VILLIERS DE L'ISLE-ADAM


CHEZ LES PASSANTS

FANTAISIES, PAMPHLETS ET SOUVENIRS
SUIVI DE
PAGES INÉDITES

PARIS
COLLECTION «LES PROSES»
GEORGES CRÈS ET Cie, ÉDITEURS
116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
M CM XIV

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Vingt-cinq exemplaires sur papier d'Arches à la cuve numérotés de 1 à 25

ET

Mille cinq cents exemplaires sur alfa teinté

No 849

Tous droits de traduction et de reproduction réservés

L'ÉTONNANT COUPLE MOUTONNET

À M. Henri Mercier

Ce qui cause la réelle félicité amoureuse, chez certains êtres, ce qui fait le secret de leur tendresse, ce qui explique l'union fidèle de certains couples, est, entre toutes choses, un mystère dont le comique terrifierait si l'étonnement permettait de l'analyser. Les bizarreries sensuelles de l'Homme sont une roue de paon, dont les yeux ne s'allument qu'au dedans de l'âme, et, seul, chacun connaît son désir.

Par une radieuse matinée de mars 1793, le célèbre citoyen Fouquier-Tinville, en son cabinet de travail de la rue des Prouvaires, assis devant sa table, l'œil errant sur maints dossiers, venait de signer la liste d'une fournée de ci-devants dont la suppression devait avoir lieu le lendemain même, entre onze heures et midi.

Soudain, un bruit de voix,—celles d'un visiteur et d'un planton de garde,—lui parvint de derrière la porte.

Il releva la tête, prêtant l'oreille. L'une de ces voix, qui parlait de forcer la consigne, le fit tressaillir.

On entendait: «Je suis Thermidor Moutonnet! de la section des Enfants du devoir!... Dites-lui cela!»

À ce nom, Fouquier-Tinville cria:

—Laissez passer.

—Là! je savais bien! vociféra, tout en pénétrant dans la pièce, un homme d'une trentaine d'années, et de mine assez joviale,—bien qu'une sournoiserie indéfinissable ressortît de l'impression que causait sa vue... Bonjour. C'est moi, mon cher:—j'ai deux mots à te dire.

—Sois bref: mon temps n'est pas à moi, ici.

Le survenu prit un siège et s'approcha de son ami.

—Combien de têtes pour la prochaine, demanda-t-il en indiquant la pancarte que venait de parapher son interlocuteur.

—Dix-sept; répondit Fouquier-Tinville.

—Il reste bien une petite place entre la dernière et ta griffe?

—Toujours! dit Fouquier-Tinville.

—Pour une tête de suspecte?

—Parle.

—Eh bien, je te l'apporte.

—Le nom? demanda Fouquier-Tinville.

—C'est une femme!... qui... doit être d'un complot... qui... Combien de temps demanderait le procès?

—Cinq minutes.—Le nom?

—Alors, on pourrait la guillotiner demain?

—Le nom??

—C'est ma femme.

Fouquier-Tinville fronça le sourcil et jeta la plume.

—Va-t-en; je suis pressé!... dit-il: nous rirons plus tard.

—Je ne ris pas: j'accuse!... s'écria le citoyen Thermidor d'un air froid et grave avec un geste solennel.

—Sur quelles preuves?

—Sur des indices.

—Lesquels.

—Je les pressens.

Fouquier-Tinville regarda de travers son ami Moutonnet.

—Thermidor, dit-il, ta femme est une digne sans-culotte. Son pâté de jeudi dernier, joint à ces trois flacons de vieux Vouvray—(que tu sus découvrir en ta cave derrière des fagots de meilleur aloi que ceux que tu me débites)—fut bon, fut excellent. Présente mes cordialités à la citoyenne.—Nous dînons ensemble, demain soir, chez toi. Sur ce, fuis ou je me fâche.

Thermidor Moutonnet, à cette réponse presque sévère, se jeta brusquement à genoux, joignant les mains, des larmes aux yeux:

—Tinville, murmura-t-il comme suffoqué par une surprise douloureuse;—nous fûmes amis dès le berceau; je te croyais un autre moi-même. Nous avons grandi dans les mêmes jeux. Laisse-moi faire appel à ces souvenirs. Je ne t'ai jamais rien demandé.—Me refuseras-tu le premier service que j'implore?

—Qu'as-tu bu ce matin?

—Je suis à jeun, répondit Moutonnet en ouvrant de grands yeux, ne comprenant évidemment pas la question.

Après un silence:

—Tout ce que je puis faire pour toi, c'est de lui taire, demain soir à table, ta démarche incongrue. Je ne puis croire que tu oses plaisanter, ici—ni que tu sois devenu fou... quoique, d'après ce que tu demandes, cette dernière supposition soit admissible.

—Mais... je ne peux plus vivre avec Lucrèce! gémit le solliciteur.

—Tu as soif d'être cornard, citoyen: je vois cela.

—Ainsi... tu me refuses!

—Quoi? de lui faire couper le cou parce que vous avez des mots ensemble?

—Oh! la carogne! Voyons, mon bon Tinville, au nom de l'amitié, mets ce nom sur ce papier, je t'en prie... pour me faire plaisir!

—Un mot de plus, j'y mets le tien! grommela Fouquier-Tinville en ressaisissant la plume.

—Ah! par exemple... pas de çà! cria Moutonnet, tout pâle, en se relevant.—Allons, soupira-t-il, c'est bien; je m'en vais. Mais, ajouta-t-il—(d'une voix de fausset hystériquement singulière, pour ainsi dire, et que son ami ne lui connaissait pas),—j'avoue que je ne te croyais pas capable de me refuser, après tant d'années de liaison, ce premier, cet insignifiant service qui ne t'eût coûté qu'un griffonnage!—Viens dîner demain, tout de même,—et motus à ma femme; ceci entre nous seuls! acheva-t-il d'un ton sérieux et, cette fois, naturel.

Thermidor Moutonnet sortit.

Resté seul, le citoyen Fouquier-Tinville, ayant rêvé un moment, se toucha le front du doigt avec un froid sourire; puis, ayant haussé les épaules comme par forme de conclusion, prit sa liste, en inséra le pli dans une large enveloppe, écrivit l'adresse, scella et frappa sur un timbre.

Un soldat parut.

—Ceci au citoyen Sanson! dit-il.

Le soldat prit l'enveloppe et se retira.

Tirant un oignon d'or de son gilet en gros de Naples fleuri d'arabesques tricolores, et regardant l'heure:

—Onze heures, murmura Fouquier-Tinville:—Allons déjeûner.


Trente ans après, en 1823. Lucrèce Moutonnet (une brune de quarante-huit ans, encore dodue, fine et futée!) et son époux Thermidor, s'étant expatriés en Belgique au bruit des canons de l'Empire, habitaient une maisonnette d'épicerie florissante, avec un coin de jardin, dans un faubourg de Liège.

Durant ces lustres, et dès le lendemain de la fameuse démarche, un mystérieux phénomène s'était produit.

Le couple Moutonnet s'était révélé comme le plus parfait, le plus doux, le plus fervent de tous ceux que l'amour passionnel enlaça jamais de ses liens délicieux. Le pigeon, la colombe; tels ils se semblèrent.

Ils réalisèrent le modèle des existences conjugales. Jamais le plus léger nuage entre eux ne s'éleva. Leur ferveur fut extrême; leur fidélité presque sans exemple; leur confiance, réciproque.

Et, cependant, le mortel auquel il eût été donné de pouvoir lire au profond de ces deux êtres, se fût senti bien étonné, peut-être, de pénétrer le réel motif de leur félicité.

Thermidor, en effet, chaque nuit, dans l'ombre où ses yeux brillaient et clignotaient, pendant que l'accolait conjugalement celle qui lui était chère, se disait en soi-même.

—Tu ne sais pas, non! toi, tu ne sais pas que j'ai tenté le possible pour te faire COUPER LA TÊTE! ha! ha?... Si tu savais cela, tu ne m'accolerais pas en m'embrassant! Mais,—ha! ha? seul je sais cela! voilà—ce qui me transporte!

Et cette idée l'avivait, le faisait sourire, doucement, dans les ténèbres, le délectait, le rendait AMOUREUX jusqu'au délire. Car il la voyait alors sans tête: et cette sensation-là, d'après la nature de ses appétits, l'enivrait.

Et, de son côté, Lucrèce, également, se disait par une contagion, avec le même aigu d'idées, en de malsains énervements:

—Oui, bon apôtre,—tu ris! tu es content? Tu es ravi!... Eh bien, tu me désireras toujours.—Car tu crois que j'ignore ta visite au bon Fouquier-Tinville,—ha! ha?... et que tu as voulu me faire COUPER LA TÊTE, scélérat! Mais,—voilà! je SAIS cela, moi!... Seule, je sais ce que tu penses,—et à ton insu. Sournois, je connais tes sens féroces.—Et je ris tout bas! et je suis très heureuse, malgré toi, mon ami.

Ainsi, le bas d'insanité sensorielle de l'un avait gagné l'autre, par le négatif. Ainsi vécurent-ils, se leurrant l'un l'autre (et l'un par l'autre), en ce détail niais et monstrueux où tous deux puisaient un terrible et continuel adjuvant de leurs macabres plaisirs:—ainsi moururent-ils (elle d'abord) sans s'être jamais trahi le secret mutuel de leurs étranges, de leurs taciturnes joies.

Et le veuf, Thermidor Moutonnet, sans enfants, demeura fidèle à la mémoire de cette épouse, à laquelle il ne survécut que peu d'années.

Quelle femme, d'ailleurs, eût pu remplacer, pour lui, sa chère Lucrèce?

UNE SOIRÉE CHEZ NINA DE VILLARD

C'était au lendemain d'une fête vénitienne, donnée par Mme Nina de Villard en son légendaire petit hôtel de la rue des Moines. On dînait dans le jardin. Parmi nous, se trouvait l'invité de passage, un long et bel amateur mondain qui depuis les hors-d'œuvre, nous observait avec stupeur, en son habit noir. L'on jouissait de la douceur de se sentir méprisé de ce brillant individu. Vers le café, sur un coup d'œil que nous échangeâmes, sa perte fut résolue:—M. Marras, donc, lui tendit, gravement, un monstrueux paradoxe—auquel, se prenant comme à de la glu, l'attendrissant éphèbe, avec un suffisant sourire, répliqua:

—Cependant, Messieurs, si vous attendez après les mots, votre poésie n'aura souvent pas de sens?...

—Oh! répondit, d'un ton froid, M. Jean Richepin, le sens n'est qu'une plante parasite qui pousse, quand même, sur le trombone de la sonorité.

—La sonorité? reprit le «gommeux», les yeux un peu hagards: mais... le bruit n'est rien: il est des vers discrets, dont le charme...

—Enfin, rimez-vous pour l'œil ou pour l'oreille?

—Pour l'odorat, Monsieur, répondit, avec mélancolie, M. Léon Dierx.

—Vous riez? Soit. Mais, au bout du compte, le sentiment, qu'en faites-vous? essaya de reprendre le malheureux élégant, en se tournant vers M. Stéphane Mallarmé.—L'élégie, en dépit de nos mœurs, demeure, quand même, d'un succès assuré près des femmes... Dès lors, pourquoi s'en priver?—Vous ne pleurez donc jamais, en vers, Monsieur?

—Ni ne me mouche! répondit, de sa voix didactique et flûtée, M. Stéphane Mallarmé en élevant, à la hauteur de l'œil, au long du geste en spirale, un index bouddhique.

Durant ce colloque, Nina et les habituées féminines de ces soirées, pour ne point rire au nez de l'intéressant jeune homme, étaient rentrées dans la maison.

—Vous n'êtes, alors, d'aucune école, Messieurs? continuait celui-ci.

—Nous sommes de l'école des Pas-de-Préface! répondit, en souriant, M. Catulle Mendès.

—Tiens!... Je vous croyais de celle de M. Leconte de Lisle,—(!)—murmura le pschutteux désorienté; et, à ce propos, ajouta-t-il en se tournant vers moi,—compte-t-il donner, enfin, bientôt, quelque chose de... sérieux, Leconte de Lisle?

—Non, Monsieur, répondis-je en m'inclinant: il vous laisse ce soin.

Voyant qu'il avait affaire à des gens insociables, incompréhensibles, qu'il devait renoncer à convertir, l'amateur s'écria, sans transition vaine, après avoir tiré sa montre en se levant:

—Avant de vous quitter, j'eusse voulu présenter mes devoirs... Où sont donc ces dames?

—Mais, au salon... je pense!... répondit négligemment M. Marras.

Sur cette réplique, toute naturelle,—mais dont l'intonation bizarre le fit presque chanceler,—le brillant invité de passage, saluant à l'anglaise, rentra, s'échappa très vite, et, sans doute, court encore,—irréprochable.

C'est ainsi que l'on évinçait poliment les curieux dans cette maison fantaisiste et charmante. Lorsque tout le monde fut revenu au jardin, M. Marras, pour dissiper l'impression quelconque laissée par l'intrus, voulut bien nous lire quelques scènes d'une féerie compassée, aux épithètes voltaïques où ferraillaient mille adverbes, où les amoureux ne s'exprimaient qu'en langue médicale. Après les éclats de rire, nous nous laissâmes aller au silence de la soirée d'automne, qui était d'un bleu pâle et très douce.


Maintenant, Nina, dans sa robe de chambre aux éclatantes fleurs japonaises, se balançait, une cigarette aux lèvres, en un fauteuil américain, sous un magnolia: près d'elle, M. Marras parlait d'arcanes magiques avec un adepte, M. Henri La Luberne, et ce sympathique savant, Charles Cros, dont la récente mort, si chrétienne, me rappelle cette soirée d'étoiles.

Entre des feuillées, M. Jean Richepin, passant la tête, considérait avec le «sourire silencieux du trappeur» M. de Polignac, le jeune et sympathique incendiaire à la mode, l'anarchiste à la tenue correcte, aux manières exquises,—lequel causait, à voix basse, avec M. Henri Delaage, le medium, qui, entre deux évocations, venait parfois consumer un Cigare-des-Brahmes en ce séjour.

Près du jet d'eau qu'elle semblait écouter, Mlle Augusta Holmès, la grande musicienne, au bercer d'un hamac, regardait vaguement la nuit.—Je vois encore, en ce crépuscule, la tête de Lucius Verus d'un jeune peintre, M. Franc Lamy, un disparu de nos réunions, mais dont nous avons tous admiré, aux derniers Salons, les toiles si curieusement lumineuses, si remarquables par la délicatesse des tons et la richesse des lignes, notamment sa Narcissa.

Debout, appuyée à la petite charmille, qu'elle dépassait presque de son front, la belle Manoël de Grandfort méditait sans doute l'une de ses fantaisies de la Vie parisienne ou de Gil Blas:—dans une allée, se promenant, sous la clarté lunaire, MM. Catulle Mendès et Stéphane Mallarmé devisaient.

Une plaisante incidence vint égayer, en ce moment, le jardin. Des cris s'élevaient du côté d'un guéridon solitaire, auprès duquel, aux lueurs, d'une bougie et ses lunettes d'or sur le nez, l'auteur de la chanson célèbre: À la Grand' Pinte, M. Auguste de Châtillon, venait de lire, à l'auteur des Roses remontantes, M. Toupié Béziers, une récente poésie intitulée: Moutonnet. Or, il était arrivé que, discutant une rime, le fougueux dramaturge, en gesticulant, avait fait sauter au ciel, sans le vouloir, les lunettes du poète, lesquelles, retour des astres, s'étant accrochées à une branche folle, y demeuraient suspendues—«damonoclétiquement» selon la remarque de M. de Polignac. L'on accourut, pour éviter, s'il se pouvait, l'effusion du sang. Mais, en homme de 1830 et en parfait gentleman, M. Toupié Béziers, modulait déjà les regrets qu'il devait à son vieil ami,—lequel, cependant, aigri par l'éloquence de son offenseur, évita, par la suite, le voisinage du trop nerveux écrivain, et lui garda, secrètement, rancune de cette incartade,—qu'il ne lui pardonna qu'en mourant.

Bientôt nous nous réunîmes autour de quelques verres de champagne, qui furent placés sur une table verte, sous les ombrages. Nous étions un peu las de la fête de la veille et la conversation se ressentait de notre tendance un peu physique au recueillement.

Nous étions aussi sous l'influence mélancolique de cette stellaire obscurité, où, froissées par le vent de septembre, des feuilles tombaient déjà, tout près de nous.

Ce fut alors que Nina, se tournant vers M. Léon Dierx, qui se trouvait assis auprès de moi, le pria de dire quelques vers.


Léon Dierx avait alors trente ans, à peu près. On avait représenté de lui un drame en un acte, en vers, La Rencontre, se résumant en trois scènes d'une donnée amère, mais laissant l'impression d'une très pure poésie.

Nous avions connu M. Dierx, autrefois, chez M. Leconte de Lisle. C'était un pâle jeune homme, aux regards nostalgiques, au front grave; il venait de l'île Bourbon, dont l'exotisme le hantait. En ses premiers vers, d'une qualité d'art qui nous charma, Dierx disait le bruissement des filaos, la houle vaste où s'endormait son île natale, et les grandes fleurs qui en encensaient les étendues;—puis, les forêts, les lointains, l'espace, et les figures de femmes, ayant des yeux merveilleux. Les yeux de Nyssia, par exemple, apparaissaient en ses transparentes strophes.

Avec les années, sa poésie, s'est faite plus profonde. Sans l'inquiétude mystique dont elle est saturée, elle serait d'un sensualisme idéal. Bien qu'il devienne peu à peu célèbre dans le monde supérieur de l'Art littéraire, ses livres: les Lèvres closes, la Messe du vaincu, les Amants, Poèmes et Poésies, etc., édités par M. Lemerre, sont peu connus de la foule,—et je suis sûr qu'il n'en souffre pas.

C'est qu'en cette poésie vibrent des accents d'un charme triste, auquel il faut être initié de naissance pour les comprendre et pour les aimer; c'est que, sous ces rythmes en cristal de roche, ce rare poète, si peu soucieux de réclame et de «succès», connaît l'art de serrer le cœur: c'est qu'il y a, chez lui, quelque chose d'attardé, de mélancolique et de vague, dont le secret n'importe pas aux passants.

Et le fait est que la sensation d'adieux, qu'éveille sa poésie, oppresse par sa mystérieuse intensité; le sombre de ses Ruines et de ses Arbres et de ses Femmes aussi, et de ses Cieux, surtout! donnent l'impression d'un deuil d'âme occulte et glaçant. Ses vers pareils à des diamants pâles, respirent un tel détachement de vivre qu'en vérité... ce serait à craindre quelque fatal renoncement, chez ce poète,—si l'on ne savait pas que, tôt ou tard, les âmes limpides sont toujours attirées par l'Espérance.

Quant à la physionomie de M. Dierx, elle donne l'idée de l'un de ces enfants du Rêve, désireux de ne s'éveiller qu'au delà de toutes les réalités. Aussi, en toute sa noble poésie, semble-t-il qu'il ait le front touché d'un rayon de cette Étoile du soir que chanta, dans les vallées, au pays des visions du Harz, Wolfram d'Eischembach.

Voici le court poème qu'alors nous récita M. Léon Dierx,—poème dont j'ai précieusement gardé l'autographe:

AU JARDIN

Le soir fait palpiter plus mollement les plantes
Autour d'un groupe assis de femmes indolentes
Dont les robes, qu'on prend pour d'amples floraisons,
À leur blanche harmonie éclairent les gazons.
Une ombre, par degrés, baigne ces formes vagues,
Et, sur les bracelets, les colliers et les bagues
Qui chargent leurs poignets, leurs poitrines, leurs doigts,
Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois,
Du haut d'un ciel profond d'azur pâle et sans voiles
L'étoile qui s'allume allume mille étoiles.
Le jet d'eau, dans la vasque au murmure discret,
Retombe en brouillard fin sur les bords. L'on dirait
Qu'arrêtant les rumeurs de la ville au passage,
Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage
Pour recueillir l'écho d'une mer qui s'endort
Très loin, au fond d'un golfe où fut jadis un port.
Elles ont alangui leurs regards et leurs poses
Au silence divin qui les unit aux choses
Et qui fait, sur leurs seins qu'il gonfle par moment,
Passer un fraternel et doux frémissement.
Chacune, dans son cœur, laisse, en un rêve tendre,
La candeur de la nuit par souffles lents descendre;
Et toutes, respirant, ensemble, dans l'air bleu
La jeune âme des fleurs dont il leur reste un peu,
Exhalent en retour leurs âmes confondues
Dans les parfums où vit l'âme des fleurs perdues.

Ne sont-ce pas là des vers exquis et adorables?.. Nous étions encore sous leur charme lorsque nous nous séparâmes, la soirée finie.

NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES

C'était, jadis, une coutume sacrée, chez les Juifs, de déchirer ses vêtements lorsqu'on entendait un blasphème:—si bien qu'en toute compagnie suspecte, les méfiants se bouchaient d'emblée les oreilles, par économie.—Et comme, au temps du Christ, le luxe des habits fut, au dire des historiens, poussé plus loin même qu'au temps de Salomon, les tailleurs de Jérusalem durent être singulièrement surmenés par les perpétuels renouvellements de gardes-robes qu'entraînèrent, en Israël, les graves professions de foi des premiers martyrs. La hausse du byssus et de l'hyacinthe dut être considérable. Ce fut au point qu'au cours des tortures où l'on appliquait les néophytes, l'assistance, en prévision de leurs séditieuses extases, adopta le biais subtil de se dévêtir d'avance,—(comme au massacre de saint Étienne, par exemple, où saint Paul, encore Gentil, accepta de surveiller le vestiaire).

C'est qu'alors, en effet, l'on ne pouvait repriser, retaper ni recoudre les vêtements sacrifiés sur l'audition d'un blasphème; c'était pour de bon que l'on s'en séparait.—Aujourd'hui, les tailleurs israélites ont imaginé une boutonnière pratique, à l'usage des fervents: elle est close d'un simple fil qu'en mémoire des aïeux l'on fait, en souriant, sauter d'un coup d'ongle, à l'occasion. Ainsi, les israélites qui, nous dit-on, comblaient tout récemment de leur présence la salle du Théâtre-Libre, où l'on donnait l'Amante du Christ, n'eussent eu qu'un point à faire, de retour en leurs foyers, pour réparer le désordre de leur toilette, si, d'aventure, quelques propos de la mystique saynète les eussent effarouchés.

Mais non:—le poète, en sa conciliante sagacité, a su leur épargner jusqu'à cet insignifiant labeur. À l'entrée de son héros, il s'est produit, au contraire, un «effet» de recueillement, une impression «profonde». Israélites et chrétiens ont ressenti, en un mot, cette qualité de respect signifiant qu'on trouvait Notre-Seigneur très bien, très impressionnant, très raisonnable, très sympathique et que l'on était de son avis. Tous l'ont applaudi chaleureusement pour lui témoigner de la haute et mélancolique estime où chacun le tenait. Dieu, reconnaissant de ces inespérées marques de déférence, est venu saluer le public.—Messieurs et dames se sentaient édifiés, grandis: d'aucuns ne retenaient leurs larmes qu'à grand'peine. Tout le monde, avec une entente cordiale, avait l'air de vouloir, décidément, traduire l'«Aimez-vous les uns les autres!» par l'«Embrassons-nous et que ça finisse!...» C'était d'un touchant capable de faire sangloter, en une soudaine accolade, M. Drumont et M. Zadoc Kahn, avec d'entrecoupés Nous ne nous quitterons plus!—Dans un coin, l'on entendait Siméon, le vieux marchand de lorgnettes, balbutier un vague Nunc dimittis. Si bien qu'en ces temps de Zutisme induré (qui sont, peut-être, les «révolus»), l'on pouvait conclure de ce spectacle que les suprêmes prédictions des Prophètes sont en voie d'accomplissement,—bref, qu'au train d'indifférence où s'abandonnent les chrétiens modernes, les Juifs (revenus, enfin, des conversions purement financières, et s'apercevant que l'Or lui-même non-seulement n'est pas le Messie, mais ne sert, en résumé, qu'à se procurer,—après avoir affamé tout le monde,—de plus solitaires caveaux de famille),—vont se convertir, en toute hâte... POUR NE RIEN LAISSER PERDRE.

Ce miraculeux dénouement, nous ne l'espérions pas à si brève échéance. Il n'était, au fond de nos esprits, qu'à l'état de désir,—assez naturel, d'ailleurs!... Ne sommes-nous pas tous israélites, en notre premier père?...—Certes, pélerins de ce globe sidéral, nous avons un peu marché, en des sentiers divers, depuis le décès de ce mystérieux ancêtre. Quelques-uns se sont même croisés en route;—mais, à la fin des fins, si des malentendus nous ont, jusqu'à présent, divisés, aujourd'hui,—n'est-il pas vrai?—les prestiges de la Science... l'effort de tous vers la justice... l'idée, surtout, du vingtième siècle et des suivants, tout cela semble fait pour inciter, vers la plus oublieuse des fusions, les hommes de bonne volonté!...—Donc, à la nouvelle de ce qui s'était passé, en cette mémorable soirée, au Théâtre Libre, le devoir que m'indiquait le Sens-commun ne pouvait être autre que de mêler, avec enthousiasme, mes humbles accents à l'allégresse de cette précursive petite fête de famille,—d'en complimenter, avec feu, l'heureux promoteur,—et de m'occuper d'autre chose.

D'autant mieux que, selon des rumeurs bien fondées, toute une pléïade de jeunes littérateurs, ayant remarqué qu'en dehors de toute question de talent, le simple sujet traité par l'auteur de l'Amante du Christ, provoquait l'attention, les controverses, et faisait tapage, se sont mis à l'ouvrage et se proposent d'inonder nos scènes de fantaisies mélo-évangéliques, dont Notre-Seigneur sera l'un des personnages principaux.—Ce qui nous ménage des effusions nouvelles.

Pour conclure, ces présumables fruits, plus ou moins brillants, de la Libre-Pensée, ne relevant que de la Critique littéraire de laquelle je ne fais point partie, m'en serais-je autrement inquiété?

Soudain, voici que, dans le Figaro du 2 novembre récent, les mots: «Avant tout, je suis un chrétien fervent», (signés de l'auteur de la pièce, M. Rodolphe Darzens) me passèrent sous les yeux; et voici qu'ailleurs il ajoute: «Catholique, apostolique et romain».

Ayant pris acte, j'attendis la luxueuse brochure,—précédée d'une eau-forte de Félicien Rops—et je viens de la lire.

—Maintenant, à titre de simple passant, je dois soumettre aux intéressés les très humbles réflexions suivantes—non que je m'exagère l'importance intrinsèque de cette tentative théâtrale—mais parce que c'est la première et qu'il est bon de prendre des mesures préventives contre l'imminence des ouvrages annoncés. Puis, pourquoi le journal le Gil Blas n'aurait-il pas, de temps à autre, une note grave,—à l'usage des personnes atteintes d'âme?


1o La «pièce» est patronnée d'une préface due à l'auteur de l'Histoire d'Israël, le notoire M. Ledrain.—Cet éclairé personnage, exhumant de bifides redites, s'y ingénie,—le baiser de l'Euphémisme aux lèvres,—à nous révéler que Notre-Seigneur n'est qu'«un nabi de la verte Galilée, le plus séduisant des fils de l'homme, un juste, un jeune maître de haute raison, etc.»—Ce qui revient à le traiter d'imposteur.—Il ajoute: «À l'exception de la femme de Madgala, qui ne le quitta point, le doux crucifié fut, sur le Calvaire, abandonné de tous, même de son père.» Or, pourquoi la Vierge sainte, l'évangéliste saint Jean, sainte Véronique, le Larron sanctifié, Joseph d'Arimathie, les saintes Femmes, gênent-ils, comme de négligeables comparses, le disert, l'émérite préfacier?

Parce que tout l'intérêt de la Passion semble se résumer, pour cet esprit supérieur, en les préoccupations que voici—«La Magdeleine aime-t-elle Jésus avec tous ses sens? Éprouve-t-il en respirant l'arome de ses cheveux et en sentant la chaleur de ses lèvres, quelque sensation délicieuse? Le poète ne le dit pas. Du moins, la tendresse de Jésus reste cachée derrière un voile. C'est ce qui prouve jusqu'à quel point M. Darzens a le sentiment de la POÉSIE historique.»

C'est très galant.

Au point de vue du simple sens commun nous lisons:

(Même préface)
PAGES 5 ET 6 PAGE 11
«Comment animer de nos ardeurs ces êtres merveilleux qui ont le mieux fourni à l'humanité la vision du divin? Les amener à la RÉALITÉ, ce serait les faire entrer dans le néant. Vapeurs dorées, à forme humaine, ils disparaissent dès qu'on les touche et qu'on leur suppose une consistance et des passions charnelles —«Les divinités grecques ne sont que de pures abstractions, tandis que Jésus a réellement vécu et foulé cette terre. Si la LÉGENDE l'a transfiguré, il n'en reste pas moins, par bien des côtés, par son corps et par ses discours fort humains, l'un de nos frères».

Pas de commentaires n'est-ce pas?

Seulement que penser d'un auteur s'attestant «chrétien fervent», se glorifiant d'être de l'église catholique, apostolique et romaine—et qui, néanmoins, commet l'inconséquence, plus étrange encore que juvénile, de faire sanctionner son œuvre—(où parle le Christ lui-même!)—par une telle préface et un tel parrain?

2o La «pièce» n'est autre qu'un passage de l'Évangile, arrangé, en vers, pour le théâtre: Sainte Madeleine chez le pharisien Simon.—Tout d'abord, l'Évangile, pour un fidèle, étant le Livre de l'Esprit-Saint, la lettre même en est inviolable (à une virgule près, sous menace d'anathème, est-il écrit). Le Beau, dans l'Évangile, est vivant—et non fictif comme le Beau littéraire. Le mystérieux, le lointain d'un beau vers ne peut qu'altérer la vérité de ce Beau spécial. Le restreindre jusqu'à l'humain, en l'adaptant sur le lit de Procuste d'une prosodie, c'est donc risquer d'offrir, sous une étiquette, autre chose que ce qu'elle annonce, et se vouer à produire, par exemple, des vers où, comme dans la pièce, Dieu trouve que l'Asie est «IMMENSE». (On croit rêver, lisant cela.)—Que l'on versifie un apostolique récit d'après l'Évangile, passe encore: mais versifier l'Évangile même, c'est s'exposer à dénaturer le sens vital d'une parole du Verbe en la modifiant selon les exigences de la métrique d'un vers.—Donc, en principe, tout essai de traduction, partielle ou totale, de l'Évangile, en vers même libres, simples, exempts de romantisme, ne peut-être que présomptueux et vain. L'on se place en ce dilemme:

—Ou grâce à des ajoutis et nuances, la version se trouve inexacte:—alors, la cause est jugée; ouvrir le dictionnaire des hérésies.

—Ou par impossible, elle est exacte;—alors que penser d'un fidèle qui semble dire à l'Esprit-Saint:—«Mon cher confrère, ceci n'est-il pas bien mieux et plus beau que ce que vous avez dicté (sous-entendu en vile prose), PUISQUE ÇA RIME!

Voyons, ce nonobstant, si l'épisode suave de sainte Madeleine est exactement traduit.

Tout d'abord, dans l'Évangile, au lieu de la prétentieuse et précieuse tirade que prête à son héroïne le trop généreux auteur de la «pièce», la sainte pécheresse ne prononce pas une seule parole. Elle entre; elle ne s'excuse pas: Simon-le-Pur peut la chasser!... Elle ne réfléchit pas! Elle ne demande pas la permission d'aimer! Elle s'agenouille, répand ses symboliques parfums, mêlés à ses larmes, sur les pieds du Sauveur, et ces pieds sacrés, elle les essuie de ses cheveux, elle les baise en pleurant toujours—et en silence.

Mais,—et ceci est un élémentaire article de foi!—ses péchés lui sont déjà remis, à celle qui, en l'oubli de tout souci de ce monde, peut en agir avec cette confiance d'élue! à la déjà délivrée des sept démons, à celle dont les prunelles de voyante et l'âme illuminée remarquent si peu le physique du Sauveur que, Jésus étant ressuscité et lui apparaissant devant le sépulcre vide, elle ne le reconnaît même pas, le regardant en simple humaine, et le prend pour le JARDINIER du champ de mort, et s'écrie, en un transport d'outre-monde: «Dites-moi, je vous supplie, où vous l'avez mis, afin que j'aille, et que JE L'EMPORTE!»

C'est seulement à la voix, lorsque le Seigneur la nomme qu'elle le reconnaît et se prosterne. C'est à l'appel seul de Dieu que ses yeux redeviennent voyants.

—Il est donc, pour ainsi dire, naturel, que, chez Simon, le Seigneur l'assure de nouveau de toute absolution et lui dise: «Va en paix!» car elle est en état de recevoir ce qu'on lui donne.

Or, dans la «pièce», il se trouve que le prétendu repentir de la soi-disant Marie-Magdeleine n'est, en réalité, qu'une avance hypocrite et corruptrice,—que ses pleurs pervers ne sont qu'une arme pour tenter la chasteté divine,—qu'elle veut se faire touchante pour induire, en péché, Celui qui a dit: «Lequel d'entre vous me convaincra d'un péché.» Et voici que le pseudo-Christ de M. Darzens, alors qu'il vient d'être dit: «qu'il voit toutes les pensées», se méprend sur la tentatrice! Et qu'il est en dupe! Voici que celui qui se dressa, le fouet au poing contre les marchands du Temple et passa au milieu de ceux qui le voulaient saisir et lapider avant l'heure précise de la Rédemption, supporte ces parfums, ces larmes viles—et de tels baisers! Voici qu'il accepte, exalte et bénit ce qui, selon ses avertissements vertigineux, ne peut mériter que le séjour de l'essentielle-limite, où «le ver ne mourra pas, où le feu ne s'éteindra pas!» Et voici qu'il dit, à ce péché-vivant qui le contemple, inconscient de repentir et les yeux obscènes: «Tes péchés te sont remis à tout jamais, va en paix!» Ceci—alors que la scène ultérieure donne à cette parole le démenti le plus flagrant, puisque non seulement la Magdaléenne ne s'en va pas en paix, mais paraît outrée de ce que Dieu se soit permis de lui remettre ses péchés au lieu... «de la COMPRENDRE!!» et qu'elle érupte, en faisant étalage de sa périssable chair, une lave soudaine de lubricités si révoltantes,—si répulsives,—qu'elle semble, loin d'être une sainte, une énergumène!

Qu'il me soit donc permis de trouver d'une inconséquence attristante un «chrétien», dont la «ferveur» peut concevoir l'Évangile sous un pareil jour.

Finissons-en.—Suivent quelques vers où Madeleine se trouve brusquement sanctifiée! transfigurée sans autre disposition préalable, et continue cependant à donner l'impression contraire—puisqu'elle appelle, tout uniment, le Sauveur «Prophète», et qu'elle demande à suivre «ceux qui le disent le Messie», le tout en lui affirmant quelle «l'aimera jusqu'à la mort d'un amour qu'elle ne comprend pas». Comme si une réelle transfigurée pouvait prononcer cette petite phrase de bourgeoise vexée, ayant senti qu'il n'y avait rien à faire. J'arrive aux derniers vers pour lesquels semble être conçue la pièce. Ils sont d'un Rédempteur de fantaisie, d'un accent, d'un ton qui paraissent étrangers à l'Humilité divine. Un adage du Christ s'y trouve transposé et traduit plus qu'à la légère. Nulle vibration d'infini! Le Sauveur y nomme la Magdaléenne «son épousée choisie entre toutes les femmes». Les derniers mots sont en contradiction formelle avec les Sept-Paroles, ainsi qu'avec le récit de la Mort de Notre-Seigneur par son témoin l'évangéliste saint Jean.

Entrer dans la critique d'autres détails serait long et pénible. Ces réflexions suffisent pour prémunir contre d'irréfléchis mouvements d'adhésion ceux que le talent littéraire de l'auteur pourrait troubler ou séduire,—et pour entraver peut-être, de quelques scrupules suscités en leur conscience, les nombreux écrivains qui s'apprêtent à nous exhiber d'apocryphes rédempteurs. Je n'ai rectifié que dans ce but les graves erreurs d'un frère en christianisme. Sur ce terrain, je ne connais plus de sympathies ni de réserves. Toutefois, je n'ai pas à juger l'auteur, d'abord parce qu'on ne doit juger personne, ensuite parce que mes errements, à moi-même, ne me permettent d'être sévère qu'envers moi. Le juvénile poète de l'Amante du Christ est, sans doute de bonne foi, malgré de troublantes apparences. Il est dans l'âge où les fumées passionnelles peuvent obscurcir ou voiler les pures spiritualités du livre des livres. S'il est à regretter qu'il ait choisi un tel sujet, qu'il nous permette pourtant d'espérer que son âme est pareille à la fille de Jaïre, sur laquelle tomba cette parole de résurrection: «Cette jeune fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie.»

SOUVENIR

En automne 1868, je me trouvais à Lucerne; je passais presque toutes les journées et les soirées chez Richard Wagner.

Le grand novateur vivait très retiré, ne recevant guère qu'un couple d'aimables écrivains français (mes compagnons de voyage) et moi. Depuis une quinzaine, environ, son admirable accueil nous avait retenus. La simplicité, l'enjouement, les prévenances de notre hôte nous rendirent inoubliables ces jours heureux: une grandeur natale ressortait pour nous du laisser-aller qu'il nous témoignait.

On sait en quel paysage de montagnes, de lacs, de vallées et de forêts s'élevait, à Triebchen, la maison de Wagner.

Un soir, à la tombée du crépuscule, assis dans le salon déjà sombre, devant le jardin,—comme de rares paroles, entre de longs silences, venaient d'être échangées, sans avoir troublé le recueillement où nous nous plaisions,—je demandai, sans vains préambules, à Wagner, si c'était, pour ainsi dire, artificiellement—(à force de science et de puissance intellectuelle, en un mot) qu'il était parvenu à pénétrer son œuvre, Rienzi, Tannhauser, Lohengrin, Le Vaisseau fantôme, les Maîtres-chanteurs même,—et le Parsifal auquel il songeait déjà,—de cette si haute impression de mysticité qui en émanait,—bref, si, en dehors de toute croyance personnelle, il s'était trouvé assez libre-penseur, assez indépendant de conscience, pour n'être chrétien qu'autant que les sujets de ses drames-lyriques le nécessitaient: s'il regardait, enfin, le Christianisme, du même regard que ces mythes scandinaves dont il avait si magnifiquement fait revivre le symbolisme en son Anneau du Niebelung. Une chose, en effet, qui légitimait cette question, m'avait frappé dans une de ses œuvres les plus magistrales, Tristan et Yseult: c'est que, dans cette œuvre enivrante où l'amour le plus intense n'est dédaigneusement dû qu'à l'aveuglement d'un philtre,—le nom de Dieu n'était pas prononcé une seule fois.

Je me souviendrai toujours du regard, que, du profond de ses extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi.

—Mais, me répondit-il en souriant, si je ne ressentais, en mon âme, la lumière et l'amour vivants de cette foi chrétienne dont vous parlez, mes œuvres qui, toutes, en témoignent, où j'incorpore mon esprit ainsi que le temps de ma vie, seraient celles d'un menteur, d'un singe? Comment aurais-je l'enfantillage de m'exalter à froid pour ce qui me semblerait n'être, au fond, qu'une imposture?—Mon art, c'est ma prière: et, croyez-moi, nul véritable artiste ne chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense; car ceux-là, qui mentent, se trahissent en leur œuvre dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir œuvre d'Art-véritable sans désintéressement, sans sincérité.

Oui, celui qui—en vue de tels bas intérêts de succès ou d'argent,—essaie de grimacer, en un prétendu ouvrage d'Art, une foi fictive, se trahit lui-même et ne produit qu'une œuvre morte. Le nom de Dieu, prononcé par ce traître, non-seulement ne signifie pour personne ce qu'il semble énoncer, mais, comme c'est un mot, c'est-à-dire un être, même ainsi usurpé, il porte, en sa profanation suprême, le simple mensonge de celui qui le proféra. Personne d'humain ne peut s'y laisser prendre, en sorte que l'auteur ne peut être estimé que de ceux-là mêmes, ses congénères, qui reconnaissent, en son mensonge, celui qu'ils sont eux-mêmes. Une foi brûlante, sacrée, précise, inaltérable, est le signe premier qui marque le réel artiste:—car, en toute production d'Art digne d'un homme, la valeur artistique et la valeur vivante se confondent: c'est la dualité mêlée du corps et de l'âme. L'œuvre d'un individu sans foi ne sera jamais l'œuvre d'un Artiste, puisqu'elle manquera toujours de cette flamme vive qui enthousiasme, élève, grandit, réchauffe et fortifie; cela sentira toujours le cadavre, que galvanise un métier frivole. Toutefois entendons-nous: si, d'une part, la seule Science ne peut produire que d'habiles amateurs,—grands détrousseurs de «procédés», de mouvements et d'expressions,—consommés, plus ou moins, dans la facture de leurs mosaïques,—et, aussi, d'éhontés démarqueurs, s'assimilant, pour donner le change, ces milliers de disparates étincelles qui, au ressortir du néant éclairé de ces esprits, n'apparaissent plus qu'éteintes,—d'autre part, la Foi, seule, ne peut produire et proférer que des cris sublimes qui, faute de se concevoir eux-mêmes, ne sembleront au vulgaire, hélas, que d'incohérentes clameurs:—il faut donc à l'Artiste-véritable, à celui qui crée, unit et transfigure, ces deux indissolubles dons: la Science ET la Foi.—Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez qu'avant tout je suis chrétien, et que les accents qui vous impressionnent en mon œuvre ne sont inspirés et créés, en principe, que de cela seul.

Tel fut le sens exact de la réponse que me fit, ce soir-là, Richard Wagner,—et je ne pense pas que Mme Cosima Wagner, qui se trouvait présente, l'ait oublié.

Certes, ce furent là de profondes, de graves paroles... Mais, comme l'a dit Charles Baudelaire, à quoi bon répéter ces grandes, ces éternelles, ces inutiles vérités!

HAMLET

I

Toute libre intelligence ayant le sens du sublime, sait que le Génie pur est essentiellement silencieux, et que sa révélation rayonne plutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime. En effet, lorsqu'il daigne apparaître, se rendre sensible aux autres esprits, il est contraint de s'amoindrir pour passer dans l'Accessible. Sa première déchéance consiste, d'abord, à se servir de la parole, la parole ne pouvant jamais être qu'un très faible écho de sa pensée.

Secondement, il est obligé d'accepter un voile extérieur—une fiction, une trame, une histoire,—dont la grossièreté est nécessaire à la manifestation de sa puissance et à laquelle il reste complétement étranger; il ne dépend pas, il ne crée pas, il transparaît! Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas absolument admirable lorsque la Lumière se produit? Ceux-là seuls qui sont capables de s'absorber dans la préoccupation de ce procédé ne sauraient jamais voir la Lumière!

Le génie n'a point pour mission de créer, mais d'éclairer ce qui, sans lui, serait condamné aux ténèbres. C'est l'ordonnateur du Chaos: il appelle, sépare et dispose les éléments aveugles; et quand nous sommes enlevés par l'admiration devant une œuvre sublime, ce n'est pas qu'elle crée une idée en nous: c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée, qui était en nous, obscure à elle-même, s'est réveillée, comme la fille de Jaïre, au toucher de celui qui vient d'en haut.

Oui, d'en haut!... Car il s'agit de hauteurs où ne sauraient atteindre les géométries: lorsque les poètes parlent des cieux, il n'est point question de ces firmaments restreints et visibles situés au bout de la lorgnette des astronomes, mais de choses plus sérieuses et plus vivaces, qui ne peuvent ni s'éteindre, ni passer.

II

Le moyen, le sujet, le drame est chose si indifférente en soi pour le génie, que le génie ne se donne presque jamais la peine de l'inventer. Il se superpose, voilà tout. Il fait ébaucher le marbre par l'élève, et prend son bien où bon lui semble, sans que personne ait à l'accuser de plagiat. Hamlet n'est pas plus de Shakspeare que Faust n'est de Gœthe, ni don Juan, de Molière. Aucun des principaux drames de Shakspeare n'est de lui, en tant que drame, comme nous le savons, maintenant. Il allait jusqu'à se conformer aux moindres détails d'une chronique, ou de l'œuvre dramatique précédente: il prenait les phrases mêmes, les épisodes, l'action absolue, jetait dans tout cela quelques paroles, dédaigneusement, et cela suffisait pour que l'œuvre devînt telle, que tout en restant presque identique, en apparence, à l'œuvre étrangère et primitive, elle était transformée, en réalité, jusqu'à ne plus présenter de rapport appréciable avec l'antécédente. Le vagissement devenait un éclat de tonnerre.

Qu'importe, même, l'absurdité des personnages, l'impossibilité de l'intrigue, la contradiction des événements entre eux? Macbeth, Othello, Roméo, le Roi Lear, Timon d'Athènes, Falstaff, Richard III, sont des prétextes, et Shakspeare s'inquiète toujours fort peu des lions et des palmiers qu'il place dans la forêt des Ardennes. Ce qui traverse, comme des rayons, tout cet amoncellement de hasard, c'est la puissance multiple, infinie, qui, dans une seule scène, quelquefois, réunit, approfondit et caractérise les mille formes de l'un des sentiments principaux de notre âme, et le généralise, d'un seul coup, à tout jamais. C'est pour cela que chacun des personnages de Shakspeare ressemble à une Loi.

III

Les objections, contre les personnages de Shakspeare, paraissent faciles et victorieuses, tout d'abord; cependant une simple réflexion les dissipe toujours! Le prodigieux poète a véritablement tout prévu, là même où l'on croirait le trouver en défaut jusqu'au ridicule!

L'autre soir, en écoutant Hamlet, il nous est venu cette pensée, pendant la scène de l'esplanade du château d'Elseneur: nous nous disions:

Un Moderne, «un homme de goût», pourrait se demander ce que Shakspeare (qui jouait le personnage du Fantôme devant la reine Elisabeth, au théâtre du Globe, et le jouait de manière à produire quelque impression sur l'auditoire), oui, un Moderne pourrait se demander ce que Shakspeare lui-même eût pu répondre, si l'acteur chargé du rôle d'Hamlet, piquant brusquement son épée en terre et se croisant les bras eût interpellé, le sourire aux lèvres et comme il suit, «l'Échappé de la Nuit hideuse.»

—Tu as comparu devant Dieu, dis-tu? Tu as vu Dieu face à face,—et tu viens me parler du Danemark! Tu t'inquiètes encore d'une dame qui t'a préféré un scélérat et un ivrogne? Tu me parles des propriétés de la jusquiame, des mystères éternels, de la politique actuelle et des bûchers sulfureux, et tu veux que je te prenne pour autre chose que pour un drap sur un balai? Mais, pauvre Ombre, si l'un de nous deux, ici, doit être effrayé de l'autre, c'est Toi! Qui m'a donné d'un trépassé qui épilogue encore et parle de vengeance dans le Purgatoire? Si c'est pour me débiter ces absurdités que tu es venue, chère Ombre,—franchement, ce n'était pas la peine de mourir!... Parle de choses plus sérieuses, ou retourne d'où tu viens.

Et le Moderne se répondrait, avec un sourire de compassion suffisante, que le Spectre, blessé dans sa dignité d'outre-tombe, se serait probablement «retiré» avec un cliquetis de ferraille, en entendant cette apostrophe.

Voilà, certes, une objection qui paraît concluante et sérieuse, et qui, cependant,—n'a pas le sens commun!

Car le Fantôme, par le seul fait d'être là, sous son armure, est, à lui seul, bien plus absurde que tout ce qu'il pourrait ajouter!—Et s'il a réellement vu Dieu, s'il a contemplé l'Absolu et s'il y est entré, toute parole profonde ou puérile, sublime ou niaise, médiocre ou banale, est identiquement superflue et sans valeur à ce sujet, puisqu'elle ne peut se produire que dans le relatif. Et les incohérences qu'il débite sont, par le seul fait de sa présence, ce qu'il peut encore dire de plus effrayant, à cause de leur incompréhensibilité même dans sa bouche!—Le secret de l'Absolu ne pouvant s'exprimer avec une syntaxe, on ne peut demander au Fantôme que de produire une impression, et moins cette impression sera définie ou limitée par sa coïncidence avec notre logique, plus elle sera ce qu'elle doit être.

Le Spectre, pour William Shakspeare, n'est qu'un être moral; c'est l'Obsession!—Mais comme des myopes ne pourraient apercevoir des spectres qui ne s'agiteraient que dans les nuées, Shakspeare a accusé l'objectivité du fantôme; il en a exagéré la notion afin qu'elle pût être accessible au «Bon sens» de ses auditeurs. Si, d'ailleurs, il a voulu qu'Hamlet perçût réellement l'Ombre, s'il a pensé que cet effet dramatique frapperait et saisirait l'imagination de la foule, c'est parce qu'il était certain que chaque spectateur, dans le fantôme perçu par Hamlet, verrait le fantôme qui le hante lui-même, et saurait approprier les réponses à ses questions personnelles.

IV

Shakspeare avait si bien pensé de plus haut que l'esplanade d'Elseneur qu'il prend lui-même la parole, au milieu du drame,—et par la bouche d'Hamlet,—pour avertir la postérité.

En effet, le monologue: «Être ou n'être pas,» est un magnifique désaveu. Le Public, trouvant cela «profond», ne va pas plus loin,—et il lui semble naturel qu'Hamlet prononce des choses profondes; mais elles sont effectivement si profondes, ces choses, quelles rendraient inintelligible le personnage qui les avance, si c'était réellement lui qui les proférât.

«La Mort est un pays inconnu d'où nul pélerin n'a pu revenir encore,» s'écrie Hamlet, dans son soliloque métaphysique.

Ce qui nie absolument l'Apparition.

Et si l'on excuse la contradiction en prétendant que Hamlet cherche à se délivrer de l'obsession, à douter, nous répondrons que son doute ne porte jamais sur le Fantôme, mais sur la nature de ce Fantôme; il ajoute en effet plus tard:

«Si ce spectre, c'était—le Démon, qui voulût me tenter!... Il est facile de damner un cœur disposé à la mélancolie, et Satan est bien rusé».

Que l'on compare le mobile, l'horizon, l'esprit de ces phrases maladives avec ceux du monologue, et l'on verra que celui-ci n'a point de rapport avec le caractère superstitieux d'Hamlet; bien plus, qu'il est, à chaque parole, en contradiction avec le drame tout entier.

Et c'est bien là le dédain profond du Génie, qui, connaissant la foule, agit et parle sans entraves, s'adresse à ceux-là seuls qu'il aime, sans être aperçu ni entendu des autres spectateurs.

Nous avons dit cela pour l'intelligence d'une chose: c'est que les œuvres hautes sont les plus faciles, sinon à composer, du moins à critiquer spécieusement.

Toutefois, un examen plus attentif, ne tarde pas à convertir le plaisant; il s'aperçoit bientôt qu'il a été prévu, défini, enveloppé et dépassé dans le tourbillon sublime, et lorsque Shakspeare affirme que Hamlet est «court d'haleine,» ce qui pour descendre jusqu'à la plaisanterie—paraîtrait difficilement s'accorder avec les interminables tirades qu'il débite à tout propos, c'est de la parole humaine que Shakspeare veut parler, et qui est «courte» en effet, pour exprimer l'Idéal éternel.

Nous aussi nous sommes sur l'esplanade d'Elseneur; seulement c'est nous qui sommes devenus les fantômes à force d'attendre...

Laissons cela.

Si le besoin de jeter ses impressions au vent n'était une faiblesse commune à ceux qui croient penser, rien ne justifierait l'inopportunité, l'insuffisance de ces réflexions rapides, tracées sous l'influence du moment: et s'il pouvait y avoir, à l'égard de cette œuvre géniale, quelque chose de plus superflu qu'une critique, ce serait, à coup sûr, un éloge.

AUGUSTA HOLMÈS

Voici déjà belles années que, par un soir de printemps, à Versailles, je dus à la gracieuseté d'une parente (la baronne Stoffel) d'être présenté dans un artistique salon dont quelques bons musiciens m'avaient souvent parlé avec une nuance d'enthousiasme. Je me souviens même que l'exaltation de ces Messieurs m'avait semblé d'autant plus digne d'être prise en considération que l'attrait principal de ce salon était une musicienne.

En effet, qu'un musicien puisse en admirer un autre, mon Dieu, comme, entre augures, on se doit la politesse d'une certaine gravité, le phénomène, quoique rare, n'est pas absolument impossible:—mais qu'un compositeur puisse admirer UNE musicienne!... Ceci passait l'étonnement. Voici, cependant, la légende que tous improvisaient lorsqu'il s'agissait de celle-là.

«Vers le milieu de la rue de l'Orangerie et entouré de très vieux jardins se trouve un séculaire hôtel bâti sur le déclin du règne de Louis XV, le bien-aimé. Là, vivent, très retirés, un savant vieillard, ancien officier irlandais, M. Dalkeilh Holmès et sa fille, une enfant de quinze à seize ans. L'aspect de cette jeune personne, fort belle, sous ses abondants cheveux dorés, éveille l'impression d'un être de génie.

«Mlle Holmès marche avec des allures de vision qui lui sont naturelles: on la dirait une inspirée. Le plus surprenant, c'est la qualité toute virile de son talent musical. Non seulement elle est, à son âge, une virtuose hors ligne, mais ses compositions sont douées d'un charme très élevé, très personnel, et la partie harmonique en est traitée avec une science, un métier déjà solides. Bref, il ne s'agit pas ici d'une de ces enfants prodiges destinées à devenir, plus tard, de bonnes, d'excellentes ménagères, mais d'une véritable artiste sûre de l'avenir.»


Dans un salon d'un goût très sévère, en effet, décoré de tableaux, d'armes, d'arbustes, de statues et d'anciens livres, était assise, devant un vaste piano, une svelte jeune fille. C'était une figure d'Ossian. Je redoutai même, à cette vue, que la déplorable influence d'une quelconque Mme de Staël n'eût, déjà, perverti d'un sentimentalisme rococo l'artiste enfant—qu'enfin des lectures trop assidues de Corinne ou l'Italie n'eussent étiolé le naturel en fleurs, la spontanéité sincère, la saine vitalité de ce jeune esprit.

Dès son accueil franc et cordial, je reconnus que je n'étais nullement en présence d'une personne emphatique, et qu'Augusta Holmès était bien un être vivant. Les musiciens, cette fois encore, ne s'étaient pas trompés.

Les habitués de la maison étaient, alors, Henri Regnault, qui venait d'immortaliser les traits de la jeune musicienne dans son tableau d'Achille et Thétis,—Jules de Brayer, Détroyat, Saint-Saëns, Clairin, le docteur Cazalis, Armand Renaud, Guillot de Sainbris, André Theuriet, Louis de Lyvron, et quelques rares invités.

Saint-Saëns venait d'y exécuter sa Dalila; Mlle Holmès sa première partition de drame musical, La Fille de Jephté, que Gounod avait écoutée avec une surprise pensive.

Ce soir-là, nous entendîmes des mélodies orientales, premières pensées harmonieuses de l'auteur futur des Argonautes, de Lutèce, d'Irlande et de Pologne, et qui m'apparurent comme déjà presque entièrement délivrées des moules convenus de l'ancienne musique. Augusta Holmès était douée de cette voix intelligente qui se plie à tous les registres et fait valoir les moindres intentions d'une œuvre. Je me défie, à l'ordinaire, des voix habiles en lesquelles se transfigure souvent—pour l'assistance mondaine—la valeur d'une composition médiocre: mais ici, l'«air» était digne des accents et je dus m'émerveiller de la Sirène, de la Chanson du Chamelier, et du Pays des Rêves; sans parler d'hymnes irlandais que la jeune virtuose enleva de manière à évoquer en nos esprits de forestières visions de pins et de bruyères lointaines. Ce fut toute une éclaircie musicale indiquant un inévitable destin.

La Soirée fut close par quelques passages du Lohengrin, de Wagner, nouvellement édité en France et auquel Saint-Saëns nous initia: car, sauf quelques rares auditions aux Concerts Populaires, nous ne connaissions le puissant maître que littérairement, d'après les impressionnants articles de Charles Baudelaire.

Cette musique eut pour effet de passionner la nouvelle musicienne et, depuis, son admiration pour le magicien de Tristan et Iseult ne s'est jamais démentie. Deux mois avant la guerre allemande, je rencontrai à Triebchen, près de Lucerne, chez Richard Wagner lui-même, Mlle Holmès; son père s'étant décidé «malgré son grand âge» au voyage de Munich pour laisser entendre à la jeune compositrice la première partie des Niebelungen.

—«Moins d'attendrissement pour moi, Mademoiselle!... lui dit Wagner après l'avoir écoutée avec cette attention clairvoyante et prophétique du génie. Pour les esprits vivants et créateurs je ne veux pas être un mancenillier dont l'ombrage étouffe les oiseaux. Un conseil: ne soyez d'aucune école, surtout de la mienne

Richard Wagner ne voulait pas que l'on représentât le Rheingold à Munich. Bien que la partition en eût été publiée, il se refusait à laisser montrer l'ouvrage isolément des trois autres parties des Niebelungen. Son grand rêve, qu'il a depuis réalisé à Bayreuth, était de donner une exécution d'ensemble, en quatre soirées, de cette œuvre de sa vie. Mais l'impatience de son jeune fanatique, le roi de Bavière, avait passé outre: l'on allait jouer le Rheingold par ordre royal. Et Wagner, ayant décliné toute participation et tous éclaircissements, inquiet et attristé de la façon dont on allait déflorer l'unité de son vaste chef-d'œuvre, avait défendu à ses amis d'aller l'entendre. En sorte que plusieurs musiciens et littérateurs, au nombre desquels je me trouvais, et qui avaient accompli deux fois le voyage d'Allemagne pour écouter la musique du maître, ne savaient trop s'ils devaient obéir; l'injonction était cruelle.

—«Je regarderai comme ennemis ceux qui auront encouragé ce massacre par leur présence», nous disait-il.

Mlle Holmès, résignée à la soumission devant cette menace, était désespérée.

Cependant les lettres du Kappelmeister Hans Richter, qui conduisait l'orchestre de Munich, ayant un peu rassuré Wagner, son ressentiment s'adoucit contre ses passionnés zélateurs et l'on profita de cette accalmie pour partir, quand même, à la sourdine.

J'ai sous les yeux, une lettre, encore amère, toutefois, et dans laquelle Wagner m'écrivait, à Munich:—«Ainsi vous allez, avec vos amis, admirer comment on s'amuse avec des œuvres viriles: eh bien! je compte, malgré tout, sur quelques passages inexterminables de cette œuvre pour sauver ce qui n'en pourra pas être compris!»

Les prévisions du maître furent déçues par l'éclatant triomphe du Rheingold plutôt pressenti qu'apparu (puisque les trois autres parties des Niebelungen, dont il est la clef, le rendent, seules, totalement intelligible). Tous ses partisans y assistèrent, malgré la menace et la défense, et je me souviens d'avoir aperçu, ce grand soir là dans la salle, au premier rang de la Galerie Noble, Mlle Augusta Holmès qui, assise à côté de l'abbé Liszt, suivait l'exécution du Rheingold sur la partition d'orchestre de l'illustre musicien.


J'ai bien souvent eu l'occasion d'entendre, à Paris, Mlle Holmès exécuter elle-même ses ouvrages, devant un petit nombre d'amis et d'admirateurs au nombre desquels je suis heureux de m'être toujours compté.

—Un soir, pendant le siège de 1871, je me trouvai chez elle avec Henri Regnault et M. Catulle Mendès:—c'était la veille du combat de Buzenval,—Regnault, qui avait une jolie et chaude voix de ténor, enleva, brillamment, à première vue, un hymne guerrier, sorte d'arioso d'un magnifique sentiment, que Mlle Holmès, dans un moment de farouche «vellédisme» venait d'écrire au bruit des obus environnants. Tous les trois nous portions une casaque de soldat: Regnault portait la sienne, dans Paris, pour la dernière fois.

Chose qui, depuis, nous est bien souvent revenue vivante dans l'esprit! Il nous chanta, vers minuit, une impressionnante mélodie de Saint-Saëns, dont voici les premières paroles.

«Auprès de cette blanche tombe,
Nous mêlons nos pleurs.»

(La poésie est, je crois, de M. Armand Renaud).

Et Regnault la chanta d'une manière qui nous émut profondément, nous ne savions pourquoi. Ce fut une sensation étrange, dont les survivants se souviendront, certes, jusqu'à leur tour d'appel.

Lorsque nous rentrâmes, après le dernier serrement de main, nous y pensions encore, M. Mendès et moi. Bien souvent, depuis lors, nous nous sommes rappelé ce pressentiment.

Regnault trouva chez lui l'ordre de partir le lendemain matin avec son bataillon.

On sait ce qui l'attendait le lendemain soir.

Ainsi fut passée, chez Mlle Holmès, la dernière soirée de ce grand artiste, de ce jeune héros.


Ceux qui demeurent au front de la banale mêlée et qui ont épuisé, d'avance, l'ennui de la victoire certaine, portent souvent envie aux morts: «Invideo, quia quiescunt!» disait le triste Luther.

Durant de longues années, sans découragements ni concessions, Augusta Holmès, on doit le constater en toute justice, n'a cessé d'espérer le moment qui, depuis l'exécution de ses Argonautes, d'abord aux Concerts Populaires, et plus tard, enfin, au Conservatoire, l'a rendue non-seulement célèbre, mais incontestable dans l'Art musical. Et ceci au point que notre si éclairé Conseil municipal lui-même, en 1881, l'a nommée officiellement (nonobstant le sexe dont elle a déclaré souvent ne faire partie qu'à regret) membre du jury de l'examen pour les Concours de la Ville de Paris. C'est la première fois qu'une distinction d'un ordre aussi «sérieux» est accordée à une femme.


Tout le Paris des premières connaît de vue cette musicienne aux cheveux dorés, très noblement belle,—et dont le front élevé annonce les hautes qualités artistiques.

Ses œuvres se sont succédées, d'année en année, toujours revêtues d'un caractère de science plus élevé, et d'une beauté de lignes mélodiques toujours plus recherchée et plus pure.

Les quelques auditions orchestrales, à la salle Herz et ailleurs, n'ont mis en lumière que des fragments de ses drames lyriques: Astarté, Héro et Léandre, Lancelot, la Montagne-Noire, dont elle a composé aussi les très brillants poèmes. Cependant, il nous a été possible, en ces seules soirées, de remarquer, en sa manière, le crescendo de puissance qui affirme les talents d'élite.

Certes, ces ouvrages—joints à une centaine de chants isolés, oratorios, symphonies—comme celle de Lutèce et d'Irlande, par exemple (dont la première fut couronnée au concours de Paris), les Sept Ivresses, les Sérénades et tant d'autres recueils de mélodies d'un beau renom dans le monde artistique—constituent, déjà, une œuvre résistante et qui suffirait à l'illustration d'UN musicien. L'on se souvient encore du succès hors de pair qu'obtint la première audition des Argonautes, exécutée avec l'Orchestre et les chœurs, aux Concerts Populaires. La presse musicale consacra la robuste beauté de cet ouvrage par ces unanimes éloges dont fut encore accueillie la symphonie d'Irlande.

La plus récente de ses œuvres, Pologne, fut également saluée, aux Concerts populaires, par des applaudissements d'un caractère définitif en ce qu'ils placèrent Mlle Augusta Holmès, malgré le recherché de sa manière, au rang de nos compositeurs sympathiques même à la foule.—Pologne est inspirée d'après le tableau si dramatique de M. Tony Robert Fleury: les Massacres de Varsovie:

«Tu prieras, tu riras, et danseras—et les balles de l'ennemi traverseront tes fêtes—et tu subiras le martyre, triomphante, en chantant».

—Telle est l'épigraphe que l'auteur s'est proposée de traduire en des harmonies mélodiques, sauvages parfois et savantes.

En dehors des gracieuses valeurs de détails, on ne saurait se refuser à reconnaître que l'union des deux thèmes principaux, dans le final de Pologne, sont d'un consciencieux et noble effet.


L'hiver dernier, le public difficile du Conservatoire a sanctionné en dernier ressort le succès des Argonautes: aujourd'hui la Ville de Paris vient de confirmer la distinction toute spéciale qu'elle accorda, en 1881, à l'auteur de Lutèce:—la cause est donc gagnée.

Augusta Holmès, ainsi admirée, n'a pas, ce nous semble, à douter de l'avenir. D'ailleurs si elle est—et nous le croyons—de la grande race de ces musiciennes d'élite dont «la voix va, s'enflant et se renforçant jusqu'au tombeau», elle devra s'efforcer, de plus en plus, vers un idéal d'une simplicité toujours plus haute.

Pourquoi faillirait-elle à cette destinée, puisqu'elle conforme sa vie à cette souveraine devise des grands artistes: Unus amor, unus ars?—À ce signe sont reconnaissables ces élues, soucieuses d'autre chose que de l'engouement ou des succès passagers,—et dont le front grave, où palpite une volonté d'inspiré, tôt ou tard s'éclaire d'une lueur impérissable.

LETTRE SUR UN LIVRE

À un jeune littérateur.

Mon cher ami,

Votre livre se présente fort bien sans introducteur et l'honneur que vous me faites en me priant de lui en servir m'intimide quelque peu.—Quel crédit pourrais-je avoir sur un public dont la presque totalité s'absorbe en des préoccupations qui me semblent d'assez mince importance—et qui dédaigne (sans doute avec raison) les seuls soucis qui me soient chers?—Le brillant succès de plusieurs de vos contes au journal le Gil Blas ne prévient-il pas, en faveur de leur présent recueil, beaucoup mieux que tout ce que je pourrais ajouter?... On ne plaide pas une cause gagnée.

«Étiquetez ce livre de quelques lignes,» m'avez-vous dit.—Serait-ce que, déjà friand d'une critique, dût-elle vous gratter un peu le palais, vous ayez compté, naturellement, sur l'amitié pour que ce condiment de haut goût vous fût préparé, ce qui s'appelle à la diable?

Laissez donc!—Assez de prosateurs officiels trouveront, si tel est leur plaisir, à héserber en cette première gerbe trop fleurie! Quant à moi je manque volontiers, je l'avoue, de l'esprit indispensable pour exceller en ce genre de besogne. Je préfère me laisser charmer, oui, sans réserves malignes, par l'entrain de vos agréables récits, par l'élégance de leur tenue morale, par l'impression qu'ils produisent d'une conscience bien élevée, par leur air de bonne compagnie, la délicate aristocratie de sentiments dont ils ne s'efforcent jamais en vain de faire preuve—et, surtout, par la droiture natale qu'ils révèlent de votre caractère. Il me paraît plus sage de se laisser captiver par leur légèreté mondaine et même, quelquefois, par la prolixité toute juvénile de ce style d'enfant gâté, coupé de subites allures militaires, qui vous personnalise.—Un bon accent français est devenu chose trop rare pour que je me permette d'y relever les vagues négligences, que légitime, d'ailleurs, outre mesure, le plus souvent, l'enjouement même de votre manière. Trop difficiles ces gourmets d'art littéraire aux yeux desquels vos qualités de charmeur et la poésie railleuse de cette verve qui vous est spéciale, ne suffiraient pas à justifier de votre mérite! Ne pourrez-vous tout uniment répondre à ces raffinés, que, saisie pour la première fois devant la foule, toute plume peut se ressentir au début, ne fût-ce que de la nouveauté du mouvement, mais qu'au bout de quelques pages elle ne tarde pas à s'affermir, lorsque le poignet cesse d'être sensible aux entournures empesées des manchettes modernes? Croyez-moi: traitez-les d'oublieux, ces chers confrères! Et continuez de suivre votre belle fantaisie!

Il est doux, je le sais, à la plupart des donneurs d'Avis au lecteur, de se poser sur le fronton d'un livre, et, là, se carrant en juges, de considérer leur socle d'un air de si haute indulgence que c'est à peine si l'édifice semble désormais assez solide pour supporter leur poids. N'espérez pas, mon ami, que, sujet à ce vertige, je vienne, ici, vous accabler de ces éloges... sévères... au cours desquels un tel ridicule se réalise et s'étale.—Non, je ne saurais m'arroger le droit de juger quiconque.

Toutefois si, d'aventure, le passant daignait me consulter sur votre œuvre, voici ce qu'en toute sincérité je prendrais sur ma modestie de lui attester:

—«À la lecture de ce livre, l'on doit, tout d'abord constater dans la nature de l'auteur, le généreux désir d'échapper à cette contagieuse trivialité de sensations et d'expressions (si lucrative de nos jours) et que l'on pourrait appeler le goût cynique.

«Donc la tendance de notre conteur commande la sympathie.

«De plus, une recherche, très distinguée, de simplicité pénètre son livre d'un curieux intérêt artistique.

«Donc ses nouvelles sont, à bien des égards, plus dignes de vogue que bon nombre de celles que l'on a coutume d'accueillir avec faveur. Elles témoignent d'un dandysme pensif, qui se concentrera.

«Quant à la valeur en soi, pour ainsi dire, de l'ouvrage, il y a lieu d'estimer que—(sauf deux ou trois entraînements à des propos d'un goût libertin, qui s'y trouvent, d'ailleurs comme dépaysés et dont l'auteur, une fois revenu des premières insouciances, se défiera, soyons-en sûrs!) tout, en ce livre, fait pressentir un talent de saine origine et de bonne volonté, c'est-à-dire plutôt vibrant aux appels du monde idéal qu'aux rappels du monde instinctif;—et, bien que l'esprit du livre rompe, ainsi, en visière avec le ton, convenu effrontément, de la plupart des nouvellistes de profession (dont l'uniforme est, d'ailleurs, si amusant à voir porter), ce volume est d'un écrivain fort agréable, doué, certes, d'avenir.»

Cela dit, mon cher Pierre, joyeux avènement en ces lettres parisiennes, au sein desquelles, vous prenez place de prime saut, non sans quelque autorité d'allures!

Votre coup d'essai, dédaigneux de certains suffrages, affirme en vous cette sorte d'originalité consciente d'elle-même qui, soucieuse de n'imiter personne, décèle un esprit net et fier, peu jaloux de succès faciles. Vous ne devez attendre, j'imagine, de notre sceptique sentimentalisme, que de flatteurs encouragements et nul doute que vos écrits futurs ne tiennent ce que les côtés exquis de cette première œuvre font déjà mieux que de promettre.

Qu'ajouterais-je de plus?—D'ailleurs, n'êtes-vous pas sûr du vert laurier?—Votre poésie particulière a cela d'attrayant qu'elle s'adresse, entre toutes, aux personnes éprises, à la fois de rêves, de luxe et de solitude. Vous êtes de ces élus qui n'écrivent qu'en souriant—et, surtout, à l'usage de ces cœurs séduits d'avance par le brillant des mélancolies distinguées et des dédains moroses.

LA SUGGESTION DEVANT LA LOI

La presse judiciaire nous apprend qu'aux assises madrilènes vient d'être condamné à huit ans de travaux forcés un certain Hillairaut—(pour tentative de meurtre sur la personne d'un paisible étranger résidant en Espagne, M. François Bazaine).—Cet Hillairaut, médicalement déclaré atteint de l'affection nerveuse, classée sous la dénomination d'hystérie patriotique,—ce qui est à dire monomane à ce quatrième degré qui confine à l'illuminisme,—était, par conséquent, sujet à subir inconsciemment la suggestion fixe du premier passant. L'on ajoute que, par ces motifs, M. Figueroa, son défenseur, vient d'interjeter appel de cet arrêt.

Ce fait-divers n'offrirait qu'un intérêt assez restreint si les paroles suivantes, proférées, au cours de cette cause, par M. l'avocat général de Madrid, n'eussent ému l'attention d'un grand nombre de lecteurs:

«Les Tribunaux ne sont pas réfractaires aux progrès de la Science, mais ils ne sauraient considérer comme des vérités incontestables des principes d'école dont la justesse (l'évidence) a besoin d'être démontrée

Or:

Il est constant qu'à ces conclusions il serait loisible d'opposer, tout d'abord, ceci, qu'en France, en Angleterre, en Russie, en Allemagne, aux États-Unis, etc., etc., c'est par centaines, sinon par milliers que l'on compte, aujourd'hui, des docteurs en médecine et professeurs de physiologie prêts à ratifier la notification suivante:

«Étant donné tel individu reconnu sujet à telle affection hystéro-nerveuse, la Science peut officiellement AFFIRMER que le premier venu, par le simple exercice d'une volonté plus équilibrée et sans lui laisser un soupçon ni la moindre réminiscence, conduira, s'il lui plaît, d'une manière irrésistible, ce malade à tel ou tel acte criminel, suggéré en lui et malgré lui.—Car tout hypnotisé n'est plus qu'une sorte d'absolue inconscience qui marche, agit à l'aveugle, ayant d'avance, oublié l'acte qu'elle doit accomplir. Pour peu que le suggérant ait calculé juste les circonstances où le projet voulu pourra simplement s'effectuer, il se servira, si bon lui semble, de «son sujet» comme d'une arme sûre, frappant à distance et à heure fixe, mécaniquement, sans hésitation, peur, ni courage. Si absurde ou révoltant que puisse être l'acte dicté en l'organisme même du sujet, celui-ci l'exécutera toujours.»

N'est-il pas difficile d'appeler «principes ou dissidences d'école» un simple axiome, hors de tout conteste et que tant d'exemples appuient, qu'on ne saurait plus dénombrer, sur la surface du globe, les milliers de cas provenus de sa croissante permanence?

L'espèce de fin de non-recevoir, énoncée et sanctionnée par les magistrats espagnols, paraît donc au moins des plus hasardées, en l'espèce. Les attentats de tout genre,—larcins, viols, recels, meurtres, captations testamentaires, appels forcés d'argent, reconnaissances de dettes illusoires, etc., etc.,—inspirés par des manœuvres suggérantes et par voie de cet Hypnotisme magnétique de nos jours vulgarisé par la Science,—n'entrent-ils pas pour cinq ou six bons vingtièmes, au moins, dans les dessous de la criminalité moderne?

Dès lors, comment taxer de simple hypothèse, de «principes d'écoles» et de circonstance à peu près négligeable en justice, le phénomène si tristement commun de l'inconscience possible chez de très apparents criminels convaincus médicalement de telle ou telle hystérique monomanie?

—Ah! certes, il est fâcheux que, vu les mesures prises par les hypnotiseurs pour être oubliés de leurs suggérés, il se trouve que la justice ne peut guère mettre la main que sur ceux-ci, dont les balbutiements exaltés sont peu sympathiques.

Cependant,—(et les jurisconsultes de la Péninsule ibérique ne peuvent l'ignorer, semble-t-il)—l'on a capturé, parfois, des suggérants! Il y a force de chose jugée à cet égard et les faits officiels qui se sont produits, dans l'enceinte même des assises, sont d'une nature non seulement probante, mais des plus inquiétantes pour les justiciers.


Par exemple, et pour ne citer qu'un fait entre beaucoup d'autres,—que l'on veuille bien se remémorer le procès de cet étrange mendiant de province, du nom de Castellan, qui comparut aux assises de Draguignan (Var), les 29 et 30 juillet 1865.

C'était un gars de vingt-cinq ans, d'une laideur banale, estropié des deux jambes, mais disposant, en ses haillons infects, d'une fixité de regard d'où émanait un fluide-voulant des plus appréciables. On croirait lire un procès du moyen-âge, en parcourant l'acte d'accusation.

D'après la teneur d'icelui, ce dangereux cul-de-jatte, d'un simple coup d'œil et à volonté, avait réduit presque immédiatement au servage léthargique différentes femmes jusqu'alors sans reproche. Elles ont attesté, à la barre, qu'elles en subissaient l'écœurante fascination, jusqu'à se laisser posséder, à son bon plaisir et malgré elles, dans les affres d'une paralysante angoisse.

Au surplus, voici le résumé textuel de l'acte d'accusation en ce qui regarde, par exemple, Joséphine H..., au rapport du Dr Prosper Despine.

«Il demanda l'hospitalité au nommé H... qui habitait ce hameau avec sa fille. Celle-ci était âgée de vingt-six ans et sa moralité était parfaite. Le mendiant, simulant la surdi-mutité, fit comprendre par des signes qu'il avait faim; on l'invita à souper. Pendant le repas, il se livra à des actes étranges, qui frappèrent l'attention de ses hôtes; il affecta de ne faire remplir son verre qu'après avoir tracé sur cet objet et sur sa figure, le signe de la croix. Pendant la veillée, il fit signe qu'il pouvait écrire. Alors il traça les phrases suivantes: Je suis le fils de Dieu; je suis du ciel et mon nom est Notre-Seigneur; car vous voyez mes petits miracles et plus tard, vous en verrez de plus grands. Ne craignez rien de moi, je suis envoyé de Dieu. Puis il offrait de faire disparaître la taie qui couvrait les yeux d'une femme alors présente. Il prétendait connaître l'avenir et annonçait que la guerre civile éclaterait dans six mois.

«Ces actes absurdes impressionnèrent les assistants et Joséphine H... en fut surtout émue; elle se coucha toute habillée, par crainte du mendiant. Ce dernier passa la nuit au grenier à foin, et le lendemain, après avoir déjeuné, il s'éloigna du hameau. Il y revint bientôt après s'être assuré que Joséphine resterait seule pendant toute la journée. Il la trouva occupée des soins du ménage, et s'entretint pendant quelque temps avec elle à l'aide de signes. La matinée fut employée par Castellan à exercer sur cette fille toute sa fascination. Un témoin déclara que, tandis qu'elle était penchée sur le foyer de la cheminée. Castellan, penché sur elle, lui faisait, avec la main, sur le dos, des signes circulaires et des signes de croix: pendant ce temps, elle avait les yeux hagards. À midi, ils se mirent à table ensemble.

«À peine le repas était-il commencé que Castellan fit un geste comme pour jeter quelque chose dans la cuillère de Joséphine. Aussitôt la jeune fille s'évanouit.

«Castellan la prit, la porta sur son lit et se livra sur elle aux derniers outrages. Joséphine avait conscience de ce qui se passait; mais, retenue par une force irrésistible, elle ne pouvait faire aucun mouvement, ni pousser aucun cri quoique sa volonté protestât contre l'attentat qui était commis sur elle. Elle était évidemment en léthargie.

«Revenue à elle, elle ne cessa pas d'être sous l'empire que Castellan exerçait sur elle, et à quatre heures de l'après-midi, au moment où cet homme s'éloignait du hameau, la malheureuse, entraînée par une influence mystérieuse à laquelle elle cherchait en vain à résister, abandonnait la maison paternelle et suivait, éperdue, ce mendiant pour lequel elle n'éprouvait que de la peur et du dégoût. Ils passèrent la nuit dans un grenier à foin, et le lendemain, ils se dirigèrent vers Collobrières. Le sieur Sauteron les rencontra dans un bois et les amena chez lui. Castellan lui raconta qu'il avait enlevé cette jeune fille, après avoir surpris ses faveurs. Joséphine aussi lui fit part de son malheur, en ajoutant que, dans son désespoir, elle avait voulu se noyer. Le 3 avril, Castellan, suivi de cette jeune fille, s'arrêta chez le sieur Coudroyer, cultivateur. Joséphine ne cessait de se lamenter et de déplorer la malheureuse situation dans laquelle la retenait le pouvoir irrésistible de cet homme. «Amenez la femme la plus forte et la plus grande, disait-elle, vous verrez si Castellan ne la fera pas tomber.» Joséphine, ayant peur des outrages dont elle craignait d'être encore l'objet, demanda à coucher dans une maison voisine. Castellan s'approcha d'elle, au moment où elle allait sortir, et la saisissant sur les hanches, elle s'évanouit. Puis, bien que, d'après la déclaration des témoins, elle fût comme morte, on la vit, sur l'ordre de Castellan, monter les marches de l'escalier, les compter sans commettre d'erreur, puis rire convulsivement. Il fut constaté qu'elle se trouvait alors complètement insensible. «Cet état était évidemment du somnambulisme.»

—Voici maintenant le résumé de la cause, d'après le docteur Liégeois.

Le lendemain, 4 avril, elle descendit dans un état qui ressemblait à de la folie; elle déraisonnait et refusait toute nourriture; elle invoquait, tour à tour, Dieu et la Vierge: Castellan, voulant donner une nouvelle preuve de son ascendant sur elle, lui ordonna de faire à genoux le tour de la chambre et elle obéit.