NOUVELLES
ASIATIQUES
PAR
COMTE DE GOBINEAU
NOUVELLE ÉDITION
PRÉCÉDÉE D'UN
AVANT-PROPOS DE T. DE VISAN
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1922
[AVANT-PROPOS]
Plusieurs des ouvrages du comte de Gobineau sont rares et, pour dire le vrai, introuvables. Depuis que cette passionnante physionomie littéraire a été remise en valeur par divers travaux allemands et français, et que l'opinion commence enfin à soupçonner en l'auteur des Pléiades un des génies les plus curieux du dix-neuvième siècle, les livres du comte de Gobineau sont recherchés avec fureur par les collectionneurs avertis.
On a donc pensé opportun d'offrir au public lettré une seconde édition des Nouvelles asiatiques. Ce recueil, depuis longtemps épuisé, parut en 1876 à la librairie Didier, tandis que le comte de Gobineau se trouvait en Crimée, accomplissant en compagnie de l'Empereur du Brésil, Dom Pedro, ami très fidèle, un grand voyage en Russie, en Turquie, et en Grèce, par Saint-Pétersbourg, Nijni-Novgorod, Moscou, Kiew, Livadia, Sébastopol, Constantinople et Athènes.
Si les lecteurs allemands, depuis une vingtaine d'années, grâce à de généreuses et intelligentes initiatives, sont familiarisés avec l'œuvre du comte de Gobineau, il n'en est pas de même en France où l'ethnologue a fait tort à l'homme de lettres et à l'artiste.
Il est arrivé à Gobineau une aventure assez ennuyeuse quoique commune. Son nom s'est attaché au fameux Essai sur l'inégalité des races humaines. Pour beaucoup de gens inattentifs il fut l'homme d'un seul livre, d'ailleurs original, plein d'aperçus hardis, mais enfin assez spécial, d'abord rébarbatif et destiné au public savant. C'était étrangement restreindre sinon refroidir la curiosité. Quantité de lettrés, à la vue d'un titre un peu rude, ne poussèrent pas plus avant leur investigation, s'étonnant qu'on fit tant de bruit autour d'un diplomate, écrivain à ses heures, orientaliste par ennui, croyaient-ils, amateur érudit sans plus.
Que si quelques critiques plus éclairés prétendaient reviser un jugement par trop sommaire, on avouait qu'à la vérité on n'ignorait pas les Pléiades, ce roman de l'énergie et de l'ascétisme humains, qu'on admirait même la Renaissance, cette magistrale fresque d'histoire. Mais lorsqu'on avait prononcé à ce sujet le mot d'impérialisme stendhalien, on se croyait quitte envers une mémoire pourtant digne de quelque pitié.
La vérité est tout autre. Gobineau fut diplomate par occasion, mais écrivain de métier et l'homme le plus éloigné qui soit de tout pédantisme, bref, le plus français. Dès l'âge de vingt ans il entre dans la carrière des lettres et ne quitte la plume que le jour de sa mort. Déjà Mérimée, un de ses intimes, s'étonnait de cette fécondité intellectuelle. Romans, épigraphie, drames, histoire des peuples, poèmes lyriques, archéologie, récits de voyage, philosophie comparée, Gobineau s'est essayé dans les genres les plus divers et a excellé dans la plupart. Sa culture encyclopédique, jointe à une curiosité insatiable et à une imagination extraordinaire, l'entraînait dans les voies les plus opposées.
Ajoutez à cela une promenade perpétuelle à travers des pays exotiques, des races très anciennes et qui furent la jeunesse du monde, des horizons magnifiques, contemplés tour à tour avec des yeux de savant et des yeux de poète, un cerveau admirablement organisé et un goût très sûr quoique très original—et vous vous étonnerez moins de voir une intelligence saine et active pousser des prolongements dans tous les domaines de l'esprit, de même qu'un bel arbre étend ses racines autour de lui en éventail.
Cette œuvre composée de deux douzaines de volumes, si variée dans ses réalisations, accuse une réelle unité de pensée. Une idée directrice relie les romans aux ouvrages d'érudition, les poèmes aux études scientifiques, en sorte que porter un jugement sur le comte de Gobineau est fort hasardeux, avant d'avoir épuisé la substance de tous ses livres complétés les uns par les autres. C'est là le mystère d'une vie bien organisée.
Ces ouvrages ne sont pas accessibles au même degré. Gravir à contretemps l'échelle de l'initiation c'est risquer de s'essouffler. Chaque âme possède ainsi des chemins plus ou moins familiers.
En mettant entre les mains du grand public les Nouvelles asiatiques on a conscience de dévoiler un des côtés les plus riants de l'œuvre de Gobineau, et quand même les plus représentatifs. Cet ouvrage plaira aussi bien aux savants qu'aux amateurs, aux érudits comme aux simples lettrés, à ceux qu'on appelait jadis les «honnêtes gens».
L'attrait piquant de ces scènes exotiques, l'art étonnant avec lequel sont campés certains caractères, la psychologie aiguë et froide, la magie d'un style tout en mouvements et qui mord, ne sauraient manquer de captiver les vrais admirateurs de Stendhal et de Mérimée. Les ethnologues ne seront point déçus qui cherchent des observations objectives, des analyses expérimentales d'états d'âmes collectifs, car il n'est point d'homme plus dégagé de tout parti pris que l'auteur de la Renaissance, quoi qu'on en ait dit. Il n'a rien tant en horreur que les théoriciens si ce n'est les moralistes. Lui-même a pris soin de nous en avertir dans son Introduction. La page est belle et tout à fait dans sa manière.
On ne se rend pas très bien compte de ce que vaut un moraliste, à quoi il sert depuis le temps que cette secte parasite s'est présentée dans le monde; et les innombrables censures qu'elle mérite par l'inconsistance de son point de départ, l'incohérence de ses remarques, la légèreté de ses déductions, auraient bien dû faire classer, depuis des siècles, ses adeptes au nombre des bavards prétentieux qui parlent pour parler et alignent des mots pour se les entendre dire. Au nombre des non-valeurs que l'on doit aux moralistes, il n'en est pas de plus complète que cet axiome: «L'homme est partout le même.» Cet axiome va de pair avec la grande prétention de ces soi-disant penseurs de réformer les torts de l'humanité, en faisant admettre à celle-ci leurs sages conseils.
Oui les âmes sont fort éloignées les unes des autres, et Gobineau ajoute:
Au rebours de ce qu'enseignent les moralistes, les hommes ne sont nulle part les mêmes. On s'aperçoit sans peine qu'un Chinois possède deux bras et deux jambes, deux yeux et un nez comme un Hottentot ou un bourgeois de Paris; mais il n'est pas nécessaire de causer une heure avec chacun de ces êtres pour s'apercevoir et conclure qu'aucun lien intellectuel et moral n'existe entre eux, si ce n'est la conviction qu'il faut manger quand on a faim et dormir quand le sommeil presse....
...Dans les Nouvelles ici rassemblées, le but qu'on s'est proposé a donc été de montrer un certain nombre de variétés de l'esprit asiatique et en quoi cet esprit, observé en général, s'éloigne du nôtre. Ce sont les observateurs pénétrés de cette vérité qui se sont montrés les plus propres à vivre au milieu des Persans, des Afghans, des Turcs et des gens du Caucase. Quand on l'a oubliée et qu'on se place ensuite en face de ces populations avec l'intention de les décrire, on ne formule plus à leur égard que des jugements ridicules; on se borne à les trouver perverses et rien que perverses, par cela seul qu'elles ne ressemblent pas aux Européens. La conclusion nécessaire à tirer de ce jugement serait qu'elles représentent la corruption, tandis que les Occidentaux sont la vertu. Afin de ne pas tomber dans un pareil non-sens, il ne faut pas parler des Asiatiques en moraliste.
Ces Nouvelles furent écrites à Stockholm durant que Gobineau était ministre de France en Suède. Il atteignait la soixantaine et revivait pour son plaisir une existence assez mouvementé, promenée avec délices aux quatre coins de l'Orient.
Vers cet Orient des Mille et une Nuits si complexe, si cruel, si merveilleux, si totalement différent de notre civilisation et dont Gobineau emprunta certaines habitudes de vie, sa pensée se reportait sans cesse. Il se rappelait ses années vécues en Perse et dans la Turquie d'Asie; son bienheureux séjour en Grèce, la masse de documents trouvés surplace; les pays incomparables traversés dans l'exaltation; la quotidienne observation de ces caractères asiatiques où l'instinct domine jusqu'à la tyrannie, de ces mœurs commandées par une sorte d'immoralité inconsciente. Le curieux spectacle, pour un psychologue dénué de préjugés, que cette floraison humaine si vivace et si libre!
Quelque chose de cette nostalgie de l'Orient se retrouve dans le dernier chapitre du recueil: la Vie de voyage. C'est la description colorée d'un de ces immenses trains de caravanes qui vont d'Erzeroum à Tebriz, caravanes conduites par un chef autoritaire et expérimenté, composées de deux mille voyageurs: Osmanlis, le chapelet de grains d'ambre à la main, émigrés tjerkesses, Juifs, Arméniens, Yézidys, Syriens, le tout s'étendant sur plusieurs kilomètres de longueur, avec des files de chevaux, de mulets, de chameaux escortés par des gardiens, le chef couvert de bonnets ronds ou cylindriques. Ainsi l'on s'avance parmi des contrées tantôt fertiles, tantôt désolées avec, sur sa tête, le vol imposant des aigles et des faucons décrivant leurs cercles de chasse. Les aventures ne sont jamais les mêmes; de ce spectacle ondoyant et changeant on ne peut se lasser. Plusieurs voyageurs vont jusqu'à passer leur existence à suivre ces trains humains, tellement ce genre de vie est passionnant. C'est pourquoi, ajoute Gobineau:
On peut donc s'expliquer que lorsque les hommes ont goûté une fois de ce genre d'existence, ils n'en peuvent plus subir un autre. Amants de l'imprévu, ils le possèdent ou plutôt s'abandonnent à lui du soir au matin, et du matin jusqu'au soir; avides d'émotions, ils en sont abreuvés; curieux, leurs yeux sont constamment en régal; inconstants, ils n'ont pas le temps même de se lasser de ce qui les quitte; passionnés enfin pour la sensation présente, ils sont débarrassés à la fois des ombres du passé, qui ne sauraient les suivre dans leur évolution incessante, et encore bien plus des préoccupations de l'avenir écrasées sous la présence impérieuse de ce qui est là.
On comprend à quel point ce mode de vivre exalte notre auteur, plus que quiconque «amant de l'imprévu», «avide d'émotions», «passionné pour la sensation présente», les sens en perpétuel éveil, l'intelligence en réceptivité constante.
Aussi bien, connaissant à la perfection les paysages, les êtres et les mœurs dont il parle, Gobineau nous a donné une série de Nouvelles extrêmement vivantes et variées, sorte d'illustration littéraire de son livre plus scientifique Trois ans en Asie. Tour à tour transportés dans les aouls de Tjerkesses, dans les villes turques, persanes ou afghanes, au milieu de vallées très riches ou de plaines arides et poussiéreuses, nous assistons à un défilé de types les plus dissemblables et les plus pittoresques qui soient, unis pourtant dans la même ferveur: la haine de l'Européen.
La danseuse de Shamakha évoque une série de scènes caucasiennes; les Amants de Kandahar, récit sanguinaire qui a pour théâtre l'Afghanistan, rappellent une histoire de vendetta ou une chronique italienne de la Renaissance; l'Illustre Magicien fait songer aux contes des Mille et une Nuits,—au dire de critiques autorisés, cette nouvelle est un pur chef-d'œuvre;—la Guerre des Turcomans nous permet de saisir sur le vif la verve incomparable de l'auteur et cette ironie froide et cruelle qui est bien une des caractéristiques les plus curieuses de son tempérament d'artiste. Cette ironie si particulière et ce pessimisme aigu l'apparentent à Stendhal et à Mérimée; mais seul peut-être, Kipling a su évoquer des paysages exotiques avec cette intensité.
Au moment où l'attention de l'Europe est plus que jamais sollicitée par cet Orient fanatique, mystérieux, en proie au choc des races et présentant des symptômes inquiétants de décrépitude après avoir été le berceau de la civilisation, les Nouvelles Asiatiques susciteront un vif mouvement d'intérêt. Ce livre, en plus qu'il est un chef-d'œuvre littéraire, permettra à certains de reviser leur jugement sur l'œuvre du comte de Gobineau. Pour beaucoup il sera une révélation.
TANCRÈDE DE VISAN.
Mars 1913.
[INTRODUCTION]
Le livre le meilleur qui ait été écrit sur le tempérament d'une nation asiatique, c'est assurément le roman de Morier, intitulé: Hadjy-Baba. Il est bien entendu que les Mille et une Nuits ne sont pas en question: elles demeurent incomparables; c'est la vérité même: on ne les égalera jamais. Ainsi, ce chef-d'œuvre mis à part, Hadjy-Baba tient le premier rang. Son auteur était secrétaire de la légation britannique à Téhéran, à un moment où tout ce qui appartenait au service de la Compagnie des Indes brillait d'une valeur indiquant l'Age d'or. Morier a bien vu, bien connu, bien pénétré tout ce qu'il a décrit, et, dans ses tableaux, il n'a fait usage que d'un dessin précis et de couleurs parfaitement harmonieuses. Cependant, un point est à observer. Ce charmant auteur a fait un livre, et ce livre, assujetti aux conditions de tous les livres, est placé à un point de vue unique. Ce qu'il dépeint, c'est la légèreté, l'inconsistance d'esprit, la ténuité des idées morales chez les Persans. Il a admirablement développé et traité son thème. Il a pris une physionomie sous un aspect, et ce que cet aspect présente, il l'a rendu en perfection sans en rien omettre; mais il n'a ni voulu, ni pu, ni dû rien chercher au delà: il lui aurait fallu sortir des lignes tracées par la position du modèle. Il ne l'a pas fait et on ne saurait l'en blâmer. Seulement, le résultat demeure qu'il n'a pas tout montré. Pour ce motif et parce qu'il n'y avait pas lieu de copier de nouveau la figure qu'il avait si bien réussie, je n'ai pas voulu produire un livre, mais une série de Nouvelles; ce qui m'a permis d'examiner et de rendre ce que je voulais reproduire sous un nombre d'aspects beaucoup plus varié et plus grand.
Je n'ai pas eu seulement pour but de présenter, après Morier, l'immoralité plus ou moins consciente des Asiatiques et l'esprit de mensonge qui est leur maître; je m'y suis attaché pourtant, mais cela ne me suffisait pas. Il m'a paru à propos de ne pas laisser en oubli la bravoure des uns, l'esprit sincèrement romanesque des autres; la bonté native de ceux-ci, la probité foncière de ceux-là; chez tels, la passion patriotique poussée au dernier excès; chez tels, la générosité complète, le dévouement, l'affection; chez tous, un laisser-aller incomparable et la tyrannie absolue du premier mouvement, soit qu'il soit bon, soit aussi qu'il soit des pires. Je n'ai pas cherché davantage à peindre un paysage unique, et c'est pourquoi j'ai transporté le lecteur tantôt dans les aouls des Tjerkesses, tantôt dans les villes turques ou persanes ou afghanes, tantôt au sein des vallées fertiles, souvent au milieu des plaines arides et poussiéreuses; mais malgré le soin apporté par moi à réunir des types différents, sous l'empire de préoccupations variées et au sein de régions très dissemblables, je suis loin de penser que j'aie épuisé le trésor dans lequel je plongeais les mains.
L'Asie est un pays si vieux, qui a vu tant de choses et qui de tout ce qu'il a vu a conservé tant de débris ou d'empreintes, que ce qu'on y observe est multiplié à l'infini. J'ai agi de mon mieux pour saisir et garder ce qui m'était apparu de plus saillant, de mieux marqué, de plus étranger à nous. Mais il reste tant de choses que je n'ai pu même indiquer! Il faut se consoler en pensant qu'eussé-je été plus enrichi, j'aurais diminué de peu la somme des curiosités intéressantes demeurées intactes dans la mine.
C'est un sentiment commun à tous les artisans que de vouloir restreindre leur tâche et la rendre plus prompte à se terminer. L'ouvrier qui fait une table ou tourne les barreaux d'une chaise n'est pas plus enclin à cette paresse que le philosophe attaché à la solution d'un problème. Celui-ci poursuit un résultat tout comme l'autre, et, d'ordinaire, n'est pas assez difficile sur la valeur absolue de ce qu'il élabore et dont il se contente comme d'un résultat effectif et de bon aloi. Parmi les hommes voués à l'examen de la nature humaine, les moralistes surtout se sont pressés de tirer des conclusions de belle apparence; ils s'en sont tenus là, et, par conséquent, ils se perdent dans les phrases. On ne se rend pas très bien compte de ce que vaut un moraliste, à quoi il sert depuis le temps que cette secte parasite s'est présentée dans le monde; et les innombrables censures qu'elle mérite par l'inconsistance de son point de départ, l'incohérence de ses remarques, la légèreté de ses déductions, auraient bien dû faire classer, depuis des siècles, ses adeptes au nombre des bavards prétentieux qui parlent pour parler et alignent des mots pour se les entendre dire. Au nombre des non-valeurs que l'on doit aux moralistes, il n'en est pas de plus complète que cet axiome: «L'homme est partout le même.» Cet axiome va de pair avec la grande prétention de ces soi-disant penseurs de réformer les torts de l'humanité, en faisant admettre à celle-ci leurs sages conseils. Ils ne se sont jamais demandé comment ils pourraient réussir à changer ce mécanisme humain qui crée, pousse, dirige, exalte les passions et détermine les torts et les vices, cause unique en définitive de ce qui se produit dans l'âme et dans le corps.
Au rebours de ce qu'enseignent les moralistes, les hommes ne sont nulle part les mêmes. On s'aperçoit sans peine qu'un Chinois possède deux bras et deux jambes, deux yeux et un nez comme un Hottentot ou un bourgeois de Paris; mais il n'est pas nécessaire de causer une heure avec chacun de ces êtres pour s'apercevoir et conclure qu'aucun lien intellectuel et moral n'existe entre eux, si ce n'est la conviction qu'il faut manger quand on a faim et dormir quand le sommeil presse. Sur tous les autres sujets, la manière de colliger des idées, la nature de ces idées, l'accouplement de ces idées, leur éclosion, leur floraison, leurs couleurs, tout diffère. Pour le nègre de la contrée au sud du lac Tjad, il est raisonnable, indispensable, louable, pieux, de massacrer l'étranger aussitôt qu'on le peut saisir, et si on lui arrache le dernier souffle du corps au moyen d'une torture finement graduée, modulée et appliquée, tout n'en est que mieux et la conscience de l'opérateur s'en trouve à merveille. Laissez tomber le même étranger dans les mains d'un Arabe d'Égypte, celui-ci n'aura ni paix ni trêve, ni repos ni contentement que de façon ou d'autre il ne lui ait arraché son dernier sou, et, s'il est possible, retiré jusqu'à sa chemise. Le Nègre et l'Arabe ne s'entendent assurément pas sur la manière de traiter l'humanité. Mais supposez-les tous les deux en conférence avec saint Vincent de Paul? Quel sera le point commun entre ces trois natures? Introduisez un moraliste comme juge de l'entretien, pensez-vous qu'il soit en droit de soutenir, comme il l'aura fait jusqu'alors, que les hommes sont partout les mêmes? En droit, assurément, non; en fait, il n'y manquera pas, pour le triomphe du système et la simplicité du mécanisme.
C'est parce que les hommes sont partout essentiellement différents que leurs passions, leurs vues, leur façon d'envisager eux-mêmes, les autres, les croyances, les intérêts, les problèmes dans lesquels ils sont engagés, c'est pour cela que leur étude présente un intérêt si varié et si vif, et qu'il est important de se livrer à cette étude, pour peu que l'on tienne à se rendre compte du rôle que les hommes, et non pas l'homme, remplissent au milieu de la création. C'est là ce qui donne à l'histoire sa valeur, à la poésie une partie de son mérite, au roman toute sa raison d'être.
Dans les Nouvelles ici rassemblées, le but qu'on s'est proposé a donc été de montrer un certain nombre de variétés de l'esprit asiatique et en quoi cet esprit, observé en général, s'éloigne du nôtre. Ce sont les observateurs pénétrés de cette vérité qui se sont montrés les plus propres à vivre au milieu des Persans, des Afghans, des Turcs et des gens du Caucase. Quand on l'a oubliée et qu'on se place ensuite en face de ces populations avec l'intention de les décrire, on ne formule plus à leur égard que des jugements ridicules: on se borne à les trouver perverses, et rien que perverses, par cela seul qu'elles ne ressemblent pas aux Européens. La conclusion nécessaire à tirer de ce jugement serait qu'elles représentent la corruption, tandis que les Occidentaux sont la vertu. Afin de ne pas tomber dans un pareil non-sens, il ne faut pas parler des Asiatiques en moraliste.
Peut-être aussi trouvera-t-on quelque avantage à se rendre compte de ce que sont devenus aujourd'hui les premiers civilisateurs du monde, les premiers conquérants, les premiers savants, les premiers théologiens que la planète ait connus. Leur sénilité donnera probablement à réfléchir sur certains signes qui se produisent actuellement en Europe, et qui ne sont pas sans présenter des analogies avec la même décrépitude.
NOUVELLES ASIATIQUES
[I]
LA DANSEUSE DE SHAMAKHA
CAUCASE
Don Juan Moreno y Rodil était lieutenant dans les chasseurs de Ségovie, quand son régiment se trouva entraîné à prendre part à une insurrection militaire qui échoua. Deux majors, trois capitaines et une couple de sergents furent pris et fusillés. Quant à lui, il s'échappa, et, après avoir erré pendant quelques mois en France, dans un état fort misérable, il réussit, au moyen de quelques connaissances qu'il s'était faites, à se procurer un brevet d'officier au service de Russie, et reçut l'ordre d'aller rejoindre son corps au Caucase où, dans ce temps-là, bonne et rude guerre était le pain quotidien.
Le lieutenant Moreno s'embarqua à Marseille. Il était naturellement d'une humeur assez austère; son exil, sa misère et, plus que tout cela, le chagrin profond de quitter pour bien des années au moins une femme qu'il adorait, redoublaient ses dispositions naturelles, de sorte que personne moins que lui n'était tenté de rechercher les joies de l'existence.
A force de naviguer, le bâtiment qui le portait vint prendre terre au fond de la mer Noire, à la petite ville de Poti. C'était alors le port principal du Caucase du côté de l'Europe.
Sur une plage, sablonneuse en partie, en partie boueuse, couverte d'herbes de marécage, une forêt épaisse, à moitié plongée dans l'eau, s'éloignait à l'infini dans l'intérieur des terres, en suivant le cours d'un fleuve large, au lit tortueux, plein de roches, de fanges et de troncs d'arbres échoués. C'était le Phase, la rivière d'or de l'antiquité, aujourd'hui le Rioni. Au milieu d'une végétation vigoureuse, ici règne la fièvre, et tout ce qui appartient à la nature mouvante en souffre autant que la nature végétale y prospère. La fièvre a usurpé là en souveraine le sceptre d'Acté et des enfants du Soleil. Les maisons, construites au milieu des eaux stagnantes et sur les souches des grands arbres élagués, s'élèvent en l'air sur des pilotis afin d'éviter les inondations; d'énormes trottoirs de planches les unissent les unes aux autres; les toits lourds couverts de bardeaux projettent en avant leur carapace épaisse et garantissent, autant que faire se peut, des pluies fréquentes, les croisées étroites de ces habitations semblables à des coques d'escargot.
Moreno fut saisi par l'aspect de ces nouveautés. A bord de son navire, on connut sa qualité d'officier russe, et il était annoncé comme tel dès son débarquement. C'est pourquoi, dans une rue assez large où il errait dépaysé, il vit venir à lui un grand jeune homme extrêmement blond, le nez sensiblement aplati, les yeux bridés en l'air et la lèvre supérieure ornée d'une petite moustache rare, hérissée comme celle d'un chat. Ce jeune homme n'était pas beau, mais leste, découplé, et avait l'air ouvert et cordial. Il portait la tunique d'officier du génie et l'aiguillette d'argent, particulière aux membres de ce corps qui se sont distingués dans leurs études. Sans s'arrêter à l'accueil réservé de Don Juan, ce garçon lui tint brusquement, en français, le petit discours que voici:
—Monsieur, j'apprends à la minute qu'un officier aux dragons d'Iméréthie se trouve à Poti, allant rejoindre son corps à Bakou. Cet officier, c'est vous-même. Comme camarade je viens me mettre à votre disposition. Je fais la même route que vous. S'il vous plaît, nous voyagerons ensemble, et, pour commencer, je sollicite l'honneur de vous offrir un verre de champagne au Grand Hôtel de Colchide que vous apercevez là-bas. D'ailleurs, si je ne me trompe, l'heure du dîner n'est pas loin, j'ai invité quelques amis et vous ne me refuserez pas le plaisir de vous les présenter.
Tout cela fut dit de bonne grâce, avec cet air sémillant, dont les Russes ont hérité depuis que les Français, qui passent pour l'avoir inventé, l'ont perdu.
L'exilé espagnol accepta la main du nouveau venu, et lui répondit:
—Monsieur, je m'appelle Juan Moreno.
—Moi, monsieur, je m'appelle Assanoff, c'est-à-dire je m'appelle en réalité Mourad, fils de Hassan-Khan; je suis Russe, c'est-à-dire Tatare de la province de Shyrcoan et musulman, pour vous servir, c'est-à-dire à la façon dont aurait pu l'être M. de Voltaire, grand homme! et dont je lis avec plaisir les ouvrages, quand je n'ai pas sous la main ceux de M. Paul de Kock.
Là-dessus, Assanoff, passant son bras sous celui de Moreno, l'entraîna vers la place en face du fleuve, où s'apercevait d'assez loin une grande maison basse, longue baraque, au fronton de laquelle on lisait en lettres blanches sur une planche bleu de ciel: Grand Hôtel de Colchide, tenu par Jules Marron (aîné); le tout en français.
A leur entrée dans la salle de l'hôtel où le couvert était mis, les deux officiers trouvèrent leurs convives déjà réunis, buvant à petits coups de l'eau-de-vie de grains, et mangeant du caviar et du poisson sec, dans le but d'irriter leur appétit. De ces convives quelques-uns méritent tout au plus d'être mentionnés: deux commis français dont l'un venait au Caucase pour acheter de la graine de vers à soie, et l'autre pour se procurer des loupes d'arbres; un Hongrois, voyageur taciturne; un passementier saxon allant en Perse chercher fortune.
Ce ne sont là que des comparses étrangers à notre histoire. Nous nous attacherons davantage à ceux qui suivent. D'abord se présentait la maîtresse de la maison, Mme Marron (aîné), laquelle devait présider le festin.
C'était une bonne grosse personne; elle avait certainement franchi la quarantaine, mais nullement laissé de l'autre côté de cette frontière la prétention de séduire: du moins ses regards fort aiguisés l'affirmaient et tenaient le pied de guerre. Mme Marron (aîné), haute en couleurs, dépassant peut-être, dans l'envergure entière de sa personne, une mesure modeste de moyens de plaire, les développant, au contraire, avec une générosité prodigue, portait des boucles noires répandues en cascades le long de ses joues et ralliant sa ceinture d'un air fort agaçant. Cette dame avait une conversation vive, relevée d'expressions pittoresques et animée par l'accent marseillais. La maison était tenue au nom de Marron (aîné), comme on l'a appris déjà; mais ce que les confidents les plus intimes de Mme Marron (aîné) savaient sur le compte de cet époux, se bornait à dire qu'ils ne l'avaient jamais connu et n'en avaient entendu parler que par sa femme, qui, de temps en temps, de loin en loin, trahissait l'espoir de le voir enfin arriver. Fait plus certain, la belle maîtresse du Grand Hôtel de Colchide à Poti s'était fait longtemps remarquer à Tiflis, sous le nom de Léocadie; elle y avait été modiste, et l'armée du Caucase entière, infanterie, cavalerie, artillerie, génie et pontonniers (s'il y en a!), s'était inclinée sans résistance sous le pouvoir de ses perfections.
—Je le sais bien, dit Assanoff à Moreno en lui racontant en gros ces circonstances, je le sais bien! Léocadie n'est ni jeune, ni très jolie; mais que voulez-vous faire à Poti? Le diable y est plus malin qu'ailleurs, et, songez donc! une Française, une Française à Poti! Comment voulez-vous qu'on résiste?
Il présenta ensuite son camarade à un homme fort grand de taille, vigoureux, blond, avec des yeux gris pâle, de grosses lèvres, un air de jovialité convaincue. C'était un Russe. Ce colosse souriait, portait un costume de voyage peu élégant, mais commode, et qui trahissait d'abord l'intention arrêtée d'éviter toute gène. Grégoire Ivanitch Vialgue était un propriétaire riche, une sorte de gentilhomme campagnard et, en même temps, un sectaire. Il appartenait à une de ces Églises réprouvées, mais toujours présentes dans le christianisme, à une de ces Églises, que les grandes communions extirpent de temps en temps par le fer et par la flamme, mais qui, pareilles aux traînées du chiendent, conservent quelque bouture inaperçue et reparaissent. C'était, en un mot, un Doukhoboretz ou «Ennemi de l'Esprit». Le gouvernement et le clergé russes se sont armés contre les religionnaires dont Vialgue faisait partie. Quand ils les découvrent dans les provinces intérieures de l'empire, ils ne les mettent pas à mort, ainsi qu'on le faisait au moyen âge, mais ils les saisissent et les déportent au Caucase.
Les Ennemis de l'Esprit sont d'opinion que la partie saine, bonne, innocente, inoffensive de l'homme, c'est la chair. La chair n'a d'elle-même aucun mauvais instinct, aucune tendance perverse. Se nourrir, se reproduire, se reposer, ce sont là ses fonctions: Dieu les lui a données et les lui rappelle sans cesse par les appétits. Tant qu'elle n'est pas corrompue, elle recherche purement et simplement les occasions de se satisfaire; ce qui est marcher dans les voies de la justice céleste; et plus elle se satisfait, plus elle abonde dans le sens de la sainteté. Ce qui la corrompt, c'est l'Esprit. L'Esprit est d'origine diabolique. Il est parfaitement inutile au développement et au maintien de l'Humanité. Lui seul invente des passions, de prétendus besoins, de prétendus devoirs qui, contrariant à tort et à travers la vocation de la chair, engendrent des maux sans fin. L'Esprit a introduit dans le monde le génie de la contradiction, de la controverse, de l'ambition et de la haine. C'est de l'Esprit que vient le meurtre; car la chair ne vit que pour se conserver et nullement nous détruire. L'Esprit est le père de la sottise, de l'hypocrisie, des exagérations dans tous les sens, et partant, des abus et des excès que l'on a coutume de reprocher à la chair, excellente personne, facile à entraîner à cause de son innocence même; et c'est pourquoi les hommes vraiment religieux et vraiment éclairés doivent défendre cette pauvre enfant en bannissant vivement les séductions de l'Esprit. Dès lors, plus de religion positive pour éviter de devenir intolérant et persécuteur; plus de mariage pour n'avoir plus d'adultère; plus de contrainte dans aucun goût pour supprimer radicalement les révoltes de la chair, et, enfin, l'abandon systématique de toute culture intellectuelle, occupation odieuse qui, n'aboutissant qu'au triomphe de la méchanceté, n'a opéré jusqu'ici qu'en faveur de la puissance du diable.
Les Ennemis de l'Esprit, bannissant tout résultat d'un effort de l'intelligence, n'estiment pas même l'industrie et opinent à la réduire aux fabrications les plus indispensables et aux procédés les plus simples. En revanche, ils estiment grandement la charrue et se montrent agriculteurs expérimentés et éleveurs de bétail admirables. Les fermes établies par eux dans le Caucase sont belles, bien tenues, prospères, et s'il n'était trop classique et trop fleuri de comparer les mœurs qui y régnent à celles qui fleurirent jadis dans l'intérieur des temples de la déesse syrienne, on peut cependant affirmer avec assez d'exactitude que le Doukhoboretz dépasse de bien loin, dans ses habitudes, les façons d'agir et de se régler des Mormons d'Amérique.
—Vous ne rencontrerez jamais un plus aimable homme que celui-là, dit Assanoff à son ami, en lui montrant l'adversaire du sens commun; un plus brave homme, plus gai, plus obligeant n'existe pas! J'ai été en cantonnement près de chez lui, dans le voisinage des montagnes; et combien je m'y suis amusé et à quel point il m'a été utile, c'est ce qu'il est impossible de vous raconter, vous ne me croiriez pas! Hé, Grégoire Ivanitch! vieux drôle! infernal coquin! viens que je t'embrasse: Pars-tu demain avec nous?
—Oui, monsieur le lieutenant, je l'espère; je ne crois pas avoir de raison pour ne pas partir demain avec vous. Mais aller jusqu'à Bakou, non! n'y comptez pas! je m'arrêterai à Shamakha.
—Vilain trou, n'est-ce pas? répliqua Assanoff, tandis que, ainsi que tous les convives, il se mettait à table et dépliait sa serviette.
—Vous ne savez ce dont vous parlez, répliqua le sectaire en enfournant dans sa bouche une énorme cuillerée de soupe, car Mme Marron (aîné) servait les convives à leur rang, et une petite servante abaze venait de remettre une assiette pleine à Grégoire Ivanitch.
Léocadie, qui connaissait le Caucase dans tous ses détails, crut devoir intervenir dans la conversation.
—Taisez-vous, s'écria-t-elle en jetant sur Grégoire Ivanitch un regard où se peignait une indignation profonde; je sais qui vous êtes et je sais aussi ce que vous voulez insinuer. Mais je ne souffrirai jamais qu'à ma table et dans la maison respectable de M. Marron (aîné) on tienne des propos qui feraient rougir des sapeurs!
Léocadie rougit fortement elle-même, pour prouver que sa modestie n'était nullement inférieure à celle des membres du corps militaire, dont elle venait de signaler la vertu.
—Allons, jalouse, allons, répliqua Assanoff en agitant la main d'un air conciliant; il paraît que votre expérience découvre des pièges là où ma candeur n'en soupçonne pas. Soyez donc tranquille! ma fidélité à mes serments est inébranlable! Explique-moi, Grégoire Ivanitch, ce que tu prétends me faire entendre, car je suis d'un naturel curieux!
—Il est bien connu, reprit alors le Doukhoboretz en se versant un énorme verre de vin de Kakhétie, que la ville de Shamakha est célèbre pour le choix délicat de ses plaisirs. Ce fut autrefois la résidence d'un prince tatare indépendant. On y entretenait une école de danseuses admirées de tous les pays et célèbres jusque dans les provinces persanes. Naturellement les peuples se rendaient en foule dans ce délicieux séjour, pour y jouir de la vue et de l'entretien de tant de belles personnes. Mais la Providence ne voulut pas laisser à jamais les Mahométans uniques possesseurs de ces trésors. Nos troupes impériales attaquèrent Shamakha, comme elles avaient fait des autres résidences des souverains du pays. La résistance des infidèles fut vive, et, au moment de succomber, la fureur les prit. Afin de ne pas voir les Russes heureux à leur tour, ils résolurent d'exécuter un massacre général de toutes les danseuses.
—Voilà une de ces infamies qui finiraient par me faire embrasser ta religion, si elles devaient se répéter souvent! interrompit Assanoff.
—Mais le massacre ne fut pas complet.
—Ah! tant mieux!
—Les régiments russes enlevèrent la place d'assaut, au moment où la tuerie commençait. C'était un spectacle affreux; la brèche béaute donnait passage à des flots de soldats; ceux-ci s'empressaient de faire main basse sur les défenseurs de la ville, enragés à ne pas reculer d'un pouce. A leur grand étonnement, nos hommes trouvaient çà et là des cadavres de jeunes filles richement parées de gazes rouges et bleues, pailletées d'or et d'argent, couvertes de joyaux et jetées sur le pavé, dans leur sang. En gagnant plus avant l'intérieur des rues, ils aperçurent des groupes nombreux de ces victimes encore vivantes; les Musulmans les poussaient à coups de sabre. Alors ils se jetèrent plus hardiment au milieu de la bagarre, et c'est ainsi que, lorsque toute résistance eut cessé, on se trouva avoir sauvé peut-être le quart des adorables personnes qui avaient porté jusqu'au ciel la gloire de Shamakha.
—Si ton histoire n'avait pas fini à peu près heureusement, s'écria Assanoff, je n'aurais pas pu continuer mon dîner. Mais de la façon dont tu t'y es pris je crois que j'irai jusqu'au dessert. Madame, seriez-vous assez bonne pour me faire donner du champagne?
Le mouvement qui suivit cette demande interrompit un moment l'entretien; mais quand on eut porté la santé du nouvel officier arrivé au Caucase, ce que Mme Marron (aîné) proposa d'une manière toute aimable et d'une façon qui eût pu troubler le joyeux ingénieur, s'il eût possédé un naturel capable de s'arrêter à de pareilles vétilles, un des convives renoua le fil de l'entretien:
—Je suis allé, dit-il, il y a quelques mois jusqu'à Shamakha, et l'on m'y a raconté que la danseuse la plus estimée était une certaine Omm-Djéhâne. Elle faisait tourner toutes les têtes.
—Omm-Djéhâne, répondit brusquement l'Ennemi de l'Esprit, est une pitoyable fillette, pleine de caprices et de sottise! Elle danse mal, et, si on parle d'elle, c'est uniquement à cause de son humeur insociable, et de ses bizarreries méchantes. D'ailleurs, elle n'est aucunement jolie, il s'en faut de tout!
—Il paraît, notre ami, s'écria Assanoff, que nous n'avons pas eu à nous louer de cette jeune personne?
—Dans le sens où vous paraissez l'entendre, reprit le premier interlocuteur, Omm-Djéhâne n'est pas, en effet, fort digne d'attention. Je me suis rencontré avec un officier d'infanterie en retraite qui la connaît depuis son enfance. Cette belle est originaire d'une tribu lesghy aujourd'hui détruite, et vous savez que ses compatriotes n'ont pas une grande réputation de douceur. Recueillie par des soldats, quand elle avait trois ou quatre ans, au milieu des ruines d'un village montagnard qui brûlait et sur le corps de sa mère, tombée morte par-dessus un officier poignardé par la dame, la femme d'un général la réclama et prétendit la faire élever à l'européenne. On la soigna très fort, on l'habilla bien et absolument comme les deux filles de la maison. On lui donna l'institutrice chargée d'instruire ces demoiselles, et elle apprit vite, et mieux qu'elles le russe, l'allemand et le français. Mais un de ses jeux favoris était de plonger les jeunes chats dans l'eau bouillante. Elle avait dix ans quand elle faillit étrangler, au détour d'un escalier, sa gouvernante, la digne Mlle Martinet, qui l'avait appelée petite sotte huit jours auparavant, et elle lui mit un magnifique tour de cheveux châtains hors d'état de servir jamais. A six mois de là, elle fit mieux. Elle se rappela ou plutôt elle n'avait jamais oublié qu'un an auparavant la plus jeune fille de sa bienfaitrice l'avait poussée en jouant; elle était tombée et il en était résulté une bosse au front. Elle crut devoir aviser à effacer cet outrage, et d'un coup de canif bien appliqué, atteignit et fendit la joue de sa petite compagne, heureusement, car elle avait dessein de l'éborgner. La générale eut assez de ce dernier trait, et, renvoyant la jeune rebelle de son cœur et de sa maison, elle la confia à une femme musulmane, avec une petite somme.
Arrivée à l'âge de quatorze ans, Omm-Djéhâne s'enfuit de Derbend, où résidait sa nouvelle mère adoptive. On n'a pas su ce qu'elle était devenue pendant deux ans. Aujourd'hui, la voilà une des danseuses de la troupe, instruite, conduite et gouvernée par Mme Forough-el-Husnêt, autrement dit les Splendeurs de la Beauté. D'ailleurs Grégoire Ivanitch a raison. Beaucoup de gens ont cherché à séduire Omm-Djéhâne, mais personne n'y a réussi.
Assanoff trouva ce récit tellement merveilleux, qu'il voulut faire partager son enthousiasme à Moreno. Mais ce fut peine perdue. L'Espagnol ne prit aucun intérêt à ce qu'il appela les équipées d'une fille de rien. Le trouvant donc silencieux, l'ingénieur le jugea maussade et cessa de s'occuper de lui, à mesure que sa propre imagination allumait dans le vin de Champagne un surcroit d'ardeur.
Le dîner terminé, les Français, le Hongrois gagnèrent leur chambre, Moreno de même; et Assanoff se mit à jouer à la préférence avec deux des autres hôtes et Mme Marron (aîné), tandis que l'Ennemi de l'Esprit les considérait d'un œil de plus en plus troublé en buvant de l'eau-de-vie. Ces plaisirs variés durèrent jusqu'au moment où les joueurs furent comme mis en sursaut par un bruit sourd, qui retentit à côté d'eux. C'était Grégoire Ivanitch qui s'écroulait sur sa base. Assanoff avait perdu son argent. Deux heures du matin venaient de sonner. Chacun alla se coucher, et le Grand Hôtel de Golehide, tenu par M. Marron (aîné), entra dans le repos.
Il était à peine cinq heures, quand un domestique de l'hôtel vint frapper à la porte de la chambre à coucher de Moreno pour l'avertir que le moment du départ était proche. Quelques instants après, Assanoff parut dans le corridor. Sa capote d'uniforme était jetée sur ses épaules plus que négligemment; sa chemise de soie rouge, fort chiffonnée, tenait mal à son cou, et sa casquette blanche était comme plaquée sur son épaisse chevelure bouclée, où aucun soin de toilette n'avait mis de l'ordre. Quant à la figure, elle était ravagée, pâle, tirée, les yeux étaient rougis; et l'ingénieur aborda Don Juan avec un bâillement effroyable, en se tirant les bras de toute leur longueur.
—Hé bien! cher ami, s'écria-t-il, il faut donc s'en aller? Est-ce que vous aimez à vous lever si matin quand vous n'êtes pas de service, et même quand vous en êtes? Holà! Georges! double brute! Apporte-nous une bouteille de champagne pour nous mettre en train, ou le diable si je ne te casse pas les os!
—Non! pas de champagne! dit Moreno, allons-nous-en! Vous oubliez qu'on nous a remontré hier combien il était important de nous mettre en mouvement de bonne heure, avec la longue route que nous avons à faire.
—Certainement, certainement je m'en souviens; mais je suis avant tout un gentilhomme; et un homme comme moi est tenu de couronner sa journée autrement qu'en pleutre!
—Commençons-la comme des gens sensés, et allons-nous-en.
L'ingénieur se laissa persuader, et, chantonnant l'air des Fraises, alors fort à la mode dans le Caucase, il s'achemina avec son compagnon vers le bord du fleuve qu'ils allaient remonter. Leur moyen de transport était des plus simples et des moins en harmonie avec les prétentions de l'officier tatare, homme raffiné. On avait simplement mis à leur disposition une longue nacelle étroite et quatre bateliers, lesquels, dans leur propre intérêt, devaient faire beaucoup moins usage de leurs rames que d'une longue ficelle à laquelle deux d'entre eux allaient s'atteler, et marchant sur la rive, en façon de chevaux de halage, tirer le bateau à la cordelle. L'état-major de l'Argo, quand il visita cette contrée sous le commandement du capitaine Jason, aurait trouvé cet attelage primitif. Ce n'est pas qu'il n'existât un service de steamers, dont les journaux d'Europe et d'Amérique avaient fait quelque bruit; mais tantôt pour une raison, tantôt pour une autre, ce service ne fonctionnait pas; et, bref, Moreno et Assanoff, voulant s'en aller à Koutaïs et de là gagner Tillis et Bakou, n'avaient d'autre parti à choisir que de prendre place dans leur pirogue: ce qu'ils firent.
Il était beau de les voir dans cette embarcation étroite, qu'une banne blanche mettait à l'abri des rayons du soleil, assis ou couchés, au milieu de leurs caisses, fumant, causant, dormant ou se taisant et s'avançant avec la plus majestueuse lenteur, tandis que deux de leurs mariniers poussaient avec des gaffes, et que les deux autres, la cordelle sur l'épaule, tiraient de leur mieux, en marchant courbés sur la berge et à pas comptés.
On ne peut pas dire que la forêt commence seulement au sortir de Poti. Poti est comme absorbé dans la forêt; mais, quand on laisse derrière soi l'enceinte carrée en pierres flanquée détours où les musulmans parquaient jadis les esclaves, dont ce lieu était l'entrepôt principal au Caucase, on n'y voit plus d'habitations, et on peut se croire dans des lieux que les humains n'ont jamais visités. Rien de si abandonné, en apparence, rien de si inhospitalier, de si farouche, de si rébarbatif. Un fleuve hâté, roulant des eaux limoneuses ou chargées de sable sur un lit rempli de roches, contre lesquelles ses eaux rebroussent à chaque instant; des rives lacérées, déclivées par les crues subites et impitoyables de la saison d'hiver, présentant ici une plage dépouillée, là un escarpement subit; des troncs d'arbres charriés et dressant leurs bras mutilés en l'air comme pour crier miséricorde, puis roulés par trois ou par quatre les uns sur les autres et enterrés à demi, mais toujours frissonnants, toujours remuant en vain; car le fleuve irrité passe sur eux en grondant plus fort ou au travers de leurs rameaux; et aux deux côtés de cette rage, le silence solennel d'une forêt qui paraît sans limites; on voit la scène: le fleuve mugit, rugit, saute, tourbillonne et court; le bateau où sont les officiers le remonte lentement au pas cadencé des deux hommes qui le halent; les feuilles de la forêt frissonnent sous le vent du matin, les unes larges, les autres menues, celles-ci dans le sombre, celles-là dans la lumière; par des éclaircies lointaines, des rayons de soleil chatoient dans la verdure et y font passer des bandes de clarté semblables à la présence des lutins; sur le ciel bleu et clair se détachent les cimes délicates de quelques frênes, de quelques hêtres, de quelques chênes plus grands que le peuple de leurs compagnons.
Moreno considérait Ce spectacle, en définitive merveilleux, avec un intérêt étrange, quand Assanoff, un peu ranimé et revenu à lui, proposa de sauter sur la rive, et, en allégeant d'autant le bateau, de se donner le plaisir d'une promenade. Cette idée fut accueillie avec empressement par l'officier espagnol, et les deux compagnons se mirent à marcher dans les hautes herbes, en devançant leur embarcation, et, de temps en temps, sûrs de la rattraper, poussant une pointe dans quelques clairières. Ce fut ainsi que Moreno eut des occasions de s'apercevoir que la contrée forestière, traversée par le Rioni, n'est nullement aussi déserte qu'il en avait d'abord eu l'impression. De temps en temps, lui et son camarade voyaient sortir brusquement des fourrés quelques bandes effarées de petits porcs, très semblables à des marcassins, noirs, avec des soies longues et dures, aux jambes fines, brusques, lestes, agiles et jolies, au point de se faire renier par tous leurs congénères d'Europe. Ce petit monde, à l'aspect des étrangers, s'enfuyait à toutes jambes à travers les taillis et faisait découvrir une case carrée en bois cachée sous les arbres, envoyant vers le ciel la fumée bleuâtre de son foyer et habitée toujours, il faut le dire, par des êtres, hommes, femmes, enfants, sur lesquels le don de la beauté a été aussi libéralement répandu que les haillons de la misère. Depuis qu'il existe des sociétés humaines, on sait que les populations de la vallée du Phase sont belles. On leur a prouvé ce qu'on en pensait en les enlevant, en les vendant, en les adorant, en les massacrant, parce que les hommes, pris en masse ou en particulier, n'ont pas reçu du ciel d'autre façon de démontrer leur amour. Après tout, il est certain que cette beauté ne peut pas être considérée comme fatale, puisqu'il est sorti des forêts du Phase et des misères de ses cahutes tant de reines fameuses et puissantes, tant de favorites souveraines et des lignées de roi. Pour asseoir les unes et les autres, femmes et hommes, sur le trône ou mettre le trône sous leurs pieds, la destinée ne leur a rien demandé, ni génie, ni talent, ni naissance glorieuse, elle s'est contentée de voir leur beauté. Quelquefois l'histoire exagère, et pour une jolie fille rencontrée par hasard et laissant à un passant une heureuse impression qu'il répartit sur toute une province, combien d'hôtesses rousses imposant par la grâce du même juge leurs défauts à toutes les hôtesses d'un royaume! Mais ici rien de semblable n'est arrivé. La nature s'est vraiment surpassée et l'imagination n'a pu monter plus haut qu'elle. Tout ce qu'on a dit, écrit et chanté sur les perfections physiques des gens du Phase est vrai à la lettre, et l'examen le plus maussade, s'il veut parler vrai, ne trouve rien à en rabattre. Ce qui est surtout remarquable et semble sortir de toutes les règles, c'est que ces paysans, ces paysannes, ces malheureux et ces malheureuses, sont doués d'une distinction et d'une grâce extrême; leurs mains sont charmantes, leurs pieds sont adorables; la forme, les attaches, tout en est parfait, et l'on peut s'imaginer à quel point est pondérée et juste la démarche de créatures qui n'ont pas un défaut dans leur construction.
Assanoff était trop accoutumé à la vue des filles imérithiennes et gourielles pour en être aussi frappé que Moreno. Il les trouvait jolies, mais comme la civilisation le passionnait, il jugeait Mme Marron (aîné) douée de perfections d'un ordre très supérieur, bien qu'un peu défraîchie par le frottement des années.
On s'est peut-être aperçu que l'Ennemi de l'Esprit n'avait pas pris passage avec les deux officiers. Pourtant, suivant ses déclarations de la veille, on aurait dû lui en supposer l'intention. Assanoff, peu maître de ses sens au moment du départ, ne s'était nullement enquis de l'absence de son ami; il y songea seulement quand le bateau était déjà loin. Moreno n'avait pas pris part à la conversation de la veille, de sorte que Grégoire Ivanitch s'était trouvé en parfaite liberté d'agir à sa guise. La nuit lui avait porté conseil. Il avait réfléchi, en y songeant un peu à travers l'ivresse (et il n'était jamais si prudent et si avisé que lorsqu'il était gris), à la sottise d'arriver à Shamakha avec un étourdi fort occupé de ses plaisirs et pas du tout à lui être agréable. Grégoire Ivanitch était loin de s'aveugler au point de supposer que, pour tant d'occasions de plaisirs que ses principes religieux et son bon caractère lui avaient fait mettre sur le chemin de l'ingénieur, celui-ci se piquerait de générosité à son égard et aurait scrupule, une fois dans sa vie, de marcher sur ses brisées ou de lui causer des désagréments. Au contraire, il savait de science certaine que rien ne serait plus agréable au Tatare civilisé qu'un conflit d'où résulterait sans faute un recueil de plaisanteries bonnes ou mauvaises, de goguenardises et de vanteries de quoi défrayer pendant un an toutes les garnisons, tous les cantonnements du Caucase.
En conséquence, il revint sur sa promesse, se résolut à voyager seul, à voyager vite, et, quelques heures après le départ des militaires, il prit à son tour une barque, s'arrangea de façon à maintenir une petite distance entre lui et ceux qui le précédaient, puis, lorsque la nuit fut tombée, au lieu d'aller la passer avec les deux amis dans un cabanon de planches appartenant à l'État et réservé à l'usage des voyageurs, il doubla le relais de ses bateliers, atteignit au matin Koutaïs, prit la poste, ne fit que traverser Tiflis sans s'arrêter, et atteignit Shamakha.
Shamakha n'est pas une grande ville; ce n'est plus même une ville curieuse. L'ancienne cité indigène a disparu presque entièrement, pour faire place à un amas de constructions modernes, peut-être assez bien entendues, mais, à coup sûr, tout à fait dénuées de physionomie. Les Musulmans riches se sont fait bâtir des maisons russes appropriées à leurs besoins et à leurs habitudes; on aperçoit des magasins du gouvernement, des casernes, une église, ce que l'on rencontre partout; et le maître de police, ancien officier de cavalerie, brave homme, qui élevait des oiseaux chanteurs et passait une partie notable de sa vie dans l'énorme cage où il avait logé ses pensionnaires, était, avec le gouverneur, l'homme le mieux logé du pays, parce que son habitation ressemblait le plus à celle d'un bourgeois allemand. Grégoire Ivanitch Vialgue s'y rendit d'abord, frappa à la porte et fut admis.
Il entra dans le salon de l'air dégagé qui lui était propre, ne salua aucunement la sainte image placée dans un angle, au sommet du plafond.
—Mon excellent ami, lui dit-il, j'ai fait un grand voyage; j'arrive de Constantinople et, en dernier lieu, de Poti; je n'ai pas pris une heure de repos et je vous apporte la fortune.
—Elle est la bienvenue, répondit Paul Petrowitch, bienvenue assurément; c'est une bonne dame, d'un certain âge, capricieuse; mais, personne au monde, je pense, ne lui a jamais sciemment fermé sa porte.
—Bref, j'ai réussi dans nos projets au delà de toute espérance.
—Racontez le tout par le menu, répliqua Paul Petrowitch, d'un air de béatitude, en étendant sur ses genoux son mouchoir de cotonnade bleue à raies rouges et s'introduisant dans le nez une forte prise de tabac.
—Voilà l'histoire. Ainsi que nous étions convenus, je me suis rendu, en vous quittant, il y a deux mois, à Redout-Kalé, où j'ai rencontré l'Arménien à qui j'avais donné rendez-vous. Il m'a exposé la situation. Lui et ses associés ont acheté à bon compte, ma foi! six petites filles et quatre petits garçons. Il estime que sur ces dix enfants, qui promettent beaucoup, au moins quatre seront d'une beauté exceptionnelle et une petite fille (il l'a eue vraiment pour un morceau de pain) semble devoir atteindre à une perfection inouïe!
—Tu me réjouis le cœur, ma chère âme, s'écria Paul Petrowitch.
—L'Arménien m'a fait observer que, ayant parfaitement vendu l'année dernière ce qu'il avait de mieux et de prêt, il s'était résolu cette fois à perfectionner encore la marchandise.
—C'est un homme intelligent; je l'ai toujours dit et pensé, grommela Paul Petrowitch.
—Dans ce dessein, poursuivit Grégoire, il a fait l'acquisition d'une jolie maison de campagne, où il habite avec quatre filles, ses deux nièces, un neveu et un cousin de sa femme, en tout dix. Vous suivez le détail.
—Parfaitement!
—Pour tout ce petit monde, il s'est procuré des passeports, des papiers, des actes parfaitement en règle, enfin ce qu'il faut. J'ai vu les prix sur ses livres, et là, franchement, ça n'a pas coûté cher.
—J'en suis presque fâché, dit le maître de police; c'est ce que j'appelle déconsidérer l'autorité, quand ceux qui en sont revêtus se laissent aller à des concessions trop faciles. Mais j'ai peut-être des principes un peu sévères. Continuez!
—L'Arménien a engagé un maître de russe, un maître de français, qui enseigne en même temps la géographie, et une gouvernante suisse. Ces différents frais d'établissement ne sont pas ruineux, et le résultat de la spéculation est que notre compagnie se trouve désormais en état de fournir des épouses et des intendants de mérite à tous les Turcs élevés en Europe et qui tiennent à se faire un intérieur convenable, ou encore aux personnes appartenant à des communions différentes et qui savent apprécier la beauté et le talent.
—Cet Arménien est assurément un homme de génie! murmura Paul Petro-svitch, levant les yeux au ciel et croisant les mains sur son ventre.
—C'est presque ce qu'a dit notre associé américain à Constantinople, quand nous avons partagé nos bénéfices de l'année dernière. Mais il est hors de doute que la voie dans laquelle nous marchons aujourd'hui, et l'extension illimitée de nos affaires, va nous faire monter au-dessus de nos espérances.
—Je le pense ainsi, mon bon, mon parfait ami, et qui plus est (car je ne songe pas qu'à ma seule propriété! je m'occupe aussi du bonheur de mes semblables! je suis avant tout un philanthrope, moi!), regarde quel bien nous faisons!
—La chose est claire, repartit Grégoire Ivanitch avec une grimace de supériorité. Nous achetons, pour une centaine de roubles pièce, des pauvres diables de marmots condamnés à végéter ici dans la fange, dans la faim; nous les rendons gentils, doux, aimables, sociables, cela devient des grandes dames et des messieurs, à tout le moins de bons bourgeois ou de braves domestiques. Je voudrais bien savoir qui peut se vanter d'être plus utile au monde que nous? Mais ce n'est pas pour théorifier que je viens te voir. Voici tes dividendes.
Là-dessus, Grégoire tira de la poche de sa redingote un gros portefeuille, du portefeuille une liasse de billets, et pendant une bonne demi-heure, les deux amis furent plongés dans des calculs qui causaient évidemment par leur résultat une satisfaction vive à Paul Petrowitch. Quand tout ce tripotage eut pris fin, le digne maître de police demanda à grands cris de l'eau-de-vie, et pendant que les verres s'emplissaient, se vidaient et s'emplissaient de nouveau, l'Ennemi de l'Esprit dit à son camarade:
—Les plus belles étoffes ont un revers. L'année écoulée a été bonne, l'année prochaine sera meilleure; cette année-ci, nous n'avons guère que des non-valeurs, grâce à cette imbécile de Léocadie Marron, qui a été nous acheter trois filles dont la taille a tourné. Si notre excellente maîtresse de danse, Forough-el-Husnêt, voulait nous aider, elle le pourrait, et son secours viendrait bien à point.
—Mon petit père, il ne faut pas chercher à me tromper. Tu as envie de vendre les Splendeurs de la Beauté elle-même. Mais tu as tort, elle n'y consentirait pas, ni moi non plus.
—Quelle idée bizarre vas-tu chercher là, Paul Petrowitch? Les Splendeurs de la Beauté aurait pu se placer aussi bien, si elle avait vécu, et nous aussi, il y a une cinquantaine d'années, où le goût était différent de ce que nous le croyons. Cette femme-là doit peser.... Qu'est-ce qu'elle ne pèse pas? Désormais, on ne veut plus que des femmes minces, et on appelle cela avoir l'air distingué. Je suis sûr que les Splendeurs de la Beauté ne rapporterait pas deux cents ducats et elle en voudrait garder au moins la moitié, sinon plus. Ce n'est pas ce que j'appellerais une opération. Non, ne me prête pas d'idées ridicules. Je n'ai pas songé une minute aux Splendeurs de la Beauté: à Omm-Djéhâne, je ne dis pas! Elle n'est pas jolie; mais elle parle français et russe. Il faudrait lui faire une remise assez forte; mais, comme nous n'avons pas eu avec elle de frais d'éducation, de nourriture, ni d'entretien, on s'en tirerait. J'ai justement rencontré à Poti un marchand de loupes d'arbres, Français, qui m'a assuré connaître à Trébizonde un ancien Kaïmakam retiré, occupé à rechercher une femme bien élevée; il la veut musulmane afin de s'épargner les ennuis de la conversion. Omm-Djéhâne, ce me semble, conviendrait parfaitement à cette occasion-ci.
—Omm-Djéhâne sera l'affaire de ton Kaïmakam, s'il est l'affaire d'Omm-Djéhâne, répondit le maître de police sentencieusement. Parles-en aux Splendeurs de la Beauté. Tu entendras son avis.
Sur ce dernier mot, les associés se séparèrent; mais ici une remarque doit trouver sa place. On aurait tort de voir dans l'Ennemi de l'Esprit quelque disciple des traîtres de mélodrame, ou simplement un homme tant soit peu méchant. Il n'était ni l'un ni l'autre. En tant que moralité, il avait les idées de ses coreligionnaires: ce n'était pas sa faute, puisqu'il avait été élevé par eux, avec eux et comme eux; mais on pourrait presque dire qu'il y allait innocemment, puisqu'il ne voyait aucun mal dans ce qu'il supposait être la raison et la vérité. C'était un esprit tortu et dévoyé, mais non pas un drôle à proprement parler, et, quant à son commerce, il le conduisait avec une tranquillité de conscience peut-être aussi justifiée que celle dont MM. les entrepreneurs d'entreprises matrimoniales, à Paris, sont assurément pourvus après quarante ans de succès. Les lois européennes défendent sévèrement la traite des esclaves; cela est exact; à ce titre, le maître de police russe, le marchand arménien, le spéculateur américain et le commis voyageur français, tous chrétiens, étaient des coquins purs et simples. Mais l'Ennemi de l'Esprit et sa clientèle asiatique avaient de quoi se tenir l'âme en repos, dans un pays où les mariages ne se contractent jamais, en suivant les conditions même les plus régulières, que par ces ventes, au moins simulées, de la femme et où l'esclave homme prend rang dans la famille immédiatement après les enfants et avant les domestiques. Ceci soit dit non pas pour élever Grégoire Ivanitch sur un pavois, mais uniquement pour le présenter sous son vrai jour. C'était, et voilà ce qu'on en peut affirmer avec justice, un bon vivant par démonstration, dogmatiquement débarrassé de toute espèce de scrupule quant à la poursuite de ses plaisirs et de ceux des autres, nativement obligeant, et, du reste, ne voulant du mal à qui que ce soit au monde, excepté bien entendu à l'Esprit, à cause de tous nos malheurs d'ici-bas. Il tenait à ce point.
Quand il eut quitté le maître de police, il se rendit chez les Splendeures de la Beauté, et trouva cette dame dans un état de santé aussi satisfaisant qu'il l'avait laissée lors de leur dernière entrevue. Elle se tenait dans une chambre, qui, pour être de construction à peu près européenne, n'en était pas moins meublée et accommodée à la tatare. A la vérité, on voyait pendre sur les murailles, blanchies à la chaux, des cadres dorés contenant des gravures coloriées représentant l'histoire de Cora et d'Alonzo, plus un portrait lithographié du maréchal Paskewitch orné de moustaches épouvantables, et, par une idée vraiment très ingénieuse de l'artiste, regardant d'un œil du côté d'Érivan et suivant de l'autre la direction de Varsovie; mais à part ces emprunts à un luxe exotique, le tapis jeté sur le sol était persan, et le long des murs s'étendaient des petits matelas étroits, formant divans et recouverts d'étoffes du pays. Les Splendeurs de la Beauté, avec un visage de pleine lune, des yeux comme deux diamants noirs un peu éteints, une bouche de grenade et une opulence de formes dans toute sa personne, qui eût ravi en extase un véritable Osmanli, était affaissée sur elle-même au milieu d'un amas de coussins, et fumait méthodiquement son tjibouk, qu'elle soutenait de la main droite, tandis que de la gauche, paresseusement posée sur le matelas, elle tournait les grains de son tesbyh ou chapelet musulman. Bref, elle suivait consciencieusement le cours de ses occupations journalières qui consistaient à ne rien faire.
Il serait hardi de prétendre qu'elle ne pensait à rien. Cet état paradisiaque existe pour les hommes dans beaucoup de pays, mais il est à douter que nulle part il soit accessible aux femmes. La maîtresse danseuse songeait donc probablement à quelque chose. En apercevant Grégoire Ivanitch, elle lui dit avec une sorte de vivacité:
—Selam Aleykum! Vous êtes le bienvenu!
—Aleyk-ous-Selam! madame, repartit l'Ennemi de l'Esprit, mes yeux deviennent brillants du bonheur de vous voir!
—Bismillah! Asseyez-vous, je vous prie!
Elle frappa des mains. Une servante fort sale apparut.
Apporte ici une bouteille de raki et deux verres.
Grégoire ayant pris place, l'eau-de-vie se trouvant entre lui et la dame de céans, deux ou trois accolades furent données à la bouteille, puis les interlocuteurs se trouvant dans un état confortable, ils commencèrent la conversation.
—Madame, dit l'Ennemi de l'Esprit, je viens de proposer au respectable Paul Petrowitch une très belle occasion de faire le bonheur d'Omm-Djéhâne.
—Si vous faites son bonheur, répondit les Splendeurs de la Beauté, elle en sera peut-être reconnaissante, mais, encore faudrait-il savoir comment vous l'entendez.
Grégoire Ivanitch agita la main droite en l'air et secoua la tête d'un air de désintéressement et de magnanimité.
—Bah! dit-il, je le sais! Si j'étais pour quelque chose dans l'affaire, elle ne se montrerait pas plus touchée aujourd'hui qu'elle ne l'a été il y a trois mois; elle ne veut pas entendre parler de son serviteur, c'est convenu, et son serviteur n'est pas du tout disposé à se laisser venir du mal à l'estomac pour qu'on le dédaigne. Ces sottises-là sont du ressort des serviteurs de l'Esprit. Non! Laissez-moi de côté. Je viens bonnement proposer à Omm-Djéhâne de la marier à un Kaïmakam. Pour tout vous dire, j'avais emporté l'autre jour sa photographie, telle qu'il y a huit ans la femme du général l'avait fait faire. Je l'ai montrée au digne homme dont je vous parle, et, vraiment, il a pris feu. C'est un digne homme, je le répète. Il n'a que soixante-dix ans; on le trouve Musulman sévère; il ne boit ni vin ni eau-de-vie, cela plaira à Omm-Djéhâne qui déteste si fort ce qui est bon; il a une horreur encore plus prononcée pour les Européens, ce qui lui conviendra également, à elle, dont le sentiment n'est pas bien caché là-dessus; enfin il est riche. Je lui connais des terres dans trois villages des environs de Batoum, et il a par-dessus le marché un joli revenu provenant des mines d'argent de Gumush-Khanêh. Voyez ce que vous voulez faire.
—J'aime tendrement Omm-Djéhâne, répliqua les Splendeurs de la Beauté. C'est ma fille adoptive. Mon cœur saigne déjà en entendant vos paroles; que sera-ce lorsqu'il faudra me séparer de cette enfant? Je vais mourir de mille morts; on m'enterrera; on m'enterre! Cela mérite considération. Combien me donnera-t-on pour consentir à de pareils sacrifices?
Grégoire Ivanitch se caressa le menton:
—C'est, en effet, une affaire de conséquence. Omm-Djéhâne recevra un tiers de ce que donne le Kaïmakam; j'aurai le second tiers comme ayant été le promoteur de cette heureuse union, et vous partagerez le troisième tiers avec notre bon et cher ami le maître de police. L'acheteur offre deux mille roubles argent.
—Deux mille roubles argent? répondit la maîtresse danseuse, d'un air consterné; y pensez-vous? Comment avez-vous pu écouter une pareille proposition sans éclater de rire! Une fille, qui est une perle de vertu et d'innocence, qui n'a jamais dansé que devant les personnes les plus respectables, comme des généraux et des colonels; tout au plus (une fois ou deux!) devant des majors! Une fille qui parle le russe et le français comme ceux qui les ont inventés et qui peut écrire et lire, et qui sait la géographie! Une fille qui....
Grégoire Ivanitch lui mit la main sur la bouche avec une douce familiarité et continua lui-même la litanie:
—Une fille qui est charmante, mais très maigre, avec des yeux assez jolis, mais bleus, et pas très tendres à l'ordinaire; une fille qui sait une foule de belles choses, je l'avoue, mais qui manie également le couteau d'une manière fort agréable, comme j'en ai reçu moi-même la preuve dans l'épaule, et qui, par malheur, n'est pas toujours d'une humeur accorte; une fille, enfin, qui est un diable incarné! Pour ma part, je considère que la payer deux mille roubles, c'est faire son propre malheur aussi cher qu'il est possible.
—Mais un sixième de la somme et rien de plus pour moi!
—Vous voulez dire un tiers!
—Comment? Mais je partagerai avec Paul Petrowitch!
—C'est-à-dire que vous lui prendrez tout, en outre de ce que vous lui enlevez déjà. Croyez-vous que, lorsqu'il a bu, il ne pleure pas dans mon sein pour la misère où vous le réduisez?—Grégoire Ivanitch, me dit-il, cette femme-là est si belle, si aimable, si souriante, qu'elle me mettra au tombeau dans le même costume que j'avais en venant au monde!—-Et alors il verse des flots de larmes, il faut que je lui essuie le visage et que je le couche moi-même. Ne me dites donc pas des folies! Vous aurez un tiers pour vous, et c'est à prendre ou à laisser!
—Hé bien! Grégoire Ivanitch, vous êtes pour moi un véritable père, je ne me lasse pas de le répéter. Je m'écrie souvent, quand je suis toute seule: Splendeurs de la Beauté, souviens-toi que Grégoire Ivanitch est ton père! Dites seulement à Paul Petrowitch de me donner une montre en or, avec des fleurs en émail dessus, pareille à celle de la gouvernante de la province, et alors je parlerai à Omm-Djéhâne!
—Je ne me mêle pas de ces affaires-là. Vous tirerez de Paul Petrowitch ce que vous voudrez, et vous n'avez pas besoin d'intermédiaire. D'ailleurs, le temps presse. Voulez-vous ou ne voulez-vous pas commencer dès aujourd'hui notre affaire?
Les Splendeurs de la Beauté balança sa tête de droite à gauche d'un air subjugué,
—On ne peut rien vous refuser, Grégoire Ivanitch. Vallah! Billah! Tallah! Je vais me mettre à l'œuvre à l'instant; mais donnez-moi seulement, pour me souvenir de vos bontés, cette petite bague turquoise que vous portez là, à la main gauche. Les turquoises sont un gage de bonheur!
L'Ennemi de l'Esprit ôta galamment la bague de son doigt et la présenta à la dame, qui la posa d'abord sur son front, puis tira de son sein une bourse de cachemire où elle enferma sa nouvelle conquête parmi d'autres plus anciennes. Gela fait, Grégoire Ivanitch prit congé; et, tout aussitôt, les Splendeurs de la Beauté, faisant un effort sensible, souleva sa masse opulente, la dressa sur ses pieds, et, avec un balancement de hanches, qui, journellement, ravissait en extase d'innombrables admirateurs, elle sortit de la chambre, son tjibouk d'une main et son chapelet de l'autre. Elle passa, sans s'y arrêter, devant chaque porte des cellules habitées par plusieurs de ses élèves, et elle ouvrit, enfin, celle d'Omm-Djéhâne. Elle entra.
L'appartement était petit, étroit. Il n'y avait, dans un angle, qu'un sopha très court. Pas de gravures européennes; aucune espèce de luxe nulle part; pas de tjibouk; Omm-Djéhâne ne fumait pas; aucun verre, aucune bouteille; elle ne buvait pas; non, rien, pas même un pot de rouge ni de blanc de céruse, elle ne se fardait pas, ce qui était inouï chez une personne de la ville, et les personnes qui lui voulaient le plus de bien citaient cette bizarrerie comme un des traits les plus regrettables de son caractère.
Lorsque sa maîtresse entra, la jeune danseuse était assise, la joue appuyée sur sa main gauche, le coude sur un coussin. Elle regardait droit devant elle, livrée à une abnégation absolue de sa pensée et de ses sens. Elle était vêtue d'une robe étroite de soie cramoisie à raies jaunes parsemées de fleurs bleues; un mouchoir de gaze rouge, brodé d'or, était entortillé dans ses cheveux noirs; elle portait au cou un collier d'or émaillé, et aux oreilles ainsi qu'aux bras des ornements de même matière.
Grégoire Ivanitch avait raison: Omm-Djéhâne n'était pas ce qui s'appelle jolie. Cependant il en avait été touché et préoccupé, et cela s'expliquait. Une séduction puissante s'exhalait de cette jeune fille. A vouloir en détailler les causes, on ne les retrouvait pas; cependant on ne cessait pas d'en sentir l'action. C'était une de ces créatures qui entraînent, qui enivrent, qui ensorcellent, et qui ne vous disent ni pourquoi, ni comment. En vérité, un critique froid n'eût trouvé qu'un seul adjectif à lui appliquer. Il eût dit d'elle: Elle est étrange; mais aucun critique n'eût pu rester froid en sa présence.
—Mon âme, dit les Splendeurs de la Beauté, en s'asseyant à côté de sa pensionnaire, écoutez-moi bien, il s'agit d'un grand mystère.
Là-dessus, quand elle vit les yeux d'Omm-Djéhâne attachés sur les siens, elle lui raconta, d'un bout à l'autre, la conversation qu'elle venait d'avoir avec Grégoire Ivanitch.
Aux nombreuses précautions oratoires qu'elle employa, aux phrases séduisantes intercalées dans son récit, à l'accent mielleux et caressant donné à toutes ses paroles, à ses réticences, à ses nombreux serments, il était clair que la maîtresse danseuse ne s'attendait pas à convertir aisément la jeune lesghy. Aussi fut-elle agréablement surprise, quand, après un moment de réflexion assez court, celle-ci lui fit une réponse encourageante et qu'elle n'avait pas prévue.
—Comment, dit-elle, serais-je sûre que ce Grégoire Ivanitch et les autres ne me tendent pas un piège?
—Tu serais donc disposée, fleur de mon âme, à accepter le Kaïmakam pour mari?
—Tout de suite, mais je neveux pas être trompée. Elle dit ces mots rudement; ses yeux qui, déjà, n'étaient pas naturellement à fleur de tête, mais un peu tragiquement enfoncés sous un frontbombé, semblèrent se creuser davantage, et toute l'expression de son visage fut si parlante, que les Splendeurs de la Beauté répondit avec conviction:
—Comment veux-tu que l'on s'y joue? On aurait, je crois, fort à faire.
Omm-Djéhâne ne répondit rien. Elle attacha son regard sur le plancher et tomba dans la rêverie. Sa maîtresse, saisie d'une docilité si merveilleuse, lui passa le bras autour du cou et allait l'embrasser, quand la petite servante sale entra.
—Madame, dit-elle, le seigneur maître de police vous envoie dire qu'il faut venir ce soir chez le gouverneur avec Djemylèh et Talhemèh pour danser.
—Est-ce qu'il y a une fête?
—Il y a des hôtes étrangers.
—Des officiers?
—Des officiers. C'est son domestique qui me l'a dit Mais il y aura aussi des Musulmans, Aga-Khan et Shems-Eddyn-Bey.
—Sais-tu si Grégoire Ivanitch y sera?
—Je ne sais pas; mais le seigneur maître de police dit qu'il faudra mettre vos plus beaux habits; vous aurez de grands cadeaux.
La petite souillon sortit.
—De grands cadeaux, de grands cadeaux! c'est facile à dire, murmura les Splendeurs de la Beauté; on ne manque jamais de m'en promettre autant chaque fois, et, si j'y croyais, je mourrais de faim. Enfin, on ira, c'est clair. Comment s'en empêcher? Pour toi, mes yeux, puisque te voilà comme mariée à un Kaïmakam, tu n'as pas besoin d'amuser ces chiens, et tu peux rester ici, si cela t'arrange.
—Cela ne m'arrange pas du tout; j'irai au contraire avec vous et les autres chez le gouverneur. Voyez! je viens de faire trois fois de suite l'istikharêh pendant que vous parliez à Dourr-al-Zemân (la Perle du Temps, c'était le nom authentique de la jeune maritorne), et trois fois j'ai eu le même nombre de grains.
Elle montrait son chapelet qu'elle serrait des deux mains; elle balbutia entre ses dents un bout de prière et se leva. Les Splendeurs de la Beauté ne trouva absolument rien à répliquer à un argument aussi fort que celui d'une décision de l'istikharêh, et comme elle venait de se donner des fatigues inusitées, elle rentra dans sa chambre pour dormir jusqu'à l'heure de sa toilette, laissant Omm-Djéhâne réfléchir, s'il lui plairait, à la nouvelle aventure, où la vie déjà si agitée de cette dernière semblait se trouver entraînée.
Il était parfaitement exact que le gouverneur de Shamakha avait l'intention de se mettre en frais. Il donnait à dîner à deux officiers voyageurs en route pour Bakou, le lieutenant Assanoff et le cornette Moreno, et, à cette occasion, il avait invité les officiers du bataillon d'infanterie en garnison dans la ville et son ami de cœur, le maître de police.
Assanoff et Don Juan, pour être arrivés plus tard que l'Ennemi de l'Esprit, étaient arrivés pourtant, un peu fatigués, un peu ennuyés du voyage, mais d'autant plus heureux de se trouver près du but, car Shamakha n'est pas loin de Bakou. Ils étaient à peine restés quelques heures à Tiflis. L'autorité supérieure les avait engagés à rejoindre sans retard leurs corps respectifs, attendu qu'il était question de mouvements sérieux dans le Daghestan. C'était une perspective consolante pour Moreno. A mesure qu'il s'éloignait de l'Espagne et de la femme qu'il aimait, le découragement des premières heures se transformait en une résignation maladive, qui lui détruisait le prix de la vie. Il sentait que son existence antérieure était finie, et il n'éprouvait aucun désir d'en ressaisir une nouvelle. Hérodote raconte qu'en Égypte, autrefois, l'armée se trouvant mécontente des façons d'agir du souverain, les hommes de la caste guerrière prirent leurs armes, formèrent leurs bandes et s'en allèrent gagnant la frontière. Les serviteurs du monarque abandonné coururent, sur son ordre, après eux et leur dirent: «Que faites-vous? Vous abandonnez vos familles? Vous perdez de gaîté de cœur vos maisons et ce que vous possédez de biens?»—Ils répondirent fièrement: «Des biens? Avec ce que nous avons au poing, nous tâcherons d'en conquérir de meilleurs! Des maisons? On en bâtit. Des femmes? Il en existe dans tout l'univers, et de celles que nous rencontrerons, nous aurons d'autres fils!» Puis, sur cette réponse, ils partirent sans que rien pût les arrêter.
Moreno n'était pas un de ces rudes manieurs d'épée, dont l'espèce ne se rencontre guère dans les temps actuels. Soit résultat des mœurs, soit délicatesse et faiblesse plus grande de l'imagination et du cœur, il existe peu d'hommes aujourd'hui, dont le bonheur et la force vitale ne résident en dehors d'eux-mêmes, dans un autre être ou dans une chose. Presque chacun ressemble à l'embryon: il reçoit ce qui le fait vivre d'un foyer de vie qui n'est pas le sien, et, si on l'en sépare mal à propos, il est douteux, sinon impossible, qu'il subsiste à son aise. En outre, tout ce que Don Juan avait vu jusqu'alors dans le milieu où il était transplanté, lui faisait l'effet d'un rêve, d'un de ces rêves particulièrement embrouillés où la raison ne se retrouve pas. Assanoff lui avait expliqué, à sa manière, ce qui s'agitait autour d'eux; mais outre que l'ingénieur n'y apercevait rien que de naturel, ce qui le faisait passer légèrement sur les points les plus dignes de commentaires, il était d'humeur inconstante et ne savait suivre ni une explication, ni un raisonnement. Cependant Moreno s'attachait à lui. L'ivrognerie flagrante d'Assanoff le rebutait; sa gaîté le ramenait. Assanoff avait l'esprit brouillon, mais il avait de l'esprit; il divaguait à l'ordinaire, mais en quelques rencontres il montra du cœur. Pendant la longue route et l'interminable tête-à-tête, il raconta beaucoup de choses à Moreno, et Moreno se laissa aller de son côté à lui faire des confidences. Assanoff fut vivement ému des malheurs de l'exilé et montra une tendresse presque féminine pour l'amant. Quelquefois, parlant de lui-même, il avouait n'être, à son avis, qu'un sauvage mal dégrossi, et, ajoutait-il, assez peu débarbouillé, mais il revenait bientôt sur cette déclaration et se proclamait un gentilhomme. En somme, il se fit gloire désormais de reconnaître chez Moreno la supériorité de l'intelligence et du caractère.
On peut se rappeler que, dans les récits des Croisades, il est toujours question d'un généreux émir, d'un brave Bédouin, ou, à tout le moins, d'un esclave fidèle attachant son sort à celui du chevalier chrétien. A l'occasion, ce subalterne se fait tuer volontiers pour le maître, après avoir sacrifié ses intérêts aux siens. Une pareille conception s'est si bien emparée de l'imagination des Occidentaux, qu'on la trouve encore dans les nouvelles de Cervantes, et Walter Scott l'a consacrée par les personnages des deux serviteurs sarrasins du templier Brian de Boisguilbert. C'est parce que, en réalité, cette fiction repose sur un fond assez vrai. Le cœur et l'imagination, mobiles uniques du dévouement, tiennent une place énorme dans l'organisation des Asiatiques; susceptibles de beaucoup aimer, ces gens-là se sont de beaucoup sacrifiés à ce qu'ils aiment. Ainsi, du moment où Assanoff trouvait dans Don Juan une nature sympathique à la sienne, il l'aimait pour tout de bon et sans se défendre.
Le dîner du gouverneur ressembla à toutes les fêtes de ce genre. On but beaucoup. Assanoff, Dieu garde qu'il eût manqué cette occasion! Il était tellement en verve, qu'il se serait surpassé lui-même, si les observations de Don Juan ne l'eussent un peu contenu, de sorte qu'il en resta à un visage enflammé, avec une démarche légèrement titubante et un décousu de discours encore plus prononcé qu'à l'ordinaire. Pour ne pas contrarier Moreno, il s'arrêta à cette limite. Au sortir de table, on passa dans le salon, où l'on se mit à fumer. Au bout d'une demi-heure, deux des personnages marquants de la population indigène firent leur entrée au milieu de ces officiers, dont la plupart étaient dans un état plus avancé que celui d'Assanoff. Agha-Khan et Shems-Eddyn-Bey saluèrent avec dignité et avec l'affabilité la plus aimable tous les assistants, sans paraître s'apercevoir le moins du monde de rien d'irrégulier. Ils s'assirent, après avoir refusé des pipes et déclaré qu'ils ne fumaient pas. La retenue en toutes choses et la sobriété étaient alors à la mode par esprit de contraste et recommandées aux Musulmans du Caucase. Au bout de quelques instants, on annonça les danseuses. Le gouverneur ordonna de les introduire. Elles parurent.
Les Splendeurs de la Beauté marchait en tête, puis venait Omm-Djéhâne, suivie de Djémylèh et de Talhemèh, deux jeunes demoiselles très agréables, non moins peintes que leur maîtresse, et toutes vêtues de robes longues tombant droit jusqu'aux pieds avec des plis nombreux. L'or et l'argent scintillaient sur la soie et la gaze, qui abondaient dans leurs vêtements d'une magnificence et d'une somptuosité bizarres. Les colliers superposés, les boucles d'oreilles longues et tombantes, les bracelets nombreux, or et pierreries, tout luisait et résonnait à chaque mouvement de ces belles personnes. Cependant les regards se portaient instinctivement sur Omm-Djéhâne, soit que ce fût l'absence de fard, soit que ce fût la sévérité plus grande de sa parure, soit plutôt, et c'est bien certainement la vraie raison, le charme vainqueur de sa personne. Une fois qu'on l'avait regardée, les yeux ne s'en détachaient plus. Elle promenait sur chacun un regard froid, indifférent, presque insolent, presque irritant, et ce n'était pas un petit attrait. Aussi, bien qu'elle eût les yeux infiniment moins beaux que Djémylèh, que sa taille n'eût pas la rondeur de celle de Talhemèh, et que, sous aucun rapport, elle ne pût rivaliser avec l'exubérance de perfections des Splendeurs de la Beauté, cette reine sûre de ses triomphes, elle troublait chacun, et il fallait un effort pour se soustraire à sa magie.
Jamais cantatrice à la mode ni comédienne en renom n'ont exécuté leur entrée dans un salon européen avec plus de dignité que ne le firent les danseuses, et ne furent reçues avec plus d'hommages! Elles ne saluèrent personne que les deux dignitaires musulmans à qui elles adressèrent toutes, sauf Omm-Djéhâne, un coup d'œil d'intelligence des plus flatteurs, coup d'œil auquel ils répondirent par un sourire discret et en se caressant la barbe d'un air dont se fût honoré le maréchal duc de Richelieu; Cela fait, les dames s'assirent pressées les unes contre les autres, dans un coin de la salle, sur le tapis, et prirent l'air parfaitement désintéressé de personnes qui sont là pour faire tapisserie.
Cependant, derrière elles, avaient paru quatre hommes, auxquels personne ne donna la moindre attention. Ils allèrent s'accroupir dans l'angle du salon opposé à celui qu'occupaient les danseuses; c'étaient les musiciens. L'un tenait une guitare légère appelée târ; l'autre une sorte de rebec, violon à long manche, ou kémantjêh; le troisième avait un rebab, autre instrument à cordes, et le quatrième un tambourin, élément indispensable de toute musique asiatique, où le rythme doit être extrêmement marqué.
D'une voix unanime, la société demanda le commencement de la danse. Le gouverneur et le maître de police se firent plus particulièrement les interprètes du vœu général auprès des Splendeurs de la Beauté, et celle-ci, après s'être laissé prier le temps convenable pour une artiste qui connaît sa valeur, et avoir montré sa modestie par une aimable confusion, se leva en pied, s'avança lentement jusqu'au milieu du salon, et fit un signe de tête imperceptible aux musiciens dont les instruments partirent tous à la fois. Chacun avait reculé sa chaise contre le mur, de façon à laisser un vaste espace absolument libre.
Alors, sur un air extrêmement lent et monotone, accompagné par le tambourin roulant d'un bruit saccadé, sourd et nerveux, la danseuse, sans bouger de place, appuyant ses mains sur ses hanches, fit quelques mouvements de la tête et du haut du corps. Elle tourna lentement sur elle-même. Elle ne regardait personne, elle était impassible, et semblait comme absorbée. L'attention la suivait, attendait une activité qui ne venait pas, et, précisément à cause de cette attente trompée, devenait à chaque instant plus intense. On ne saurait mieux comparer l'impression produite par ce genre d'émotion qu'à celui qu'on éprouve au bord de la mer, quand l'œil demande constamment à la vague de faire plus, de monter plus haut, d'aller plus loin que la vague précédente, et qu'on écoute son bruit dans l'espérance, successivement déçue, que le bruit qui va venir sera de quelque peu plus fort, et, cependant, on reste là, assis sur la grève; des heures entières s'écoulent et l'on a peine à s'éloigner. Il en est ainsi de la séduction opérée sur les sens par les évolutions des danseuses de l'Asie. Il n'y a point de variété, il n'y a point de vivacité, on ne variera que rarement un mouvement subit, mais il s'exhale de ce tournoiement cadencé une torpeur, dont l'âme s'accommode et où elle se complaît comme dans une ivresse amenant un demi-sommeil.
Puis, la puissante danseuse se mut lentement sur le parquet, en étendant à moitié ses bras arrondis; elle ne marchait pas; elle glissa par une vibration imperceptible; elle s'avança vers les spectateurs, et passant lentement près de chacun, donna à chacun une sorte de frisson en lui laissant croire, espérer peut-être, qu'elle allait lui accorder un signe d'attention. Elle n'en fit rien. Seulement, quand elle fut devant les deux Musulmans, elle leur laissa soupçonner un nouvel indice bien apprécié de sa déférence, de sa partialité, en doublant la durée du temps d'arrêt très court dont elle avait flatté les autres, ce qui fut vivement senti et applaudi; car, dans cette danse discrète, la moindre nuance ressort avec précision. Quand la musique s'arrêta, l'enthousiasme des spectateurs éclata en applaudissements. Moreno seul restait froid. On ne goûte pas ces sortes de choses à la première vue, et le plaisir causé par les divertissements nationaux exige, en tous les pays, une expérience et une initiation. Il n'en fut pas ainsi d'Assanoff; son exaltation s'exprima d'une manière tout à fait inattendue.
—Pardieu! dit-il, je suis un homme civilisé et j'ai été à l'École des cadets, à Saint-Pétersbourg; mais je veux que le diable m'emporte si, dans l'Europe entière, ou trouve rien d'égal à ce que nous venons de voir! Je demande que quelqu'un d'ici danse la lesghy avec moi. N'y a-t-il plus une seule goutte de sang dans les veines de personne! Etes-vous tous abrutis ou tous Russes?
Un officier tatar, engagé dans l'infanterie, se leva et vint prendre Assanoff par la main.
---Allons, dit orgueilleusement le fantassin, Mourad, fils de Hassan-Bey, si tu es fils de ton père, montre ce que tu sais!
L'ingénieur lui répondit par un coup d'œil dont Moreno n'avait jamais vu l'expression à la fois dure et sauvage, mais pleine de flammes, et, dans leurs capotes d'uniforme, les deux Tatars se mirent à danser la lesghy. La musique avait vigoureusement attaqué la mélodie barbare particulière à ce pas. Ce n'était rien de langoureux, ce n'était rien de languissant. Mourad, fils de Hassan, n'était plus ivre; il semblait le fils d'un prince et prince lui-même. On l'eût pris pour un des soldats de l'ancien Mongol Khoubilaï; le tambourin sonnait, palpitait avec ardeur, avec un emportement de cruauté et de conquête. Les assistants, à l'exception de l'Espagnol, étaient possédés par le vin et l'eau-de-vie et n'avaient ni entendu les paroles d'Assanoff, ni compris rien aux émotions qui l'agitaient. Tout ce qu'on savait de cette scène, en définitive étrange, c'est que l'ingénieur dansait la lesghy à merveille, et ce drame qui figure la bataille, le meurtre, le sang, et partant, la révolte, se jouait devant ces conquérants, sans qu'ils songeassent le moins du monde à en comprendre, encore bien moins à en redouter le sens. Seul, Don Juan restait stupéfait de l'expression nouvelle répandue sur les traits d'Assanoff, et, quand la danse se fut terminée au milieu des trépignements de joie de tous les officiers russes, et que l'attention générale fut distraite par l'entrée dans la salle d'un assez grand nombre de domestiques apportant de nouvelles pipes, du thé et de l'eau-de-vie, il attira son ami dans un coin de la chambre qui se trouvait être celui où étaient les danseuses, toutes debout pendant la lesghy, et lui dit à demi-voix:
—Es-tu fou? Qu'est-ce que c'est que cette comédie-là, que tu viens de jouer? Pourquoi te donnes-tu en spectacle? Si tu aimes ton pays, ne peux-tu le témoigner autrement que par des convulsions?
—Tais-toi, lui répondit brusquement Assanoff, tu ne sais ce dont tu parles! Il est des choses que tu ne peux pas connaître! Certes, je suis un lâche, je suis un misérable, et le dernier des hommes est cet infâme coquin de Djemiloff, qui vient de danser avec moi, il n'est pas moins avili, quoiqu'il ait dansé comme un homme! Mais, vois-tu, il y a pourtant des moments encore où, si bas qu'on ait le cœur, on le sent qui se relève, et le jour n'est pas venu où un Tatar verra danser les filles de son pays sans que des larmes de sang se forment sous sa paupière!
Des larmes de sang se formaient peut-être là où disait Assanoff; mais comment le savoir? Ce qui est certain, c'est que, de vrais, de gros pleurs roulaient sur sa joue. Il les essuyait rapidement d'une main, avant qu'on eût eu le temps de les remarquer, quand il se sentit prendre l'autre; il se retourna et vit Omm-Djéhâne. Elle lui dit rapidement, en français:
—Cette nuit! deux heures avant le destèh! à ma porte! ne frappe pas!
Elle s'écarta aussitôt; quant à lui, cette parole d'une belle personne, d'une personne qui avait passé jusqu'alors pour insensible et parfaitement invincible, et qui était comme la gloire des danseuses de la ville, précisément parce qu'elle consentait peu à montrer ses talents, cette charmante parole le rendit subitement à la civilisation que, depuis quelques minutes, il paraissait oublier d'une façon si complète, et, passant son bras sous celui de Moreno, il entraîna l'officier espagnol à quelques pas et lui murmura dans l'oreille:
—Peste! je suis un heureux coquin! J'ai un rendez-vous!
—Avec qui?
—Avec la Fleur des Pois! Je te raconterai tout demain. Mais, attention! Il ne faut plus que je me grise!
—Non! il me semble que tu as assez perdu la tête comme cela, ce soir.
—La tête! le cœur! les sens! l'esprit par-dessus le marché! La bonne histoire! la bonne histoire! J'en ferai mon brosseur de cette petite personne! Je l'emmènerai à Bakou, et nous donnerons des soirées d'artistes! Mais, motus! Soyons discrets comme des troubadours jusqu'à demain matin.
Les nouvelles santés qu'on porta en foule, aidées de l'éclat des yeux des Splendeurs de la Beauté, de Djemylèh et de Talhemèh, car Omm-Djéhâne se tint à part, sous la protection des deux graves Musulmans qui, sans en avoir l'air, étendirent vers elle une protection fort efficace; le bruit épouvantable, les danses qui recommencèrent et se poursuivirent encore quelques heures, toutes les délices de cette soirée, enfin, eurent le résultat qu'on en devait attendre. Le gouverneur fut porté dans son lit; le maître de police gagna le sien sur les épaules de quatre hommes; une moitié des officiers dormit sur le champ de bataille, l'autre joncha les rues de corps généreux, mais vaincus. Les trois danseuses rentrèrent ou ne rentrèrent pas au logis: on n'a jamais su au juste ce qui était advenu de ce détail. Omm-Djéhâne, seule, regagna paisiblement la demeure commune sous la protection des amis qu'elle s'était assurés, et qui la quittèrent en maudissant de tout leur cœur les ignobles pourceaux de chrétiens que la prudence les obligeait de ménager. Pour Assanoff, ayant reconduit Moreno jusqu'à leur habitation, la maison de poste, et voyant que l'heure du rendez-vous était à peu près arrivée, il se hâta et courut se placer contre la porte des danseuses, sans donner d'ailleurs aucun signe de vie, ainsi qu'Omm-Djéhâne le lui avait recommandé.
La rue était déserte et complètement silencieuse, la nuit sombre; il s'en fallait de trois heures environ que l'aube ne pointât. On était au commencement de septembre. Il avait plu dans la journée; il ne faisait pas chaud. Mais l'attente fut courte. Assanoff, qui était tout oreilles, entendit marcher dans la maison; l'huis s'entr'ouvrit doucement. On demanda tout bas:
—Etes-vous là?
Il passa le bras à travers la fente de la porte, saisit une main qui s'avançait et répondit:
—Sans doute! Comment n'y serais-je pas? Suis-je une bête!
Omm-Djéhâne attira l'officier dans l'intérieur et referma le battant sans bruit comme elle l'avait ouvert; puis, précédant son hôte, elle traversa à la hâte la petite cour centrale du logis, d'où ils entrèrent dans la salle principale. Là, se trouvaient des divans contre les murs, quelques chaises et une table sur laquelle brûlait une lampe.
Omm-Djéhâne se tourna vers l'officier et le regarda d'un air si arrogant, qu'il fit involontairement un pas en arrière. Alors, il contempla, stupéfait, la jeune fille. Elle avait ôté sa toilette de danseuse; elle était vêtue comme une femme noble du Daghestan et portait à sa ceinture une paire de pistolets et un couteau. Soit hasard, soit intention, sa main droite se porta un instant vers ses armes. Elle montra une chaise à Assanoff d'un geste impérieux, et s'assit elle-même sur le divan à quelques pas de lui. Elle tenait à la main ce chapelet avec lequel elle avait accompli les cérémonies de l'istikharêh, la première fois qu'on l'a vue apparaître en personne dans ce récit, et, pendant l'entretien qui va suivre, elle revint souvent aux grains de corail et les fit rouler et glisser entre ses doigts.
—Sois le bienvenu, Mourad! Depuis quatre ans je demande sans cesse à ce chapelet si je vais te voir; aujourd'hui il me l'a assuré; c'est pourquoi je suis allée chez le gouverneur, et te voilà!
—A la façon dont tu me reçois, je ne comprends pas trop ce que je viens faire ici.
—Tu vas le comprendre, fils de ma tante.
—Que veux-tu dire?
—J'avais quatre ans et tu en avais douze, je me rappelle et tu as oublié! Ah! fils de mon sang, frère de mon âme, s'écria-t-elle tout à coup avec une explosion passionnée et en étendant ses mains frémissantes vers le jeune homme; est-ce que, quand tu dors, tu ne vois pas notre aoûl, notre village, sur son pic de rochers, montant droit au milieu de l'azur du ciel, avec les nuages au-dessous de lui, dans les vallons pleins d'arbres et de pierres? Tu ne vois donc plus le nid où nous sommes nés, bien au-dessus des plaines, bien au-dessus des montagnes communes, bien au-dessus des hommes esclaves, parmi les demeures des oiseaux nobles, au sein de l'atmosphère de Dieu? Tu ne les vois donc plus, nos murailles protectrices, nos tours penchées sur les abîmes, nos manoirs en terrasses, montant les unes au-dessus des autres, toutes vigilantes et, par leurs lucarnes, avides de voir l'ennemi de plus loin? Et leurs toits plats où nous dormions l'été, et les rues étroites et le logis de Kassem-Bey en face du nôtre, et celui d'Arslan-Bey devant, et tes camarades de jeu, Sélym et Mouryd qui sont morts dans leur sang, et mes compagnes, à moi, Ayeshah, Loulou, Péry, la petite Zobeydêh, que sa mère portait dans ses bras! Ah! misérable lâche! les soldats les ont tous jetés dans les flammes, et l'aoûl a brûlé sur eux!
Assanoff commença à se sentir extrêmement mal à son aise. Quelques gouttes de sueur perlèrent sur son front. Il étendit machinalement les mains sur ses genoux, qu'il tint fortement serrés. Mais il ne prononça pas un mot. Omm-Djéhâne continua d'une voix sourde:
—Tu ne rêves donc jamais la nuit? Tu te couches, et le sommeil te prend, et tu restes là, n'est-ce pas, comme une masse de chair inerte, abandonné par tes pensées jusqu'au matin, jusqu'au milieu du jour, si l'on veut. Au fond, tu fais bien! Ta vie entière n'est qu'une mort! Tu ne te rappelles rien? rien du tout? Ton oncle, mon père à moi, mon père, sais-tu cela? Non! tu ne le sais pas! Je vais te le dire: mon père, Élam-Bey, enfin, pendu à l'arbre de gauche en montant le sentier; ton père à toi, mon oncle, cloué d'un coup de baïonnette sur la porte de sa maison. Tu ne te rappelles pas? Tu n'avais que douze ans; mais moi j'en avais quatre et je n'ai rien oublié! Non, rien! rien, te dis-je, pas la moindre, pas la plus minime circonstance! Ton oncle, quand je suis passée devant, portée par un soldat, ton oncle pendait à son arbre, comme ce vêtement-là, contre la muraille, pend à ce clou qui est derrière toi!
Assanof eut un frisson glacial dans les os; il lui sembla sentir les pieds ballants de son oncle sur ses épaules, mais il ne dit pas un mot.
—Alors, poursuivit Omm-Djéhâne, on te prit avec quelques garçons échappés par hasard à l'incendie et au massacre. On t'envoya à l'École des cadets à Pétersbourg et on t'éleva, comme disent les Francs! On t'enleva ta mémoire, on t'enleva ton cœur, on te prit ta religion, sans même se soucier de t'en donner une autre; mais on t'apprit à bien boire, et je te retrouve les traits déjà flétris par la débauche, les joues marbrées de bleu, un homme? Non! Une guenille! Tu le sais toi-même.
Assanoff, humilié, maté par cette fille et par les images, surtout, par les images trop exactes, trop crues, trop vraies qu'elle évoquait devant lui, Assanoff essaya de se défendre.
—J'ai pourtant appris quelque chose, murmura-t-il, je sais mon métier de soldat, et on ne m'a jamais accusé de manquer de courage. Je ne fais pas honte à ma famille, j'ai de l'honneur!
—De l'honneur? Toi! s'écria Omm-Djéhâne avec le dernier emportement; va raconter ces billevesées aux gens de ta sorte! mais ne pense pas m'imposer avec ces grands mots. N'ai-je pas été nourrie aussi par les Russes? L'honneur! C'est de vouloir être cru quand on ment, de vouloir passer pour honnête quand on n'est qu'un coquin, et de vouloir être tenu pour loyal quand on vole au jeu. Si l'on rencontre un drôle de son espèce, tous deux, gens d'honneur, on se bat et on est tué justement le jour où, par hasard, on n'avait pas tort. Voilà ce que c'est que l'honneur; et si tu en as vraiment, fils de ma tante, tu peux te considérer comme un Européen parfait, méchant, perfide, larron, assassin, sans foi, sans loi, sans Dieu, un pourceau ivre de toutes les ivresses imaginables et roulé dans tous les bourbiers du vice!
La virulence de cette sortie parut à Assanoff dépasser la mesure, ce qui lui rendit quelque chose de la possession de lui-même:
—Qui veut trop prouver ne prouve rien, dit-il froidement; ne disputons pas là-dessus à tort ou à raison, mais, dans tous les cas, sans qu'on m'ait demandé avis, on a fait de moi un homme civilisé; je le suis devenu. Il faut que je le reste. Tu ne me prouveras pas que je fasse aucun mal, en vivant à la façon de mes camarades. D'ailleurs, pour ne te rien cacher, je m'ennuie; je ne sais pas pourquoi, rien ne me manque, tout me manque. Si une balle veut de moi, je l'épouse. Si l'eau-de-vie m'emporte, grand bien lui fasse! C'est tout ce que je désire.... Tiens! Omm-Djéhâne, je suis content de te voir. Pourquoi n'es-tu pas restée chez la générale? Cela valait mieux que cette maison.
—Cette femme, répondit la danseuse avec l'accent de la haine et du mépris, cette femme! Elle a eu l'insolence de déclarer plusieurs fois, et devant moi, qu'elle voulait remplacer ma mère! Elle a dit plusieurs fois, et devant moi, que les Lesghys n'étaient que des sauvages, et, un jour, où je lui ai répondu que leur sang était plus pur que le sien, elle a ri. Cette femme, elle m'a prise une fois par le bras et mise hors de la chambre comme une servante, parce que j'étais montée sur un fauteuil, étant trop petite pour atteindre à leurs idoles, les jeter en bas! D'ailleurs, tu le sais bien! c'est son mari qui avait mené les troupes contre notre aoûl!
Omm-Djéhâne se tut une minute, et tout à coup s'écria:
—Je n'attendais que le jour où je me sentirais assez forte! Six mois plus tard, je lui tuais ses deux filles!
—Tu n'y vas pas de main morte, dit Assanoff en riant. Heureusement que tu t'es laissé deviner, et on t'a chassée à propos.
Il parlait d'un ton léger qui ne contrastait pas mal avec celui de la minute précédente. Omm-Djéhâne le considéra une seconde sans souffler mot, puis elle étendit le bras sur le divan, prit un târ, une mandoline tatare qui était jetée là, et, d'un air distrait, se mit à l'accorder; peu à peu, sans paraître y vouloir mettre aucune intention, elle commença à jouer et à chanter. Sa voix était d'une douceur infinie et pénétrante à l'extrême. Elle chanta d'abord très bas et à peine l'entendait-on. Il semblait que ce n'étaient que des accords isolés, des notes se suivant sans qu'aucune intention les enchaînât les unes aux autres. Insensiblement, un air déterminé se détacha de cette mélodie indistincte, absolument comme du fond d'un brouillard naît, s'avance peu à peu et se fait reconnaître une apparition éthérée. Saisi par une émotion irrésistible, par une curiosité violente, par un souvenir tout-puissant, Assanoff releva la tête et écouta. Oh! il était visible qu'il écoutait de toutes ses oreilles et de toute son intelligence, de tout son cœur, de toute son âme!
Au chant se mêlèrent bientôt des paroles. C'était une poésie lesghy; c'était, précisément, l'air que les filles de la tribu chantaient avec le plus de plaisir et le plus souvent quand Assanoff était enfant. On connaît assez le pouvoir souverain, la magie victorieuse que ce genre d'influence exerce, en général, sur les hommes nés dans les montagnes, au sein de petites sociétés, où, les distractions étant peu nombreuses, la mémoire qu'on en conserve reste à jamais souveraine de l'imagination. Les Suisses ont le Ranz des Vaches, et les Écossais l'Appel de la cornemuse. Assanoff se trouva saisi par une force toute pareille.
Il était né à une distance assez peu considérable de Bakou, au sein d'une accumulation d'escarpements présentant l'aspect le plus singulier et le plus grandiose qui se puisse contempler. C'est un assemblage de pics aigus, largement séparés les uns des autres par des vallées profondes, et s'élevant, sur des bases étroites, jusqu'à la région des nuages. Couvrant les plateaux rocheux de ces aiguilles gigantesques, plateaux étroits où l'on jurerait de loin que les aigles seuls peuvent avoir leur nid, se posent, s'accrochent comme ils peuvent, les villages, les aoûls de ces hommes terribles, qui n'ont jamais connu que le combat, le pillage et la destruction. Les Lesghys se tiennent là, toujours en sentinelle, guettant la proie, se méfiant de l'attaque, voyant de loin, surveillant tout.
La chanson d'Omm-Djéhâne évoqua, jusqu'à produire la réalité la plus poignante, le souvenir de l'aoûl paternel devant l'âme ébranlée d'Assanoff. Il revit tout, tout ce qu'il avait ou croyait avoir oublié. Tout! La muraille fortifiée de l'extérieur, les précipices dont son œil d'enfant avait sondé jadis les profondeurs meurtrières avec une curiosité indomptable; la rue, les terrasses plates brûlées par le soleil ou disparaissant sous la neige, les maisons, sa maison, sa chambre, son père, sa mère, ses parents, ses amis, ses ennemis! Rien ne resta qu'il n'eût revu! Les paroles que prononçait Omm-Djéhâne, les rimes qui s'entrecroisaient, le saisissaient comme avec des serres et l'emportaient dans les ravins de la montagne, dans les sentiers où, du fond d'un buisson, il avait épié si souvent la marche des colonnes russes pour aller en avertir son père. Car, chez les Lesghys, les enfants nobles sont des guerriers rusés et hardis dès le jour où ils marchent. Un enchantement sublime remplissait l'âme du barbare mal converti. Ses habitudes étaient européennes, ses vices parlaient russe et français; mais le fond de sa nature, mais ses instincts, mais ses qualités, mais ses aptitudes, ce qu'il avait de vertus, tout cela était encore tatar, comme le meilleur de son sang.
Que devint Mourad, fils de Hassan, l'officier d'ingénieurs au service de Sa Majesté Impériale, l'ancien élève de l'École des cadets, le lauréat des examens, lorsque sa cousine se levant, sans cesser de chanter et de jouer du târ, commença à mener à travers la chambre une danse lente et vigoureusement rythmée? il quitta sa chaise, se jeta par terre dans un coin, prit sa tête entre ses deux mains, convulsivement crispées dans ses cheveux, et, à travers les larmes qui obscurcissaient ses regards, suivit avec une avidité douloureuse les mouvements de la danse, absolument comme il avait fait pour Forough-el-Husnêt, mais avec bien plus d'anxiété, bien plus de passion, on le peut croire. Et ce qui est vrai également, c'est qu'Omm-Djéhâne dansait d'une bien autre manière que sa maîtresse! Ses pas signifiaient plus, ses gestes, encore plus réservés, saisissaient davantage; c'était la danse de l'aoûl, c'était la chanson de l'aoûl; il sortait de la personne entière de la jeune fille une sorte de courant électrique enveloppant de toutes parts son parent. Soudain, brusquement, elle s'arrêta, cessa de chanter, jeta le târ sur les coussins, et s'accroupissant à côté d'Assanoff et lui jetant les bras autour du cou:
—Te souviens-tu? dit-elle.
Il sanglota tout à fait, poussa des cris d'angoisse, cacha sa tête dans le sein et entre les genoux de sa cousine. C'était pitié que de voir ce grand garçon secoué par une pareille douleur.
—Tu te souviens donc? poursuit la Lesghy. Tu vois comme tu me retrouves? J'ai été la servante des Francs, je me suis enfuie; j'ai été la servante des Musulmans, on m'a battue; j'ai couru les bois; j'ai failli mourir de faim et de froid; je suis ici, je n'y veux pas rester ... tu comprends bien pourquoi.... Toi-même, pourquoi es-tu venu cette nuit? Vois-tu, tu comprends bien? On veut me vendre à un Kaïmakam, quelque part en Turquie; j'ai accepté crainte de pis et pour qu'on ne me tourmente plus. Je suis ta chair, je suis ton sang, sauve-moi! Garde-moi près de toi, fils de mon oncle, Mourad, mon amour, mon bien, ma chère âme, sauve-moi!
Elle lui prit la tête et l'embrassa avec passion.
—Je te sauverai, répondit vivement Assanoff; je veux bien que tous les diables m'étranglent, si je ne te sauve pas! Tu es toute ma famille! Ah! les Russes! que le ciel les confonde! Ils m'ont tout tué, ils m'ont tout brûlé, ils m'ont tout détruit! Mais je leur rendrai au centuple le mal dont ils m'ont accablé, et toi aussi! Veux-tu que je déserte?
—Oui, déserte!
—Veux-tu que nous allions dans la montagne rejoindre les autres tribus rebelles?
—Oui, je le veux!
—Sur mon honneur, je le veux aussi! Et cela sera tout de suite, c'est-à-dire dans le jour de demain ou plutôt dans le jour d'aujourd'hui, car l'aurore va naître! Nous redeviendrons ce que nous sommes, des Lesghys et libres! Et je t'épouserai, fille de ma tante, et tu seras sauvée et moi aussi! Car, en définitive, je suis tatar, moi! Qu'y a-t-il de commun entre Mourad, fils d'Hassan-Bey et tous ces messieurs francs! Est-ce que je ne sais pas ce qu'ils valent? As-tu lu Gogol? Voilà un écrivain! Et qui les arrange comme ils le méritent! Oh! les canailles!
Et se relevant tout à coup, il parcourut la chambre à grands pas, livré à un accès de frénésie. Puis il s'arrêta devant Omm-Djéhâne, la regarda fixement, lui prit les deux mains et lui dit:
—Tu es vraiment très jolie, je t'aime de tout mon cœur, et je t'épouserai, parole d'honneur! Nous aurons des têtes de Russes sur la table du festin des noces, cela t'arrange-t-il?
—Beaucoup! et, par tête, mille baisers!
—Tu sais le français?
—Oui, je le sais!
—Tant mieux! Cela nous distraira de le parler quelquefois.
—Mourad, fils d'Hassan-Bey, quelle honte! oublie pour jamais toutes ces infamies!
—Tu as raison! Je suis un Tatar et rien autre, et je ne veux être que ça, et puissé-je être mis en dix mille morceaux, si nos enfants ne sont des Musulmans parfaits! Mais c'est assez raisonner! Voici ce qui reste à faire: je vais te quitter parce que le jour arrive. A midi, viens me trouver à la maison de poste. Là, je t'habillerai comme mon ordonnance. Nous partons à une heure dans un grand tarantass qu'on m'a prêté; nous filons rapidement: à six lieues d'ici, nous quittons la route, et bonsoir! Les Russes ne te reverront jamais ici; moi, ils ne me regarderont que le sabre à la main!
Omm-Djéhâne se jeta dans ses bras. Ils s'embrassèrent, et Assanoff sortit.
Quand il fut dans la rue, il était enchanté de lui-même, enchanté de ses projets, et très amoureux de sa cousine, la trouvant adorable. Il le faut avouer, accoutumé à ne jamais suivre qu'une idée à la fois, il avait complètement oublié son compagnon de route, et, lorsqu'il avait assigné pour rendez-vous à Omm-Djéhâne la maison de poste, il ne songeait nullement que Moreno l'y attendait.
Ce souvenir lui revint tout à coup.
—Peste! dit-il, c'est une bonne étourderie!
Il ne resta pas longtemps soucieux, n'en ayant pas l'habitude, plus que de réfléchir.
—Je m'ouvrirai de tout à Moreno. Il a conspiré, il sait ce que c'est. Au lieu de me gêner, il m'aidera.
Quand il entra dans la salle où l'Espagnol dormait sur un lit de cuir, il le réveilla sans cérémonie.
—Compliment! lui dit-il, qui est-ce qui t'a vendu cette couche magnifique, que je ne te connaissais pas?
—Tu me la connais parfaitement. Je l'ai eue à Tiflis par les soins d'un compatriote à moi, et tu devrais te souvenir qu'à cette occasion tu m'as expliqué savamment, à ma grande surprise, que tous les Juifs du Caucase étaient de souche espagnole. Mais j'imagine que tu ne me réveilles pas au petit jour, après un dîner et une soirée comme ceux d'hier, pour me faire passer un examen sur les persécutions de Philippe II, par suite desquelles les Hébreux ont fui à Salonique, et de Salonique poussent jusqu'ici des reconnaissances.
—Non, pas précisément; mais pardonne-moi, je suis un peu troublé. Je me fie à ta foi. Omm-Djéhâne est ma cousine. J'ai résolu de l'épouser. Je vais me sauver avec elle dans la montagne. Bref, je déserte et je déclare la guerre aux Russes.
Don Juan sauta au bas de son lit, au comble de l'étonnement.
—Es-tu fou? dit-il à son compagnon.
—Je l'ai été toute ma vie et pense bien l'être jusqu'à mon dernier soupir. Mais je ferai ici l'action la plus généreuse, la plus chevaleresque et la plus noble qui se puisse imaginer, et je pense que ce n'est pas toi qui m'en voudrais détourner.
—Et pourquoi cela, s'il te plaît?
—Parce que tu as fait exactement la même chose, et que c'est pour ce motif que j'ai le bonheur d'être ton ami.
---Allons donc! il n'y a pas le moindre rapport! J'ai conspiré parce que mes camarades conspiraient, et je ne me séparais pas d'eux; et, d'ailleurs, il s'agissait de mon prince légitime! Toi, ce que tu veux faire, c'est tout bonnement du brigandage. Tu t'en vas avec des bandits, avec une sauteuse, permets-moi de te le dire; et d'un homme élégant, aimable comme tu l'es, d'un officier brillant, ne pour être distingué dans tous les salons, tu médites de faire une manière de sauvage grossier, bon à fusiller au coin d'un bois.
—Tu oublies que mon père était un sauvage grossier, et que, précisément, il a été fusillé comme tu le dis.
—Mon pauvre ami, je serais désolé de t'affliger; mais, puisque ton père a eu cette fin-là, qui n'est pas enviable, tu dois n'y pas aboutir de ton plein gré. Voyons, Assanoff, soyons raisonnables, si nous pouvons! Ton père a été un sauvage? Eh bien! toi tu n'en es pas un. Où est le mal? Les hommes ne peuvent cependant pas, de génération en génération, se ressembler tous. Veux-tu que je te dise l'effet que tu me produis?
—Parle franchement.
—Tu me donnes envie de rire, parce que, si tu continues, tu seras ridicule.
L'ingénieur rougit profondément. La peur de devenir ridicule le bouleversa. Cependant il tint bon:
—Mon cher ami, Omm-Djéhâne va arriver tout à l'heure. Tu penses que je ne la renverrai pas. D'autre part, me trahiras-tu? Ridicule ou non, le vin est tiré, il faut le boire.
Là-dessus il s'assit, se mit à siffler et se versa un verre d'eau-de-vie d'un carafon qui se trouva à sa portée.
Moreno comprit qu'il ne fallait pas le buter. Il cessa donc d'insister, et s'occupa de sa toilette du matin presque en silence. Assanoff, de son côté, n'était pas fort loquace et n'interrompait sa rêverie que par quelques paroles insignifiantes, jetées de temps en temps au hasard. Il était devenu très perplexe. Il était gêné par l'opposition de son ami; d'autre part, il ne trouvait plus, lui-même, maintenant qu'il était de sang-froid, ses projets aussi praticables ou plutôt aussi agréables à pratiquer que cela lui avait semblé dans un moment d'enthousiasme et d'emportement; ensuite, Omm-Djéhâne avait produit sur son âme l'impression la plus vive, un peu à cause de la parenté, beaucoup à cause de la beauté, plus encore par la singularité de sa nature; mais l'épouser! En conscience, il la trouvait bien arriérée, toute savante qu'elle fût en français. La vérité était que le pauvre Assanoff n'était pas Russe, n'était pas sauvage, n'était pas civilisé, mais de tout cela était un peu, et les pauvres êtres, que les périodes et les pays de transition déforment de la sorte, sont fort incomplets, fort misérables et réservés à plus de vices et de malheurs que de vertus et de félicités. Pour se donner des idées et trouver un expédient, il se mit à boire, et, après quelques verres, il rencontra une solution à son plus grand embarras actuel, l'arrivée imminente d'Omm-Djéhâne. Cette solution fut des plus simples; elle consista pour lui à prendre sa casquette, pendant que Moreno avait le dos tourné, et à laisser son fidèle ami accommoder, comme il l'entendrait, toutes choses avec sa cousine, dont il venait de faire si brusquement sa compagne de voyage, sa complice et sa fiancée.
Quand midi sonna, Omm-Djéhâne, ayant sans peine quitté son logis, attendu que les danseuses, rentrées par la grâce de Dieu, n'avaient eu rien de plus pressé comme de plus nécessaire que de chercher le repos de leurs lits, Omm-Djéhâne avait pris des rues détournées, et étant arrivée à la maison de poste, voilée à la façon des femmes tatares, avait frappé discrètement à la porte d'entrée. L'ordonnance d'Assanoff lui avait ouvert: elle avait passé vivement devant le soldat sans lui rien dire; et, lui, jugeant que cette femme était attendue par les officiers, n'avait pas même songer lui adresser une question. La danseuse entra ainsi dans la salle où était Moreno, occupé à boucler sa valise pour le départ, qui allait avoir lieu dans une heure.
Il leva les yeux au bruit, vit la jeune fille, et machinalement chercha du regard Assanoff. Omm-Djéhâne ne lui laissa pas le temps de se trouver embarrassé.
—Monsieur, lui dit-elle, je viens ici chercher le lieutenant Assanoff. Il a dû vous dire que je suis sa cousine, et, comme il ne peut pas manquer d'être confiant, il aura certainement ajouté que j'étais sa fiancée. Ainsi, comme il me paraît absent, permettez-moi de l'attendre.
—Mademoiselle, répondit Moreno froidement, en offrant toutefois une chaise à la nouvelle arrivée, vous avez raison, Assanoff est confiant; je sais que vous êtes sa cousine ou que, du moins, il le croit. Mais, quant à devenir sa fiancée et tout ce qui s'ensuit, dont vous ne me parlez pas, nous n'y sommes pas encore, et je vous engage à changer de visées.
—Pourquoi? monsieur.
—Mademoiselle, vous perdriez Assanoff et sans profit pour vous.
Omm-Djéhâne prit un air agressif.
—Qui dit que je cherche un profit? Assanoff vous a-t-il chargé de me parler comme vous le faites?
Moreno sentit qu'il ne devait pas se laisser emporter par son zèle; il rompit, comme disent les maîtres d'armes, et engagea le fer autrement.
—Voyons, mademoiselle, vous n'êtes pas une personne ordinaire, et il ne faut pas vous avoir regardée longtemps pour lire votre âme dans vos traits. Aimez-vous Assanoff?
—Pas du tout!
Elle avait du mépris plein les yeux.
—Que voulez-vous donc faire de lui?
—Un homme. C'est une femme, c'est un lâche, c'est un ivrogne. Il croit tout ce qu'on lui dit, et je le fais tourner comme je veux. Pourquoi pensez-vous que je puisse l'aimer? Mais il est le fils de mon oncle, l'unique parent qui me reste; je n'entends pas qu'il se déshonore plus longtemps; il me prendra chez lui, je suis sa femme, qui voulez-vous que j'épouse sinon lui? Je le détacherai de ses habitudes honteuses, je le servirai, je le garderai; et, quand il sera tué, ce sera comme un brave, par les ennemis, et je le vengerai.
Moreno fut un peu étonné. Il avait des parents dans les montagnes de Barcelone; mais il ne connaissait ni Catalane, ni Catalan de la force de cette petite femme. Pour lui trouver une rivale digne d'elle, il lui eût fallu remonter jusqu'aux Almogavares, et il n'avait pas le temps de chercher si loin.
—Je vous en prie, mademoiselle, soyons moins vifs. Assanoff ne mérite pas qu'on parle de lui sur ce ton-là; c'est un galant homme, et vous ne l'entraînerez pas à la dérive.
—Qui m'en empêchera?
—Moi!
—Vous?
—Parfaitement!
—Qui êtes-vous donc, vous?
—Juan Moreno, ancien lieutenant aux chasseurs de Ségovie, aujourd'hui cornette aux dragons d'Imérétie, grand serviteur des dames, mais assez entêté.