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Les
Mystifications
de
Caillot-Duval
Il a été tiré de cet ouvrage
TROIS CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES:
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10 exemplaires sur papier du Japon (A à J). 5 exemplaires sur papier de Chine (K à O). 10 exemplaires sur papier de Hollande (P à Y). 350 exemplaires sur alfa vergé (1 à 350). |
No 47
Droits réservés pour tous pays y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
COLLECTION DU BIBLIOPHILE PARISIEN
Les
Mystifications
de
Caillot-Duval
CHOIX de ses LETTRES
les PLUS AMUSANTES
avec les RÉPONSES de ses VICTIMES
NOUVELLE ÉDITION COMPLÈTEMENT REMANIÉE
par
LORÉDAN LARCHEY
PARIS
H. DARAGON, LIBRAIRE
10, Rue Notre-Dame-de-Lorette, 10
1901
AVANT-PROPOS
Système de mystifications organisé par Fortia de Piles et de Boisgelin sous le pseudonyme Caillot-Duval.—Défilé comique de leurs victimes.—Dissimulations de l'édition originale.—Pourquoi il n'est donné ici qu'un choix des lettres.—Comment je fus à mon tour dupe d'une mystification de Paul Lacroix.—Anecdote curieuse montrant que l'invention était à ses yeux un mérite.
Les raffinés en bibliographie connaissent seuls Caillot-Duval, car sa Correspondance philosophique[ [1] est une rareté. Un autre titre la recommande à l'intérêt;—elle est vraiment comique.
Le nom de Caillot-Duval est un pseudonyme inventé par deux lieutenants de qualité, MM. Fortia de Piles et de Boisgelin, qui adoraient la mystification, passe-temps fort goûté en 1784, à Nancy, où ils tenaient garnison. Dans un journal de cette ville, ils avaient remarqué certaines pièces dues aux loisirs d'un procureur picard, et les lisaient avec l'âpre jouissance qui fait souvent dévorer d'un bout à l'autre les productions les plus nulles. Ce procureur, nommé Le Cat, était attaché au présidial d'Abbeville; ils envoyèrent à son adresse une lettre de félicitations ridicules.
Le Cat y fut pris. Sa joie de trouver des admirateurs à cent cinquante lieues l'empêche de voir ce qu'a de suspect le désir d'entrer en relations. Il s'abandonne aux délices d'un commerce aussi nouveau.
Les mystificateurs eux-mêmes en sont étonnés. Ce premier succès les enhardit; ils étendent leur cercle d'opérations, et ils s'attaquent à une fille d'Opéra.
Pareil gibier a le nez plus fin.—Le faux Caillot-Duval ne l'ignore pas; il change de tactique; il ne parle plus que d'argent.
Chambellan-factotum d'un prince russe prêt à visiter Paris et trop bien élevé pour s'y passer de maîtresse, il veut ménager cette bonne fortune à Mlle Saulnier, jeune rat de seize ans chaperonné par sa sœur qui évite de la compromettre en supportant le plus grand poids de la négociation. Caillot-Duval ne lui paraît pas trop digne de confiance, et cependant on ne sait jamais..... La Russie est si loin.... Elle tourne donc la chose en plaisanterie, tout en traitant sérieusement la question d'intérêt. Sans mordre à l'hameçon, elle reste à portée, et ne s'éloigne qu'au moment où la ruse devient par trop grossière.
Les autres correspondances sont plus brèves, mais non moins récréatives. C'est un tournoi de personnalités grotesques. Voici Soudé, le bottier de la rue Dauphine, qui n'ose s'avouer incapable de faire une paire de bottes sans couture. Il préfère, le vaniteux, alléguer que la clientèle de la maison du Roi absorbe tout son temps.—Voici respectable et discrète personne dame de Launay, entremetteuse de son métier, en la rue Croix-des-Petits-Champs. Avec les précautions requises par son genre de commerce, elle accepte l'offre de lancer deux nièces charmantes de Caillot, et comme celui-ci, indigné de voir qu'elle ne signe pas, l'invite à prendre un nom en l'air[ [2], comme celui de Copernic, elle signe majestueusement de Copernic, pour ne pas déroger!—Ce trait vaut un volume sur le délire particulaire qui n'a point cessé, hélas! de posséder les humains.
Et M. de la Roche, gouverneur de la ménagerie de Versailles, qui croit railler son railleur en lui confiant qu'en fait de génération, il se préoccupe peu de l'artificiel!—Et le perruquier Chaumont qui reçoit pour bonne la commande de six toupets destinés à protéger un crâne dénudé par les passions!—Et l'ornithologue Lheureux de Chanteloup qui accueille sans rire la nouvelle de l'accouplement d'une chouette et d'un loriot!—Et l'organiste Aubert qui se croit obligé de certifier la vertu de son épouse!—Et le confiseur Berthellemot qui défend l'innocuité de ses bonbons d'amour soupçonnés aphrodisiaques!—Et le lieutenant de police Urlon qui daigne faire rechercher une jeune fille dont le consciencieux Caillot envoie un signalement si complet que le genou n'est pas omis!—Et l'illuminé Lefort qui semble avoir perdu la tête à force d'enseigner hautbois, basson et flûte, et qui se déclare prêt à donner leçon, de par la permission divine!
On ne retrouvera pas ici toutes les lettres conservées par la Correspondance philosophique. Caillot-Duval n'abuse pas tout le monde; il voit quelques épîtres demeurer sans réponse ou lui attirer des répliques fort sèches, l'invitant à ne plus continuer. Si originale que soit sa prose en ces jours de défaite, elle n'est point à reproduire. Où le mystifié n'est pas, le mystificateur doit disparaître.
Nous avons dit qu'il y avait deux personnes en Caillot-Duval.—S'il fallait en croire la majorité des traités bibliographiques, ce pseudonyme cacherait M. Fortia de Piles seul. Nous nous rangeons à l'avis de la Biographie Michaud, qui lui adjoint un collaborateur, le cher de Boisgelin de Kerdu. Tous deux étaient officiers au régiment du Roi; tous deux collaboraient, en cette même année 1785,—date de la plupart des lettres de Caillot-Duval,—à une autre mystification par lettres contre le mesmérisme[ [3]. Enfin, n'oublions pas qu'un cousin de Fortia de Piles, le savant Mis de Fortia d'Urban, fut collaborateur de la Biographie Michaud; au double titre de parent et de contemporain, il n'eût pas manqué de rectifier toute erreur.
Nous ne ferons pas l'énumération des ouvrages plus sérieux de MM. de Fortia et de Boisgelin; elle est longue et facile à trouver. On peut seulement faire observer qu'elle montre l'étendue de leur savoir et de leur esprit d'observation.
Si on excepte quelques pièces données au théâtre de Nancy, par M. de Fortia, la Correspondance de Caillot-Duval fut le premier ouvrage de nos deux amis. Promu capitaine au 105e régiment le 1er avril 1791, Boisgelin émigra pour ne rentrer qu'en 1816, retraité comme lieutenant-colonel. Fortia ne paraît point avoir servi à l'Etranger; déjà, en 1788, un Etat particulier du régiment ne porte plus son nom. Rentré à Paris le premier, il réunit les textes de leur immense mystification en un volume dont le titre exact est au bas de cette page[ [4].
La préface des éditeurs de l'édition originale est une mystification de plus; elle annonce la mort de Caillot-Duval confiant, à son heure dernière, le soin d'éditer la fameuse correspondance au citoyen Michel, bien connu dans la république des lettres, demeurant à Nancy, rue Saint-Dizier, qui reste le dépositaire des originaux.
L'annonce du dépôt vaut celle de la mort. Le seul Michel qui se soit fait connaître n'habita jamais la rue Saint-Dizier. Le fait nous a été garanti en 1864, par une lettre de son fils, notaire à Nancy.
Le livre ne paraît pas non plus avoir été imprimé en cette ville. Le filigrane de son papier n'a jamais été vu par M. L. Wiener, qui les connaît tous, et M. Jules Favier, bibliothécaire de Nancy, ne voit pas le livre mentionné dans les publications locales du temps. En revanche, il a retrouvé dans le Moniteur du 22 prairial an 8, la curieuse lettre qu'on va lire; elle achève de montrer que le livre s'est fait à Paris:
Au Rédacteur,
J'ai toujours regardé, citoyens, le rire, non seulement comme un des premiers besoins de l'âme, mais encore comme le garant le plus certain de la santé du corps. Il entretient cet équilibre entre les facultés morales et physiques, sans lequel l'homme ne saurait être dans un juste aplomb, il est une des premières causes de cette sérénité dont la présence est indispensable au bonheur, et sans laquelle nous ne connaissons ni le véritable contentement, ni le bon appétit, ces deux antidotes de tous les malheurs de ce bas monde.
D'après ces principes, dont un peu de réflexion achèvera de vous démontrer l'évidence et la solidité, il est clair que tout ouvrage qui inspire cette joie franche et naturelle, première source et le plus sûr aliment du rire, mérite non seulement notre reconnaissance, mais doit être indiqué aux esprits mélancoliques comme d'habiles médecins, et aux autres comme de précieux conservateurs.
Je crois donc rendre un véritable service à vos nombreux lecteurs, en vous entretenant aujourd'hui d'une brochure qui vient de me tomber dans la main, et qui me paraît très éminemment mériter d'être rangée dans cette classe.
Elle est intitulée: Correspondance philosophique de Caillot-Duval et imprimée en 1795. Je m'étonnerais beaucoup qu'elle ne soit pas plus connue, si je ne savais que c'est un système depuis longtemps adopté par les libraires d'étouffer de tout leur pouvoir les ouvrages imprimés au compte des auteurs.
Celui-ci est un recueil de 120 lettres écrites sous le nom imaginaire de Caillot-Duval, par deux hommes de beaucoup d'esprit, à beaucoup de gens très connus à Paris, qui tous ont été la dupe de cette mystification, et ont bonnement répondu à cet être idéal.....
Il ne m'appartient point de décider du mérite littéraire de ce petit ouvrage, mais j'ose défier l'homme le plus atrabilaire d'en lire quatre pages de suite sans rire aux éclats, et cette gaîté soutenue sans efforts, sans prétention, sans boufonnerie, enfin sans mauvais goût, dans 232 pages, n'est pas une chose commune ni sans mérite. L'auteur de cette Correspondance a prouvé dans des ouvrages plus importants (entr'autres le Voyage de deux Français au nord de l'Europe) qu'il avait des droits bien acquis à l'estime publique: mais on peut dire qu'il a rendu un véritable service à ses concitoyens, en publiant une brochure extrêmement amusante et dont je ne saurais trop recommander la lecture à ceux qui pensent, ainsi que moi, que trois heures passées dans l'accès de la plus aimable gaîté ne sont pas une chose indifférente au bonheur de la vie.
La Correspondance philosophique de Caillot-Duval se trouve chez Batillot père, libraire, rue du Cimetière-Saint-André-des-Arts, no 15, qui la vend 2 fr., et franc de port, 3 fr.
J'ai l'honneur d'être, etc.
G. D. L. R.[ [5].
Notre première édition n'avait fait qu'un choix dans la Correspondance de Caillot-Duval; il s'est réduit encore ici de quatre lettres relativement insignifiantes et d'une cinquième où la mystification a été pour moi. Le fait est assez amusant pour être exposé.
Une réponse de l'abbé Aubert, rédacteur des Petites Affiches, à Caillot-Duval, avait été reproduite par moi en citant un feuilleton de Paul Lacroix[ [6] qui disait l'avoir retrouvée dans le journal de l'abbé. La garantie de son nom m'avait paru suffire.
Il s'est trouvé un chercheur très sérieux, très scrupuleux, qui n'a pas pris comme nous chat en poche, il a voulu être bien sûr que cette réponse de l'abbé était dans les Petites Affiches; il a eu l'incroyable patience de feuilleter le recueil, car la lettre n'était pas datée. Comme il n'a rien trouvé, il en a conclu que c'était une invention et que j'avais eu tort d'avoir confiance en Paul Lacroix. Ses conclusions portent que: «M. Larchey a fait preuve de légèreté là comme dans quelques-uns de ses travaux».
On n'écrase pas un moucheron avec plus d'autorité. Que dirait mon juge s'il lui restait assez de temps et de courage pour examiner à la loupe ce que j'ai noirci de papier depuis cinquante ans! Du premier coup, il m'a reporté aux notes trimestrielles du collège de Metz où, tout enfant, j'étais déjà flétri de la même épithète.
Léger!..... je vois encore le mot en vedette à la colonne des observations particulières. Léger!... je ne comprenais pas trop ce que cela voulait dire, mais l'œil attristé de mon père m'avertissait que la chose était grave, et je me sentais tout chagrin.
Il est temps de reconnaître aussi que la légèreté ne fut pas moins dans mon tempérament que l'amour de la mystification dans celui de Lacroix. Je m'en aperçus trop tard lorsque nous fûmes tous deux voisins de couloir sur les hauteurs de la bibliothèque de l'Arsenal où nous nous plaisions à deviser chaque matin, car il était homme enjoué.
Je le vois encore, griffonnant comme moi, le nez sur les petits carrés de papier qui constituaient sa correspondance. Béret rabattu en guise d'abat-jour, cache-nez à triple tour et remontant comme une haute cravate du Directoire sur un visage plein, coloré, toujours rasé de frais, avec des yeux dissimulés sous une paire de lunettes miroitant entre deux touffes de cheveux blancs comme neige, minutieusement bouclés au petit fer[ [7]. Tel il m'apparut quelques jours après la publication de mes Cahiers du capitaine Coignet. Dès que j'entrouvris la porte, il raffermit ses lunettes et croisa sur ses genoux les pans de sa robe de chambre, tandis que, perchés derrière lui sur un bâton de cage à perroquet, deux ouistitis, sentant le musc, suivaient ses mouvements et buvaient ses paroles avec l'attention la plus vive:
—Ah! mon cher ami, fit-il. Venez que je vous fasse mon compliment. Les cahiers de votre capitaine m'ont empoigné littéralement... Pardonnez-moi, mais je ne vous croyais pas de cette force... Non, réellement, c'est très fort.
—Fort comme la vérité. Mon introduction vous a montré que je n'y suis pour rien. J'ai fait mon métier de blanchisseur, de metteur en lumière, j'ai supprimé ça et là... mais je n'ai rien ajouté.
Je vis les yeux de Lacroix briller derrière ses lunettes, et il eut un rire silencieux:
—A d'autres! A d'autres!! mon bon ami... Regardez-moi en face!... Vous espérez me faire croire que votre homme a réellement écrit cela.
—Si réellement qu'il l'avait fait imprimer bien avant moi. Je n'ai fait qu'acheter et revoir son manuscrit original. Du reste, je vais immédiatement le placer sous vos yeux.
Je sors et je reviens au bout d'une minute.
—Voilà! Regardez à votre aise! Comparez l'original et l'imprimé... Vous verrez beaucoup de mots en moins. Pas un mot en plus... Vous sentez bien que je ne me serais pas donné le mal d'inventer un original défectueux pour le blanchir.
Pendant ce temps, Lacroix feuilletait à la diable, tapant du bout des doigts sur les feuillets. Puis, il ferma brusquement le manuscrit, et, me regardant nez à nez:
—Quand vous voudrez, dit-il, je connais une copiste qui vous en fera autant...
Jamais, je ne vins à bout de lui faire comprendre que je me mépriserais moi-même, si j'avais inventé.
Au contraire, l'invention était un ragoût nécessaire pour lui comme pour bien d'autres (on en pourrait nommer d'illustres) aux yeux desquels l'historien présentant la vérité toute nue semblait un indigent trop pauvre pour offrir une toilette.
D'excellentes communications m'ont été faites. Leur mérite, leur étendue, pour ne citer que celle de M. le marquis de Boisgelin, dépassaient malheureusement l'exiguité du cadre imposé. Avec une rectification essentielle de M. R. Alexandre, parvenue indirectement, le fraternel concours de MM. L. Blancard, Chapoutot, A. Chuquet, Couet, P. Cottin, J. Favier, Hennet, Monval, E. Mulle, Taphanel, a paré du moins à l'impossibilité d'aller me renseigner sur place. Je ne saurais trop leur témoigner de gratitude.
Menton, 18 avril 1901.
L. L.
CORRESPONDANCE
I
Sous le masque d'un prince russe et d'un chambellan à tout faire, Caillot-Duval entre en négociations avec une danseuse de l'Opéra.
A Mademoiselle Saulnier[ [8] de l'Opéra, à Paris.
Dresde, le 12 octobre 1785.
La haute réputation, mademoiselle, dont vous jouissez à si juste titre, n'est pas bornée à la France seule; elle a pénétré jusqu'aux glaces du Nord: vous le croirez sans peine, si vous vous rendez justice. Vos talents supérieurs, vos grâces nobles et piquantes subjugueroient le cœur le plus insensible. J'en viens au fait, mademoiselle: retenu dans une cour d'Allemagne, je compte n'être à Paris que dans le mois de janvier. Je ne vous demande point de préférence exclusive, mais simplement de me recevoir avec bonté. J'ai l'amour-propre de croire que lorsque j'aurai l'avantage d'être connu de vous, mes tendres sentimens vous arracheront un aveu qui fera le bonheur de ma vie.
Mon chambellan, qui est avec mes équipages à Nancy, pour y attendre la princesse mon épouse, qui doit y passer l'hiver, vous fera parvenir ma lettre.
(Cette première lettre non signée est incluse dans la suivante qui contient les explications complémentaires de Caillot-Duval):
Nancy, le 1er novembre 1785.
Telle est, mademoiselle, la lettre que Son Altesse m'ordonne de vous faire passer: je ne vous l'envoie pas en original, ses ordres portant expressément de la faire copier; elle a les plus grands ménagemens à garder jusqu'à son arrivée en France. Monseigneur compte se fixer à Paris jusqu'au mois de juillet; de là revenir à Plombières, où il rejoindra la princesse son auguste épouse, dont l'état ne lui permet pas de se rendre à Paris, et qui passera l'hiver ici.
Je ne vous parle pas du personnel de Son Altesse; vous en jugerez: si vous voulez me témoigner de la confiance, je vous donnerai, avec franchise, tous les détails que vous pourrez désirer. Je suis attaché au prince depuis son enfance; je l'ai vu naître, et il n'a rien de caché pour moi; je vous dirai même que c'est à moi que vous devez cette bonne fortune. J'ai eu le plaisir de vous voir plusieurs fois, il y a deux ans: quoique je ne vous aye jamais parlé, je vous rappellerai des circonstances qui vous en feront ressouvenir.
Vous voudrez bien m'adresser votre réponse ici, et y joindre celle pour le prince, cachetée avec enveloppe. Il ne veut se nommer que lorsqu'il connoîtra vos sentimens favorables ou contraires; il sent, ainsi que moi, que vous pourriez avoir des engagemens impossibles à rompre.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponses de Saulnier cadette au prince et de Saulnier aînée au chambellan; la première est incluse dans la seconde:
Paris, le 3 novembre 1785.
Monseigneur, je fais un effort sur moi-même pour répondre à ce que vous daignez me faire écrire: je suis pénétrée d'un pareil honneur; la lettre de ma sœur expliquera mieux mes sentimens.
Monseigneur,
de votre altesse
la très-humble servante.—SAULNIER cadette.
L'état où se trouve ma sœur ne lui permet pas d'écrire en ce moment. Le dernier voyage qu'elle vient de faire à Fontainebleau lui a causé des fièvres violentes qui la retiennent dans son lit; elle a été seignée quatres fois. Sans cela elle auroit l'honneur de répondre au prince qu'elle ne connoît pas encore, mais que les choses flatteuses qu'il lui fait dire lui font bien désirer de le connoître. Des procédés si honnaites pourroient bien faire naître dans son cœur des sentimens qu'elle n'a pas encore éprouvé[ [9]. Nous espérons, M., de votre bonté, ma sœur et moi, que vous ne nous laisserez pas attendre avec impatience une réponse dans laquelle sur-tout vous n'oublierez pas des circonstances que vous nous promettez: nous vous prions, monsieur, de vouloir bien croire qu'on ne peut rien ajouter aux sentimens de reconnoissance et de respect avec lesquels nous avons l'honneur d'être vos très-humbles servantes.—SAULNIER l'aînée.
A Mademoiselle Saulnier cadette.
Aperçu confidentiel des avantages qui lui sont réservés du côté du prince.
Nancy, le 11 novembre 1785.
J'ai reçu, mademoiselle, votre lettre du 3, et celle de mademoiselle votre sœur; j'ai fait partir sur-le-champ la vôtre pour Manheim, où le prince doit être depuis avant-hier; j'y ai joint une copie de celle de mademoiselle votre sœur. Si son altesse est satisfaite, comme je n'en doute pas, de la célérité que vous avez mise à lui répondre, elle sera bien touchée de l'état fâcheux dans lequel vous vous trouvez; j'espère que vous m'informerez exactement des suites de votre maladie, qui ne peut être produite que par la fatigue du voyage de Fontainebleau; et je compte que votre première lettre m'apportera des nouvelles satisfaisantes.
Je ne doute pas de recevoir sous très peu de jours, une lettre du prince pour vous; mais en attendant, voici les détails que je crois pouvoir vous donner, d'après mes conversations avec lui. Quoiqu'il soit naturellement très-généreux, il se trouve un peu gêné dans ce moment-ci, parce qu'il s'empresse de liquider toutes les dettes que son père avoit contractées avec le roi de Prusse, monarque aussi peu galant que créancier exigeant. En conséquence, voici à peu près ce que je crois pouvoir vous assurer qu'il fera pour vous: j'aime mieux vous dire moins que plus.
D'abord il veut une petite maison, seule, s'il est possible (pour vous s'entend), aux environs des boulevards; il y mettra mille écus; il la garnira de six à huit mille francs de meubles, habillera deux laquais et un cocher, donnera une diligence et deux chevaux, le tout de cinq à six mille francs; de plus vous aurez cinquante louis par mois, et votre maison sera défrayée de tout. Je ne vous parle pas des petits agréments, tels que des loges aux spectacles, et des cadeaux courans: voilà ce dont je suis sûr. Je n'entre dans tous ces détails qu'afin que vous sachiez sur quoi compter: je sais que l'intérêt n'est qu'une chose bien secondaire, et que c'est le sentiment seul qui doit décider de tout; je vous prie même de me garder le secret, puisque j'agis de mon chef, et à l'insçu du prince, qui m'en sauroit peut-être mauvais gré, vu que sa méthode est de chercher à gagner et captiver les cœurs.
Lorsqu'il vous sera connu, vous serez forcée de convenir qu'il a bien réellement le sentiment épuré de l'amour.
Faites-moi le plaisir de remettre à mademoiselle votre sœur, la lettre ci-jointe: la sienne est si joliment écrite, que je n'ai pu m'empêcher de lui en faire mon compliment; j'entrevois qu'elle doit être fort aimable.
Vous avez oublié de cacheter votre lettre pour le prince, comme je vous l'avais recommandé; souvenez-vous-en pour la première qui contiendra beaucoup de choses que je suis censé ignorer.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
Détails intimes donnés et demandés par Caillot-Duval. Saulnier aînée répond en faisant le portrait de la sœur et la description de leur genre de vie.
(Incluse dans la précédente.)
Nancy, le 11 novembre 1785.
Je vous avoue, mademoiselle, que votre lettre m'a enchanté, elle m'inspire le plus grand désir de faire votre connoissance, et je suis persuadé que votre société ne peut qu'être infiniment agréable. Que j'aime à voir deux sœurs vivre en aussi bonne intelligence! cela fait l'éloge de vos cœurs. Comme vous me semblez avoir toute la confiance de votre aimable sœur, je vais m'ouvrir à vous sur certains points délicats, auxquels j'espère que vous me répondrez avec la même franchise.
J'ose me flatter que vous n'avez point pris de moi une idée défavorable; la démarche que je fais aujourd'hui n'a pour principe que l'amitié la plus pure, et la moins susceptible de soupçons fâcheux. Soit dit entre nous, je désirerois bien que vous voulussiez me faire connoître le caractère de mademoiselle votre sœur; quels sont ses goûts, le genre de ses sociétés (article essentiel). Le prince est la douceur et la bonté même; il est gai et ouvert: son foible (il est bien pardonnable) est de vouloir être aimé. C'est un modèle de constance, du moment qu'on lui plaît: il faut pour cela des attentions soutenues, et lui témoigner un attachement et une confiance sans bornes. Pour vous en donner un exemple, il a passé trois ans avec une Française réfugiée, dont il a une fille. Leur amour n'a été troublé que par la mort de cette tendre et chère amante, qui a rendu le dernier soupir dans ses bras. Il s'est écoulé quatre ans depuis cette terrible catastrophe: il a pris sur ses revenus une somme annuelle de 25.000 florins, pour compléter 100.000, qu'il vient de placer sur la tête de ce précieux enfant, qui a à peine cinq ans. Son mariage, qui s'est fait dans cet intervalle, a calmé, pour un moment, sa douleur: enfin, la raison est venue à son secours, et, comme son cœur a besoin d'aimer (son mariage étant une affaire de convenance trop ordinaire parmi ses pareils), je lui ai parlé de mademoiselle votre sœur; d'après le portrait que j'en ai fait, il s'est décidé sur-le-champ. Sur-tout n'oubliez pas les renseignemens que je vous demande; de plus, dites-moi si vous habitez avec tous vos parents, et si vous et votre sœur consentez à les quitter; car l'intention de son altesse est qu'il n'y ait que votre sœur dans la maison quelle lui destine: mais je me charge d'arranger les choses pour que vous y habitiez aussi; cela sera même plus convenable pour elle, et plus agréable pour vous.
N'oubliez pas de recommander à votre sœur de m'envoyer la lettre pour le prince, cachetée et sous enveloppe: elle peut s'expliquer en toute confiance; il suffira qu'elle mette sur l'adresse: pour son altesse.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponse.
Paris, le 15 novembre 1785.
MONSIEUR,
Je suis bien flatée de la bonne opinion que vous voulez bien prendre de moi: cela cependant ne me donnera point d'amour-propre, parce que je suis bien éloignée de penser qu'il n'y ait que nos chevaliers français de galans; ce sont des complimens auxquels on doit s'attendre quand on écrit à un homme d'esprit.
Vous désirez de me connaître, monsieur, en cela nos désirs sont réciproques. Comment avez-vous pu penser que peut-être nous aurions sur votre comte des sentimens différans de ceux que le rang que vous occupez et les bons offices que vous voulez nous rendre doivent faire naître dans nos cœurs?
Quelque soit le motif qui vous et fait écrire ces lettres, n'importe c'est un amour de roman qui me plairoit assez, mes en vérité vous ête bien repreansible de nous avoir tu le nom du héros. Vous conaisez la curiosité des femmes et vous n'avez pas encor satisfet à la notre. Vous me demandez une explicastion que ma sœur ne pourra vous donner, il lui est impossible de vous répondre car l'aplication quexigeroit une pareille réponse seroit dans le cas de lui donner la fievre, et vous ête trop honnaîte pour ne pas vous contenter d'une pareille raison.
Le portraits que vous faites de votre aimable prince ne soroit manquer de plaire et je trouve dans le caracter de ma sœur un peu d'analogie avec le sien.
Elle est sans expérience parce qu'elle est encor geune l'amitié quelle a pour ses parens et son penchand à rendre service son la bâse de son cœur.
Concentrée dans le sin de sa famille ou elle se plait beaucoup, elle ne voi point de sociétés ou le cœur et l'esprit pourroient se dépraver[ [10] avec des pareillès précaustions et une semblable retenue les qualités du cœur ne peuvent manquer de paroitre à ses yeux bien plus estimable que les avantages de la figure dont la frivolité feroit le prinsipal ornement. Comme il ne lui seroit pas difficile de trouver les avantages qui s'ofrent les premiers aux ames intéressées dans les conditions que vous imposez, ausi ne seront pas les motifs qui la détermineront mais plutaut l'idée douce et flateuse d'être aimée d'une personne que la naissance et des brillantes quallitées élevent au dessus des autres hommes.
Quoique sa dépense soit grande la première place[ [11] quelle occupe à l'opéra la met à l'abrit de ces variastions de monter et de descendre.
Quand a la petite maison que le prince désireroit quelle ocupat, avant d'avoir reçu aucunes de vos lettres on en avoit déja loué une pour 3000 l. sur les boulvars et toutes les commodités qui s'y trouvent ne laisseroient rien à désirer à son altesse. Pour la voiture et les chevaux le prince pourra reconnoitre cela d'une autre maniére parce que nous en avons deux toutes neuves.
Comme nous sommes unies des l'enfance rien ne soroit nous séparer, nous n'avons qu'une mer que nous aimons tendrement, et deux frere mes qui par leurs états présent ne sont point dans le cas de recourir à nous, voilà toutes notre famille et notre suite et notre société ordiner.
Coique ma sœur soit un peux mieux actuelment et hor de danger cepandant la maladie un peu longue quelle a éprouvée l'a laissée dans une grande foiblesse qui la met dans l'imposibilité de rien faire qui exige de l'attention sans nuir au rétablissement de la santé c'est pourquoi M. veullez bien agréér au prince ses regrets de ne pouvoir lui écrire et recevoir en même temps de ma part les assurances etc. J'ai l'honneur d'être etc.—S... l'ainée.
P. S. Dans la première lettre que vous nous écrirez nous esperons surtout que vous nous tirerez d'incertitude en nous envoyant le non du prince, san cela le romans deviendroit froi et sans interes.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
(Caillot-Duval se formalise du doute que laisse percer sa correspondante).
Nancy, le 17 novembre 1785.
Je reçois à l'instant, mademoiselle, votre lettre du 15: il m'est impossible d'y répondre en détail aujourd'hui; je me bornerai à vous observer, que j'ai lieu d'être étonné de quelques passages qu'elle contient, qui tendent à faire croire que vous regardez ceci comme un roman. Croyez que vous êtes dans l'erreur: rien n'est plus sérieux que tout ce que je vous ai écrit, et je ne vous cache pas que si le prince venoit à être instruit de la manière dont vous avez reçu ses offres, le dépit pourroit les lui faire porter ailleurs où vous pouvez croire qu'elles seroient reçues avec empressement; car je suis bien aise de vous prévenir qu'il est loin d'être habitué à des refus: ses qualités physiques et morales, le rang qu'il tient dans le monde, sont des motifs assez puissans pour qu'il ne doive pas s'y attendre. Croyez que je ne vous parle que pour votre bien, et pour celui de votre sœur: j'attends une réponse prompte et satisfaisante; car, si le prince arrivoit, je n'oserois lui montrer celle que je viens de recevoir, et pour lors votre silence seroit sûrement mal interprêté; si, contre mon attente, vous tardiez plus de huit jours à me répondre, je serois forcé de regarder votre silence comme une rupture, et d'en écrire au prince en conséquence; je prendrois ce parti-là à regret: mais mon devoir m'en feroit une loi, et vous êtes trop juste pour me blamer.
Je suis, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Paris, le 20 novembre 1785.
Votre lettre du 17, monsieur, me surprend beaucoup: comment avez vous pu croire que nous regardions comme un badinage des offre aussi sérieuses que celles que vous nous avez faites. Non, monsieur, je me hâte de vous désabusé: croyez que nous resentons vivement les obligations infinis que nous vous avons, et que nous savons aprécié les avantages qui doivent en résulté. Assurez le prince de notre parfait estimes et de notre profond respet. Je crois pouvoir vous répondre au non de ma sœur, (coique à son insu) quelle ne tardera pas à resentir pour son altesse un sentiment qui lui a été inconnu jusqu'à présant: c'est de quoi vous pouvez être persuadé ainsi que de ceux avec léquels je suis, monsieur votre, etc.—S... l'ainée.
P. S. Songez que vous me devez une réponse, ma lettre du 15 en demande une pour plusieurs article: oubliez les frases qui ont pu vous paroître l'ouches, l'interprétastion que vous leur avez doné est bien loin de notre pensée, et nous meriterion la rupture dont vous nous menacé si nous avions pu adopté des idées absurde et jose dire bien coupable après de telles avance de la par d'un prince ausi aimable et... ausi aimé... le mot est laché je ferme ma letre: car je lefacerois.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
(Caillot-Duval révèle le nom du prince Kabardinski et fait l'éloge de son tempérament. Réponse ironique avec défiance renaissante).
Nancy, le 24 novembre 1785.
J'ai reçu avec grand plaisir, mademoiselle, votre lettre du 20: elle me rassure pleinement sur mes craintes, qui, dans le fond, étoient plus pour vous que pour moi, puisque vous et votre sœur y êtes les seules intéressées.
Si je n'ai pu répondre sur-le-champ à votre charmante lettre du 18 de ce mois, c'est que vous paroissez désirer vivement la connoissance d'une chose sur laquelle le consentement de son altesse étoit indispensable. Je lui ai écrit sur-le-champ à Strasbourg où il étoit dans le plus grand incognito, pour le lui demander. Sa réponse me laissant le maître, je crois pouvoir compter assez sur votre discrétion, pour vous apprendre que mon maître est le prince KABARDINSKI, frère du prince HÉRACLIUS[ [12], dont vous savez que la Russie a recherché l'alliance avec tant d'empressement. Sa mère est une Française dont les aventures sont un roman, que je me ferai une fête de vous raconter cet hiver au coin du feu. Sa femme lui a apporté une dot immense, et l'assurance d'une principauté en Allemagne, dont le possesseur actuel est podagre et cacochyme. Il est vrai qu'il n'hérite pas des états de son frère, mais il lui a fait un sort indépendant et très considérable. Votre extrême franchise m'engage à ne vous rien cacher. Le prince, avec un très-beau physique, a les manières un peu tartares. Que ce mot ne vous effraye pas, il est d'un caractère doux et benin, et n'a pas plus de fiel qu'un hanneton.
Je crois n'avoir pas besoin de vous recommander le secret le plus absolu sur tout ce que je vous écris, et même vous m'obligeriez de brûler mes lettres.
Ce que vous me mandez sur la maison que vous avez louée me fait grand plaisir; quant aux voitures et aux chevaux, puisqu'ils vous sont inutiles, son altesse, comme vous le dites fort bien, retrouvera cela en vaisselle ou en diamans.
Que votre union avec mademoiselle votre sœur mérite d'éloges! elle est faite pour donner la meilleure idée de votre façon de penser. La tendresse que vous avez pour madame votre chère mère est encore un de ces beaux traits qui font d'autant plus d'honneur au siècle qu'ils sont plus rares. Quant à messieurs vos frères, je suis bien trompé si je n'ai pas entendu parler d'un monsieur S...... du plus grand talent sur le cistre. Si par hasard il est votre frère, il pourra être utile à son altesse, qui a le désir d'apprendre un instrument, et que nous déciderons pour celui-là qui en vaut bien un autre.
Je crois indispensable que le prince trouve à son arrivée ici une lettre de mademoiselle votre sœur, bien détaillée; j'espère que sa santé lui permettra de l'écrire. Veuillez bien lui présenter mes hommages, et lui recommander sur-tout de cacheter la lettre pour le prince, et de l'adresser sous mon couvert, toujours poste restante; il sera incognito jusques à son arrivée dans la capitale.
Vous terminez votre aimable épître par dire que si le nom du prince demeuroit inconnu, le roman seroit froid: vous pouvez avoir raison, mais je suis bien aise de vous dire que le dénoûment sera très-chaud, malgré la rigueur de la saison; car le prince est vraiment un payeur d'arrérages (ne prenez pas en mal ce petit badinage), et moi je soutiens bravement l'honneur du pavillon (passez-moi je vous prie cette bouffée de tempérament).
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Paris, le 28 novembre 1785.
J'ai reçu, monsieur, dimanche dernier, votre charmante lettre, que j'ai lue trois ou quatre fois. En vérité, il faut avouer que vous êtes un homme consommé dans la galanterie, et qu'il y auroit du danger à vous voir de trop près; mais je crois que l'on peut s'amuser, sans que cela tire à conséquence.
Vous ne me croyez pas assez dépourvue de sens commun pour me persuader que l'istoire du Prince Kabardinski ne soit une chimère. Comme j'ai un peu d'expérience, je ne suis pas tout-à-fait crédule; je ne peux deviner le motif qui vous anime, les gens d'esprit cherchent toujours les occasions de faire des complimens: si cela est vous avez parfaitement réussi. J'ai cherchez une journée entière le nom du prince Kabardinski dans l'almanac, et je suis persuadée qu'il n'existe point de prince de ce nom ni même un qui lui ressemble, nom plus que celui de son frère. Je fais la réflecsion que puisqu'il a un frère souverain, ce n'est pas à lui à payer les dettes de son père, au monarque aussi peu galant que créancier exigeant.
Ma sœur voyant la plaisanterie, vouloit m'empêcher d'écrire, mais moi qui suis enchantée de faire un petit roman de toutes les jolies lettres que j'ai reçues, je comte que vos lettre me serviront beaucoup quand vous serez à Paris nous arengerons cela ensemble, sans y oublier des grand noms pour donner plus d'intérest à la chose san-toutefois comprometre personne en un mot je suivrai vos conseilles pour le roman tragi-commique votre esprit, vos lumières, votre stile coulant m'asurent du plus grand succès pour notre livre[ [13].
J'ai peine a croire que le pays que vous abitez vous et vu naître, il est rare qu'en un climat si sombre il y ait des personnes d'un mérite si distingué vous resenblez plutaut à un chevalier français fidelle à sa patrie et infidelle à sa métraisce.
Il faut que son altesse croye ma sœur bien étourdie de penser qu'elle lui écrira sans avoir reçu de lettres personnelle, quoiqu'elle n'ait que seize ans, elle a la raison de quarante elle ne me resenble pas elle ne veut pas s'amuser en idée. Pour moi qui cherche à rire, je vous écris avec le plus grand plaisir et san chercher à aprofondir vos raisons.
Je ne suis point au fait de l'istoire de Russie voila pourquoi je ne sais point ce que vous me dite.
Malgré que je sois un peu indiscrette, je veux bien pour vous me faire violence, mais j'ai toujours envie de m'éclaircir. Ah! c'est un grand sacrifice que je vous fais de me taire je vous pris cependant de comter sur ma discrestion. Voici ce que ma sœur dit pour le prince.
«L'on n'aime pas sans connoître, il n'y a que des grandes qualités et de grandes assurances, qui puissent déterminer un cœur qui se méfie de tout. Si le prince avoit les tendres sentimens que l'on se force de me faire croire, il m'en orait déja donné des preuves. Je ne lui en demande qu'une bien petite encore, c'est son portrait que je désirerois avoir. Je promet d'en garder le secret mes surtout qu'il m'écrive lui-même.»
Il y a une chose qui paroit bien extraordinaire, c'est que vous vous serviez d'une main étranger pour nous écrire: il me semble qu'en pareil cas l'on ne s'en rapporte qu'à soi même.
La dernier frase de votre lettre a fait rougir ma sœur. Moi, qui pense toujours à notre livre, je suis bien aise d'en voir le dénouement de tout cesi.
Quand au trais un peu galant dont vous termine votre lettre, j'y ajouteres que votre témoignage n'est pas tout-à-fait recevable c'est à la seule Venus à juger des prouesses de Mars.
J'ai l'honneur d'être, etc.—S..., l'aînée.)
Deuxième lettre du prince Kabardinski à Mademoiselle Saulnier cadette.
(Incluse dans la suivante.)
Nancy, le 5 décembre 1785.
J'arrive dans cette ville, mademoiselle; mon chambellan qui a toute ma confiance, m'a parlé de vous d'une manière si avantageuse, que je me rends à ses sollicitations pressantes, malgré tous les ménagemens que j'ai encore à garder: je prends sur moi de vous écrire; je vous confirme tout ce que mon chambellan vous a mandé; j'y ajouterai que, dans un mois au plus tard, j'aurai le plaisir d'admirer de plus près ces grâces touchantes qui sont l'objet de toutes mes pensées.
Depuis votre première lettre, vous m'avez traité avec bien de la rigueur: j'espère qu'elle va cesser et que d'ici à mon départ, nous aurons une correspondance suivie, qui sera le prélude d'une liaison qui fera le bonheur de ma vie.
Le prince KABARDINSKI.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée, à Paris.
(Caillot s'étonne de nouveau des doutes témoignés. Il insiste sur les qualités amoureuses de son prince et sur les siennes. La plaisanterie devient forte. Toutefois, sa correspondante ne clôt pas encore l'entretien).
Nancy, le 6 décembre 1785.
J'ai reçu, mademoiselle, votre lettre, que je n'ai pas eu besoin de relire trois ou quatre fois, comme vous avez fait de la mienne: je vous avoue que je ne suis pas encore revenu de l'étonnement qu'elle m'a causé. Un autre que moi jetteroit feu et flamme; j'ai cependant un grand motif de consolation; c'est que je vois que vous avez gardé le plus profond secret, comme je vous l'avois recommandé, car si vous en eussiez ouvert la bouche à qui que ce soit, il n'est personne qui ne vous eût appris ce que c'est que le prince Héraclius, de l'existence duquel vous paroissez douter: ce n'est pas dans les étrennes mignones[ [14] que vous trouverez son nom et celui du prince Kabardinski. Toutes les gazettes ont assez retenti et retentissent encore du nom du frère aîné: il y a sans doute des Russes à Paris; parlez-leur-en, sans entrer dans aucun détail, et vous verrez ce qu'ils vous en diront. Quant au pays dont vous doutez aussi, prenez la peine d'ouvrir le tome cinquième de l'histoire naturelle de M. de Buffon, et la page 20[ [15] vous instruira de ce que sont les peuples de Kabardinski, et s'ils sont tant à dédaigner; selon cet auteur, et selon la vérité, les habitans de cette contrée sont les plus vigoureux hommes que l'on connoisse: son altesse soutient bien la réputation de son pays.
Il vous semble extraordinaire que le prince paye les dettes de son père, ayant un frère souverain; vous saurez que comme le prince Héraclius lui a fait un sort beaucoup plus considérable qu'il ne devoit l'espérer, il est convenu, en revanche, de liquider sur ses revenus une partie des dettes contractées par leur père. Dans deux ans, il sera tout-à-fait quitte; cela n'empêche pas qu'il ne soit puissamment riche, même dans ce moment-ci.
Je crois qu'il est fort heureux pour votre sœur que vous n'ayez pas suivi son conseil, en ne me répondant pas.
Son altesse est ici depuis deux jours; je l'ai déterminée, avec bien de la peine, à écrire à votre sœur, et je joins ici sa lettre. Je n'ai pas osé lui parler du portrait; c'est une matière trop délicate pour ce moment-ci: d'ailleurs il eût peut-être voulu voir la lettre où on le demandoit, et s'il avoit lu celle que j'ai reçue de vous, il ne seroit plus question de rien, et il eût été impossible de le ramener. Le prince, quoique doux et complaisant, est fort haut et très susceptible.
Vous faites une réflexion très-juste, que j'ai tort de me servir d'une main étrangère pour des choses de cette nature; mais rassurez-vous: mon secrétaire est si bête qu'il ne comprend pas un mot de ce qu'il écrit, et de plus, je vous évite de lire mon griffonnage, car je ne peins pas bien.
Je suis fâché que la dernière phrase de ma lettre ait présenté à votre sœur des idées un peu croustilleuses: j'éviterai de retomber dans la même faute; mais je vous dirai, entre nous, que, puisqu'elle n'aime pas à s'amuser en idée, le prince est bien son affaire, et l'amusera réellement. Quant à moi, je vous assure que je suis aussi pour les plaisirs réels et palpables: je puis dire, en toute vérité, que Vénus ne m'a jamais pris pour Mars en carême.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponse de Saulnier aînée.
Paris, 14 décembre 1785.
Je ne puis imaginer, monsieur, que vous montrez de l'étonnement de ce que j'ai lu trois fois ou quatre fois une lettre charmante.
Tel est le charme des choses écrites avec esprit lorsqu'on les a lues, on veut les relire encore, mais malgré cela il ne faut point que l'esprit nous fasse donner dans l'illusion; insi les graces et le stil séduisant de vos lettres n'empechera pas ma raison d'en aprécier les motifs, et d'en peser les conséquences.
Il me paroit bien étrange qu'un prince soit amoureux de ma sœur qu'il n'a jamais vue. N'est-ce pas un peu Domguichote et l'aveu le plus flatteur en pareil cas doit il paroitre sincére. Ah! ceci à trop l'air de quelque tour d'un chevalier françois, pour que l'on puisse raisonnablement y ajouter fois que voulez-vous! l'on fait tant de ces petites méchancetés à Paris qu'il faut bien que la méfiance et la circonspection soit notre sauve garde pour qu'on ne fasse pas des risées sur notre comte.
De plus quelque crédule et quelque simple que je fusse, comment vouderiez vous que je crusse ce que vous suposez que votre sécraiter à transcrit lui-même. En véritté, il faudroit être bien complaisant pour souxcrire à un pareil aveu. Non, non, je n'en croi rien. Vous avez fait une école en prenent ce biais pour répondre à l'obgection que je vous fis de ce qu'en pareil cas vous vous serviez d'une main étrangere. Je me rappelle que dans une comédie moderne, je lu: Mondieu que ces gens d'esprit sont sot. Permettes moi de me servir de ce passage, et vous dire, moi: Mon dieu que ces gens d'esprit sont étourdis.
Vous me renvoyez aux gasetes et aux journaux qui doivent m'instruire du prince Kabardinski et du prince son frère. Doi je m'imposer une tache si dure que de les parcourir tous. A la bonheur si ces gazetes et ces journaux étoient écrîtes d'un stil tel que celui de la Nouvelle Héloïse! De plus, la Crimée désolée tour à tour par les armes des Turcs et des Russes, prouveroit elle quelque chose en faveur du héros phantastique qu'il vous plairoit d'imaginer.
Avec tout votre esprit, monsieur le romancier, vous avez fait une école, et même je pourois en citer plus d'une. La tête du roman alloit bien, mais vous avez pechez par la queue, et je vous laisse à penser si je devois m'en appercevoir.
J'ai lu la lettre de son altesse, elle n'est pas moins intéressante que la votre, mais ma sœur ne peut y répondre actuelment. Elle n'est point à Paris. Comme elle a été fort malade elle est partie pour la campagne afin d'y respirer un air plus salutere. Je lui porterai la lettre, mais ce ne peut etre avant huit jours et je songe que dans cet intervalle je peux encore recevoir une lettre de vous. Je la lui enverrais, mais elle ne se détermineroit point à répondre si je n'étois présente, parce qu'elle présume qu'il en doit être de votre prince Héracrius comme de celui de Cornail. Vous entendez ce que cela veut dire. Je lirai M. de Buffon, quoique je n'en puisse pas saisir toutes les beautés. Il n'est rien que je ne fasse pour connoitre les peuples de Kabardinski. Je vous prie de dire au prince que ma sœur est à trente lieue de Paris ou elle restera une quinzaine de jours pour sa santé, elle sera sans doutte bien flattée en recevant la lettre.
Vous me marquez que vous venez à Paris, je n'ai pu voir en quel temps; vous avez mis le cachet sur la datte et je l'ai ouverte de manier que je n'ai pû la déchiffrer. Marquez-nous S. V. P. quand vous reviendrez, et ne douttez point de l'acueil que vous avez droit d'attendre en arrivant à Paris et des sentimens avec lesquels, etc.—S... l'aînée.
A Mademoiselle S... l'aînée, à Paris.
(Protestations de Caillot-Duval, qui se dit compromis par le silence de Saulnier cadette. L'aînée le console en devinant un logogriphe composé pendant sa disgrâce).
Votre lettre du 14, mademoiselle, m'est parvenue il y a quelques jours; je vous avoue qu'elle m'a causé le plus grand étonnement par le ton de plaisanterie qui y règne. La chose d'elle-même étoit assez sérieuse, soit par le personnage qu'elle mettoit en jeu, soit par la sincérité des aveux que renfermoient mes lettres. Le silence obstiné de votre sœur m'a forcé de montrer au prince votre réponse, pour me soustraire aux reproches dont il m'accabloit; il en a été indigné, et, dans sa colère, il m'a tenu à peu près ce langage (les yeux hagards et l'écume sur les lèvres): Vous êtes bien osé, de m'avoir compromis avec de pareilles caillettes (c'est son mot favori); vous mériteriez que je vous envoyasse à Lodeorbarli[ [16] (c'est la prison d'Etat chez le prince, située près du Pont-Euxin); je veux bien vous pardonner en mémoire de vos services passés, mais vous serez un mois sans manger à ma table, et jusques-là vous vivrez de codelipons (nourriture mal-saine) et de chartoufedu (boisson exécrable). Voilà pourtant ce que vous m'attirez, pour avoir voulu rendre service à votre sœur; c'est une leçon pour l'avenir. Il a terminé sa brusque incartade par me dire qu'il ne vouloit plus entendre parler de vous, et qu'il se repentoit de s'être reposé si long-temps sur des petites perronelles (passez-moi le mot). J'ai fait mon possible pour l'appaiser, mais j'ai reconnu que le seul moyen, s'il y en a un, est une lettre de votre sœur, ou au moins de vous, adressée à lui-même. Il n'est pas mal intentionné pour vous: son plus grand mécontentement vient de votre sœur.
Si vous ne pouvez vous déterminer à écrire, votre sœur ni vous, au moins apprenez-moi si, comme je l'espère, vous m'avez gardé le secret le plus inviolable. Je serois perdu, si vous y aviez manqué. Vous voyez que mon sort est entre vos mains: mais je vous crois trop honnête pour abuser de la confiance que j'ai eue en vous. Je suis menacé, dans ce cas, du supplice des courtousedilles, toujours suivi de la ruine du principe générateur.
Je ne sais où vous avez pris que la Crimée étoit désolée tour à tour par les Russes et les Turcs: elle ne l'est par personne. Ces climats sont protégés par la division du prince Botanipet, qui est composée des trois régimens des Pasteroipètes, Friscarpètes et Simmocupètes: ce sont des troupes superbes, faciles à entamer, mais fort aisées à recruter.
Je dois entendre, selon vous, ce que c'est que le prince de Cornail; j'avoue, à ma honte, que c'est la première fois que j'en entends parler. Si j'avois affaire à une personne moins instruite, je croirois qu'elle a voulu dire Corneille; mais ce seroit vous faire injure, que de vous croire capable d'une erreur aussi grossière.
J'attends incessamment de vos nouvelles, et je vous prie de me croire, en attendant, etc.—Caillot-Duval.
P.-S.—Etant peu occupé dans ce moment, je me suis permis un petit logogryphe que je soumets à votre jugement.
Je vaux plus de cinq sans ma queue,
Et ne vaux qu'un avec ma queue:
Entouré de blanc sans ma queue,
Cerné de noir avec ma queue.
Vous me chérissez sans ma queue,
Vous m'adorez avec ma queue.
Je suis en montre sans ma queue,
Et je me montre avec ma queue.
Ce seroit faire injure à votre pénétration que d'y joindre le mot: si le jeu vous plaît, vous n'avez qu'à dire, vous en recevrez un par tous les courriers. Une personne aussi instruite que vous connoît sans doute les chiffres romains. Vous voyez que je vous mets sur la voie.
Réponse
Paris, le 28 décembre 1785.
Quelque disposée que je fusse à continuer la correspondance sur le ton de plaisanterie qui semble en effet convenir à tout ceci, sependant le tableau touchant et pathétique que vous m'avez fait de la situation embarrassante où vous vous êtes trouvé à l'abord du prince, m'engage de vous répondre plus sérieusement. J'ai en vérité beaucoup de peine du mauvais traitement que vous avez éprouvez de la par du prince. Quoi! pour une bagatelle parler de prison d'Etat! vous condamner pour un mois à ne manger que du codelipon, et ne boire que du chartoufedu c'est en véritté avoir un caracter dur je vois bien qu'il ne fait pas toujours bon de badiner avec les princes tartares. Sans doute les femmes de Karbardinki accoutumées à la dépendance à l'égard des hommes n'ont pas encore pris le soin de poliser leurs manières grossières. Je voudrois bien être plus près de vous pour tacher d'adoucir la rigueur du procédé de son altesse car je pense que lorsqu'on fait un repas aussi maigre que celui auquelle le prince vous acondanné il n'est pas possible alors de parler d'amour bien haud. Je me ferois un devoir de vous visiter dans votre prison, je me chargeroit de la fonction de votre maître d'hôtel, votre table seroit servie sans profusion mais avec délicatesse et le vin de Champagne et de Bourgogne tiendroient la place d'une boisson qui peut-être est d'usage lorsqu'on a besoin d'observer un régime. Sans doute, la diette ne convient qu'aux amans langoureux qui ne vivent que de soupirs et meurent par métaphore mais ce doit être autre chose pour vous à qui des circonstances facheuses ne sauroient en lever la gaité de votre esprit et vous empechét de faire des logogryphes (je vous previen que j'ai deviné le votre sur le champ et vous n'en serez pas surpris). C'est bien fait avous de mêler du badinage par mi les choses les plus graves. Vous mérités d'être François et je vous soupçonne beaucoup de l'être.
Le courroux du prince m'a causé véritablement de la peine mais c'est pour vous que j'ai craint. Je lui passe très-volontiers les termes dont il s'est servi pour nous apostropher. On voit bien quils se sent un peu de la rudesse du climat qu'il habite, mais, quand il aurat séjourné quelque tems à Paris en devenant un prince accompli, il apprendra que les manières honnaites et gracieuses dont on use à l'égard des femmes rendent leur commerce plus doux et plus agréable.
Adieu, pénitent agréable, vous allez commencer votre ramadan, je vous souhaite patience et bon courage, faites ensorte de venir au plutot participer aux amusemens de notre carvaval.
J'ai l'honeur d'être, etc.—S... l'ainée.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
(Cette fois, Caillot-Duval, visiblement à bout, va dépasser les bornes de la plaisanterie. Il devient trop grossier pour qu'on puisse s'y tromper. La correspondance est close).
Nancy; le 10 janvier 1786.
J'ai reçu, ma charmante amie, votre aimable épître du 28; elle m'a réconforté au point de faire hausser mes actions à un degré que je ne connaissois plus depuis ma disgrâce.
La nature, muette chez moi, s'est fait entendre avec l'énergie de mes premières années: hier encore, entièrement occupé de vous pendant mon sommeil, je me suis réveillé nageant dans une mer de délices. Non, je ne puis me persuader que cet ordre mendiant, si connu par son extérieur bizarre, ait jamais eu d'aussi bonne fortune.
Ce qui a mis le comble à ma félicité, c'est que son altesse a bien voulu oublier mes torts, et me rendre ses bonnes grâces au jour de l'an. J'ai été admis à l'honneur du saicebul; c'est ce qui répond à la faveur de baiser la main: mon ordinaire a été changé; je mange à la table du prince, et tous les jours nous nous régalons de cagupeles, c'est son plat favori: il répond à cette espèce d'oublies que vous appelez plaisir des dames; il faut toujours les manger entiers, ou ils ne valent rien. Vous savez mieux que personne combien il est difficile de garder long-temps intacts des objets aussi délicats.
Il y a toute apparence que nous ne serons à Paris que vers le milieu de février: je me ferai un plaisir de me rendre chez vous le plutôt possible; ma consolation, jusqu'à ce moment, sera de recevoir de vos chères lettres. Quant au prince, il ne m'a plus parlé de vous, et vous sentez que je n'ai pas été tenté de lui en ouvrir la bouche; car j'ai encore le gosier empâté de ce vilain chartoufedu, et de ces maudits codelipons, qui ont pensé m'étrangler.
Je m'attendois à voir, dans votre lettre, le mot du logogryphe que je vous ai envoyé: dès que vous l'avez deviné, vous auriez dû me le mander; je vous en aurois envoyé un autre. Je travaille en ce genre, sans prétention et avec facilité, je tourne aussi fort bien les compliments de bonne année et les envois d'étrennes; ça été même l'origine de ma fortune.
J'ai l'honneur d'être, etc.—Caillot-Duval.
II
A M. Le Cat, Procureur au présidial, à Abbeville.
Caillot-Duval, débutant littéraire, demande des conseils à Le Cat, qu'il admire. Il lui offre l'examen d'un petit poème de vingt-quatre chants pour commencer et finit par lui faire espérer sa nomination d'académicien à Saint-Pétersbourg par la protection du Prince Kabardinski, auquel Le Cat, plein d'espoir, adresse aussitôt une Epitre en vers.
Le conte des Grelots, monsieur, l'analyse des eaux de Fruges[ [17] et nombre de chansons, d'épigrammes, de logogryphes et d'amphygouris, dont vous avez enrichi le journal littéraire de Nancy, m'ont donné la plus haute idée de vos talens, et m'ont prouvé que les vers et la prose vous étoient également familiers. Je ne puis différer plus long-temps le tribut d'éloges qui vous est dû, et l'hommage de ma reconnaissance pour le plaisir que vous m'avez fait éprouver. Que l'auteur de ce journal doit se trouver heureux d'avoir en vous un collaborateur aussi éclairé qu'infatigable!
Avec quelle douleur n'ai-je pas vu, à la fin du quarante-unième volume d'un ouvrage dont vous paroissez faire le cas qu'il mérite (les Contemporaines), une violente sortie[ [18] contre un opuscule de votre façon, que j'ai trouvé rempli de ce véritable sel attique, si rare de nos jours! Je veux parler de ce logogryphe que vous vous êtes permis, à si juste titre, sur le nom de M. Rétif (de la Bretonne): je suis étonné que cet auteur ait inspiré assez d'intérêt pour qu'on ait pu prendre ouvertement son parti.
Votre Voyage d'Elégie, inséré dans le dernier journal de Nancy, ne m'a point échappé: j'y ai reconnu ce folâtre enjouement qui caractérise toutes vos productions. Le nouveau trait lancé contre M. Rétif m'a paru piquant et ingénieux: j'ai été surtout enchanté de la préface, par les idées neuves et le sens moral qu'elle présente.
Si vos occupations vous permettent de me donner quelques momens, vos conseils ne pourront qu'être du plus grand secours à un jeune débutant dans la carrière des lettres.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
P. S. Je vais mettre la dernière main à un ouvrage sur lequel je serai enchanté d'avoir votre opinion.
Réponse
Abbeville, le 2 octobre 1785.
Je suis bien sensible, monsieur, à vos éloges; je vous prie d'en recevoir tous mes remercîments. Je sais cependant assez m'apprécier, pour être persuadé que je ne mérite point les choses flatteuses que vous m'écrivez. Je ne suis que médiocrement lettré, et mon état qui prend presque tout mon temps, m'ôte l'espoir d'acquérir plus de talent.
Quoique les ouvrages de M. Rétif me paroissent susceptibles de critique, à bien des égards, j'ai peut-être eu tort de lui déclarer la guerre. «C'est un méchant métier que celui de médire.»
Si vous cultivez les lettres, gardez-vous bien, monsieur, de labourer le champ ingrat de la satire; elle ne procure que des désagrémens.
Je verrai vos ouvrages avec plaisir, et vous dirai ce que j'en pense, sans déguisement.
J'ai l'honneur d'être, etc.—LE CAT.
P. S. Vous voudrez bien, à l'avenir, affranchir vos lettres.
Nancy, le 25 octobre 1785.
C'est au retour, monsieur, d'un petit voyage, que j'ai trouvé ici votre lettre du 2 qui m'attendoit. Je suis infiniment flatté de tout ce que vous me dites d'obligeant; je suis surtout enchanté de voir unie aux talens, cette modestie d'auteur, si rare aujourd'hui. Il seroit à désirer que tous les littérateurs du siècle suivissent un exemple aussi louable: nous verrions disparoître ces pamphlets, ces libelles injurieux, qui sont toujours le fruit d'un amour-propre déplacé. Alors régneroit cette douce harmonie, compagne du vrai mérite, qui parsemeroit de roses la carrière épineuse des lettres.
Vous trouverez peut-être que mon style se ressent un peu des lieux communs de rhétorique: je sens qu'il n'est pas encore assez formé; vous me rendrez un vrai service de me dire ce que vous y aurez trouvé de défectueux! J'espère profiter de vos observations judicieuses. Je suis désolé de n'avoir pu mettre encore la dernière main à un petit poëme en vingt-quatre chants, que je soumettrai à votre censure; le titre en est: Amusements de la campagne (il faut vous dire que je l'aime beaucoup). J'y ai inséré tous les détails qui peuvent rendre ce tableau piquant; je n'ai passé sous silence aucun des jeux auxquels on s'y adonne; j'y ai même fait entrer les échecs, le domino et la dame polonaise, trois jeux que vous savez être de la plus haute antiquité. Si je ne craignois d'être trop long, je vous transcrirois ici l'épisode de la balançoire, dont j'ose croire que vous ne seriez pas mécontent, mais, réflexion faite, j'aime mieux vous envoyer l'ouvrage en entier, dès qu'il sera terminé. Je compte pouvoir le faire paroitre au mois de mars.
Dans une ville où il y a une académie, il semble qu'on devroit avoir quelques nouveautés en littérature; mais depuis plusieurs mois on est uniquement absorbé dans l'étude d'une science qui a occupé tout Paris, et sur laquelle je serois bien curieux de connoître votre opinion; vous me feriez plaisir de m'en parler un peu en détail, sur-tout du somnambulisme, qui me paroit être le nec plus ultrà de la science magnétique. Je ne vous en écrirai ouvertement que quand vous m'aurez fait part de votre façon de penser. Il a paru ici, à ce sujet, un petit ouvrage qui est devenu fort rare; il est intitulé: Correspondance de M. Mesmer[ [19]; si vous avez le désir de le connoître, je m'arrangerai pour vous le faire passer, franc de port, et dorénavant j'en userai de même pour mes lettres: je conçois que les littérateurs d'une certaine volée prennent leurs précautions, car, sans cela, ils seroient inondés d'un fatras de lettres, ce qui seroit aussi coûteux que désagréable.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
A M. Le Cat, à Abbeville.
Nancy, le 24 novembre 1785.
L'état de dépérissement et de marasme dans lequel je me trouve, monsieur, depuis 15 jours, m'oblige de me servir d'une main étrangère pour vous rappeler l'indulgence avec laquelle vous avez bien voulu répondre à ma lettre du 23 septembre: elle sembloit me promettre une correspondance suivie: à quoi dois-je donc attribuer le silence obstiné que vous gardez avec moi? Vos lettres eussent fait le charme de ma solitude: depuis mon arrivée dans cette ville je vois infiniment peu de monde, et absolument personne depuis trois semaines.
Mon poëme des Amusemens de la campagne est tout à fait fini; je vais l'envoyer à Paris, et je n'omettrai rien pour que la partie typographique soit bien soignée. Il y aura vingt-quatre gravures, une à chaque chant, et de plus le frontispice. Vous concevez que cet ouvrage m'entraîne dans de grands frais: mais j'espère en être dédommagé. Comme je ne veux pas cependant que vous attendiez deux et peut-être trois mois à avoir ce poëme, je vous en fais faire une copie (sans préjudice de l'exemplaire que je vous destine), et je compte qu'elle sera prête dans huit jours. Je pars pour Paris, si toutefois ma foible santé me le permet. Mon départ est fixé au 15 du mois prochain; et si, à cette époque, je n'ai pas reçu de vos nouvelles, j'attribuerai votre silence à la multiplicité de vos occupations, et je ne vous enverrai pas moins la copie de mon poëme; mais je me plais à croire que vous ne voudrez pas me laisser plus long temps dans l'inquiétude; d'ailleurs je vous avoue que je serois fort embarrassé pour vous faire passer mon manuscrit; la poste est une voie très-dispendieuse, et cependant si vous ne m'en indiquez pas une autre, je serai forcé de m'en servir, et dans ce cas je crains bien que le plaisir que vous éprouverez à me lire, ne vous dédommage pas des frais.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
P. S. Si vous avez quelque répugnance à suivre une correspondance qui pourroit vous devenir fastidieuse, faites-moi la grâce de me le marquer.
Vous connoissez sans doute le poëme de l'harmonie imitative dont M. Piis[ [20] vient de nous régaler: je me suis permis une petite sortie sur ce poëme, que je n'ai trouvé ni harmonieux ni à imiter.
J'ose espérer que vous ne serez pas fâché d'apprendre que Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies vient de m'envoyer la patente de membre de l'Académie impériale de Pétersbourg.
Réponse.
Abbeville, le 5 décembre 1785.
Votre dernière lettre, monsieur, me donne de vives inquiétudes sur votre santé; je hâte ma réponse pour vous prier de m'en donner des nouvelles, sans retard. Pour moi, j'allois mieux; mais la fièvre m'est revenue depuis quelques jours. Dans cette maudite saison, on a tant de peine à se rétablir! Je vous avouerai que vos reproches m'en ont fait; mais vous avez vu, par ma dernière, combien mes excuses ont été légitimes. Ce sera toujours un vrai plaisir pour moi que d'entretenir une correspondance suivie avec vous, et vous pouvez compter que quand il y aura du retard de ma part, ce ne sera jamais qu'aux événemens imprévus et à la multiplicité de mes occupations qu'il faudra l'attribuer.
Je brûle d'envie d'avoir votre poëme: vous voudrez bien faire remettre le manuscrit que vous me destinez à M. Marcotte, chez M. Brouet, procureur au parlement, rue Mazarine, à Paris: ce M. Marcotte a des occasions, toutes les semaines, pour Abbeville.
Recevez, je vous prie, mes sincères félicitations, sur la distinction flatteuse que l'Impératrice de Russie vient de vous accorder: je ne doute pas que votre poëme ne vous en procure, qui ne le seront pas moins. Quoique je ne soye d'aucun corps littéraire, et que je n'aye jamais fait de démarches à ce sujet, je ne vous dissimulerai pas que mon amour-propre seroit agréablement chatouillé, si je devenois académicien.
Je ne connois point le poëme de l'harmonie imitative, mais j'en ai toujours mal auguré. M. de Piis n'est rien moins que propre à ce genre, bien différent de celui de briller dans les vaudevilles. Ses petits opéras offrent souvent des tableaux ingénieux; il met beaucoup de gaieté dans ses ouvrages, mais on peut lui reprocher des calembours, de mauvaises pointes, et quelquefois une gravelure trop forte. Il ne faudroit pas moins qu'un Boileau pour nous donner un bon poëme sur l'harmonie imitative, et je ne doute pas que ce ne soit avec raison que vous n'ayez fait une sortie sur celui de M. de Piis.
J'ai l'honneur d'être, etc.—LE CAT.
A M. le Cat, à Abbeville.
Nancy, le 14 décembre 1785.
Je suis infiniment sensible, monsieur, à l'intérêt que vous voulez bien prendre à ma fâcheuse situation: il m'est encore impossible de me rendre à Paris, comme je croyois pouvoir le faire; je ne puis m'occuper de choses sérieuses, et c'est ce qui m'empêche de mettre la dernière main à mon poëme: ce qui me reste à faire seroit tout au plus l'ouvrage de quatre jours, si je me portois bien. Je vais envoyer à Paris, et faire remettre, à l'adresse que vous m'indiquez, la brochure sur le magnétisme, dont je vous ai parlé: je vous fais le sacrifice de mon exemplaire, car cet ouvrage est devenu introuvable. Je suis très-curieux de savoir ce que vous penserez de cette bagatelle; j'y ai trouvé de l'esprit, de la gaieté et des plaisanteries neuves; le style en est assez coulant, quoique concis; je pense que vous ne serez pas non plus mécontent de la partie typographique.
Je vous remercie des éloges flatteurs dont vous m'honorez: si vous n'êtes membre d'aucun corps littéraire, c'est que vous n'avez fait aucune démarche pour cela; mais il est une manière d'en faire, qui ne peut offenser votre délicatesse, et qui réussira probablement. Je n'avois pas, à beaucoup près, autant de titres littéraires que vous pourriez en rassembler: si vous voulez essayer de ce que je vais vous dire, je suis persuadé que nous serons bientôt confrères. Je suis dans la plus grande intimité avec le prince Kabardinski, frère puîné du prince Héraclius, que vous connoissez sûrement de nom; c'est par son entremise que j'ai obtenu le titre flatteur dont je viens d'être décoré. Je puis compter assez sur son amitié pour être sûr qu'il ne refusera pas à mes sollicitations la même grâce pour un homme de lettres présenté par moi; en conséquence, je crois que, pour le disposer en votre faveur, vous devriez m'adresser, pour lui, une pièce de vers, dont voici le texte, en partie. Le prince est au mieux avec la Sémiramis du Nord; sa femme, qui est une Géorgienne, vient d'accoucher de cinq enfants mâles, ce dont il n'y a pas d'exemple[ [21]; ils vivent tous. La mère seule a conservé un léger frémissement dans les muscles zigomatiques, ce qui fait qu'elle a toujours l'air de rire. Les cinq enfants ont tous l'assurance d'une compagnie dans les volontaires de Crimée: voilà, si je ne me trompe, un canevas assez étendu. La forme de l'épître me paroît la plus convenable. Si vous avez quelques épigrammes neuves et fraîches, vous pourrez me les envoyer aussi: le prince aime beaucoup ce genre-là.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Abbeville, le 28 décembre 1785.
Je n'ai reçu, Monsieur, que le 24 de ce mois votre lettre datée du 14: j'y vois avec peine que votre situation est toujours la même. Ménagez-vous extrêmement, surtout ne vous fatiguez point l'esprit par aucun travail littéraire. Le physique est tellement lié au moral, que, quand celui-là éprouve quelqu'affaissement, il faut laisser celui-ci dans le plus grand repos. Quels sont donc vos maux et les remèdes que vous leur opposez?
Le vif intérêt que je prends à vous est le motif de ma curiosité; j'ai été autrefois si long-temps souffrant et valétudinaire, que j'en suis presque devenu médecin; du moins ai-je fait quelques études dans l'art de guérir. Vous avez, je n'en doute pas, des gens très-instruits qui vous dirigent, mais il pourroit se faire que mes conseils vous fussent salutaires, et vous savez «qu'un sot quelquefois ouvre un avis important».
J'attends donc votre réponse à ce sujet sans retard. Comme je ne veux point vous priver de votre brochure sur le magnétisme, quand je l'aurai reçue et lue, je vous la ferai repasser, et même si votre voyage à Paris est encore différé pour quelque temps, je pourrai vous la remettre moi-même, car je crois me rendre dans cette capitale vers la fin du Carême, et ce me seroit un bien grand plaisir de vous y voir, et de trouver cette occasion de resserrer plus étroitement notre liaison, je n'ose vous dire notre amitié.
J'adopte avec le plus grand empressement le parti que vous m'offrez pour parvenir à une confraternité qui me seroit bien chère. Je sens comme vous que pour cela il faut que je rime en l'honneur du Prince, et que l'épître en ce cas est l'ouvrage le plus convenable; mais je vous avouerai que ce genre n'est pas le mien. Je n'ai fait dans ma vie que deux épîtres, encore sont-elles très-foibles; vous en avez pu voir une dans le journal de Nancy, adressée à M. l'intendant d'Amiens: il est vrai qu'elle y a parue très-défigurée, et avec des fautes typographiques inexcusables. L'auteur de ce journal paroit n'être guère soigneux de corriger les épreuves. Malgré mon inaptitude épistolaire, je vais faire mes efforts pour tirer de mon cerveau quelque chose qui ne soit pas tout à fait indigne d'être présenté au prince, et ne tarderai pas à vous l'adresser; en attendant, je vous envoie quelques fruits de mes loisirs, qui n'ont pas encore paru, à l'exception, cependant, des trois derniers morceaux, qui ont été insérés dans l'Année littéraire; presque tous sont dans le genre épigrammatique. Vous jugerez s'il n'en trouve qui puissent être montrés au prince. Je me recommande et m'en rapporte à vous sur les moyens d'obtenir son suffrage.
Je travaillois à une parodie en vers de Médée, tragédie dans laquelle il y aura beaucoup de caricatures sur plusieurs autres tragédies, lorsque la maladie que je viens d'essuyer, et qui a mis un retard considérable dans toutes mes affaires, m'a obligé de renoncer pour quelque temps à tout travail littéraire.—Recevez, je vous prie, les vœux sincères que je forme pour vous, et soyez persuadé que ce n'est point l'usage seul qui les dicte, mais bien des sentiments plus nobles et plus purs.— Je vous embrasse de tout mon cœur,et suis, etc. LE CAT.
Monsieur, voici mon épître au prince Kabardinski. J'aurois bien désiré qu'elle fût plus digne de lui, mais j'ai fait tout ce que j'ai pu. Vous n'ignorez pas combien ce genre est difficile, et combien il est rare d'y obtenir des succès; il ne faut que du goût pour juger une épître, mais il faut être poëte pour en faire de bonnes, et c'est bien à cet égard que l'on peut dire: «La critique est aisée et l'art est difficile».
Au surplus, j'ose espérer que vous voudrez bien présenter au prince mon foible essai; muni de votre passeport, peut-être sera-t-il accueilli, et me procurera-t-il l'avantage de devenir votre confrère. Je viens d'obtenir l'assurance de la première place qui vaquera à l'académie d'Amiens, et ce seroit, lorsque j'en serois membre, une grande satisfaction de pouvoir vous y introduire. Quand votre poëme sur les Amusements de la campagne aura vu le jour, ce sera, je crois, le vrai moment d'agir à ce sujet: je vous indiquerai alors la marche qu'il faudra suivre.—Je n'ai pas encore reçu votre brochure sur le magnétisme; mandez-moi si vous l'avez fait remettre à l'adresse que je vous ai donnée, et sur-tout n'oubliez pas de m'instruire de l'état de votre santé.—J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère attachement, etc.—Le Cat.
Epître
A SON ALTESSE LE PRINCE KABARDINSKI
Daigne, ô Kabardinski! daigne agréer, l'hommage D'un rimeur sans éclat, mais vrai dans son langage Qui toujours méprisa le vil adulateur, Et du vice insolent fut le persécuteur; Qui préféra le pauvre, honnête en sa misère, Vertueux citoyen, tendre époux et bon père, Au grand enorgueilli; qui voit l'infortuné D'un œil indifférent au malheur condamné; A cet épais Midas, qui, fier de ses richesses, Ne prodigue son or qu'à d'infâmes maîtresses; Au philosophe altier, dont le système affreux Méconnoît tout, jusqu'à l'existence des dieux; Au poëte sans mœurs, dont la muse fangeuse Ne trempe ses pinceaux que dans une eau bourbeuse; A ce magnétiseur qui veut, avec les doigts, De Celse et de Galien surpasser les exploits; A cet auteur rongé des serpents de l'envie, Qui respire la rage avec la jalousie. S'il me falloit chanter ce peuple d'avortons, Ma Muse briseroit aussitôt ses crayons. Mais pour toi, prince aimable, alors que je te loue, Minerve m'applaudit, la Vérité m'avoue. Né d'antiques aïeux, frère d'Héraclius, Mais bien plus grand encor par tes propres vertus, Qu'il m'est doux de vanter ton nom et ta naissance, Ta magnanimité, ta noble bienfaisance! Qu'il m'est doux, en t'offrant mon respect et mes vœux, De pouvoir célébrer tes destins glorieux! D'apprendre à l'univers que du Nord l'héroïne, Que la Terreur du Turc, l'illustre Catherine, Voit en Kabardinski son ami, son soutien, Le père du soldat comme du citoyen. Cette auguste amitié est un éloge insigne: On ne peut l'obtenir à moins qu'on n'en soit digne. Mais quand la Vérité dirige mon pinceau, Quand le feu qui m'anime est pris à son flambeau, Je vois, parmi les faits qui forment ton histoire, Des faits que nos neveux pourront à peine croire, Lorsque Clio dira, dans la suite des temps, Que ton épouse un jour te donna cinq enfants, Cinq mâles, pleins de vie, et que leur souveraine Alors de chacun d'eux a fait un capitaine. Quand, par un monument des peuples révéré, Ce prodige inouï deviendra consacré, En admirant un trait si rare et si fameux, L'on marquera ta place au rang des demi-dieux. Tu réaliseras tous les exploits d'Hercule. Puisse, dans l'avenir, ce trop foible opuscule Prolonger sa durée, à l'abri de ton nom! Puisse-t-il, avoué du dieu de l'Hélicon, Près de toi reposer au temple de Mémoire! Un sort aussi flatteur suffiroit à ma gloire.
Le CAT, à Abbeville.
III
A Mme de Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, à Paris.
(Caillot-Duval propose deux nièces à Mme de Launay[ [22]. Celle-ci craint avant tout la police. On le voit bien aux paquets dont elle s'obstine à parler).
Nancy, le 4 novembre 1785.
Des circonstances particulières, madame, viennent de m'amener deux nièces âgées de quinze et de dix-sept ans. La première est tout à fait neuve: la seconde n'a eu qu'une faiblesse avec un capitaine de hussards au service de l'empereur; cette première inconduite lui a fait perdre la tête et abandonner précipitamment la maison paternelle; elle a persuadé à sa sœur de l'accompagner; celle-ci s'y est déterminée d'autant plus aisément qu'elle était fort gênée chez ses parents, et que son cœur lui parloit déjà assez haut. Quant à moi, que différents événements ont forcé de quitter mon pays (Philisbourg en Allemagne), je suis établi ici où j'exerce, dans le plus grand incognito, une profession qui m'est assez lucrative. Soit dit entre nous, j'ai la pratique de tout le parlement et des principaux officiers du régiment du Roi, tous riches seigneurs. Cependant, je crois que les deux personnes dont je viens de vous parler sont des morceaux trop friands pour ce pays-ci, et qui ne seroient pas payés leur valeur. Il faut vous dire qu'elles sont d'une famille honnête, et que l'on n'a rien négligé pour leur éducation; elles ont seulement un peu de peine à parler le français. Ce seroit le lot de deux princes allemands; je suis sûr qu'elle feront la plus grande sensation dans la capitale. Quoique sœurs, elles offriront à côté l'une de l'autre le contraste le plus piquant. La jeune est d'un blond qui n'a rien de fade, la plus belle peau (comme toutes les Allemandes), les yeux bleus, la plus jolie gorge possible, et, ce qui vous étonnera peut-être, un très joli pied; je crois qu'elle pourroit faire une charmante danseuse. L'autre est une superbe femme: de grands yeux noirs, la plus belle bouche; et, ce qui est du meilleur augure, la raie de mulet[ [23]. J'espère que par vos soins sa première et unique faute sera réparée de façon à ne laisser aucune trace. Je n'entrerai pas dans d'autres détails. Vous en jugerez par vous-même.
Je vous les enverrai comme à une de mes amies; elles ont à peu près 60 louis d'argent comptant et sont assez bien nippées. Elles sont si neuves qu'il faudra user de beaucoup de ménagemens pour ne pas les effaroucher. J'espère, madame, que notre correspondance n'en restera pas là; nous pouvons réciproquement nous être utiles. Je compte sur votre discrétion, et j'attends votre réponse pour les faire partir. Aussi bien ai-je trouvé une voiture de renvoi; si votre intention est, comme je le pense, qu'elles aillent à Paris, vous voudrez bien leur retenir, dans votre voisinage, un appartement décent, de trois à quatre louis par mois.—J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponse
Paris, le 11 novembre 1785.
Monsieur, si la marchandise que vous ma noncé dans votre dairnier letre est aussi bonne que vous le dite vous pouvé les envoyé par la premier comodité je vous en débiterai. Sil i a quelque chosse dans nautre ville qui vous soit agreable, je vous prit de ne point mépargné.