SIDO suivi de LES VRILLES DE LA VIGNE
Paru dans Le Livre de Poche:
Claudine à l’école.
Claudine à Paris.
Claudine s’en va.
Chéri.
La Chatte.
L’Ingénue libertine.
La Vagabonde.
Gigi.
La Maison de Claudine.
COLETTE
DE L’ACADÉMIE GONCOURT
S i d o
suivi de
Les Vrilles de la Vigne
H A C H E T T E
© Librairie Hachette, 1901.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
I
—Et pourquoi cesserais-je d'être de mon village? Il n’y faut pas compter. Te voilà bien fière, mon pauvre Minet-Chéri, parce que tu habites Paris depuis ton mariage. Je ne peux pas m’empêcher de rire en constatant combien tous les Parisiens sont fiers d’habiter Paris, les vrais parce qu’ils assimilent cela à un titre nobiliaire, les faux parce qu’ils s’imaginent avoir monté en grade. A ce compte-là, je pourrais me vanter que ma mère est née boulevard Bonne-Nouvelle! Toi, te voilà comme le pou sur ses pieds de derrière parce que tu as épousé un Parisien. Et quand je dis un Parisien... Les vrais Parisiens d’origine ont moins de caractère dans la physionomie. On dirait que Paris les efface!
Elle s’interrompait, levait le rideau de tulle qui voilait la fenêtre:
—Ah! voici Mlle Thévenin qui promène en triomphe, dans toutes les rues, sa cousine de Paris. Elle n’a pas besoin de le dire, que cette dame Quériot vient de Paris: beaucoup de seins, les pieds petits, et des chevilles trop fragiles pour le poids du corps; deux ou trois chaînes de cou, les cheveux très bien coiffés... Il ne m’en faut pas tant pour savoir que cette dame Quériot est caissière dans un grand café. Une caissière parisienne ne pare que sa tête et son buste, le reste ne voit guère le jour. En outre, elle ne marche pas assez et engraisse de l’estomac. Tu verras beaucoup, à Paris, ce modèle de femme-tronc.
Ainsi parlait ma mère, quand j’étais moi-même, autrefois, une très jeune femme. Mais elle avait commencé, bien avant mon mariage, de donner le pas à la province sur Paris. Mon enfance avait retenu des sentences, excommunicatoires le plus souvent, qu’elle lançait avec une force d’accent singulière. Où prenait-elle leur autorité, leur suc, elle qui ne quittait pas, trois fois l’an, son département? D’où lui venait le don de définir, de pénétrer, et cette forme décrétale de l’observation?
Ne l’eussé-je pas tenu d’elle, qu’elle m’eût donné, je crois, l’amour de la province, si par province on n’entend pas seulement un lieu, une région éloignés de la capitale, mais un esprit de caste, une pureté obligatoire des mœurs, l’orgueil d’habiter une demeure ancienne, honorée, close de partout, mais que l’on peut ouvrir à tout moment sur ses greniers aérés, son fenil empli, ses maîtres façonnés à l’usage et à la dignité de leur maison.
En vraie provinciale, ma charmante mère, “Sido”, tenait souvent ses yeux de l'âme fixés sur Paris. Théâtres de Paris, modes, fêtes de Paris, ne lui étaient ni indifférents, ni étrangers. Tout au plus les aimait-elle d’une passion un peu agressive, rehaussée de coquetteries, bouderies, approches stratégiques et danses de guerre. Le peu qu’elle goûtait de Paris, tous les deux ans environ, l’approvisionnait pour le reste du temps. Elle revenait chez nous lourde de chocolat en barre, de denrées exotiques et d’étoffes en coupons, mais surtout de programmes de spectacles et d’essence à la violette, et elle commençait de nous peindre Paris dont tous les attraits étaient à sa mesure, puisqu’elle ne dédaignait rien.
En une semaine elle avait visité la momie exhumée, le musée agrandi, le nouveau magasin, entendu le ténor et la conférence sur la Musique birmane. Elle rapportait un manteau modeste, des bas d’usage, des gants très chers. Surtout elle nous rapportait son regard gris voltigeant, son teint vermeil que la fatigue rougissait, elle revenait ailes battantes, inquiète de tout ce qui, privé d’elle, perdait la chaleur et le goût de vivre. Elle n’a jamais su qu’à chaque retour l’odeur de sa pelisse en ventre-de-gris, pénétrée d’un parfum châtain clair, féminin, chaste, éloigné des basses séductions axillaires, m'ôtait la parole et jusqu’à l’effusion.
D’un geste, d’un regard elle reprenait tout. Quelle promptitude de main! Elle coupait des bolducs roses, déchaînait des comestibles coloniaux, repliait avec soin les papiers noirs goudronnés qui sentaient le calfatage. Elle parlait, appelait la chatte, observait à la dérobée mon père amaigri, touchait et flairait mes longues tresses pour s’assurer que j’avais brossé mes cheveux... Une fois qu’elle dénouait un cordon d’or sifflant, elle s’aperçut qu’au géranium prisonnier contre la vitre d’une des fenêtres, sous le rideau de tulle, un rameau pendait, rompu, vivant encore. La ficelle d’or à peine déroulée s’enroula vingt fois autour du rameau rebouté, étayé d’une petite éclisse de carton... Je frissonnai, et crus frémir de jalousie, alors qu’il s’agissait seulement d’une résonance poétique, éveillée par la magie du secours efficace scellé d’or...
Il ne lui manquait, pour être une provinciale type, que l’esprit de dénigrement. Le sens critique, en elle, se dressait vigoureux, versatile, chaud et gai comme un jeune lézard. Elle happait au vol le trait marquant, la tare, signalait d’un éclair des beautés obscures, et traversait, lumineuse, des cœurs étroits.
—Je suis rouge, n’est-ce pas? demandait-elle au sortir de quelque âme en forme de couloir.
Elle était rouge en effet. Les pythonisses authentiques, ayant plongé au fond d’autrui, émergent à demi suffoquées. Une visite banale, parfois, la laissait cramoisie et sans force aux bras du grand fauteuil capitonné, en reps vert.
—Ah! ces Vivenet!... Que je suis fatiguée... Ces Vivenet, mon Dieu!
—Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, maman?
J’arrivais de l’école, et je marquais ma petite mâchoire, en croissants, dans un talon de pain frais, comblé de beurre et de gelée de framboises...
—Ce qu’ils m’ont fait? Ils sont venus. Que m’auraient-ils fait d’autre, et de pire? Les deux jeunes époux en visite de noces, flanqués de la mère Vivenet... Ah! ces Vivenet!
Elle ne m’en disait guère plus, mais plus tard, quand mon père rentrait, j’écoutais le reste.
—Oui, contait ma mère, des mariés de quatre jours! Quelle inconvenance! des mariés de quatre jours, cela se cache, ne traîne pas dans les rues, ne s’étale pas dans des salons, ne s’affiche pas avec une mère de la jeune mariée ou du jeune marié... Tu ris? Tu n’as aucun tact. J’en suis encore rouge, d’avoir vu cette jeune femme de quatre jours. Elle était gênée, elle, au moins. Un air d’avoir perdu son jupon, ou de s'être assise sur un banc frais peint. Mais lui, l’homme... Une horreur. Des pouces d’assassin, et une paire de tout petits yeux embusqués au fond de ses deux grands yeux. Il appartient à un genre d’hommes qui ont la mémoire des chiffres, qui mettent la main sur leur cœur quand ils mentent et qui ont soif l’après-midi, ce qui est un signe de mauvais estomac et de caractère acrimonieux.
—Pan! applaudissait mon père.
Bientôt j’avais mon tour, pour avoir sollicité la permission de porter des chaussettes l’été.
—Quand auras-tu fini de vouloir imiter Mimi Antonin dans tout ce qu’elle fait, chaque fois qu’elle vient en vacances chez sa grand-mère? Mimi Antonin est de Paris, et toi d’ici. C’est l’affaire des enfants de Paris de montrer l’été leurs flûtes, sans bas, et l’hiver leurs pantalons trop courts et de pauvres petites fesses rouges. Les mères parisiennes remédient à tout, quand leurs enfants grelottent, par un petit tour de cou en mongolie blanche. Par les très grands froids, elles ajoutent une toque assortie. Et puis on ne commence pas à onze ans à porter des chaussettes. Avec les mollets que je t’ai faits? Mais tu aurais l’air d’une sauteuse de corde, et il ne te manquerait qu’une sébile en fer blanc.
Ainsi parlait-elle, et sans chercher jamais ses mots ni quitter ses armes, j’appelle armes ses deux paires de “verres”, un couteau de poche, souvent une brosse à habits, un sécateur, de vieux gants, parfois le sceptre d’osier, épanoui en raquette trilobée, qu’on nomme “tapette” et qui sert à fouetter les rideaux et les meubles. La fantaisie de ma mère ne pliait que devant les dates qu’on fête, en province, par les nettoyages à fond, la lessive, l’embaumement des lainages et des fourrures. Mais elle ne se plaisait ni au fond des placards, ni dans la funèbre poudre du camphre, qu’elle remplaçait d’ailleurs par quelques cigares coupés en berlingots, les culots des pipes d’écume de mon père, et de grosses araignées qu’elle enfermait dans l’armoire giboyeuse, refuge des mites d’argent.
C’est qu’elle était agile et remuante, mais non ménagère appliquée; propre, nette, dégoûtée, mais loin du génie maniaque et solitaire qui compte les serviettes, les morceaux de sucre et les bouteilles pleines. La flanelle en mains, et surveillant la servante qui essuyait longuement les vitres en riant au voisin, il lui échappait des cris nerveux, d’impatients appels à la liberté.
—Quand j’essuie longtemps et avec soin mes tasses de Chine, disait-elle, je me sens vieillir...
Elle atteignait, loyale, la fin de la tâche. Alors elle franchissait les deux marches de notre seuil, entrait dans le jardin. Sur-le-champ tombaient son excitation morose et sa rancune. Toute présence végétale agissait sur elle comme un antidote, et elle avait une manière étrange de relever les roses par le menton pour les regarder en plein visage.
—Vois comme cette pensée ressemble au roi Henri VIII d’Angleterre, avec sa barbe ronde, disait-elle. Au fond, je n’aime pas beaucoup ces figures de reîtres qu’ont les pensées jaunes et violettes...
Dans mon quartier natal, on n’eût pas compté vingt maisons privées de jardin. Les plus mal partagées jouissaient d’une cour, plantée ou non, couverte ou non de treilles. Chaque façade cachait un “jardin-de-derrière” profond, tenant aux autres jardins-de-derrière par des murs mitoyens. Ces jardins-de-derrière donnaient le ton au village. On y vivait l’été, on y lessivait; on y fendait le bois l’hiver, on y besognait en toute saison, et les enfants, jouant sous les hangars, perchaient sur les ridelles des chars à foin dételés.
Les enclos qui jouxtaient le nôtre ne réclamaient pas de mystère: la déclivité du sol, des murs hauts et vieux, des rideaux d’arbres protégeaient notre “jardin d’en haut” et notre “jardin d’en bas”. Le flanc sonore de la colline répercutait les bruits, portait, d’un atoll maraîcher cerné de maisons à un “parc d’agrément”, les nouvelles.
De notre jardin, nous entendions, au Sud, Miton éternuer en bêchant et parler à son chien blanc dont il teignait, au 14 juillet, la tête en bleu et l’arrière-train en rouge. Au Nord, la mère Adolphe chantait un petit cantique en bottelant des violettes pour l’autel de notre église foudroyée, qui n’a plus de clocher. A l’Est, une sonnette triste annonçait chez le notaire la visite d’un client... Que me parle-t-on de la méfiance provinciale? Belle méfiance! Nos jardins se disaient tout.
Oh! aimable vie policée de nos jardins! Courtoisie, aménité de potager à “fleuriste” et de bosquet à basse-cour! Quel mal jamais fût venu par-dessus un espalier mitoyen, le long des faîtières en dalles plates cimentées de lichen et d’orpin brûlant, boulevard des chats et des chattes? De l’autre côté, sur la rue, les enfants insolents musaient, jouaient aux billes, troussaient leurs jupons, au-dessus du ruisseau; les voisins se dévisageaient et jetaient une petite malédiction, un rire, une épluchure dans le sillage de chaque passant, les hommes fumaient sur les seuils et crachaient... Gris de fer, à grands volets décolorés, notre façade à nous ne s’entrouvrait que sur mes gammes malhabiles, un aboiement de chien répondant aux coups de sonnette, et le chant des serins verts en cage.
Peut-être nos voisins imitaient-ils, dans leurs jardins, la paix de notre jardin où les enfants ne se battaient point, où bêtes et gens s’exprimaient avec douceur, un jardin où, trente années durant, un mari et une femme vécurent sans élever la voix l’un contre l’autre...
Il y avait dans ce temps-là de grands hivers, de brûlants étés. J’ai connu, depuis, des étés dont la couleur, si je ferme les yeux, est celle de la terre ocreuse, fendillée entre les tiges du blé et sous la géante ombelle du panais sauvage, celle de la mer grise ou bleue. Mais aucun été, sauf ceux de mon enfance, ne commémore le géranium écarlate et la hampe enflammée des digitales. Aucun hiver n’est plus d’un blanc pur à la base d’un ciel bourré de nues ardoisées, qui présageaient une tempête de flocons plus épais, puis un dégel illuminé de mille gouttes d’eau et de bourgeons lancéolés... Ce ciel pesait sur le toit chargé de neige des greniers à fourrages, le noyer nu, la girouette, et pliait les oreilles des chattes... La calme et verticale chute de neige devenait oblique, un faible ronflement de mer lointaine se levait sur ma tête encapuchonnée, tandis que j’arpentais le jardin, happant la neige volante... Avertie par ses antennes, ma mère s’avançait sur la terrasse, goûtait le temps, me jetait un cri:
—La bourrasque d’Ouest! Cours! Ferme les lucarnes du grenier!... La porte de la remise aux voitures!... Et la fenêtre de la chambre du fond!
Mousse exalté du navire natal, je m’élançais, claquant des sabots, enthousiasmée si du fond de la mêlée blanche et bleu noir, sifflante, un vif éclair, un bref roulement de foudre, enfants d’Ouest et de Février, comblaient tous deux un des abîmes du ciel... Je tâchais de trembler, de croire à la fin du monde.
Mais dans le pire du fracas ma mère, l’œil sur une grosse loupe cerclée de cuivre, s’émerveillait, comptant les cristaux ramifiés d’une poignée de neige qu’elle venait de cueillir aux mains même de l’Ouest rué sur notre jardin...
O géraniums, ô digitales... Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, c’est de votre reflet que ma joue d’enfant reçut un don vermeil. Car “Sido” aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte, des hortensias et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge, encore qu’elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais... A contre-cœur elle faisait pacte avec l’Est: “Je m’arrange avec lui”, disait-elle. Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux, ce point glacé, traître, aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.
Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un junko-biloba—je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d’école, qui les séchaient entre les pages de l’atlas—tout le chaud jardin se nourrissait d’une lumière jaune, à tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet dépendaient, dépendent encore d’un sentimental bonheur ou d’un éblouissement optique. Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits... Car j’aimais tant l’aube, déjà, que ma mère me l’accordait en récompense. J’obtenais qu’elle m’éveillât à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...
Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée “Beauté, Joyau-tout-en-or”; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre,—“chef-d’œuvre”, disait-elle. J’étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord... Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis.
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d’avoir mangé mon saoul, pas avant d’avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l’eau de deux sources perdues, que je révérais. L’une se haussait hors de la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L’autre source, presque invisible, froissait l’herbe comme un serpent, s’étalait secrète au centre d’un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu’à parler d’elles je souhaite que leur saveur m’emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire...
Entre les points cardinaux auxquels ma mère dédiait des appels directs, des répliques qui ressemblaient, ouïes du salon, à de brefs soliloques inspirés, et les manifestations, généralement botaniques, de sa courtoisie;—entre Cèbe et la rue des Vignes, entre la mère Adolphe et Mᵉ de Fourolles, une zone de points collatéraux, moins précise et moins proche, prenait contact avec nous par des sons et des signaux étouffés. Mon imagination, mon orgueil enfantins situaient notre maison au centre d’une rose de jardins, de vents, de rayons, dont aucun secteur n’échappait tout à fait à l’influence de ma mère.
Bien que ma liberté, à toute heure, dépendît d’une escalade facile—une grille, un mur, un “toiton” incliné—l’illusion et la foi me revenaient dès que j’atterrissais, au retour, sur le gravier du jardin. Car, après la question: “D’où viens-tu?...” et le rituel froncement de sourcils, ma mère reprenait son tranquille, son glorieux visage de jardin, beaucoup plus beau que son soucieux visage de maison. De par sa suzeraineté et sa sollicitude, les murs grandissaient, des terres inconnues remplaçaient les enclos que j’avais sautillant de mur à mur, de branche à branche, aisément franchis, et j’assistais aux prodiges familiers:
—C’est vous que j’entends, Cèbe? criait ma mère. Avez-vous vu ma chatte?
Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d’automne. Sa voix frappait-elle l’oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes?... O surprise, ô certitude... D’une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un: “Non, Madame Colê...ê...tte!” qui semblait traverser à grand-peine une barbe en anneaux, des pelotes de brumes, et glisser sur des étangs fumants de froid. Ou bien:
—“Oui...î...î, Madame Colê...ê...tte”, chantait à droite une voix d’ange aigrelet, probablement branché sur le cirrus fusiforme qui naviguait à la rencontre de la jeune lune. “Elle vous a entendu... ûe... Elle pâ...â...sse par le li... lâs...”
—Merci! criait ma mère, au jugé. Si c’est vous, Cèbe, rendez-moi donc mon piquet et mon cordeau à repiquages! J’en ai besoin pour aligner les laitues. Et faites doucement, je suis contre les hortensias!
Apport de songe, fruit d’une lévitation magique, jouet de sabbat, le piquet, quenouillé de ses dix mètres de cordelette, voyageait par les airs, tombait couché aux pieds de ma mère...
D’autres fois, elle vouait à des génies subalternes, invisibles, une fraîche offrande. Fidèle au rite, elle renversait la tête, consultait le ciel:
—Qui veut de mes violettes doubles rouges? criait-elle.
—Moi, Madame Colê... ê... tte! répondait l’inconnaissable de l’Est, plaintif et féminin.
—Prenez!
Le petit bouquet, noué d’une feuille aqueuse de jonquille, volait en l’air, recueilli avec gratitude par l’Orient plaintif.
—Qu’elles sentent donc bon! Dire que je n’arrive pas à élever les pareîl...eî...lles!
“Naturellement”, pensais-je. Et j’étais près d’ajouter: “C’est une question de climats...”
Levée au jour, parfois devançant le jour, ma mère accordait aux points cardinaux, à leurs dons comme à leurs méfaits, une importance singulière. C’est à cause d’elle, par tendresse invétérée, que dès le matin, et du fond du lit je demande: “D’où vient le vent?” A quoi l’on me répond: “Il fait bien joli... C’est plein de passereaux dans le Palais-Royal... Il fait vilain... Un temps de saison.” Il me faut maintenant chercher la réponse en moi-même, guetter la course du nuage, le ronflement marin de la cheminée, réjouir ma peau du souffle d’Ouest, humide, organique et lourd de significations comme la double haleine divergente d’un monstre amical. A moins que je ne me replie haineusement devant la bise d’Est, l’ennemi, le beau-froid-sec et son cousin du Nord. Ainsi faisait ma mère, coiffant de cornets en papier toutes les petites créatures végétales assaillies par la lune rousse: “Il va geler, la chatte danse”, disait-elle.
Son ouïe, qu’elle garda fine, l’informait aussi, et elle captait des avertissements éoliens.
—Écoute sur Moutiers! me disait-elle.
Elle levait l’index, et se tenait debout entre les hortensias, la pompe et le massif de rosiers. Là, elle centralisait les enseignements d’Ouest, par-dessus la clôture la plus basse.
—Tu entends?... Rentre le fauteuil, ton livre, ton chapeau: il pleut sur Moutiers. Il pleuvra ici dans deux ou trois minutes seulement.
Je tendais mes oreilles “sur Moutiers”; de l’horizon venaient un bruit égal de perles versées dans l’eau et la plate odeur de l’étang criblé de pluie, vannée sur ses vases verdâtres... Et j’attendais, quelques instants, que les douces gouttes d’une averse d’été, sur mes joues, sur mes lèvres, attestassent l’infaillibilité de celle qu’un seul être au monde—mon père—nommait “Sido”.
Des présages, décolorés par sa mort, errent encore autour de moi. L’un tient au Zodiaque, l’autre est purement botanique: quelques signes jouent avec les vents, les lunaisons, les eaux souterraines. C’est à cause d’eux que ma mère trouvait Paris fastidieux, car ils n’étaient libres, efficaces, péremptoires, qu’au plein air de notre province.
—Pour vivre à Paris, me confiait-elle, il m’y faudrait un beau jardin. Et encore!... Ce n’est pas dans un jardin de Paris que je pourrais cueillir et coudre pour toi, sur un petit carton, les grands grains d’avoine barbue, qui sont de si sensibles baromètres.
Je me gourmande d’avoir égaré, jusqu’au dernier, ces baromètres rustiques, grains d’avoine dont les deux barbes, aussi longues que celles des crevettes-bouquet, viraient, crucifiées sur un carton, à gauche, à droite, prédisant le sec et le mouillé. “Sido” n’avait point sa pareille pour feuilleter, en les comptant, les pelures micacées des oignons.
—Une... deux... trois robes! Trois robes sur l’oignon!
Elle laissait choir lunettes ou binocle sur ses genoux, ajoutait pensivement:
—C’est signe de grand hiver. Je ferai habiller de paille la pompe. D’ailleurs, la tortue s’est déjà enterrée. Et les écureuils, autour de la Guillemette, ont volé les noix et les noisettes en quantité pour leurs provisions. Les écureuils savent toujours tout.
Annonçait-on, dans un journal, le dégel? Ma mère haussait l’épaule, riait de mépris:
—Le dégel? Les météorologues de Paris ne m’en apprendront pas! Regarde les pattes de la chatte!
Frileuse, la chatte en effet pliait sous elle des pattes invisibles, et serrait fortement les paupières.
—Pour un petit froid passager, continuait “Sido”, la chatte se roule en turban, le nez contre la naissance de la queue. Pour un grand froid, elle gare la plante de ses pattes de devant et les roule en manchon.
Sur des gradins de bois peints en vert, elle entretenait toute l’année des reposoirs de plantes en pots, géraniums rares, rosiers nains, reines-des-prés aux panaches de brume blanche et rose, quelques “plantes grasses” poilues et trapues comme des crabes, des cactus meurtriers... Un angle de murs chauds gardait des vents sévères son musée d’essais, des godets d’argile rouge où je ne voyais que terre meuble et dormante.
—Ne touche pas!
—Mais rien ne pousse!
—Et qu’en sais-tu? Est-ce toi qui en décides? Lis, sur les fiches de bois qui sont plantées dans les pots! Ici, graines de lupin bleu; là, un bulbe de narcisse qui vient de Hollande; là, graines de physalis; là, une bouture d’hibiscus—mais non, ce n’est pas une branche morte!—et là, des semences de pois de senteur dont les fleurs ont des oreilles comme des petits lièvres. Et là... Et là...
—Et là?...
Ma mère rejetait son chapeau en arrière, mordillait la chaîne de son lorgnon, m’interrogeait avec ingénuité:
—Je suis bien ennuyée... je ne sais plus si c’est une famille de bulbes de crocus, que j’ai enterrés, ou bien une chrysalide de paon-de-nuit...
—Il n’y a qu’à gratter, pour voir...
Une main preste arrêtait la mienne—que n’a-t-on moulé, peint, ciselé cette main de “Sido”, brunie, tôt gravée de rides par les travaux ménagers, le jardinage, l’eau froide et le soleil, ses doigts longs bien façonnés en pointe, ses beaux ongles ovales et bombés...
—A aucun prix! Si c’est la chrysalide, elle mourra au contact de l’air; si c’est le crocus, la lumière flétrira son petit rejet blanc,—et tout sera à recommencer! Tu m’entends bien? Tu n’y toucheras pas?
—Non, maman...
A ce moment, son visage, enflammé de foi, de curiosité universelle, disparaissait sous un autre visage plus âgé, résigné et doux. Elle savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir, et qu’à son exemple je fouillerais, jusqu’à son secret, la terre du pot à fleurs. Elle savait que j’étais sa fille, moi qui ne pensais pas à notre ressemblance, et que déjà je cherchais, enfant, ce choc, ce battement accéléré du cœur, cet arrêt du souffle: la solitaire ivresse du chercheur de trésor. Un trésor, ce n’est pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. La chimère de l’or et de la gemme n’est qu’un informe mirage: il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché...
J’allais donc, grattant à la dérobée le jardin d’essai, surprendre la griffe ascendante du cotylédon, le viril surgeon que le printemps chassait de sa gaine. Je contrariais l’aveugle dessein que poursuit la chrysalide d’un noir brun bilieux et la précipitais d’une mort passagère au néant définitif.
—Tu ne comprends pas... Tu ne peux pas comprendre. Tu n’es qu’une petite meurtrière de huit ans... de dix ans... Tu ne comprends rien encore à ce qui veut vivre...
Je ne recevais pas, en paiement de mes méfaits, d’autre punition. Celle-là m’était d’ailleurs assez dure.
“Sido” répugnait à toute hécatombe de fleurs. Elle qui ne savait que donner, je l’ai pourtant vue refuser les fleurs qu’on venait parfois quêter pour parer un corbillard ou une tombe. Elle se faisait dure, fronçait les sourcils et répondait “non” d’un air vindicatif.
—Mais c’est pour le pauvre M. Enfert, qui est mort hier à la nuit! La pauvre Mme Enfert fait peine, elle dit qu’elle voudrait voir partir son mari sous les fleurs, que ce serait sa consolation! Vous qui avez de si belles roses-mousse, madame Colette...
—Mes roses-mousse! Quelle horreur! Sur un mort!
Après ce cri, elle se reprenait et répétait:
—Non. Personne n’a condamné mes roses à mourir en même temps que M. Enfert.
Mais elle sacrifiait volontiers une très belle fleur à un enfant très petit, un enfant encore sans parole, comme le petit qu’une mitoyenne de l’Est lui apporta par orgueil, un jour, dans notre jardin. Ma mère blâma le maillot trop serré du nourrisson, dénoua le bonnet à trois pièces, l’inutile fichu de laine, et contempla à l’aise les cheveux en anneaux de bronze, les joues, les yeux noirs sévères et vastes d’un garçon de dix mois, plus beau vraiment que tous les autres garçons de dix mois. Elle lui donna une rose cuisse-de-nymphe-émue qu’il accepta avec emportement, qu’il porta à sa bouche et suça, puis il pétrit la fleur dans ses puissantes petites mains, lui arracha des pétales, rebordés et sanguins à l’image de ses propres lèvres...
—Attends, vilain! dit sa jeune mère.
Mais la mienne applaudissait, des yeux et de la voix, au massacre de la rose, et je me taisais, jalouse...
Elle refusait régulièrement aussi de prêter géraniums doubles, pélargoniums, lobélias, rosiers nains et reines-des-prés aux reposoirs de la Fête-Dieu, car elle s’écartait,—baptisée, mariée à l’église—des puérilités et des fastes catholiques. J’obtins d’elle la permission de suivre le catéchisme entre onze et douze ans, et les cantiques du “Salut”.
Le premier mai, comme mes camarades de catéchisme, je couchai le lilas, la camomille et la rose devant l’autel de la Vierge, et je revins fière de montrer un “bouquet béni”. Ma mère rit de son rire irrévérencieux, regarda ma gerbe qui attirait les hannetons au salon jusque sous la lampe:
—Crois-tu qu’il ne l’était pas déjà, avant?
Je ne sais d’où lui venait son éloignement de tout culte. J’aurais dû m’en enquérir. Mes biographes, que je renseigne peu, la peignent tantôt sous les traits d’une rustique fermière, tantôt la traitent de “bohème fantaisiste”. L’un d’eux, à ma stupeur, va jusqu’à l’accuser d’avoir écrit des œuvrettes littéraires destinées à la jeunesse!
Au vrai, cette Française vécut son enfance dans l’Yonne, son adolescence parmi des peintres, des journalistes, des virtuoses de la musique, en Belgique, où s’étaient fixés ses deux frères aînés, puis elle revint dans l’Yonne et s’y maria, deux fois. D’où, de qui lui furent remis sa rurale sensibilité, son goût fin de la province? Je ne saurais le dire. Je la chante, de mon mieux. Je célèbre la clarté originelle qui, en elle, refoulait, éteignait souvent les petites lumières péniblement allumées au contact de ce qu’elle nommait “le commun des mortels”. Je l’ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les merles, car l’Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d’éternuements en série, ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l’arbre, passionnément immobile, la tête à la rencontre du ciel d’où elle bannissait les religions humaines...
—Chut!... Regarde...
Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée...
—Qu’il est beau!... chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu’il n’attrape que les plus mûres...
—Mais, maman, l’épouvantail...
—Chut!... L’épouvantail ne le gêne pas...
—Mais, maman, les cerises!...
Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie:
—Les cerises?... Ah! oui, les cerises...
Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant qui me foulait avec tout le reste, allègrement... Ce ne fut qu’un moment,—non pas un moment unique. Maintenant que je la connais mieux, j’interprète ces éclairs de son visage. Il me semble qu’un besoin d’échapper à tout et à tous, un bond vers le haut, vers une loi écrite par elle seule, pour elle seule, les allumait. Si je me trompe, laissez-moi errer.
Sous le cerisier, elle retomba encore une fois parmi nous, lestée de soucis, d’amour, d’enfants et de mari suspendus, elle redevint bonne, ronde, humble devant l’ordinaire de sa vie:
—C’est vrai, les cerises...
Le merle était parti, gavé, et l’épouvantail hochait au vent son gibus vide.
—J’ai vu, me contait-elle, moi qui te parle, j’ai vu neiger au mois de juillet.
—Au mois de juillet!
—Oui. Un jour comme celui-ci.
—Comme celui-ci...
Je répétais la fin de ses phrases. J’avais déjà la voix plus grave que la sienne, mais j’imitais sa manière. Je l’imite encore.
—Oui. Comme celui-ci, dit ma mère en soufflant sur un flocon impondérable d’argent, arraché au pelage de la chienne havanaise qu’elle peignait. Le flocon, plus fin que le verre filé, s’embarqua mollement sur un petit ruisseau d’air ascendant, monta jusqu’au toit, se perdit dans un excès de lumière...
—Il faisait beau, reprit ma mère, beau et bon. Vint une saute de vent, une queue d’orage que la saute de vent emmena et bloqua sur l’Est naturellement; une petite grêle très froide, puis une chute de grosse neige épaisse et lourde... Des roses couvertes de neige, des cerises mûres et des tomates sous la neige... Des géraniums rouges qui n’avaient pas eu le temps de refroidir et qui fondaient la neige à mesure qu’elle les couvrait... Ce sont des tours de celui-là...
Elle désignait, du coude, et menaçait du menton le siège altier, l’invisible lit de justice de son ennemi, l’Est, que je cherchai par-delà les chaudes nues croulantes et blanches du bel été...
—Mais j’ai vu bien autre chose! reprenait ma mère.
—Autre chose?...
Peut-être avait-elle rencontré, un jour,—montant vers Bel-Air, ou sur la route de Thury,—l’Est lui-même? Peut-être un grand pied violacé, la mare gelée d’une prunelle immense avaient-ils, pour qu’elle me les décrivît, divisé les nuages?...
—J’étais grosse de ton frère Léo, et je promenais la jument avec la victoria.
—La même jument que maintenant?
—Naturellement, la même jument. Tu n’as que dix ans. Crois-tu qu’on change de jument comme de chemise? La nôtre était alors une très belle jument, un peu jeune, que je laissais quelquefois mener par Antoine. Mais je montais dans la victoria, pour la rassurer.
Je me souviens que je voulus demander: “Pour rassurer qui?” Je me retins, jalouse de garder intactes la foi et l’incertitude d’une équivoque: pourquoi la présence de ma mère n’eût-elle pas rassuré la victoria?
—... Tu comprends, quand elle entendait ma voix, elle se sentait plus tranquille...
Mais certainement, très tranquille, et tout étalée, en drap bleu entre ses deux lanternes riches, à couronnes de cuivre découpées en trèfles... Une figure de victoria tranquillisée... Parfaitement!
—Dieu, que tu as l’air bête en ce moment, ma fille!... Tu m’écoutes?
—Oui, maman...
—Donc, nous avions fait un grand tour, par une de ces chaleurs! J’étais énorme, et je me trouvais lourde. Nous rentrions au pas, et j’avais coupé des genêts fleuris, je me rappelle... Nous voilà arrivés à la hauteur du cimetière,—non, ce n’est pas une histoire de revenants,—quand un nuage, un vrai nuage du Sud, marron roux, avec un petit ourlet de mercure tout autour, se met à monter plus vite dans le ciel, tonne un bon coup, et crève en eau comme un seau percé! Antoine descend et veut lever la capote pour m’abriter. Je lui dis: “Non, le plus pressé c’est de tenir la jument à la tête: si la grêle vient, elle s’emballera pendant que vous lèverez la capote.” Il tient la jument qui dansait un peu sur place, mais je lui parlais, tu comprends, comme s’il n’avait pas plu ni tonné, je lui parlais sur un ton de beau temps et de promenade au pas. Et je recevais un agas d’eau incroyable, sur ma malheureuse petite ombrelle en soie... Le nuage passé, j’étais assise dans un bain de siège, Antoine trempé, et la capote pleine d’eau, d’une eau chaude, une eau à dix-huit ou vingt degrés. Et quand Antoine a voulu vider la capote, nous y avons trouvé quoi? Des grenouilles, minuscules, vivantes, au moins trente grenouilles apportées à travers les airs par un caprice du Sud, par une trombe chaude, une de ces tornades dont le pied en pas de vis ramasse et porte à cent lieues un panache de sable, de graines, d’insectes... J’ai vu cela, moi, oui!
Elle brandissait le peigne de fer qui servait à carder la chevelure de la havanaise et les angoras. Elle ne s’étonnait pas que des prodiges météorologiques l’eussent attendue au passage, et tutoyée.
Vous croirez sans peine qu’à l’appel de “Sido” le vent du Sud se levait devant les yeux de mon âme, tors sur son pas de vis, empanaché de graines, de sable, de papillons morts, racine au désert de Libye... Sa tête indistincte et désordonnée s’agitait, secouant l’eau et la pluie de grenouilles tièdes... Je suis capable encore de le voir.
—Mais que tu as donc l’air bête aujourd’hui, ma fille!... D’ailleurs tu es beaucoup plus jolie quand tu as l’air bête. C’est dommage que cela t’arrive si rarement. Tu pèches déjà, comme moi, par excès d’expression. J’ai toujours l’air, quand j’égare mon dé, d’avoir perdu un parent bien-aimé... Quand tu prends l’air bête, tu as les yeux plus grands, la bouche entr’ouverte, et tu rajeunis... A quoi penses-tu?
—A rien, maman...
—Je ne te crois pas, mais c’est très bien imité. Vraiment très bien, ma fille. Tu es un miracle de gentillesse et de fadeur!
Je tressaillais, je rougissais sous la louange piquante, l’œil acéré, la voix aux finales hautes et justes. Elle ne m’appelait “ma fille” que pour souligner une critique ou une réprimande... Mais la voix, le regard étaient prompts à changer:
—O mon Joyau-tout-en-or! Ce n’est pas vrai, tu n’es ni bête ni jolie, tu es seulement ma petite fille incomparable!... Où vas-tu?
Comme à tous les inconstants l’absolution me donnait des ailes, et dûment embrassée, légère, j’apprêtais déjà ma fuite.
—Ne t’en va pas loin à cette heure-ci! Le soleil se couche dans...
Elle ne consultait pas la montre, mais la hauteur du soleil sur l’horizon, et la fleur du tabac ou le datura, assoupis tout le jour et que le soir éveillait.
—... dans une demi-heure, le tabac blanc embaume déjà... Veux-tu porter des aconits, des ancolies et des campanules chez Adrienne Saint-Aubin, et lui rendre la Revue des Deux-Mondes?... Change de ruban, mets-en un bleu pâle... Tu as un teint pour le bleu pâle, ce soir.
Changer de ruban—jusqu’à l'âge de vingt-deux ans on m’a vue coiffée de ce large ruban, noué autour de ma tête, “à la Vigée-Lebrun”, disait ma mère—et porter un message de fleurs: ainsi ma mère m’avertissait que j’étais, pendant une heure, un jour, particulièrement jolie, et qu’elle s’enorgueillissait de moi. Le ruban en papillon épanoui au-dessus du front, quelques cheveux ramenés sur les tempes, je prenais les fleurs à mesure que “Sido” les coupait.
—Maintenant va! Donne les ancolies doubles à Adrienne Saint-Aubin. Le reste à qui tu voudras, dans notre voisinage. Sur l’Est, il y a quelqu’un de malade, la mère Adolphe... Si tu entres chez elle...
Elle n’avait pas le temps de finir sa phrase que je reculais, d’un saut, renâclant comme une bête devant l’odeur et l’image de la maladie... Ma mère me retenait par le bout d’une de mes tresses, et son soudain visage sauvage, libre de toute contrainte, de charité, d’humanité, bondissait hors de son visage quotidien. Elle chuchotait:
—Tais-toi!... Je sais... Moi aussi... Mais il ne faut pas le dire. Il ne faut jamais le dire! Va... Va maintenant. Tu t’es encore mis cette nuit un papier à papillotes sur le front, hein, mâtine? Enfin...
Elle lâchait ma rêne de cheveux, s’éloignait de moi pour me mieux voir:
—Va leur montrer ce que je sais faire!
Mais, quoi qu’elle m’eût recommandé, je n’entrais pas chez la malade de l’Est. Je passais la rue comme un gué, en sautant de l’un à l’autre caillou pointu, et je ne m’arrêtais que chez la singulière amie de ma mère, chez “Adrienne”.
Les enfants et les neveux que celle-ci a laissés n’auront pas gardé d’elle un souvenir plus vif que n’est le mien. Vive, guetteuse et somnolente, un bel œil jaune de gitane sous les cheveux crépus, elle errait avec une sorte de lyrisme agreste, une exigence quotidienne de nomade. Sa maison lui ressemblait par le désordre et par une grâce qui se refuse aux sites et aux êtres policés. Pour fuir l’humide et funéraire pénombre, la verdure étouffante, roses et glycines, dans son jardin, escaladaient les ifs, gagnaient le soleil par des efforts d’ascension et des dépenses d’énergie qui réduisaient leurs tiges-mères, étirées, à une nudité de reptiles... Mille roses, réfugiées au sommet des arbres, fleurissaient hors d’atteinte, parmi des glycines à longues gouttes de fleurs et des bigonniers pourpres, victorieux ennemis des clématites épuisées...
Sous cette chevelure, la maison d’Adrienne suffoquait aux heures chaudes. Sûre d’y trouver des piles de livres éboulés, des champignons cueillis à l’aube, des fraises sauvages, des ammonites fossiles, et, selon la saison, des truffes grises de Puisaye, je m’y glissais à la manière d’un chat. Mais un chat hésite, et demeure interdit devant un plus chat. La présence d’Adrienne, son indifférence, un secret étincelant et bien gardé au fond de ses prunelles jaunes, je les supportais avec un trouble chagrin que je cotais peut-être à son prix. Elle mettait, à me négliger, une sorte d’art sauvage, et sa bohémienne, son universelle indifférence me blessait comme une rigueur d’exception.
Quand ma mère et Adrienne allaitaient, la première sa fille, la seconde son fils, elles échangèrent un jour, par jeu, leurs nourrissons. Parfois Adrienne m’interpellait en riant: “Toi que j’ai nourrie de mon lait!...” Je rougissais si follement que ma mère fronçait les sourcils, et cherchait sur mon visage la cause de ma rougeur. Comment dérober à ce lucide regard, gris de lame et menaçant, l’image qui me tourmentait: le sein brun d’Adrienne et sa cime violette et dure...
Oubliée chez Adrienne entre des cubes vacillants de livres—toute la collection de la Revue des Deux-Mondes, entre autres—entre les tomes innombrables d’une vieille bibliothèque médicale à odeur de cave, entre des coquillages géants, des simples à demi secs, des pâtées de chat aigries, le chien Perdreau, le matou noir à masque blanc qui s’appelait “Colette” et mangeait le chocolat cru, je tressaillais à un appel venu par-dessus les ifs entravés de roses et les thuyas étiques que paralysait un python de glycine... Dans notre maison, surgissant d’une fenêtre comme pour annoncer le feu ou les voleurs, ma mère criait mon nom... Etrange culpabilité d’une enfant sans reproche: je courais, j’apprêtais un air simple, un essoufflement d’étourdie...
—Si longtemps chez Adrienne?
Pas un mot de plus, mais quel accent! Tant de clairvoyance et de jalousie en “Sido”, tant de confusion en moi refroidirent, à mesure que je grandissais, l’amitié des deux femmes. Elles n’eurent jamais d’altercation, rien ne s’expliqua entre ma mère et moi. Qu’eussions-nous expliqué? Adrienne se gardait de m’attirer ou de me retenir. Ce n’est pas toujours par l’amour que la captation commence. J’avais dix ans, onze ans...
Il m’a fallu beaucoup de temps pour que j’associasse un gênant souvenir, une certaine chaleur de cœur, la déformation féerique d’un être et de sa demeure, à l’idée d’une première séduction.
“Sido” et mon enfance, l’une et l’autre, l’une par l’autre furent heureuses au centre de l’imaginaire étoile à huit branches, dont chacune portait le nom d’un des points cardinaux et collatéraux. Ma douzième année vit arriver la mauvaise fortune, les départs, les séparations. Réclamée par de quotidiens et secrets héroïsmes, ma mère appartint moins à son jardin, à sa dernière enfant...
J’aurais volontiers illustré ces pages d’un portrait photographique. Mais il m’eût fallu une “Sido” debout, dans le jardin, entre la pompe, les hortensias, le frêne pleureur et le très vieux noyer. Là je l’ai laissée, quand je dus quitter ensemble le bonheur et mon plus jeune âge. Là, je l’ai pourtant revue, un moment furtif du printemps de 1928. Inspirée et le front levé, je crois qu’à cette même place elle convoque et recueille encore les rumeurs, les souffles et les présages qui accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la Rose des Vents.
II
LE CAPITAINE
Cela me semble étrange, à présent, que je l’aie si peu connu. Mon attention, ma ferveur, tournées vers “Sido”, ne s’en détachaient que par caprices. Ainsi faisait-il, lui, mon père. Il contemplait “Sido”. En y réfléchissant, je crois qu’elle aussi l’a mal connu. Elle se contentait de quelques grandes vérités encombrantes: il l’aimait sans mesure,—il la ruina dans le dessein de l’enrichir—elle l’aimait d’un invariable amour, le traitait légèrement dans l’ordinaire de la vie, mais respectait toutes ses décisions.
Derrière ces évidences aveuglantes, un caractère d’homme n’apparaissait que par échappées. Enfant, qu’ai-je su de lui? Qu’il construisait pour moi, à ravir, des “maisons de hannetons” avec fenêtres et portes vitrées et aussi des bateaux. Qu’il chantait. Qu’il dispensait—et cachait—les crayons de couleur, le papier blanc, les règles en palissandre, la poudre d’or, les larges pains à cacheter blancs que je mangeais à poignées... Qu’il nageait, avec sa jambe unique, plus vite et mieux que ses rivaux à quatre membres...
Mais je savais aussi qu’il ne s’intéressait pas beaucoup, en apparence du moins, à ses enfants. J’écris “en apparence”. La timidité étrange des pères, dans leurs rapports avec leurs enfants, m’a donné, depuis, beaucoup à penser. Les deux aînés de ma mère, fille et garçon, issus d’un premier mariage,—celle-là égarée dans le roman, à peine présente, habitée par les fantômes littéraires des héros; celui-ci altier, tendre en secret—l’ont gêné. Il croyait naïvement que l’on conquiert un enfant par des dons... Il ne voulut pas reconnaître sa fantaisie musicienne et nonchalante dans son propre fils, “le lazzarone”, comme disait ma mère. C’est à moi qu’il accorda le plus d’importance. J’étais encore petite quand mon père commença d’en appeler à mon sens critique. Plus tard, je me montrai, Dieu merci, moins précoce. Mais quelle intransigeance, je m’en souviens, chez ce juge de dix ans...
—Ecoute ça, me disait mon père.
J’écoutais, sévère. Il s’agissait d’un beau morceau de prose oratoire, ou d’une ode, vers faciles, fastueux par le rythme, par la rime, sonores comme un orage de montagne...
—Hein? interrogeait mon père. Je crois que cette fois-ci!... Eh bien, parle!
Je hochais ma tête et mes nattes blondes, mon front trop grand pour être aimable et mon petit menton en bille, et je laissais tomber mon blâme:
—Toujours trop d’adjectifs!
Alors mon père éclatait, écrasait d’invectives la poussière, la vermine, le pou vaniteux que j’étais. Mais la vermine, imperturbable, ajoutait:
—Je te l’avais déjà dit la semaine dernière, pour l'Ode à Paul Bert. Trop d’adjectifs!
Il devait, derrière moi, rire, et peut-être s’enorgueillir... Mais au premier moment nous nous toisions en égaux, et déjà confraternels. C’est lui, à n’en pas douter, c’est lui qui me domine quand la musique, un spectacle de danse—et non les mots, jamais les mots!—mouillent mes yeux. C’est lui qui se voulait faire jour, et revivre quand je commençai, obscurément, d’écrire, et qui me valut le plus acide éloge,—le plus utile à coup sûr:
—Aurais-je épousé la dernière des lyriques?
Lyrisme paternel, humour, spontanéité maternels, mêlés, superposés, je suis assez sage à présent, assez fière pour les départager en moi, tout heureuse d’un délitage où je n’ai à rougir de personne ni de rien.
Oui, tous quatre, nous autres enfants, nous avons gêné mon père. En est-il autrement dans les familles où l’homme, passant l'âge de l’amour, demeure épris de sa compagne? Nous avons, toute sa vie, troublé le tête-à-tête que mon père rêvait... L’esprit pédagogique peut rapprocher un père de ses enfants. A défaut d’une tendresse, beaucoup plus exceptionnelle qu’on ne l’admet généralement, un homme s’attache à ses fils par le goût orgueilleux d’enseigner. Mais Jules-Joseph Colette, homme instruit, ne faisait parade d’aucune science. Pour “Elle”, il avait d’abord aimé briller, jusqu’au jour où, l’amour grandissant, mon père quitta jusqu’à l’envie d’éblouir “Sido”.
J’irais droit au coin de terre où fleurissaient les perce-neige, dans le jardin. La rose, le treillage qui la portait, je les peindrais de mémoire, ainsi que le trou dans le mur, la dalle usée. La figure de mon père reste indécise, intermittente. Dans le grand fauteuil de repos, il est resté assis. Les deux miroirs ovales du pince-nez ouvert brillent sur sa poitrine, et sa singulière lèvre en margelle dépasse un peu, rouge, sa moustache qui rejoint sa barbe. Là il est fixé, à jamais.
Mais ailleurs il erre et flotte, troué, barré de nuages, visible par fragments. Sa main blanche ne saurait m’échapper, surtout depuis que je tiens mal mon pouce, en dehors, comme lui, et que comme cette main mes mains froissent, roulent, anéantissent le papier avec une fureur explosive. Et la colère donc... Je ne parlerai pas de mes colères, qui me viennent de lui. Mais qu’on aille voir seulement, à Saint-Sauveur, l’état dans lequel mon père mit, de deux coups de son pied unique, le chambranle de la cheminée en marbre...
J’épèle, en moi, ce qui est l’apport de mon père, ce qui est la part maternelle. Le capitaine Colette n’embrassait pas les enfants: sa fille prétend que le baiser les fane. S’il m’embrassait peu, du moins il me jetait en l’air, jusqu’au plafond que je repoussais des deux mains et des genoux, et je criais de joie. Sa force musculaire était grande, ménagée et dissimulée d’une manière féline, et sans doute entretenue par une frugalité qui déconcertait nos bas-bourguignons: du pain, du café, beaucoup de sucre, un demi-verre de vin, force tomates, des aubergines... Il se résigna à prendre un peu de viande comme un remède, passé soixante-dix ans. Sédentaire, ce méridional, tout blanc dans sa peau de satin, n’engraissa jamais.
—Italien!... Homme au couteau!
Ainsi invectivait ma mère, quand elle n’était pas contente de lui, ou bien quand l’extraordinaire jalousie de son fidèle amant se faisait jour. De fait, s’il n’a jamais tué personne, un poignard, dont le manche de corne cachait un ressort, ne quittait jamais la poche de mon père, qui méprisait l’arme à feu.
Les fausses colères du Midi tiraient de lui des grondements, des jurons grandiloquents, auxquels nous n’accordions aucune importance. Mais comme j’ai frémi, une fois, d’entendre mélodieuse la voix de sa fureur véritable! J’avais onze ans.
Ma mystérieuse demi-sœur venait de se marier, à sa guise, si mal et si tristement qu’elle n’espérait plus que la mort: elle avala je ne sais quels cachets et le voisin vint prévenir ma mère. Mon père et ma sœur ne s’étaient guère liés en quelque vingt années. Mais mon père, qui regardait souffrir “Sido”, dit sans élever le ton, et d’un accent enchanteur:
—Allez dire au mari de ma fille, au docteur R..., que, s’il ne sauve pas cette enfant, ce soir il aura cessé de vivre.
Quelle suavité! Je fus saisie d’enthousiasme. Le beau son, plein, musical comme le chant de la mer en courroux! N’eût été la douleur de “Sido”, j’aurais regagné, dansant, le jardin, et allègrement espéré la juste mort du docteur R...
Mal connu, méconnu... “Ton incorrigible gaîté!” s’écriait ma mère. Ce n’était pas reproche, mais étonnement. Elle le croyait gai, parce qu’il chantait. Mais, moi qui siffle dès que je suis triste, moi qui scande les pulsations de la fièvre ou les syllabes d’un nom dévastateur sur les variations sans fin d’un thème, je voudrais qu’elle eût compris que la suprême offense, c’est la pitié. Mon père et moi, nous n’acceptons pas la pitié. Notre carrure la refuse. A présent, je me tourmente, à cause de mon père, car je sais qu’il eut, mieux que toutes les séductions, la vertu d'être triste à bon escient, et de ne jamais se trahir.
Sauf qu’il nous fit souvent rire, sauf qu’il contait bien, qu’emporté par son rythme il “brodait” avec hardiesse, sauf cette mélodie qui s’élevait de lui, l’ai-je vu gai? Il allait, précédé, protégé par son chant.
Rayons dorés, tièdes zéphyrs...
fredonnait-il en descendant notre rue déserte. Ainsi “Elle” ignorerait, en l’entendant venir, que Laroche, fermier des Lamberts, refusait impudemment de payer son fermage, et qu’un prête-nom du même Laroche avançait à mon père,—sept pour cent d’intérêts pour six mois—une somme indispensable...
“Par quel charme, dis-moi, m’as-tu donc enchanté?
Quand je te vois, je crois que c’est par ton sourire...”
Qui donc eût pu croire que ce baryton, agile encore sur sa béquille et sa canne, pousse devant lui sa romance comme une blanche haleine d’hiver, afin qu’elle détourne de lui l’attention?
Il chante: “Elle” oubliera peut-être aujourd’hui de lui demander s’il a pu emprunter cent louis sur sa pension d’officier amputé? Quand il chante, Sido l’écoute malgré elle, et ne l’interrompt pas...
“Les rendez-vous de noble compagnie
Se donnent tous dans ce charmant-ant séjour,
Et doucement on y passe la vie (bis)
En célébrant le champagne et l’amour! (ter)”
S’il jette trop haut, aux murs de la rue de l’Hospice, le grupetto, le point d’orgue final, et quelques cocottes de fantaisie, ma mère apparaîtra sur le seuil, scandalisée, riante:
—Oh! Colette!... Dans la rue!...
... et moyennant peut-être deux ou trois grivoiseries, du genre ordinaire, décochées à une jeune voisine, “Sido” froncera son sourcil clairsemé de Joconde, et chassera d’elle le douloureux refrain qui ne franchit pas ses lèvres: “Il va falloir vendre la Forge... vendre la Forge... Mon Dieu, vendre la Forge aussi, après les Mées, les Choslins, les Lamberts...”
Gai? Et pourquoi eût-il été, sincèrement, gai? Il avait besoin de vivre au sein d’une chaude approbation, après avoir eu besoin, dans sa jeunesse, de mourir publiquement et avec gloire. Réduit à son village et à sa famille, envahi et borné par son grand amour, il livra le plus vrai de lui-même à des étrangers, à des amis lointains. Un de ses compagnons d’armes, le colonel Godchot, vit encore, et garde des lettres, redit des mots du capitaine Colette... Etrange silence d’un homme qui parlait volontiers: il ne contait pas ses faits d’armes. C’est le capitaine Fournès, et le soldat Lefèvre, tous deux du 1ᵉʳ zouaves, qui ont transmis au colonel Godchot des “mots” de mon père. Dix-huit cent cinquante-neuf... Guerre d’Italie... Mon père, à 29 ans, tombe, la cuisse gauche arrachée, devant Melegnano. Fournès et Lefèvre s’élancent, le rapportent: “Où voulez-vous qu’on vous mette, mon capitaine?”
—Au milieu de la place, sous le drapeau!
Il n’a conté, à aucun des siens, cette parole, cette heure où il espéra mourir parmi le tonnerre et l’amour des hommes. Il ne nous a jamais dit, à nous, comment il gisait à côté de “son vieux Maréchal” (Mac-Mahon). Il ne m’a jamais parlé, à moi, de la seule longue et grave maladie qui m’ait atteinte. Mais voici que des lettres de lui (je l’apprends vingt ans après sa mort) sont pleines de mon nom, du mal de la “petite”...
Trop tard, trop tard... C’est le mot des négligents, des enfants et des ingrats. Non que je me sente plus coupable qu’une autre “enfant”, au contraire. Mais n’aurais-je pas dû forcer, quand il était vivant, sa dignité goguenarde, sa frivolité de commande? Ne valions-nous pas, lui et moi, l’effort réciproque de nous mieux connaître?
Il était poète, et citadin. La campagne, où ma mère semblait se sustenter de toute sève, et reprendre vie chaque fois qu’en se baissant elle en touchait la terre, éteignait mon père, qui s’y comporta en exilé.
Elle nous sembla parfois scandaleuse, la sociabilité qui l’appelait vers la politique des villages, les conseils municipaux, la candidature au conseil général, vers les assemblées, les comités régionaux où l’humaine rumeur répond à la voix humaine. Injustes, nous lui en voulions vaguement de ne pas assez nous ressembler, à nous qui nous dilations d’aise loin des hommes.
Je m’avise à présent qu’il cherchait à nous plaire, lorsqu’il organisait des “parties de campagne”, comme font les habitants des villes. La vieille victoria bleue emportait famille, victuailles et chiens jusqu’aux bords d’un étang, Moutiers, Chassaing, ou la jolie flaque forestière de la Guillemette qui nous appartenait. Mon père manifestait le “sens du dimanche”, le besoin urbain de fêter un jour entre les sept jours, au point qu’il se munissait de cannes à pêche, et de sièges pliants.
Au bord de l’étang, il essayait une humeur joviale qui n’était pas son humeur joviale de la semaine; il débouchait plaisamment la bouteille de vin, s’accordait une heure de pêche à la ligne, lisait, dormait un moment, et nous nous ennuyions, nous autres, sylvains aux pieds légers, entraînés à battre le pays sans voiture, et regrettant, devant le poulet froid, nos en-cas de pain frais, d’ail et de fromage. La libre forêt, l’étang, le ciel double exaltaient mon père, mais à la manière d’un noble décor. Plus il évoquait
... le bleu Titarèse, et le golfe d’argent...
plus nous devenions taciturnes—je parle des deux garçons et de moi—nous qui n’accordions déjà plus d’autre aveu, à notre culte bocager, que le silence.
Assise au bord de l’étang, entre son mari et ses enfants sauvages, seule ma mère semblait recueillir mélancoliquement le bonheur de compter, gisants contre elle, sur l’herbe fine et jonceuse rougie de bruyère, ses bien-aimés... Loin du coup de sonnette importun, loin de l’anxieux fournisseur impayé, loin des voix cauteleuses, un cirque parfait de bouleaux et de chênes enfermait—j’excepte l’infidèle fille aînée—son œuvre et son tourment. Courant en risées sur les cimes des arbres, le vent franchissait la brèche ronde, touchait rarement l’eau. Les dômes des mousserons rosés crevaient le léger terreau, gris d’argent, qui nourrit les bruyères, et ma mère parlait de ce qu’elle et moi nous aimions le mieux.
Elle contait les sangliers des anciens hivers, les loups encore présents dans la Puysaie et la Forterre, le loup d’été, maigre, qui suivit, cinq heures durant, la victoria. “Si j’avais su quoi lui donner à manger... Il aurait bien mangé du pain...” A toutes les côtes, il s’asseyait pour laisser à la voiture son avance d’une cinquantaine de mètres. De le sentir, la jument était furieuse, un peu plus c’est elle qui l’eût attaqué...
—Tu n’avais pas peur?
—Peur? Non. Ce pauvre grand loup gris, sec, affamé, sous un soleil de plomb... D’ailleurs j’étais avec mon premier mari. C’est lui aussi, mon premier mari, qui en chassant a vu le renard noyer ses puces. Une touffe d’herbes entre les dents, le renard est entré le derrière le premier, peu à peu, peu à peu, dans l’eau, jusqu’au museau...
Paroles innocentes, enseignements maternels que donnent aussi, à leurs petits, l’hirondelle, la mère lièvre, la chatte... Récits délicieux, dont mon père ne retenait qu’un mot: “mon premier mari...”, et il appuyait sur “Sido” ce regard bleu gris dans lequel personne n’a jamais pu lire... Que lui importaient, d’ailleurs, le renard, le muguet, la baie mûre, l’insecte? Il les aimait dans des livres, nous disait leurs noms scientifiques, et dehors les croisait sans les reconnaître... Il louait, sous le nom de “rose”, toute corolle épanouie, il prononçait l’o bref, à la provençale, en pinçant, entre le pouce et l’index, une “roz” invisible...
Le soir tombait enfin sur notre dimanche-aux-champs. De cinq, nous n’étions, souvent, plus que trois: mon père, ma mère et moi. Le rempart circulaire des bois assombris avait résorbé les deux longs garçons osseux, mes frères.
—Nous les rattraperons sur la route, en revenant, disait mon père.
Mais ma mère secouait la tête: ses garçons ne rentraient que par des sentes de traverse, des prés marécageux et bleus; coupant par les sablières, les ronciers, ils sautaient le mur au fond du jardin... Elle se résignait à les trouver chez nous, à la maison, un peu saignants, un peu loqueteux; elle reprenait sur l’herbe les reliefs du repas, quelques champignons frais cueillis, le nid de mésange vide, la cartilagineuse éponge cloisonnée, œuvre d’une colonie de guêpes, le bouquet sauvage, des cailloux empreints d’ammonites fossiles, le grand chapeau de “la petite”, et mon père, encore agile, remontait, d’un saut d’échassier, dans la victoria.
C’est ma mère qui caressait la jument noire, qui offrait à ses dents jaunies des pousses tendres, et qui essuyait les pattes du chien pataugeur. Je n’ai jamais vu mon père toucher un cheval. Nulle curiosité ne l’a attiré vers un chat, penché sur un chien. Jamais un chien ne lui a obéi...
—Allons, monte! ordonnait à Moffino la belle voix du capitaine.
Mais le chien, contre le marchepied de la voiture, battait de la queue froidement, et regardait ma mère...
—Monte, animal! Qu’est-ce que tu attends? répétait mon père.
“J’attends l’ordre”, semblait répondre le chien.
—Eh! saute! lui criais-je.
Il ne se le faisait pas dire deux fois.
—C’est très curieux, constatait ma mère.
—Ça prouve seulement la bêtise de ce chien, répliquait mon père.
Mais nous n’en croyions rien, “nous autres”, et mon père, au fond, se sentait secrètement humilié.
Les genêts jaunes, bottelés, faisaient queue de paon derrière nous dans la capote de la vieille voiture. Mon père, en approchant du village, reprenait son fredon défensif, et nous avions sans doute l’air très heureux, car l’air heureux était notre suprême et mutuelle politesse... Soir commençant, fumées courantes sur le ciel, fiévreuse première étoile, est-ce que tout, autour de nous, n’était pas aussi grave et aussi tremblant que nous-mêmes? Un homme, banni des éléments qui l’avaient jadis porté, rêvait amèrement...
Amèrement,—maintenant j’en suis sûre. Il faut du temps à l’absent pour prendre sa vraie forme en nous. Il meurt,—il mûrit, il se fixe. “C’est donc toi? Enfin... Je ne t’avais pas compris.” Il n’est jamais trop tard, puisque j’ai pénétré ce que ma jeunesse me cachait autrefois: mon brillant, mon allègre père nourrissait la tristesse profonde des amputés. Nous n’avions presque pas conscience qu’il lui manquât, coupée en haut de la cuisse, une jambe. Qu’eussions-nous dit à le voir soudain marcher comme tout le monde?
Ma mère elle-même ne l’avait connu qu’étayé de béquilles, preste, et rayonnant d’insolence amoureuse. Mais elle ignorait, faits d’armes exceptés, l’homme qui datait d’avant elle, le Saint-Cyrien beau danseur, le lieutenant solide comme un “bois-debout”—ainsi l’on nomme, dans mon pays natal, l’antique billot, la rouelle de chêne au grain serré que n’entame pas le hachoir. Elle ignorait quand elle le suivait des yeux, que ce mutilé avait autrefois pu courir à la rencontre de tous les risques. Amèrement, le plus ailé de lui-même s’élançait encore, lorsqu’assis, et sa chanson suave aux lèvres, il restait aux côtés de “Sido”.
L’amour, et rien d’autre... Il n’avait gardé qu’elle. Autour d’eux, le village, les champs, les bois,—le désert... Il pensait qu’au loin ses amis, ses camarades continuaient. D’un voyage à Paris, il revint l’œil voilé, parce que Davout d’Auerstaedt, grand chancelier de la Légion d’Honneur, lui avait enlevé son ruban rouge pour le remplacer par une rosette.
—Tu ne pouvais pas me la demander, vieux?
—Je n’avais pas demandé le ruban non plus, répondit légèrement mon père.
Mais il nous conta la scène d’une voix enrouée. Où situer la source de son émotion? Il portait cette rosette, généreusement épanouie, à sa boutonnière. Le buste droit, le bras posé sur la barre de sa béquille, il paradait, dans notre vieille voiture, dès l’entrée du village, pour les premiers passants de la Gerbaude. Rêvait-il aux divisionnaires qui marchaient sans étais et défilaient sur des chevaux, Février, Désandré—Fournès qui l’avait sauvé et le nommait encore, délicatement, “mon capitaine”... Un mirage de Sociétés savantes, peut-être de politique, de tribunes, de chatoyante algèbre... Un mirage de joies d’homme...
—Tu es si humain! lui disait parfois ma mère, avec un accent d’indéfinissable suspicion.
Elle ajoutait, pour ne le point trop blesser:
—Oui, tu comprends, tu étends la main pour savoir s’il pleut.
Il était grivois en anecdotes. La présence de ma mère arrêtait sur ses lèvres l’histoire toulonnaise, ou africaine. Elle, vive en paroles, se modérait chastement devant lui. Mais, distraite, entraînée par un rythme familier, elle se surprenait à fredonner des “sonneries” dont les textes furent transmis, sans altération, des armées impériales aux armées républicaines.
—Ne nous gênons plus, disait mon père derrière le Temps déployé.
—Oh... suffoquait ma mère. Pourvu que la petite n’ait pas entendu!
—Pour la petite, repartait mon père, ça n’a pas d’importance...
Et il attachait sur sa créature choisie l’extraordinaire regard gris bleu, plein de bravade, qui ne versait ses secrets à personne, mais qui avouait parfois: “J’ai des secrets.”
J’essaie, seule, d’imiter ce regard de mon père. Il m’arrive d’y réussir assez bien, surtout quand je m’en sers pour me mesurer avec un tourment caché. Tant est efficace le secours de l’insulte à ce qui vous domine le mieux, et grand le plaisir de fronder un maître: “Je mourrai peut-être de toi, mais crois bien que j’y mettrai le plus de temps possible...”
“La petite, ça n’a pas d’importance...” Quelle candeur, voyez, et comme il butait contre son amour, son seul amour! Je lui plaisais cependant, par des traits où il se fût reconnu, mais il me distinguait mal. Il perdait, peu à peu, le don d’observer, la faculté de comparer. Je n’avais pas plus de treize ans quand je remarquai que mon père cessait de voir, au sens terrestre du mot, sa “Sido” elle-même...
—Encore une robe neuve? s’étonnait-il. Peste, Madame!
Interloquée, “Sido” le reprenait sans gaîté:
—Neuve? Colette, voyons!... Où as-tu les yeux?
Elle pinçait entre deux doigts une soie élimée, une “visite” perlée de jais...
—Trois ans, Colette, tu m’entends? Elle a trois ans!... Et ce n’est pas fini! ajoutait-elle avec une hâte fière. Teinte en bleu marine...
Mais il ne l’écoutait plus. Il l’avait déjà jalousement rejointe, dans quelque lieu élu où elle portait chignon à boucles anglaises et corsage ruché de tulle, ouvert en cœur. En vieillissant, il ne tolérait même plus qu’elle eût mauvaise mine, qu’elle fût malade. Il lui jetait des “Allons! allons!” comme à un cheval qu’il avait seul le droit de surmener. Et elle allait...
Je ne les ai jamais surpris à s’embrasser avec abandon. D’où leur venait tant de pudeur? De “Sido”, assurément. Mon père n’y eût pas mis tant de façons... Attentif à tout ce qui venait d’elle, il écoutait son pas vif, l’arrêtait au passage:
—Paye! lui ordonnait-il en désignant sa pommette nue au-dessus de sa barbe. Ou on ne passe pas.
Elle “payait”, au vol, d’un baiser vif comme une piqûre, et s’enfuyait, irritée, si mes frères ou moi l’avions vue “payer”.
Une seule fois, en été, un jour que ma mère enlevait de la table le plateau du café, je vis la tête, la lèvre grisonnantes de mon père, au lieu de réclamer le péage familier, penchées sur la main de ma mère avec une dévotion fougueuse, hors de l'âge, et telle que “Sido”, muette, autant que moi empourprée, s’en alla sans un mot. J’étais petite encore, assez vilaine, occupée comme on l’est à treize ans de toutes choses dont l’ignorance pèse, dont la découverte humilie. Il me fut bon de connaître, et de me remettre en mémoire, par moments, cette complète image de l’amour: une tête d’homme, déjà vieux, abîmée dans un baiser sur une petite main de ménagère, gracieuse et ridée.
Il trembla, longtemps, de la voir mourir avant lui. C’est une pensée commune aux amants, aux époux bien épris, un souhait sauvage qui bannit toute idée de pitié. “Sido”, avant la mort de mon père, me parlait de lui, aisément soulevée au-dessus de nous:
—Il ne faut pas que je meure avant lui. Il ne le faut absolument pas! Vois-tu que je me laisse mourir, et qu’il se tue, et qu’il se manque? Je le connais..., disait-elle d’un air de jeune fille.
Elle rêvait un peu, les yeux sur la petite rue de Châtillon-Coligny, ou sur le carré de jardin prisonnier.
—Moi, je risque moins, tu comprends. Je ne suis qu’une femme. Passé un certain âge, une femme ne meurt presque jamais volontairement. Et puis je vous ai, en outre. Lui, il ne vous a pas.
Car elle savait tout, et jusqu’aux préférences indicibles. Dans la grappe pendue à ses flancs, à ses bras, mon père pesait comme nous, et ne nous soutenait guère.
Elle fut malade, et il s’assit fréquemment près du lit. “A quelle heure, quel jour seras-tu guérie? Gare, si tu ne guéris pas! J’aurai bientôt fait de ne plus vivre!” Elle ne supportait pas cette pensée d’homme, sa menace, son exigence sans merci. Pour lui échapper, elle tournait de côté et d’autre sa tête sur l’oreiller, comme elle fit plus tard pour secouer les derniers liens.
—Mon Dieu, Colette, tu me tiens chaud, se plaignait-elle. Tu remplis toute la chambre. Un homme est toujours déplacé au chevet d’une femme. Va dehors! Va voir s’il y a des oranges pour moi chez l’épicier... Va demander à M. Rosimond de me prêter la Revue des Deux-Mondes... Mais marche doucement, le temps est orageux, tu reviendrais en moiteur!...
Il obéissait, l’aisselle remontée sur sa béquille.
—Tu vois? disait ma mère derrière lui. Tu vois cet air de vêtement vide qu’il prend quand je suis malade?
Sous la fenêtre, en s’en allant, il éclaircissait sa voix pour qu’elle l’entendît:
“Je pense à toi, je te vois, je t’adore,
A tout instant, à toute heure, en tout lieu,
Je pense à toi quand je revois l’aurore,
Je pense à toi quand je ferme les yeux.”
—Tu l’entends? Tu l’entends?... disait-elle fiévreusement.
Mais sa malice supérieure rajeunissait soudain tout son visage; et elle se penchait hors de son lit:
—Ton père? Tu veux savoir ce que c’est que ton père? Ton père, c’est le roi des maîtres-chanteurs!
Elle guérit,—elle guérissait toujours. Mais quand on lui enleva un sein, et quatre ans après, l’autre sein, mon père conçut d’elle une méfiance terrible, quoiqu’elle guérît encore, chaque fois. Pour une arête de poisson qui, restée au gosier de ma mère, l’obligeait à tousser violemment, les joues congestionnées et les yeux pleins de larmes, mon père, d’un coup de poing assené sur la table, dispersa en éclats son assiette, et cria furieusement:
—Ça va finir?
Elle ne s’y trompa point et l’apaisa avec une délicatesse miséricordieuse, des mots plaisants, de voltigeants regards. J’emploie toujours ces mots: “voltigeant regard”, quand il s’agit d’elle. L’hésitation, le besoin d’un tendre aveu, le devoir de mentir l’obligeaient à battre des paupières, tandis qu’allaient, venaient précipitamment ses prunelles grises. Ce trouble, cette fuite vaine des prunelles poursuivies par un regard d’homme bleu gris comme le plomb fraîchement coupé, c’est tout ce qui me fut révélé de la passion qui lia, pour leur vie entière, “Sido” et le Capitaine.
Il y a dix ans, je sonnais, amenée par un ami, à la porte de Mme B..., qui a, professionnellement, commerce avec les “esprits”. Elle nomme ainsi ce qui demeure, errant autour de nous, des défunts, particulièrement de ceux qui nous tinrent de près par le sang, et par l’amour. N’attendez pas que je professe une foi quelconque, ni même que je fréquente de passion les privilégiés qui lisent couramment l’invisible. Il s’agit d’une curiosité, toujours la même, qui me conduit indifféremment à visiter tour à tour Mme B..., la “femme-à-la-bougie”, le chien-qui-compte, un rosier à fruits, comestibles, le docteur qui ajoute du sang humain à mon sang humain, que sais-je encore? Si cette curiosité me quitte, qu’on m’ensevelisse, je n’existe plus. Une de mes dernières indiscrétions s’adressa au grand hyménoptère d’acier bleu qui abonde, en Provence, pendant la floraison des “soleils”, en juillet-août. Tourmentée d’ignorer le nom de ce guerrier bardé, je m’interrogeais: “A-t-il ou non un dard? Est-il seulement un samouraï magnifique et sans sabre?” Je suis bien soulagée d'être tirée d’incertitude. Une curieuse petite déformation, sur l’os d’une phalangine, atteste que le guerrier bleu est armé à merveille, et prompt à dégainer.
Chez Mme B..., j’eus l’agréable nouveauté d’un appartement moderne, traversé de soleil. Sur la fenêtre chantaient des oiseaux en cage, dans la pièce voisine des enfants riaient. Une aimable et ronde femme à cheveux blancs m’affirma qu’elle n’avait besoin ni de clair-obscur, ni d’aucun maléfique décor. Elle ne réclama qu’un instant de méditation, et ma main serrée dans les siennes.
—Vous voulez me poser des questions? me demanda-t-elle.
Je m’avisai alors que j’étais sans avidité, sans passion pour un au-delà quelconque, sans souhaits immodérés, et je ne trouvai rien à dire, sinon le mot le plus banal:
—Alors, vous voyez les morts? Comment sont-ils?
—Comme les vivants, répondit Mme B..., avec rondeur. Ainsi, derrière vous...
Derrière moi, c’était la fenêtre ensoleillée, et la cage des serins verts.
—... derrière vous est assis l’ “esprit” d’un homme âgé. Il porte une barbe non taillée, étalée, presque blanche. Les cheveux assez longs, gris, rejetés en arrière. Des sourcils... oh! par exemple, des sourcils... tout broussailleux... et là-dessous des yeux oh! mais, des yeux!... Petits, mais d’un éclat qui n’est pas soutenable... Voyez-vous qui ça peut être?
—Oui. Très bien.
—En tout cas, c’est un esprit bien placé.
—?...
—Bien placé dans le monde des esprits. Il s’occupe beaucoup de vous... Vous ne le croyez pas?
—J’en doute un peu...
—Si. Il s’occupe beaucoup de vous à présent.
—Pourquoi à présent?
—Parce que vous représentez ce qu’il aurait tant voulu être sur la terre. Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d'être. Lui, il n’a pas pu.
Je ne mentionnerai pas ici les autres “portraits” que me fit Mme B... Ils valaient tous, à mes yeux, par quelque détail dont la vigueur et le secret m’enchantèrent comme une sorcellerie anodine et inexplicable. D’un “esprit” où je fus bien obligée de reconnaître, trait pour trait, mon demi-frère, l’aîné, elle dit, apitoyée: “Je n’ai jamais vu un mort aussi triste!”
—Mais, lui dis-je, vaguement jalouse, ne voyez-vous pas une femme âgée qui pourrait être ma mère?
Le bon regard de Mme B... errait autour de moi:
—Non, ma foi, répondit-elle enfin...
Elle ajouta, vive, et comme pour me consoler:
—Peut-être qu’elle se repose? Ça arrive... Vous êtes seule d’enfant? (sic).
—J’ai encore un frère.
—Là!... s’exclama bonnement Mme B... Sans doute qu’elle est occupée avec lui... Un esprit ne peut pas être partout à la fois, vous savez...
Non, je ne le savais pas. J’appris dans la même visite que le commerce des défunts s’accommode de lumière terrestre, de familière gaîté. “Ils sont comme les vivants”, affirme, paisible dans sa foi, Mme B... Pourquoi non? Comme les vivants, sauf qu’ils sont morts. Morts,—et voilà tout. Aussi s’étonnait-elle de voir en mon frère aîné un mort “aussi triste”. Ainsi l’ai-je vu—ainsi le voyait-elle à travers mon perméable mystère, sans doute—très triste en vérité, et comme roué de coups par son pénible et dernier passage, encore soucieux et fourbu...