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ÉLOGE DU PET,
PRONONCÉ
DANS LA SOCIÉTÉ
DES FRANCS-PÉTEURS.
Difissâ nate pepedi.
Profondément affligé de voir le Pet banni loin de ces murs, s'éloigner de la société des hommes, en gémissant tout bas; ma douleur s'est infiniment accrue, lorsque j'ai considéré que cette injuste proscription étoit contraire à la conservation de la république, et dans quel tems encore, respectables frères péteurs? dans un tems où, selon notre ancienne coutume, nous célébrons la fête du Carnaval et du Carême-prenant.
Est-il une action plus cruelle, plus déplorable, plus susceptible d'arracher des pleurs même à des yeux de fer, que celle de chasser d'un pays libre et de priver de toute société, non seulement le conservateur de la liberté publique, mais encore, j'aurai le courage de le dire, l'auteur, même de notre existence, l'arche de notre salut et les délices du peuple; enfin, de le siffler, de le rassasier d'opprobres. Quoi! il sera permis à d'autres pestes de différentes natures, telles que les filles, les escrocs, les voleurs et les juifs, d'infecter nos cités, tandis que le meilleur citoyen, celui dont il n'est personne qui ne vante les bienfaits, n'aurait pas même la permission de rester en paix dans ses foyers, et d'y en respirer l'air natal! Est-il bien, possible que les hommes soient parvenus à a un tel degré de folie et d'aveuglement, que déjà c'en serait fait de mon illustre et malheureux client, de son existence et de son nom, s'il n'avait trouvé dans votre sein, honorables membres de notre bruyante société, des hommes assez courageux, assez jaloux de leur liberté, pour vouloir défendre leur franc-péter contre la faction hypocrite et intolérante des culs serrés, qui le proscrivent sans pudeur?
L'entreprise la plus difficile sans doute, je l'avoue, est celle qui a pour objet d'arracher aux vils esclaves de l'habitude et des vieux préjugés érigés en opinion dominante, des coutumes bizarres qu'une longue succession de siècles a consacrées, mais comme l'expérience nous a pleinement démontré que l'ignorance et une aveugle jalousie opéraient chez les hommes la variabilité des idées, je veux m'écrier avec Mahomet et Voltaire:
«Je viens après mille ans changer ces lois grossières».
J'ai donc conçu la possibilité d'une heureuse innovation, à la faveur de laquelle combattant et terrassant le préjugé qui, si longtems, a jeté de l'odieux sur le pet, je veux le venger et lui rendre tous les honneurs qui lui sont dûs.
Je me flatte même de réussir, lorsque je vous aurai développé, d'une manière claire et précise, sa naissance, son éducation, sa profonde connaissance dans les arts libéraux, les qualités de son esprit, l'éclat de sa vertu, sa dignité et la somme d'utilité qu'il présente dans les affaires tant publiques que particulières. Les torrens de lumières qui jailliront de mon discours et les richesses de mon érudition, vont en un clin d'œil dissiper les épaisses vapeurs que la calomnie a osé amonceler contre lui, trop bien, hélas! secondée dans ses barbares projets, par la perfidie ou la stupidité de tous les cerveaux mal organisés. Permettez-moi de tousser, moucher, éternuer, cracher. D'abord je pète, et j'entre en matière.
Antiquité du Pet.
Son origine.
Le premier objet qui se présente à mon esprit, mes chers frères, est l'antiquité du Pet. Or, je le demande, quel est l'homme si borné, si lourd qu'il puisse être, qui ne conviendra pas que l'ancienneté du Pet ne le cède en rien à celle de l'univers et des humains. Vous le savez comme moi, je n'avais pas besoin de le dire, mais j'ai la parole, laissez-moi faire de l'esprit. Je prouve donc.
Aussitôt que le suprême architecte de tout ce qui existe eut paîtri de ses divines mains cette superbe bête à deux pieds, sans plumes, appellée Homme, lorsqu'il eut soufflé dans le sein de cette masse, encore inanimée et inerte, cet esprit subtil et igné qui lui donna la vie et le mouvement,[1] lorsque cette faculté d'exister eut besoin de se manifester au-dehors par l'exercice des fonctions animales, croira-t-on que le modeleur éternel ait ignoré le point le plus essentiel, et qu'il ait omis de donner à sa créature le moyen de pousser au dehors, l'air intérieur, qui, intercepté dans les capsules, nuisait à la perfection de son ouvrage? Ne voyons-nous pas le figuriste employer tous ses soins pour empêcher les globules d'air de se glisser entre le moule et la cire liquide qui doit se rassasier de l'empreinte? Dieu pouvait-il ignorer ce premier élément de l'art de modeler? non, sans doute. Ensuite, le premier homme, qui ne savait pas encore rougir et ne connaissait pas les lois tyranniques de la civilité, a-t-il pensé, croyez-vous, à comprimer, à étrangler au passage, cet air qui ravageait son sein et cherchait impatiemment une issue? non, tout s'accorde à nous faire croire qu'il péta au nez de celui qui venait de lui donner l'existence, et que l'Être suprême, loin de s'en fâcher, fut si content, d'avoir réussi, que pour récompenser son ouvrage, il forma le projet de lui donner une compagne. Observez donc, chers frères, que 1o. nous devons l'origine de la femme à un pet; 2o. qu'Adam ayant pété, avant que de parler, le Pet est incontestablement plus ancien que la parole. Sentez bien mon raisonnement.
S'il vous fallait d'autres autorités pour vous convaincre que les premiers humains firent usage du Pet, bien longtems avant qu'ils se servissent de la parole, j'invoquerais celle du savant Aristophanes, qui, dans sa comédie des Grenouilles, dit que les hommes, dans les premiers siècles d'une ignorance absolue, ne savaient faire autre chose que péter au nez de leurs concitoyens et faire même encore plus, c'est-à-dire, pour parler plus proprement,
In os oppedere et merdâ sodalem fœdare.
comme faisait l'ange, chargé par le très-haut d'apporter à déjeûner à Ezéchiel, qui, par parenthèse, devait faire grand cas du Pet, puisque ce qui le suit ordinairement ne lui déplaisait pas.
La généalogie du Pet est si claire, que si l'origine ci-dessus établie ne vous convient pas, je vais lui en trouver une autre. La nature, sur ce point, fut encore moins parcimonieuse envers mon héros; son origine fut illustre. Je ne m'étayerai point des prétentions hasardées de ceux qui le font descendre en droite ligne des rectum de Jupiter ou d'Orphée, nommés l'un merdeux, l'autre fimo delibutus, c'est-à-dire, son synonime. Tout le monde sait que ses auteurs sont de la noblesse la plus éclatante et la mieux acquise (ce qui est encore plus rare), quoique la tradition qui nous l'enseigne ait éprouvé des variantes et des critiques.
Aristophanes, dans une autre de ses comédies, intitulée Plutus, le dit fils d'un potage composé de pois et de riz: après avoir fait dire à Plutus: «J'avais mangé à moi seul la plus forte partie du potage»; il lui fait ajouter: «Je Pétai d'une force incroyable, tant mon ventre était enflé.»
Si on en doit croire Chamæléon, poëte de Pont, le Pet est fils de la fève. Il raconte à ce sujet qu'ayant vu certain jour un âne qui se bourrait de fèves, il eut une si grande envie d'en manger aussi, que le désir seul lui en tînt lieu et fit l'effet de l'aliment[2], chose merveilleuse et qui donne un terrible échec à tous les docteurs qui ont prétendu qu'il n'y avait pas d'effets sans cause. Ils m'objecteront que le rire a la propriété d'engendrer le Pet, et dans ce cas je ne dispute plus; j'aime autant voir mon héros fils du rire, que des haricots; père lui-même de la gaîté, comme je le dirai par la suite, il n'en est que mieux le digne fils de son père.
Télémachus d'Acharnie, faisait des fèves sa nourriture habituelle, afin de péter plus souvent, convaincu de la vérité de ce vieux proverbe, digne de l'école de Salerne.
Il faut pour vivre longtems,
A son cul donner force vents.
Diphile, médecin de Siphnos, l'une des Cyclades, attribue aux raves l'honneur de la maternité: Zénon, chef de la secte stoïcienne, l'accorde aux lupins; c'est pour cette raison qu'ayant promulgué la loi qui accordait à tout le monde, de tel âge, de tel rang et de tel sexe qu'il fût, la liberté de Péter la plus, illimitée; il fit plus, il voulut se nourrir continuellement de ce légume, pour donner lui-même un exemple qui la rendit respectable. Je veux donc, pour n'être pas rebelle à l'autorité de tant de philosophes fameux, décerner le privilège de cette heureuse fécondité aux oignons, à l'ail, aux fèves, aux lupins, aux raves, au potage de pois et de riz, enfin à tous les autres alimens pneumatiques, pour me servir de l'expression grecque, ou venteux, si vous l'aimez mieux en français.
Il est bien important, auguste Aréopage, que vous connaissiez imperturbablement toutes, les ramifications, généalogiques de mon héros, afin que l'éponge de notre jugement efface pour jamais les taches dont la malignité de quelques hommes mal intentionnés essaierait de le couvrir. Gardons-nous sur-tout d'assimiler ou de confondre le Pet pour lequel je parle, avec cet atôme de Pet, débile et maigre production de la Polente[3]; celui que Plaute a livré à l'ignominie, sur la scène de Rome, dans la comédie qui a pour titre: Curculio, et dont la parenté, un peu éloignée à la vérité, si toutefois elle existe, peut déshonorer notre héros; car, il n'est pas fait encore pour paraître sur la scène, quoiqu'au rapport de Plutarque, les rois de Chypre aient fait la même chose, à leur retour en Phénicie, lorsqu'Alexandre le Grand y étala orgueilleusement la pompe du triomphe. Pourquoi notre héros n'aurait-il pas les honneurs du théâtre, où il ne s'est encore glissé qu'incognito, puisqu'on y crache, que l'on y tousse, que l'on s'y mouche, etc.? Néron, Héliogabale et autres empereurs n'ont-ils pas aussi joué la comédie? Auguste n'a-t-il pas déclaré que les acteurs étaient exempts du fouet? Tite-Live nous assure que l'histrionnage ne déshonnorait point dans la Grèce. Macrobe va plus loin. Nulle part les acteurs n'ont été flétris par le préjugé. Mais supposons qu'il en ait été autrement; l'opprobre, s'il existait, ne doit frapper que ceux qui se donnent en spectacle sur les planches, sans y être forcés; or ce reproche ne pourrait être raisonnablement fait à mon client, puisqu'il y a été conduit par violence, et mis en action contre son gré, par un être de la plus vile condition, par un glouton, un parasite effronté et un plat bouffon.
Il est, par exemple, extraordinairement difficile de résoudre une question qui a été longtems agitée et toujours sans succès: il s'agit de donner à mon héros, un corps, une figure, de déterminer sa taille, son port et sa couleur. Il faudrait pour expliquer tout cela se servir du ministère d'un coq amoureux, et employer celui qui, pardonnez-moi le terme, répand autour de lui les émanations les plus sensibles à l'odorat, et étale avec plus de magnificence la pourpre éclatante de son plumage. Cependant si, dans un doute de cette espèce, il est permis de recourir aux conjectures, nous devons présumer, eu égard à la très-petite ouverture de son logis, par laquelle il passe pourtant encore très-à l'aise, nous devons, dis-je, croire, qu'il est très-maigre et très-fluet. Nous pouvons sur ce point nous en rapporter au témoignage de Catulle, de ce poëte charmant, le plus joyeux et le plus plaisant des beaux esprits, à qui la nature bienfaisante avait donné une vue si bonne et si perçante, qu'il a pu voir le pet subtil et presqu'insensible de Libon.[4]
O le plus fortuné des citoyens de Véronne! tu as eu l'honneur de voir en face notre invisible héros! hélas! aucun de nous n'a eu ce privilège glorieux et digne d'envie. Nous sommes trop profanes. Que dis-je, nous!... disons plutôt que, de mémoire d'homme, les dieux n'ont fait cette faveur à aucun être vivant.
Quant à son idiôme, frères péteurs, c'est un autre prodige; semblable au St.-Jean de l'Evangile, à nos docteurs en théologie, et à beaucoup de nos orateurs modernes, tout le monde l'entend, personne ne peut le comprendre. Dans quelque contrée de la terre que vous l'entendiez, vous verrez avec étonnement qu'il parle dans un dialecte étranger, et totalement hors la portée de l'intelligence humaine, ce qui déconcerte tous les savans qui prétendent savoir toutes les langues, et le père Bougeant lui-même, qui a si bien expliqué celle des oiseaux. C'est au point que j'ai de la peine à convenir, qu'Aristophanes lui-même l'ait entendu et compris, lui pourtant qui causait bien familièrement avec lui et le quittait bien rarement; il dit dans sa comédie des Nuées:
«Mon potage fait, dans mes entrailles, un bruit de tonnerre; c'est un fracas épouvantable, qui d'abord s'annonce par le son de pappax, bientôt, il redouble et l'on entend pa-pap-pax; et enfin, quand je suis sur la chaise, c'est l'explosion terrible de pa-pa-pap-pax».
Or: ces paroles, pleines de l'harmonie descriptive, ce n'était pas devant quelques imbécilles, devant une poignée d'allemands épais et grossiers, que le sublime Aristophanes les proférait, mais bien devant le sage et immortel Socrate, qui goûtait ces choses bien mieux que nous. Il est donc évident, frères péteurs, que le Pet a un dialecte à lui seul, et une éloquence qui lui est particulière; c'est donc avec une souveraine injustice que ses détracteurs, pour le perdre dans l'estime des hommes, l'accusent d'une bavarderie insignifiante, et nous-mêmes d'une torpeur coupable et d'un défaut de sentiment. Laissons, frères péteurs, ces hommes sans goût, déblatérer sans cesse contre notre héros; et l'accuser de prononcer difficilement, de bégayer, et d'avoir la langue pesante. Certes, il a trois dialectes bien distincts. A son enfance, c'est Pa-pax, à son adolescence, c'est PA-PA-PAX. A sa maturité, c'est PA-PA-PAP-PAX.
Ce n'est pas une médiocre entreprise, pour la défense de notre client, que de faire voir qu'il a reçu par son éducation, tous les principes de la pudeur, de l'honnêteté, et que ses mœurs irréprochables répondent à cette éducation. Ce n'est pas au milieu de la pompe et du bruit des affaires publiques, que sa modestie est à l'aise, non; il ne se plut jamais que dans la solitude du cabinet, éloigné du tumulte des cours et des bruyantes assemblées: «Il s'est exilé du barreau et des palais somptueux des citoyens puissans».
Il savoit trop combien il est important de se mettre à l'abri du froissement des affaires politiques, des haines civiles et des autres dangers qui nous environnent, pour ne pas se contenter des douceurs de la vie privée, comme Curius, et vivre sagement pour lui-même et non pour des ingrats. Ajoutons à cela, qu'il était assuré d'être plus utile à la république, (ce qui équivaut bien à la puissance), s'il se dérobait à l'avide et maligne curiosité des scrutateurs de ses habitudes particulières, et n'occupait les oreilles de ses concitoyens que dans la juste proportion de ses forces. C'est ce prudent amour de l'obscurité qui l'a décidé à préférer, pour demeure, les bains, les boudoirs et les endroits les plus reculés d'un logis, enfin les lits, comme le Pet du jeune homme qu'Aristophanes nous représente enveloppé de cinq couvertures.
Si nous considérons sa moralité, sa bienveillance envers les citoyens, n'est-elle pas la plus signalée? Je passe sous le silence tous les services précieux qu'il a prodigués à tout le monde. Qui de vous, frères péteurs, seroit assez ingrat, assez dénaturé, assez ignorant, assez effronté, pour révoquer en doute la reconnaissance qu'il a méritée de vous, de vos femmes, de vos enfans, de votre domestique, de notre république, en un mot, de tout le genre humain? Ses bienfaits sont si notoires que, non-seulement, les nations les plus éloignées et les plus barbares avouent ce qu'elles lui doivent de gratitude, mais encore les animaux, que leur instinct et leur nature portent à le chérir. En effet, la truye entend-elle le PET, elle accourt soudain, à son bruit, pour lui demander sa nourriture.
Quoique l'amour de la solitude l'ait séquestré, il ne rougit pourtant pas de se permettre quelque distraction, et de se glisser quelquefois dans les assemblées publiques , pour s'y délasser, s'y mettre à son aise, et y apporter le rire et la gaîté, qu'il partage avec ce qui l'environne. Là, il se donne carrière au milieu de l'allégresse générale; il se plaît au milieu de ces éclats du gros rire, qui bien souvent brisent la barrière derrière laquelle il était caché. C'est ce qui m'autorise à croire que l'immortel Démocrite, le plus grand rieur de l'univers, sans contredit, en devait être par la même raison le plus intrépide péteur.
L'austère Brutus et l'éloquent Cicéron n'étaient pas plus jaloux de la liberté que notre héros; car si l'on veut l'asservir ou l'emprisonner, il soulève les pierres, brise les obstacles, les liens et les chaînes; il se fait jour enfin, en faisant obéir les portes qu'on avait le mieux fermées.
Si nous voulons détailler les facultés intellectuelles du Pet, et la culture de son esprit, nous le trouverons certainement très-versé dans tous les genres de sciences et d'arts libéraux. Un seul exemple va prouver combien il était éloquent. Un jour que Métroclès, frère d'Hypparchie[5], et disciple de Théophraste, était concentré dans la méditation, il arriva, je ne sais comment, qu'ayant laissé échapper un pet, il rougit et en eut tant de honte et de chagrin, qu'il s'enferma chez lui, dans la ferme résolution de se laisser mourir de faim. Le philosophe Cratès, son beau-frère, en ayant été informé, se rendit auprès de lui, après avoir eu la précaution de manger des fèves et des lupins en abondance. Il fit tomber la conversation sur un sujet propre à faire diversion à la gravité de Métroclès, lui disant que ce serait une chose absurde et inouïe qu'il ne fût pas permis d'obéir à la nature, et qu'on dût se séparer de la société, parce qu'on a donné un libre cours à un peu d'air. A la fin de son discours, l'orateur lui-même lâche un pet énorme, pour joindre l'exemple au précepte et consoler Métroclès, en lui associant un coupable. Le remède fit merveille; Cratès, depuis ce tems, l'entendit, et Métroclès, rendu à ses études, fit les plus grands progrès dans la philosophie. O pouvoir étonnant de l'éloquence! Exploit digne d'une immortelle gloire! Cratès savait bien que toutes ses paroles n'auraient aucun poids, s'il ne les accompagnait de l'invincible éloquence du Pet. Personne ne doutera que le fameux philosophe Cratès ne se fût approvisionné des raisonnement les plus victorieux, en entreprenant de combattre Métroclès, et pourtant toutes ces dépenses étaient en pure perte, si la vertu du Pet ne fut venue à point donner de l'action et du mouvement à la langueur des lieux communs et des verbiages oratoires. Une seule monosyllabe, un seul son fit ce que Cratès n'eût pu opérer avec la plus riche et la plus vaste réunion de sentences.
On doutera moins encore que le Pet n'excelle dans l'art musical, si l'on veut bien lire le livre de Saint-Augustin, évêque d'Hyppone, de la cité de Dieu; où il dit: «qu'il est beaucoup de gens qui ont l'art de faire des pets si cadencés, si harmonieux et à volonté, qu'on serait tenté de croire qu'ils chantent par cette partie de leur corps, et ce qui est plus étonnant, ces pets n'ont aucune odeur, aucune suite désagréable».[6] On peut associer à ces musiciens de nouvelle espèce, ce germain qui accompagna Maximilien César et Philippe son fils, à leur arrivée en Espagne. Il n'y avoit aucun chant qu'il n'exécutât avec l'antipode de sa bouche. Aristote nous assure que la tourterelle pète fréquemment, quand elle chante, ce qui a donné lieu au proverbe: La tourterelle chante, lorsque quelqu'un donne carrière à son postérieur. Nicarque a dit aussi fort à propos, qu'il y a dans le Pet une certaine mélodie confuse et naturelle.
Tous ces avantages, frères péteurs, seraient d'une médiocre importance à l'histoire et à la gloire de mon héros, s'ils étaient privés de cette vertu qui régit les mœurs et devient la modératrice de toutes les actions humaines. Mon client est si richement doué des belles qualités du cœur, et des vertus Sociales, qu'on est tenté de le regarder comme un prodige. Un trait de sa reconnaissance s'offre à mon esprit: il est sans exemple qu'il ait jamais fait du mal à celui qui le laisse aller librement; tant il est scrupuleux observateur de la justice et du droit des gens. Semblable à Apollon, ennemi des méchans, il sauve du danger quiconque est travaillé par un tumulte intérieur et une plénitude fatigante qui menace ses jours.
Qui ne sait pas que le Pet est sur-tout recommandable par son respect pour la religion, cette mère de toutes les autres vertus? Témélaque d'Acharnie, pour l'avoir toujours à ses ordres, lui prodiguait les alimens qui lui sont les plus agréables, et ne mangeait tous les jours qu'une marmite de haricots, et cela, dans la seule vue de pouvoir célébrer par l'harmonie du Pet la fête annuelle des mangeurs d'haricots[7]. O monument éternel de religion! mais pourquoi ne citer que Télémaque? les femmes de l'Attique ne trouvèrent aucun encens, aucun parfum plus digne d'être offert à l'honneur d'Apollon, que l'odeur suave du Pet. Et pour que les thuriféraires ne se trouvassent jamais en défaut, il fut prescrit par une loi rigoureusement exécutée, que les habitans ne se nourriraient rien que de légumes.
On ne peut trop admirer ici la sobriété du Pet, et combien il est aisé de le nourrir. Heureux avec de l'ail, des lupins, des raves, des oignons, des féverolles, et autres mêts vils et abjects de cette espèce, il devient fort et vigoureux; il méprise les mets somptueux et recherchés du luxe et de l'opulence, qui l'énerveraient et le mèneraient au néant.
Nul être vivant ne possède au même degré que mon client, cette imperturbable équité qui consiste à donner à chacun ce qui lui appartient, et à venger sévèrement les injustices. S'il prend à quelque personne la coupable fantaisie de le comprimer, de l'étouffer, et de l'arrêter dans sa marche, lorsqu'il veut sortir, il est si jaloux de jouir de tous ses droits, si ardent à défendre sa liberté, qu'il donne la torture au téméraire et pousserait son courroux jusqu'à lui donner la mort. Je citerais, frères péteurs, mille exemples de ceci, mais je crois plus sage de les passer sous le silence, pour ne pas vous ennuyer. S'il veut en agir plus humainement, la vengeance qu'il tire de cette audace, quoique plus douce, n'efface pas moins son injure. Car, si après avoir fait tous ses efforts pour le neutraliser, en lui opposant une porte bien fermée, on a réussi, il arrive que si, pour amortir sa violence et suspendre sa course, on entr'œuvre tant soit peu la porte; alors, nouveau protée, mon client change de sèxe, la mèche est éventée, le crime découvert et une odeur, que le pet n'eut jamais, annonce qu'il y a plus que du vent.
Mon client soutient si bien son pouvoir et sa dignité, que s'il s'apperçoit que quelque plaisant veuille faire ses gorges chaudes à ses dépens et le mépriser, il devient furieux, jusqu'à ce qu'il ait fait subir l'insolent la peine du talion. Je citerai pour exemple, l'anecdote intéressante que Frédérick Dedekindt[8] a décrite, ainsi qu'il suit.
«Un grand orateur avoit été envoyé en ambassade auprès d'une nation étrangère. Il avait à faire briller son éloquence devant un cercle de dames et de demoiselles d'honneur qui entouraient la princesse devant laquelle il parlait: lorsqu'il fut question de commencer sa harangue, la timidité et l'inquiétude s'emparèrent de son ame, et il tint les yeux baissés vers la terre. Il se remet néanmoins, et avant d'ouvrir la bouche, il salue, comme c'est l'usage. Mais tandis que le pauvre diable se courbe trop, cette posture donne passage à un vent de bonne taille». Il ne se déconcerte cependant pas, et sans rougir, il poursuit gravement son discours. L'auditoire fait semblant de n'avoir pas entendu le fugitif, excepté une jeune fille qui ne put s'empêcher de rire. Mais hélas! tandis qu'elle ne songe qu'à se donner carrière aux dépens de l'orateur, elle oublie elle-même de serrer les fesses, et trousse adroitement un pet si doux, si harmonieux, qu'on l'eût pris pour le son d'une lyre. L'orateur qui l'a entendu, quittant son sujet pour couvrir sa propre inadvertence, parle ainsi à cette assemblée de demoiselles: «Allons, mesdames, continuez, chacune à votre tour, ne vous gênez pas, car cela fait beaucoup de mal, et lorsque mon tour reviendra, je m'acquitterai bien de cette besogne.—La demoiselle qui avait d'abord ri, rougit jusqu'au blanc des yeux, et ne sçut plus de quel côté tourner ses regards. L'assemblée entière partit unanimement d'un grand éclat de rire qui acheva de la décontenancer, et la harangue n'alla pas plus loin». Vous voyez, pères péteurs, combien mon client fut prompt et sévère à punir l'insolente femelle qui s'était si bien amusée à ses frais, sans réfléchir que pareil malheur pouvait lui arriver. Qui est-ce qui n'a pas été à portée de se convaincre de la magnanimité, de la sublimité d'esprit de mon client? Aussitôt qu'il voit qu'un de ses compagnons est timide et tremblant, on le voit honteux de tant de couardise, tout entreprendre pour abandonner un indigne collègue, pour ne point paraître complice de sa poltronnerie et de sa pusillanimité. C'est ce qu'a éprouvé cette vieille dont parle Aristophanes, dans son Plutus, à qui la crainte faisait lâcher des vents plus puans que des pets de chats, et l'homme, qui vessait de peur, au rapport de Lucien. Voyant Aratus de Sycione tremblant et chancelant à l'approche d'une bataille, il aima mieux l'abandonner que de supporter la perte de sa propre estime, c'est au moins ce que nous rapporte Plutarque, dans la vie de ce citoyen. Mais ce courage n'est rien, mes chers auditeurs, auprès de ce qu'il fit, lorsque voyant le dieu Priape lui-même épouvanté par la présence de quelques vieilles sorcières, il le chassa de sa société, pétant d'une si grande force, au rapport d'Horace, que l'on eût cru que c'était un outre que l'on crévait.
L'empereur Claude[9] a reconnu l'utilité du Pet, dans une république, et combien la santé des citoyens souffrirait de son absence, s'il ne lui accordait le droit de bourgeoisie, après un long exil de la cité, et ne le remettait pour ainsi dire à l'endroit d'où on l'avait enlevé. Non-seulement il fut réintégré dans les droits de citoyen, mais encore admis aux banquets publics, et aux fêtes nationales. L'empereur exécuta ce qu'il avait longtems médité, et un arrêt fut rendu, par lequel il était permis de donner l'essor et la liberté aux pets, dans les festins. Certes, l'honneur d'être rappellé d'exil par un décret, n'avait encore été fait à personne. Mais, hélas! lorsque la cruelle mort eut enlevé à l'empereur romain le plus sage, la gloire qu'un tel édit lui avait faite, mon client fut encore obligé de se séquestrer de la société et du commerce des hommes, au grand détriment de l'existence publique; car enfin, s'il avait été conservé dans la jouissance de tous ses droits, et, si j'ose m'exprimer ainsi, dans les entrailles de la république, une foule d'incommodités ne nous aurait jamais assaillis. Claude avait été poussé à faire cette action de justice par les cris unanimes et le danger de tous les citoyens, et il n'avait pu se refuser à leur instance. Il se montra tellement le protecteur et l'ami de mon héros, que l'usage de la voix l'abandonna, avant la faculté de mettre mon client en action, j'ai pour garant de cette assertion Sénèque, qui, dans l'apothéose de Claude, conte que lorsque cet empereur rendit le dernier son de voix, on ne s'en apperçut que par un bruit épouvantable sorti de la partie par laquelle il s'exprimait le mieux.
Le Pet n'est-il pas précisément l'air que nous respirons? n'est-ce pas cet air-là que le chasseur Céphale, couché sous un arbre, sollicitait si amoureusement? Céphale n'adressait point ses vœux à ce souffle léger du zéphir, qui caresse les fleurs et diminue la chaleur de l'atmosphère, mais bien à l'air que l'exercice et l'agitation de son corps avaient fait résonner au-dedans de lui-même, et qu'à force de caresses et de prières, il voulait attirer au-dehors; voilà ce qui excita la jalousie de Procris. Eh quoi! pères péteurs! vous paraissez incrédules? vous remuez la tête: c'est à tort: eh bien, opposez-vous à son impétuosité, fermez-lui tout passage, et vous éprouverez certainement que l'homme ne peut pas se passer de son ministère: je ne parle pas seulement de cet air bruyant et mélodieux, mais de celui qui s'échappe tout doucement et fait ses évolutions sans tambour, ni trompette. Vous avez beau dire, aucun de vous ne vivrait un seul jour sans lui. C'est à lui que nous devons rapporter entièrement la conservation de nos familles, enfin une foule d'avantages que nous ne pouvons nier sans nous rendre coupables du vice honteux de l'ingratitude. A quoi bon citer, tous les bons offices qu'il nous rend dans le cours de notre vie privée?
Aristophanes, dans sa comédie des nuées, a dit: Mon derrière est une trompette, et le mot est passé en proverbe. Or, je vous le demande, à quoi servirait la trompette, sans l'être qui peut en sonner? A quoi bon cette trompette, si le Pet ne la remplissait de vent? Je me souviens d'avoir vu et entendu un certain bossu, qui avait si bien le Pet à commandement, que, sans faire aucun effort, non-seulement il en faisait tant qu'il voulait, mais qu'il les graduait comme le chant, les rendait aigus ou flûtés, forts ou, presqu'insensibles. Il y a plus, il imitait avec eux les sons de la trompette et du clairon, il donnait le signal du combat, celui de la charge et celui de la retraite, comme s'il eût été en présence de l'ennemi.
Aucun de nous ne niera l'urgence de se procurer la vie et des moyens de la gagner. Eh bien, une infinité de gens doivent à mon héros leur existence et leur fortune. J'en vais donner un exemple. Il y avait à Anvers un tabellion d'Amsterdam qui, toutes le semaines, voyageait, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ceux qui ont vécu dans sa familiarité, racontent qu'il était si versé dans l'art de péter, qu'il le faisait comme et autant de fois qu'il le voulait, sans en rougir et sans jamais se tromper. Un jour qu'il s'agissait de payer une mesure de la plus excellente bierre, il convint avec son compagnon qu'elle serait le prix de celui des deux qui ferait le plus de pets, en montant la tour Marianne, qui est de la plus grande hauteur. Des arbitres sont appellés, et les concurrens sont en marche. A chaque degré de cette tour, qui en a six cents vingt-trois, le tabellion fit un pet, et dit qu'il était prêt à en faire autant en la descendant, si son adversaire voulait parier une autre mesure. Mon héros lui valut donc l'avantage d'appaiser sa soif, sans altérer sa bourse; il pouvait arriver que le tabellion, épuisé de chaleur et de soif, se trouvât dépourvu de finances, et le Pet lui fut très-utile.
Je connais un mendiant, gueux de profession, qui, sachant donner à ses pets la cadence et les variations musicales, se sert de ce moyen pour gagner sa vie, en attrappant l'argent des curieux. On prétend qu'il y a des personnes qui se servent du Pet, comme d'un éventail et d'un soufflet. Un homme de qualité étant à dîner avec un de ses amis, l'invita à se donner de l'air, lorsque les domestiques qui servaient à table furent congédiés. Celui-ci s'en défendit, alléguant qu'il avait une manière toute particulière. Eh bien, dit le maître du logis, faites-le à votre mode, comme vous l'entendrez. Le convive usant de la permission, leva la cuisse droite et fit un pet, disant qu'il n'avait pas d'autre manière de se rafraîchir.
Rien n'est plus efficace que mon héros, pères péteurs, contre les sorts, les enchantemens, les philtres et les amulettes. Son bruit a la vertu d'épouvanter et de mettre en fuite les sorcières, les magiciennes et les empoisonneuses. On en voit un exemple dans Horace. Lorsque Canidie et Sagana évoquaient les ombres et exerçaient dans un jardin, les affreux mystères de leurs noirs enchantemens, en présence de Priape, ce dieu rempli de crainte fit un bruit semblable à l'explosion d'un pet; alors, vous eussiez étouffé à force de rire, en voyant l'odieux sacrifice interrompu, les sorcières épouvantées fuir à travers la ville; Canidie en courant, laissait tomber ses dents, Sagana sa haute coëffe, et toutes deux les herbes et les bandelettes enchantées qu'elles avaient sur les bras.
Il est démontré par l'expérience et par l'usage de plusieurs siècles, pères péteurs, que ceux qui font le plus de cas du Pet et lui donnent la plus grande latitude possible, sont bien récompensés de leur amitié pour lui, par une vie très-longue. Zénon de Chypre, lui-même, ce chef de la secte stoïcienne, qui décréta qu'il était aussi permis de péter que de roter, atteignit l'âge de soixante-douze ans, sans avoir jamais éprouvé la moindre indisposition; il aurait vécu un siècle, s'il ne s'était pas étranglé lui-même, pour terminer les douleurs que lui causait une chute dangereuse qu'il avait faite. Cratès, ce philosophe cynique, qui consola Métroclès, et le rendit à ses travaux, comme nous l'avons raconté précédemment, mourut dans l'âge le plus avancé, ou plutôt s'éteignit, comme une lampe. Métroclès lui-même, frère d'Hypparchie, et qui au rapport de Laërce, donnait amplement carrière à mon héros, pendant ses méditations philosophiques, ne mourut que parce que las de vivre, il se fit étouffer, pour n'avoir pas les incommodités de la décrépitude.
De nos jours les Anglais ont bien rendu justice au Pet, puisqu'au rapport de Furetière, tom. 2. de son dictionnaire universel, un vassal, dans le comté de Suffolck, devait faire devant le roi, tous les jours de Noël, un saut, un ROT et un Pet.
A quatre ou cinq lieues de Caen, un particulier, par droit féodal, a longtems exigé un pet et demi par chacun an. On voit encore dans certains cabinets d'antiquaires des figures égyptiennes du dieu Pet, adoré à Pelouse.—Voy. Chompré, au mot Crepitus ventris.
Ah! pères péteurs, il y a bien longtems que la race utile des portefaix et des forts de la halle serait éteinte, si le secours de mon héros ne les rafraîchissait et ne leur donnait la force de supporter leurs charges. Aristophanes, dans ses Nuées, nous parle de Xanthias, qui, près à succomber sous un fardeau trop pesant, invoque l'assistance du dieu Pet, en disant: ma charge est si forte que, si quelque ame charitable ne vient me soulager, il faut que je pète.
Petronianus Corax, homme de la même profession, se trouvant trop peu de forces pour porter un fardeau, et recourant au pet, pour retrouver de la vigueur, levoit la jambe avec facilité et lâchait un vent sonore, qui répandait sur la route un tourbillon de vapeurs méphitiques. Je ne suis pas le premier qui ait fait de l'utilité du Pet la matière d'une ample et sérieuse dissertation; des érudits célèbres l'ont faite avant moi. Martial cite Symmaque en ces termes: «J'aimerais mieux t'entendre péter, car Symmaque dit que c'est une chose tout-à-la-fois salutaire, et qui provoque le rire et la gaîté.»
J'ajouterai à ceci ce que Nicarque a dit autrefois: le Pet conserve; et de même que les Grecs avaient coutume de dire à quiconque éternuait, que les dieux te conservent! nous devons dire avec bien plus de raison à celui qui est travaillé par une colique venteuse, que le Pet te conserve!
C'est donc une chose inouïe que cette haine, cette jalousie de quelques gens dépourvus de sens, qui, comblés des faveurs de mon héros, et devant lui vouer la plus vive reconnaissance, je ne sais par quelle fatalité attachée à lui seul, méprisent et sa personne et jusqu'à son nom. S'ils sont par hasard obligés de parler de lui, on les entend préluder par cette phrase banale: sauf votre respect! O dieux immortels! dans quelle ville vivons-nous? dans quel siècle! Ils trouvent du mal dans la chose, ils en trouvent dans le mot! On trouve le Pet une chose honteuse! certes, ce sont eux-mêmes qui devraient être honteux, ces ennemis de la vie des hommes et de la liberté publique! Tullius, ce modèle de l'éloquence romaine, et qu'on peut appeller le père et le prince des orateurs, a donné le nom de modestie à la liberté des paroles, assurant que cette opinion lui est commune avec Zénon. En effet, les Stoïciens avaient établi en principe que chaque chose doit s'appeler par son nom; de-là cet apophtegme de leur école: le sage parlera bien. Ils avaient sagement conclu qu'aucune expression n'est par elle-même, ni déshonnête, ni obscène. Quel est donc le délire de ces impies qui aiment mieux parler énigmatiquement et à mots couverts, que de se rendre intelligibles! Aimerions-nous mieux l'autorité de ces profanes insensés, que celle des respectables Stoïciens? Qu'ils ne l'espèrent pas. Que dirai-je encore de la folie de ces autres, qui se montrant favorables à mon héros, injurient d'une manière horrible, maudissent et donnent au diable sa taciturne sœur; eh pour quelle raison? parce qu'elle s'attache plutôt au nez qu'aux oreilles; et qu'elle se glisse sans bruit, comme les sicaires, sans qu'il soit possible de se défendre contre elle. Les Grecs l'ont nommée Dolon, ou Deolon pour la distinguer de son bruyant et libre frère, auquel ils ont donné le nom de Porden.[10]
Mais ceux qui blâment cette sœur ne font-ils pas autant de mal que s'ils intentaient un procès criminel à la discrétion, à la modestie et à la taciturnité, vertus dont les philosophes de l'antiquité avaient fait la base de leur sagesse. O tems! ô mœurs! ô siècle déplorable dans lequel la vertu même est érigée en crime! on outrage le respect, la politesse, tandis qu'on devrait les combler d'éloges! y aurait-il immodestie et impudence égales à celle d'interrompre un grave entretien par un bruit soudain, qui scandaleusement provoque les éclats de rire, et décontenance l'orateur? Non, certes, et vous avez la méchanceté de donner à cette prudente sœur, les épithètes de grossiére et d'irrévérente, lorsqu'elle est au contraire très-polie et très-respectueuse?... Que puis-je ajouter, si j'ai réussi à les convaincre de l'injustice des calomnies accumulées sur mon client! N'ont-ils pas essayé de couvrir, d'opprobre sa personne, sa moralité et ses habitudes, en les taxant de grossièreté et d'indécence? Cette sœur injustement calomniée me paraît au contraire abonder dans leur sens, si ce mot du sage Bias est vrai: le silence est une vertu louable, dans ceux dont la vie est impure et scandaleuse. Pythagore disoit aussi: tais-toi, ou donne-nous quelque chose de meilleur que le silence. Or, que dirait-elle qui valût mieux que sa taciturnité? S'ils m'objectent que ce vent incommode et blesse l'odorat, je répondrai qu'il a cela de commun avec une nation entière, celle des Parthes, qui ont tous l'haleine forte. Il pourrait dire, ce que jadis Euripide répondit à Decamnichus, qui lui reprochait ce même défaut: Je ne fais pas grand bruit, mais je conserve beaucoup en moi.
Je mériterais, sans contredit, d'être regardé comme un avantageux, un téméraire, si je prétendais, pères péteurs, à la gloire de n'oublier aucune des qualités de mon héros; les anciens avaient de lui une si haute idée, qu'ils ne trouvèrent pas de symbole plus vrai, plus sûr, pour consacrer l'amitié, que la présence et la liberté de mon client, ce qui a fait dire à Martial: «Je ne vois pas de meilleure preuve, Crispus, de l'amitié que je te porte, que ton habitude de péter en ma présence». Il fut aussi chez eux le symbole de l'opulence; péter équivalait chez-eux à faire parade de ses richesses: ce qui est confirmé par ce proverbe: il est mort en pétant. C'est encore ce qu'entend Chrémylas, dans le Plutus, lorsqu'en parlant d'Argire, le plus riche citoyen d'Athènes, et le plus grand péteur, il dit: «N'est-ce pas son opulence qui l'enhardit à tant péter.»
Nicarque, le plus ancien des auteurs d'épigrammes, voulant laisser à la postérité un digne éloge du Pet, ne trouva rien de plus convenable à sa dignité, à sa bienfaisance, et à son autorité, que de le comparer à la majesté royale. C'est ainsi qu'il s'exprime: «Le Pet cause la mort à une infinité de gens, lorsqu'il ne peut faire son explosion; il les conserve, quand il s'échappe à plusieurs bonds. Or, s'il a droit de vie et de mort sur les humains, pourra-t-on ne pas convenir que son pouvoir égale celui des plus grands Rois».
Aristophanes nous raconte qu'un citoyen voulant honorer son dieu, trouva plus honorable de saluer la divinité avec un pet, qu'avec des paroles; «car aussi-tôt, dit-il, que je sentis l'approche de la divinité, je pétai d'une force miraculeuse». Les humains crurent qu'ils ne rendraient jamais à mon héros la somme des honneurs qu'il mérite, s'ils ne l'élevaient pas aux suprêmes honneurs de l'apothéose. C'est pour cette raison que les Egyptiens, le peuple le plus sage et le plus religieux de l'univers, le placèrent sur l'Album[11] ou tableau de leurs dieux, et lui décernèrent des autels, des temples, des sacrifices, et des petits lits sur lequel on plaçait son simulacre. Si quelqu'un, affligé d'une colique de vents, avait eu le bonheur de s'en tirer par le secours de mon client, et d'échapper par là à une mort certaine, pénétré de reconnaissance, il suspendait en ex-voto, dans la chapelle de ce dieu indigète, un tableau où étaient gravés ces mots:
Crepitui ventris conservatori.
Deo propitio.
Quod auxilio ejus periculo liberatus.
N. N. M. F. beneficii memor.
Votum solvit et de suo P.
c'est-à-dire:
Au pet conservateur,
Divinité secourable,
N. (un tel) Délivré du péril,
par son secours;
Et reconnaissant,
A offert ce vœu, de son argent.
Vous ferai-je, pères péteurs, l'énumération des hommes illustres, et révérés de la postérité, qui ont joint à leur nom de famille, celui de PEDO, qui, en latin, signifie péter, comme pour associer leur arbre généalogique à celui de mon héros. Parmi eux se distingue l'antique et noble famille des Pedo; Pedo Albinovanus, Pedonius Costa, Pedanius Secundus, Asconius Pedianus, Pedius Consularis, Pedius Blœsus, Pedius surnommé Quintus. L. Peduceus, Sextus Peduceus, M. Juventius Pedo, M. Creperejus. Vous dirai-je combien de cités et de peuples ont emprunté leur nom du sien? Combien de plantes et de fruits, comme le galeobdolon, dont les feuilles triturées dans la main ont l'odeur d'une vesse de fouine, et l'ono-perdon qui a la propriété de faire péter les ânes qui la mangent? à combien de proverbes il a donné lieu, tels que ceux-ci: «Mes pets ne sont pas de l'encens.—Un pet ne sent jamais mauvais pour celui qui le fait.—Je tousse quand je pète.—Tu pètes comme un mort.—C'est péter devant un sourd,» et mille autres qui doivent leur origine et leur gloire à leur analogie avec mon héros?
Quoique toutes ces considérations soient plus que suffisantes pour transmettre sa gloire à la postérité la plus reculée, je croirais pourtant encore avoir oublié d'ajouter un fleuron à sa couronne, si sa destinée n'était pas aussi celle de tous les auteurs ou ennemis de la félicité privée. Car telle est la condition des choses humaines, que les plus belles actions, les plus rares talens, et la puissance, sont presque toujours en butte à la haine et aux coups de la plus basse envie. De-là vient, je ne sais par quelle fatalité, que bien loin de traiter notre héros avec le respect qui lui est dû, on est assez méchant, assez injuste, pour se déchaîner contre lui d'une manière outrageante, au mépris de la pudeur et des bienséances. On fait sur-tout un crime à mon accusé d'affecter vilainement l'odorat des assistans, de s'échapper, (comme on dit) sans compter avec l'hôte, lorsqu'on veut le comprimer, et de causer une très-grande honte à son gardien. Serait-ce avec raison qu'on le traiterait de fuyard et de vagabond, parce qu'impatient du frein et jaloux à l'excès de sa liberté, il s'échappe sans que son maître le sente? Toute personne, douée d'un jugement sain, voit combien une telle accusation est futile et inepte. Dans quelle contrée de l'univers trouverez-vous un homme qui, englouti dans un cachot, et chargé de chaînes, ne fera pas des efforts surnaturels; pour reconquérir cette douce liberté, l'objet de tous ses vœux et de ses pleurs, et sera assez insensé pour la rejetter, lorsqu'elle vient s'offrir à ses regards?
Quelqu'un peut-il raisonnablement se plaindre de mon client, parce qu'il aurait l'haleine un peu forte, si ce proverbe est vrai: que nos pets sentent la rose pour nous. N'est-ce pas le comble de la barbarie que de retenir en prison, d'étrangler cet innocent, et de le traiter comme le plus grand scélérat, avant même qu'il ait été prévenu d'aucun crime? quelle faute grave a-t-il commise pour qu'on lui défende de jouir des avantages qui appartiennent à tous les êtres, de l'air et de la liberté? Si mon discours déjà plus long qu'il ne faut, ne m'avertissait de battre en retraite pour ne pas vous ennuyer, et vous faire repentir de la bienveillance avec laquelle vous m'avez écouté jusqu'ici, j'aurais, certes, beaucoup de choses encore à vous dire. Ah! c'est à vous, pères péteurs, qu'il appartient de défendre l'accusé contre les traits dont la calomnie l'accable. C'est à vous de rendre à la liberté cet être précieux, les délices de la république, le conservateur du peuple, et le plus ferme soutien de l'espèce humaine, sur-tout dans ces jours d'abstinence, où le carême, par la nature des alimens qu'il nous prescrit, nous expose aux plus grands dangers, si l'accusé ne nous défendait avec chaleur. Que diraient les nations étrangères, même les plus barbares, les pâtres eux-mêmes, et les muletiers qui ont du respect pour le Pet! Craignez que la postérité ne vous accuse d'avoir laissé impunis les outrages qu'on lui fait. Si les ennemis superstitieux et pétris de sots scrupules s'obstinent à l'exiler, que, nouveaux Omar, ils jettent au feu la comédie des Nuées, dans laquelle Aristophanes permet de péter. Celui que vous jugez vous a rendu les plus grands services. Vous avez jusqu'ici soutenu sa dignité, celle de notre ordre est inséparable de la sienne; rappellez-le par un suffrage unanime. Si les exemples nationaux et journaliers ne vous suffisent pas, rappellez-vous les étrangers et ces Grecs les plus sages des mortels; Cratès et Zénon, les plus intrépides champions du Pet, qui tous deux lui ont assuré sa liberté par une loi; Cratès chez les Cyniques, et Zénon dans la secte des Stoïciens, qui ne différaient que par la robe. Si ce n'eût pas été un acte de justice, croyez-vous que ces immortels philosophes, ces oracles de la vie humaine, eussent rendu ce décret? Vous avez l'exemple de l'antiquité pour guérir nos concitoyens de cette sotte honte attachée au Pet. Vous vous attachez mon client par les liens de la reconnaissance. Que vous dirai-je enfin? vous assurez la conservation de la république, vous resserrez les anneaux de la société, vous affranchissez la pudeur de nos filles d'une foule de périls et d'embarras: vous affermissez la tranquillité des femmes, des enfans, des familles, enfin vous mettez le dernier sceau à votre réputation, à votre gloire, et à votre autorité. J'ai dit.
Ici finit le latin d'Emm. Martinus.
De la nature et des différentes sortes de Pets.
Le Pet est un vent renfermé dans le bas ventre, causé par le débordement d'une pituite attiédie, qu'une chaleur faible a atténuée et détachée sans la dissoudre; un air comprimé qui cherchant à s'échapper, parcourt les parties internes du corps, et sort enfin avec précipitation, quand il trouve une issue que la bienséance empêche de nommer. Sa définition est conforme aux règles les plus saines de la philosophie, puisqu'elle renferme le genre, la matière et la différence.
Le pet sort par l'anus et en cela diffère du rot, ou rapport espagnol, qui sort par la bouche, quoiqu'il soit le résultat des mêmes causes.
L'occasion se présente ici tout naturellement de parler du rot; il va de pair avec le pet, quoiqu'au rapport de plusieurs, il soit plus odieux que son analogue. Cependant on a vu à la cour de Louis XIV un ambassadeur, au milieu de la splendeur et de la magnificence qu'étalait à ses yeux étonnés l'auguste monarque français, lâcher un rot des plus mâles, et assurer que dans son pays le rot faisait partie de la noble gravité qui y régnait, ce qui lui a fait donner le nom de rapport espagnol.
Les femmes qui se serrent pour avoir la taille fine, sont sujettes à péter beaucoup, selon le médecin Fernel, parce que leur intestin cœcum est si flatueux et si distendu, que les vents qu'il renferme font autant de ravages qu'en faisaient autrefois ceux qu'Eole retenait dans les montagnes d'Eolie; de sorte que, par leur moyen, on pourrait entreprendre un long voyage sur mer: aussi est-ce avec beaucoup de raison qu'un peintre joyeux a placé une femme entre un moulin à eau par-devant, et un moulin à vent par-derrière, auxquels elle donne en même-temps l'action de leur emploi.
Le savant auteur de l'art de péter a examiné s'il fallait mesurer le Pet, à l'aune, au pied, à la pinte, au boisseau, et voici la solution de ce problème, donnée par un excellent chymiste. Si en enfonçant le nez dans l'anus, de manière que la cloison du nez divisant l'anus également, fasse de vos narines une paire de balances, vous sentez de la pesanteur, en mesurant le Pet qui sortira, il faut le prendre au poids; s'il est dur, c'est à l'aune ou au pied; s'il est liquide, c'est à la pinte; s'il est grumeleux, c'est au boisseau, etc. Si enfin, il est trop petit, imitez les gentilshommes verriers, soufflez au moule, jusqu'à ce qu'il ait acquis un volume raisonnable.
Les grammairiens divisent les lettres en voyelles et consonnes; comme nous faisons plus qu'eux profession de ne point effleurer la matière, mais de la faire sentir et goûter, telle qu'elle est, nous divisons les PETS en vocaux et en muets ou vesses proprement dits.
Les Pets vocaux se nomment pétards. On peut consulter là-dessus Willichius Jodochus, qui nous apprend que le Pétard est un éclat bruyant, engendré par des vapeurs sèches. Il est grand ou petit, suivant les causes et les circonstances. Le grand est pléni-vocal, et le petit semi-vocal.
La grandeur du calibre d'où il sort, les alimens venteux dont ils se nourrissent, et la médiocrité de la chaleur naturelle dans les intestins, produisent chez les paysans le grand Pet-pétard, ce phénix des pets, semblable à l'explosion des canons, et aux pédales de l'orgue, et dont la démonstration des tonnères, par Aristophanes ne donnerait qu'une très-faible idée.
Le vrai Pet ou le pet clair n'a point d'odeur, mais on le confond avec le pet muet ou pet féminin et avec le pet épais ou pet de maçon, qui présente le plus hideux spectacle, et de-là cette injustice que l'on fait à notre héros.
Les pets clairs sont simples ou composés. Les simples consistent en un grand coup seul et momentané, Priape les compare à des outres crevées. Ils ont lieu quand la matière est abondante, composée de parties homogènes; quand la fissure d'où ils sortent est assez large et quand celui qui les pousse est robuste. Les composés partent par éclats, et comme une décharge d'artillerie. On les nomme diphtongues et une personne robuste peut en faire vingt, tout d'une tire.
Le pet est diphtongue, quand l'orifice est bien large, la matière copieuse, les parties inégales et mêlées d'humeurs chaudes et tenues, froides et épaisses. Alors s'opère une canonnade, où l'on distingue des syllabes diphtonguées, comme pa pa, pax, pa-pa-pa, pax, et toujours crescendo. Rien de plus joli, de plus récréatif que ce mécanisme des pets diphtongues, quand l'anus est assez ample, et entouré d'un sphincter fort et élastique. C'est un de ces pets qui a fait fuir les sorcières dont nous avons parlé, page 40 de cette dissertation.
Terribles effets du pet diphtongue.
Le pet diphtongue est plus terrible que le tonnère. S'il ne foudroie pas, il étonne, rend les uns sourds et les autres hébêtés, et cela par l'extrême compression de l'air, qui devenu libre, ébranle tellement en sortant, les colonnes de l'air extérieur, qu'il peut détruire et arracher en un clin d'œil les fibres les plus délicates du cerveau, donner un mouvement de rotation à la tête, la faire tourner sur les épaules comme une girouette, briser à la septième vertèbre l'étui de la moëlle allongée, et par cette destruction, donner la mort. Hélas! combien de poulets tués dans les œufs, combien de fœtus avortés ou étouffés dans le sein de leurs mères, par la forte explosion du Pet diphtongue! plus puissant que les exorcismes, il a plus d'une fois fait prendre la fuite au diable lui-même, et l'anecdote suivante, dont la vérité est constante, en fournit un exemple.
Le diable tourmentait depuis longtems un homme pour qu'il se donnât à lui. Cet homme ne pouvant plus résister aux persécutions du malin esprit, y consentit sous trois conditions qu'il lui proposa sur-le-champ. 1o. Il lui demanda une grande quantité d'or et d'argent; il la reçut dans l'instant; 2o. il exigea qu'il le rendît invisible, le diable lui en enseigna les moyens et lui en fit faire l'expérience, sans l'abandonner. Enfin, cet homme était fort embarrassé sur ce qu'il lui proposerait en troisième lieu, qui pût mettre le diable dans l'impossibilité de le satisfaire, et comme son génie ne lui fournissait point à l'instant l'expédient qu'il en attendait, il fut saisi d'une peur dont l'excès le servit par hasard fort heureusement, et le sauva de sa griffe. On rapporte que dans ce moment critique, il lui échappa un pet diphtongue, dont le tapage ressemblait à celui d'une décharge de mousqueterie. Alors, saisissant avec présence d'esprit cette occasion, il dit au diable: «Je veux que tu m'enfiles tous ces pets, et je suis à toi». Le diable essaya l'enfilement, mais quoiqu'il présentât d'un côté le trou de l'aiguille et qu'il tirât de l'autre à belles dents, il ne put jamais en venir à bout. D'ailleurs, épouvanté par l'horrible tintamarre de ce pet, que les échos avaient rédupliqué, confus, forcené même de se voir pris pour dupe, il s'enfuit en lâchant une vesse infernale qui infecta tous les environs, et délivra de la sorte ce malheureux du danger éminent qu'il avait couru.
Il est constant que dans tous les royaumes, républiques, villes, villages, hameaux, familles, châteaux de campagnes, où il y a des bonnes, des vieilles et des bergers, dans les livres et les histoires anciennes, il y a eu une infinité de maisons délivrées des diables, par le secours des pets diphtongues. Ce sont de petits tonnères de poche; leur vertu et leur salubrité sont actives et rétroactives, ils sont d'un prix infini; l'antiquité la plus reculée les a reconnus tels de-là ce proverbe des romains: Un gros pet vaut un talent. Or, si l'on considère que le talent romain, valait 84 liv., 100 et 125 livres de notre monnoie, j'observerai en passant qu'un gros pet est plus lucratif qu'un beau poëme, car le tems est passé où un Alexandre donnait 480 mille écus à Aristote pour son livre de la nature des animaux. Auteurs, cessez d'écrire, puisque les arts ne vous nourrissent plus; mangez des haricots et pétez.
La nature des pets est variée à l'infini, suivant le climat, la condition, et le moral des individus. Un habile observateur les a classés de la manière suivante.
1o. Pets départementaux. Ceux-là ne sont pas si falsifiés que ceux de Paris, où l'on raffine sur-tout. On ne les sert pas avec tant d'étalage; mais ils sont naturels, et ont un petit goût salin, semblable à celui des huîtres vertes. Ils réveillent agréablement l'appétit.
2o. Pets de ménage. Nous apprenons, d'après les remarques d'une grande ménagère de Pétersbourg, que ces pets sont d'un goût excellent dans leur primeur, et que quand ils sont chauds, on les croque avec plaisir; mais dès qu'ils sont rassis, ils perdent leur saveur, et ressemblent aux pillules, qu'on ne prend que pour le besoin.
3o. Pets de pucelle. On écrit de l'île des Amazones, que les pets qu'on y fait sont d'un goût délicieux et fort recherchés. On dit qu'on ne les trouve que dans ce pays, mais je n'en crois rien. Toutefois on avoue qu'ils sont extrêmement rares; rara avis in terris. Voyez le Roman de la rose.
4o. Pets de maître en fait d'armes. Les lettres du camp près Constantinople, nous annoncent que les pets de ces escrimeurs sont terribles, et qu'il ne fait pas bon de les sentir de trop près, car, comme ils sont toujours plastronnés, on dit qu'il ne faut les approcher que le fleuret à la main.
5o. Pets de demoiselles. Ce sont des mets exquis, sur-tout dans les grandes villes, où on les prend pour du croquet à la fleur d'orange. Ce pet est un semi-vocal ou petit pet, composé d'une matière très-sèche et très-déliée, qui se portant avec douceur le long du canal de sortie, qui est fort étroit, soufflerait à peine une paille. Ce pet n'allarme point les nez sensuels, et n'est point indécent comme la vesse et le pet de maçon.
6o. Pets de jeunes filles. Quand ils sont murs, ils ont un petit goût de revas-y, qui flatte infiniment les véritables connaisseurs.
7o. Pets de femmes mariées. On aurait un long mémoire à transcrire sur ces pets; mais on se contentera de la conclusion de l'auteur, et l'on dira d'après lui, «qu'ils n'ont de goût que pour les amans, et que les maris n'en font pas ordinairement grand cas».
8o. Pets de bourgeoises. Les bourgeois de Rouen et de Caen nous ont envoyé une longue adresse en forme de dissertation, sur la nature des pets de leurs femmes. Nous voudrions bien les satisfaire, en imprimant en entier cette dissertation, mais les bornes que nous nous sommes prescrites nous le défendent. Nous dirons en général que le pet de bourgeoise est d'un assez bon fumet, lorsqu'il est bien dodu, et proprement accommodé, et que faute d'autres, on peut très-bien s'en contenter.
9o. Pets de paysannes. C'est ici le lieu de répondre à certains mauvais plaisans qui ont perdu de réputation les pets de paysannes. On nous mande des environs d'Orléans, qu'ils sont très-beaux et très-bien faits; quoiqu'accommodés à la villageoise, ils sont encore de fort bon goût. On assure aux voyageurs que c'est un véritable régal pour eux, et qu'ils peuvent les avaler en toute sûreté, comme la montmorency, et les gobets à courte-queue.
10o. Pets de bergères. Les bergères de la vallée de Tempé en Thessalie, nous donnent avis que leurs pets ont le véritable fumet du Pet, c'est-à-dire, qu'ils sentent le sauvageon, parce qu'ils sont produits dans un terrein où il ne croît que des aromates, comme le thim, le serpolet, la marjolaine, la sariette, etc., etc. Elles entendent qu'on fasse une grande différence de leurs pets avec ceux des autres bergères qui prennent naissance dans un terrain inculte: la marque distinctive qu'elles enseignent pour les reconnaître et n'y être pas trompé, c'est de faire comme on fait aux lapins de garenne, c'est-à-dire, flairer au moule.
11o. Pets de vieilles. Le commerce de ceux-ci est si désagréable, qu'on ne trouve point de marchand pour les négocier. On ne prétend pourtant point pour cela empêcher personne d'y mettre le nez. Le commerce est libre.
12o. Pets de boulangers. Nous recevons à leur sujet la note suivante du Hâvre; la voici telle qu'un maître boulanger de cette ville nous la transmet:
«L'effort que fait l'ouvrier en faisant sa pâte, le ventre serré contre le pétrin, rend les pets diphtongues. Ils se tiennent quelquefois comme des hannetons, de sorte qu'on pourrait en avaler une douzaine, tout d'une tîre.» Cette remarque est des plus savantes et de fort bonne digestion. Ce pet est aspiré, ou petit pet semi-vocal, composé d'une matière humide et obscure: pour en donner l'idée et le goût, je ne puis mieux le comparer qu'à un pet d'oie: peu importe que le calibre qui le produit, soit large ou étroit; il est si chétif qu'on sent bien que ce n'est qu'un avorton.
13o. Pets de potiers de terre. Ces pets, sans contredit, sont faits au tour, mais ils n'en sont pas meilleurs. Ils sont sales, puans, et tiennent aux doigts. On ne peut pas les toucher, crainte de s'emberner.
14o. Pets de tailleurs. Ils sont ordinairement de très-bonne taille et ont un goût de prunes, mais les noyaux sont à craindre.
15o. Pets de géographe. Ceux-là, semblables à des girouettes, tournent à tout vent. Quelquefois cependant, ils s'arrêtent du côté du nord, ce qui les rend perfides.
16o. Pets de courtisannes. Vous pouvez prendre la galerie noire du Palais-Egalité, même tout le palais et les rues environnantes, si vous voulez faire des dégustations et des expériences pneumatiques sur cette nature de pets. On en trouve d'assez drôles; leur goût est assez appétissant: ils crient toujours famine, en langue allemande: mais prenez-y bien garde, il y a beaucoup d'alliage dans cette denrée. Si vous se trouvez pas mieux, prenez-les au poinçon de Paris.
17o. Les pets de cocus. Il y en a de deux sortes. Les uns sont doux, affables, mous, etc. Ce sont les pets des cocus volontaires; ils ne sont pas malfaisans. Les autres sont brusques, sans raison et furieux. Il faut s'en donner de garde; ils ressemblent au limaçon, qui ne sort de sa coquille que les cornes les premières. Fœnum habent in cornu. Heureusement les pets des cocus malgré eux sont excessivement rares, de notre siècle, qui est celui de la tolérance et de la liberté.
18o. Pets de savans. Ces derniers sont précieux, non par leur volume, mais par la noblesse du foyer d'où ils sortent. Ils sont aussi très-rares, parce que les savans, rangés sur les banquettes du Palais national des sciences et des arts, à l'Institut ou aux Conseils, ne pouvant, dans une assemblée publique, interrompre une lecture importante, pour donner l'essor à un pet, sont obligés de le féminiser pour lui donner un passeport, et ne pas déranger l'ordre des travaux, des lectures et des motions. Ils sont en revanche vigoureux, quand ils sont les enfans de la solitude et de la liberté, car les savans de nos jours mangent plus de fèves que de poulardes.
Quant aux petits auteurs, comme moi, nous avons carte blanche dans le cabinet; nous nous égayons par la bruyante harmonie du pet diphtongue; elle nous fournit des idées, dans la composition de l'ode, et son bruit se mêle agréablement à l'emphase avec laquelle nous récitons nos vers. Le célèbre Boursault fit certainement beaucoup de jolis pets, et les regarda avec beaucoup d'attention, pour les peindre avec autant de vérité et de goût, qu'il l'a fait dans son Mercure galant. Certes, il était plein de son sujet, quand il fait si bien dire à mon héros:
Je suis un invisible corps,
Qui de bas lieu tire mon être;
Et je n'ose faire connoître;
Ni qui je suis, ni d'où je sors.
Quand on m'ôte la liberté,
Pour m'échapper, j'use d'adresse,
Et deviens femelle traîtresse,
De mâle que j'aurais été.
19o. Pets de commis. Après ceux des fournisseurs de la république, ceux-ci sont les mieux nourris, et font honneur à la cuisine de leurs auteurs. Aussi m'est-il arrivé plus d'une fois en fréquentant les bureaux, d'entendre des salves de pets, dont les plumitifs indolens et désœuvrés s'amusent à se saluer réciproquement. C'est à qui développera la plus belle et la plus sonore basse-taille. C'est un concert brillant et bien soutenu. Si ces messieurs n'ont rien de mieux à faire, ils ont raison, il faut égayer l'ennui d'un bureau, et il vaut mieux péter pour tuer le tems, que de médire, de faire des libelles, ou de mauvais vers. D'ailleurs, j'ai amplement démontré les inconvénients terribles qu'occasionnerait la crainte de péter; et je ne puis trop louer ceux des commis laborieux qui, plus sages que Métroclès, dont j'ai parlé ci-dessus, aiment mieux passer pour grossiers, en lâchant le captif, que d'interrompre leur besogne, en allant péter dans le corridor, car un proverbe dit: «il vaut mieux péter en compagnie, que de crever dans un petit coin».
L'anecdote suivante prouvera avec quelle sévérité mon héros punit ceux qui veulent s'opposer à ce qu'il jouisse du droit imprescriptible de citoyen français, libre et philosophe.
LES TROIS ACCIDENS[12].
Trop de crainte nous perd. Sans exorde plus ample,
Je vais en donner un exemple.
Nicette tenait dans sa main
Un œuf frais qu'elle allait porter à sa grand'mère
Le verglas qui couvrait la terre
La faisait chanceler tout le long du chemin.
Plus elle craint et moins elle est légère;
Certain vent importun alors la tourmenta,
Vent qu'elle eût bien voulu lâcher à la sourdine;
Elle apperçoit qu'on l'examine,
Et jusqu'au blanc des yeux le rouge lui monta.
Le malheur fut complet par défaut d'assurance,
Il survint un ruisseau qu'il fallut enjamber;
Nicette lève un pied, glisse, perd la cadence,
Et serrant bien les poings pour faire résistance,
Péta, créva son œuf, et se laissa tomber.
20o. Pets d'acteurs et d'actrices.
J'ai déjà dit qu'ils ne paraissaient point sur la scène, mais puisqu'on y fait paraître des chevaux, il est probable qu'on leur accordera le même privilège: jusqu'à ce moment, ils s'y trouvent incognito et de contrebande, comme ceux des savans, en changeant de sexe. Notre théâtre offre tous les jours des innovations si heureuses dans le tragique, que je ne serais pas surpris d'entendre une pétarade arrangée par Méhul, Gossec et Chérubini.
Le Pet du Vilain.
Rutebeuf, le plus célèbre parmi les Trouvers Picards, celui d'entr'eux qui paraît avoir eu le plus d'esprit et d'imagination, n'a pas dédaigné de prendre la défense du Pet, dans un tems où l'orgueil de la chevalerie, et la tyrannie féodale, accablaient de mépris les gens de la campagne. Voici ce qu'il raconte:
«Un villageois, malade d'une indigestion, est à toute extrémité: Satan, selon sa coutume, envoie saisir l'ame, mais par dédain pour un objet si peu important, il n'emploie à cette vile fonction que le plus simple de ses satellites. Celui-ci n'imaginant pas que l'ame d'un Vilain dût sortir par le même passage que celle des autres, attache un sac à la porte opposée; tout-à-coup une crise heureuse (le secours du dieu Pet,) soulage le malade. Le sot député voyant le sac se remplir, le lie promptement et va le porter à son souverain; mais Satan maudissant cette ame infecte, jure de n'en jamais recevoir qui ait habité un corps de vilain.
Or maintenant, ajoute Rutebeuf, malheureux sur la terre, chassés du ciel, rebutés des enfers, je vous le demande, Messieurs, où iront ces infortunés?...»
Ce conte de Rutebeuf mérite d'être cité, quoiqu'il ne soit pas de la bonne compagnie; il montre combien il a fallu d'efforts et de philosophie pour ramener les hommes au respect qu'ils doivent à la classe utile et respectable des cultivateurs.
Parmi les écrivains anciens et modernes, qui ont écrit sur le pet et qui lui ont rendu les honneurs qu'il mérite, on peut citer Bebelle, Frischlin, Marot et St.-Evremond. L'aimable philosophe St.-Evremond avait du Pet une idée bien différente de celle que s'en fait le vulgaire. Il l'appellait un soupir, et disait un jour à sa maîtresse, devant laquelle il avait fait un PET:
Mon cœur outré de déplaisirs,
Etait si gros de ses soupirs,
Voyant votre humeur si farouche;
Que l'un d'eux se voyant réduit
A n'oser sortir par la bouche,
Sortit par un autre conduit.
L'immortel Clément Marot n'a pas dédaigné de travailler sur le cul, sur le pet et sur la vesse. Si je ne craignais de donner à ce volume, trop d'étendue, (car j'ai encor d'autres choses à vous dire) je rapporterais ici ses vers, mais pour ne pas remplir mon livre de l'esprit des autres, je vous prie de voir, pour ce qui regarde le cul, les blasons 24. et 34. tom. 3. édit. de la Haye, 1791. in-12., le blason 35., pour le pet et la vesse, et le blason 24. si vous êtes curieux d'y voir le c..
Parler du pet sans parler du cul, c'est décrire Rome sans parler du Capitole, il faut donc que je fasse son éloge en deux mots. Il est certainement la plus noble partie du corps, puisqu'il a l'honneur de se coucher le premier. C'est le cul qui répare tous les malheurs du corps. C'est par lui que toutes les humeurs et venins sont purifiés, et que l'on est rendu à la vie. La partie la plus essentielle de l'homme, c'est le cul. On peut vous crever un œil, et même tous les deux, sans que cela vous empêche de vivre. On peut vous couper les bras et les jambes; on peut vous faire l'opération qui rendit Abailard moine, on peut vous boucher les oreilles, et vous n'en vivrez pas moins, mais si on vous bouche le cul, je vous défie de vivre seulement quatre jours. Le supplice le plus cruel inventé par un tyran de l'Asie était de faire attacher un esclave sur une selle, en lui bouchant le derrière, et de le laisser dans cette posture, en lui donnant force à manger, jusqu'à ce que cette constipation forcée l'eût suffoqué lentement. Voyez le Podicis encomium, page 348 de l'Amphitheâtrum sapientiæ Socraticæ, par Gasp. Dornavius.
Question chymique.
Esprit de pets pour enlever les taches de rousseur.
On demande s'il est possible en chymie de distiller un pet et d'en tirer la quintessence. On a décidé pour l'affirmative, et il n'y a point de doute que le cit. Quinq... si fameux par ses lampes, sa crème de tartre, ses eaux odontalgique et virginale, etc., n'obtienne les plus satisfaisans résultats de la distillation d'un PET.
Il vient tout récemment de reconnaître, après un long travail, que le pet est de la classe des esprits. Après avoir eu recours à son alambic, voici comme il procéda.
Il fit venir une hibernoise de son voisinage, c'est-à-dire, de la halle, qui mange, à un repas, autant de viande que six rouliers en mangeraient de Paris à Montpellier. Cette femme, ruinée par son appétit et la chaleur de son foie, gagne sa vie comme elle peut. Il lui fit manger de la viande autant qu'elle en voulut et put manger, avec force légumes venteux. Il lui prescrivit de ne point péter ni vesser, sans l'avertir auparavant. Aux approches des vents, il prit un de ces larges récipients, tels qu'on les emploie pour faire l'huile de vitriol, et l'appliqua exactement à son anus, l'excitant encore à péter par d'agréables carminatifs et lui faisant boire de l'eau d'anis, enfin, de toutes les liqueurs de sa boutique, capables de répondre à son intention. L'opération s'est faite à souhait, c'est-à-dire, très-copieusement. Alors, notre chymiste satisfait prit une certaine substance huileuse ou balsamique dont il n'a pas voulu me dire le nom, la jetta dans le récipient et fit condenser le tout au soleil par circulation, ce qui produisit une quintessence merveilleuse. Il s'imagina que quelques gouttes de ce résultat pourraient enlever les taches de rousseur de la peau. Il en essaya le lendemain sur le visage de plusieurs jolies harangères du marché aux poirées, qui toutes perdirent sur-le-champ ces vilaines taches, et virent avec tout le plaisir qu'on peut s'imaginer, leur teint blanchir à vue d'œil. Les tendrons reconnaissans l'ont payé, dit-on, in-cute; c'est le salaire qui pouvait le mieux payer le galant et salace pharmacien. Alors, le journal de Paris, et des affiches disséminées avec profusion ont préconisé cette utile découverte, digne de faire le pendant des redingottes à l'anglaise et des dragées de Keiser. On espère donc que nos beautés en perruque blonde, en coëffures à la Titus, à la Caracalla, feront une grande consommation de ce merveilleux spécifique, si précieux sur-tout aux habituées de Tivoli, de l'Elysée, d'Idalie, de Thélusson, de Paphos, Mousseaux, etc. Bref, elles feront la fortune du pharmacien à qui elles élèveront des statues, comme à un nouvel Abdéker, et à qui on ne pourra plus reprocher qu'il ne connaissait que la carte des pays bas.
du Pet Artificiel.
La plus précieuse observation que je puisse faire à l'avantage du Pet, est celle, non moins étonnante que vraie, de son utilité, dans les mystères de la reine de Paphos et d'Amathonte. Cette déesse si voluptueuse et si sensuelle, sachant bien que toutes les jouissances qu'elle procure, seraient imparfaites, si la présence du dieu Pet ne leur donnait la dernière période, et voulant concilier avec ce besoin, la délicatesse du sens olfactoire, chez ses prêtresses, a inventé elle-même le Pet artificiel, dont le but est de conserver, dès son origine, ce qu'il a de réjouissant, en évitant ce qu'il a de désagréable à l'odorat. Elle a voulu que le bruit du Pet se fondît agréablement avec celui des soupirs et des baisers, qu'il assaisonne, et au moyen d'une petite vessie remplie de parfums, adaptée ingénieusement sous.... mais le conte suivant va vous le dire:
LES DEUX PETS.
Conte.
Tant s'en faut que toujours la fin d'une aventure
Réponde à son commencement;
Telle promet d'abord une volupté pure,
Qui se termine en un tourment.
Bien l'éprouva Damon, français et gentilhomme;
Car tout français se dit comte ou marquis,
Ou gentilhomme au moins en quittant son pays,
Et celui-ci se disait tel à Rome.
Or, comme bien savez, un français n'est pas homme
A se laisser ronger d'ennuis;
Il choisit donc une Laïs,
Qui, moyennant certaine somme,
L'admit au rang des favoris.
A Rome comme ailleurs, femme qui sait son prix,
Ne livre rien sans savoir comme.
À demain, lui dit-elle, et selon vos désirs,
Je vous préparerai la voie
Qui conduit aux plus grands plaisirs;
Apportez seulement argent, vigueur et joie;
Et vous verrez beau jeu si la corde ne rompt.
Croyez que le galant ne manqua d'être prompt.
Au rendez-vous il la trouve parée,
De la façon que Cithérée
Reçoit le Dieu Mars dans ses bras,
Une moitié de ses appas
Se trouvait assez éclairée,
Pour que l'autre qu'on ne voit pas,
Par le galant fut désirée.
Un souper fin, tel qu'il le faut
Dans les plaisirs d'un tête à tête,
Fut le prélude de la fête
Que payait bien notre ribaud.
Ils mangèrent assez, mais ils ne burent guère,
Longue nuitée et court repas,
C'est ainsi qu'on fait à Cithère,
Lorsqu'on s'y prépare aux ébats;
Enfin notre bonne commère,
Reçut Damon entre les draps.
Ah! quelle volupté s'emparant du compère,
Le défrayait de ses ducats!
Tous ses sens occupés de l'amoureuse affaire,
A de si grands transports livraient son ame entière,
Qu'il paraissoit devenu fou.
Les amours libertins, regardant son derrière,
En un coin riaient tout leur saoul.
Cependant la Laïs romaine,
Gagne son argent de son mieux,
Et d'un mouvement gracieux
Aide l'agent qui se démène,
Lorsque du souterrain tout d'un coup part un bruit
Qui de Damon l'oreille blesse.
Redoutant les effets de quelque odeur traîtresse,
Il allait quitter le déduit.
«Quoi! ce bruit vous fait peur, dit-elle,
«Sachez qu'on aime ici les plaisirs réunis.
»Continuez Damon: c'est un régal exquis,
»Que pour votre odorat a préparé mon zèle,
»Mettez sans crainte votre nez
»Dans les draps parfumés d'une essence nouvelle,
»Et ce bruit que vous soupçonnez,
«Est l'heureux signal qui l'appelle».
Il la croit, et fait bien alors de s'y fier.
Une délicate vessie,
Pleine de parfums d'Arabie,
Qu'avait pressée à propos son fessier,
Avait causé le bruit qui venait d'effrayer
Damon, dans le moment le plus doux de sa vie.
On appelle cela Pet artificiel,
Ordinaire galanterie
De toute femme d'Italie,
Qui fait un trafic corporel.
Cette volupté réunie,
Mit le comble au plaisir de l'amant sensuel;
Après un petit intervalle,
Notre brave et vigoureux mâle,
Se met à reprendre le jeu,
Qui, par malheur, dure si peu.
Un second bruit vient frapper son ouie;
Nez aussi-tôt de plonger dans le lit,
Pour cueillir à point tout le fruit
De la précieuse ambroisie.
Mais pour le coup ce fut un Pet au naturel;
Qui, sortant chaudement de la région sale, Fit un atmosphère mortel
D'atômes imprégnés de matière fécale:
Pour surcroît de malheur encore plus cruel,
Un humide substanciel,
S'attachant à l'engin trop voisin de la source,
Abbattit sa vigueur et laissa sans ressource
L'amoureux qui maudit l'air pestilenciel,
Et dit en s'enfuyant. «Ah! de cette chrétienne
»Devais-je pas me défier?
»Et prévoir que le trou culier
»D'une femelle italienne,
»Ne pouvait être qu'un évier.»
C'est à regret que j'obéis à la nécessité d'être historien fidèle, en rapportant un conte aussi graveleux,[13] mais, ne devant passer sous silence rien de ce qui a rapport à mon sujet, j'aime mieux encourir le risque d'une imprudence, que de passer pour ignorant, dans une matière où toute mon érudition doit être déployée. Au reste, Bayle et Brantôme en ont fait autant. D'ailleurs ce conte me donne occasion d'apprendre aux lecteurs qu'il est du fameux abbé Sabathier de Castres, auteur des Trois Siècles de Littérature, des Siècles Payens, des Mémoires de miladi Kilmar, et du journal Politique National, en 1789. Aujourd'hui à Vienne. Tandis que j'y suis, je citerai le trait suivant, cité par Nicodême Frischlin, (édit. de Strasbourg. 1525. in-16.)
Quelqu'un ayant lâché un vent au milieu d'une nombreuse société, un de ses amis lui en fit reproche. Par Jupiter, répondit le péteur, il y a longtems que mon derrière désire parler, il ne lui manque que ta langue. Veux-tu la lui donner?
Le trait de naïveté suivant, dans une fille d'auberge, plaira sans doute aux plus graves personnages.
Le Pet français.
Deux anglais arrivant dans un village en France,
Etaient de fatigue harrassés,
En outre fort embarassés,
Pour trouver un lieu de pitance;
Car tous les deux, ignorant le français,
Aux paysans parlaient anglais;
Les manans ne surent jamais
Aucun autre langage,
Que celui qu'on parle au village;
Cependant le curé plus sage,
Reconnoissant à leur baragouinage
Qu'ils avaient besoin de manger,
Et qu'ils cherchaient à se loger,
Lors par le bras vous les prend et les mène
A l'auberge la plus prochaine.
L'hôte les voyant arriver,
Et désirant chez lui les conserver,
Les saluant, en suivant sa marotte,
Il leur fait signe de s'asseoir,
Puis bientôt appelant Javotte:
Allons, dit-il, tire-moi cette botte;
Près d'eux on s'empressait, oh! dame! il fallait voir:
Chacun était jaloux de bien remplir sa tâche;
Mais en voulant tirer trop fort,
La Javotte fait un effort,
Et devant tout le monde, avec grand fracas, lâche
Ce qu'ordinairement avec soin chacun cache.
Le pauvre maître consterné,
En cas se trouvant très-peiné,
Lui dit: «Puante, eh bien! que veux-tu que l'on dise
»De notre honnêteté chez messieurs les Anglais?
—Mais qu'est-ce que ça fait, dit-elle avec franchise,
Ces deux messieurs n'savont pas le français.