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CONTES CRUELS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18
| NOUVEAUX CONTES CRUELS ET PROPOS D’AU-DELA | 1 vol. |
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
COMTE DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM
CONTES CRUELS
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1893
Droits de reproduction et de traduction réservés.
CONTES CRUELS
LES
DEMOISELLES DE BIENFILATRE
A Monsieur Théodore de Banville.
De la lumière!...
Dernières Paroles de Gœthe.
Pascal nous dit qu’au point de vue des faits, le Bien et le Mal sont une question de «latitude». En effet, tel acte humain s’appelle crime, ici, bonne action, là-bas, et réciproquement.—Ainsi, en Europe, l’on chérit, généralement, ses vieux parents;—en certaines tribus de l’Amérique on leur persuade de monter sur un arbre; puis on secoue cet arbre. S’ils tombent, le devoir sacré de tout bon fils est, comme autrefois chez les Messéniens, de les assommer sur-le-champ à grands coups de tomahawk, pour leur épargner les soucis de la décrépitude. S’ils trouvent la force de se cramponner à quelque branche, c’est qu’alors ils sont encore bons à la chasse ou à la pêche, et alors on sursoit à leur immolation. Autre exemple: chez les peuples du Nord, on aime à boire le vin, flot rayonnant où dort le cher soleil. Notre religion nationale nous avertit même que «le bon vin réjouit le cœur». Chez le mahométan voisin, au sud, le fait est regardé comme un grave délit.—A Sparte, le vol était pratiqué et honoré: c’était une institution hiératique, un complément indispensable à l’éducation de tout Lacédémonien sérieux. De là, sans doute, les grecs.—En Laponie, le père de famille tient à honneur que sa fille soit l’objet de toutes les gracieusetés dont peut disposer le voyageur admis à son foyer. En Bessarabie aussi.—Au nord de la Perse, et chez les peuplades du Caboul, qui vivent dans de très anciens tombeaux, si, ayant reçu, dans quelque sépulcre confortable, un accueil hospitalier et cordial, vous n’êtes pas, au bout de vingt-quatre heures, du dernier mieux avec toute la progéniture de votre hôte, guèbre, parsi ou wahabite, il y a lieu d’espérer qu’on vous arrachera tout bonnement la tête,—supplice en vogue dans ces climats. Les actes sont donc indifférents en tant que physiques: la conscience de chacun les fait, seule, bons ou mauvais. Le point mystérieux qui gît au fond de cet immense malentendu est cette nécessité native où se trouve l’Homme de se créer des distinctions et des scrupules, de s’interdire telle action plutôt que telle autre, selon que le vent de son pays lui aura soufflé celle-ci ou celle-là: l’on dirait, enfin, que l’Humanité tout entière a oublié et cherche à se rappeler, à tâtons, on ne sait quelle Loi perdue.
Il y a quelques années, florissait, orgueil de nos boulevards, certain vaste et lumineux café, situé presqu’en face d’un de nos théâtres de genre, dont le fronton rappelle celui d’un temple païen. Là, se réunissait quotidiennement l’élite de ces jeunes gens qui se sont distingués depuis, soit par leur valeur artistique, soit par leur incapacité, soit par leur attitude dans les jours troubles que nous avons traversés.
Parmi ces derniers, il en est même qui ont tenu les rênes du char de l’État. Comme on le voit, ce n’était pas de la petite bière que l’on trouvait dans ce café des Mille et une nuits. Le bourgeois de Paris ne parlait de ce pandémonium qu’en baissant le ton. Souventes fois, le préfet de la ville y jetait, négligemment, en manière de carte de visite, une touffe choisie, un bouquet inopiné de sergents de ville; ceux-ci, de cet air distrait et souriant qui les distingue, y époussetaient alors, en se jouant, du bout de leurs sorties-de-bal, les têtes espiègles et mutines. C’était une attention qui, pour être délicate, n’en était pas moins sensible. Le lendemain, il n’y paraissait plus.
Sur la terrasse, entre la rangée de fiacres et le vitrage, une pelouse de femmes, une floraison de chignons échappés du crayon de Guys, attifées de toilettes invraisemblables, se prélassaient sur les chaises, auprès des guéridons de fer battu peints en vert espérance. Sur ces guéridons étaient délivrés des breuvages. Les yeux tenaient de l’émerillon et de la volaille. Les unes conservaient sur leurs genoux un gros bouquet, les autres un petit chien, les autres rien. Vous eussiez dit qu’elles attendaient quelqu’un.
Parmi ces jeunes femmes, deux se faisaient remarquer par leur assiduité; les habitués de la salle célèbre les nommaient, tout court, Olympe et Henriette. Celles-là venaient dès le crépuscule, s’installaient dans une anfractuosité bien éclairée, réclamaient, plutôt par contenance que par besoin réel, un petit verre de vespetro ou un «mazagran», puis surveillaient le passant d’un œil méticuleux.
Et c’étaient les demoiselles de Bienfilâtre!
Leurs parents, gens intègres, élevés à l’école du malheur, n’avaient pas eu le moyen de leur faire goûter les joies d’un apprentissage: le métier de ce couple austère consistant, principalement, à se suspendre, à chaque instant, avec des attitudes désespérées, à cette longue torsade qui correspond à la serrure d’une porte cochère. Dur métier! et pour recueillir, à peine et clairsemés, quelques deniers à Dieu!!! Jamais un terne n’était sorti pour eux à la loterie! Aussi Bienfilâtre maugréait-il, en se faisant, le matin, son petit caramel. Olympe et Henriette, en pieuses filles, comprirent, de bonne heure, qu’il fallait intervenir. Sœurs de joie depuis leur plus tendre enfance, elles consacrèrent le prix de leurs veilles et de leurs sueurs à entretenir une aisance modeste, il est vrai, mais honorable dans la loge.—«Dieu bénit nos efforts,» disaient-elles parfois, car on leur avait inculqué de bons principes et, tôt ou tard, une première éducation, basée sur des principes solides, porte ses fruits. Lorsqu’on s’inquiétait de savoir si leurs labeurs, excessifs quelquefois, n’altéraient pas leur santé, elles répondaient, évasivement, avec cet air doux et embarrassé de la modestie et en baissant les yeux: «Il y a des grâces d’état...»
Les demoiselles de Bienfilâtre étaient, comme on dit, de ces ouvrières «qui vont en journée la nuit». Elles accomplissaient, aussi dignement que possible, (vu certains préjugés du monde), une tâche ingrate, souvent pénible. Elles n’étaient pas de ces désœuvrées qui proscrivent, comme déshonorant, le saint calus du travail, et n’en rougissaient point. On citait d’elles plusieurs beaux traits dont la cendre de Monthyon avait dû tressaillir dans son beau cénotaphe.—Un soir, entre autres, elles avaient rivalisé d’émulation et s’étaient surpassées elles-mêmes pour solder la sépulture d’un vieux oncle, lequel ne leur avait cependant légué que le souvenir de taloches variées dont la distribution avait eu lieu naguère, aux jours de leur enfance. Aussi étaient-elles vues d’un bon œil par tous les habitués de la salle estimable, parmi lesquels se trouvaient des gens qui ne transigeaient pas. Un signe amical, un bonsoir de la main répondaient toujours à leur regard et à leur sourire. Jamais personne ne leur avait adressé un reproche ni une plainte. Chacun reconnaissait que leur commerce était doux, affable. Bref, elles ne devaient rien à personne, faisaient honneur à tous leurs engagements et pouvaient, par conséquent, porter haut la tête. Exemplaires, elles mettaient de côté pour l’imprévu, pour «quand les temps seraient durs», pour se retirer honorablement des affaires un jour.—Rangées, elles fermaient le dimanche. En filles sages, elles ne prêtaient point l’oreille aux propos des jeunes muguets, qui ne sont bons qu’à détourner les jeunes filles de la voie rigide du devoir et du travail. Elles pensaient qu’aujourd’hui la lune seule est gratuite en amour. Leur devise était: «Célérité, Sécurité, Discrétion»; et, sur leurs cartes de visite, elles ajoutaient: «Spécialités.»
Un jour, la plus jeune, Olympe, tourna mal. Jusqu’alors irréprochable, cette malheureuse enfant écouta les tentations auxquelles l’exposait plus que d’autres (qui la blâmeront trop vite peut-être) le milieu où son état la contraignait de vivre. Bref, elle fit une faute:—elle aima.
Ce fut sa première faute; mais qui donc a sondé l’abîme où peut nous entraîner une première faute? Un jeune étudiant, candide, beau, doué d’une âme artiste et passionnée, mais pauvre comme Job, un nommé Maxime, dont nous taisons le nom de famille, lui conta des douceurs et la mit à mal.
Il inspira la passion céleste à cette pauvre enfant qui, vu sa position, n’avait pas plus de droits à l’éprouver qu’Ève à manger le fruit divin de l’Arbre de la Vie. De ce jour, tous ses devoirs furent oubliés. Tout alla sans ordre et à la débandade. Lorsqu’une fillette a l’amour en tête, va te faire lanlaire!
Et sa sœur, hélas! cette noble Henriette, qui maintenant pliait, comme on dit, sous le fardeau! Parfois, elle se prenait la tête dans les mains, doutant de tout, de la famille, des principes, de la Société même!—«Ce sont des mots!» criait-elle. Un jour, elle avait rencontré Olympe vêtue d’une petite robe noire, en cheveux, et une petite jatte de fer-blanc à la main. Henriette, en passant, sans faire semblant de la reconnaître, lui avait dit très bas: «Ma sœur, votre conduite est inqualifiable! Respectez, au moins, les apparences!»
Peut-être, par ces paroles, espérait-elle un retour vers le bien.
Tout fut inutile. Henriette sentit qu’Olympe était perdue; elle rougit, et passa.
Le fait est qu’on avait jasé dans la salle honorable. Le soir, lorsque Henriette arrivait seule, ce n’était plus le même accueil. Il y a des solidarités. Elle s’apercevait de certaines nuances, humiliantes. On lui marquait plus de froideur depuis la nouvelle de la malversation d’Olympe. Fière, elle souriait comme le jeune Spartiate dont un renard déchirait la poitrine, mais, en ce cœur sensible et droit, tous ces coups portaient. Pour la vraie délicatesse, un rien fait plus de mal souvent que l’outrage grossier, et, sur ce point, Henriette était d’une sensibilité de sensitive. Comme elle dut souffrir!
Et le soir donc, au souper de la famille! Le père et la mère, baissant la tête, mangeaient en silence. On ne parlait point de l’absente. Au dessert, au moment de la liqueur, Henriette et sa mère, après s’être jeté un regard, à la dérobée, et avoir essuyé une larme respective, avaient un muet serrement de main sous la table. Et le vieux portier, désaccordé, tirait alors le cordon, sans motif, pour dissimuler quelque pleur. Parfois, brusque et en détournant la tête, il portait la main à sa boutonnière comme pour en arracher de vagues décorations.
Une fois, même, le suisse tenta de recouvrer sa fille. Morne, il prit sur lui de gravir les quelques étages du jeune homme. Là:—«Je désirerais ma pauvre enfant! sanglota-t-il.—Monsieur, répondit Maxime, je l’aime, et vous prie de m’accorder sa main.—Misérable!» s’était exclamé Bienfilâtre en s’enfuyant, révolté de ce «cynisme».
Henriette avait épuisé le calice. Il fallait une dernière tentative; elle se résigna donc à risquer tout, même le scandale. Un soir, elle apprit que la déplorable Olympe devait venir au café régler une ancienne petite dette: elle prévint sa famille, et l’on se dirigea vers le café lumineux.
Pareille à la Mallonia déshonorée par Tibère et se présentant devant le sénat romain pour accuser son violateur, avant de se poignarder en son désespoir, Henriette entra dans la salle des austères. Le père et la mère, par dignité, restèrent à la porte. On prenait le café. A la vue d’Henriette, les physionomies s’aggravèrent d’une certaine sévérité; mais comme on s’aperçut qu’elle voulait parler, les longues plaquettes des journaux s’abaissèrent sur les tables de marbre et il se fit un religieux silence: il s’agissait de juger.
L’on distinguait dans un coin, honteuse et se faisant presque invisible, Olympe et sa petite robe noire, à une petite table isolée.
Henriette parla. Pendant son discours on entrevoyait, à travers le vitrage, les Bienfilâtre inquiets, qui regardaient sans entendre. A la fin, le père n’y put tenir; il entrebâilla la porte, et, penché, l’oreille au guet, la main sur le bouton de la serrure, il écoutait.
Et des lambeaux de phrases lui arrivaient lorsque Henriette élevait un peu la voix:—«L’on se devait à ses semblables!... Une telle conduite... C’était se mettre à dos tous les gens sérieux... Un galopin qui ne lui donne pas un radis!... Un vaurien!...—L’ostracisme qui pesait sur elle... Dégager sa responsabilité... Une fille qui a jeté son bonnet par-dessus les moulins!... qui baye aux grues... qui, naguère encore... tenait le haut du pavé... Elle espérait que la voix de ces messieurs, plus autorisée que la sienne, que les conseils de leur vieille expérience éclairée... ramèneraient à des idées plus saines et plus pratiques... On n’est pas sur la terre pour s’amuser!... Elle les suppliait de s’entremettre... Elle avait fait appel à des souvenirs d’enfance!... à la voix du sang! Tout avait été vain... Rien ne vibrait plus en elle. Une fille perdue!—Et quelle aberration!... Hélas!»
A ce moment, le père entra, courbé, dans la salle honorable. A l’aspect du malheur immérité, tout le monde se leva. Il est de certaines douleurs qu’on ne cherche pas à consoler. Chacun vint, en silence, serrer la main du digne vieillard, pour lui témoigner, discrètement, de la part qu’on prenait à son infortune.
Olympe se retira, honteuse et pâle. Elle avait hésité un instant, se sentant coupable, à se jeter dans les bras de la famille et de l’amitié, toujours ouverts au repentir. Mais la passion l’avait emporté. Un premier amour jette dans le cœur de profondes racines qui étouffent jusqu’aux germes des sentiments antérieurs.
Toutefois l’esclandre avait eu, dans l’organisme d’Olympe, un retentissement fatal. Sa conscience, bourrelée, se révoltait. La fièvre la prit le lendemain. Elle se mit au lit. Elle mourait de honte, littéralement. Le moral tuait le physique: la lame usait le fourreau.
Couchée dans sa petite chambrette, et sentant les approches du trépas, elle appela. De bonnes âmes voisines lui amenèrent un ministre du ciel. L’une d’entre elles émit cette remarque qu’Olympe était faible et avait besoin de prendre des fortifications. Une fille à tout faire lui monta donc un potage.
Le prêtre parut.
Le vieil ecclésiastique s’efforça de la calmer par des paroles de paix, d’oubli et de miséricorde.
—J’ai eu un amant!... murmurait Olympe, s’accusant ainsi de son déshonneur.
Elle omettait toutes les peccadilles, les murmures, les impatiences de sa vie. Cela, seulement, lui venait à l’esprit: c’était l’obsession. «Un amant! Pour le plaisir! Sans rien gagner!» Là était le crime.
Elle ne voulait pas atténuer sa faute en parlant de sa vie antérieure, jusque-là toujours pure et toute d’abnégation. Elle sentait bien que là elle était irréprochable. Mais cette honte, où elle succombait, d’avoir fidèlement gardé de l’amour à un jeune homme sans position et qui, suivant l’expression exacte et vengeresse de sa sœur, ne lui donnait pas un radis! Henriette, qui n’avait jamais failli, lui apparaissait comme dans une gloire. Elle se sentait condamnée et redoutait les foudres du souverain juge, vis-à-vis duquel elle pouvait se trouver face à face, d’un moment à l’autre.
L’ecclésiastique, habitué à toutes les misères humaines, attribuait au délire certains points qui lui paraissaient inexplicables,—diffus même,—dans la confession d’Olympe. Il y eut là, peut-être, un quiproquo, certaines expressions de la pauvre enfant ayant rendu l’abbé rêveur, deux ou trois fois. Mais le repentir, le remords, étant le point unique dont il devait se préoccuper, peu importait le détail de la faute; la bonne volonté de la pénitente, sa douleur sincère suffisaient. Au moment donc où il allait élever la main pour absoudre, la porte s’ouvrit bruyamment: c’était Maxime, splendide, l’air heureux et rayonnant, la main pleine de quelques écus et de trois ou quatre napoléons qu’il faisait danser et sonner triomphalement. Sa famille s’était exécutée à l’occasion de ses examens: c’était pour ses inscriptions.
Olympe, sans remarquer d’abord cette significative circonstance atténuante, étendit, avec horreur, ses bras vers lui.
Maxime s’était arrêté, stupéfait de ce tableau.
—Courage, mon enfant!... murmura le prêtre, qui crut voir, dans le mouvement d’Olympe, un adieu définitif à l’objet d’une joie coupable et immodeste.
En réalité, c’était seulement le crime de ce jeune homme qu’elle repoussait,—et ce crime était de n’être pas «sérieux».
Mais au moment où l’auguste pardon descendait sur elle, un sourire céleste illumina ses traits innocents: le prêtre pensa qu’elle se sentait sauvée, et que d’obscures visions séraphiques transparaissaient pour elle sur les mortelles ténèbres de la dernière heure.—Olympe, en effet, venait de voir, vaguement, les pièces du métal sacré reluire entre les doigts transfigurés de Maxime. Ce fut, seulement, alors, qu’elle sentit les effets salutaires des miséricordes suprêmes! Un voile se déchira. C’était le miracle! Par ce signe évident, elle se voyait pardonnée d’en haut, et rachetée.
Éblouie, la conscience apaisée, elle ferma les paupières comme pour se recueillir avant d’ouvrir ses ailes vers les bleus infinis. Puis ses lèvres s’entr’ouvrirent et son dernier souffle s’exhala, comme le parfum d’un lis, en murmurant ces paroles d’espérance:—«Il a éclairé!»
VÉRA
A Madame la comtesse d’Osmoy.
La forme du corps lui est plus essentielle que sa substance.
La Physiologie moderne.
L’Amour est plus fort que la Mort, a dit Salomon: oui, son mystérieux pouvoir est illimité.
C’était à la tombée d’un soir d’automne, en ces dernières années, à Paris. Vers le sombre faubourg Saint-Germain, des voitures, allumées déjà, roulaient, attardées, après l’heure du Bois. L’une d’elles s’arrêta devant le portail d’un vaste hôtel seigneurial, entouré de jardins séculaires; le cintre était surmonté de l’écusson de pierre, aux armes de l’antique famille des comtes d’Athol, savoir: d’azur, à l’étoile abîmée d’argent, avec la devise «Pallida Victrix», sous la couronne retroussée d’hermine au bonnet princier. Les lourds battants s’écartèrent. Un homme de trente à trente-cinq ans, en deuil, au visage mortellement pâle, descendit. Sur le perron, de taciturnes serviteurs élevaient des flambeaux. Sans les voir, il gravit les marches et entra. C’était le comte d’Athol.
Chancelant, il monta les blancs escaliers qui conduisaient à cette chambre où, le matin même, il avait couché dans un cercueil de velours et enveloppé de violettes, en des flots de batiste, sa dame de volupté, sa pâlissante épousée, Véra, son désespoir.
En haut, la douce porte tourna sur le tapis; il souleva la tenture.
Tous les objets étaient à la place où la comtesse les avait laissés la veille. La Mort, subite, avait foudroyé. La nuit dernière, sa bien-aimée s’était évanouie en des joies si profondes, s’était perdue en de si exquises étreintes, que son cœur, brisé de délices, avait défailli: ses lèvres s’étaient brusquement mouillées d’une pourpre mortelle. A peine avait-elle eu le temps de donner à son époux un baiser d’adieu, en souriant, sans une parole: puis ses longs cils, comme des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit de ses yeux.
La journée sans nom était passée.
Vers midi, le comte d’Athol, après l’affreuse cérémonie du caveau familial, avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se renfermant, seul, avec l’ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il avait tiré sur lui la porte de fer du mausolée.—De l’encens brûlait sur un trépied, devant le cercueil:—une couronne lumineuse de lampes, au chevet de la jeune défunte, l’étoilait.
Lui, debout, songeur, avec l’unique sentiment d’une tendresse sans espérance, était demeuré là, tout le jour. Sur les six heures, au crépuscule, il était sorti du lieu sacré. En refermant le sépulcre, il avait arraché de la serrure la clef d’argent, et, se haussant sur la dernière marche du seuil, il l’avait jetée doucement dans l’intérieur du tombeau. Il l’avait lancée sur les dalles intérieures par le trèfle qui surmontait le portail.—Pourquoi ceci?... A coup sûr d’après quelque résolution mystérieuse de ne plus revenir.
Et maintenant il revoyait la chambre veuve.
La croisée, sous les vastes draperies de cachemire mauve broché d’or, était ouverte: un dernier rayon du soir illuminait, dans un cadre de bois ancien, le grand portrait de la trépassée. Le comte regarda, autour de lui, la robe jetée, la veille, sur un fauteuil; sur la cheminée, les bijoux, le collier de perles, l’éventail à demi fermé, les lourds flacons de parfums qu’Elle ne respirerait plus. Sur le lit d’ébène aux colonnes tordues, resté défait, auprès de l’oreiller où la place de la tête adorée et divine était visible encore au milieu des dentelles, il aperçut le mouchoir rougi de gouttes de sang où sa jeune âme avait battu de l’aile un instant; le piano ouvert, supportant une mélodie inachevée à jamais; les fleurs indiennes cueillies par elle, dans la serre, et qui se mouraient dans de vieux vases de Saxe; et, au pied du lit, sur une fourrure noire, les petites mules de velours oriental, sur lesquelles une devise rieuse de Véra brillait, brodée en perles: Qui verra Véra l’aimera. Les pieds nus de la bien-aimée y jouaient hier matin, baisés, à chaque pas, par le duvet des cygnes!—Et là, là, dans l’ombre, la pendule, dont il avait brisé le ressort pour qu’elle ne sonnât plus d’autres heures.
Ainsi elle était partie!... Où donc!... Vivre maintenant?—Pour quoi faire?... C’était impossible, absurde.
Et le comte s’abîmait en des pensées inconnues.
Il songeait à toute l’existence passée.—Six mois s’étaient écoulés depuis ce mariage. N’était-ce pas à l’étranger, au bal d’une ambassade qu’il l’avait vue pour la première fois?... Oui. Cet instant ressuscitait devant ses yeux, très distinct. Elle lui apparaissait là, radieuse. Ce soir-là, leurs regards s’étaient rencontrés. Ils s’étaient reconnus, intimement, de pareille nature, et devant s’aimer à jamais.
Les propos décevants, les sourires qui observent, les insinuations, toutes les difficultés que suscite le monde pour retarder l’inévitable félicité de ceux qui s’appartiennent, s’étaient évanouis devant la tranquille certitude qu’ils eurent, à l’instant même, l’un de l’autre.
Véra, lassée des fadeurs cérémonieuses de son entourage, était venue vers lui dès la première circonstance contrariante, simplifiant ainsi, d’auguste façon, les démarches banales où se perd le temps précieux de la vie.
Oh! comme, aux premières paroles, les vaines appréciations des indifférents à leur égard leur semblèrent une volée d’oiseaux de nuit rentrant dans les ténèbres! Quel sourire ils échangèrent! Quel ineffable embrassement!
Cependant leur nature était des plus étranges, en vérité!—C’étaient deux êtres doués de sens merveilleux, mais exclusivement terrestres. Les sensations se prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante. Ils s’y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver. Par contre, certaines idées, celles de l’âme, par exemple, de l’Infini, de Dieu même, étaient comme voilées à leur entendement. La foi d’un grand nombre de vivants aux choses surnaturelles n’était pour eux qu’un sujet de vagues étonnements: lettre close dont ils ne se préoccupaient pas, n’ayant pas qualité pour condamner ou justifier.—Aussi, reconnaissant bien que le monde leur était étranger, ils s’étaient isolés, aussitôt leur union, dans ce vieux et sombre hôtel, où l’épaisseur des jardins amortissait les bruits du dehors.
Là, les deux amants s’ensevelirent dans l’océan de ces joies languides et perverses où l’esprit se mêle à la chair mystérieuse! Ils épuisèrent la violence des désirs, les frémissements et les tendresses éperdues. Ils devinrent le battement de l’être l’un de l’autre. En eux, l’esprit pénétrait si bien le corps, que leurs formes leur semblaient intellectuelles, et que les baisers, mailles brûlantes, les enchaînaient dans une fusion idéale. Long éblouissement! Tout à coup le charme se rompait; l’accident terrible les désunissait; leurs bras s’étaient désenlacés. Quelle ombre lui avait pris sa chère morte? Morte! non. Est-ce que l’âme des violoncelles est emportée dans le cri d’une corde qui se brise?
Les heures passèrent.
Il regardait, par la croisée, la nuit qui s’avançait dans les cieux: et la Nuit lui apparaissait personnelle;—elle lui semblait une reine marchant, avec mélancolie, dans l’exil, et l’agrafe de diamant de sa tunique de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres, perdue au fond de l’azur.
—C’est Véra, pensa-t-il.
A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en homme qui s’éveille; puis, se dressant, regarda autour de lui.
Les objets, dans la chambre, étaient maintenant éclairés par une lueur jusqu’alors imprécise, celle d’une veilleuse, bleuissant les ténèbres, et que la nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici comme une autre étoile. C’était la veilleuse, aux senteurs d’encens, d’un iconostase, reliquaire familial de Véra. Le triptyque, d’un vieux bois précieux, était suspendu, par sa sparterie russe, entre la glace et le tableau. Un reflet des ors de l’intérieur tombait, vacillant, sur le collier, parmi les joyaux de la cheminée.
Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel, brillait, rosacé de la croix byzantine dont les fins et rouges linéaments, fondus dans le reflet, ombraient d’une teinte de sang l’orient ainsi allumé des perles. Depuis l’enfance, Véra plaignait, de ses grands yeux, le visage maternel et si pur de l’héréditaire madone, et, de sa nature, hélas! ne pouvant lui consacrer qu’un superstitieux amour, le lui offrait parfois, naïve, pensivement, lorsqu’elle passait devant la veilleuse.
Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux jusqu’au plus secret de l’âme, se dressa, souffla vite la lueur sainte, et, à tâtons, dans l’ombre, étendant la main vers une torsade, sonna.
Un serviteur parut: c’était un vieillard vêtu de noir: il tenait une lampe, qu’il posa devant le portrait de la comtesse. Lorsqu’il se retourna, ce fut avec un frisson de superstitieuse terreur qu’il vit son maître debout et souriant comme si rien ne se fût passé.
—Raymond, dit tranquillement le comte, ce soir, nous sommes accablés de fatigue, la comtesse et moi; tu serviras le souper vers dix heures.—A propos, nous avons résolu de nous isoler davantage, ici, dès demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit passer la nuit dans l’hôtel. Tu leur remettras les gages de trois années, et qu’ils se retirent.—Puis, tu fermeras la barre du portail; tu allumeras les flambeaux en bas, dans la salle à manger; tu nous suffiras.—Nous ne recevrons personne à l’avenir.
Le vieillard tremblait et le regardait attentivement.
Le comte alluma un cigare et descendit aux jardins.
Le serviteur pensa d’abord que la douleur trop lourde, trop désespérée, avait égaré l’esprit de son maître. Il le connaissait depuis l’enfance; il comprit, à l’instant, que le heurt d’un réveil trop soudain pouvait être fatal à ce somnambule. Son devoir, d’abord, était le respect d’un tel secret.
Il baissa la tête. Une complicité dévouée à ce religieux rêve? Obéir?... Continuer de les servir sans tenir compte de la Mort?—Quelle étrange idée!... Tiendrait-elle une nuit?... Demain, demain, hélas!... Ah! qui savait?... Peut-être!...—Projet sacré, après tout!—De quel droit réfléchissait-il?...
Il sortit de la chambre, exécuta les ordres à la lettre et, le soir même, l’insolite existence commença.
Il s’agissait de créer un mirage terrible.
La gêne des premiers jours s’effaça vite. Raymond, d’abord avec stupeur, puis par une sorte de déférence et de tendresse, s’était ingénié si bien à être naturel, que trois semaines ne s’étaient pas écoulées qu’il se sentit, par moments, presque dupe lui-même de sa bonne volonté. L’arrière-pensée pâlissait! Parfois, éprouvant une sorte de vertige, il eut besoin de se dire que la comtesse était positivement défunte. Il se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque instant la réalité. Bientôt il lui fallut plus d’une réflexion pour se convaincre et se ressaisir. Il vit bien qu’il finirait par s’abandonner tout entier au magnétisme effrayant dont le comte pénétrait peu à peu l’atmosphère autour d’eux. Il avait peur, une peur indécise, douce.
D’Athol, en effet, vivait absolument dans l’inconscience de la mort de sa bien-aimée! Il ne pouvait que la trouver toujours présente, tant la forme de la jeune femme était mêlée à la sienne. Tantôt, sur un banc du jardin, les jours de soleil, il lisait, à haute voix, les poésies qu’elle aimait; tantôt, le soir, auprès du feu, les deux tasses de thé sur un guéridon, il causait avec l’Illusion souriante, assise, à ses yeux, sur l’autre fauteuil.
Les jours, les nuits, les semaines s’envolèrent. Ni l’un ni l’autre ne savait ce qu’ils accomplissaient. Et des phénomènes singuliers se passaient maintenant, où il devenait difficile de distinguer le point où l’imaginaire et le réel étaient identiques. Une présence flottait dans l’air: une forme s’efforçait de transparaître, de se tramer sur l’espace devenu indéfinissable.
D’Athol vivait double, en illuminé. Un visage doux et pâle, entrevu comme l’éclair, entre deux clins d’yeux, un faible accord frappé au piano, tout à coup; un baiser qui lui fermait la bouche au moment où il allait parler, des affinités de pensées féminines qui s’éveillaient en lui en réponse à ce qu’il disait, un dédoublement de lui-même tel, qu’il sentait, comme en un brouillard fluide, le parfum vertigineusement doux de sa bien-aimée auprès de lui, et, la nuit, entre la veille et le sommeil, des paroles entendues très bas: tout l’avertissait. C’était une négation de la Mort élevée, enfin, à une puissance inconnue!
Une fois, d’Athol la sentit et la vit si bien auprès de lui, qu’il la prit dans ses bras: mais ce mouvement la dissipa.
—Enfant! murmura-t-il en souriant.
Et il se rendormit comme un amant boudé par sa maîtresse rieuse et ensommeillée.
Le jour de sa fête, il plaça, par plaisanterie, une immortelle dans le bouquet qu’il jeta sur l’oreiller de Véra.
—Puisqu’elle se croit morte, dit-il.
Grâce à la profonde et toute-puissante volonté de M. d’Athol, qui, à force d’amour, forgeait la vie et la présence de sa femme dans l’hôtel solitaire, cette existence avait fini par devenir d’un charme sombre et persuadeur.—Raymond, lui-même, n’éprouvait plus aucune épouvante, s’étant graduellement habitué à ces impressions.
Une robe de velours noir aperçue au détour d’une allée; une voix rieuse qui l’appelait dans le salon; un coup de sonnette le matin, à son réveil, comme autrefois; tout cela lui était devenu familier: on eût dit que la morte jouait à l’invisible, comme une enfant. Elle se sentait aimée tellement! C’était bien naturel.
Une année s’était écoulée.
Le soir de l’Anniversaire, le comte, assis auprès du feu, dans la chambre de Véra, venait de lui lire un fabliau florentin: Callimaque. Il ferma le livre; puis en se versant du thé:
—Douschka, dit-il, te souviens-tu de la Vallée-des-Roses, des bords de la Lahn, du château des Quatre-Tours?... Cette histoire te les a rappelés, n’est-ce pas?
Il se leva, et, dans la glace bleuâtre, il se vit plus pâle qu’à l’ordinaire. Il prit un bracelet de perles dans une coupe et regarda les perles attentivement. Véra ne les avait-elle pas ôtées de son bras, tout à l’heure, avant de se dévêtir? Les perles étaient encore tièdes et leur orient plus adouci, comme par la chaleur de sa chair. Et l’opale de ce collier sibérien, qui aimait aussi le beau sein de Véra jusqu’à pâlir, maladivement, dans son treillis d’or, lorsque la jeune femme l’oubliait pendant quelque temps! Autrefois, la comtesse aimait pour cela cette pierrerie fidèle!... Ce soir l’opale brillait comme si elle venait d’être quittée et comme si le magnétisme exquis de la belle morte la pénétrait encore. En reposant le collier et la pierre précieuse, le comte toucha par hasard le mouchoir de batiste dont les gouttes de sang étaient humides et rouges comme des œillets sur de la neige!... Là, sur le piano, qui donc avait tourné la page finale de la mélodie d’autrefois? Quoi! la veilleuse sacrée s’était rallumée, dans le reliquaire! Oui, sa flamme dorée éclairait mystiquement le visage, aux yeux fermés, de la Madone! Et ces fleurs orientales, nouvellement cueillies, qui s’épanouissaient là, dans les vieux vases de Saxe, quelle main venait de les y placer? La chambre semblait joyeuse et douée de vie, d’une façon plus significative et plus intense que d’habitude. Mais rien ne pouvait surprendre le comte! Cela lui semblait tellement normal, qu’il ne fit même pas attention que l’heure sonnait à cette pendule arrêtée depuis une année.
Ce soir-là, cependant, on eût dit que, du fond des ténèbres, la comtesse Véra s’efforçait adorablement de revenir dans cette chambre tout embaumée d’elle! Elle y avait laissé tant de sa personne! Tout ce qui avait constitué son existence l’y attirait. Son charme y flottait; les longues violences faites par la volonté passionnée de son époux y devaient avoir desserré les vagues liens de l’Invisible autour d’elle!...
Elle y était nécessitée. Tout ce qu’elle aimait, c’était là.
Elle devait avoir envie de venir se sourire encore en cette glace mystérieuse où elle avait tant de fois admiré son lilial visage! La douce morte, là-bas, avait tressailli, certes, dans ses violettes, sous les lampes éteintes; la divine morte avait frémi, dans le caveau, toute seule, en regardant la clef d’argent jetée sur les dalles. Elle voulait s’en venir vers lui, aussi! Et sa volonté se perdait dans l’idée de l’encens et de l’isolement. La Mort n’est une circonstance définitive que pour ceux qui espèrent des cieux; mais la Mort, et les Cieux, et la Vie, pour elle, n’était-ce pas leur embrassement? Et le baiser solitaire de son époux attirait ses lèvres, dans l’ombre. Et le son passé des mélodies, les paroles enivrées de jadis, les étoffes qui couvraient son corps et en gardaient le parfum, ces pierreries magiques qui la voulaient, dans leur obscure sympathie,—et surtout l’immense et absolue impression de sa présence, opinion partagée à la fin par les choses elles-mêmes, tout l’appelait là, l’attirait là depuis si longtemps, et si insensiblement, que, guérie enfin de la dormante Mort, il ne manquait plus qu’Elle seule!
Ah! les Idées sont des êtres vivants!... Le comte avait creusé dans l’air la forme de son amour, et il fallait bien que ce vide fût comblé par le seul être qui lui était homogène, autrement l’Univers aurait croulé. L’impression passa, en ce moment, définitive, simple, absolue, qu’Elle devait être là, dans la chambre! Il en était aussi tranquillement certain que de sa propre existence, et toutes les choses, autour de lui, étaient saturées de cette conviction. On l’y voyait! Et, comme il ne manquait plus que Véra elle-même, tangible, extérieure, il fallut bien qu’elle s’y trouvât et que le grand Songe de la Vie et de la Mort entr’ouvrît un moment ses portes infinies! Le chemin de résurrection était envoyé par la foi jusqu’à elle! Un frais éclat de rire musical éclaira de sa joie le lit nuptial; le comte se retourna. Et là, devant ses yeux, faite de volonté et de souvenir, accoudée, fluide, sur l’oreiller de dentelles, sa main soutenant ses lourds cheveux noirs, sa bouche délicieusement entr’ouverte en un sourire tout emparadisé de voluptés, belle à en mourir, enfin! la comtesse Véra le regardait un peu endormie encore.
—Roger!... dit-elle d’une voix lointaine.
Il vint auprès d’elle. Leurs lèvres s’unirent dans une joie divine,—oublieuse,—immortelle!
Et ils s’aperçurent, alors, qu’ils n’étaient, réellement, qu’un seul être.
Les heures effleurèrent d’un vol étranger cette extase où se mêlaient, pour la première fois, la terre et le ciel.
Tout à coup, le comte d’Athol tressaillit, comme frappé d’une réminiscence fatale.
—Ah! maintenant, je me rappelle!... dit-il. Qu’ai-je donc?—Mais tu es morte!
A l’instant même, à cette parole, la mystique veilleuse de l’iconostase s’éteignit. Le pâle petit jour du matin,—d’un matin banal, grisâtre et pluvieux,—filtra dans la chambre par les interstices des rideaux. Les bougies blêmirent et s’éteignirent, laissant fumer âcrement leurs mèches rouges; le feu disparut sous une couche de cendres tièdes; les fleurs se fanèrent et se desséchèrent en quelques moments; le balancier de la pendule reprit graduellement son immobilité. La certitude de tous les objets s’envola subitement. L’opale, morte, ne brillait plus; les taches de sang s’étaient fanées aussi, sur la batiste, auprès d’elle; et s’effaçant entre les bras désespérés qui voulaient en vain l’étreindre encore, l’ardente et blanche vision rentra dans l’air et s’y perdit. Un faible soupir d’adieu, distinct, lointain, parvint jusqu’à l’âme de Roger. Le comte se dressa; il venait de s’apercevoir qu’il était seul. Son rêve venait de se dissoudre d’un seul coup; il avait brisé le magnétique fil de sa trame radieuse avec une seule parole. L’atmosphère était, maintenant, celle des défunts.
Comme ces larmes de verre, agrégées illogiquement, et cependant si solides qu’un coup de maillet sur leur partie épaisse ne les briserait pas, mais qui tombent en une subite et impalpable poussière si l’on en casse l’extrémité plus fine que la pointe d’une aiguille, tout s’était évanoui.
—Oh! murmura-t-il, c’est donc fini!—Perdue!... Toute seule!—Quelle est la route, maintenant, pour parvenir jusqu’à toi? Indique-moi le chemin qui peut me conduire vers toi!...
Soudain, comme une réponse, un objet brillant tomba du lit nuptial, sur la noire fourrure, avec un bruit métallique: un rayon de l’affreux jour terrestre l’éclaira!... L’abandonné se baissa, le saisit, et un sourire sublime illumina son visage en reconnaissant cet objet: c’était la clef du tombeau.
VOX POPULI
A Monsieur Leconte de Lisle
«Le soldat prussien fait son café dans une lanterne sourde.»
Le sergent Hoff.
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici douze ans de subis depuis cette vision.—Un soleil d’été brisait ses longues flèches d’or sur les toits et les dômes de la vieille capitale. Des myriades de vitres se renvoyaient des éblouissements: le peuple, baigné d’une poudreuse lumière, encombrait les rues pour voir l’armée.
Assis, devant la grille du parvis Notre-Dame, sur un haut pliant de bois,—et les genoux croisés en de noirs haillons,—le centenaire Mendiant, doyen de la Misère de Paris,—face de deuil au teint de cendre, peau sillonnée de rides couleur de terre,—mains jointes sous l’écriteau qui consacrait légalement sa cécité, offrait son aspect d’ombre au Te Deum de la fête environnante.
Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain? Les passants en joie, n’étaient-ce pas ses frères? A coup sûr, Espèce humaine! D’ailleurs, cet hôte du souverain portail n’était pas dénué de tout bien: l’État lui avait reconnu le droit d’être aveugle.
Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente à ce lieu des aumônes sûres qu’officiellement il occupait, possédant enfin qualité d’électeur, c’était notre égal,—à la Lumière près.
Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait, de temps à autre, une plainte monotone,—syllabisation évidente du profond soupir de toute sa vie:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées du beffroi,—dehors, là-bas, au delà du mur de ses yeux,—des piétinements de cavalerie, et, par éclats, des sonneries aux champs, des acclamations mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres de tambours scandant des défilés interminables d’infanterie, toute une rumeur de gloire lui arrivait! Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des flottements d’étendards aux lourdes franges frôlant des cuirasses. Dans l’entendement du vieux captif de l’obscurité mille éclairs de sensations, pressenties et indistinctes, s’évoquaient! Une divination l’avertissait de ce qui enfiévrait les cœurs et les pensées dans la Ville.
Et le peuple, fasciné, comme toujours, par le prestige qui sort, pour lui, des coups d’audace et de fortune, proférait, en clameur, ce vœu du moment:
—«Vive l’Empereur!»
Mais, entre les accalmies de toute cette triomphale tempête, une voix perdue s’élevait du côté de la grille mystique. Le vieux homme, la nuque renversée contre le pilori de ses barreaux, roulant ses prunelles mortes vers le ciel, oublié de ce peuple dont il semblait, seul, exprimer le vœu véritable, le vœu caché sous les hurrahs, le vœu secret et personnel, psalmodiait, augural intercesseur, sa phrase maintenant mystérieuse:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici dix ans d’envolés depuis le soleil de cette fête! Mêmes bruits, mêmes voix, même fumée! Une sourdine, toutefois, tempérait alors le tumulte de l’allégresse publique. Une ombre aggravait les regards. Les salves convenues de la plate-forme du Prytanée se compliquaient, cette fois, du grondement éloigné des batteries de nos forts. Et, tendant l’oreille, le peuple cherchait à discerner déjà, dans l’écho, la réponse des pièces ennemies qui s’approchaient.
Le gouverneur passait, adressant à tous maints sourires et guidé par l’amble-trotteur de son fin cheval. Le peuple, rassuré par cette confiance que lui inspire toujours une tenue irréprochable, alternait de chants patriotiques les applaudissements tout militaires dont il honorait la présence de ce soldat.
Mais les syllabes de l’ancien vivat furieux s’étaient modifiées: le peuple, éperdu, proférait ce vœu du moment:
—«Vive la République!»
Et, là-bas, du côté du seuil sublime, on distinguait toujours la voix solitaire de Lazare. Le Diseur de l’arrière-pensée populaire ne modifiait pas, lui, la rigidité de sa fixe plainte.
Ame sincère de la fête, levant au ciel ses yeux éteints, il s’écriait, entre des silences, et avec l’accent d’une constatation:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Grande revue aux Champs-Élysées, ce jour-là!
Voici neuf ans de supportés depuis ce soleil trouble!
Oh! mêmes rumeurs! mêmes fracas d’armes! mêmes hennissements! Plus assourdis encore, toutefois, que l’année précédente: criards, pourtant.
—«Vive la Commune!» clamait le peuple, au vent qui passe.
Et la voix du séculaire Élu de l’Infortune redisait, toujours, là-bas, au seuil sacré, son refrain rectificateur de l’unique pensée de ce peuple. Hochant la tête vers le ciel, il gémissait dans l’ombre:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, deux lunes plus tard, alors qu’aux dernières vibrations du tocsin, le Généralissime des forces régulières de l’État passait en revue ses deux cent mille fusils, hélas! encore fumants de la triste guerre civile, le peuple, terrifié, criait, en regardant brûler, au loin, les édifices:
—«Vive le Maréchal!»
Là-bas, du côté de la salubre enceinte, l’immuable Voix, la voix du vétéran de l’humaine Misère, répétait sa machinalement douloureuse et impitoyable obsécration:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
Et, depuis, d’année en année, de revues en revues, de vociférations en vociférations, quel que fût le nom jeté aux hasards de l’espace par le peuple en ses vivats, ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de la terre, ont toujours distingué, au plus fort des révolutionnaires clameurs et des fêtes belliqueuses qui s’ensuivent, la Voix lointaine, la Voix vraie, l’intime Voix du symbolique Mendiant terrible!—du Veilleur de nuit criant l’heure exacte du Peuple,—de l’incorruptible factionnaire de la conscience des citoyens, de celui qui restitue intégralement la prière occulte de la Foule et en résume le soupir.
Pontife inflexible de la Fraternité, ce Titulaire autorisé de la cécité physique n’a jamais cessé d’implorer, en médiateur inconscient, la charité divine, pour ses frères de l’intelligence.
Et, lorsque enivré de fanfares, de cloches et d’artillerie, le Peuple, troublé par ces vacarmes flatteurs, essaye en vain de se masquer à lui-même son vœu véritable, sous n’importe quelles syllabes mensongèrement enthousiastes, le Mendiant, lui, la face au Ciel, les bras levés, à tâtons, dans ses grandes ténèbres, se dresse au seuil éternel de l’Église,—et, d’une voix de plus en plus lamentable, mais qui semble porter au delà des étoiles, continue de crier sa rectification de prophète:
—«Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît!»
DEUX AUGURES
Surtout, pas de génie!
(Devise moderne.)
Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, maîtres d’un Art futur, jeunes créateurs qui venez, l’éclair au front, confiants en votre foi nouvelle, déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise, par exemple, que je vous offre: «Endurer, pour durer!» vous qui, perdus encore, sous votre lampe d’étude, en quelque froide chambre de la capitale, vous êtes dit, tout bas: «O presse puissante, à moi tes milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une beauté nouvelle!» vous avez le légitime espoir qu’il vous sera permis d’y parler selon ce que vous avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la cohue en démence veut qu’on lui dise,—vous pensez, humbles et pauvres, que vos pages de lumière, jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix de votre pain quotidien et l’huile de vos veilles?
Eh bien, écoutez le colloque bizarre et d’apparence paradoxale,—(quoique du plus incontestable des réalismes),—qui s’est établi, récemment, entre un directeur certain de l’une de ces gazettes et l’un de nos amis, lequel s’était déguisé un jour, par curiosité, en aspirant journaliste.
Cette scène, ayant l’air, en mon esprit, de se passer toujours,—et toutes autres, de ce genre, ne devant être, au fond,—tacites ou parlées,—que la monnaie de celle-là (l’éternelle!)—je me vois contraint, ô vous qui êtes prédestinés à la rénover vous-mêmes, de la placer au présent de l’indicatif.
Pénétrons en ce cabinet, presque toujours d’un si beau vert, où le directeur,—un de ces hommes qui traitent les honnêtes bourgeois de «matière abonnable»,—est assis devant sa table, un coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le menton dans la main, paraissant méditer et jouant négligemment de l’autre main avec le traditionnel couteau d’ivoire.
Apparaît un garçon de salle: il remet une carte à ce penseur.
Celui-ci la prend, y jette un coup-d’œil distrait, puis, hausse d’inquiets sourcils et, après un tressaillement léger, se remettant:
—Un «Inconnu?» murmure-t-il;—peuh! quelque Gascon, se vantant pour arriver jusqu’à moi. Tout le monde est connu, aujourd’hui, percé à jour.—Et quelle mine a ce monsieur?
—C’est un jeune homme, monsieur.
—Diable! Faites entrer.
L’instant d’après apparaît notre jeune ami.
Le directeur se lève et de sa voix la plus engageante:
—C’est bien à un inconnu que j’ai l’honneur de parler? murmure-t-il.
—Jamais je n’eusse osé me présenter sans ce titre, répond le soi-disant plumitif.
—Veuillez bien prendre la peine de vous asseoir.
—Je viens vous offrir une petite chronique d’actualité,—un peu leste, naturellement...
—Cela va sans dire. Venons au fait. Votre prix serait de combien la ligne?
—Mais, de 3 francs à 3 fr. 50? N’est-ce pas? répond, gravement, le néophyte.
(Soubresaut du directeur.)
—Permettez: le «Montépin», le «Hugo» même, le «du Terrail» enfin, ne se payent pas ce taux-là! réplique-t-il.
Le jeune homme se lève et, d’un ton froid:
—Je vois que M. le directeur oublie que je suis to-ta-le-ment inconnu! dit-il.
Un silence.
—Rasseyez-vous, je vous prie. Les affaires ne se traitent pas comme cela. Je ne disconviens pas que, par le temps qui court, un inconnu ne soit, en effet, un oiseau rare: toutefois...
—J’ajouterai, monsieur,—interrompt, d’un ton dégagé, l’aspirant écrivain,—que je suis, oh! mais sans l’ombre de talent, d’une absence de talent... magistrale! Ce qu’on appelle un «crétin» dans le langage du monde. Mon seul talent, c’est d’être rompu aux arcanes des boxes anglaise et irlandaise, un peu serrées.—Quant à la Littérature, je vous le déclare, c’est pour moi lettre close et scellée de sept cachets.
—Hein? s’écrie le directeur tremblant de joie,—vous vous prétendez sans talent littéraire, jeune présomptueux!
—Je suis en mesure de prouver, séance tenante, mon impéritie en la matière.
—Impossible, hélas!—Vous vous vantez!... balbutie le directeur, évidemment remué au plus secret de ses plus vieux espoirs.
—Je suis, continue l’étranger avec un doux sourire, ce qui s’appelle un terne et suffisant grimaud, doué d’une niaiserie d’idées et d’une trivialité de style de premier ordre, une plume banale par excellence.
—Vous? Allons donc!—Ah! si c’était vrai!
—Monsieur, je vous jure...
—A d’autres! reprend le directeur, les yeux humectés et avec un mélancolique sourire.
Puis, regardant le jeune homme avec attendrissement:
—Oui, voilà bien la Jeunesse, qui ne doute de rien! le feu sacré! les illusions! Du premier coup, l’on se croit arrivé!...—Aucun talent, dites-vous? Mais, savez-vous bien, monsieur, qu’il faut, de nos jours, être un homme des plus remarquables pour n’avoir aucun talent? un homme considérable?... que, souvent, ce n’est qu’au prix d’une cinquantaine d’années de luttes, de travaux, d’humiliations et de misère que l’on y arrive et que l’on n’est, alors, qu’un parvenu? O jeunesse! printemps de la vie! Primavera della vita! Mais moi, monsieur,—moi, qui vous parle,—voici vingt ans que je cherche un homme QUI N’AIT PAS DE TALENT!... Entendez-vous?... Jamais je n’ai pu en trouver un. J’ai dépensé plus d’un demi-million à cette chasse au merle blanc: je me suis «emballé» dans cette folle entreprise! Que voulez-vous! J’étais jeune, candide, je me suis ruiné.—Tout le monde a du talent, aujourd’hui, mon cher monsieur; vous tout comme les autres. Ne nous surfaisons pas. Croyez-moi, c’est inutile. C’est vieux jeu, c’est ficelle, cela ne prend plus. Soyons sérieux.
—Monsieur, de tels soupçons... Si j’avais du talent, je ne serais pas ici!
—Et où seriez-vous donc?
—A me soigner, je vous prie de le croire.
—Le fait est, gazouille, alors, le directeur en se radoucissant et toujours avec son fin sourire, le fait est que mon garçon de salle,—tenez, le gracieux qui m’a remis votre carte (un licencié ès lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel—hein! comme c’est beau la Science! De nos jours cela mène à tout!)—n’est rien moins que l’auteur de trois ou quatre magnifiques ouvrages dramatiques et, passez-moi le mot, «littéraires,» couronnés, enfin, dans maints concours de l’Institut de France sur des centaines d’autres, représentés de préférence, naturellement aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu suivre aucun traitement! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs amis, n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait arriver à rien. Ils le déclarent, avec des larmes dans la voix, un ivrogne, un bohême, un proxénète, un filou et un raté, en ajoutant, les yeux au ciel: «Quel dommage!»—Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris,—où il est convenu que tout le monde est déshonoré le matin et réhabilité le soir,—cela ne tire pas à conséquence;—au fond, c’est même une réclame;—mais sa maladroite insouciance n’en sachant pas extraire une fortune, avouez qu’il est légitime qu’on lui en veuille. C’est donc par pure humanité que je daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice. Revenons à vous.—Inconnu et sans l’ombre de talent, disons-nous?—Non, je ne puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est six francs la ligne que je vous offrirais!—Voyons, entre nous, qui me garantit la nullité de cet article?
—Lisez, monsieur! articule, avec fierté, le jeune tentateur.
—On voit que vous vous échappez de l’Adolescence d’hier à peine, monsieur!—répond, en riant, le directeur: nous ne lisons que ce que nous sommes décidés à ne jamais publier. On n’imprime que la copie dûment illisible. Et, tenez, la vôtre semble, à vue de pince-nez, entachée d’une certaine calligraphie,—ce qui est déjà d’assez mauvais augure. Cela pourrait vous faire soupçonner de soigner ce que vous faites. Or, tout journaliste, vraiment digne de ce grand titre, doit n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe ce qui lui passe par la tête,—et, surtout, sans se relire! Va comme je te pousse! Et avec des convictions dues seulement à l’humeur du moment et à la couleur du journal. Et marche!... Il est bien évident qu’un bon journal quotidien, sans cela, ne paraîtrait jamais! On n’a pas le loisir, cher monsieur, de perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque le train de la province attend nos ballots de papier: enfin, c’est évident cela! Il faut bien que l’abonné se figure qu’il lit quelque chose, vous comprenez. Et si vous saviez comme le reste, au fond, lui est égal!
—Rassurez-vous, monsieur: c’est le copiste...
—Vous faites copier!—Malheureux! Plaisantez-vous?
—Ma copie était non seulement illisible, mais surchargée de telles fautes d’orthographe et de français... que, ma foi... pour le premier article... j’ai pensé...
—Raisons de plus, au contraire, pour me l’apporter telle quelle!—Le diamant ne saura donc jamais sa valeur?—Les fautes d’orthographe, de français!... Ignorez-vous que l’on ne peut obtenir des protes qu’ils ne les corrigent pas,—ce qui enlève, souvent, tout le sel d’un article? Mais c’est précisément là ce naturel, ce montant, ce primesautier que prisent si fort les vrais connaisseurs! Le citadin aime les coquilles, monsieur! Cela le flatte de les apercevoir. Surtout en province. Vous avez eu le plus grand tort. Enfin!—Et... l’avez-vous soumise à quelque expert, cette chronique?
—Vous l’avouerai-je, monsieur le directeur? Doutant de moi-même, car je n’ai pas de génie, Dieu merci...
—Peste! je l’espère bien! interrompt le directeur après un coup d’œil furtif sur un revolver placé à côté de lui.
—Après avoir cherché le type devant représenter la bonne moyenne des intelligences publiques pour cette grande épreuve, mon choix s’est arrêté sur mon—(tant pis, je dis le mot!)—sur mon «pipelet»,—lequel est un vieux commissionnaire auvergnat, blanchi le long des rampes, surmené par les sursauts nocturnes et qu’une trop exclusive lecture d’enveloppes de lettres a rendu, littéralement, hagard.
—Hé! hé! grommelle, alors, le directeur, devenu très attentif,—le choix était, en effet, aussi subtil que pratique et judicieux. Car le public raffole, remarquez ceci, de l’Extraordinaire! Mais, comme il ne sait pas très bien en quoi consiste, en littérature (passez-moi toujours le mot), ce même Extraordinaire dont il raffole, il s’ensuit, à mes yeux, que l’appréciation d’un portier doit sembler préférable, en bon journalisme, à celle du Dante.—Et... quel verdict a rendu l’homme du cordon, s’il vous plaît?
—Transporté! Ravi! Aux anges! Au point de m’arracher ma copie des mains pour la relire lui-même, craignant d’avoir été dupe de mon débit. C’est lui qui m’a fourni le mot de la fin.
—L’écervelé! Au lieu de me l’adresser directement! Voyez-vous, un penseur l’a dit,—ou aurait dû le dire,—l’idéal du journaliste, c’est, d’abord, le Reporter, ensuite le Fruit sec, à sourcils froncés (j’entends froncés naturellement, comme on frise), qui insulte d’une façon grossière et au hasard,—et qui se bat de même, avec les naïfs qui n’en lèvent pas les épaules,—pour faire consacrer, par la lâcheté publique, sa rageuse médiocrité. Ce duo du chanteur et du danseur est la vie de tout journal qui se respecte un peu. En dehors des «articles» de ces deux Colonnes, tous autres ne devraient se composer que de «mots de la fin» enfilés, comme des perles, au hasard du petit bonheur. Le Public ne lit pas un journal pour penser ou réfléchir, que diable!—On lit comme on mange.—Allons, je me décide à parcourir votre affaire:—oui, voyons, si la valeur n’attend point chez vous (comme l’a si bien dit je ne sais plus quel auteur latin) le nombre des années...
—Voici le manuscrit! dit l’écrivain rayonnant et en tendant son œuvre avec un air de fatuité juvénile.
Au bout de trois minutes, le directeur tressaille, puis rejette, avec dédain, les feuilles volantes sur la table.
—Là! gémit-il avec un profond soupir; j’en étais sûr! Encore une déception: mais je ne les compte plus.
—Hein? murmure, comme effrayé, le jeune héros.
—Hélas! mon noble ami, mais c’est plein de talent, ça! Je suis fâché de vous le dire! Ça vaut trois sous la ligne,—et encore parce que vous êtes inconnu. Dans huit jours, si je l’insère, ce sera gratis, et, dans quinze, ce sera vous qui me payerez,—à moins que vous ne preniez un pseudonyme. Mais oui, mais oui; soyons sérieux, à la fin! Vous n’êtes pas sérieux, et, je le vois, vous ne pourrez que bien difficilement le devenir, ayant, par malheur, cette qualité de talent qui fait que vous êtes (pardon de l’expression) un écrivain... et non pas un impudent malvat sans conscience ni pensée, ainsi que vous vous vantiez tout à l’heure de l’être, pour surprendre ma religion, ma bienveillance, ma caisse et mon estime.
—Non!... balbutie, d’un visage atterré, le prétendu aspirant de la plume quotidienne,—vous devez commettre une erreur... il y a malentendu. Vous n’avez pas lu... avec attention...
—Mais cela empeste la Littérature à faire baisser le tirage de cinq mille en vingt-quatre heures! s’écrie le directeur. La qualité seule du style, vous dis-je, constitue le talent! Un million de plumitifs peuvent, dans un journal, tracer l’exposé d’une soi-disant idée... Ah! black upon white! Un seul écrivain s’avise-t-il de l’énoncer, à son tour et à sa manière, cette idée, dans un livre? tout le reste est oublié. Plus personne! L’on dirait un coup de vent sur du sable.—Certes, c’est fort énigmatique: mais, qu’y faire? c’est ainsi.—Donc, si vous êtes un écrivain, vous êtes l’ennemi-né de tout journal.
»Si encore vous n’aviez que de l’esprit: ça se vend toujours un peu, ça. Mais le pire, c’est que vous laissez pressentir dans l’on ne sait quoi de votre phrase que vous cherchez à dissimuler votre intelligence pour ne pas effaroucher le lecteur! Que diable, les gens n’aiment pas qu’on les humilie! La puissance impressionnante de votre style naturel transparaît, encore un coup, sous cet effort même, attendu qu’il n’y a pas d’orthopédie capable de guérir d’un vice aussi essentiel, aussi rédhibitoire!—Vous imprimer? Mais j’aimerais mieux copier le Bottin! Ce serait plus pratique. En un mot, vous avez l’air, là dedans, d’un monsieur qui, sachant que telle femme, dont il convoite la dot, a le goût des bancroches, affecte une claudication mensongère pour se bien faire venir de la dame,—ou d’un étrange collégien qui, pour s’attirer l’estime et le respect de ses professeurs, de ses camarades, se ferait teindre les cheveux en blanc.—Monsieur, les quelques pages que je viens de parcourir me suffisent pour savoir très bien à qui j’ai affaire.—Personne n’est dupe aujourd’hui! Le public a son instinct, son flair, aussi sûr que celui d’un animal. Il connaît les siens et ne se trompe jamais. Il vous devine. Il pressent que, sachant au mieux la valeur, la signification réelle et sombre de vos écrits, vous regardez son appréciation, éloge ou blâme, comme la poudre de vos bottines; qu’enfin ses vagues et insoucieux propos à votre égard sont, pour vous, comme le gloussement d’un dindon ou le bruit du vent dans une serrure. Le visible effort que,—poussé par quelque détresse financière, sans doute,—vous avez commis ici pour vous niveler à ses «idées» l’insulte horriblement. La gaucherie de votre humilité de commande a des hésitations meurtrières pour les bouffissures de son apathique suffisance. Votre épouvantable coup de chapeau lui écrase le nez en paraissant lui demander l’aumône: cela ne se pardonne pas, cela, de lecteur à auteur. Les hommes de génie peuvent, seuls, se permettre, dans leurs livres, de ces familiarités alors tolérables, car s’ils prennent quelquefois leur lecteur aux cheveux et lui secouent la boîte osseuse d’un poing calme et souverain, ce n’est que pour le contraindre à relever la tête!—Mais, dans un journal, monsieur, ces façons-là sont, au moins, déplacées: elles compromettent l’avenir de la feuille aux yeux du Conseil d’administration. En effet, voici l’inconvénient de pareils articles.
»Le bourgeois, en les parcourant d’un cerveau brouillé par les affaires, écarquille les yeux, vous traite, tout bas, de «poète», sourit in petto et se désabonne,—en déclarant, tout haut, que vous avez beaucoup de talent!—Il montre ainsi, d’une part, que vos écrits ne l’ont pas atteint; de l’autre, il vous assassine aux yeux de ses confrères qui le devinent, prennent ce diapason, vous embaument dans les louanges et, de confiance ou d’instinct, ne vous lisent jamais, car ils ont flairé, en vous, une âme, c’est-à-dire la chose qu’ils haïssent le plus au monde.—Et c’est moi qui paye!
(Ici le directeur se croise les bras en regardant son interlocuteur avec des yeux ternes):
—Ah çà! est-ce que vous prenez le Public pour un imbécile, par hasard? Vous êtes étonnant, ma parole d’honneur!—Il est doué d’un autre genre... d’intelligence que vous, voilà tout.
—Cependant, répond, en souriant, le littérateur démasqué, il semblerait, en vous écoutant, que, de nous deux, celui qui outrage le plus sincèrement le public... ce n’est pas moi?
—Sans aucun doute, mon jeune ami! Seulement, je le bafoue, moi, d’une manière pratique et qui me rapporte. En effet, le bourgeois (qui est l’ennemi de tout et de lui-même) me rétribuera toujours, individuellement, pour flatter sa vilenie, mais à une condition! c’est que je lui laisse croire que c’est à son voisin que je parle. Qu’importe le style en cette affaire? La seule devise qu’un homme de lettres sérieux doive adopter de nos jours est celle-ci: Sois médiocre! C’est celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété.—Ah! c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne sommes plus au temps d’Eustache de Saint-Pierre, voyez-vous!—Nous avons progressé. L’Esprit humain marche! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, ne désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et à son gré ses flatuosités, acarus et borborygmes. Et comme il a, par l’or et par le nombre, la force des taureaux révoltés contre le berger, le mieux est de se naturaliser en lui.—Or, vous arrivez, vous, prétendant lui faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès liquide dans des coquemards d’or ciselé. Naturellement il regimbera, non sans une grimace, ne tenant pas à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect! Et il me reviendra, tout de suite, à moi, préférant, après tout, reboire mon gros vin frelaté dans mon vieux gobelet sale, vu l’habitude, cette seconde nature. Non, poète! aujourd’hui la mode n’est pas au génie!—Les rois, tout ennuyeux qu’ils soient, approuvent et honorent Shakespeare, Molière, Wagner, Hugo, etc.; les républiques bannissent Eschyle, proscrivent le Dante, décapitent André Chénier. En république, voyez-vous, on a bien autre chose à faire que d’avoir du génie! On a tant d’affaires sur les bras, vous comprenez. Mais cela n’empêche pas les sentiments. Concluons. Mon jeune ami, c’est triste à dire, mais vous êtes atteint de beaucoup, d’énormément de talent. Pardonnez-moi ma rude franchise. Mon intention n’est pas de vous blesser. Certaines vérités sont dures à entendre, à votre âge, je le sais, mais... du courage! Je comprends, j’approuve, même, l’effort inouï que vous avez, dis-je, commis dans la répréhensible action de cet article: mais, que voulez-vous! cet effort est stérile: il est impossible de devenir une canaille sincère: il faut le don! il faut... l’onction! c’est de naissance. Il ne faut pas qu’un article infâme sente le haut-le-cœur, mais la sincérité, et, surtout, l’inconscience:—sinon vous serez antipathique: on vous devinera. Le mieux est de vous résigner. Toutefois,—si vous n’êtes pas un génie (comme je l’espère sans en être sûr),—votre cas n’est pas désespéré. En ne travaillant pas, vous arriverez peut-être. Par exemple, si vous vouliez vous constituer, sciemment, plagiaire, cela ferait polémique, on vendrait, et vous pourriez alors revenir me voir: sans cela, rien à faire ensemble.—Tenez, moi, moi qui vous parle, je vous le dis tout bas: j’ai du talent tout comme vous: aussi, je n’écris jamais dans mon journal; je serais réduit, en trois jours, à la mendicité. D’ailleurs, j’ai mes raisons pour ne pas écrire le moindre livre, pour ne pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque!... Je ne veux, derrière moi, que le néant.
—Quoi! pas même dix lignes?... interrompt le littérateur, d’un air étonné.
—Non. Rien.—Je tiens à devenir ministre! répond, d’un ton péremptoire, le directeur.
—Ah! c’est différent.
—Et je laisse crier au paradoxe! Et ce que je vous dis est tellement absolu, au point de vue pratique, voyez-vous... que si le portefeuille des Beaux-Arts, par exemple, dépendait, en France, du suffrage universel, vous seriez le premier, tout en haussant les épaules, à voter pour moi. Mais oui, mais oui! Soyons sérieux, que diable! Je ne plaisante jamais. Allons, laissez-moi votre manuscrit tout de même.
Un silence.
—Permettez, monsieur, répond alors l’Inconnu, en ressaisissant son travail sur la table, vous faites erreur, ici. En politique, mes idées sont autres qu’en journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille en question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité, d’un savoir et d’une dignité d’esprit des plus rares. Or, en dehors de la feuille que vous dirigez, il y a en France des journalistes dont la probité défie l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne pur, dont le verbe flambe clair et dont l’utile critique rectifie sans cesse les jugements inconsidérés de la foule. Je vous atteste que, dans l’hypothèse dont vous parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à l’un d’entre eux.
—Je crois que vous vous emballez, mon jeune ami: la probité n’a pas d’époque!
—La sottise non plus, répond le littérateur avec un léger sourire.
—Peuh! Quand vous aurez mon âge, vous rougirez de ces phrases-là!
—Merci de me rappeler votre âge; en vous écoutant, je vous aurais cru... plus jeune.
—Hein?... mais,—il me semble que vous cherchez la petite bête en ce que je dis, monsieur?
(Ici, l’inconnu se lève.)
—Monsieur le directeur m’a prouvé qu’en cherchant la petite on trouve parfois la grande,—répond-il distraitement.
—Dites donc?... Votre impertinence m’amuse, mais d’où vient cette subite aigreur?
(Ici le jeune passant regarde son vis-à-vis d’un coup d’œil de boxeur, si froid qu’un léger frisson passe dans les veines de l’homme au fauteuil.)
—Soit, je serai franc, répond-il.—Quoi! je viens vous offrir une ineptie cent fois inférieure à toutes celles que vous publiez chaque jour, une filandreuse chronique suintant la suffisance repue, le cynisme quiet, la nullité sentencieuse,—l’idéal du genre! une perle, enfin! Et voici qu’au lieu de me répondre oui ou non, vous m’accablez d’injures! Vous m’affublez des épithètes les plus ridiculisantes! Vous me traitez, à brûle-pourpoint, de littérateur, d’écrivain, de penseur, que sais-je? J’ai vu le moment où... sans aucune provocation de ma part... (Ici notre ami baisse la voix en regardant autour de lui comme craignant les écoutes)... où vous alliez me traiter d’«homme de génie!» Ne niez pas: je vous voyais venir.—Monsieur, on ne traite pas, comme cela, d’hommes de génie, des gens qui ne vous ont rien fait. Chez vous, ce ne fut pas étourderie, mais calcul méchant. Vous savez fort bien qu’un tel propos peut avoir pour fatales conséquences de priver un innocent de tout gagne-pain, de le rendre l’exploitation et la risée de tous. Vous pouviez refuser mon article, mais non le déprécier en le déclarant entaché de génie. Où voulez-vous que je le porte, maintenant! Oui, j’ai sur le cœur ce procédé de mauvaise guerre, je l’avoue! Et je vous avertis que si vous ébruitiez sur mon compte d’aussi venimeuses calomnies,—comme je ne tiens pas à mourir de faim, de misère et de honte sous les demi-sourires approbateurs et les clins d’yeux encourageants du bal de domestiques où je me trouve dans la vie,—je saurais vous amener sur le terrain, n’en doutez pas, ou à des excuses dictées.—Brisons là. Ces quelques paroles, ne me paraissant présenter qu’imparfaitement, entre nous, les prodromes d’une amitié naissante, souffrez que je prenne congé à l’anglaise, en vous prévenant (à titre gracieux et pour votre gouverne) qu’à l’escrime j’ai longuement étudié l’art de ne jamais donner ni recevoir de coups de manchette et qu’un brevet de courage convenu peut coûter plus cher avec moi.—Serviteur.
Et, remettant son chapeau, puis allumant une cigarette, le littérateur se retire, lentement.
Une fois seul:
—Me fâcherai-je? se demande, à voix basse, le directeur: bah! soyons philosophe. Socrate, ayant remporté le prix de courage à la bataille de Potidée, le fit décerner, par dédain, au jeune Alcibiade: imitons ce sage de la Grèce. D’ailleurs, ce jeune homme est amusant, et sa petite pique ne me déplaît pas. Jadis, j’ai eu ça moi-même.
(Ici notre homme tire sa montre.)
—Cinq heures!...—Voyons, soyons sérieux. Que mangerai-je bien ce soir, à mon dîner?... Un turbotin?... oui!—un peu truité?... Non!—saumoneux?... Oui, plutôt.—Et... comme entremets?...
Là-dessus, ressaisissant son couteau d’ivoire, le directeur de la feuille politique, littéraire, commerciale, électorale, industrielle, financière et théâtrale se replonge dans ses opimes et absconses méditations. Et il serait impossible d’en pénétrer l’important objet, car, ainsi que le fait remarquer, fort judicieusement, un vieux proverbe mozarabe: «Le flambeau n’éclaire pas sa base.»
L’AFFICHAGE CÉLESTE
A Monsieur Henry Ghys.
«Eritis sicut Dii»
(Ancien Testament.)
Chose étrange et capable d’éveiller le sourire chez un financier: il s’agit du Ciel! Mais entendons-nous: du ciel considéré au point de vue industriel et sérieux.
Certains événements historiques, aujourd’hui scientifiquement avérés et expliqués (ou tout comme), par exemple le Labarum de Constantin, les croix répercutées sur les nuages par des plaines de neige, les phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains effets de mirage dans les contrées boréales, ayant singulièrement intrigué et, pour ainsi dire, piqué au jeu, un savant ingénieur méridional, M. Grave, celui-ci conçut, il y a quelques années, le projet lumineux d’utiliser les vastes étendues de la nuit, et d’élever, en un mot, le ciel à la hauteur de l’époque.
A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, qu’à défrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux? Ne serait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique, et, disons-le (pourquoi pas?), à l’admiration de la Postérité, que de convertir ces espaces stériles en spectacles réellement et fructueusement instructifs, que de faire valoir ces landes immenses et de rendre, finalement, d’un bon rapport, ces Solognes indéfinies et transparentes?
Il ne s’agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les affaires. Il est à propos d’appeler le concours, et, au besoin, l’énergie des gens sérieux sur la valeur et les résultats pécuniaires de la découverte inespérée dont nous parlons.
De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à l’Impossible et presque à l’Insanité. Défricher l’azur, coter l’astre, exploiter les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament jusqu’à ce jour improductif, quel rêve! quelle application épineuse, hérissée de difficultés! Mais, fort de l’Esprit de progrès, de quels problèmes l’Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution?
Plein de cette idée et convaincu que si Franklin, Benjamin Franklin, l’imprimeur, avait arraché la foudre au ciel, il devait être possible, à fortiori, d’employer ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la longue, ayant perfectionné les lentilles énormes et les gigantesques réflecteurs des ingénieurs américains, notamment des appareils de Philadelphie et de Québec (tombés, faute d’un génie tenace, dans le domaine du Cant et du Puff), M. Grave, disons-nous, se propose (nanti de brevets préalables) d’offrir, incessamment, à nos grandes industries manufacturières et même aux petits négociants, le secours d’une Publicité absolue.
Toute concurrence serait impossible devant le système du grand vulgarisateur. Qu’on se figure, en effet, quelques-uns de nos grands centres de commerce, aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc., à l’heure où tombe le soir. On voit d’ici ce mouvement, cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses. Tout à coup, de puissants jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis cent mille fois, partent du sommet de quelque colline fleurie, enchantements des jeunes ménages,—d’une colline analogue, par exemple, à notre cher Montmartre;—ces jets lumineux, maintenus par d’immenses réflecteurs versicolores, envoient, brusquement, au fond du ciel, entre Sirius et Aldébaran, l’Œil du taureau, sinon même au milieu des Eyades, l’image gracieuse de ce jeune adolescent qui tient une écharpe sur laquelle nous lisons tous les jours, avec un nouveau plaisir, ces belles paroles: On restitue l’or de toute emplette qui a cessé de ravir! Peut-on bien s’imaginer les expressions différentes que prennent, alors, toutes ces têtes de la foule, ces illuminations, ces bravos, cette allégresse?—Après le premier mouvement de surprise, bien pardonnable, les anciens ennemis s’embrassent, les ressentiments domestiques les plus amers sont oubliés: l’on s’asseoit sous la treille pour mieux goûter ce spectacle à la fois magnifique et instructif,—et le nom de M. Grave, emporté sur l’aile des vents, s’envole vers l’Immortalité.
Il suffit de réfléchir, un tant soit peu, pour concevoir les résultats de cette ingénieuse invention.—Ne serait-ce pas de quoi étonner la Grande-Ourse elle-même, si, soudainement, surgissait, entre ses pattes sublimes, cette annonce inquiétante: Faut-il des corsets, oui, ou non? Ou mieux encore: ne serait-ce pas un spectacle capable d’alarmer les esprits faibles et d’éveiller l’attention du clergé que de voir apparaître, sur le disque même de notre satellite, sur la face épanouie de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche que nous avons tous admirée sur les boulevards et qui a pour exergue: A l’Hirsute? Quel coup de génie si, dans l’un des segments tirés entre le v de l’Atelier du Sculpteur, on lisait enfin: Vénus, réduction Kaulla!—Quel émoi si, à propos de ces liqueurs de dessert dont on recommande l’usage à plus d’un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus, ce chef-lieu du Lion, sur la pointe même de l’Épi de la Vierge, un Ange tenant un flacon à la main, tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur lequel on lirait ces mots: Dieu, que c’est bon!...
Bref, on conçoit qu’il s’agit, ici, d’une entreprise d’affichage sans précédents, à responsabilité illimitée, au matériel infini: le Gouvernement pourrait même la garantir, pour la première fois de sa vie.
Il serait oiseux de s’appesantir sur les services, vraiment éminents, qu’une telle découverte est appelée à rendre à la société et au Progrès. Se figure-t-on, par exemple, la photographie sur verre, et le procédé de Lampascope appliqués de cette façon,—c’est-à-dire cent mille fois grandis,—soit pour la capture des banquiers en fuite, soit pour celle des malfaiteurs célèbres?—Le coupable, désormais facile à suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre le nez à la fenêtre de son wagon sans apercevoir dans les nues sa figure dénonciatrice.
Et en politique! en matière d’élections, par exemple! Quelle prépondérance! Quelle suprématie! Quelle simplification incroyable dans les moyens de propagande, toujours si onéreux!—Plus de ces petits papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les murs et nous redisent sans cesse le même nom, avec l’obsession d’un tintouin! Plus de ces photographies si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et qui manquent leur but, c’est-à-dire qui n’excitent point la sympathie des électeurs, soit par l’agrément des traits du visage des candidats, soit par l’air de majesté de l’ensemble! Car, enfin, la valeur d’un homme est dangereuse, nuisible et plus que secondaire, en politique; l’essentiel est qu’il ait l’air «digne» aux yeux de ses mandants.
Supposons qu’aux dernières élections, par exemple, les médaillons de MM. B... et A...[1] fussent apparus tous les soirs, en grandeur naturelle, juste sous l’étoile β de la Lyre?—C’était là leur place, on en conviendra! puisque ces hommes d’État enfourchèrent jadis Pégase, si l’on doit en croire la Renommée. Tous les deux eussent été exposés là, pendant la soirée qui eût précédé le scrutin; tous deux légèrement souriants, le front voilé d’une convenable inquiétude, et, néanmoins, la mine assurée. Le procédé du Lampascope pouvait même, à l’aide d’une petite roue, modifier à tout instant l’expression des deux physionomies. On eût pu les faire sourire à l’Avenir, répandre des larmes sur nos mécomptes, ouvrir la bouche, plisser le front, gonfler les narines dans la colère, prendre l’air digne, enfin tout ce qui concerne la tribune et donne tant de valeur à la pensée chez un véritable orateur. Chaque électeur eût fait son choix, eût pu, enfin, se rendre compte à l’avance, se fût fait une idée de son député et n’eût pas, comme on dit, acheté chat en poche. On peut même ajouter que, sans la découverte de M. Grave, le Suffrage universel est une espèce de dérision.
[1] N. B.—Les messieurs dont l’Auteur semble parler sont morts pendant que nous mettions sa nouvelle sous presse.
Note de l’Éditeur.
Attendons-nous, en conséquence, à ce que l’une de ces aubes, ou mieux, l’un de ces soirs, M. Grave, appuyé par le concours d’un gouvernement éclairé, commencera ses importantes expériences. Les incrédules auront beau jeu d’ici là! Comme du temps où M. de Lesseps parlait de réunir des Océans (ce qu’il a fait, malgré les incrédules). La Science aura donc, ici encore, le dernier mot et M. Excessivement-Grave laissera rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon à quelque chose et par acquérir, enfin, une valeur intrinsèque.
ANTONIE
«Nous allions souvent chez la Duthé: nous y faisions de la morale et quelquefois pis.»
Le prince de Ligne.
Antonie se versa de l’eau glacée et mit son bouquet de violettes de Parme dans son verre:
—Adieu les flacons de vins d’Espagne! dit-elle.
Et, se penchant vers un candélabre, elle alluma, souriante, un papelito roulé sur une pincée de phëresli; ce mouvement fit étinceler ses cheveux, noirs comme du charbon de terre.
Nous avions bu du Jerez toute la nuit. Par la croisée, ouverte sur les jardins de la villa, nous entendions le bruissement des feuillages.
Nos moustaches étaient parfumées de santal—et, aussi, de ce qu’Antonie nous laissait cueillir les roses rouges de ses lèvres avec un charme tour à tour si sincère, qu’il ne suscitait aucune jalousie. Rieuse, elle se regardait ensuite dans les miroirs de la salle; lorsqu’elle se tournait vers nous, avec des airs de Cléopâtre, c’était pour se voir encore dans nos yeux?
Sur son jeune sein sonnait un médaillon d’or mat, aux initiales de pierreries (les siennes), attaché par un velours noir.
—Un signe de deuil?—Tu ne l’aimes plus.
Et, comme on l’enlaçait:
—Voyez!... dit-elle.
Elle sépara, de son ongle fin, les fermoirs du mystérieux bijou: le médaillon s’ouvrit. Une sombre fleur d’amour, une pensée, y dormait, artistement tressée en cheveux noirs.
—Antonie!... d’après ceci, votre amant doit être quelque enfant sauvage enchaîné par vos malices?
—Un drille ne vous baillerait point, aussi naïvement, pareils gages de tendresse!
—C’est mal de les montrer dans le plaisir!
Antonie partit d’un éclat de rire si perlé, si joyeux, qu’elle fut obligée de boire, précipitamment, parmi ses violettes, pour ne point se faire mal.
—Ne faut-il pas des cheveux dans un médaillon? en témoignage?... dit-elle.
—Sans doute! sans doute!
—Hélas! mes chers amants, après avoir consulté mes souvenirs, c’est l’une de mes boucles que j’ai choisie—et je la porte... par esprit de fidélité.
LA MACHINE A GLOIRE
S. G. D. G.
A Monsieur Stéphane Mallarmé.
«Sic itur ad astra!...»
Quels chuchotements de toutes parts!... Quelle animation, mêlée d’une sorte de contrainte, sur les visages!—De quoi s’agit-il?