COLETTE YVER

PRINCESSES
DE
SCIENCE

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR
Format in-18.

COMMENT S’EN VONT LES REINES   1 vol.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.

Published, february first, nineteen hundred and seven.
Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by Calmann-Lévy.

ÉMILE COLIN ET Cie — IMPRIMERIE DE LAGNY

AU
DOCTEUR ANTOINE FLORAND

PRINCESSES DE SCIENCE

PREMIÈRE PARTIE

I

Le docteur Fernand Guéméné, s’étant levé selon son habitude à sept heures, passa sous la douche avec sa ponctualité coutumière, s’habilla, sonna pour le thé qu’on lui monta dans sa chambre, et se mit à déjeuner près de la fenêtre ouverte.

Il habitait, à la pointe de l’île Saint-Louis, un minuscule hôtel où il venait de s’établir comme médecin de quartier. Par les hautes fenêtres du XVIIIe siècle qui s’étageaient deux par deux dans l’étroite façade, il voyait, presque au pied de la maison, couler la Seine sous le rideau touffu des peupliers d’Italie, frissonnants et somptueux, qui bordaient la rive.

A chaque minute, un sourd clapotis d’eau battue signalait l’arrêt d’un bateau-mouche au ponton, sous ses fenêtres. Le jeune médecin, distrait, n’entendait rien. Sa main qui soutenait le petit pain tremblait un peu. Bientôt il repoussa le plateau avec sa tasse à demi pleine, prit son chapeau et gagna la porte.

Avant de quitter sa chambre à coucher, il se retourna, embrassa des yeux le mobilier rudimentaire et pensa :

« Si elle veut bien, je chercherai tout de suite d’autres meubles. Avec des lits clos j’ai vu faire, en Bretagne, des armoires charmantes : j’en commanderai une à Quimper… elle y rangerait son linge avec plaisir… Une table à ouvrage… oui, mais sait-elle coudre ? »

Puis, ses yeux s’arrêtant au lit :

« Oh ! le lit, des plus simples, en cuivre. »

Et très vite :

« On draperait les fenêtres de mousseline blanche, comme chez mes parents. »

Il était grand et d’aspect froid ; sa tête, très forte et ronde, s’alourdissait d’une épaisse chevelure brune. Sous le lorgnon, ses yeux rêvaient. Il partit, gardant toujours en lui la vision nuageuse d’une chambre blanche, une chambre voilée de mousseline, meublée d’objets imprécis et où glissait, dans une pénombre de crépuscule, une femme mince au chignon noir…

Dehors, il suivit ce quai Bourbon, si étroit, si archaïque, avec son trottoir en terrasse, ses marches, ses rampes, ses niveaux différents. Il prit le pont Saint-Louis. Devant lui la Seine fuyait en deux bras fluides pour enserrer la Cité. Le ciel pur la teintait de bleu. C’était une chaude matinée de juillet : une buée opaque, d’un gris de cendre, écrasait l’horizon. Sur les quais entrecroisés qui ceignent les deux îles sœurs, des camions roulaient avec fracas. Une lumière intense avivait l’azur de l’eau, le vert des frondaisons, le rose des façades en briques, tandis que s’assombrissait le noir des pierres vétustes, dans cette cité gothique de terreur, de mystère et de rêve qu’est Notre-Dame.

Le docteur Guéméné, par la rue du Cloître, gagna le Parvis et enfin l’Hôtel-Dieu. A mesure qu’il approchait du but, ses traits révélaient une inquiétude croissante. Quand il déboucha sur le Parvis, ce vaste espace vide lui donna le vertige. A l’aspect des lourdes bâtisses grises de l’hôpital, hérissées de cheminées et de ventilateurs, ses paupières battirent légèrement. Il entra.

— Mademoiselle Herlinge est-elle arrivée ? demanda-t-il au premier infirmier qu’il aperçut dans le long couloir claustral.

— Elle passait ici à l’instant, monsieur… il n’y a pas cinq minutes.

— Merci.

Une cohue d’infirmiers, de malades, d’externes qui arrivaient, piétinait dans le vestibule d’entrée. Guéméné pressa le pas, avec l’impression que tout ce monde le dévisageait, et il pénétra dans la cour centrale.

Elle s’allongeait princièrement, en terrasses successives, avec ses degrés de pierre, son gravier jaune, ses parterres fleuris, jusqu’au portique de la chapelle lointaine qui en ferme le fond. D’aériennes galeries à larges arcades, superposées d’étage en étage, l’enclosaient. Le docteur Guéméné leva la tête ; son visage s’illumina : il avait aperçu, à la balustrade de la troisième galerie, là-haut, une femme accoudée.

Guéméné aimait cette femme. Il le lui avait écrit la veille, sollicitant un entretien, la priant de l’attendre à cette terrasse si elle ne le repoussait pas.

C’était Thérèse Herlinge, l’interne du grand Herlinge de l’Institut, son propre père. Elle achevait à l’Hôtel-Dieu, sous la direction paternelle, ses études médicales. On y entourait de respect son mérite personnel et le nom qu’elle portait. D’ici Guéméné pouvait reconnaître sa taille mince et distinguer son chignon noir.

Alors un bien-être d’ivresse l’inonda. L’hôpital, avec ses galeries, ses colonnes, ses arcades, ses balcons, sa passerelle, sa théâtrale architecture, sa noble massivité, lui apparut comme le palais moderne convenant à cette moderne princesse de Science. Elle y régnait. Elle en était la châtelaine et, pareille aux nobles dames d’autrefois, mais serrée dans un fourreau de toile bise, avec son tablier d’interne noué aux reins, accoudée aux balustrades de sa terrasse, elle regardait venir à elle celui qui l’aimait.

Le jeune médecin croyait modérer sa hâte et régler son pas : il courait presque en montant les étages. Il arriva ; elle se retourna, sourit et lui tendit la main. Il prononça, frémissant :

— Alors… c’est oui ?

— Attendez, attendez ! fit-elle en riant très loyalement. Je veux causer avec vous, il me faut vous connaître mieux : vous étiez pour moi jusqu’ici le meilleur des camarades, voici que vous m’apparaissez sous un aspect nouveau. Je suis moi-même très troublée, je vous assure, très troublée…

On ne l’aurait pas dit. Sa fière beauté de brune, plus faite de noblesse que de grâce, ses yeux superbes, exprimaient le contentement puissant et serein de la femme qui se sait aimée. D’une main ferme, elle lissait, en un geste habituel, le casque de cheveux noirs qui lui prenait la nuque. Un duvet très fin naissait au coin de ses lèvres ; elle avait, dans l’épanouissement de ses vingt-cinq ans, l’air d’une reine.

Elle continua :

— Nous ne pouvons rester sur cette galerie : les malades y vont et viennent, et, par les portes vitrées, les infirmiers nous épieraient. Pour les choses graves que nous allons dire, mon petit laboratoire conviendra mieux, n’est-ce pas, Guéméné ?

Il y eut une imperceptible nuance affectueuse dans cette façon d’appeler son compagnon d’études, et elle l’entraîna vers l’intérieur des bâtiments, où l’on pénétrait de plain-pied ; son sourire avait une expression nouvelle de recueillement, de satisfaction, de bonté.

Son laboratoire d’interne, contigu à la salle des malades, était encombré de fioles, d’éprouvettes, de pièces anatomiques, de bocaux et de livres. Dans le désordre de la table poussée contre la fenêtre, se voyait un microscope. A droite, une étuve qui ressemblait à un coffre-fort contenait des bouillons de culture. Un bec de gaz à chalumeau dont le ronflement emplissait l’étroit cabinet chauffait l’appareil. La jeune fille débarrassa l’unique chaise d’une sorte d’aquarium où des souris blanches grouillaient dans de l’ouate, et, faisant signe au docteur de s’y asseoir, elle s’installa dans son fauteuil de travail.

— Oui, commença-t-elle, votre lettre d’hier m’a bien étonnée. Car enfin il y a, je crois, quatre ans que nous nous connaissons. Un an d’externat à la Charité, où je vous ai rencontré pour la première fois, deux ans d’internat aux Enfants-Malades, où nous avons été nommés ensemble, et cette année que je termine ici, au cours de laquelle je vous ai vu si souvent à la clinique de mon père, voilà le bail de notre vieille amitié. Or, pendant tout ce temps, vous avez été le plus complaisant des camarades, le meilleur, celui que j’estimais le plus ; mais que vous m’aimiez je ne m’en serais jamais doutée, par exemple !

— Thérèse, reprit Guéméné, s’abandonnant tout à coup à la familiarité du prénom, moi aussi, je l’ignorais ; j’ai longtemps travaillé à vos côtés, comme un bon élève auprès d’un autre bûcheur, sans vous voir. Je n’admettais pas la femme-médecin, pas sa « mentalité », pas son opportunité ; il a fallu ce caractère exquis, cette nature qui vous rend sympathique à tous, pour me montrer en vous, peu à peu, une amie intelligente et droite. J’ai joui de votre présence continuelle, inconsciemment. Vous vous êtes emparée de moi très doucement, par un charme tellement subtil et incessant que je ne l’ai pas senti. L’agrément que je trouvais près de vous, je l’attribuais à votre intelligence et à votre humeur délicieuse. A la salle de garde, j’aimais vous avoir pour voisine, sans songer de quelle incomparable vie à deux ces repas pris côte à côte, dans le vacarme de la gaieté ambiante, pouvaient être le prélude. De jour en jour, vous me pénétriez de vous, de votre esprit joyeux, de votre regard si franc, et, lorsque je quittai les Enfants-Malades pour m’établir, je pus mesurer le vide que laissait dans ma vie votre absence… Le besoin que j’eus alors de vous m’éclaira. J’ai connu ce que vous étiez pour moi, un soir d’indéfinissable ennui, en vous retrouvant dans un groupe photographique d’internes, pris l’an dernier aux Enfants-Malades. Oh ! Thérèse, vous ne saurez jamais ce qui s’est passé en moi quand j’ai revu votre chère image et que mon cœur trop lourd s’est déchargé en sanglots et en larmes, en larmes d’enfant, en larmes passionnées, pour avoir reconnu votre mince blouse blanche et votre chignon noir, dans le fond un peu flou de cette photographie !

Son émotion, sa pâleur, son tremblement, touchèrent la froide fille ; elle dit gravement :

— Mon bon Guéméné, vous m’aimez tant que cela ?… Merci…

Il lui prit les deux mains qu’il broya dans les siennes, puis, secouant la tête, lentement il balbutia :

— Jamais… jamais… je ne pourrai vous dire à quel point je vous chéris, Thérèse.

Et, en même temps, il eut l’orgueil de lire en cette femme, uniquement occupée jusqu’ici de ses études, un trouble nouveau. La vie sentimentale s’éveillait en elle. Il la tenait déjà à demi enchaînée, et, sans révolte, elle laissait river à ses nerveux poignets de vierge « cérébrale » ce premier anneau de servitude qu’étaient les mains amoureuses du jeune homme. Celle dont l’apparence impassible annonçait une créature exempte de rêve et d’émotion se révélait mystérieuse et vibrante. Avec une timidité qui étouffait le son de sa voix, elle murmura :

— Fernand…

Ils eurent quelques minutes de silence et de recueillement, puis mademoiselle Herlinge reprit :

— Certes, je ne pensais guère au mariage. Depuis que je suis étudiante, je vis entourée de garçons ; ils n’ont jamais songé à me faire la cour. C’est de l’ennui que naît souvent cette idée chez les jeunes filles. Dieu merci, je n’ai guère eu le temps de m’ennuyer. Pourtant, j’ai plusieurs fois souhaité d’être aimée. Chose curieuse, sans en faire aucun cas, j’enviais l’amour ; ce ne furent d’ailleurs jamais que de vagues et passagères imaginations, touchant un avenir lointain et vague. En toute sincérité, Fernand, je ne vous aime pas encore, mais peut-être cela viendra-t-il : je vous estime tant, mon ami !

Elle eut un sourire qui ressemblait à une éclosion de tendresse. Le docteur dit, à son tour :

— Vous portez un nom illustre ; une carrière glorieuse vous attend. Je ne suis qu’un médecin de petites gens, sans éclat, sans fortune ; j’ai dû patiemment attendre la formation d’une clientèle avant de vous offrir ma vie. Pourtant, Thérèse, ce pain quotidien une fois assuré, je n’ai pas hésité à vous demander d’être ma femme, avec la certitude que le bonheur dont je vous entourerai fera, dans notre mariage, mon apport digne du vôtre. Vous n’êtes pas une jeune fille que séduisent les vanités. Je suis un honnête homme et je vous aime, tout simplement. Voulez-vous de moi ?

— Oui, prononça-t-elle, très émue et très grave.

Il eut comme un sursaut de bonheur éperdu, et, cachant sa tête dans ses mains :

— Je suis trop heureux ! je suis trop heureux !

Quand il releva les yeux, Thérèse le regardait, étonnée, attendrie et nouvelle ; leurs prunelles se rencontrèrent, un moment, pour échanger d’ineffables pensées qui les lièrent plus que bien des paroles. Le bec de gaz à chalumeau lançait toujours, sous l’étuve, le sifflement de son dard de flamme. La minuscule architecture de cuivre du microscope luisait devant la fenêtre. Un fragment de cervelle humaine flottait dans un bocal, et, dans un autre, une membrane blanchâtre, produits d’une autopsie récente.

Le jeune homme parcourut des yeux ce laboratoire où la singulière fille s’emprisonnait des heures entières, pour s’astreindre à ses masculines études. Une grande fierté le prenait à la pensée que, dans cette femme en apparence toute de cerveau, il suscitait, en cette minute, par les forces de son amour, une vraie jeune fille émue et frissonnante, l’idéale compagne, sa fiancée :

— Vous ne regretterez rien, Thérèse ? demanda-t-il tout à coup.

— Je ne regrette jamais les décisions que j’ai prises, répondit-elle avec une assurance virile. D’ailleurs, je sais que vous ne me décevrez pas, mon bon Guéméné.

— Le bonheur que je vous promets sera de ceux qui durent. Si je le savais transitoire et trompeur, l’aurais-je offert à une femme telle que vous ? Mais je me demande si ce sera assez de tout mon dévouement pour vous faire oublier l’ancienne vie. Vous la désiriez bien avidement, pour l’avoir choisie envers et contre tous, riche, belle et heureuse comme vous l’étiez. Ne regretterez-vous pas vos études, l’avenir auquel vous renoncez et qui s’indiquait si beau, cette médecine à laquelle vous preniez un si ardent intérêt ?…

— Mais, je n’ai pas besoin de renoncer à la médecine pour devenir votre femme !

— C’est pourtant ainsi que je l’entendais, Thérèse.

Mademoiselle Herlinge devint très pâle.

— Vous me demandez… vous me demandez cela ?

Un instant leur trouble les rendit muets l’un et l’autre, et ils se regardèrent avec effroi. Puis l’étudiante eut ce nouveau cri :

— Renoncer à la médecine !

— Oui, Thérèse, reprit sourdement Guéméné, je vous veux tout entière.

Elle secoua la tête avec une légère tristesse.

— Non, non ; ne me demandez pas cela : je sens, je sais, que je ne le pourrai pas. Songez que depuis soixante-dix mois j’ai donné à cette chose-là toutes mes énergies, toutes mes facultés, toute ma volonté. Mon métier est dans moi et, voudrais-je l’abdiquer, il me dominerait encore ; je suis médecin, toute, toute !

Et elle eut un geste convulsif des deux mains, comme pour retenir en soi cette subtile possession de son art, si durement acquise, si passionnément gardée.

— Vous parlez ainsi, Thérèse, parce que la vie affective est neuve en vous, que vous ne la connaissez pas bien ; vous demeurez encore trop étudiante pour être femme, complètement. Peu à peu, l’amour tuera l’étudiante en vous, et, à l’heure où s’épanouira votre âme féminine, vous comprendrez enfin pourquoi je réclame de vous le don absolu, sans réticence, sans arrière-pensée. Bien plus, vous en éprouverez le désir, la soif, comme une vraie femme !

— Une vraie femme ? Mais je le suis, je pense, et intégralement, puisque j’ai conquis toute l’intellectualité possible ! La demi-femme est celle dont le cerveau reste atrophié. Et vous voudriez que je me rapetisse à cet état ? En vérité, je me demande quelle est votre pensée, mon pauvre Guéméné !

— Ma pensée, vous la voulez ? Eh bien ! je suis un homme, je cherche ma compagne, pour faire ma vie avec elle, parce que c’est la loi, parce qu’il me faut un foyer, et une gardienne à ce foyer. Je veux bien trimer tout le jour, courir de maison en maison, ausculter des cœurs, faire cracher de vieux asthmatiques, délivrer des femmes, palper des nouveau-nés, constater des décès, mais à condition que cette partie assommante de la vie, qu’on appelle le métier, une fois accomplie, je trouve ma maison douce et une amie qui m’y attende. Cette amie, — je suis peut-être égoïste, mais je suis un homme et un homme normal, — je la veux pour moi seul. Je ne partagerai pas ma femme avec tout le monde… Ha ! ha ! ha ! le mari de la doctoresse, ce serait charmant !

Brutalement, il s’était levé en repoussant sa chaise, et il tournait comme un malade en fièvre autour du laboratoire exigu. Puis, tout à coup, saisissant Thérèse par les poignets :

— Vous m’échappez, je sens que vous m’échappez ! Restez-moi, Thérèse… je vous aime… pardonnez-moi ma violence. J’ai rêvé d’un tel bonheur auprès de vous, dans la traditionnelle intimité conjugale ! ne me dites pas que c’est bourgeois et démodé : ce bonheur que je souhaite, il est de tous les temps, parce qu’il est sain et naturel. La femme est faite pour la maison. Nous ne serions pas heureux, Thérèse, si vous couriez la clientèle, les cliniques, les hôpitaux, et si, au lieu d’être votre but, la famille vous devenait une entrave. Il ne faut pas manquer notre vie, bâtir notre foyer en aveugles. Je vous parais très encombré de préjugés, n’est-ce pas ? Je ne suis pas un rétrograde cependant ; je veux les femmes libérées, lucides et pensantes. J’ignore de quoi est né mon amour pour vous ; peut-être m’est-il venu de vous avoir beaucoup admirée. En tout cas, l’égalité intellectuelle qui sera entre nous me semble constituer le meilleur élément de notre bonheur. J’aime votre lumineuse pensée, j’en suis orgueilleux, mais je réclame d’en jouir seul.

Les traits un peu durcis, ses belles prunelles limpides et glaciales revenues à leur habituelle expression, mademoiselle Herlinge méditait ardemment sa défense. Elle reprit, en apaisant l’accent de révolte qui faisait trembler sa voix :

— Pourquoi réclamez-vous de moi ce que vous auriez bien garde de me donner : la vie intégrale ? Je m’explique. Vous estimeriez — à bon droit — mes prétentions excessives, si j’exigeais de vous, en gage d’amour, l’abandon de votre carrière ? Pourtant je suis médecin au même titre que vous ; nous avons fait des études semblables ; je possède des diplômes pareils aux vôtres : vous êtes docteur, je le serai d’ici peu… Quelle différence voyez-vous entre nous ?

— J’en vois une grande : cette passion que vous cachez en vain sous votre calme, cette convoitise qu’excite en vous la profession médicale. Vos âmes sereines de cérébrales ne connaissent que cette ardeur, mais vous en êtes dévorées… et c’est nécessaire ! Sans cet appétit violent de science et de diplômes, — parfois de diplômes seulement — vous verrait-on vous transformer en êtres d’exception, vous exténuer à des études qui dépassent vos forces, affronter une vie difficile, abdiquer des traditions délicates, remonter, avec une vigueur plus que masculine, le torrent des conventions et de l’habitude ?… Combien notre zèle est moins grand ! La carrière, vers laquelle il faut qu’un goût si vif vous entraîne, s’offre naturellement aux jeunes hommes et ils y abondent. Ils peuvent ne prendre à leurs cours qu’un intérêt secondaire — une promenade par le Quartier Latin, quelques stations dans ses brasseries, nous ont vite édifiés à cet égard — et devenir, par la force des choses, des médecins très sortables. Bref, l’homme accorde à ce métier, comme à tout autre, le temps et l’intérêt indispensables, par obligation, par devoir, mais il se réserve sa personnalité vraie, que n’accapare pas la profession. La femme, au contraire, s’y noie toute, avec ses qualités, ses aptitudes, ses faiblesses, sa sensibilité, ses affections… Tenez, à ma première autopsie, dès que le bistouri eut crevé le thorax du cadavre, on entendit un bruit mou sur les dalles : c’était votre serviteur qui perdait connaissance et s’affaissait comme une loque. Parmi mes camarades, beaucoup m’ont confessé la même aventure, et il est peu de jeunes étudiants qui, au spectacle de ce dépeçage humain, n’aient éprouvé d’abord de profondes sensations d’horreur. Ça passe, Dieu merci !… Or, je vous ai vue, lors de vos débuts à la Charité, faire de la dissection ; vous aviez la main suffisamment sûre, et à la question que je vous posais vous avez répondu fièrement : « Moi ! je n’ai jamais bronché devant le cadavre !… » Le fait est que, vous autres femmes supportez généralement cette scène macabre avec flegme, et j’ai noté que peu d’étudiantes se montraient incommodées, à l’amphithéâtre. Ainsi, nerveuses, délicates et sensibles, infiniment plus que nous, les hommes, vous demeurez impassibles, vous ignorez la répugnance physique à l’aspect de cette boucherie malodorante, tant le désir de voir, de savoir, de devenir médecin enfin, vous possède… Et vous vous étonnez, Thérèse, si, à l’idée que vous serez ma femme, je m’alarme de vous savoir dans l’âme cette passion souveraine, déformante, aveuglante ?

Mademoiselle Herlinge, pensive et attristée, repartit :

— Elle ne m’empêchera pas de vous aimer bien, Guéméné.

Il répliqua :

— Je voudrais cette tendresse de l’épouse qui s’est donnée toute à son mari, qui le réconforte, le calme, l’égaie ou le console, et reste toujours là, Thérèse, toujours… La tradition des épouses d’autrefois est bonne, elle est vraie, elle est naturelle. Tout ce qui rejette hors du foyer la vie de la femme est mauvais ; ou bien il faudrait remplacer la vieille théorie du mariage par je ne sais quelle formule de compagnonnage mixte…

Elle l’arrêta :

— Cette formule est précisément très belle, à mon sens, Guéméné. Associer deux êtres égaux, en même temps amants et amis, remédier, par un savoir et des fonctions identiques chez l’homme et chez la femme, aux malentendus conjugaux qui dérivaient jusqu’ici d’une disproportion intellectuelle, ne trouvez-vous pas cela louable et utile ?… Vous n’en êtes pas, je pense, à nier l’égalité des époux ?

— L’égalité, non, mais la similitude, Thérèse. Je ne dis pas la femme inférieure, je la trouve différente. Et, bien que tous vos efforts de femmes-médecins tendent à vous métamorphoser en jeunes hommes à jupons, vous demeurez par vos attitudes, vos idées, et avec votre science même, d’une autre essence que nous. Mille penchants secrets vous font dissemblables de ceux que vous copiez.

Mademoiselle Herlinge s’indignait sourdement. Une recherche scrupuleuse dans sa toilette, de laquelle on apercevait seulement, sous sa blouse, le sévère corsage de soie grise, démentait en elle toute tendance ridicule à se masculiniser. Elle niait de bonne foi la supériorité de l’homme, mais elle lui sentait obscurément un esprit plus précis, une volonté plus ferme, des conceptions plus audacieuses. C’était à cela aussi, sans doute, que pensait Guéméné. L’homme et la femme étaient égaux par l’intelligence, la valeur morale ; mais au premier il attribuait les hautes spéculations du cerveau, le génie possible ; à l’autre, il reconnaissait surtout la supériorité affective et sentimentale. Mais, en parlant, de « jeunes hommes à jupons » à propos des étudiantes, il avait du moins été injuste pour celle-ci.

— Nous ne sommes pas de petites pensionnaires, reprit-elle.

— Vous n’en avez pas moins les éternelles fonctions de la femme ; la grande vocation féminine vous entraîne toutes avec la même force, jeunes filles naïves ou savantes raisonneuses. Vous avez dans le sang les mêmes dévouements, les mêmes instincts tendres, Thérèse ; la nature vous a faites femmes avant que vous ayez choisi d’être médecins !

— Ah ! comme vous avez bien pris de votre race bretonne l’insupportable respect de la routine, mon pauvre Guéméné ! Eh bien ! c’est entendu ; laissons les femmes au pot-au-feu ou à leur aiguille, et verrouillons solidement la porte, surtout, pour qu’elles gardent leur place au foyer. Mais, dites-moi, que faites-vous de l’innombrable armée des filles sans dot, bloquées dans ce foyer d’où vous ne leur permettez pas de sortir, et, où vous savez bien, pourtant, que les épouseurs n’iront point réclamer d’elles l’honneur de les entretenir ? Elles mourront de faim, tout bonnement, mon cher, grâce à vos belles théories.

— Ma théorie n’est pas cruelle aux femmes, Thérèse, elle n’est pas non plus entachée de sottise. J’applaudis de tout mon cœur à l’effort de ces vaillantes filles qui, pauvres, chétives, délaissées au milieu de difficultés inouïes, dans un travail incessant, luttent magnifiquement pour se faire, malgré leur faiblesse, une place au soleil, en dédaignant l’homme qui les a négligées. Ah ! nous en avons vu, vous et moi, à l’École, de ces étudiantes au canotier de feutre, à la jupe élimée et aux yeux ascétiques, dont les doigts maigres crayonnaient le cours, fébrilement. Plus près de nous, il y a cette petite externe russe : Dina Skaroff. Est-elle assez admirable avec ses bottines rapiécées, son éternelle robe de pilou et son travail acharné ! Elle nous l’a dit, l’anatomie la rebute, elle n’y peut appliquer son esprit rêveur et léger ; mais elle passe les nuits sur ses livres : elle en est blême, le matin, et c’est ainsi qu’elle a emporté son examen de première année. Vous croyez que je n’apprécie pas à sa juste valeur une femme de cette trempe qui, sans le sou, étrangère, timide, a su se tailler une telle personnalité et mordre à la vie de cette manière ? Seulement, je me tromperais bien, si cette farouche travailleuse ne cachait pas une jeune fille vibrante et passionnée, prête à secouer sa cuirasse d’indifférence et de sauvagerie pour s’épanouir en femme complète, le jour où la nécessité de gagner durement sa vie disparaîtrait, la laissant libre d’être, à sa guise, amoureuse, épouse et mère, comme les autres ! Et voilà, Thérèse, de quelle façon j’admets les femmes-médecins. Certes, je trouverais malséant que les hommes refusent encore à celles dont ils n’ont pas voulu devenir les maris le droit d’exercer des professions où elles peuvent vivre indépendantes au même titre qu’eux ; mais, si d’aventure ils les épousent, que tout rentre dans l’ordre, et que l’homme, se faisant le soutien du ménage, comme il est juste, la femme s’abandonne tout entière à sa fonction souveraine, qui est de vivre pour son mari, pour ses enfants.

Puis, regardant Thérèse, il ajouta :

— Je vous révolte, n’est-ce pas ?

La jeune fille était très pâle.

— Non, reprit-elle avec douceur ; vous m’aimez égoïstement, comme font les hommes. Vous me demandez très simplement de me sacrifier à vous, d’immoler à votre amour tout ce que j’aime et tout ce que je suis.

Étendant la main, elle ferma le robinet du gaz. Le bec du chalumeau s’éteignit, ce qui fit un grand silence. Le soleil frappait les pièces anatomiques : un embryon, de la grosseur d’une fève, s’illumina dans l’alcool où il flottait. Thérèse reprit d’une voix attristée, et qui se faisait plus douce :

— Je ne le pourrai jamais…

Guéméné, sans répondre, eut un geste désespéré. Elle dit encore :

— Il faudra prendre avec moi mon métier… ou m’oublier.

— Je tâcherai de vous oublier, alors ! dit-il en se redressant péniblement, comme sous le poids d’un découragement infini.

Cette réponse étonna l’étudiante et l’offensa secrètement. La fille du grand Herlinge, qui ne connaissait guère encore de la vie qu’une longue suite de succès, n’entendait pas être aimée à demi. Cette belle passion poétique et romanesque, dont elle était l’objet, l’avait grisée d’abord comme un triomphe inattendu et nouveau. Il était d’ailleurs logique que cette fille jeune, vigoureuse et fière, goûtât un amour où son orgueil n’avait rien à perdre. Mais quand elle vit le don de sa personne, dont elle savait le prix en le promettant, accepté sous condition, marchandé et, au demeurant, refusé, un trouble lui vint, où la déception et le dépit avaient leur part.

— M’oublier, mon cher ? dit-elle d’une voix mal assurée. Voulez-vous parier que ce ne sera pas long ?

Il parut ne pas l’entendre. Sa poitrine se souleva d’un soupir puissant de tristesse, et, regardant la jeune fille avec les yeux éteints et sans vie de l’homme qui souffre :

— Alors… c’est fini ?…

En voyant ainsi torturé ce garçon, dont de communes études lui avaient donné une habitude ancienne et familière, qu’elle avait connu tant de mois égal, ponctuel, sensé, avec son intelligence droite, solide et un peu mystique de Breton, Thérèse eut l’instructif regret de ce qu’elle perdait à laisser fuir un tel amour. Une minute, elle envisagea la possibilité de l’abnégation suprême. Des multiples satisfactions que la médecine donnait à son âme étrange elle eut une vision rapide. Puis il lui sembla que, privée tout d’un coup de ces satisfactions, elle demeurerait amoindrie, humiliée, une femme sans éclat, noyée dans le commun, mais prête à toutes les soumissions, libre d’appartenir sans réserve à un homme, à cet homme qui frémissait d’amour, là, devant elle.

A son tour, elle tardait à répondre. Guéméné se leva, murmurant :

— Adieu, Thérèse.

Ainsi, c’était définitif, il s’en allait. L’amour, auquel hier encore elle songeait si peu, lui était apparu, vital, profond, souverain ; il l’avait surprise ébranlée, charmée, attendrie, puis, il s’évanouissait, et l’existence d’autrefois recommencerait sévère et uniforme. C’était comme un réveil banal après un rêve délicieux. Cependant Guéméné était encore là. Qu’elle dît un seul mot, et devant elle s’ouvrirait cette vie amoureuse aux émotions progressives et intenses qu’elle avait observée chez d’autres et qui, malgré ses lucidités de femme savante, lui demeurait aussi nuageuse et obscure qu’à la plus simple et plus pure jeune fille. Elle pensa :

« Ce serait bon… »

Puis elle entendit le jeune homme ajouter d’une voix tremblante :

— Pourtant vous aviez dit oui, Thérèse ; j’aurais pu vous avoir, je pourrais partir d’ici en possédant le bonheur. Une femme telle que vous s’est promise à moi ! et je pourrais, si je le voulais, emporter dans ma maison la certitude de vous y amener un jour. Et je vous aime en insensé, et mes bras pourraient vous prendre comme une fiancée, oui, j’aurais le droit, j’aurais le droit…

— Taisez-vous ! interrompit-elle, effrayée devant l’exaltation du jeune homme ; cette porte vitrée clôt à peine, la religieuse est là qui peut vous entendre.

Il poursuivit sans plus de précautions :

— Depuis huit mois j’ai ressassé mon amour dans ma solitude, et je m’enfermais chez moi pour m’en nourrir secrètement, comme une bête qui se terre pour se repaître d’une proie précieuse. Endormi, je vous ai vue en rêve ; éveillé, je vous voyais mieux encore ; vous m’halluciniez sans cesse ; je n’ai pensé qu’à vous, je n’ai travaillé que pour vous, j’ai peuplé ma maison de votre vision mille fois répétée ; j’ai souffert, j’ai pleuré, j’ai tendu les bras vers vous, jour et nuit, passionnément. Et voici qu’aujourd’hui je vous vois, je vous adore, j’ai le droit de vous étreindre… et non, non, non ! ce sera non !

Pâle, frémissant, les poings serrés, il affirmait en coups nerveux de son talon sur le plancher, son infrangible volonté, l’indomptabilité morne de sa race, pendant que, debout devant lui, Thérèse, blême et accablée, réagissait aussi contre l’élan de pitié féminine qui, dans ce trouble, l’eût jetée avec des mots de douceur, irrévocablement, à cet homme : Tous deux formaient un couple harmonieux et beau ; la nature, leur jeunesse, insidieusement, les sollicitaient de s’unir ; mais entre eux l’orgueil s’insinuait en invincibles obstacles.

Thérèse tendit la main :

— Adieu, Guéméné… mais c’est vous qui l’aurez voulu…

Il s’écria :

— Ah ! remerciez-moi d’avoir la force de m’en aller ! Je sais quelles misères nous attendaient dans cette union équivoque où vous n’auriez été qu’une demi-épouse, où ma jalousie vous eût déchirée, où, détournée ailleurs, vous auriez laissé mes tendresses inassouvies. Je souffre bien, mais j’aime mieux pleurer mon amour intact qu’empoisonné.

— Vous ne pouvez pas comprendre, Guéméné ; moi-même je n’avais pas compris, avant ce jour, ce que ce métier a pris de moi. Ne m’en veuillez pas, je ne puis pas y renoncer, je ne puis pas ! Qu’est-ce que la banalité de l’existence à laquelle vous me conviez, auprès de ces luttes silencieuses, lentes et passionnées contre la maladie, ces plongées incessantes dans le mystère de la vie, ces spectacles de l’inépuisable physiologie ! Nul ne saura jamais ce que j’éprouve, les jours d’entrée à l’hôpital, quand je trouve dans ma salle une malade nouvelle et que je palpe le problème vivant qu’est ce corps, avec son mal ignoré qu’il faut déchiffrer, déterminer, maîtriser… Oh ! Guéméné, Guéméné, vous ne les connaissez donc pas, vous, les transes grisantes du diagnostic, et la volupté de l’auscultation et le triomphe des prévisions confirmées ?… Et quelle puissance nous détenons ! Lire ainsi dans l’invisible, dans l’obscurité des organes, lire moralement, par déductions, et voir dans le corps vivant aussi bien qu’à l’autopsie… Et l’autopsie ! quelle merveille, avec ses révélations qui viennent sanctionner tout l’échafaudage des hypothèses émises sur un cas mystérieux ! Souvent voyez-vous, j’ai frémi, pendant des auscultations difficiles, en présence de secrets que le corps vivant ne voulait pas lâcher, alors que je songeais à l’autopsie qui mettrait à nu les viscères, illuminerait nos obscurités, nos incertitudes ; oui, l’autopsie je l’ai quelquefois désirée fiévreusement, quand je savais à quelques pouces de chair, sous ma main, la réalité insaisissable de la maladie ; je l’ai désirée avec révolte, avec curiosité, comme une petite fille à qui vient l’envie de découdre sa poupée. Parfois, déroutant toutes les prévisions, le malade guérissait, remportait son corps sans qu’on eût rien connu, et l’incertitude subsistait. Mais souvent aussi la dissection se faisait. Ah ! il y a eu de belles heures dans ma vie, Guéméné !…

Il l’écoutait chanter, ardente et secouée d’enthousiasme, cet hymne à la physiologie presque indécent d’inhumanité. Il l’aurait aimée féminine et sensible dans son art, soignant pour guérir, par compassion, par bonté. Il lui aurait voulu des rêves de dévouement et de charité qu’il n’avait pas été sans connaître lui-même, au début de ses études. Une tendre pitié, quelque chose de plus raffiné, de plus délicat que la philanthropie des grands docteurs, eût été pour Guéméné la raison d’être et comme la justification des femmes médecins. Mais il voyait, au contraire, en celle-ci, plus d’indifférence devant la personnalité du malade que n’en montrent, d’ordinaire, les étudiants.

Elle acheva :

— J’ai là une passion inguérissable. En vous promettant de m’en défaire, je commettrais une mauvaise action : elle me reprendrait.

A ce moment, un brouhaha monta de l’escalier : des voix d’hommes, un piétinement, des murmures. Thérèse releva le rideau de la porte vitrée et dit :

— Voici mon père.

Le docteur Herlinge arrivait, coiffé de sa toque noire, avec sa blouse et son tablier blanc. Derrière lui se pressait une masse d’étudiants, de médecins, de savants, hommes jeunes et vieux, parisiens ou provinciaux, élégants ou négligés, parmi lesquels on apercevait aussi des femmes. Ils formaient au célèbre médecin, dont ils venaient suivre la clinique du mercredi, une cour glorieuse. Le maître, d’un air las et détaché, traînait à sa suite cette foule de gens avides de l’entendre. Il était petit et fluet. Dans son frêle visage parcheminé brûlaient, d’une ardeur voilée, ses yeux bleus étranges. Ses cheveux grisonnants s’échappaient en touffes de la toque. La religieuse de service, venant au-devant de lui, ouvrit la porte de la salle.

Ayant jeté à Guéméné un nouvel et furtif adieu de la main, Thérèse sortit de son laboratoire et se glissa parmi le groupe d’hommes qui s’engouffrait silencieusement dans la salle. Elle avait à présenter à son père des observations sur trois entrantes ; elle le rejoignit avec peine, bien qu’on s’écartât pour la laisser passer. Elle était plus pâle que de coutume, avec un cerne noir sous la paupière.

Alors Guéméné s’esquiva. Comme il descendait l’escalier, il croisa une jeune fille pauvrement mise qui s’appuyait à la rampe pour monter. Elle portait un chapeau de paille sans garniture, sous lequel brillaient des yeux d’une extraordinaire vitalité. De sombres bandeaux cachaient plus qu’à demi son front mat.

— Bonjour, mademoiselle Skaroff ! — dit le jeune homme.

Elle tendit sa main nue, impassiblement.

— Bonjour… Vous ne venez pas écouter Herlinge aujourd’hui ?

Il répondit sans s’arrêter :

— Non, je suis pris en ville.

Et elle continua de se hâter vers le second étage, vers cette science copieuse et brillante que représentait le célèbre médecin, vers la fascinante clinique dont, fille pauvre et ambitieuse, obstinée dans son désir d’arriver, elle ne voulait pas perdre un mot.

II

Il y eut d’abord, dans le chagrin du jeune homme, une rancune et de l’amertume capiteuse qui l’aidèrent à vivre. D’ailleurs il était fort occupé. Ses matinées se passaient en visites dans cette rue Saint-Louis-en-l’Ile, si populeuse et malsaine, regorgeant d’angines, de laryngites, de catarrhes et de rhumatismes. Parfois il était appelé aussi par des gens riches, dans ces hôtels silencieux et discrets, aux façades vétustes, aux balcons Louis XV, le long de ces quais ombragés qui font à l’île Saint-Louis une ceinture si archaïque et si noble. Ce jeune docteur à l’air intelligent et réfléchi avait vite plu. L’après-midi, ses consultations, dont la plaque de cuivre apposée à sa porte indiquait la clôture pour trois heures, se poursuivaient jusqu’à quatre ou cinq heures du soir. Il recevait des femmes du peuple, ou des commerçantes du quartier qui, la consultation donnée, allongeaient trois pièces de vingt sous sur la bordure de son bureau d’acajou. Lorsque le salon d’attente était vide, il lui fallait sortir de nouveau, après avoir relevé sur son carnet la liste de ses malades. On le demandait souvent sur la rive droite, quai des Célestins, et jusque dans le quartier de la Bastille.

Il rentrait tard, en fiacre, exténué, dînant quelquefois à une heure avancée de la nuit. C’était alors que l’image de Thérèse Herlinge reprenait possession de lui : il avait trop longtemps imaginé sa présence dans cette maison, avec une exaltation de célibataire amoureux et rêveur ; il ne concevait plus ce logis sans elle. Un soir, à la lueur douteuse du gaz de l’escalier dont le domestique avait baissé la flamme, il crut apercevoir sa forme mince et son chignon noir sur le palier du premier étage. Aussitôt un éblouissement le saisit, et il gagna sa chambre avec des frissons et un tremblement nerveux qui lui firent croire à un accès de fièvre. La nuit, il se réveillait brusquement, s’imaginant avoir entendu la voix de mademoiselle Herlinge ; et une sueur froide le couvrait. Quand il s’endormait, il chassait la pensée de la jeune fille, mais il y était ramené par la sensation d’une main de femme qui se serait posée sur sa nuque ; et il croyait reconnaître jusqu’au froid d’une bague d’or qu’elle portait à l’annulaire droit.

Bientôt il ne fut plus capable de s’absorber dans son métier, et il devint la proie d’une illusion ardente et troublante pendant ses consultations : la porte du salon d’attente, contigu à son cabinet, ne s’ouvrait pas pour quelque nouvelle arrivante sans qu’il crût reconnaître le pas de mademoiselle Herlinge. L’idée que celle-ci, revenant sur sa décision et se laissant convaincre, abdiquerait sa profession pour se donner à lui, le hantait souvent. Alors il imaginait aisément qu’avec sa liberté d’étudiante elle aurait osé cette démarche délicate et digne, de venir se promettre ici même, pour le surprendre mieux et jouir de son bonheur éperdu. Il l’attendait perpétuellement, sans lassitude, sans réflexion. Mais quand il allait chercher les clients au salon d’attente pour les introduire, l’un après l’autre, dans son cabinet, et que d’un regard circulaire il parcourait toute la pièce, il endurait chaque fois la même déception à ne voir pas Thérèse.


Un jour, passant sur le quai aux Fleurs, il l’aperçut de loin. C’était jour de marché. Le trottoir, encombré de géraniums, de bégonias et de reines-marguerites, ces fleurs de l’été, n’était plus qu’un long parterre multicolore déroulé le long du parapet. Et la silhouette mince et noire de Thérèse se découpait là-bas, arrêtée dans sa marche, infléchie légèrement vers un carré de lumière rouge, crue et vibrante que dessinait à terre une masse de géraniums en pots.

Guéméné, sans réflexion, hâta le pas vers elle. Une fois encore, sous la forme de cette femme, le bonheur apparaissait devant lui. Son mouvement fut le geste impulsif d’un homme vers le bonheur. L’idée d’une transaction avec la fière étudiante lui était déjà venue et se précisait dans son cerveau avec la rapidité des résolutions désespérées.

Il approchait, elle se retourna, le vit :

— Tiens ! Guéméné !

Le sourire qu’elle eut rassura le jeune homme. Il était cependant très ému, et balbutia des mots incohérents en lui serrant la main.

— Quoi ! reprit-elle, vous voudriez causer sérieusement avec moi, ici ?… Le pouvons-nous, Guéméné ?

Et ses lèvres possédaient toujours ce beau sourire, paisible, doux, légèrement affectueux, qui indiquait, dès ces seuls mots, le ton de l’entretien.

Il reprit :

— Oui, nous le pouvons. Ce sera très bref. J’ai tant souffert depuis l’autre jour, que j’ai cherché une issue au dilemme qui nous enferme. Je crois l’avoir trouvée. Il me faut vous la dire tout de suite, ici même, entendre enfin les mots qui vont peut-être vous faire mienne, Thérèse…

Tant d’amour contenu vibrait dans ces paroles, dans tout l’être du jeune homme, que l’étudiante, malgré son calme, dut détourner les yeux. Elle vit l’asphalte du quai désert, silencieux, blanc de soleil. Nul passant, à cette heure avancée de la matinée, nulle voiture, ne venaient y mettre un bruit ou une ombre. L’odeur violente des géraniums surchauffés saturait l’air. Les bâtiments extrêmes de l’Hôtel-Dieu finissaient ici en mornes murailles de prison.

— Je vous écoute, fit-elle froidement.

Au fond, elle souhaitait la possibilité d’un accord entre eux qui concilierait l’attachement à sa profession et son obscur désir d’aimer. Cette démarche de Guéméné, aujourd’hui, lui semblait une concession première. Ses yeux s’allumaient de curiosité.

— J’ai pensé, reprit très simplement le jeune homme, que j’étais fou de réclamer de vous ce sacrifice, l’autre jour. Une femme comme vous n’abandonne pas sa carrière. La supériorité de votre intelligence vous défend la vie frivole que mènent généralement les femmes. Mais il me semble que parallèlement à l’existence agitée, tumultueuse et anormale de la doctoresse, il en est une autre, également digne de vous dans sa tranquillité lumineuse. C’est celle d’une femme de science qui, sans quitter la maison ni le rôle qui l’y retient, travaille cependant, donne libre cours à l’activité de son cerveau, poursuit, dans son cabinet avec ses livres, dans son laboratoire avec ses expériences, son rêve d’études incessantes. Ah ! Thérèse, je vous vois ainsi dans l’intérieur que nous nous ferions. Comme vous seriez bien la femme nouvelle et idéale ! Gardienne du foyer, vous vous partageriez entre ses soins et vos profondes, vos discrètes études. Vous êtes l’amie de madame Lancelevée, la doctoresse de la Présidence : voyez-la dans son laboratoire. Vous aussi…

Elle l’interrompit, indignée :

— Un laboratoire ! Voilà ce que vous m’offrez ? J’ai rêvé l’incomparable activité du médecin, le contact avec toute une humanité : ce petit monde complet qu’est la clientèle et dont on se fait à la fois l’ami, le maître moral et le sauveur. Comme champ d’expérience, j’ai voulu le corps humain vivant, vibrant et souffrant. J’ai ambitionné le rôle du guérisseur. Je me crois destinée à cette mission de combattre la souffrance humaine. Véritablement je me sens des énergies suffisantes pour cette vie intense et féconde qui vaut dix autres vies de femmes. Et j’aboutirais à la réclusion dans le laboratoire ou le cabinet de travail, avec quelques fioles où se nourriraient des bacilles, des réactions micrographiques de cellules, un peu de vie chimique, et la pathologie sous forme d’in-octavo ornés de figures coloriées hors-texte, n’est-ce pas ?… Non !… Guéméné, vous me connaissez bien mal pour me proposer cela. Il me faut l’exercice de ma science, la pratique médicale, et non pas de stériles études. L’hôpital me magnétise, le malade m’attire. Je veux le vrai succès, le triomphe propre du médecin : la victoire sur la mort.

Ils s’étaient avancés, en marchant, vers le pont Notre-Dame. A cet instant, tous deux s’arrêtèrent. Thérèse toute pâle frémissait encore de l’excitation de sa théorie. Guéméné ne répondit rien tout d’abord. Une marchande de fleurs s’avança, leur proposa des héliotropes en pots dont les houppes violettes jetaient dans l’air un parfum d’encens qui rappelait l’église. A la fin, Guéméné prononça :

— Eh bien… cela suffit… je n’insisterai plus. Adieu.

— Mon pauvre Guéméné ! murmura Thérèse, en lui serrant la main dans un mouvement de pitié qui offensa le jeune homme.

— Laissez ! fit-il en se redressant avec effort, moi, je tâcherai d’avoir les énergies qu’il faut pour vaincre l’amour.

Elle eut comme un geste pour le retenir encore, mais il la salua et, faisant volte-face, reprit le quai dans la direction de l’île Saint-Louis.


Une diversion pénible l’attendait à la maison et vint l’arracher à ce marasme où son cerveau courait un danger insidieux et certain. Son domestique lui remit le « petit bleu » suivant où les mots couraient illisibles et fous :

Mon cher Fernand,

Ma pauvre amie n’est plus ; viens me voir.

Eugène Guéméné

Dans l’état de sensibilité fiévreuse et exaspérée où l’avait mis sa rude résistance à son amour, le jeune homme éprouva, en recevant ce message, comme le coup d’un chagrin personnel qui l’anéantit un instant et lui étreignit le cœur cruellement. Le Guéméné qui lui écrivait ce télégramme était un de ses oncles, médecin comme lui, et qui avait exercé à Châteaulin, en Bretagne, jusqu’au jour où l’état désespéré de sa femme, dont il était, après douze ans de mariage, inconcevablement amoureux, l’avait amené à Paris, près des grands spécialistes.

Fernand se rappelait encore leur arrivée à la gare d’Orsay, huit mois auparavant, et l’aspect de cet homme jeune encore, amaigri par la douleur, dévorant des yeux sa malheureuse compagne qui, exténuée par le voyage, affectait encore une gaieté factice et une vaillance invraisemblable pour illusionner son mari.

Elle avait quarante ans, et c’était une femme étrangement captivante qu’on ne pouvait oublier quand on l’avait une fois vue. Elle souffrait d’un mal interne qui altérait lamentablement son beau visage ; ses cheveux grisonnaient prématurément, mais le feu secret de la fièvre, et peut-être aussi l’amour qu’elle rendait en échange du culte passionné dont l’entourait son mari, allumaient d’une véritable splendeur ses grands yeux bruns et doux. Cependant ses prunelles magnétiques, son front superbement intelligent, cette menace de la mort qui semblait rôder autour d’elle, son aspect de personne d’élite, contribuaient moins à son prestige que cette inlassable passion qu’elle excitait chaque jour plus forte, en dépit de la maladie, de la décomposition lente de son beau corps.

Ils s’étaient installés boulevard Saint-Michel, en face du Luxembourg. Fernand allait souvent y prendre des nouvelles de la malade. Il avait assisté à la sanglante opération qu’avait tentée Artout, le grand gynécologue, et après laquelle le mal s’était aggravé. Madame Guéméné le recevait toujours, s’émaciant de plus en plus, affaiblie, presque aphone, mais demeurant gaie, spirituelle et sereine, par compassion pour le compagnon qui, debout au pied du lit, ne détachait pas d’elle ses yeux navrés. Elle ne parlait jamais de la mort qu’elle savait prochaine, mais uniquement de littérature et d’art. Son mari s’efforçait à soutenir le ton allègre de la causerie. C’était pitié de les voir jouer l’un et l’autre cette comédie de la quiétude alors que leurs âmes défaillaient à l’idée de se séparer bientôt.

Le jeune homme repassait dans son esprit ces visites. Elles n’avaient pas été sans influence sur sa vie sentimentale. Cette passion noble et douloureuse, d’un parent à peine plus âgé que lui de dix-huit ans, lui avait inspiré, d’une passion semblable, un désir philosophique et ambitieux. Il avait envié cette héroïque tendresse. Elle ne contribua pas peu à mêler d’un mysticisme exalté son amour pour mademoiselle Herlinge.

Et c’était maintenant de cette admirable créature, si adorée, qu’on lui disait : « Ma pauvre amie n’est plus ! » Comment un si puissant amour n’avait-il pas su la retenir ? Elle lui avait toujours paru supérieure aux lois communes ; il semblait qu’elle ne pût pas mourir ainsi qu’une autre femme. Mais on lui écrivait qu’elle n’était plus, et le malheureux amant avait lui-même tracé les mots de sa misère.

Alors Guéméné la revit, avec ses beaux yeux passionnés dans sa face terreuse encadrée des blanches broderies de l’oreiller, et ses cheveux grisonnants et touffus, strictement ondulés sur les tempes. Un flot de rubans bleu pâle se mêlait, sur sa poitrine, aux valenciennes de la chemise de nuit ; sa main délicate et frêle s’y jouait dans un geste familier… Et le jeune homme fondit en larmes en songeant qu’il eût aimé mademoiselle Herlinge de cette même passion tendre et sans bornes que la morte avait inspirée.

Surmontant l’épouvante qu’il avait de la douleur du veuf, il se rendit boulevard Saint-Michel. Comme l’ascenseur, les deux portes ouvertes, le jetait sur le palier du quatrième étage, qu’habitaient les Guéméné, il se trouva vis-à-vis d’une femme qui sortait de l’appartement mortuaire. C’était une assez jolie blonde, vêtue de noir, d’un embonpoint très notable ; elle leva les bras au ciel.

— Je suis bouleversée ! bouleversée !

Puis serrant la main du jeune homme :

— Ah ! mon pauvre docteur ! vous allez avoir le cœur crevé. Je n’avais jamais connu pareille malade. Cette femme-là était renversante, positivement !

— Attendiez-vous la fin si prompte ? demanda-t-il.

— Oui. Depuis cinq jours il y avait des complications péritonéales ; vous savez… on ne s’y trompe pas. Puis la septicémie s’en est mise. Artout est venu, hier, pour confirmer ce que je pensais : c’était fatal. Ah ! nous avions là un sacré cas, je peux le dire.

Puis, secouant vigoureusement la main de Guéméné :

— Pardon, je me sauve. J’assiste Artout ce matin, dans une opération : je dois être dans trois quarts d’heure avenue Kléber… Ah ! il est gentil pour moi !…

Guéméné se détourna pour la suivre des yeux, ronde, vive et brutale, descendant à la hâte l’escalier dont elle battait le tapis de ses bottines larges et neuves qui criaient… Et il avait peine à voir un confrère dans cette doctoresse-accoucheuse aux allures de sage-femme endimanchée, affairée, besogneuse, acceptant, pour nourrir ses quatre enfants, plus de clients que n’en comportaient les heures du jour et celles de la nuit, — sachant d’ailleurs par cœur tous ses livres de pathologie, et capable de les réciter d’un bout à l’autre sans erreur. — Elle exerçait, rue de Buci, dans un entresol où les malades ne pouvaient se faire entendre d’elle à cause du fracas des omnibus et des camions ; elle y donnait des consultations à vingt sous. Mais Artout, son ancien maître, qui la protégeait, la recommandait à certaines clientes riches. Il appréciait la précision de sa mémoire, sa docilité à l’enseignement qu’elle tenait de lui, l’application qu’elle en faisait scrupuleusement, presque mécaniquement. Il l’avait coulée dans un moule dont elle ne s’évaderait pas, et, pour cette raison, il reversait sur elle un peu de la confiance qu’il avait en lui-même, — ce qui ne l’empêchait pas de dire, entre confrères : « Jeanne Adeline, ah ! oui, elle m’assiste quelquefois dans mes opérations… C’est mon bras gauche ! »

Et Guéméné, qui entendait encore le bruit de sa bottine se perdre vers les étages inférieurs, pensa dans une grande tristesse :

« L’idéal de Thérèse !… »

Puis il sonna. L’appartement, lorsqu’on lui ouvrit, s’offrait obscur comme un sépulcre. La chambre de madame Guéméné se trouvait au fond du vestibule. Sur la pointe du pied, il entra.

Deux candélabres d’argent, garnis de bougies, brasillaient sur une table voisine du lit. La morte, avec ses fins doigts de cire croisés sur un crucifix, en était illuminée. Des vapeurs de phénol flottaient dans l’air. Au chevet, immobile dans un fauteuil le dos tourné à la porte, un homme veillait. Il ne bougea point pour voir qui entrait, mais Fernand reconnut le veuf et eut, pour la première fois, la perception nette de ce qu’endurait son malheureux parent.

Les yeux secs, le corps droit, comme insensible, les deux mains à l’appui du siège, il regardait sa femme morte. Il devait être là depuis longtemps, depuis la veille sans doute, depuis l’heure du dernier soupir, et il n’avait pas détaché les yeux du cadavre. Son souffle paraissait seulement un peu plus fort que de coutume.

Le jeune homme lui posa doucement la main sur le bras. Alors Eugène Guéméné tressaillit et reconnut son neveu ; sans desserrer les lèvres, il fit de la tête un signe affectueux et reprit sa contemplation.

— Mon pauvre oncle ! mon pauvre oncle ! balbutia Fernand.

Et, fasciné par la morte, lui aussi ne vit bientôt plus qu’elle. Ses longs cheveux blanchissants, que le mari sans doute avait maladroitement nattés, retombaient d’un côté, en masse, sur la tempe froide et polie comme un marbre. Dans la face ensommeillée, un crayon noir semblait avoir dessiné les traits, d’un tracé large et brutal. Les narines étaient béantes. La beauté de ce visage mourait à son tour, lentement, comme un portrait qui s’efface.

« Qu’êtes-vous devenue, belle tantine ? pensait le jeune homme angoissé, où êtes-vous allée ?… Qu’y a-t-il de commun entre votre personne charmante, aux séductions incomparables, et cette triste forme que je vois ? ».

Et il ne se lassait pas de regarder cette rigide statue qu’avaient animée tant de passion, tant de gaieté, tant d’esprit, qui emporterait dans le cercueil tant de caresses et de baisers, et le secret de l’ineffable extase dont, douze années durant, elle avait enivré un homme. Mais Fernand, comme ceux que le deuil n’atteint pas dans leurs forces vives, acceptait déjà la mort, et ne voyait plus dans ce lit qu’une dépouille. Le pauvre amant, lui, s’obstinait à y retrouver sa compagne et il demeurait là, pour se repaître de cette vue jusqu’au bout.

Hypnotisé, ardent, mystérieux, il dévorait encore du regard ce qui bientôt lui serait ôté pour toujours. C’était un homme élégant et fin ; des cheveux gris, taillés en brosse, découvraient son front large ; ses moustaches brunes s’argentaient vers les pointes. Il semblait que le souverain amour qui avait rempli sa vie lui eût laissé un air de douceur grave et rêveuse, la marque d’une intense vie intérieure.

Son silence, pourtant, inquiéta son neveu ; les larmes eussent été moins impressionnantes que ce coma. Fernand voulut les provoquer.

— Vous souffrez, fit-il, avec la timidité délicate des jeunes hommes qui ne savent point par quels mots exprimer ce que la moins expérimentée des femmes saurait dire aisément, votre chagrin n’a pas de nom et vous ne pouvez pleurer.

— Je crois que je ne souffre pas, murmura le veuf, sans détacher les yeux du visage endormi qu’il aimait ; tant que je l’ai là, devant moi, je ne me sens pas souffrir. Il ne m’est pas possible de concevoir ce qui va se passer… après.

— Ah ! pauvre, pauvre tantine ! pourquoi vous en être allée ! s’écria tout à coup le jeune homme dont les nerfs exaspérés ne surent plus maîtriser l’émotion.

Et, tressaillant tout à coup, à une intuition plus nette de la mort, il s’écarta du lit, le poing au front, tout crispé, secoué de spasmes, pendant que le mari, morne et comme inconscient, reprenait, dans son amoureux orgueil :

— La pauvre amie n’était pas seulement belle ; elle était devant moi pareille à une lumière, elle était mon soleil. Comment une simple femme peut-elle détenir de tels rayons de vie pour qui l’approche ?… Mais n’était-elle qu’une femme ? Combien en ai-je vu qui n’avaient, de ma pauvre amie, que l’apparence ! Jamais une autre, tu entends, jamais une autre ne méritera d’être comparée à celle-là !

Et il ne pleurait pas, mais il contemplait amoureusement la morte ; et celle qui jadis s’émouvait avec délices aux tendres propos de son mari demeurait sourde et insensible.

Il continua :

— Elle était plus douce encore qu’on ne l’a su, car le mal la torturait, et moi qui connaissais de son âme les plus subtils secrets, j’ignorais toujours si elle souffrait. Oh ! oui, douce et vaillante, jusqu’à la fin, jusqu’à la dernière minute où elle m’a souri…

Calme et serein, il semblait ne parler que pour elle. Il poursuivit :

— Mais tant que je la vois ici, je n’ai pas le sens de mon malheur…

Ce flot de paroles passionnées disait l’état de crise passagère où sa douleur s’anesthésiait elle-même à force d’intensité ; mais bientôt il se tut. L’effrayant silence reprit dans le crépuscule de la chambre ; les bougies s’usaient lentement ; leurs flammes s’allongeaient en de courtes vibrations ; des fleurs exhalaient leur parfum ; dans l’air une mouche invisible et sinistre bourdonnait. Les deux hommes respiraient et souffraient, tandis que la morte inexorable refusait de communier à la vie ambiante. On entendait aussi le frêle battement de la pendule qui mesurait, seconde par seconde, rigoureusement, les heures de la présence funèbre.

Fernand Guéméné tout à coup éprouva une gêne de s’attarder en tiers dans ce tête-à-tête suprême des deux amants. Quoi ! il eût été importun et indiscret de se mêler à l’intimité sacrée du premier jour d’union, alors que devant les époux s’amoncelaient, radieuses, les joies promises, et, le dernier jour venu, la part des joies épuisées, il pourrait sans indélicatesse violer les brefs instants de l’intimité mortuaire ?…

A pas de loup, il s’écarta du lit, gagna la porte, presque honteux d’être là. Sans bruit, il sortit.

Dans le vestibule, où régnait une pénombre, la vieille femme de chambre, qui l’avait connu enfant, l’arrêta au passage :

— Ah ! monsieur Fernand ! quelle perte ! quelle perte !

Les larmes coulaient dans les rides de son visage fripé. Elle portait la coiffe de Quimper, semblable à un hennin tronqué, avec deux brides de batiste flottant sur le dos. Les mille fronces de sa jupe faisaient un bourrelet autour de son corps plat, aux hanches maigres. Elle tenait à la main, les goulots passés entre les cinq doigts, une série de fioles pharmaceutiques.

— C’est le malheureux monsieur qui me fait peur maintenant ! Aussi je jette aux ordures toutes ces drogues qui sont peut-être poison. Bien sûr que, lorsqu’on enlèvera madame, il va devenir fou. Sainte Vierge ! il est capable de se détruire, monsieur Fernand ! Le bon Dieu aurait dû avoir la pitié de les prendre tous les deux, plutôt que de séparer des personnes qui s’aimaient tant. Des ménages pareils, on n’en voit pas tous les jours. Une servante sait bien des choses, comme de juste… Le lendemain des noces, c’est moi qui ai porté à Monsieur et à Madame le chocolat dans leur lit. Ah ! qu’ils étaient beaux, tous les deux ! Moi, je n’osais pas regarder ma jeune dame : je pose le plateau du déjeuner sur la table et je veux me sauver, mais elle me rappelle pour relever les rideaux, et la voilà qui fait avec moi un brin de causette. Je vous le jure, monsieur Fernand, elle était rose et tranquille comme une demoiselle qui aurait fait la veille sa première communion, si ce n’est que, quand elle regardait Monsieur, il lui venait une douceur dans les yeux, et elle souriait, et elle était plus belle… Ah ! Sainte Vierge ! dix ans après, quand on me sonnait le matin pour l’eau chaude, ou le feu à faire, c’était tout comme, sauf que les cheveux de Madame devenaient gris, et que Monsieur ne se gênait plus devant moi pour embrasser ses jolis bras nus. Ils étaient toujours comme des mariés d’hier. Puis, le malheur de cette maladie est arrivé, ils ont fait deux lits. Ah ! ça n’a pas rompu leur amitié, comme on le dit quelquefois, monsieur Fernand. Je l’ai souvent trouvé à genoux, vous entendez, à genoux devant elle, comme si c’était la sainte Vierge ; et, du matin au soir, il ne la quittait pas des yeux. Dire que maintenant, c’est fini, fini… qu’il ne la verra plus !…

Ses larmes redoublaient. Elle les essuya, disant d’une voix entrecoupée :

— Et qu’est-ce que je ferai, une pauvre bourrique comme moi, si Monsieur veut se détruire ?… Est-ce que je suis assez savante pour lui trouver des consolations ?… Je lui parlerais bien du bon Dieu, mais… on n’ose pas…

— Rassurez-vous, Marianne, dit le jeune homme, il est bien courageux, il a plus de force que vous ne croyez.

A ce moment, ils tressaillirent l’un et l’autre. De la chambre venait un gémissement rauque, une plainte longue, angoissante, qui finit dans un cri.

— Allez-y, monsieur Fernand, allez-y ! murmura la vieille femme alarmée ; si c’était un nouveau malheur !…

Et, ingénument, elle le poussait de la main. Le jeune homme hésitait. Pourtant on ne pouvait laisser sans secours le malheureux dont la plainte avait peut-être été un appel. Mais un respect, une épouvante sacrée défendait le seuil de la chambre mortuaire. Est-ce que l’homme qui s’y était enfermé avec sa femme morte n’avait pas le droit d’y hurler sa douleur, seul, sans la honte d’être épié et entendu ?

— Il s’est tué ! murmura la vieille servante, il a crié comme pour mourir…

Cette expression donna au jeune homme un frisson ; elle vainquit sa pudeur. Il fit quelques pas, toucha du doigt le bouton de la porte, puis s’arrêta de nouveau pour écouter. Dans la pièce, le silence semblait absolu. Il frappa sans obtenir de réponse.

— Mon maître ! mon maître ! fit la vieille Marianne affolée.

Et, résolument, elle ouvrit la porte.

Sur le lit de parade aux draps sans plis, la morte déplacée, attirée de côté, sèche et légère dans son attitude rigide, avec ses doigts comme sculptés, qui ne s’étaient point désenlacés, laissait pendre sa tête de cire aux cheveux gris. Et lui, qui une dernière fois avait voulu l’étreindre, était retombé en pleurant au pied du lit, les mains nouées encore à ce beau bras inerte, au froid contact duquel il comprenait enfin la mort !

Fernand Guéméné, frémissant, referma la porte. La servante ramassait les fioles qu’elle avait laissées glisser à terre. Il s’enfuit, sans prononcer un mot.


Dehors, la cohue du boulevard joyeux et bruyant tourbillonna autour de lui, avec ses hauts tramways noirs filant au loin sous les frondaisons vertes, ses brasseries, ses restaurants où des hommes et des femmes mangeaient en plein air, le déambulement des étudiants aux grands gestes, l’affairement de tout le monde aux approches d’un repas. Il pensait à Thérèse Herlinge, triomphante de force et de santé, à ses bras souples, à ses yeux tranquilles et gais, à sa parole harmonieuse et troublante. Peut-être était-elle occupée de lui et désirait-elle qu’il revînt… Ah ! ce que la mort peut vous prendre un jour, faut-il négliger d’en jouir, quand la vie, bonne et bienfaisante, vous l’offre ?

Car Thérèse pouvait être sa fiancée, demain, ce soir, à l’heure même, s’il renonçait à la condition trop dure qu’il lui avait posée. Et il l’enlacerait dans ses bras, comme l’autre avait enlacé son amante, mais, au lieu d’un corps glacé, d’une statue rigide, ce serait la forme gracile, noble et palpitante de l’admirable fille…

« Il a crié comme pour mourir », avait dit de son maître la vieille servante. Oui, on mourait de douleur et d’amour. Est-ce que depuis un mois il était autre chose qu’un malheureux automate, agissant mécaniquement ? Ah ! si elle devait durer ainsi jusqu’au bout, l’existence ne valait pas tant de peines…

Comme il passait le pont de l’Archevêché, l’île Saint-Louis lui apparut, charmante et fraîche, pareille à une longue nef chargée de verdure, et, à la pointe, l’étroite façade de sa maison, à demi cachée derrière les arbres. Des pigeons blancs et des pigeons gris, au vol oblique, de qui les nids dormaient entre les branches, s’ébattaient au-dessus de l’eau, jouaient à passer sous les arches du pont. Un bateau-mouche glissait, long, vif, et sans poids, sur les eaux vertes. Et Notre-Dame, magnifique dans la fraîcheur de son square, noyée par le torride soleil d’août, élevait jusqu’au velours bleu du ciel son abside altière, semblable à une fontaine aérienne, avec ses arcs-boutants qui jaillissaient entre les ogives et retombaient énormes, élargis, comme les jets impétueux d’une eau mystérieuse, durcis en pierre par un miracle ancien.

III

Thérèse Herlinge résolut de se rendre à l’enterrement de madame Guéméné pour donner à Fernand une preuve de sa persistante amitié. Il lui paraissait qu’une personne de sa sorte devait mettre ses amitiés au-dessus de banales histoires de passion, et qu’elle ne pouvait point rompre avec un camarade pour le seul fait de lui avoir refusé sa main. — A son insu, ce camarade lui devenait, il est vrai, singulièrement sympathique, et il lui arrivait aujourd’hui de songer à lui plus souvent qu’autrefois.

Pourtant cette idylle ébauchée lui avait apporté si peu de bonheur qu’elle eût préféré ne l’avoir pas connue. Pour la première fois, elle éprouvait un trouble en ses pensées. C’était une inquiétude qui la prenait parfois d’avoir imprudemment joué son destin sur un mot, et comme la terreur d’une spéculation décisive et fausse. Bien loin de s’irriter contre l’exigence de Guéméné, elle en était flattée, car elle y sentait l’exclusivisme qu’aiment les femmes. Mais elle regrettait de ne point éprouver la passion souveraine qui eût d’elle-même requis le sacrifice demandé.

Il lui arriva plusieurs fois d’imaginer qu’elle parvenait à le faire : et toujours elle se revoyait diminuée, humiliée, mais libre, l’âme légère, prête à toutes les soumissions. Qu’elle pût donner ainsi plus de joies à l’époux-maître, elle ne le concevait que trop. Madame Herlinge, sa mère, femme sensée, d’un esprit agréable, n’avait jamais, de toute sa vie, tenu un autre rôle auprès du docteur. Mondaine, instruite, elle combinait, pendant sept ou huit jours, de grands dîners où trônait le célèbre médecin, tandis qu’elle y gardait le silence. Née dans le faubourg Saint-Germain, elle avait, pour complaire au docteur, insensiblement négligé les relations qu’y possédait sa famille, et, par leur salle à manger ou leur salon de l’avenue Victor-Hugo, Thérèse n’avait guère vu défiler que les « plus distingués confrères » d’Herlinge. Sa mère aimait aussi le théâtre, où on ne la voyait jamais, le docteur s’y ennuyant. Elle était au surplus souriante et affable, son mari souvent maussade et acariâtre. Il parlait beaucoup ; elle peu. Elle s’était éteinte lentement auprès de lui, comme la flamme d’une faible lampe s’abolit auprès d’un puissant foyer. Mais Thérèse qui, dans ce long effacement d’une vie de femme, n’avait vu qu’un amoindrissement, et qui, par ailleurs, s’estimait fort au-dessus de madame Herlinge, se souciait peu d’imiter son abnégation.

Elle avait senti de bonne heure son intelligence. Vers quinze ans, elle s’intéressait si fort aux discussions de science ou de philosophie qui, chez ses parents, se livraient à table, qu’elle en oubliait parfois de goûter aux mets servis. L’ascendant et le prestige qu’exerçaient sur elle les convives, par leur âge ou leur valeur, l’empêchaient seuls d’y prendre la parole ou d’y glisser son mot. Elle se tenait à sa place, sage, jolie et silencieuse, et ces messieurs s’apercevaient à peine de sa présence, ce dont elle souffrait secrètement. Peu s’en fallut que la fille alors, comme la mère, ne fût noyée dans la personnalité débordante du grand homme. Mais un moi vigoureux s’affirmait dans Thérèse, et lutta pour ne se point laisser submerger. Son jeune esprit méconnu souffrit longtemps, et ce fut de son amour-propre blessé que naquit sa vocation : elle rêva de devenir une autre femme que madame Herlinge. Elle l’était déjà, elle le savait, mais elle envia le titre ou le diplôme qui devait en convaincre les autres. Quand elle avoua son désir de préparer le baccalauréat, son père, trouvant charmant que sa fille fût bachelière, l’encouragea. Dès lors elle commença d’exciter, dans le cénacle paternel, un peu de cette attention et de cette curiosité que provoquent encore de nos jours les femmes savantes.

Le premier diplôme conquis, elle confessa son goût pour la médecine. Cette fois, les parents se récrièrent, et le père plus que la mère encore. On aurait cru que son auréole de savant se trouvait diminuée, de ce que cette petite fille de dix-huit ans osât y prétendre. Il vit la chose sous un aspect ridicule. Ainsi que beaucoup d’hommes dont le ménage fut heureux, il concevait la femme, en général, à l’image de la sienne. Cette discrète épouse était le type le plus éloigné qui soit de la doctoresse. Le docteur n’admettait guère celle-ci, « à moins qu’elle ne fût russe », disait-il. Thérèse le désobligea fort par de telles idées.

Dix-huit mois durant, elle combattit pour sa cause, s’acharnant, entre temps, sur les gros livres de pathologie qu’elle pouvait dérober dans la bibliothèque paternelle. Elle acquérait ainsi des notions générales, mais vagues et incomplètes, qui loin de satisfaire sa curiosité ne faisaient que l’aviver. L’hôpital l’appelait, irrésistiblement. Lorsque son père revenait de l’Hôtel-Dieu, les mains et les vêtements fleurant l’iodoforme, elle humait l’air, les yeux clos, les narines palpitantes. Elle se faisait expliquer les cas du service ; elle alla même jusqu’à connaître à distance, sans l’avoir jamais vue, la salle d’Herlinge, son agencement, sa religieuse, son interne, ses externes, les lits, le numéro des malades, les entrées, les sorties, les décès. Elle ne passait plus dans la rue, devant un hôpital, sans que toute sa personne frémît de désir. La vue même d’une croix de Genève, emblème des infirmières, aperçue d’aventure, l’impressionnait.

Ses parents objectaient :

— Si encore tu avais besoin de cela pour vivre !…

Et, comme ils ne cédaient pas, cette médecine défendue se faisait plus désirable.

Sa vie de riche héritière parisienne s’écoulait monotone. La futilité l’en désespérait. Les courses aux côtés de sa mère chez la modiste, la couturière, dans les grands magasins, lui étaient intolérables. Madame Herlinge recevait le mardi : Thérèse, ce jour-là, devait offrir, avec mille sourires, le thé et les gâteaux à ces femmes du monde dont elle prisait si peu les propos. Ah ! comme elle aurait choisi d’être quelque pauvre étudiante dont le mérite personnel éclate, plutôt que l’élégante jeune fille prisonnière de ce salon ! D’ailleurs, la société des femmes lui déplaisait. Elle aimait les dîners d’hommes que donnait le docteur, l’odeur des cigares, des liqueurs, et, par-dessus tout, les causeries abstraites où elle brûlait qu’on l’admît. Mais on ne l’y mêlait pas, et la courtoisie de ces savants, qui dédaignaient son intelligence, l’exaspérait.

Cette vie lui devint à ce point insupportable qu’elle en dépérit. Son père l’ausculta, la mit aux vins fortifiants. On fit venir Artout. Elle s’ouvrit à lui de son désir d’être médecin. Les parents épiaient la mine du grand confrère. Ils attendaient une opinion défavorable à cette extravagance de leur fille. Artout réfléchit, un moment, puis déclara :

— Qu’elle fasse toujours son P. C. N. On verra bien après !

Elle le fit. Les âpretés de semblables études ne la rebutèrent point. On la vit opiniâtre à souhait, acharnée sur ses cahiers, souffrant parfois de migraines qu’elle domptait pour se rendre au laboratoire. Elle fut dès lors absente des mardis de madame Herlinge, dont la dispensèrent ses travaux. En revanche, aux dîners de médecins, bien que, gardant son tact et sa mesure de jeune fille, elle ne prît pas encore la parole, elle se sentait, avec ces messieurs, une solidarité, un commun esprit de corps. Ils étaient les aînés ; elle, le confrère ingénu et ignoré dont l’étoile se lève. Peut-être cette étoile serait-elle glorieuse. Alors on dirait, à Paris : « Madame Herlinge », comme on disait : « Artout », ou bien : « Boussard ». Elle se spécialiserait. Et ces médecins réputés, qui la considéraient aujourd’hui comme une simple jeune fille au visage agréable, discuteraient alors avec elle, lui reconnaissant le droit d’exister cérébralement.

Bientôt, ce fut le stage à l’Hôtel-Dieu, dans cette même salle où elle était maintenant la docte et fameuse interne ; puis l’externat à la Charité, où Guéméné l’avait connue. Après le concours d’internat, où ses notes avaient été bonnes, elle entrait aux Enfants-Malades, et Guéméné l’y suivait encore, dans un service voisin. Puis, après deux ans, ils quittaient ensemble l’hôpital de la rue de Sèvres, lui pour la clientèle de l’île Saint-Louis, elle pour le service de son père à l’Hôtel-Dieu.

Parmi tant de succès d’études, malgré la grisante notoriété qu’elle commençait de prendre dans le savant cénacle de l’avenue Victor-Hugo, elle était demeurée simple et bonne. Elle avait été la joie du foyer, elle en devenait l’orgueil. Herlinge, amolli par l’exemple de Thérèse, reconnaissait maintenant aux femmes le droit à la science ; il admettait que l’on comptât avec madame Lancelevée, la doctoresse de la Présidence, et même avec Jeanne Adeline, si touchante entre sa clientèle et sa nichée. Thérèse adorait son père, en l’admirant, mais elle chérissait plus tendrement sa mère. Ces deux femmes étaient certes fort distantes l’une de l’autre malgré leur ressemblance physique. Thérèse entourait sa mère d’une sorte de culte protecteur et indulgent. Madame Herlinge s’effaçait de plus en plus, à la maison, devant cette double illustration de l’époux et de la fille. Elle faisait désormais ses courses seule, ses achats, ses visites. Il lui fallait encore s’occuper des toilettes de Thérèse, diriger la femme de chambre de la jeune fille, s’assurer que rien ne manquait à sa vie élégante. Les réceptions suivaient leur train. Les dîners du professeur étaient réputés dans le monde médical. Madame Herlinge n’avait que trois domestiques, et elle surveillait jusqu’à la cuisine. Le bonheur, chez elle, était paisible, uniforme, fait de bien-être. Thérèse, avec le sens inconscient de sa propre valeur, l’appelait toujours : « la pauvre maman ». Pourtant, lorsque Guéméné en lui avouant son amour vint troubler la paix de la jeune fille, à sa mère seule elle confia ce roman, le taisant à son père dont elle craignait le blâme.

Madame Herlinge avait approuvé le refus de sa fille en cette circonstance, mais pour des raisons qui n’eussent point inspiré Thérèse : il existait à ses yeux trop de différence entre un Herlinge et cet obscur Guéméné, simple médecin de quartier, pour que la fille de l’un épousât l’autre. D’ailleurs, la célèbre madame Lancelevée, jeune encore, avait repoussé tous les partis pour se consacrer à son art ; il ne paraissait pas illogique à madame Herlinge que Thérèse imitât la grande doctoresse.

Tout concourait ainsi à l’apaisement moral de la jeune fille, car, outre l’assentiment maternel, les circonstances lui offraient un réconfort jusque dans son métier. Quatre nouveaux cas venaient d’être introduits dans sa salle, qui intéressaient plus particulièrement ses études sur les maladies cardiaques : une double lésion aortique et mitrale, qu’elle avait diagnostiquée du premier coup, au seul aspect de la malade, — une jeune femme au facies terreux et angoissé, — deux endocardites infectieuses, et enfin, en quatrième lieu, des troubles cardiaques si complexes, chez une vieille femme, qu’Herlinge lui-même demeurait perplexe, tant est délicate et infirme l’investigation du médecin dans les altérations organiques du cœur !

Le premier cas et le dernier surtout passionnaient Thérèse. Le matin, après la visite, elle revenait au lit de la malade, son stéthoscope à la main. Silencieuse, elle la découvrait d’un geste, échancrait la chemise, mettait à nu la poitrine où les seins déformés ne faisaient plus que deux plis de chair molle ; elle repoussait le gauche du doigt, et appliquait sur le thorax blanc le disque noir de son appareil. Des minutes entières, l’oreille appliquée à l’orifice du stéthoscope, elle auscultait minutieusement. Sur la table centrale, les externes, qui analysaient des urines, plaisantaient entre eux. La religieuse gourmandait l’infirmière. L’élève pharmacien parcourait la salle, de lit en lit, pour la vérification de ses fiches. La novice arrivait à son tour, poussant devant elle la table roulante qui portait les assiettes et la soupière de bouillon, avec un monceau de viande de cheval écrasée… Et Thérèse s’obstinait à percevoir les souffles contradictoires de ce cœur mystérieux, ravagé, déformé, affolant la circulation par ses incohérences d’organe à demi détruit qui vit encore. L’après-midi, à la contre-visite, elle revenait au lit de la vieille, s’acharnant à palper, à ausculter, à percuter. La pauvre femme laissait parfois échapper un soupir d’humeur et de lassitude. Thérèse posait le stéthoscope sur la cinquième côte gauche, y collait son oreille, puis, se redressant, elle recouvrait la malade et s’éloignait ; ni l’une ni l’autre n’avait échangé une parole.

Mais, dès que l’interne pénétrait dans son laboratoire, le souvenir de Fernand Guéméné la hantait de nouveau. Elle le revoyait dans cette étroite pièce, haletant de passion et de tendresse, lui disant avec douceur des choses troublantes. Elle le revoyait sur le quai aux Fleurs, tentant pour la conquérir une concession dernière. Et elle méditait le programme de cette vie en partie double qu’il lui avait proposée : continuer ses études, n’abandonner qu’à demi ses projets, — poursuivre, en un mot, sa carrière aux côtés de cet homme si bon, se donner par amour, être aimée, demeurer une femme de science tout de même…


Ce matin-là, Herlinge, à la visite, diagnostiqua définitivement « une myocardite sans lésions valvulaires ». Thérèse triomphait : la veille, précisément, elle avait relevé des observations qui correspondaient à ce diagnostic, et elle le dit à son père.

Il y avait là vingt-cinq ou trente médecins venus pour assister à la leçon du maître, et parmi eux, très pâle sous ses bandeaux d’un noir bleu, avec ses longs sourcils sombres, sa robe de deuil irréprochablement coupée, la doctoresse Lancelevée qui demanda la permission d’ausculter la malade ; Thérèse lui tendit le stéthoscope. Les externes, en blouse blanche, entouraient le lit ; vers le pied se pressaient les médecins en redingotes noires, tenant tous leur haut de forme du même geste ; la sœur du service était reléguée par cette foule au lit voisin ; et le docteur Herlinge, la main gauche passée dans la ceinture de son tablier blanc, la toque noire un peu en arrière sur son épaisse chevelure grise, l’œil acéré sous le lorgnon, décrivait, en phrases brèves, la déformation anatomique du cœur lésé.

Dans le silence religieux de la salle, où vibrait seule la parole du clinicien, un bruit de bottines retentit : les têtes se retournèrent vers la porte, et l’on vit arriver, de son pas indolent et balancé, achevant de boutonner sa blouse, la petite externe russe Dina Skaroff, toujours en retard. Herlinge cessa de parler, fixa sur elle son regard aigu et sévère. Il n’aimait point que tous les externes ne l’eussent pas précédé à la visite. Elle rougit.

Le maître reprit son explication ; puis à brûle-pourpoint :

— Mademoiselle Skaroff, dites-moi quels bruits vous entendez là.

A se voir interrogée devant tout le monde, Dina rougit encore davantage. Madame Lancelevée lui passa le stéthoscope. La jeune fille écouta une seconde, plus palpitante que la malade, puis, timidement, hasarda :

— J’entends un souffle extra-cardiaque.

— Eh bien, vous y êtes en plein ! s’écria Herlinge, éclatant de rire. Un souffle extra-cardiaque ? Je vous conseille, mademoiselle, de potasser un peu votre auscultation.

Il avait voulu la prendre en défaut pour lui faire expier son retard. Elle s’écarta du lit, décontenancée, pâlissante, les yeux plus brillants encore que de coutume ; elle était frêle et touchante dans sa honte, étrangère, isolée parmi tous ces hommes, le cœur gros d’envie de pleurer, comme une petite fille.

— Mon cher maître, interrompit un tout jeune médecin, délibérément, le souffle extra-cardiaque, je l’ai perçu hier, d’une façon très distincte.

C’était un grand blond, à la moustache fine, aux yeux vacillants derrière le lorgnon. On s’étonna de sa hardiesse, car il tenait tête au grand Herlinge, ce que personne n’eût osé faire. Nerveux et fringant dans sa petite taille, Herlinge se redressa.

— Sacrebleu, mon ami, je voudrais bien savoir si c’est le bruit de galop que vous appelez ici extra-cardiaque !

La discussion s’engagea, aride et subtile, entre le savant et le jeune médecin qui, bravement, ne se dérobait pas. Dina Skaroff le regardait avec amitié, se sentant défendue par lui. Elle le connaissait un peu depuis qu’elle le voyait au cours d’Herlinge : il venait de fonder, rue Saint-Séverin, une clinique gratuite pour les maladies de cœur ; il s’appelait Pautel ; de lui, elle ne savait pas autre chose. Penché maintenant près du maître, il promenait sa main sèche et longue sur la chair enflée de la vieille femme ; et celle-ci, la tête en arrière sur l’oreiller, la bouche béante, subissait l’examen, passive : on eût dit un simulacre d’autopsie.

La visite se prolongeait. Madame Lancelevée, belle et fatale, suivait avidement la discussion, dont se désintéressaient peu à peu les hommes. Thérèse Herlinge donnait des signes d’impatience. Ses yeux ne quittaient pas l’horloge, une sorte de coucou dont le cadre noir tranchait sur l’intense blancheur de la muraille, près de la porte. La pensée de cet enterrement auquel, la veille, elle avait résolu d’assister, ne la quittait pas.

« Mais l’heure passe ! se disait-elle, en suivant la marche de l’aiguille, l’enterrement est à dix heures, à Saint-Séverin. Mon père n’a jamais tant fait traîner sa visite… »

Et l’on voyait ses doigts nerveux et impatients se jouer dans les cordons de son tablier d’interne, pendant que ses yeux, incessamment, se levaient sur l’horloge. Quand l’aiguille eut atteint dix heures cinq, n’y tenant plus, elle posa la main sur l’épaule de mademoiselle Skaroff.

— Dina, lui dit-elle à voix basse, prenez ma place, voulez-vous ? Je ne puis rester ici davantage. On enterre, ce matin, la tante de Guéméné. Il m’est impossible d’éviter cette cérémonie. Si mon père me demande, vous lui direz la cause de mon brusque départ.

— C’est bien, fit Dina résignée. Mais, vous savez, il est dur, votre père !…

Alors, sans bruit, toute à sa hâte passionnée, avec la crainte d’être rappelée, Thérèse Herlinge, dans le blanc de sa blouse, fila comme une ombre vers la porte, le long de la rangée des lits, et disparut.

Dans une petite garde-robe étroite, contiguë à la salle, elle se dévêtit de sa blouse et de son tablier, apparut toute noire dans sa robe traînante, mit son chapeau et sortit.


Mais l’horloge de sa salle retardait. Quand la jeune fille entra dans la vieille église ténébreuse, le service touchait à sa fin. Le catafalque brasillait dans l’obscurité du lieu, et le prêtre, en chasuble noire chamarrée d’argent, tournait lentement autour pour l’absoute, pendant qu’un grand silence s’était fait dans les chants liturgiques. A droite, la masse sombre des hommes se tenait debout, compacte et solennelle. Sur des crânes luisants et lisses, de vieux médecins, les cierges mettaient des reflets. Moins nombreuses, à gauche, les femmes étaient agenouillées. Thérèse aperçut tout de suite la grosse tête aux frisons blonds de madame Adeline tournée vers elle : la doctoresse lui faisait signe qu’une place se trouvait libre à ses côtés. La pauvre femme, qui avait dû s’acquitter de ses visites de quartier avant l’enterrement, venait également d’arriver, à pied, haletante. Elle s’épongeait le front et disait à Thérèse, avec son ordinaire vulgarité :

— Ah ! ma chère, je sue !…

Thérèse, qui de la piété enseignée par sa mère n’avait gardé qu’un déisme imprécis et respectueux, s’agenouilla, mais elle ne savait pas prier. Elle pensait peu à la morte ; elle cherchait des yeux Guéméné, sans le découvrir, de l’autre côté du catafalque.

Presque aussitôt, d’ailleurs, commença la débandade de l’assistance. Et ce fut à la sortie, auprès du veuf, que Thérèse vit soudain Fernand Guéméné. Ils se regardèrent tous deux avec une sorte d’angoisse ; elle lui tendit la main, qu’il serra sans chaleur, cérémonieusement. Jusque sous le portail dentelé, jusque dans l’étroite rue des Prêtres-Saint-Séverin, Thérèse gardait, par tous ses membres, un petit tremblement.

— Venez, venez, ma chère, voici une voiture vide.

Et madame Adeline, officieuse, la fit entrer, presque de force, dans un de ces carrosses de deuil dont la file s’avançait lentement devant le portail. Elles y étaient à peine installées, y arrangeant encore leurs jupes, qu’un visage hâve, presque funèbre dans l’encadrement d’une barbe souple peu cultivée, apparut à la portière.

— Y a-t-il une place pour moi ?

Et il pénétrait en même temps dans la voiture, qu’il emplissait d’une odeur d’absinthe, tandis que Jeanne Adeline s’écriait sans façon :

— Tiens ! ce grand fou de Morner ! y a-t-il longtemps qu’on ne l’avait vu !… Vous connaissiez les Guéméné ?

Les yeux vagues et ternes dans sa face ravagée, le nouveau venu murmura d’un air indifférent :

— Moi ? non ; mais, en passant je trouve ce convoi… Alors plutôt que de prendre un fiacre pour aller à Ménilmontant, où j’exerce à présent, je me paye une berline, et voilà !… Ça me fait quarante sous de plus dans ma poche… D’ailleurs, je suis flapi.

Thérèse Herlinge connaissait Morner, que ses parents invitaient quelquefois au nom d’une ancienne et lointaine amitié familiale ; ce qui n’empêcha pas madame Adeline de faire les présentations :

— Le docteur Morner… Mademoiselle Herlinge, la fille du maître, interne à l’Hôtel-Dieu.

A ce moment, un quatrième personnage, apercevant Morner, dont il était l’ami, escalada le marchepied et prit la dernière place de la voiture, en saluant ces dames avec une cérémonie marquée. Celui-ci était assez connu dans le monde médical, sous le nom de docteur Gilbertus, pseudonyme dont il signait des articles vaguement scientifiques dans les journaux parisiens. C’était un beau brun au teint mat, à la longue barbe noire, et qui affectait un air de gravité triste. Il s’était soustrait aux difficultés de la clientèle en se consacrant, dans la presse, aux puissantes réclames pharmaceutiques, sous couleur de vulgarisation scientifique.

— Eh bien ! s’écria l’amusante Jeanne Adeline, qui retrouvait partout des amis, et que son heureux sans-gêne mettait partout à l’aise, ça marche, docteur, les Granules hépatiques ?

Et elle éclatait de rire, malicieusement, toute secouée par les cahots de la voiture qui s’était mise en marche, lentement.

Ces Granules hépatiques, dont elle parlait, avaient fait récemment le sujet de trois chroniques successives, signées Gilbertus. Il y passait en revue les divers traitements des maladies du foie, et terminait par un discret conseil favorable aux granules du professeur Philindor.

Gilbertus parut très contrarié de cette allusion. Il avait fini par se prendre au sérieux, encouragé d’ailleurs par ses succès. Le public le lisait en effet comme un oracle, enchanté d’apprendre à si bon compte la pathologie de ses reins, de son foie, de ses poumons ou de son cœur, selon que Gilbertus préconisait une spécialité diurétique, purgative, pectorale ou stimulante. Grâce à ses articles, les gens du monde parlaient aujourd’hui couramment de cirrhose, d’emphysème, d’adhérences, de dégénérescences, d’érythème… Lui-même soignait sa prose jalousement, la rendait, en même temps, élégante et accessible à tous.

— De nos jours, dit-il fort sérieux, caressant de ses doigts gantés sa belle barbe fine, de nos jours, qui n’a pas le foie atteint ? Il n’y aura jamais assez d’hygiène dans le public ; nous ne cessons de le répéter.

On vit Morner hausser les épaules. Les joues creuses, les pommettes saillantes hors du cadre des favoris châtains, l’air acariâtre, il regardait la Seine, qu’on passait à ce moment. Le corbillard, avec ses cinq panaches, oscillait déjà là-bas, sur le quai de la rive droite. Le cortège s’acheminait vers le Père-Lachaise, où la morte, Parisienne de naissance, devait être inhumée dans un caveau de famille.

Morner, impatient, tira sa montre :

— Ils vont comme des tortues… Enfin, j’ai le temps !…

— Alors vous exercez là-haut, à Ménilmontant ? demanda curieusement la doctoresse.

— Oui, j’ai loué deux pièces près du Père-Lachaise : un cabinet et un salon. Et j’y donne, tous les jours, de midi à trois heures, des consultations à ces idiots d’alcooliques… Oh ! ce n’est pas que ce soit malin : ils gobent tout… Et puis, nous sommes loin de la clientèle bourgeoise qui exigerait presque votre état civil, la production de votre livret de mariage, et pour le moins trois enfants, afin de constater votre respectabilité. Non, ils ne font pas tant les difficiles. Mais ce métier ! quarante sous la consultation ! Et ces sales ouvriers, ces femmes en cheveux qui défilent dans mon cabinet en réclamant de moi, avec une niaiserie béate, la guérison de leurs stupides maladies !… Comme si la médecine, ça existait !…

De nouveau, avec humeur, il haussa les épaules. Thérèse Herlinge, ardente néophyte de son art, dévorée d’un zèle passionné pour la science, s’indignait silencieusement.

Elle éprouvait aussi un malaise dans ce milieu étrange, entre la vulgaire Jeanne Adeline, cette doctoresse demeurée sage-femme, débitant par tranches son savoir, dans ses visites à deux francs, et ces deux hommes, médecins de pacotille, l’un faisant commerce de son titre dans la réclame, l’autre, effréné noceur, prolongeant jusqu’après quarante ans, dans les brasseries, sa vie d’étudiant, forcé par la faim à l’exercice de cette médecine qu’il détestait et niait, triste comme un prêtre qui continuerait de célébrer, ayant perdu la foi.

Ce dernier poursuivit :

— Oh ! j’ai un truc. Il faut vivre. Ce n’est pas avec leurs quarante sous de raccroc qu’ils me feraient manger. Ma foi, c’est de bonne guerre : quand on tient un client, il faut en sortir ce qu’on peut ! Alors, j’ai mes plaques.

— Vos plaques ? interrogea l’aristocratique Thérèse, avec un léger frémissement de dédain.

— Mais oui, les plaques électriques, vous savez bien : ça prend beaucoup dans Ménilmontant. Je traite à forfait. A tous ces dégénérés alcooliques, qui font, sans exception, de la cirrhose ou de la dilatation d’estomac, je dis : « Voulez-vous être guéri dans un an, ou dans six mois, même dans trois ? » Trois mois c’est dur, car c’est le traitement quotidien, à trois francs la séance, pour la pose des plaques ; mais il y en a toujours qui marchent.

Très digne, méprisant, la tête haute, Gilbertus déclara :

— Ça, mon cher, c’est dégoûtant !

Morner eut un rire amer ; une grimace nerveuse crispa sa face tiraillée de rides.

— Et tes granules ? et tes élixirs ? et la caféine que monsieur Herlinge, le père de Mademoiselle, administre à ses sujets, et toute la thérapeutique imbécile que la clientèle aveugle, malgré la faillite évidente de la médecine, s’acharne à réclamer de nous, est-ce que ce n’est pas la même fumisterie ? Alors, qu’est-ce que je fais de plus ou de moins que mes confrères ?