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INSURRECTIONS ET GUERRE DES BARRICADES DANS LES GRANDES VILLES

PAR
LE GÉNÉRAL DE BRIGADE ROGUET.

Quand un prince d'une ville est chassé de sa ville, le procès est fini; s'il a plusieurs villes, le procès n'est que commencé.

(Esprit des lois, liv. VIII, chap. 16.)

À la guerre, les circonstances morales exercent la plus grande influence sur les événements: elles sont tout dans une guerre civile.

PARIS,

LIBRAIRIE MILITAIRE DE J. DUMAINE.

1850

TABLE DES MATIÈRES.

CHAPITRE Ier.—HISTORIQUE.

§ 1er.—Temps anciens et moyen-âge.

Temps anciens et derniers Carlovingiens.

Républiques italiennes du moyen-âge.

Guerre civile de 33 ans dans Florence, 1215.

Émeute de Venise, 1310.

Bourgeoisie des communes.

Révolte de Bruges, 1302.

Émeute de Paris, 1306.

Révolte des Pastoureaux, 1320.

§ 2.—Valois.

Révolte du prévôt des marchands Marcel, 1358.

Émeute de Londres, 1381.

Id. de Paris, 1382.

Les rois de Paris et de Bourges, 1420.

Révolte de Gênes, 1461.

Id. de Bruges, 1488.

Id. de Naples, 1547.

Id. de Bordeaux, 1548.

Émeute de Toulouse, 1562.

Journée des barricades à Paris, 1588.

§ 3.—Bourbons.

Guerre de la ligue, 1589.

Fronde, 13 septembre 1647 et 5 janvier 1648.

Fronde, 1649.

Dispositions de sûreté contre la population d'Utreck, 1672.

Lutte dans Crémone, 1702.

§ 4.—Révolution, Empire, Restauration.

Émeute de Varsovie, 1794.

Journée de vendémiaire, 1795.

Émeute de Madrid du 2 mai, 1808.

Journée de juillet, 1830.

§ 5.—Depuis 1830.

Révolution de Bruxelles, 1830.

Émeute de Lyon, 1831.

Émeutes des 5 et 6 juin 1832 et suivante, jusqu'à 1839.

Émeute de Clermont-Ferrand, 1841.

Révolution de février, 1848.

Émeute du 23 juin, 1848.

Émeute du 13 juin, 1849.

Problème désormais important, non pour la France, mais pour l'Europe.

CHAPITRE II.—DIFFÉRENTS PARTIS À PRENDRE.

§ Ier.—Réprimer la révolte dans toute la ville.

§ 2.—Occuper un grand quartier militaire.

Avantages de ce parti.

Choix du quartier militaire et des positions extérieures.

§ 3.—Occuper une position contiguë.

Cas où il faut prendre ce parti.

Opinion de quelques hommes d'état.

Opinion de quelques militaires.

Opinion probable de Napoléon.

§ 4.—Position extérieure de ralliement.

Cas où il faut la prendre.

Dispositions permanentes nécessaires pour ce cas.

Campagnes de Henri IV contre la ligue, de 1590 à 1596.

Campagne de Turenne, en 1652.

Ce qu'on aurait peut-être pu faire, le 24 février 1848.

§ 5.—Éloignement de la capitale.

Il y a deux partis également dangereux.

Projet de retraite formé par la Cour, le 5 juillet 1652, à Saint Denis.

Projet de défense de Louis XVIII, dans le département du Nord, en 1815.

CHAPITRE III.—PRINCIPES FONDAMENTAUX.

§ 1er.—Principes généraux.

Emploi de la force année dans les troubles civils.

Conservation de l'élément du combat.

Commandement en chef.

Légions de gardes nationales, mairies, commandements militaires et casernements ont les mêmes circonscriptions.

Pronostics et commencements de l'émeute.

§ 2.—Principes particuliers.

Conséquence de l'élévation des barricades relativement à la répression.

Ce qu'il faut de force dans chaque circonstance.

Force et composition des colonnes actives.

Comment la troupe doit être employée.

Principes généraux sur les détachements, établissement sur les positions de combat.

Données diverses.

§ 3.—Moyens matériels nécessaires.

Opinion du chevalier de Ville.

Émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562.

Journée du faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652.—Opinion de
Turenne.

Services administratifs, approvisionnements de vivres et de combat.

Matériel nécessaire.

Sage maxime du chancelier de l'Hôpital.

CHAPITRE IV.—MESURES GÉNÉRALES DE DÉFENSE.

§ 1er.—Dispositions permanentes.

Garde nationale.

Troupe de ligne, ses positions de casernement et de combat.

Militaires sans troupe ou de passage.

Système de mairies et casernes-magasins juxta-posées.

§ 2.—Divisions et subdivisions militaires.

Quartier général central.

Quartiers généraux divisionnaires et quartier militaire.

Subdivisions intrà muros et positions accessoires.

Subdivisions extrà muros.

Il faut également centraliser la direction générale et multiplier l'action.

Répartition générale des forces.

Donnée diverses.

§ 3.—Observations.

Ce que doit être la direction générale.

Entraves habituelles de la direction militaire.

Se mettre en rapport avec tous.

Il faut pouvoir toujours modifier le plan adopté.

Epreuve pour les pouvoirs.

§ 4.—Applications.

1° Ville de 10,000 âmes.

2° de 50,000 âmes.

3° de 80,000 âmes.

4° d'un million d'âmes.

CHAPITRE V.—DISPOSITIONS DE DÉTAIL.

§ 1er.—Etablissement sur les positions de combat.

Marche et établissement de la troupe, ralliement de la garde nationale.

Etablissement de chaque bataillon.

Réseaux de bataillons.

Positions avancées ou extérieures.

Approvisionnements de chaque détachement.

§ 2.—Opérations ultérieures.

Marcher de 2 à 3 centres d'action au foyer de l'insurrection.

Émeute dans une grande rue, dans un quartier rétréci, au delà de défilés.

Avancer dans une rue occupée.

Positions successives à prendre.

§ 3.—Marche plus régulière.

Forcer une enceinte de positions et s'établir au delà.

Déboucher sur une place.

Attaque des barricades.

Cheminer, dans les longues rues, de maisons en maisons.

Réduit de l'insurrection.

CHAPITRE VI.—CAS PARTICULIERS.

§ 1er.—Divers cas d'émeute.

Suivant l'état moral et politique.

— l'esprit des populations au dedans et au dehors.

—la force publique.

—la nature de la ville.

—la résidence du chef de l'État au moment de l'émeute.

§ 2.—Émeute à l'occasion des grains ou des impôts.

Etablissement de la troupe dans les cantonnements.

Service de la troupe pour la police des marchés.

Règles de conduite légale.

Principes militaires.

Recouvrement des impôts.

§ 3.—Révoltes des populations ennemies contre leurs garnisons.

La bonne politique et la vigilance administrative préviennent souvent les révoltes.

Maréchal Suchet en Aragon.

Napoléon en Italie.

Autres menées de l'anarchie.

Etablissement judicieux des troupes.

Direction générale des attaques en cas de révolte.

Importance de l'artillerie.

Parallèles successives.

Détail des cheminements.

Attaque des maisons.

Supériorité incontestable des armées.

CHAPITRE VII.—RÉCAPITULATION.

§ 1er.—Dispositions permanentes.

Concentration des principaux moyens d'action dans un quartier militaire.

Plan de défense.

Armées européennes.

Communications, obstacles.

Pénalité spéciale.

Police spéciale.

Limites imposées aux industries de même nature, dans chaque localité.

Agents de sûreté.

§ 2.—Dispositions pendant l'émeute.

Signe d'ordre, arrestations.

Surveillance pour la circulation, les cabarets, armuriers, pharmaciens et maisons.

Devoirs et responsabilité des chefs d'établissements industriels.

Rapports fréquents avec les populations.

Commissaires généraux éventuels; état de siége.

§ 3.—Causes générales d'anarchie.

Grands talents déréglés.

Excès de la centralisation.

Il vaut mieux la guerre entre nations qu'entre classes.

Une nation anarchique est le jouet de ses rivales.

La concorde et le respect du pouvoir peuvent seuls sauver.

Conclusion.

AVANT-PROPOS.

Le sujet de ce livre est la répression des émeutes dans les grandes capitales de l'Europe.

Une table analytique fait connaître la nature, l'ordre et la division des matières traitées.

Il n'y a point d'officier, en Europe, qui n'ait eu l'occasion d'étudier et même de pratiquer plusieurs fois, sur une échelle plus ou moins restreinte, ce triste genre de guerre: ce que tous ont fait ou vu, chacun a pu le méditer et en composer une théorie.

On ne dira, dans ce livre, rien de particulier à la France, quant aux mesures à prendre; non que cela eût offert quelqu'inconvénient: mais c'eût été inutile et en dehors du sujet exclusivement européen que nous nous proposions de traiter: tout projet, à l'égard de Paris, serait au-dessous des mesures actuellement prises dans cette capitale; toute préoccupation paraîtrait plus qu'exagérée, vu la surabondance et la solidité des moyens de répression; d'ailleurs, nous trouvons, à l'abri d'un pouvoir sage, la solution des difficultés actuelles: et la France, désormais fatiguée de révolutions, n'aspire qu'au repos.

La question se présente bien autrement générale et importante: une de ces périodes de bonheur, rarement accordées à l'humanité, va peut-être finir; et le monde paraît vouloir rentrer dans cet état normal d'excès qui assombrit l'histoire de siècles entiers.

Sur quelques points, il se livre une lutte désespérée à l'anarchie.

Des nationalités et des gouvernements européens sont plus ou moins en péril: peu de pays pourront rester tranquilles, tant qu'on n'y aura pas vu les drames les plus sanglants: trop de ruines ou d'anxiétés n'éclaireront peut-être pas: c'est exclusivement, en vue de ces déplorables parodies, que le lugubre problème de ce livre doit offrir quelque intérêt.

Si, par exception, on parlera quelquefois de la France, ce sera pour citer son passé, pour rappeler les redoutables écueils qu'elle a plus ou moins heureusement évités; ou pour mieux constater, à l'aide d'un pays plus connu de nous, mais désormais moins intéressé dans la question, la facile application des mesures proposées.

Aucun des principes de ce livre n'est absolu ou indispensable, aucun ne peut convenir à tous les cas et dans sa généralité: mais il pourra être avantageux de les appliquer le mieux possible, dans un grand nombre de circonstances, avec les modifications que celles-ci rendent toujours nécessaires; modifications qu'il serait également difficile de prévoir et d'énumérer.

Il est peu de préceptes théoriques qui, dans un cas donné, ne deviennent plus ou moins utiles; qu'on ne s'étonne pas de leur nombre, de leur généralité absolue, de la puissance des moyens représentés: il fallait tenir compte de la diversité infinie des situations possibles; il fallait surtout avoir constamment en vue l'émeute la plus sérieuse, l'attaque la plus formidable contre la société, celle qui aurait d'autres chances de succès qu'une surprise ou un malentendu.

Heureuse la répression toutes les fois qu'elle pourra modérer la rigueur de ses moyens vis-à-vis d'une révolte moins redoutable.

La théorie n'indique que les axes des directions les plus générales, et à côté desquelles, presque toujours, le praticien doit savoir marcher ainsi que le veulent les circonstances: à mesure qu'elle descend aux détails, ses indications deviennent plus vagues, plus rares, moins complètes: elle ne donne même alors, quelquefois, que des moyennes grossières, utiles pour fixer les idées, un moment, non pour servir, en quoique ce soit, dans l'action.

Un chef utilise d'autant mieux les règles de l'art, qu'il possède à un degré plus éminent le jugement et l'énergie: ces deux qualités innées, exclusivement constitutives de l'homme d'action, échapperont toujours à toute théorie.

La science militaire peut néanmoins rappeler, avec utilité, d'habiles dispositions tant de fois recommandées, à des époques ou dans des pays divers, et par le succès, et par les hommes éminents qui les ont prises.

Ces dispositions convenablement imitées rendraient, dans le plus grand nombre de cas, toute tentative de lutte impossible à l'anarchie; elles préserveraient l'humanité de calamités publiques et privées également irréparables: à ce titre, elles doivent vivement intéresser les hommes de bien.

Telle est désormais la noble et difficile tâche de quelques armées étrangères: car, on l'a dit, longtemps encore, gouverner les sociétés ce sera monter la garde et la faction; car la vie et l'activité des empires, la richesse, le bonheur des peuples, les labeurs de l'artisan, la petite et si respectable aisance des classes pauvres, l'existence même des nationalités deviendraient impossibles, au milieu des scènes sanglantes, des terreurs ou des excès journaliers; et alors que chaque famille pourrait, à tous moments, se dire avec une douloureuse anxiété:

_Pauperis et tuguri congestum cespite culmen, Post aliquot, mea regna, videns mirabor aristas?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Barbarus has segetes! en quo discordia cives
Perduxit miseros! en queis consevimus agros!_

Août 1849.

AVENIR DES ARMÉES EUROPÉENNES

ou le

SOLDAT CITOYEN.

CHAPITRE PREMIER.

Historiques.

1. Les luttes qui ont ensanglanté les grandes villes donnent de nombreux enseignements à recueillir; ce tableau rétrospectif sera une première exposition de règles qu'il est utile, vu leur importance, de reproduire plusieurs fois de manières diverses; au besoin, il prémunirait contre des préceptes erronés, excessifs ou incomplets.

La théorie devrait même se composer de principes assez nombreux, assez généraux, assez variés pour convenir au grand nombre de cas qui ont déjà eu lieu, et, s'il était possible, au nombre plus grand de ceux qui peuvent se présenter, surtout à une époque où l'insurrection semble être devenue une maladie européenne: maladie toujours fatale aux nationalités chez lesquelles ne met point fin à l'anarchie, un pouvoir assez absolu pour employer au dehors, dans l'intérêt de leur grandeur et de leur prospérité, l'excédant de forces vives qui les tourmente.

* * * * *

Notre époque n'est pas la première où il soit venu à l'idée du peuple des villes d'élever des barricades, de transformer les places et les principaux édifices en autant de redoutes: mais jamais cette manie n'avait été aussi peu motivée et barbare, aussi fatale aux nationalités.

§ 1er.

TEMPS ANCIENS ET MOYEN ÂGE.

2. Chez les anciens, plusieurs grandes villes, entre autres Thèbes, Syracuse, Rome et plus tard Constantinople, ont été, nonobstant des armes de jet moins puissantes, le théâtre d'émeutes sérieuses.

Le moyen âge offre des enseignements divers et nombreux: nous voyons l'évacuation des capitales ne pas toujours décider immédiatement la chute des dynasties; l'exemple suivant, nonobstant la différence des temps, a encore quelqu'intérêt, quoiqu'il soit difficile d'en tirer aucune conséquence utile pour l'époque actuelle.

Débordés par la féodalité, obligés de reconnaître, après de vaines résistances, l'hérédité des fiefs et offices royaux, de permettre aux seigneurs d'hérisser la France de châteaux, les derniers Carlovingiens luttèrent, de 843 à 991, pour obtenir une ombre de l'autorité que Charlemagne leur avait transmise: partout s'étaient élevés de petits États ayant une existence distincte, des intérêts séparés et une indépendance de fait.

Obligés de donner en fiefs leurs dernières provinces pour s'attacher des hommes vaillants, ils finirent par être réduits au rocher de Laon: ce fut là, mais seulement après soixante années de luttes, qu'expira la royauté Carlovingienne.

Ne possédant que Laon et son territoire, sans autre appui que des alliances dans le midi et l'influence du pape, ils résistèrent de 936 à 987, pendant trois règnes, avec des fortunes très-diverses, aux puissants seigneurs du nord, les ducs de France et de Normandie, le comte de Vermandois, qui n'avaient pas craint de faire hommage à un souverain étranger.

À la mort de Louis V, il ne restait qu'un Carlovingien, Charles, haï des
Français comme vassal germain.

Hugues-Capet fut proclamé roi par l'assemblée de Noyon, composée de ses vassaux et de ceux des ducs de Bourgogne et de Normandie ses proches.

Mais les comtes de Vermandois, de Flandres, de Troyes, de Blois, le duc d'Aquitaine, et presque tout le midi, ne tardent pas à lui opposer Charles.

En 988, celui-ci s'empare de Laon et s'y fait couronner; son oncle, l'archevêque de Rheims, lui livre cette dernière ville.

Hugues commence par isoler Charles de ses alliés, puis il assiége Laon deux fois sans succès: Charles s'empare de Soissons; mais, en 991, l'évêque de Laon ouvre les portes de la ville à Hugues.

Charles, prisonnier, fut enfermé à Orléans où il mourut.

* * * * *

3. L'émeute a ensanglanté les Républiques italiennes du moyen âge; les Guelfes et les Gibelins, ces deux factions qui s'y disputèrent longtemps le pouvoir, avaient leurs maisons fortifiées même à l'intérieur des villes. À chaque émeute, leurs partisans prenaient position autour de ces espèces de citadelles constamment approvisionnées de vivres, d'armes et de munitions; ils attaquaient les postes environnants ou les défendaient, en élevant des barricades, tendant des chaînes préparées à l'avance.

Chaque chef de faction était établi dans un solide bâtiment commandant les communications voisines, ainsi que la barricade, chaîne ou cheval de frise qu'il faisait, au besoin, placer contre, à l'aide d'anneaux fixés aux murs.

En cas d'émeute, les uns défendaient ainsi les places et carrefours, d'autres gardaient les grandes communications, d'autres bloquaient, attaquaient les chefs et les administrations opposées.

Ces combats, souvent renouvelés et pour lesquels, quoique les armes à feu n'aient été en usage que vers le milieu du 14e siècle, on prenait déjà des dispositions qui égalent la science militaire moderne, finissaient ordinairement par l'expulsion et la ruine de l'un des deux partis; ils ont formé la plupart des hommes de guerre de l'Italie; ce beau pays, subissant depuis les conséquences fatales d'un trop funeste genre de gloire, n'a pu encore, après tant de siècles écoulés, reconstituer une nationalité profondément atteinte par ces luttes fratricides. Citons deux exemples entre tant d'autres.

* * * * *

4. En 1215, la guerre civile éclata dans Florence à l'occasion d'une alliance manquée entre deux familles puissantes; des combats fréquents s'engagèrent entre quarante-deux familles Guelfes et vingt-quatre familles Gibelines: chacun éleva des tours et fortifia ses palais; les deux partis demeurèrent ensemble, dans l'enceinte des mêmes murs, pendant trente-trois ans; ils vécurent dans et pour la guerre civile jusqu'à l'expulsion de l'un d'eux par l'étranger.

Cette guerre continue, au sein de Florence, n'eut pas seulement pour effet d'accoutumer la nation aux luttes domestiques: elle imprima aussi un caractère particulier à son architecture, dont la force fait le principal et triste ornement; ce sont d'épaisses murailles embossées, des portes élevées au dessus du sol, de larges anneaux où l'on plaçait les drapeaux et les chaînes; enfin, tout l'appareil lourd et sévère de la guerre civile en permanence, de rue à rue, de maison à maison.

Les familles nobles des deux factions se combattaient fréquemment, soit devant les tours que chaque maison puissante avait élevées, soit dans quatre à cinq places principales, où les nobles de tout un quartier avaient placé des fortifications mobiles appelées serragli; c'étaient des barricades ou chevaux de frises pour barrer, en partie, une rue et se défendre derrière.

Les familles, près du palais desquelles les barricades étaient pratiquées, en conservaient le commandement, et elles se bâtaient de les fermer dès qu'il y avait une émeute: ainsi les Uberti, qui occupaient l'espace où est aujourd'hui le Palais vieux, commandaient la rue qui aboutit par cet endroit à la grande place; les Tedallini défendaient la porte Saint-Pierre; les Cattani la tour du Dôme.

En 1248, l'empereur Frédéric II, moyennant la promesse d'un secours de 1600 chevaux, engagea les Uberti à prendre les armes pour chasser les Guelfes; l'un et l'autre parti courut, avec fureur, à ses barricades accoutumées; les Gibelins, négligeant leurs autres retranchements, se concentrèrent tous à la maison des Uberti et obtinrent aisément la victoire sur les Guelfes d'un seul quartier; ils suivirent ainsi leurs adversaires de barricade en barricade, battant toujours des ennemis non encore réunis.

Tous les Guelfes échappés aux combats précédents se trouvèrent resserrés aux barricades des Guidollolli et des Bagnesi, en face de la porte San-Pier Scheraggio. Pour la première fois, les deux partis entiers furent en présence; pendant qu'ils combattaient, le secours promis par Frédéric arriva par une porte dont les Gibelins étaient les maîtres; les Guelfes soutinrent quelque temps l'effort des Gibelins et de la cavalerie allemande; mais, au bout de quatre jours, la nuit de la Chandeleur, ils se retirèrent tous dans leurs possessions de la campagne où ils se fortifièrent de nouveau. Jusqu'alors l'autorité publique avait cru pouvoir maintenir les deux factions d'une main impartiale. Mais, comme toujours, l'étranger était venu dire son mot décisif.

* * * * *

5. Le 15 juin 1310, dans la soirée, le doge de Venise fut instruit de l'existence d'une conspiration: on lui rapporta qu'il se formait un grand rassemblement chez Boemond Liepalo et un autre devant la maison Quirini; aussitôt il fit réunir son monde, envoya sommer les séditieux de se disperser et fortifia toutes les avenues de la place Saint-Marc.

Pendant ce temps, les conjurés s'étaient rendus maîtres de la chambre des officiers de paix au Rialto et de celle des blés.

Au point du jour, ils marchèrent vers la place; la bataille fut sanglante: mais le doge, qui avait eu plusieurs heures pour se préparer, profita de l'avantage des lieux, avantage grand pour celui qui se défend.

Les rues qui aboutissaient à la place Saint-Marc étaient étroites et tortueuses; la multitude des assaillants y devenait inutile: ils tombaient sans avoir combattu, sous les coups de ceux qui défendaient les barricades, ou qui des maisons lançaient des pierres.

Après une attaque obstinée, les rebelles, découragés par l'inutilité de leurs efforts, se retirèrent vers le pont de Rialto et se fortifièrent dans le quartier de la ville, au delà du canal.

Si le doge les y avait poursuivis, il aurait éprouvé à son tour le même désavantage qui, dans Venise, est le partage des assaillants; mais il traita avec eux, profitant du découragement où ils étaient, par suite du combat de Saint-Marc.

* * * * *

6. À la même époque, nos rois posaient les fondements de leur puissance en protégeant les bourgeois des communes contre les nobles et le clergé.

Il n'est pas de ville de France où cette émancipation n'ait donné lieu à des combats pareils à ceux dont il vient d'être question: mais livrés sur des théâtres moins importants, ils n'ont point toujours été signalés par l'histoire qui, cette fois, aurait pu constater le résultat heureux pour les peuples et pour la civilisation qu'en obtint quelquefois un pouvoir de plus en plus fort. Là se résume la politique intérieure des rois de France, de Louis-le-Gros à saint Louis.

* * * * *

7. Plus tard, lorsque saint Louis n'est plus, que les croisades ont cessé, l'esprit du moyen âge expire avec son plus beau représentant: des faits d'un caractère nouveau, d'épouvantables excès assombrissent la fin de cette période et forment le prélude sanglant du mouvement social du 14e siècle et de la première moitié du 15e, qui, à deux reprises différentes, désolera les Flandres, Paris et les campagnes, l'Angleterre et l'Allemagne.

À la nouvelle du soulèvement des artisans de Bruges et de leurs désordres dans la campagne, en 1302, Jacques de Châtillon entra dans cette cité avec 1500 cavaliers et 2500 sergents à pied français.

Mais les chefs des tisserands et des bouchers introduisirent leurs bandes dans la ville pendant la nuit du 21 mars.

Les corps de métiers prirent les armes en silence, tendirent des chaînes dans les rues pour arrêter la cavalerie: chaque bourgeois s'était chargé de dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride; les soldats furent réveillés par le cri: Vive la commune; Mort aux Français. Ils furent attaqués en détail dans les rues et dans l'intérieur des maisons. Le massacre continua pendant trois jours; les prisonniers conduits devant la communauté, y étaient mis à mort: les femmes plus féroces précipitaient les soldats des fenêtres.

1200 cavaliers et 2000 sergents périrent. Jacques de Châtillon, qui n'avait pas su préserver la garnison de telles horreurs, se déroba par une prompte fuite.

* * * * *

8. En 1306, le rétablissement du tarif des monnaies de saint Louis, par la réduction au tiers, exaspéra les Parisiens dont un grand nombre dut, par suite, payer le triple des loyers réellement convenus.

La populace se précipita vers le palais du Temple, où logeait alors Philippe IV, et n'ayant pu lui exposer ses plaintes, résolut de le forcer par la famine, en interceptant toutes les communications du palais.

La foule, informée qu'un riche propriétaire de maisons, nommé Barbet, avait suggéré par intérêt cette ordonnance, quitta le Temple pour se porter à sa maison, près Saint-Martin-des-Champs, et la piller.

Philippe IV profita de ce moment pour réunir et faire agir ses archers: les principaux agitateurs furent arrêtés et exécutés.

Néanmoins, dès le mois d'octobre, le roi modifia ce qu'il y avait de plus criant dans les ordonnances.

* * * * *

9. En 1320, un prêtre et un moine déserteurs des autels entraînèrent, en procession mendiante, les gens des campagnes, sous le nom de pastoureaux.

Une de ces troupes arriva à Paris, délivra les prisonniers de Saint-Martin-des-Champs, força le Châtelet, Saint-Germain-des-Prés, et se retrancha au Pré-aux-Clercs, d'où le gouvernement effrayé la laissa s'échapper.

Cette bande se dirigea sur le Languedoc, qu'elle traversa en juin: 40,000 hommes entrèrent en même temps par différents côtés.

Ces malheureux, dont les magistrats et les prêtres demandaient l'extermination, étaient eux-mêmes animés d'une égale férocité: le massacre des juifs était leur mission; partout ils les livrèrent à d'affreux supplices.

Les juifs du diocèse de Toulouse s'étalent réfugiés, au nombre de 600, dans le château royal de Verdun-sur-Garonne: ils y furent bientôt assiégés, les officiers royaux ne pouvant engager aucun chrétien à prendre leur défense. Les pastoureaux les poursuivent dans la plus haute tour, mettent le feu aux étages inférieurs et les réduisent, avant de s'entregorger, à jeter leurs enfants aux assaillants, dans l'espoir, bientôt trompé, qu'on prendrait pitié de leur innocence.

Le pape, lui-même, effrayé dans Avignon, prononça l'anathème contre ces forcenés; il somma les sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne de résister: les pastoureaux se rejetèrent sur Aigues-Mortes, pour s'y embarquer: ils furent cernés et moissonnés dans ces plaines pestilentielles, faute de vivres et d'abris: ceux qui essayaient de s'échapper étaient exécutés.

Il y a des époques ou l'histoire des nations semble être celle de tous les excès.

§ II.

VALOIS.

10. Le 22 février 1358, pondant la captivité du roi Jean, le prévôt des marchands, Marcel, d'accord avec la municipalité turbulente de Paris, massacre les maréchaux de Champagne et de Normandie aux pieds du dauphin et intimide ce prince.

D'abord, il gouverne Paris au moyen des Trente-Six, presque tous bourgeois ou clercs, la province, par de semblables conseils démagogiques.

Le 14 mars, les États-Généraux et les Trente-Six, las de la commune, limitent son pouvoir et nomment le dauphin régent du royaume.

Ce prince se retire à Meaux; il transfère les États-Généraux de Paris à Compiègne, le 4 mai; une partie des députés refuse de le suivre, l'autre se montre très-ardente pour les réformes: il y eut deux assemblées nationales et deux gouvernements en guerre ouverte.

Marcel s'empare du Louvre, fortifie Paris, prend à sa solde des compagnies de gens de guerre.

Le dauphin, avec 30,000 hommes, intercepte les avenues de la capitale, principalement sur la Seine et la Marne.

Du 21 mai aux première jours du juin, cent mille paysans de Champagne et de Picardie font la guerre il la noblesse; les campagnes rentrent enfin dans l'ordre, mais restent incultes et dépeuplées.

Dès ce moment, les bourgeois de Paris et une partie des États qui siégent dans la capitale travaillent ouvertement à la Restauration; le dauphin reprend le blocus, interrompu par la jacquerie des paysans.

Le 30 juillet, Marcel embarrassé, sans vivres, sans argent, allait livrer Paris au roi de Navarre, et par suite, aux Anglais ses alliés: les royalistes l'assassinent; ils parcourent la ville, excitent le peuple contre cette trahison, arrêtent soixante chefs de la sédition et avertissent le dauphin qui arrive le 2 août avec son armée: les réactions commencèrent, et le pouvoir royal fut bientôt plus absolu qu'avant le mouvement.

* * * * *

11. En 1381, Jean Wiclef, membre de l'université d'Oxford, prêchait les doctrines suivantes:

«Haine du peuple contre les riches.

«Les pauvres affranchis de toutes les puissances terrestres et seuls libres; entre eux, tout est commun, les femmes, l'argent, tous les biens et tous les maux de la terre.

«Tout ce qui est naturel est agréable à Dieu.

«Le vicieux doit être dépouillé; le droit de propriété est fondé sur la grâce, et les pécheurs ne peuvent réclamer aucun service des autres.

«Le peuple peut corriger à discrétion le souverain qui pèche.

«Les distinctions sociales ne sont que des tyrannies.»

Un prétexte rassemble, à Blackbeath, 60,000 paysans excités par ces doctrines; ils se portent sur Londres en chantant:

«Quand Adam labourait et Ève filait, qui était alors gentilhomme? Nous sommes tous égaux; plus de prélats, plus de seigneurs.»

Le bas peuple de Londres se déclara pour eux: les bourgeois n'osèrent pas résister et fermer leurs portes; beaucoup de nobles furent forcés de suivre. Le 12 juin, les insurgés étaient maîtres de la capitale, de Cantorbéry, de Rochester. Le roi Richard II, sur le point d'être assiégé à la Tour de Londres, où il s'était retiré avec peu de vivres et de moyens de défense, consentit à l'évacuer et à traiter; la tour fut prise, l'archevêque de Cantorbéry, chancelier d'Angleterre, avec trois autres personnages, y eurent la tête tranchée.

Le 15 juin, le roi se rendit à Smithfield pour conférer de nouveau avec les chefs de l'insurrection. Provoqué arrogamment par eux, Richard fit en vain preuve de courage, de modération et de présence d'esprit. Bientôt 8,000 soldats d'élite entourèrent Smithfield: alors Richard changea de langage, les insurgés prirent la fuite et trois des leurs furent exécutés; cette insurrection dura huit jours.

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12. Le 1er mars 1382, après la proclamation pour les perceptions, en France, du douzième denier sur les vivres, un collecteur fut battu aux halles; le cri: Aux armes pour la liberté se fit entendre dans Paris.

L'évêque, le prévôt, plusieurs conseillers du roi, divers riches bourgeois et Hugues Aubriot, ancien prévôt, tiré du cachot par les rebelles pour être élu capitaine, se dérobèrent afin de n'être pas confondus avec les séditieux. D'autres suivirent au contraire ceux-ci pour les modérer.

Les révoltés forcèrent l'Arsenal, l'Hôtel-de-Ville, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le Châtelet, l'Évêché, s'armèrent de maillets de plomb, seule arme non saisie par le duc d'Anjou; ils délivrèrent les prisonniers et assommèrent les collecteurs.

Le jeune roi était à Meaux ainsi que le duc d'Anjou et ses oncles. Il se dirigea d'abord sur Rouen, avec sa maison, pour punir cette ville moins difficile à réduire; l'émeute n'y avait duré qu'un jour; le roi y entra, avec sa petite armée, par un pan de mur abattu exprès; la bourgeoisie tremblante fut désarmée, les chefs de la révolte exécutés et les impôts rétablis.

Ensuite le roi se rapprocha de Paris; l'Université et l'avocat-général Desmarets lui demandèrent grâce à Vincennes. Le pardon fut accordé et les impôts les plus odieux supprimés, à condition que les chefs des métiers seraient punis.

À la vue des apprêts du supplice, les maillotins exaspérés s'emparèrent de la place et demandèrent grâce; l'exécution eut lieu la nuit.