques possèdent pour l'éternité leurs demeures funèbres; on ne les en chasse pas, même après des siècles de siècles; jamais les vieux ossements ne font place aux ossements jeunes: tous reposent en paix, côte à côte, et c'est très long de traverser leur domaine.

A mi-chemin, le saïs arrêta, à cause d'une lanterne éteinte. Depuis une heure ils étaient tous rigoureusement silencieux: la plaine mortuaire pesait sur eux comme un linceul sur des cadavres.—Torral secoua sa torpeur, et se pencha pour regarder au dehors. A cent pas, quelque chose de gris se profilait sur le ciel noir,—une bâtisse informe, solitaire au milieu des tombes, tombe elle-même: la sépulture de l'évêque d'Adran. Torral la nomma à voix haute, pour parler, et rompre d'un bruit humain l'intolérable silence. Mais on ne lui répondit pas, et le saïs fouetta ses chevaux. Ils allèrent encore très longtemps, et Fierce, presque assoupi, s'amusait à rêver qu'ils erraient dans un labyrinthe de l'Hadès, et que jamais, jamais ils ne rentreraient dans le monde des vivants....

Ils y rentrèrent tout d'un coup, comme un train qui jaillit hors d'un tunnel. Cholon, brusquement, apparut dans l'ombre, et surgit véritablement autour d'eux. Sans transition, ils se trouvèrent au milieu d'une ville,—une ville chinoise, incroyablement bruyante et grouillante, avec ses boutiques affairées, ses lanternes de bambou grosses comme des citrouilles, ses devantures en dentelle de bois doré, ses maisons bleues qui fleurent l'opium et la pourriture, ses échoppes en plein vent, éclairées d'un quinquet, où l'on vend toutes sortes de choses à manger qui n'ont pas de nom que nous sachions dire. Il y avait plein les rues d'hommes, de femmes et d'enfants, tous riant et criant, avec une agitation joyeuse et tumultueuse. Les hommes portaient uniformément la longue queue à bout de soie, et les femmes le chignon luisant enjolivé de verroteries vertes,—car ils étaient Chinois et pas Annamites. Il n'y a pas d'Annamites à Cholon, et c'est pourquoi la succursale de Saïgon n'est point une ville brune, délicate et mélancolique, mais une ville jaune, exubérante et populacière, comme sont les cités méridionales du Kouang-Tong et du Kouang-Si.

Le saïs claquait du fouet pour ouvrir la foule, et les chevaux piétinaient sur place. Torral se mit à siffler un refrain, et Fierce allongea sa canne pour pousser un enfant qui se jetait sous les roues. Tous se reprenaient à être de bonne humeur et expansifs, avec un soulagement superstitieux d'être évadés des Tombeaux et du Silence. Ils causèrent et rirent. Mévil s'éveilla brusquement de sa torpeur, et baisa la bouche de son amie, avec des façons câlines qu'elle prit pour de la tendresse. Ils arrivèrent après des embarras de foule au cabaret à la mode. Et ils soupèrent, s'excitant à être très gais.

Torral fit remarquer qu'il était une heure du matin; et que c'était une équipée ridicule d'être à Cholon à cette heure-là, et de n'être pas ivres,—ivres d'alcool, d'opium ou d'autre chose. Fierce, immédiatement, choisit des liqueurs, fit des mélanges et se mit à boire, après avoir observé que le lieu n'était pas propice à l'ivresse de l'opium, qui exige le recueillement de la fumerie chaste et philosophique, pas plus qu'à l'ivresse de l'éther, qui se plaît aux alcôves, aux bouches amoureuses complices et aux draps, de lit bordés par-dessus les têtes.—Il buvait froidement, d'un seul trait, après avoir vérifié la couleur des drogues en levant son verre au niveau des lampes; puis il le reposait vide, et regardait les flacons comme un peintre regarde sa palette, la tête penchée à gauche et les sourcils froncés.

Torral, qui désapprouvait, tous les excès de toutes les sortes, haussa les épaules et demanda du champagne sec, excellente chose pour les folies immédiates et vite assagies. Mévil dit seulement deux mots à voix basse au boy-chef, qui s'en fut préparer pour Hélène une boisson glacée, douce et traîtresse, qu'on avalait comme de l'eau, sans se défier;—et pour lui, Mévil, un grand verre d'une saleté brune et opaque, qui puait le poivre. Le médecin toussa deux fois en vidant ce verre-là, mais aussitôt après, il sembla gris de la plus jolie griserie du monde, aussi alerte et dispos qu'il avait été prostré dans la voiture, après qu'il eut pris son premier plaisir de sa maîtresse;—et il lutina prestement la jeune femme, dont la pudeur, comme par magie, semblait fondre à chaque gorgée qu'elle buvait.

Tous furent ivres, chacun à sa manière. Torral cassa de la verrerie, et Fierce bâtonna rudement un des boys qui avait osé rire en le regardant.

Ils remontèrent dans la victoria pêle-mêle et revinrent à Saïgon en chantant à tue-tête, derrière la silhouette du saïs ironiquement impassible sur son siège.—Ils revinrent par la route haute, la mieux embaumée de magnolias.


VII

A Saïgon, ils descendirent de voiture sans savoir pourquoi et marchèrent au hasard en continuant de chanter.

—«Bonne chose, formula Torral, en s'interrompant dans un refrain merveilleusement obscène, bonne chose que de ne pas savoir où l'on est. Le propre des hommes civilisés est de jouer les sages le jour et les fous la nuit. Il faut un peu de tout.»

Il entama un nouveau couplet, lequel, sans doute en horreur de la moderne littérature psychologique, péchait plutôt par excès de clarté.

Dans l'état d'esprit où ils étaient, leur promenade avait un but très indiqué, et ce but voisinait précisément avec le quartier qu'habitait Torral. Mais ils s'égarèrent, ce qui les étonna à tort, et au bout d'un long chemin, ils aboutirent au milieu de la rue Catinat tout à fait déserte alors. Mévil, le premier, s'aperçut de l'erreur.

—«Zut! dit-il. Ce n'est pas là qu'on allait. D'ailleurs je m'en fous. J'habite à deux pas et je rentre Ce qu'il me faut pour l'instant, c'est un lit.»

Il tenait à pleins bras la taille de sa maîtresse, et tous deux marchaient bouches jointes, ce qui n'allait pas sans trébuchements.

—«Tu es ivre, affirma Torral. On ne se quitte pas. Suivez-moi tous.»

Il prit la tête de la bande; mais au lieu de descendre la rue, il la remonta. Un chat, effaré de leurs cris, bondit de l'ombre d'une porte; Hélène, frôlée, poussa un cri perçant, et Fierce, qui marchait le dernier, lança sa canne à la bête fuyarde. Le chat roula, les reins cassés, et Torral se détourna pour l'achever d'un coup de talon. Après quoi, il le prit par la queue, fit un moulinet, et en calcula tout haut la circonférence. Cependant ils arrivaient devant la cathédrale, et firent halte, absolument stupéfaits de n'être point où ils croyaient.

—«La maison du dénommé Dieu? exclama Torral furieux comme d'une plaisanterie stupide.—Celle-là est trop raide!»

Il fit tournoyer le cadavre du chat, et, à toute volée, le jeta contre l'église. Après quoi, rasséréné, il s'orienta, et repartit en sens inverse,—les autres le suivant toujours sans objection. Et ils ne se retournèrent pas pour voir, derrière eux, les deux flèches sombres, dédaigneuses, se renfoncer dans la nuit.

Cette fois, ils arrivèrent à bon port. Ailleurs, la ville dormait toute; mais là, chaque maison, gueule ouverte, rougeoyait, et il sortait de partout de grands rires ivrognes. Torral triomphant fit un discours par lequel il prouva qu'il était un guide itchiban,—numéro un,—et que désormais le monde des voluptés leur était ouvert; il n'avaient qu'à dire Sésame.... A quoi Fierce, plus taciturne à mesure que l'air de la nuit augmentait sa saoûlerie, répondit par un seul mot, et réclama des Japonaises. Ils envahirent une maisonnette blanche qui avait l'air d'une villa rustique, et s'assirent bruyamment au milieu d'un cercle de fillettes-bibelots, drapées de robes à grandes fleurs, qui riaient à menus rires, avec beaucoup de décence et de politesse.

Fierce, connaisseur en Japonaises, choisit la plus jolie et la suivit dans une cellule tellement propre qu'il ôta ses souliers à la porte, ce dont elle le remercia comme d'une courtoisie d'homme très bien élevé, car c'est l'usage au Japon. Ils causèrent. Elle l'écoutait très sérieuse, attentive à comprendre sa voix alourdie et gardant soigneusement sur ses lèvres peintes son sourire correct et réservé.

Il parlait bien japonais, elle fit des mines admiratives. Elle lui dit son nom: Otaké-San, Mademoiselle Bambou; il comprit Otaki-San, Mademoiselle Source, et cela la fit rire aux larmes. Elle lui dit aussi son âge, treize ans. Elle craignait qu'il ne la trouvât trop jeune, sachant qu'en Europe, les femmes attendent d'être vieilles pour n'être plus «pures comme le Fousi-San très pur». Mais il lui expliqua qu'il avait pris à Hong-Kong le goût des Chinoises de dix ans, et qu'elle lui paraissait au contraire très grande personne. Elle vint alors sur ses genoux et ils firent quelques gestes; c'est-à-dire qu'il en fit, et qu'elle s'efforça de les imiter, docilement, en petite fille bien sage,—jusqu'au moment où ces gestes devinrent tels qu'elle s'imagina des choses abominables et protesta avec indignation. Mais il rit à son tour très fort, et lui jura qu'il ne la prenait pas «pour une Française». Elle consentit alors à des jeux naturels quoique détournés, et fit même effort pour simuler non pas une ardeur inconvenante et invraisemblable, mais une indifférence de bon goût, exempte d'ironie.

Quand ils revinrent tous deux dans la grande salle, il y avait tumulte. Mévil, travaillé d'imaginations baroques, et plus ivre à cause d'un verre de menthe qu'il venait de boire, s'acharnait à vouloir accoupler en des postures illicites la pauvre Liseron, ahurie et sanglotante, et plusieurs Niponnes stupéfaites et scandalisées. Fierce mit la paix, quoiqu'il commençât lui-même à marcher de travers, et à voir deux Otaké-San au lieu d'une. Ils sortirent enfin. Torral, que les Japonaises ennuyaient, attendait à la porte, assis sur le bord du trottoir. Il se leva et ils le suivirent; grâce au Champagne sec, il était le seul qui sût encore trouver son chemin.

Au fond d'une ruelle noire, ils arrivèrent à une case de planches vermoulues et de paille pourrie,—plus borgne et plus tragique qu'une auberge de mélodrame,—et dont la porte béquillée de deux bâtons avait l'air de s'être fermée sur un assassinat. On pouvait croire, après être entré, qu'il en était ainsi, parce que le sol,—terre nue et boue,—était semé de corps gisants; mais c'étaient seulement des corps ivres.

A droite et à gauche, des niches à chiens s'ouvraient, closes d'une claire-voie; c'étaient les chambres d'amour,—car on aimait dans cette porcherie. On aimait les femelles saoules qui se vautraient à terre, et que tout d'abord on ne distinguait pas, à cause de la lueur trop fumeuse du quinquet unique, toujours près de s'éteindre, mais qu'on vérifiait bientôt être des femmes, les unes jeunes et les autres vieilles, celles-ci plus hideuses, mais pas de beaucoup, et plus expérimentées. Toutes buvaient de l'eau-de-vie de riz, et jouaient avec des boys, des garçonnets vieillots, quoique impubères,—l'attraction répugnante du lieu.

Pour le moment, le lieu possédait une autre attraction; mais celle-ci ne figurait pas au programme:—Par terre, assis le dos au mur, il y avait un homme;—un Occidental, un Français. Et on l'entendait rire à petits hoquets, comme les poules gloussent. Il ne buvait pas, il ne fumait pas l'opium; il n'avait pas de femme ni de garçon.—Non, il regardait seulement, droit devant lui, avec des yeux ternes. Cet endroit-ci était au monde le seul où il se trouvât bien.—Il regardait et il riait, stupidement.

Eux, les Civilisés, le reconnurent lorsqu'ils entrèrent,—le reconnurent pour un des leurs. Car il s'appelait Claude Rochet, et il avait été le plus terrible pamphlétaire de la colonie;—beaucoup de gouverneurs avaient tremblé devant sa plume. Aujourd'hui, vieux,—quarante ans!—usé, vidé, fini, imbécile,—il restait quand même un des trois ou quatre maîtres de Saïgon et d'Hanoï, de par la teneur des journaux qu'il commandait encore. Et toute sa vie il s'était vanté, et il se vantait encore, dans ses suprêmes instants lucides, de n'avoir ni Dieu, ni maître, ni loi.

Ah! il avait bien vécu! Selon la formule;—sans préjugés, sans conventions, sans superstitions;—au gré de sa fantaisie,—de toutes ses fantaisies;—et même aujourd'hui, vieux et proche de la fosse, ou de l'hospice, il avait encore son courage et sa volonté des anciens jours: il savait venir chercher son plaisir où il le trouvait, fût-ce dans un bouge,—ici! Torral, en passant, salua cet nomme.—Puis il pénétra dans un des chenils, après avoir appelé du doigt deux boys qui accoururent; et il ne ressortit pas.

Hélène Liseron, trop ivre et trop lasse, s'endormait contre l'épaule de son amant. Mévil était demeuré sur la porte. Un coureur de pousse l'appela de la rue. Machinalement, il fit demi-tour, et se laissa remporter chez lui avec la chanteuse, oubliant Fierce.

Fierce resta seul, debout au milieu du cloaque. Quatre femelles accrochées à son vêtement, le tiraillaient vers leurs nattes.

Il ne pensait plus à grand'chose, ni bien nettement. Tout de même, une idée surnageait, dans le naufrage de sa cervelle,—une idée idiote, mais tenace comme une migraine.... ce Rochet, quelque dix ans plus tôt, avait été certainement un homme jeune, intelligent, fier.... Drôle que ce fût devenu ça!...

Rochet gloussait et bavait. Fierce secoua les épaules et balbutia: «Peuh!»

Il regarda les femelles;—des guenons, pour sûr. Il dit encore: Peuh!—Il en choisit deux; la plus jeune et la plus vieille.—Puis il s'effondra sur la natte, et rassembla toute sa salive pour commander distinctement, impérieusement:

—«Opium.»


VIII

Sept heures du matin. Dans sa chambre d'officier, à bord de son croiseur de guerre le Bayard, Fierce,—Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, comte de Fierce,—dort sur sa couchette.

Une belle chambre,—une chambre d'aide de camp,—très vaste, dix pieds de long, huit de large, six de haut;—et magnifiquement éclairée: deux sabords grands comme des mouchoirs de poche qu'on peut ouvrir quand il fait beau.—Quatre murs en tôle d'acier ondulée; une armoire et un bureau, en tôle d'acier plane; une toilette et une commode, en tôle d'acier cintrée; un lit, en tubes d'acier rectilignes.—C'est tout, la chambre est pleine.—En France, à Cherbourg ou à Toulon, Fierce, d'ailleurs riche et délicat, se refuserait net à faire son chez-lui d'une pareille boîte à conserves. Il aurait quelque part à terre, dans une rue correcte et discrète, le taudis de bon goût, parisianisé, indispensable à la vie d'escadre, et dans quoi l'on peut regretter sans trop d'amertume sa garçonnière de la rue de Magdebourg.—Ici, il s'est résigné à capitonner sa cage, faute d'en pouvoir sortir. Le capitonnage est artistement posé, on ne voit plus les barreaux. Les tôles de toutes les espèces disparaissent sous un crépon de soie gris-perle, alternant avec un velours gris de fer; trop de gris, mais c'est la couleur des pensées de celui qui dort,—là, sur la couchette aux rideaux de mousseline grise.

Il dort très calme,—l'air sage de quelqu'un qui ne s'est pas le moins du monde couché fort après l'aurore, merveilleusement ivre de toutes les ivresses les plus blâmables. Ses paupières sont-bien un peu noires; mais ses boucles brunes s'éparpillent très chastement autour de son front, et sa gorge se soulève aussi paisible qu'une gorge plate d'innocente pensionnaire, dans un petit lit de couvent.

Jacques-Raoul-Gaston de Givadière, comte de Fierce.—D'azur au chevron d'or, accompagné de trois nefs du même, posées sur mers d'argent, deux et une.—Né à Paris, le 3 décembre 19..; fils unique du feu comte Fred-Raoul de Civadière de Fierce, et de feu Simone de Marroy, son épouse.—Du moins, c'est l'état civil qui se porte garant de cette collaboration conjugale, par ailleurs peu vraisemblable: les Fierce ont été des gens trop bien élevés pour se donner le ridicule d'un enfant fait en commun, la huitième année de leur mariage. Comme il sied, ils furent des amants quatre mois,—leurs quatre mois de Tyrol et de Hongrie, après qu'un cardinal de leur parenté les eut luxueusement bénis à Sainte-Clotilde;—et par la suite, des époux irréprochables, sans aucune espèce d'intimité hors de propos.—Jacques de Fierce est donc né probablement d'une fantaisie aggravée d'une distraction. Mais cela n'a aucune importance: Mme de Fierce en tous caprices savait ne pas déroger; il s'ensuit par conséquent que son fils est véritablement gentilhomme. Au reste, c'est la dernière chose dont il se soucie.

Jacques de Fierce a d'abord poussé comme une mauvaise herbe dans une cour de prison,—au quatrième étage de l'hôtel familial, dans la compagnie moralisatrice d'une bonne allemande, de plusieurs laquais et de beaucoup de joujoux.

De la sorte jusqu'à six ans. A six ans, premier souvenir notoire:—Un soir d'hiver,—il y avait de la neige tombée sur l'appui des fenêtres: tous les détails sont restés nets dans la jeune cervelle: M. Jacques échappe à sa bonne et trotte menu par la maison.—Il est cinq heures; maman prend son thé probablement, et il doit y avoir d'excellents gâteaux avec ce thé.—M. Jacques descend trois étages et se faufile chez sa mère, point trop sûr du chemin. Une porte,—deux portes,—trois portes, fermées;—un paravent: M. Jacques avance plus furtif qu'une souris.—C'est là:—maman, renversée dans une bergère, serre un monsieur entre ses bras; on ne voit que le dos du monsieur et les bras de maman; et la bergère recule à petites secousses, en grinçant comme un sommier de lit.—M. Jacques, très surpris et inquiet, se retire sur la pointe des pieds, et s'en va diplomatiquement questionner la valetaille. Des explications lui furent fournies, copieuses.

A sept ans, premier précepteur, suivi de plusieurs autres. Celui-là est un prêtre, honnête homme et homme vertueux. Promptement, il inculque à l'élève un durable dégoût de la vertu. M. Jacques, on ne sait par quel mystère d'atavisme, se révèle un enfant exceptionnellement sincère et droit;—par-dessus le marché, point bête. Le contraste lui apparaît trop marqué de ce qu'on lui enseigne et de ce qu'il voit:—Tout ça, c'est des mensonges.—M. Jacques commence à douter d'énormément de choses. Par leurs méthodes d'éducation, toutes diverses et personnelles, ses précepteurs successifs achèvent de le persuader que la vie est une sorte de mystification colossale, et le monde, une scène bien agencée pour comédies-bouffes.

Treize ans. Le petit de Fierce, élève d'un collège religieux de Belgique, vient passer les treize jours de Pâques à Paris, chez ses parents. Il s'y ennuierait fort, n'était la compagnie du petit de Troarn, son camarade de classe, qu'on lui permet de fréquenter. Très libres et curieux, les deux collégiens découvrent Paris. Le II mars,—ces choses-là datent,—Fierce et Troarn se risquent rue de Moscou, chez une élégante personne qui s'intitule Mme d'Harteval, et dont la renommée a percé jusqu'à eux. Ils trouvent une fille jolie quoique négligée, qui d'abord se scandalise, pour la forme, et consent ensuite, indulgente, à ce qu ils désirent. Fierce se couche un peu troublé, se relève un peu déçu, et, gêné de sa contenance sous les yeux moqueurs de la demoiselle, prend finalement le bon parti d'éclater de rire. C'est fait.

Dix-huit ans. Fierce a choisi d'être marin comme de ses amis choisissent d'être cavaliers ou diplomates. L'École Navale lui est un refuge inattendu, mais précieux et urgent contre les dangers de sa propre nature, laquelle est exigeante et n'admet aucune sorte de règlement. Fierce vient de passer à Paris trois années brillantes et fatigantes; brillantes, par le nombre et la qualité des intrigues qu'il a nouées; fatigantes, parce que ces intrigues monotones l'ont aiguillé vers d'autres divertissements plus variés et moins anodins. Il se trouve donc en temps opportun sévèrement cloîtré au fond de la Bretagne, sur un rude vaisseau, revêche et froid, loin des jupes professionnelles ou mondaines qui l'ont trop bien accueilli les hivers derniers,—loin des câlineries énervantes de telle petite cousine qu'il déniaisait aux vacances dans son château angevin,—loin des arrière-boutiques pour sénateurs et des bars anglais pour diplomates étrangers, où souvent l'a conduit son désir têtu de toutes choses neuves et interdites.—M. de Fierce est officier de marine, ce qui lui sert de préservatif momentané contre diverses maladies fâcheuses, parmi lesquelles figurent honorablement le gâtisme et l'ataxie.

Et maintenant, Fierce court le monde.

Ce n'est pas très amusant. Quand même, c'est plus amusant que la vie de Paris;—plus éclectique et moins menteur.—La débauche parisienne n'a pas grand'chose à envier à la débauche exotique, quant au fond; mais elle s'embarrasse hypocritement de volets clos et de lampes baissées. Ailleurs, les gestes voluptueux n'ont point peur du soleil. Or, Fierce par-dessus tout-continue d'aimer la sincérité.

Il s'est fait un métier de la chercher partout,—en Chine, à Sumatra ou aux Antilles;—dans les philosophes reliés de velours gris qui garnissent, au-dessus de son lit, sa bibliothèque de fer forgé;—sur les lèvres brunes ou roses de beaucoup de maîtresses caressées au hasard des relâches et des escales;—au fond de trop de flacons et de trop de bouteilles, et parmi toutes les sortes de fumées connues en ce monde mesquin,—fumées d'opium,—fumées de haschisch;—fumées d'éther;—dans les théories positives et rigoureuses d'un Torral, dans l'égoïsme épicurien d'un Mévil, dans sa propre gouverne impulsive et indifférente. Toutes les bribes de vérité découvertes, tous les bouts de voiles arrachés n'ont point réussi à le satisfaire. Il a goûté à tout et s'est dégoûté de tout. Il continue cependant à vivre, et il abuse de la vie, trouvant fade d'en user seulement.

Son père et sa mère sont morts. De ce double deuil il a tiré quelque mélancolie et peu de tristesse. Libre, et riche, il poursuit le même chemin, faute d'en savoir un meilleur, qu'il désire toutefois obscurément.

Un vieil amiral, idéaliste et candide, s'est épris de lui pour l'avoir aperçu dans on ne sait quel prisme purificateur; il l'aime en fils et le traite en héros, Fierce le rembourse d'un peu d'amitié méprisante.

Fierce court le monde, et promène de climats en climats son dédain de toutes les lois, son ironie pour toutes les religions, sa haine contre tous les mensonges, et sa faim et sa soif de toutes les nourritures inédites et miraculeuses que la vie promet et qu'elle ne donne pas.


IX

Dans la chambre endormie, l'ordonnance de Fierce entra,—un petit matelot pieds nus, en tricot rayé à manches courtes. Et proprement, il fit le ménage, silencieux comme une souris. La chambre était fort bouleversée: sans doute s'y était-on couché à tâtons, sans le plus léger souci des vêtements arrachés et jetés à terre, non plus que du fauteuil unique culbuté pieds par-dessus bras. Mais l'instant d'après, l'ordre régna. Sur le siège décemment relevé, d'autres vêtements s'étalèrent, immaculés; un veston frais repassé s'orna à l'ordonnance de ses attentes d'or, de ses galons et de ses boutons à ancres. La toilette fut pourvue d'eau, le tub rempli, les éponges sorties des filets, les flacons alignés en colonne. Et, tout disposé, le petit matelot parla d'une voix bretonne:

—«Lieutenant! Sept heures trente.»

Les paupières violettes battirent, et les yeux luirent comme deux lampes dans la nuit. Tout de suite, Fierce fut lucide et d'esprit net: l'opium est un antidote passable contre l'alcool; il combat le mal aux cheveux par le mal au cœur. Tout de suite aussi l'innocence et la sérénité s'effacèrent du visage éveillé, qui reparut las et inassouvi.

Le petit matelot était parti. Fierce se leva, légère ment pâle et les tempes moites, et commença par vider à demi un flacon de café en réserve parmi sa parfumerie. Puis, le cœur moins flou, il ôta son pyjama blanc, et entra dans le tub. Après quoi, la peau délicieusement ruisselante, il laissa la brise matinière sécher ses épaules, et se regarda dans son miroir. Il n'était pas coquet, mais il appréciait judicieusement l'avantage que donne pour la traversée de la vie un corps bien fait et un visage avenant. Il se plut à constater que, malgré ses vingt-six ans copieusement vécus, son ventre demeurait plat et son front lisse. Et il s'assit nu, paresseux.

Il appuya sa nuque au dossier du fauteuil. L'opium pesait encore lourd sur ses membres: Il avait un cercle de fer autour du front, et sa poitrine était vide, sans cœur ni poumons. Il s'était à coup sûr levé trop tôt des nattes de la fumerie;—jolie fumerie, par parenthèse; porte vraiment élégante pour sortir de la vie et entrer dans le rêve des dieux!—Oui, il s'était levé trop tôt. Mais il fallait rentrer,—rentrer à bord, rentrer dans la vie. Il fallait ici, maintenant, se vêtir et aller, donner des ordres, en recevoir, s'agiter de l'agitation bête et vaine des hommes. Il fallait oublier la quiétude souveraine de la nuit d'opium, succédant à l'orgie saoule et lubrique; oublier les ailes d'or par lesquelles on avait plané au-dessus de la terre, et les baisers merveilleux qu'une princesse féerique avait amoncelés pieusement aux pieds du fumeur ... au fait, c'était l'ignoble petite guenon annamite; quand même, elle avait un joli geste de chatte, pour s'accroupir entre vos jambes,—discrète....

Incontestablement, levé trop tôt. Encore un peu de café, pour sécher cette maudite sueur.—Tristes, les retours à bord pareils au retour de cette nuit, et les pousses cahoteux et vacillants, et les sampans humides qui sentent la pourriture, et les nausées qui balancent le cœur comme dans une escarpolette....

Avant de passer le veston de toile orné d'or, il mouilla sa main et l'appuya au creux de sa taille: Pareillement fraîche, hier, la caresse de la petite Japonaise Otaké-San; il crispa l'un après l'autre,—en souvenir,—tous ses ongles contre sa peau. Puis il mit le veston, et y agrafa un faux-col et des manchettes, pour faire semblant d'avoir une chemise, et s'épargner une étoffe de plus. La chaleur commençait de croître.

Il poudra un peu ses paupières trop sombres, et rougit au tampon les pommettes de ses joues. Il eut alors l'air absolument dispos, et sortit de sa chambre.

Sur le pont, les tentes étaient faites, les rideaux baissés, et l'on arrosait les virures. La musique amirale était assemblée. Un timonier veillait la montre d'habitacle. Aux coupées, les factionnaires chargeaient leurs fusils pour les couleurs du matin.

Fierce regarda l'heure et fit frapper la flamme tricolore du signal. Il y avait en rade deux croiseurs et la division complète des canonnières et des gardes-côtes de Saïgon. De navire en navire des appels de clairons sonnèrent. Les signaux répétés claquaient au bout des mâts.

L'aiguille de la montre passa sur huit heures. Au signe de l'aide de camp, les commandements réglementaires retentirent, solennels: