COLETTE

DE L’ACADÉMIE GONCOURT

L’INGÉNUE
LIBERTINE

LE LIVRE PLASTIC

TABLE DE MATIÈRES

[PREMIÈRE PARTIE]
[DEUXIÈME PARTIE]

[PREMIÈRE PARTIE]

—Minne?... Minne chérie, c’est fini, cette rédaction! Minne, tu vas abîmer tes yeux!

Minne murmure d’impatience. Elle a déjà répondu trois fois: «Oui, maman» à Maman qui brode derrière le dossier de la grande bergère...

Minne mordille son porte-plume d’ivoire, si penchée sur son cahier qu’on voit seulement l’argent de ses cheveux blonds, et un bout de nez fin entre deux boucles pendantes.

Le feu parle tout bas, la lampe à huile compte goutte à goutte les secondes, Maman soupire. Sur la toile cirée de sa broderie—un grand col pour Minne—l’aiguille, à chaque point, toque du bec. Dehors, les platanes du boulevard Berthier ruissellent de pluie, et les tramways du boulevard extérieur grincent musicalement sur leurs rails.

Maman coupe le fil de sa broderie... Au tintement des petits ciseaux, le nez fin de Minne se lève, les cheveux d’argent s’écartent, deux beaux yeux foncés apparaissent, guetteurs... Ce n’est qu’une fausse alerte; Maman enfile paisiblement une autre aiguillée, et Minne peut se pencher de nouveau sur le journal ouvert, à demi dissimulé sous son cahier de devoirs d’Histoire... Elle lit lentement, soigneusement, la rubrique Paris la nuit:

«Nos édiles se doutent-ils seulement que certains quartiers de Paris, notamment les boulevards extérieurs, sont aussi dangereux, pour le promeneur qui s’y aventure, que la Prairie l’est pour le voyageur blanc? Nos modernes apaches y donnent carrière à leur naturelle sauvagerie, il ne se passe pas de nuit sans qu’on ramasse un ou plusieurs cadavres.

«Remercions le Ciel—il vaut mieux s’en remettre à lui qu’à la police—quand ces messieurs se bornent à se dévorer entre eux, comme cette nuit, où deux bandes rivales se rencontrèrent et se massacrèrent littéralement. La cause du conflit? «Cherchez la femme!» Celle-ci, une fille Desfontaines, dite Casque-de-Cuivre à cause de ses magnifiques cheveux roux, allume toutes les convoitises d’une douteuse population masculine. Inscrite aux registres de la préfecture depuis un an, cette créature, qui compte à peine seize printemps, est connue sur la place pour son charme équivoque et son caractère audacieux. Elle boxe, lutte, et joue du revolver à l’occasion. Bazille, dit La Teigne, le chef de la bande des Frères de Belleville, et Le Frisé, chef des Aristos de Levallois-Perret, un souteneur dangereux dont on ignore le véritable nom, se disputaient cette nuit les faveurs de Casque-de-Cuivre. Des menaces on en vint aux couteaux. Sidney, dit la Vipère, déserteur belge, grièvement blessé, appela Le Frisé à son aide, les acolytes de la Teigne sortirent leurs revolvers, et alors commença une véritable boucherie. Les agents, arrivés après le combat, selon leur immuable tradition, ont ramassé cinq individus laissés pour morts; Defrémont et Busenel, Jules Bouquet, dit Bel-Œil, et Blaquy, dit la Boule, ont été transportés d’urgence à l’Hôpital, ainsi que le sujet de Léopold, Sidney la Vipère.

«Quant aux chefs de bandes et à la Colombine, cause première du duel, on n’a pu mettre la main dessus. Ils sont activement recherchés.»

Maman roule sa broderie. Vite, le journal disparaît sous le cahier, où Minne griffonne, au petit bonheur:

«Par ce traité, la France perdait deux de ses meilleures provinces. Mais elle devait quelque temps après en signer un autre beaucoup plus avantageux.»

Un point... un trait d’encre à la règle au bas du devoir d’Histoire... le papier buvard qu’elle lisse de sa main longue et transparente—et Minne, victorieuse, s’écrie:

—Fini!

—Ce n’est pas trop tôt! dit Maman soulagée, va vite au lit, ma souris blanche! Tu as été longue, ce soir. C’était donc bien difficile, ce devoir?

—Non, répond Minne qui se lève. Mais j’ai un peu mal à la tête.

Comme elle est grande! Aussi grande que Maman, presque. Une très longue petite fille, une enfant de dix ans qu’on aurait tirée, tirée... Étroite et plate dans son fourreau de velours vert empire, Minne s’allonge encore, les bras en l’air. Elle passe ses mains sur son front, rejette en arrière ses cheveux pâles. Maman s’inquiète:

—Bobo? Une compresse?

—Non, dit Minne. Ce n’est pas la peine. Ce sera parti demain.

Elle sourit à Maman, de ses yeux marron foncé, de sa bouche mobile dont les coins nerveux remuent. Elle a la peau si claire, les cheveux si fins aux racines, qu’on ne voit pas où finissent les tempes. Maman regarde de près cette petite figure qu’elle connaît veine par veine, et se tourmente, une fois de plus, de tant de fragilité. «On ne lui donnerait jamais ses quatorze ans huit mois...»

—Viens, Minne chérie, que je roule tes boucles!

Elle montre un petit fagot de rubans blancs.

—Oh! S’il te plaît, non, maman. À cause de mon mal de tête, pas ce soir!

—Tu as raison, mon joli. Veux-tu que je t’accompagne jusqu’à ta chambre? As-tu besoin de moi?

—Non, merci, maman. Je vais me coucher vite.

Minne prend l’une des deux lampes à huile, embrasse Maman et monte l’escalier, sans peur des coins noirs, ni de l’ombre de la rampe qui grandit et tourne devant elle, ni de la dix-huitième marche qui crie lugubrement. À quatorze ans et huit mois, on ne croit plus aux fantômes...

«Cinq! Songe Minne. Les agents en ont ramassé cinq, laissés pour morts. Et le Belge aussi qui a reçu un mauvais coup! Mais elle, Casque-de-Cuivre, on ne l’a pas prise, ni les deux chefs, Dieu merci!...»

En jupon de nanzouk blanc, en corset-brassière de coutil blanc, Minne se regarde dans la glace:

«Casque-de-Cuivre! Des cheveux rouges, c’est beau! Les miens sont trop pâles... Je sais comment elles se coiffent...»

À deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule et les épingles en coque hardie, très haut, presque sur le front. Dans un placard elle prend son tablier rose du matin, celui qui a des poches en forme de cœur. Puis elle interroge la glace, le menton levé... Non, l’ensemble reste fade. Qu’est-ce qui manque donc? Un ruban rouge dans les cheveux. Là! Un autre au cou, noué de côté. Et, les mains dans les poches du tablier, ses coudes maigriots en dehors, Minne, charmante et gauche à la façon d’un Boulet de Monvel, se sourit et constate:

«Je suis sinistre.»

Minne ne s’endort jamais tout de suite. Elle entend, au-dessous d’elle, Maman fermer le piano, tirer les rideaux qui grincent sur leurs tringles, entrouvrir la porte de la cuisine pour s’assurer qu’aucune odeur de gaz ne filtre par les robinets du fourneau, puis monter à pas lents, tout empêtrée de sa lampe, de sa corbeille à ouvrage et de sa jupe longue.

Devant la chambre de Minne, Maman s’arrête une minute, écoute... Enfin, la dernière porte se ferme, on ne perçoit plus que les bruits étouffés derrière la cloison.

Minne est étendue toute raide dans son lit, la nuque renversée, et sent ses yeux s’agrandir dans l’ombre. Elle n’a pas peur. Elle épie tous les bruits comme une petite bête nocturne, et gratte seulement le drap avec les ongles de ses orteils.

Sur le rebord en zinc de la fenêtre, une goutte de pluie tombe de seconde en seconde, lourde et régulière comme le pas du sergent de ville qui arpente le trottoir.

«Il m’agace, ce sergent de ville! songe Minne. À quoi ça peut-il servir, des gens qui marchent si gros? Les... les Frères de Belleville, et les Aristos... on ne les entend pas, eux, ils marchent comme des chats. Ils ont des souliers de tennis, ou bien des pantoufles brodées au point croisé... Comme il pleut! Je pense bien qu’ils ne sont pas dehors à cette heure-ci! Pourtant, La Teigne et l’autre, le chef des Frères, Le Frisé, où sont-ils? Enfuis, cachés dans... dans des carrières. Je ne sais pas s’il y a des carrières par ici... Oh! ce gros pas! Pouf! pouf, pouf pouf... Et s’il y en avait un, tout d’un coup, qui vienne par-derrière et qui lui enfonce un couteau dans sa vilaine nuque, au sergent de ville! Devant la porte, juste pendant qu’il passe!... Ah! ah! j’entends Célénie demain matin: «Madame, madame! il y a un agent de tué devant la porte!» C’est pour le coup qu’elle se trouverait mal!...

Et Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés d’un côté et découvrant une oreille menue, s’endort avec un petit sourire.

Minne dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à côté d’elle, remplit et borne l’avenir de Madame... qu’importe son nom? elle s’appelle Maman, cette jeune veuve craintive et casanière. Maman a cru souffrir beaucoup, il y a dix ans, lors de la mort soudaine de son mari; puis ce grand chagrin a pâli dans l’ombre dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les repas de Minne, les cours de Minne, les robes de Minne... Maman n’a pas trop de temps pour y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une ni l’autre.

Pourtant, Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on remarque dans la rue sa beauté sage, éteinte sous des robes d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle sourit, quand les hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit violemment, lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille,—il n’y a guère d’autres événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père Minne? vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules dans le petit hôtel du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa femme et sa fille, toutes seules... jusqu’à l’époque, confuse et terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira avec un monsieur de son choix...

L’oncle Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur elles deux, pour soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de perdre la tête; le cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances. Minne suit les cours des demoiselles Souhait pour s’y distraire, y rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon Dieu, s’y instruire à l’occasion... «Tout cela est bien arrangé», se dit Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi jusqu’à la fin de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un tiède et étroit bonheur, comme la mort serait vite franchie, sans péché et sans peine!...

—Minne chérie, c’est sept heures et demie.

Maman a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser.

Dans l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing et retombe.

Puis la voix de Minne faible et légère demande:

—Il pleut encore?

Maman replie les persiennes de fer. Le murmure des sycomores entre par la fenêtre, avec un rayon de jour vert et vif, un souffle frais qui sent l’air et l’asphalte.

—Un temps superbe!

Minne, assise sur son lit, fourrage les soies emmêlées de sa chevelure. Parmi la clarté des cheveux, la pâleur rose de son teint, la noire et liquide lumière de ses yeux étonne. Beaux yeux, grands ouverts et sombres, où tout pénètre et se noie, sous l’arc élégant des sourcils mélancoliques... La bouche mobile sourit, tandis qu’ils restent graves... Maman se souvient, en les regardant, de Minne toute petite, d’un bébé délicat tout blanc, la peau, la robe, le duvet de la chevelure, un poussin argenté qui ouvrait des yeux étonnants, des yeux sévères, tenaces, noirs comme l’eau ronde d’un puits...

Pour l’instant, Minne regarde remuer les feuilles d’un air vide. Elle ouvre et resserre les doigts de ses pieds, comme font les hannetons avec leurs antennes... La nuit n’est pas encore sortie d’elle. Elle vagabonde à la suite de ses rêves, sans entendre Maman qui tourne par la chambre, Maman tendre et toute fraîche en peignoir bleu, les cheveux nattés...

—Tes bottines jaunes, et puis ta petite jupe bleu marine et une chemisette... une chemisette comment?

Enfin réveillée, Minne soupire et détend son regard:

—Bleue, maman, ou blanche, comme tu voudras.

Comme si d’avoir parlé lui déliait les membres, Minne saute sur le tapis, se penche à la fenêtre: il n’y a pas de sergent de ville étendu en travers du trottoir, un couteau dans la nuque...

«Ce sera pour une autre fois», se dit Minne, un peu déçue.

L’arôme vanillé du chocolat s’est glissé dans la chambre et stimule sa toilette minutieuse de petite femme soignée; elle sourit aux fleurs roses des tentures. Des roses partout sur les murs, sur le velours anglais des fauteuils, sur le tapis à fond crème, et jusqu’au fond de cette cuvette longue, montée sur quatre pieds laqués en blanc... Maman a voulu superstitieusement des roses, des roses autour de Minne, autour du sommeil de Minne...

—J’ai faim! dit Minne qui, devant la glace, noue sa cravate sur son col blanc luisant d’empois.

Quel bonheur! Minne a faim! voilà Maman contente pour la journée. Elle admire sa grande fille, si longue et si peu femme encore, le torse enfantin dans la chemisette à plis, les épaules frêles où roulent les beaux cheveux en copeaux brillants...

—Descendons, ton chocolat t’attend.

Minne prend son chapeau des mains de Maman et dégringole l’escalier, leste comme une chèvre blanche. Elle court, pleine de l’heureuse ingratitude qui embellit les enfants gâtés, et flaire son mouchoir où Maman a versé deux gouttes de verveine citronnelle...

Le cours des demoiselles Souhait n’est pas un cours pour rire. Demandez à toutes les mères qui y conduisent leurs filles; elles vous répondront: «C’est ce qu’il y a de mieux fréquenté dans Paris!» Et on vous citera coup sur coup les noms de mademoiselle X... des petites Z... de la fille unique du banquier H... On vous parlera des salles bien aérées, du chauffage à la vapeur, des voitures de maître qui stationnent devant la porte, et il est à peu près sans exemple qu’une maman, séduite par ce luxe hygiénique, éblouie par des noms connus et fastueux, s’aventure jusqu’à éplucher le programme d’études.

Tous les matins, Minne, accompagnée tantôt de Maman, tantôt de Célénie, suit les fortifications jusqu’au boulevard Malesherbes où le cours Souhait tient ses assises. Bien gantée, une serviette de maroquin sous le bras, droite et sérieuse, elle salue d’un regard l’avenue Gourgaud verte et provinciale, d’une caresse les chiens et les enfants du peintre Thaulow qui vagabondent en maîtres sur l’avenue déserte.

Minne connaît et envie ces enfants blonds et libres, ces petits pirates du Nord qui parlent entre eux un norvégien guttural... «Tout seuls, sans bonne, le long des fortifications!... Mais ils sont trop jeunes, ils ne savent que jouer... Ils ne s’intéressent pas aux choses intéressantes...»

Arthur Dupin, le styliste du Journal, a ciselé un nouveau chef-d’œuvre:

Encore nos apaches!—Capture importante.
Le Frisé introuvable.

«Nos lecteurs ont encore présent à l’esprit le récit lugubre et véridique de la nuit de mardi à mercredi. La police n’est pas restée inactive depuis ce temps, et vingt-quatre heures ne s’étaient pas écoulées que l’inspecteur Joyeux mettait la main sur Vandermeer, dit L’Andouille, qui, dénoncé par un des blessés transportés à l’hôpital, se faisait pincer dans un garni de la rue de Norvins. De Casque-de-Cuivre, point de nouvelles. Il semblerait même que ses amis les plus intimes ignorent sa retraite, et l’on nous fait savoir que l’anarchie règne parmi ce peuple privé de sa reine. Jusqu’à présent, Le Frisé a réussi à échapper aux recherches.»

Minne, avant d’entrer dans son lit blanc, vient de relire le Journal avant de le jeter dans sa corbeille à papiers. Elle tarde à s’endormir, s’agite et songe:

«Elle est cachée, elle, leur reine! Probablement aussi dans une carrière. Les agents ne savent pas chercher. Elle a des amis fidèles, qui lui apportent de la viande froide et des œufs durs, la nuit... Si on découvre sa cachette, elle aura toujours le temps de tuer plusieurs personnes de la police avant qu’on la prenne... Mais, voilà, son peuple se mutine! Et les Aristos de Levallois vont se disperser aussi, privés du Frisé... Ils auraient dû élire une vice-reine, pour gouverner en l’absence de Casque-de-Cuivre...»

Pour Minne, tout cela est monstrueux et simple à la manière d’un roman d’autrefois. Elle sait, à n’en point douter, que la bordure pelée des fortifications est une terre étrange, où grouille un peuple dangereux et attrayant de sauvages, une race très différente de la nôtre, aisément reconnaissable aux insignes qu’elle arbore: la casquette de cycliste, le jersey noir rayé de vives nuances, qui colle à la peau comme un tatouage bariolé. La race produit deux types distincts:

1° Le Trapu, qui balance en marchant des mains épaisses comme des biftecks crus, et dont les cheveux, bas plantés sur le front, semblent peser sur les sourcils;

2° Le Svelte. Celui-là marche indolemment, sans le moindre bruit. Ses souliers Richelieu—qu’il remplace souvent par des chaussures de tennis—montrent des chaussettes fleuries trouées ou non. Parfois aussi, au lieu de chaussettes, on voit la peau délicate du cou-de-pied, nu, d’un blanc douteux, veiné de bleu... Des cheveux souples descendent sur la joue bien rasée, en manière d’accroche-cœurs, et la pâleur du teint fait valoir le rouge fiévreux des lèvres.

D’après la classification de Minne, cet individu-là incarne le type noble de la race mystérieuse. Le Trapu chante volontiers, promène à ses bras des jeunes filles en cheveux, gaies comme lui. Le Svelte glisse ses mains dans les poches d’un pantalon ample, et fume, les yeux mi-clos, tandis qu’à son côté une inférieure et furieuse créature crie, pleure, et reproche... «Elle l’ennuie, invente Minne, d’un tas de petits soucis domestiques. Lui, il ne l’écoute même pas, il rêve, il suit la fumée de sa cigarette d’Orient...»

Car les songeries de Minne ignorent le caporal vulgaire, et pour elle il n’est de cigarettes qu’orientales...

Minne admire combien, pendant le jour, les mœurs de la race singulière restent patriarcales. Lorsqu’elle revient de son cours, vers midi, elle «les» aperçoit, nombreux, au flanc du talus où leurs corps étendus pendent, assoupis. Les femelles de la tribu, accroupies sur leurs talons, ravaudent et se taisent, ou lunchent comme à la campagne, des papiers gras sur leurs genoux. Les mâles, forts et beaux, dorment. Quelques-uns de ceux qui veillent ont jeté leurs vestes, et des luttes amicales entretiennent la souplesse de leurs muscles...

Minne les compare aux chats qui, le jour, dorment, lustrent leur robe, aiguisent leurs griffes courbes au bois des parquets. La quiétude des chats ressemble à une attente. La nuit venue, ce sont des démons hurleurs, sanguinaires, et leurs cris d’enfants étranglés parviennent jusqu’à Minne pour troubler son sommeil.

La race mystérieuse ne crie point la nuit; elle siffle. Des coups de sifflets vrillants, terribles, jalonnent le boulevard extérieur, portent de poste en poste une téléphonie incompréhensible. Minne, à les entendre, frémit des cheveux aux orteils, comme traversée d’une aiguille...

«Ils ont sifflé deux fois... une espèce de ui-ui-ui tremblé a répondu, loin, là-bas... Est-ce que ça veut dire: Sauvez-vous? ou bien: Le coup est fait? Peut-être qu’ils ont fini, qu’ils ont tué la vieille dame? La vieille dame est maintenant au pied de son lit, par terre, dans «une mare de sang». Ils vont compter l’or et les billets, s’enivrer avec du vin rouge et dormir. Demain, sur le talus, ils raconteront la vieille dame à leurs camarades, et ils partageront le butin...

«Mais, hélas! leur reine est absente, et l’anarchie règne: le Journal l’a dit! Être leur Reine avec un ruban rouge et un revolver, comprendre le langage sifflé, caresser les cheveux du Frisé et indiquer les coups à faire... La reine Minne... la reine Minne!... Pourquoi pas? on dit bien la reine Wilhelmine...»

Minne dort déjà et divague encore...

Aujourd’hui, dimanche, comme tous les dimanches, l’oncle Paul est venu déjeuner chez Maman, avec son fils Antoine.

Ça sent la fête de famille et la dînette, il y a un bouquet de roses au milieu de la table, une tarte aux fraises sur le dressoir. Ce parfum de fruits et de roses entraîne la conversation vers les vacances prochaines; Maman songe au verger où jouera Minne, dans le bon soleil; son frère Paul, tout jaune de mal au foie, espère que le changement d’air dépaysera ses coliques hépatiques. Il sourit à Maman qu’il traite toujours en petite sœur; sa figure longue et creusée semble sculptée dans un buis plein de nœuds. Maman lui parle avec déférence, penche pour l’approuver son cou serré dans le haut col blanc. Elle porte une robe triste en voile gris, qui accentue son allure de jeune femme habillée en grand-mère. Elle a gardé un puéril respect pour ce frère hypocondriaque, qui a voyagé sur l’autre face du monde, qui a soigné des nègres et des Chinois, qui a rapporté de là-bas un foie congestionné dont la bile verdit son visage,—et des fièvres d’une espèce rare...

Antoine reprendrait bien du jambon et de la salade, mais il n’ose pas. Il craint le petit sifflement désapprobateur de son père et l’observation inévitable «Mon garçon, si tu crois que c’est en te bourrant de salaisons que tu feras passer tes boutons...» Antoine s’abstient, et considère Minne en dessous. De trois ans plus âgé qu’elle, il s’intimide pourtant dès que les yeux noirs de Minne se posent sur lui: il sent ses boutons rougir, ses oreilles s’enflammer, et boit de grands verres d’eau.

Dix-sept ans, c’est un âge bien difficile pour un garçon, et Antoine subit douloureusement son ingrate adolescence. L’uniforme noir à petits boutons d’or lui pèse comme une livrée humiliante, et le duvet qui salit sa lèvre et ses joues fait que l’on hésite: «Est-il déjà barbu ou pas encore lavé?» Il faut une longue patience aux collégiens pour supporter tant de disgrâces. Celui-ci, grand, le nez chevalin, les yeux gris bien placés, fera sans doute un bel homme, mais qui couve dans la peau d’un assez vilain potache...

Antoine dépêche sa salade à bouchées précautionneuses: «Ma tante a la rage de servir de la romaine coupée en long c’est rudement embêtant à manger! Si je rattrape une feuille avec mes lèvres, Minne dira que je mange comme une chèvre. C’est épatant, les filles, ce que ça a du culot, avec leurs airs de ne rien dire! Qu’a-t-elle encore, ce matin? Mademoiselle a les yeux accrochés! Elle n’a pas démuselé depuis les œufs à la coque. Des manières!...»

Il pose sa fourchette et son couteau sur son assiette, essuie sa bouche ombrée de noir et dévisage Minne d’un œil froid et arrogant. Cependant qu’elle semble le dédaigner—de quelle hauteur!—il songe:

«C’est égal, elle est plus jolie que la sœur de Bouquetet. Ils ont beau la chiner, à la boîte, parce que, sur ses photographies, ses cheveux viennent blancs; ils n’ont guère de cousines aussi chouettes, ni aussi distinguées. Ce pied de Bouquetet qui la trouve maigre! C’est possible, mais je n’apprécie pas, comme lui, les femmes au poids!»

Minne est assise face au grand jour, le reflet des feuilles, la réverbération du boulevard Berthier, blanc comme une route campagnarde, la pâlissent encore. Distraite, absorbée depuis le matin, elle fixe sans cligner, la fenêtre éblouissante, avec une attention de somnambule. Elle suit ses visions familières, cauchemars longuement inventés, tableaux recomposés cent fois, et que varie la minutie des détails: la Tribu, honnie et redoutée, des Sveltes et des Trapus coalisés assaille Paris terrifié... Un soir, vers onze heures, les vitres tombent, des mains armées de couteaux et d’os de mouton renversent la table paisible, la lampe gardienne... Elles égorgent confusément, parmi des râles doux, des bondissements ouatés de chat... Puis, dans des ténèbres rosées d’incendie, les mains enlèvent Minne, l’emportent d’une force irrésistible, on ne sait pas où...

—Minne chérie, un peu de tarte?

—Oui, maman, merci.

—Et du sucre en poudre?

—Non, maman, merci.

Inquiète de sa Minne pâle et absente, Maman la désigne du menton à l’oncle Paul qui hausse les épaules:

—Peuh! elle va très bien, cette enfant. Un peu de fatigue de croissance...

—Ce n’est pas dangereux?

—Mais non, voyons! C’est une enfant qui se forme tard, voilà tout. Qu’est-ce que ça te fait? Tu ne veux pas la marier cette année, n’est-ce pas?

—Moi? grand Dieu!...

Maman se couvre les oreilles des deux mains, ferme les yeux comme si elle avait vu la foudre tomber de l’autre côté du boulevard Berthier.

—Qu’est-ce qui te fait rire, Minne? demande l’oncle Paul.

—Moi?

Minne décroche enfin son regard de la fenêtre ouverte:

—Je ne riais pas, oncle Paul.

—Mais si, petit singe, mais si...

Sa longue main osseuse tire amicalement une des anglaises de Minne, défrise et refrise le brillant copeau d’argent blond...

—Tu ris encore! C’est cette idée de te marier, hein?

—Non, dit Minne sincèrement. Je riais d’une autre idée...

«Mon idée, poursuit Minne au fond d’elle-même, c’est que les journaux ne savent rien, ou qu’on les paie pour se taire... J’ai cherché à toutes les pages du Journal, sans que Maman me voie... C’est tout de même joliment commode, une maman comme la mienne, qui ne voit jamais rien!...»

Oui, c’est commode... Il est bien évident que l’insoluble problème de l’éducation d’une jeune fille n’a jamais troublé l’âme simplette de Maman. Maman n’a tremblé, devant Minne, depuis presque quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel dessein mystérieux a formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse, qui parle peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure romanesque, de la passion, la passion qu’elle ignore, mais dont elle murmure tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve d’un fouet? Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la pitié, et se donne en pensée à de sanguinaires héros, ménage pourtant, avec une délicatesse un peu méprisante, la sensibilité naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au seul culte de Minne...

Ce n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un instinct charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une grande petite fille sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit «oui, maman» et «non, maman», qui va au cours et se couche à neuf heures et demie... «Je lui ferais peur», se dit Minne en posant sur sa mère, qui verse le café dans les tasses, ses calmes yeux insondables...

La chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les fenêtres de Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée du talus. Les rares bancs du boulevard Berthier s’encombrent de dormeurs aux membres morts dont la casquette, posée comme un loup, masque le haut du visage. Minne, en robe de lingerie blanche, un grand paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout près d’eux, jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages masqués, et se dit: «Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans les journaux que des suicides et des insolations... C’est la morte-saison.»

Maman, qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir à chaque instant et soupire:

—Ce quartier n’est pas habitable!

Minne n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent: «Pourquoi donc, maman?» Ces petites roueries-là sont indignes d’elle.

Parfois, on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq minutes. On parle de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec politesse et tend une main aux doigts longs et minces. Et Maman dit:

—Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques! Oh! c’est un bien grand bébé! Si vous saviez comme elle est enfant! Je me demande comment une fillette pareille pourra devenir une femme!

Et la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à reflets de nacre que lie un ruban blanc... Cependant, le «bien grand bébé», qui lève ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague férocement: «Cette dame est stupide! Elle est laide. Elle a une petite verrue sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté... Elle doit sentir mauvais toute nue... Oui, oui, qu’elle soit toute nue dans la rue, et emportée par Eux, et qu’ils dessinent, à la pointe du couteau, des signes fatidiques sur son vilain derrière! Qu’ils la traînent, jaune comme du beurre rance, et qu’ils dansent sur son corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans un four à chaux!...»

Minne, toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point de piétiner. Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre... S’il était parti!

Depuis quatre jours, Minne le rencontre au coin de l’avenue Gourgaud et du boulevard Berthier. Le premier jour, il dormait assis, adossé au mur et barrant la moitié du trottoir. Célénie, effrayée, tira Minne par sa manche; mais Minne—elle est si distraite!—avait déjà effleuré les pieds du dormeur, qui ouvrit les yeux... Quels yeux! Minne en eut le choc, le frisson des admirations absolues... Des yeux noirs en amandes, dont le blanc bleuissait dans le visage d’une pâleur italienne. La moustache fine, comme dessinée à l’encre et des cheveux noirs tout bouclés de moiteur... Il avait jeté, pour dormir, sa casquette à carreaux noirs et violets, et sa main droite serrait, du pouce et de l’index, une cigarette éteinte.

Il dévisagea Minne sans bouger, avec une effronterie si outrageusement flatteuse qu’elle faillit s’arrêter...

Ce jour-là, Minne eut cinq en histoire et, dame, comme on dit au cours Souhait: «Cinq, c’est la honte!» Minne s’entendit infliger un blâme public, tandis que, soumise et les yeux ailleurs, elle vouait silencieusement Mlle Souhait à des tortures ignominieusement compliquées...

Chaque jour, à midi, Minne frôle le rôdeur, et le rôdeur regarde Minne, toute claire dans sa robe d’été, et qui ne détourne pas de lui ses yeux sérieux. Elle pense: «Il m’attend. Il m’aime. Il m’a comprise. Comment lui faire savoir que je ne suis jamais libre? Si je pouvais lui glisser un papier où j’aurais écrit: Je suis prisonnière. Tuez Célénie et nous partirons ensemble... Partir ensemble... vers sa vie... vers une vie où je ne me souviendrai même plus que je suis Minne...

Elle s’étonne un peu de l’inertie de son «ravisseur» qui somnole, élégant et sans linge, au pied d’un sycomore. Mais elle réfléchit, s’explique cette veulerie exténuée, cette pâleur d’herbe des caves: «Combien en a-t-il tué cette nuit?» Elle cherche, d’un coup d’œil furtif, le sang qui pourrait marquer les ongles de son inconnu... Point de sang! Des doigts fins trop pointus, et, toujours, une cigarette, allumée ou éteinte, entre le pouce et l’index... Le beau chat, dont les yeux veillent sous les paupières dormantes! Que son bondissement serait terrible, pour occire Célénie et emporter Minne!

Maman, elle aussi, a remarqué l’inconnu à la méridienne. Elle presse le pas, rougit, et soupire longuement quand le péril est dépassé, l’avenue Gourgaud franchie...

—Tu vois souvent cet homme assis par terre, Minne?

—Un homme assis par terre?

—Ne te retourne pas!... Un homme assis par terre au coin de l’avenue... J’ai toujours peur que ces gens-là ne guettent un mauvais coup à faire dans le quartier!

Minne ne répond rien. Tout son petit être secret se dilate d’orgueil: «C’est moi qu’il guette! C’est pour moi seule qu’il est là! Maman ne peut pas comprendre... »

Vers le huitième jour, Minne est frappée d’une idée, qu’elle nomme tout de suite une révélation: cette pâleur mate, ces cheveux noirs qui moutonnent en boucles... c’est Le Frisé! C’est Le Frisé lui-même! Les journaux l’ont dit: «On n’a pas pu parvenir à s’emparer du Frisé...» Il est au coin du boulevard Berthier et de l’avenue Gourgaud, Le Frisé, il est amoureux de Minne et pour elle, tous les jours, expose sa vie...

Minne palpite, ne dort plus, se lève la nuit pour chercher sous sa fenêtre l’ombre du Frisé...

«Cela ne peut se prolonger longtemps, se dit-elle. Un soir, il sifflera sous la fenêtre, je descendrai par une échelle ou une corde à nœuds, et il m’emportera sur une motocyclette, jusqu’aux carrières où l’attendront ses sujets assemblés. Il dira: «Voici votre Reine! Et... et... ce sera terrible!»

Un jour, Le Frisé manqua au rendez-vous. Devant Maman navrée, Minne oublia de déjeuner... Mais le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivants, point de Frisé somnolent et souple, qui ouvrait sur Minne des yeux si soudains lorsqu’elle le frôlait...

Oh! les pressentiments de Minne! «Je le savais bien, moi, qu’il était Le Frisé! et maintenant il est en prison, à la guillotine peut-être!...» Devant les larmes inexplicables, la fièvre de Minne, Maman, éperdue, envoie chercher l’oncle Paul, qui prescrit bouillon, poulet, vin tonique et léger—et départ pour la campagne...

Durant que Maman emplit les malles avec une activité de fourmi qui sent venir l’orage, Minne appuie, dolente et oisive, son front aux vitres, et rêve... «Il est en prison pour moi. Il souffre pour moi, il languit et il écrit dans son cachot des vers d’amour: À une inconnue...»

Minne, éveillée en sursaut par un grincement de poulie, ouvre des yeux épouvantés sur la chambre paisible: «Où suis-je?»

Arrivée depuis trois jours chez l’oncle Paul, Minne n’est pas encore habituée à sa maison des champs. Elle cherche, au sortir de son tumultueux sommeil, peuplé de rêves fumeux, l’ombre bleue et claire de sa chambre parisienne, l’odeur citronnée de son eau de toilette... Ici, à cause des volets pleins c’est la nuit noire, malgré les coqs qui crient, les portes qui battent, le tintement de vaisselle qui monte de la salle à manger où Célénie dispose les tasses du petit déjeuner, la nuit massive, percée seulement, à la fenêtre, d’un rais d’or vif, mince comme un crayon...

Ce petit bâton étincelant guide Minne, qui va pieds nus, à tâtons, ouvrir les persiennes et recule, aveuglée de lumière... Elle reste là, les mains sur les yeux, l’air, dans sa longue chemise, d’un ange repentant...

Quand le soleil a percé la coquille rose de sa main, elle retourne à son lit, s’assied, saisit son pied nu, sourit à la fenêtre où dansent des guêpes et ressemble à présent, la bouche entrouverte et les yeux naïfs, à un baby de magazine anglais. Mais les sourcils s’abaissent, une pensée habite soudain les larges prunelles qui se moirent comme un étang. Minne songe que tout le monde ne jouit pas de cette lumière bourdonnante, qu’il y a, dans une grande ville, un cachot sombre, où rêve, sur son grabat, un inconnu aux cheveux noirs en boucles...

Il faut pourtant s’habiller, descendre, humer le lait qui mousse, rire, s’intéresser à la santé de l’oncle Paul... «C’est la vie!» soupire Minne en peignant ses cheveux, que le soleil pénètre et dévore comme s’ils étaient en verre filé.

Au pas léger de Minne, le plancher gémit. Si elle reste immobile, les fauteuils empire s’étirent, craquent, éclatent, le bois du lit leur répond. La maison desséchée et sonore pétille, comme travaillée d’un sourd incendie. Debout depuis deux siècles dans le soleil et le vent, sa charpente chaude gémit sans cesse, et on l’appelle, dans le pays, la Maison Sèche.

Minne l’aime pour ses vastes dimensions, pour son salon à tout faire qu’un perron de cinq marches sépare seul du jardin, pour ses parquets de bois blanc tiède aux pieds nus, pour les dix hectares, parc et verger, qui l’entourent. En petite Parisienne accoutumée aux nuances discrètes, elle s’étonne qu’en sa chambre tant de nuances crues réjouissent les yeux. Le papier à rayures d’un rose foncé s’accorde au couvre-lit de perse treillagé de liserons bleus, de guirlandes vertes; des rideaux de mousseline orangée pendent aux fenêtres, et le bignonier, lourd de fleurs, balance jusque dans la chambre d’ardents bouquets... Minne, pâle comme une nuit de lune, se réchauffe, un peu blessée, à ce feu de couleurs, et parfois, toute nue au soleil, un miroir à la main, cherche en vain, à travers son corps mince, l’ombre plus noire de son squelette élégant...

—Une lettre pour toi, Minne... Ça, c’est Femina; ça, c’est le Journal de la Santé et puis la Chronique médicale, et puis un prospectus...

—Il n’y a rien pour moi? implore Antoine.

L’oncle Paul émerge, tout jaune, du bol de lait qu’il tient à deux mains:

—Mon pauvre garçon, tu es extraordinaire! Tu n’écris à personne, pourquoi veux-tu qu’on t’écrive?... Fais-moi la grâce de me répondre!

—Je ne sais pas, dit Antoine.

La boutade de son père l’agace; l’ironie supérieure de Minne l’exaspère. Elle ne prend aucune part à la discussion, elle boit son lait à petites gorgées, reprend haleine de temps en temps, et regarde la fenêtre ouverte, fixement, comme elle faisait boulevard Berthier. Ses yeux noirs reflètent étrangement le vert du jardin...

«Elle est bien fière pour une lettre!» se dit Antoine.

Fière? il n’y paraît pas. Elle a posé l’enveloppe fermée près de son assiette et vide son bol de lait avant de l’ouvrir.

—Viens voir, Minne! appelle Antoine, qui feuillette Femina. C’est épatant... Il y a des photos de la journée des Drags... Oh! on voit Polaire!

—Qui, Polaire? daigne questionner Minne.

Antoine s’esclaffe, reprenant du coup tous ses avantages:

—Ah! ben, vrai! tu ne connais pas Polaire?

La rêveuse petite figure de Minne devient méfiante:

—Non. Et toi?

—Quand je dis connaître, naturellement, je ne lui dis pas bonjour dans la rue... C’est une actrice. Je l’ai vue à une représentation de charité. Elle était avec trois autres; elle faisait une pierreuse...

—Antoine!! gronde la voix douce de Maman.

—Oui, ma tante... Une femme, je veux dire, des boulevards extérieurs.

Les yeux de Minne grandissent, brillent:

—Ah!... Elle était habillée comment?

—Épatante! un corsage rouge, un tablier, et puis les cheveux comme ça jusque dans les yeux, et puis une casquette...

—Comment, une casquette? interrompt Minne, choquée par l’inexactitude du détail.

—Oui, en soie, très haute. C’était tout à fait ça...

Minne se détourne, désintéressée:

—Moi, je n’aurais pas mis de casquette, dit-elle avec simplicité.

Elle regarde Antoine, sans le voir, machinalement. Il s’agite, gêné par la beauté de Minne, par la petite flamme diabolique de ses yeux noirs. Il enfonce dans sa poche un mouchoir mal roulé qui fait gros, brosse d’un revers de main le duvet de sa lèvre, et ramasse la cloche de paille jetée sous la chaise.

—Je vais manger des mirabelles, déclare-t-il.

—Pas trop! prie Maman.

—Laisse donc, dit l’oncle Paul derrière son journal, ça le purge.

Antoine rougit violemment et sort comme si son père l’avait maudit.

Minne, en tablier rose, se lève et noue sous son menton les brides d’une capeline de lingerie, qui la rajeunit encore. Toute gentille, elle tend à Maman la lettre bleue:

—Garde-moi ma lettre, maman. C’est d’Henriette Deslandres, ma voisine de cours. Tu peux la lire, tu sais, maman. Je n’ai pas de secrets. Adieu, maman. Je vais manger des prunes.

L’herbe du verger éblouit, miroite de toutes ses lances de gazon, vernies et coupantes. Minne la traverse à grandes enjambées, comme si elle fendait une eau courante; il en jaillit, en éclaboussures, mille sauterelles, bleues en l’air, grises à terre. Le soleil traverse la capeline ruchée de Minne, cuit ses épaules d’un feu si vif qu’elle frissonne. Les fleurs de panais sauvage font la roue, encensent le passage de Minne d’une odeur écœurante et douce. Minne se dépêche parce que les pointes de l’herbe, enfilées aux mailles de ses bas, la piquent: si c’étaient des bêtes?

La prairie ondulée creuse des combes où l’herbe bleuit; par-dessus la clôture à demi ruinée, les petites montagnes rondes et régulières semblent continuer la houle du sol...

«Est-il bête, cet Antoine, de ne pas m’avoir attendue! S’il venait un serpent, pendant que je suis toute seule?... Eh bien, je tâcherais de l’apprivoiser. On siffle, et ils viennent. Mais comment saurais-je si c’est une vipère ou une couleuvre?...»

Antoine est assis sur les roches plates qui se montrent à fleur de terre. Il a vu venir Minne et appuie deux doigts à sa tempe, d’un air pensif et distingué.

—C’est toi? dit-il comme au théâtre.

—C’est moi. Qu’est-ce qu’on fait?

—Moi, rien. Je réfléchissais...

—Je ne voudrais pas te déranger.

Il tremble de la voir partir et répond maladroitement qu’«il y a place pour deux dans le verger!»

Minne s’assied par terre, dénoue sa capeline pour que le vent touche ses oreilles... Elle considère Antoine avec soin et sans ménagement, comme un meuble:

—Tu sais, Antoine, je t’aime mieux comme ça, en chemise de flanelle, sans gilet.

Il rougit une fois de plus.

—Ah! tu trouves? Je suis mieux qu’en uniforme?

—Ça, oui. Seulement cette cloche de paille te donne l’air d’un jardinier.

—Merci!

—J’aimerais mieux, poursuit Minne sans l’entendre, une... oui, une casquette.

—Une casquette! Minne, tu as un grain, tu sais!

—Une casquette de cycliste oui... Et puis les cheveux... attends!

Elle détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux contre lui et lui ôte son chapeau. Troublé, il ramène ses pieds sous lui et devient grossier:

—Vas-tu me fiche la paix, sacrée gosse!

Elle rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au fond, les petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche remuante du prunier... Elle peigne Antoine avec un petit démêloir de poche, manie son cousin sans plaisir, sans pudeur, comme un mannequin.

—Ne bouge donc pas! Là! comme ça les cheveux sur le front, et puis bien ramenés sur les côtés... Mais ils sont trop courts sur les côtés... C’est égal, c’est déjà mieux. Avec une casquette à carreaux noirs et violets...

Ces derniers mots ont évoqué trop vivement le languissant dormeur des fortifs,—elle se tait, laisse son mannequin et s’assied sans mot dire. «Encore une lune!» songe Antoine.

Lui non plus ne dit rien, remué de rancune et d’envie confuse. Cette Minne si près de lui—il aurait compté ses cils!—ces petites mains maigres, froides comme des souris, les doigts pointus courant sur les tempes, dans les oreilles... Le grand nez d’Antoine palpite, pour rassembler ce qui flotte encore du parfum de verveine citronnelle... Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise des hostilités. Mais elle rêve, les mains croisées, le regard vague devant elle, inattentive à la gêne d’Antoine, à sa laideur don-quichottesque: grand nez osseux et bon, grands yeux cernés d’adolescent, grande bouche généreuse aux dents carrées et solides, teint inégal, enflammé au menton de quelques rougeurs...

Soudain, Minne s’éveille serre les lèvres, tend un doigt pointu:

—Là-bas! dit-elle.

—Quoi?

—Tu le vois?

Antoine rabat en visière son chapeau sur ses yeux, regarde, et bâille avec indifférence:

—Oui, je vois. C’est le père Corne. Qu’est-ce qui te prend?

—Oui, c’est lui, chuchote Minne profondément.

Elle se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de Furie:

—Je le déteste!

Antoine sent venir encore une «lune». Il prend un visage neutre, où la méfiance combat l’apitoiement:

—Qu’est-ce qu’il t’a fait?

—Il m’a fait?... Il m’a fait qu’il est laid, que l’oncle Paul lui a prêté un morceau de verger pour planter des légumes, que je ne peux plus venir ici sans rencontrer le père Corne, qui ressemble à un crapaud, qui pleure jaune, qui sent mauvais, qui plante des poireaux, qui... qui... Dieu! que je souffre!

Elle se tord les bras comme une petite fille qui jouerait Phèdre. Antoine craint tout de cette Ménade. Mais elle change de visage, se rassied sur la roche plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux présagent le potin et le mystère...

—Et puis, tu sais, Antoine...

—Quoi?

—C’est un vilain homme, le père Corne.

—Oh! la, la!

—Il n’y a pas de «oh! la, la!» dit Minne vexée. Tu ferais mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n’a pas besoin de savoir que tu portes des caleçons mauves.

Ce genre d’observations plonge Antoine dans une irritation pudique dont Minne se délecte.

—Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin!

Antoine se roule le dos dans l’herbe, comme un âne:

—Du flageolet! Non, Minne, tu es tordante! Il ne sait pas!

—Je n’ai pas dit qu’il savait en jouer. Je te dis qu’il en joue. Célénie l’a vu. Il est couché, en tricot marron, avec sa tête abominable, il pleure jaune, ses draps sont sales, et il joue du flageolet... Oh!

Un frisson d’horreur secoue Minne de la tête aux pieds... «Les filles, c’est toujours un peu maboul», philosophe tout bas Antoine, qui connaît depuis quinze ans le père Corne, un vieil expéditionnaire aux yeux malades, geignard et malpropre, dont le seul aspect suscite chez Minne une sorte de frénésie répulsive...

—Qu’est-ce qu’on pourrait bien lui faire, Antoine?

—À qui?

—Au père Corne.

—Je ne sais pas, moi...

—Tu ne sais jamais, toi! As-tu un couteau?

Il pose instinctivement la main sur la poche de son pantalon.

—Si! affirme Minne péremptoire. Prête-le!

Il ricane, gauche comme un ours devant une chatte...

—Dépêche-toi, Antoine!

Elle se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et s’empare d’un couteau à manche de buis... Antoine, les oreilles violettes, ne dit mot.

—Tu vois, menteur! Il est joli, ton couteau! il te ressemble... Viens, le père Corne est parti. On va jouer, Antoine! on va jouer dans le potager du père Corne! Les poireaux sont les ennemis, les potirons sont les forteresses: c’est l’armée du père Corne!

Elle brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert; elle divague tout haut et piétine les laitues:

—Han! aïe donc! nous traînerons leurs cadavres et nous les violerons!

—Hein!

—Nous les violerons, je dis! Dieu, que j’ai chaud!

Elle se jette à plat ventre sur une planche de persil. Antoine, médusé, regarde cette enfant blonde, qui vient de proférer quelque chose de scandaleux:

—J’entends bien... Tu sais ce que ça veut dire?

—Probable.

—Ah?

Il ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de sécheresse...

—Que tu es bête, Antoine! Tu espères toujours à m’en remonter. C’est Maman qui m’a expliqué ce que ça signifie.

—C’est... ma tante qui...

—Un jour, dans une leçon, je lisais: «Et leurs sépultures furent violées.» Alors, je demande à Maman: «Qu’est-ce que c’est violer une sépulture?» Maman dit: «C’est l’ouvrir sans permission...» Eh bien, violer un cadavre, c’est l’ouvrir sans permission. Tu bisques?... Écoute la cloche du déjeuner! tu viens?...

À table, Antoine s’essuie le front avec sa serviette, boit de grands verres d’eau...

—Tu as bien chaud, mon pauvre loup? lui demande Maman.

—Oui, ma tante, nous avons couru; alors...

—Qu’est-ce que tu racontes? crie du bout de la table cette diablesse de Minne. On n’a pas couru du tout. On a regardé le père Corne qui jardinait!

L’oncle Paul hausse les épaules:

—Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le plaisir de te remettre à boire de la gentiane: ça te fera passer tes boutons.

—Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans un fauteuil de canne.

—C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau. Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger autant de melon et de haricots rouges que ça me convient.

Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki, fume sa pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide débris est une faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la semaine, à héberger sa stupidité solennelle de vieux chasseur. Le père Luzeau «pipe» avec bruit, fleure le cabaret et le sang de lièvre, et Minne ne l’aime pas.

—Il a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil! il doit enlever des petits enfants et les donner aux porcs.

Une soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de duvet, l’oncle Paul et son convive, Minne et Antoine sont venus s’asseoir sur la terrasse.

Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa pierre grise, restera tiède jusqu’à minuit.

Minne et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la terrasse, ne disent mot. Antoine cherche dans l’obscurité à distinguer les yeux de Minne; mais la nuit est si dense... Il a chaud, il est mal à l’aise dans sa peau, et supporte patiemment cette sensation trop familière.

Minne, immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit froisser le sable du jardin et crée dans l’ombre des figures épouvantables qui la font frémir d’aise. Cette heure apaisée et lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de beauté calme, elle évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes...

Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre, traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son cousin:

—Siffle, Antoine!

—Siffle quoi?

—Siffle un grand coup, aussi fort que tu pourras... Plus fort!... Plus fort... Assez! tu n’y connais rien!

Elle joint ses mains, fait craquer toutes ses phalanges et bâille au ciel comme une chatte.

—Quelle heure est-il? Il ne va pas s’en aller, ce père Luzeau?

—Pourquoi? Il n’est pas tard. Tu as sommeil?

Une moue de mépris: sommeil!

—Il m’agace, ce vieux!

—Tout t’agace aussi! C’est un brave homme, un peu bassin...

Elle hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir.

—Tout le monde est un brave homme, avec toi! Tu n’as donc pas vu ses yeux? Va, je sais ce que je sais!

—Tu sais peau de balle.

—Sois convenable, je te prie! À qui crois-tu parler?... Le père Luzeau est un vétéran du crime.

—Un vétéran du crime, lui! Minne, s’il t’entendait!...

—S’il m’entendait, il n’oserait plus revenir ici! Dans sa petite cabane de chasseur, il attire des fillettes et puis il abuse d’elles, et il les étrangle! C’est comme ça que la petite Quener a disparu.

—Oh!

—Oui.

Antoine sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment:

—Mais c’est pas vrai! Tu sais bien que ses parents ont dit qu’elle était partie pour Paris en compagnie d’un...

—D’un commis-voyageur, je sais. Le père Luzeau les a payés pour ne pas raconter la vérité. Ces gens-là, ça fait tout pour l’argent.

Antoine demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il s’enhardît jusqu’à saisir, dans ses mains rudes, les poignets de Minne:

—Écoute, Minne, on n’avance pas des horreurs comme ça sans en être sûre! Qui t’a dit tout ça?

Le halo argenté, autour de la figure invisible de Minne, tremble aux secousses de son rire:

—Ah! ah! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui?

Elle dégage ses poignets, reprend sa raideur d’infante:

—J’en sais bien d’autres, monsieur! Mais je n’ai pas assez confiance en vous!

Le grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de pleurer, et prend un ton rogue:

—Pas confiance! est-ce que j’ai jamais rapporté quelque chose? Encore ce matin, quand le père Corne est venu se plaindre pour ses légumes abîmés, est-ce que j’ai bavardé?

—Il ne manquerait plus que ça! C’est l’enfance de l’art.

—Alors?... supplie Antoine.

—Alors quoi?

—Tu me diras encore?...

Il a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille vers cette petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous ses cheveux de poudre blonde...

—Je verrai, dit-elle.

—Je peux entrer, Antoine? crie la voix aiguë de Minne derrière la porte.

Antoine, effaré comme une vierge surprise, court de côté et d’autre en criant: «Non! non!» et cherche éperdument sa cravate. Un petit grattement d’impatience et Minne ouvre la porte:

—Comment «non, non»? Parce que tu es en bras de chemise? Ah! mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne!

Minne, en bleu de lin, les cheveux lisses sous le ruban blanc, s’arrête devant son cousin, qui noue d’une main nerveuse sa cravate enfin retrouvée. Elle le dévisage de ses profonds yeux noirs, où tremble et se mire l’herbe fine des cils. Devant ces yeux-là, Antoine admire et se détourne. Ils ont la candeur sévère qu’on voit aux yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux parce qu’ils ne parlent pas encore. Leur eau sombre boit les images, et, pour s’y être miré un instant, Antoine, gêné en manches de chemise comme un guerrier sans cuirasse, perd toute assurance...

—Pourquoi mets-tu de l’eau sur tes cheveux? questionne Minne agressive.

—Pour que ma raie tienne, donc!