Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

Les notes de bas de page sont regroupées à la fin du livre.

ISIS

Cet ouvrage a été tiré à
dix exemplaires sur papier de Hollande.

Comte A. de Villiers de l'Isle-Adam

ISIS

«Eritis sicut Dii....»

Le Sepher.

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

PARIS, PLACE ST-MICHEL, 4

BRUXELLES, RUE ROYALE, 15

A Monsieur
Hyacinthe du Pontavice de Heussey,

Permettez-moi, Monsieur et bien cher ami, de vous offrir cette étude en souvenir des sentiments de sympathie et d'admiration que vous m'avez inspirés.

«Isis» est le titre d'un ensemble d'ouvrages qui paraîtront, si je dois l'espérer, à de courts intervalles: c'est la formule collective d'une série de romans philosophiques; c'est l'X d'un problème et d'un idéal; c'est le grand inconnu. L'œuvre se définira d'elle-même, une fois achevée.

Croyez, en attendant, que je suis heureux d'inscrire votre nom sur sa première page.

A. de Villiers de l'Isle-Adam.

Paris, 2 juillet 1862.

PROLÉGOMÈNES

I.
TULLIA FABRIANA

«Tout semble annoncer que le siècle actuel est appelé à voir les luttes les plus ardentes et les plus décisives qui se soient jamais livrées sur les plus grands intérêts dont l'homme ait droit de se préoccuper ici-bas.»

Dom Guéranger.

[CHAPITRE PREMIER.]
Italie.

Il y avait eu soirée au palais Pitti.

La duchesse d'Esperia, belle dame de la plus gracieuse distinction, avait présenté à tout Florence le comte de Strally-d'Anthas.

Il annonçait de dix-huit à vingt ans au plus. Il voyageait et venait d'Allemagne. Sa mère était de l'une des plus illustres maisons d'Italie; on le savait. Il se trouvait donc allié aux plus hautes noblesses du pays; la duchesse était même un peu sa cousine; qu'il fût présenté par elle, ne souffrait aucune difficulté.

Le prince Forsiani, nommé, depuis la veille, ambassadeur de Toscane en Sicile, avait paru s'intéresser à lui. C'était un vieux courtisan, fin et froid, mais solidement estimé de tous. Dans la mesure de l'indifférence du monde, il était assez aimé. Le jeune homme, après les respectueuses formules d'usage, s'était assis devant une table d'échecs, vis-à-vis de lord Seymour, et le cercle d'amateurs et d'ennuyés marquants avait environné cette partie. On dansait dans les autres salons. Des demi-paroles furent échangées touchant la conduite de ce jeune Allemand, qui jouait, au lieu de danser, selon son âge.

Divers courants d'idées remuèrent bientôt, dans le vague, autour du prince Forsiani, de la duchesse et de M. de Strally, dont la belle physionomie fut commentée. Ce qui fit sensation, ce fut la présentation du jeune homme au nonce-légat (qui daigna survenir vers les onze heures) par le duc d'Esperia lui-même.

Son Éminence avait été fort gracieuse durant cette cérémonie: on était recommandé, cela se devinait.—Mais pourquoi l'empressement du duc d'Esperia? N'était-il pas sur l'âge?—Une vieille dame, à petit comité, s'avisa d'insinuer, entre un sourire et une glace, que l'ambassadeur avait divinement connu la comtesse de Strally, du temps qu'elle habitait Florence, autrefois,—avant son mariage avec le margrave d'Anthas. Cela se dit, en italien. Une deuxième dame, également sur le retour, jugea naïf d'observer que le prince n'était point marié. Ces paroles comportaient une somme d'hésitations si profonde, que nul ne poursuivit. Quant au jeune homme, il continua la partie, simplement.

Rien de significatif ne fut avancé, comme de raison, après ce peu de mots.

Dans la soirée, il y eut encore deux fragments d'entretien, assez dignes de remarque, pour ce qu'ils devaient sous-entendre. Le nonce et la duchesse d'Esperia causaient seuls, d'une voix polie, depuis une minute:

—Et Votre Éminence y est allée? disait la duchesse.

—Oh! je suis sûr qu'Elle n'était pas au palais, répondit le nonce. Toutefois, comme il serait très utile d'obtenir un auxiliaire de cette valeur, je laisserai peut-être un billet, samedi, dans le cas d'une nouvelle absence.

—C'est bien excessif, monseigneur.

Un sourire italien glissa faiblement sur les lèvres de Son Éminence, qui s'éloigna dans un léger salut.

Le prince Forsiani revenait.

Sur un regard indifférent de la duchesse d'Esperia:

—Je pars pour Naples demain dans la nuit, répondit-il d'un air affable, mais d'une voix pressée et très basse. Je prendrai Wilhelm aux Casines, vers neuf heures du soir. L'entrevue est fixée à dix heures.

—Fixée!... Vous l'avez donc vue, cette belle invisible?

—Dans le salon ducal, il y a dix minutes. Elle était seule avec Son Altesse royale et l'envoyé persan. Peu de secondes après, elle accepta ma main jusqu'à sa voiture.—Quelques mots ont suffi.

Plusieurs cavaliers, de belles personnes brillantes et satisfaites intervinrent. On en resta là, sur le mystérieux sujet. Il y eut de cérémonieuses félicitations, et vers deux heures et demie du matin l'on se sépara. Le bruit des voitures diminua, la nuit redevint silencieuse sur Florence.

[CHAPITRE II.]
Celui qui devait venir.

Le lendemain, vers neuf heures du soir, le prince Forsiani marchait dans une allée des Casines.

Aujourd'hui, les Casines sont les Champs-Élysées de Florence. On y rencontre des statues cachées dans de vastes murailles de verdure, des animaux rares, de grands arbres taillés et des étrangers de tous les pays. Le château des grands-ducs de Toscane ne date que de 1787. En 1788, époque où nous sommes, il y avait des décombres, des veilleurs armés, des statues clair-semées, et des fanaux bariolés de rouge et de bleu dans le goût vénitien, allumés de distance en distance dans les massifs. D'ailleurs, grand isolement.

Le prince Forsiani marchait dans l'ombre: une bouffée de brise passa dans les feuilles; il jeta un regard autour de lui; certes, il était bien seul.

—Enfin! dit-il avec un soupir, laissons cela.

Dans le carrefour de la grande allée, une lanterne posée sur un amas de pierres éclaira sa figure.

Peu d'instants après, un nouvel arrivant, dont le grand manteau de velours noir se lustrait aux reflets des fallots, s'approchait de lui. Quand l'inconnu fut devant le prince, il ôta sa toque et le salua d'un geste gracieux.

—Bonsoir, mon cher Wilhelm! fit le prince en lui tendant la main.

Et son manteau écarté laissa voir de riches vêtements et les belles proportions d'une haute stature. Des cordons brillaient sur sa poitrine et se rattachaient au ceinturon de son épée. Son visage noble et fier, que les symptômes de la vieillesse prochaine rehaussaient de gravité, paraissait empreint de mélancolie.

Pour Wilhelm, c'était un splendide jeune homme, ayant de longs cheveux bouclés et noirs, un air de douceur et d'insouciance, un teint pâle et de beaux yeux.

—Bonsoir, monseigneur! dit-il, pardonnez-moi de ne pas être le premier au rendez-vous, je devais à ma qualité d'étranger de m'égarer en chemin.

—Votre bras.

Ils prirent le milieu de l'allée.

—Notre belle Gemma vous a-t-elle parlé de cette personne à laquelle je dois vous présenter dans une heure? continua Forsiani.

—La duchesse d'Esperia m'a dit que Votre Altesse pouvait seule...

—Bien. Mais voyons! D'après ce que vous en avez entendu, quelle idée vous faites-vous à ce sujet?

—De la marquise Tullia Fabriana?

—Oui, dit le prince.

Le jeune homme hésita, et répondit:

—Je me représente une femme dont les actions et les paroles commandent le respect, et qui, cependant, laisse une arrière-pensée qui ne satisfait pas.

—Ah! fit le prince.

Et il regarda quelque temps Wilhelm d'un air songeur. Il faisait une demi-obscurité, des ténèbres bleues; les deux promeneurs se voyaient parfaitement sous les arbres.

—Mon cher enfant, dit-il, vous arrivez de votre manoir d'Allemagne; vous avez dix-sept ans; vous savez beaucoup, et le vieux Walter est un précepteur de génie. Vous êtes seul au monde. Vous vous nommez le comte Karl-Wilhelm-Ethelbert de Strally-d'Anthas: vous descendez des Strally-d'Anthas de Hongrie par votre père, et des Tiepoli de Venise par votre mère; deux princes et un doge: c'est au mieux. Vous êtes riche du majorat de votre aïeul; vous êtes brave; vous êtes fort; vous êtes beau comme un de ces soirs italiens, par lesquels de belles dames ne dédaignent pas de commettre un joli rêve; vous arrivez en pleine Italie, à Florence, tenter une fortune de puissance et de gloire; vous avez le bonheur d'être le cousin, bien plus, le protégé de la duchesse d'Esperia. Vous m'êtes recommandé par le souvenir de votre bonne et sainte mère; enfin, vous n'avez qu'à vous montrer pour résumer à un âge, où le commun des hommes n'est pas visible, ce que cinquante ans de luttes et de labeurs accablants ne peuvent donner. Vous avez la jeunesse! Vous pouvez tout demander, tout obtenir, peut-être. Vous vous y prenez d'assez bonne heure pour monter vite au sommet d'une ambition justifiée. Eh bien, moi qui suis prince, et qui ne parais pas avoir trop à me plaindre de ce monde où vous entrez, je vous eusse dit, si, d'après une vingtaine de paroles, je n'avais pas trouvé dans votre nature quelque chose de solide et d'inné, je vous eusse dit: Retournez dans votre manoir, épousez quelque jeune fille vertueuse et simple, bénissez le Dieu qui vous a fait ce loisir; aimez, rêvez, chantez, chassez, dormez, faites un peu de bien autour de vous, et surtout n'oubliez pas de secouer la poussière de vos bottes, sur la frontière, de crainte d'en empoisonner vos forêts, vos montagnes et votre vie.

Comprenez-vous?

—Ne voulez-vous pas m'effrayer, monseigneur? dit Wilhelm, assez interdit de cette conclusion. En admettant que je risque la vie, je suis seul au monde.

Il y eut un moment de silence.

—Et puis, on ne meurt qu'une fois! ajouta le jeune homme avec insouciance.

—Vous croyez? dit le prince. A votre âge les mots n'ont qu'un sens vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se sert de stupeur et de dégoût. Vous ignorez les froides et cruelles bassesses, les trahisons envenimées et leurs milliers de complications aboutissant à l'ennui quotidien; les amitiés envieuses, haineuses et souriantes; les trames perfides où l'on perd l'amour et la foi, souvent l'honneur et la dignité, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se fait. Ah! vous êtes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le cœur s'épanouit de bienveillance et de bonté, vous pensez qu'on va s'intéresser à vous? Dans le monde, on ne s'intéresse qu'à ceux que l'on redoute, et vous trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indifférence et la méchanceté. Songez que vous allez nuire à beaucoup de personnes, par cela même que vous êtes riche, que vous êtes jeune, que vous êtes noble, c'est-à-dire par toutes les qualités qui semblent devoir vous faire aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages, des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez à des hommes, à des femmes, à des jeunes gens? Ceux qui nient les spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous êtes d'étoffe à résister; cela suffit.

Le vieux courtisan parlait d'une manière si naturelle, que le jeune homme en tressaillit légèrement.

—Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages que j'ai rencontrés démentent passablement le tableau qu'elle vient de me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir?

—Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mère autrefois,—je vous le dis encore,—et, ne fut-ce pour votre distinction et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez être mis, ajouta le prince, en présence d'une femme d'un esprit hors ligne et d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle peu: c'est cependant, j'en suis persuadé, la femme la plus puissante de l'Italie, à cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle cache son âme et sa pensée avec un inviolable talent. Comme elle possède l'intuition des physionomies à un degré, voyez-vous, mon enfant, que l'on n'atteint pas, elle vous définira juste et vite. Soyez devant elle ce que vous êtes; soyez naïf, soyez simple: elle est au-dessus des autres: donc, elle peut éprouver encore un sentiment humain. Si vous avez le bonheur d'éveiller en elle un mouvement de sympathie, amitié, bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu'à vous laisser un peu conduire les yeux bandés, vous arriverez où bon vous semblera. Je lui ai parlé de vous.

—Ah! dit le comte.

Forsiani le regarda.

—Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et inaccoutumé dont elle accompagna sa phrase: «Amenez-le moi,» et l'attention inusitée qu'elle parut prendre à ce fait de votre récente arrivée à Florence. Elle avait quelque chose de changé dans le son de sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manière, et je fus assez étonné de ce brusque intérêt pour une chose d'importance secondaire. Enfin, je crois qu'elle désire vous voir, et c'est un rare mérite qu'elle vous donne là.

—Est-il possible! s'écria radieusement Wilhelm.

Il avait une question sur les lèvres, mais il n'osa pas interrompre le prince, qui le devina.

—Elle paraît vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six à vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs, d'une expression admirable! Vous serez charmé de la merveilleuse distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La simplicité de ses paroles vous semblera d'abord très naturelle et d'un grand laisser-aller; puis, en y regardant de près, vous verrez quelle exactitude mesurée, quelle sûreté d'elle-même elle garde au plus fort de cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supériorité humaine, mon cher enfant; l'esprit, constamment maître de lui, reste toujours maître des autres. On ne lui a jamais connu ni soupçonné d'amants. Une chose à remarquer, c'est que, malgré les passions qu'elle doit exciter, malgré sa réputation intacte, son âme supérieure, sa grande fortune, sa noblesse et sa beauté, nul ne l'a demandée en mariage, je le crois,—à l'exception d'un seul (qui a été fort poliment éloigné, il est vrai);—vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait contre vous hier au soir.

—Lord Seymour?... s'écria Wilhelm.

—Plus bas, cher Wilhelm; il est inutile qu'on nous entende. Oui, lord Henri Seymour. Que pensez-vous de ce gentilhomme?

—Je me sens moins attiré vers lui que vers tout le monde, je l'avoue, dit naïvement le comte.

—Et c'est à lui que vous vous êtes adressé d'abord, continua le prince... Oui, je crois à de certaines fatalités... —Si vous êtes le bienvenu chez la marquise Fabriana, prenez garde à lord Henri; c'est un homme à projets fins et violents, malgré sa froideur. Il a diverses façons contenues qui m'ont appris du nouveau sur son caractère. Je regrette de ne pouvoir abandonner, pour veiller sur vous, la mission dont je suis chargé, car je vous aime comme mon enfant, et je crains qu'il vous arrive malheur. Il est heureux que la duchesse Gemma vous ait donné ses bonnes grâces... c'est une femme d'expérience qui m'avertirait... Voici, dans tous les cas, l'adresse d'un homme assez inconnu, qui pourra vous renseigner sur la valeur d'une épée bien maniée. Vous vous présenterez de ma part.

Ils s'arrêtèrent sous les feuillages, éclairés par un fallot. Le prince traça deux lignes à tâtons sur son genou. Wilhelm serra le bout de papier dans son pourpoint. S'il eût été donné à quelqu'un de pouvoir lire dans son âme en ce moment, il y aurait vu l'étonnement le plus profond des paroles et des manières de Forsiani.

—Ah! c'est que vous me trouvez démasqué, mon cher comte, dit en riant le prince, qui le comprenait. Marchons un peu de ce côté, ajouta-t-il; voilà neuf heures et demie, et il me reste beaucoup à vous dire encore.

—Monseigneur, que vous êtes bon pour moi! comme je vous aime!

—Allons, merci! fit le prince. Je vous avoue, cher enfant, que je ne serais pas fâché de trouver un peu d'amitié sincère avant de mourir.

Et ils reprirent leur promenade sous les grands arbres.

[CHAPITRE III.]
Promenade nocturne.

—Voici en peu de mots l'histoire de la noblesse assez étrange de Fabriana, continua le prince. Il est bon que vous la connaissiez. Tullia Fabriana descend, par les femmes, des Fabriani vénitiens, dont sa famille a pris le nom, et, par les hommes, des Visconti de Pise, lesquels ne sont liés d'aucune parenté avec ceux de Milan. Les chefs principaux de cette haute maison furent deux jeunes aventuriers, Lamberto et Ubaldo Visconti, qui, par une belle journée de l'an de grâce 1192, je crois, s'ennuyant de vivre inconnus, vinrent, avec une poignée de paysans, conquérir à peu près tout le sud de la Sardaigne. Ce n'est guère plus difficile que cela pour les hommes d'énergie de tous les siècles. Il y a même à ce sujet une petite histoire: le pape Innocent III, prétextant des droits délégués par on ne sait trop qui, ou revendiquant la conquête et l'autorité de deux sujets dont il se préoccupait beaucoup moins la veille, ou faisant purement et simplement de cet admirable fait d'armes une question de scribes et de douanes, réclama d'eux la rémission des villes conquises. Il y eut hésitation. Bref, les Visconti refusèrent. Ce fougueux pontife les excommunia.

Devant ce fait, à pareille époque, ils n'avaient que deux partis à prendre: se soumettre, ou feindre une soumission, et, dans ce dernier cas, revenir en Italie en traînant leurs petites troupes, débarquer sur différents points, marcher la nuit, cerner le Très Saint Père, l'enlever par surprise, incendier le Vatican et en finir en s'instituant et s'affirmant, de leur chef, plénipotentiaires des droits de l'Église et souverains d'Italie. Ils ne risquaient rien, étant déjà mis au ban de la dignité humaine par la bulle qui pesait sur eux. Encourir la captivité, la torture et la mort? De tels soldats ne tiennent pas à se laisser prendre vivants! Soulever contre eux une demi-douzaine de rois et le clergé d'Europe? Peut-être. En regardant de près l'histoire de ce temps-là, on se demande s'ils n'auraient pas rencontré plus de partisans que d'ennemis. Mais c'est difficile à oser, même pour les Henri IV d'Allemagne.—Lamberto Visconti se soumit (ces hommes d'épée!); ce fut seulement Grégoire VI qui leva l'excommunication. Un ingénieux contrat fut stipulé. Lamberto épousa une certaine Gherardesca, proche parente du pape. Ubaldo, rebelle, créa le judicat des sept villes, là-bas, en Sardaigne, et gouverna. Cela causa deux partis, dont le foyer vint se centraliser à Florence, et voilà l'origine peu connue de cette lutte des Gibelins et des Guelfes. Je vous ai raconté cette histoire non seulement pour vous faire apprécier l'excellence de la noblesse de Tullia Fabriana, mais aussi pour vous indiquer, en passant, comment les coups de main, en apparence les plus dévergondés, deviennent des coups d'État, et finissent par s'accepter, s'enchaîner et se mêler d'une manière à la fois simple et bizarre, avec la fluctuation générale.—Je vous prie, mon cher enfant, de ne point conclure de ceci que je ne suis pas chrétien. Ces circonstances ne touchent le dogme éternel en aucune manière, et, sans vouloir même sous-entendre les Alexandre VI, les Urbain V, les Jules II et le reste, il y en a, vous le savez, de beaucoup moins tolérables dans l'histoire universelle: une croyance qui, malgré tant de scandales, subsiste depuis tant de siècles, et trouve tous les jours des martyrs, prouve par cela qu'elle signifie quelque chose; et cette bande d'escrocs, loin de servir d'arguments contre elle, démontre la solidité de son trône. Je racontais avec impartialité; voilà tout.

—Merci, monseigneur, dit Wilhelm.

N'était-ce pas encore un singulier chrétien que M. l'ambassadeur?

—Outre ces deux hommes de guerre, continua le prince Forsiani, notre marquise compte un bon nombre de noms illustres, inscrits au livre d'or de Venise et sur les annales d'Italie. Elle mène une vie de solitude, reçoit peu et voyage quelquefois. Elle est seule au monde, comme vous, mais depuis sept ou huit ans. Sa mère était une femme très simple. De son vivant, je les ai vues sympathiser. La marquise n'en parle jamais, non plus que de sa famille: elle semble, chose assez surprenante, avoir oublié l'une et l'autre. Je sais qu'elle donne une grande part de sa fortune en aumônes: c'est de la bonté; mais il y a dans sa vie, peut-être, des secrets moins ordinaires. Je ne la crois pas incapable de grandes actions. Puisse-t-elle, comme je l'espère, vous prendre en amitié!

Dix heures moins un quart sonnèrent au palais Pitti.

—Maintenant, Wilhelm, je vais vous donner quelques conseils pratiques; vous les prendrez comme paroles d'un homme qui vous aime, et en qui bien des choses se sont finies. Je pars dans cinq ou six heures: je suis d'un âge où l'on peut douter de revoir ceux que l'on quitte... Il est de nécessité que je vous mette un peu sur vos gardes contre l'existence. En deux mots, voici la manière à suivre, si vous voulez arriver haut et vite, quoiqu'il advienne, et si vous voulez rester digne de votre ambition. Vous ne ressemblez pas à la plupart des jeunes gens de votre âge, sans cela j'eusse commencé par vous dire: «Mon cher comte, je n'ai pas de conseils à vous donner. S'il vous reste assez de santé et de conscience, dans un an d'ici, pour réfléchir sur vous-même et que j'aie le plaisir de vous retrouver encore, j'aurai peu de chose à vous apprendre. Vous aurez acquis, dans cette année d'étourdissements, le regard théorique de l'existence; mais comme le sens de la vérité sera totalement ébranlé dans votre cœur, je vous souhaiterai du courage. Quant à présent, bien du bonheur et adieu.» J'eusse parlé de la sorte. Vous, mon enfant, je puis vous conseiller. Oh! je comprends la jeunesse et je ne puis trouver fâcheux de se délasser quelquefois, de se laisser aller à jouir de ses vingt ans. On n'a vingt ans que peu de jours; mais la vie importante est celle dont les actions ne troublent pas notre dignité, renforcent le sentiment sublime de notre espérance, nous donnent la sérénité intérieure et nous autorisent, par cela même, à prendre confiance dans la mort. C'est de cette existence aux luttes difficiles que je désire vous parler.

Vous allez avoir affaire à des hommes qui s'estiment presque tous capables de changer la face du monde et dont chacun se pense plus que le voisin, ce qui, vu de près, constitue le plus clair de l'apparente égalité universelle.—Si l'on vous trouve jeune, ne dites rien; mais pesez le résultat social et pratique de l'homme qui vous trouvera jeune, vous serez étonné de voir comme c'est, presque toujours, nul ou infime. N'écoutez pas tous ces gens qui voient les choses de haut; ils les voient de si haut, qu'ils finissent par ne plus rien distinguer. Ne vous laissez jamais éblouir par leurs affirmations. Décomposez, en pensée, chacun des termes qui les énoncent, et la plupart du temps vous trouverez l'ensemble niais ou naïf. Souvent vous entendrez un homme dire cependant une chose profonde, et vous le verrez divaguer une minute après. Le dernier venu peut dire des choses profondes! C'est de les unir entre elles qui est difficile. Celui qui le fait, par exemple, est un homme. Si vous avez intérêt dans une discussion à suites sérieuses (n'en faites jamais d'autres) à ce qu'un tel ou un tel ne parle pas longtemps contre vos idées, prenez-le par un petit détail désagréable de sa conduite ou de sa vie privée: ne craignez pas d'entrer là-dedans, sans façon, en maître; et faites voir des spectacles inattendus en dilatant cet ennuyeux détail: on terrasse des lions avec des riens pareils. Je regrette de ne pas faire cette expérience devant vous, pour vous montrer ce qui en résulte; mais ceci n'étant qu'une question de tact, vous devez comprendre les mille manières gracieuses dont cela s'entoure. Si vous tenez à ce que votre avis soit accepté, sachez ceci: qu'avoir raison, c'est avoir plus raison. Quel but vous proposez-vous? Amener à vos vues? Ne commencez donc jamais par blesser autrui d'une dénégation absolue de son avis. Dites ce qu'il dit, et si vous avez l'au-delà, faites-le lui voir. Il y viendra de lui-même; mais il mourra sur la brêche plutôt que de démordre que vous avez tort, si vous commencez par nier ce qu'il dit. Ne vous emportez donc jamais! dans aucune circonstance! Si vous n'êtes plus maître de vos paroles, comment le serez-vous des paroles d'autrui?

Wilhelm écoutait toutes ces choses simples avec une grande attention. La nuit s'avançait dans le ciel. Le prince continua paisiblement:

—Et puis, comte, il faut avoir de la charité, voyez-vous; la charité, c'est le respect du prochain. En respectant l'homme, même le plus tombé, vous en ferez votre chien, si vous voulez, tant le sentiment de sa noblesse est élevé chez l'homme. Pour arriver à respecter tout homme ayant agi d'une manière révoltante, il n'y a qu'à se faire ce dilemme: ou cet homme avait une raison pour commettre tel acte misérable, ou il n'en avait pas. S'il n'en avait pas, c'est un fou qu'il faut plaindre et non juger, ni mépriser;—s'il en avait une, il est bien évident que moi, doué de raison comme lui, également homme, si j'avais été placé dans les mêmes conditions et circonstances que lui, si j'avais été poussé par les mêmes mobiles que lui, j'aurais fait comme lui, puisqu'il a fait cela d'après une raison.

Ne jugez donc jamais l'homme et respectez-le toujours, quoi qu'il ait fait. Jugez seulement l'action, parce qu'il faut bien statuer sur quelque chose pour vivre sociable, et passez outre. Essayer de retrouver les mobiles n'est pas possible; d'ailleurs, c'est inutile et insondable; c'est d'un autre monde que le nôtre. Il faut respecter l'homme parce qu'on est homme et qu'on doit respecter son humanité dans celle d'autrui.

Quant aux idées d'autrui, c'est une autre affaire. Il ne faut pas tenir à l'admiration ou à l'indifférence de ces gens, dont le blâme et l'estime obéissent aux mêmes mobiles que le flot qui va et vient. Est-ce que cela compte? Est-ce qu'on s'en occupe? C'est la poussière de la route; c'est le vent qui passe. Laissez dire ces personnes qui ne font que réciter des à peu près toute leur vie, en s'imaginant qu'on ne peut pas y avoir songé comme elles. Si vous saviez comme c'est peu de chose, en résultat! Si vous saviez comme ce qu'elles font est ridicule, pitoyable et méchant! Tenez, la soirée d'hier vous a semblé toute agréable; votre présentation au nonce, toute simple; les bontés de la duchesse d'Esperia, mon amitié, toutes naturelles? Vous ignorez ce que ces faits ont suscité de pensées viles, de raisonnements abjects, de demi-mots infâmes!... Sous le masque de sérénité, vous ne vous figurez pas ce que je lisais de traductions dans ces petits sourires rampant comme des vipères sur les lèvres de ces beaux jeunes gens et de ces charmantes femmes! Il m'eût suffi de prononcer deux ou trois paroles élégantes et mesurées pour faire frémir bien des éventails et pour amener le silence et la pâleur sur l'insouciante niaiserie de bien de ces figures, sachant ce que pèse leur insouciance; mais il faut pardonner à ceux qui ne savent ce qu'ils font. Vous verrez ces galants qui se permettent de railler une noble action, en croyant se la définir, parce qu'ils en aperçoivent un côté à leur taille! Ils sont prévenants avec les femmes, ils ont du cœur devant le danger, et point d'âme en face du ciel, de la conscience et de la création.—Belles manières, gants parfumés et moustaches fines!—Tas d'ossements que tout cela!

Prenez deux mois de pauvreté froide pour m'évaluer ces belles dignités! Comme vous les verriez calculer et commettre de ces bassesses incroyables, sans nom,—pour vivre? Pas du tout! Ils agiraient par ennui, fainéantise et lâcheté, pour se procurer le plus petit plaisir. J'ai vu cela tant de fois!... Un homme de bon sens, qui est seul avec deux bons bras et du cœur, ne peut manquer exactement de vivre partout; mais ces philosophes estiment que le travail est une faiblesse. Grand bien leur fasse!

Croyez-vous qu'une centaine de ces hommes de goût fassent la monnaie d'un paysan, qui aime une brave femme, la bat de temps à autre, élève sa famille, travaille la terre, et daigne prier Dieu?... Voilà cependant le monde dans toute sa splendeur, mon cher Wilhelm! eh bien! ne le méprisez pas. Vous ne pouvez comprendre les forces d'impulsions graduées vers l'infamie, les rouages de la bassesse et du crime, les poussades insensibles qui conduisent là. Ce sont des abîmes! Plaignez et respectez, malgré tout, si vous voulez voir dans la vie quelque chose... de plus que la vie!...

En un mot, ayez cette charité dont je vous parlais tout à l'heure. Vous m'avez compris, n'est-ce pas?

—Oh! cher prince! Cela met de la glace sur le cœur!

—Oui, c'est assez froid; mais on s'y habitue.

Voici des conseils pour vous, maintenant. Je vous sais modeste, je suis sûr que vous le serez toujours, en paroles, au moins, par cela seul que la modestie est l'orgueil logique. Vous êtes riche, tant mieux; mais ne faites jamais de dettes, quand même il s'agirait d'un trône, par la simple raison que vous pourriez mourir sans vous être acquitté, que cela s'oublie, et que si vous voulez être sûr de vous-même, il importe que vous soyez prêt à mourir à toute heure, tel que le sort vous a fait, sans rien devoir de plus à personne. C'est de la vraie dignité, cela.—

N'hésitez jamais; agissez toujours devant l'occasion; faites n'importe quoi, mais faites quelque chose: tous les événements s'entre-valent, à peu près, pour celui qui en sait trouver le joint et en extraire la valeur réelle: c'est-à-dire, pour celui qui sait découvrir le plus grand nombre de rapports possibles de tel événement avec le but absolu de son existence: les natures à tâtonnements n'arrivent à rien de solide; agissez donc toujours devant l'occasion en déployant sur elle toutes les ressources de votre présence d'esprit.—Ne vous liez jamais avec personne au point de vous livrer en paroles; jamais! cela ne mène à rien qui vaille, et cela diminue la volonté et le respect de son but, quand bien même votre ami serait l'idéal des amis. Croyez, mon cher enfant, qu'il m'a fallu bien souvent l'expérimenter, pour le croire! Parlez de choses indifférentes, laissez dire, et ne craignez pas de rendre service au premier venu, eussiez-vous été affligé vingt fois de l'avoir fait.—Si vous recevez des avances, et l'on vous en fera, du courage! Contraignez votre bon cœur! Recevez-les froidement; pas de confidences ni d'expansion d'aucun genre, ou vous serez moins estimé demain.

Ah! cela est dur, à votre âge; je le sais; mais il faut choisir entre une destinée obscure ou glorieuse, et, le choix fait, garder une volonté de fer sur laquelle un instant d'oubli ne puisse mordre. Un homme qui risque un avenir pour le divertissement de parler une minute, doute de lui-même à cette minute et par conséquent ne mérite pas de réussir.

Le monde est à l'homme assez concentré, assez maître de sa volonté et de sa pensée, pour agir sans répondre aux autres hommes autre chose que «oui» ou «non» indifféremment, toute sa vie.

Ne craignez pas de vous faire des ennemis, s'il le faut;—n'a pas d'ennemis qui veut! Ils servent beaucoup plus que les amis. Les amis ont bien assez de s'occuper d'eux-mêmes: les ennemis s'occupent de vous et vous préparent de quoi exercer votre faculté de vaincre les obstacles. Les obstacles sont aussi nécessaires que le pain. Ne faut-il pas des ennemis à celui qui veut vaincre?—Quand vous parlerez, continuez à ne pas sourire ni hausser les sourcils, enfin à garder un visage sans mobilité autant que possible... (Si je vous dis tout cela, c'est que je vous voudrais parfait, mon cher enfant.) Soyez grave et indifférent. Prononcerait-on les paroles les plus fortes, les plus humaines, les plus profondes, que sembler tenir à les imposer serait s'aliéner maladroitement l'esprit du monde: on paraîtrait vouloir paraître, ce qui tue.

Wilhelm était muet d'attention.

—Ce que je vous dis là vous semble à présent d'une grande simplicité, n'est-ce pas? vous ne pouvez savoir ce que me coûtent ces conseils. Seulement, Wilhelm, sachez que les sages les plus en renom, prophètes ou demi-dieux, n'ont bouleversé l'univers qu'avec des simplicités de ce genre, parce que ce sont à peu près les seules exactitudes de la vie et qu'on n'y revient (chose réellement mystérieuse) qu'après avoir fait le tour de l'existence.

Ouvrez les quelques livres laissés par les grands hommes, comme ces Bibles, ces Koran, etc., vous y trouverez des ingénuités surprenantes, des choses que vous vous seriez dites cent fois de vous-même: «Aimez-vous les uns les autres! Ne faites pas à autrui..., etc.» «Il n'est d'autre Dieu que Dieu! etc.» et mille variantes. Vous vous demanderez alors comment, avec des phrases de cette naïveté, des phrases écrites dans le fond de toutes les consciences, on a pu transfigurer les sociétés humaines et s'ériger en prophète ou en Dieu.

Le penseur ne s'arrête pas à ces paroles; il les trouve trop simples; il oublie souvent que la foi n'est pas une conviction, mais un acte: l'acte de s'assimiler le plus d'évidences divines possible, chacun dans le moment et suivant la sphère où il se trouve.

Ah! si vous saviez comme une parole, en apparence banale, contient de puissances terribles et marche vite! Voyez: cinq parties composent la terre. Il y a là dedans plus d'un milliard d'hommes, tous très entendus dans leur métier, dans leur détail; par qui est-ce manié, remué, gouverné? Par une centaine de personnages d'une intelligence presque toujours bien ordinaire. La plupart d'entre eux se divertissent très royalement, je vous assure: ce sont leurs seuls milieux de grandeur qui les élèvent; ils le savent, du reste, et en font bon marché intérieurement. Tenez: l'un deux (c'est de l'histoire moderne), après avoir eu plus de cent quatre-vingts millions d'hommes,—entendez-vous ce chiffre?—en partage, à dix-neuf ans; après avoir été le suzerain d'une douzaine de rois, après avoir gagné victoires sur victoires; après avoir été plus grand que César, et avoir possédé pourpre, hermines, sceptres et triples couronnes impériales, s'en alla tourner la soupe de trois ou quatre moines en qualité de frère convers, et laver leurs divers ustensiles de ménage, par humilité. Voyez-vous ce guerrier, ce grand politique, ce fin législateur, ce maître de l'Europe, enfin, le voyez-vous retenant son froc de bure et accomplissant gravement son travail? Pensez-vous qu'il ne lui fallait pas autant d'intelligence, alors, qu'autrefois pour gagner Tlemcen, Rome, Pavie, Mühlberg, etc.? et que cela ne valait pas bien ce que faisaient les douze ennuyés de Suétone?

—Oh! murmura Wilhelm, c'est vrai!.... C'est effrayant!

—Parce que vous voyez le mot Charles et le mot Quint, et que vous perdez l'homme de vue sous ces deux mots prestigieux. Cela vous passera. Il ne faut jamais oublier le cadavre. Cet individu, comme les autres empereurs ou rois, ne représente cependant que la conséquence d'une parole prononcée depuis des siècles. Vous voyez ce qu'un mot peut produire. Un tel ouvre la bouche et articule une idée quelconque pouvant s'appliquer à un fait général; cette idée se décompose, s'absorbe et s'assimile d'un milliard de différentes façons par le milliard de différents cerveaux qui ont un milliard de manières différentes d'entendre les mots et de voir les choses. Chacun l'admire en raison de ce que chacun voit dans son idée (émise au hasard souvent) et de ce que chacun peut s'en appliquer d'utile suivant son degré d'intelligence, relativement aux fonctions qu'il exerce. Bref, d'un commun accord, l'homme et son idée finissent par devenir miraculeux, simplement parce que ouvrir la bouche, principe de l'événement général, est déjà un miracle. Plus l'idée est simple, plus on peut y dépenser de l'intelligence; plus, par conséquent, elle provoque de méditations et plus on trouvera de personnes à venir séculairement y tasser leur somme d'ingénuités. Voilà toute l'histoire, ni plus ni moins, mon cher comte, croyez bien cela. Cependant, vous avouerez que s'il n'y avait pas de raison à ce que ce grand rêve s'accomplît, s'il n'avait ni loi ni but, s'il n'y avait rien au fond de toutes choses, enfin, ce serait d'une niaiserie bien mystérieuse!...

N'en concluez donc pas au mépris de l'humanité, mais à la puissance de la parole humaine.

La lune brillait sur les arbres. Ses rayons, à travers le feuillage, éclairaient les deux promeneurs. Wilhelm pouvait se croire en Allemagne. Il se taisait; il écoutait.

—Quant aux femmes, ajouta le prince Forsiani, je crois inutile de vous faire donner le soleil de plein midi sur une femme du soir, sur une gracieuse personne sortie à dix-huit ans du dortoir, et qui compte huit ou dix ans de services: gardez vos rêves! Ils valent mieux que la réalité. Seulement, comme je ne tiens pas, en définitive, à vous laisser surprendre, je veux vous mettre en présence d'une femme pour tout de bon, d'une femme que j'estime et que j'admire. Oui, je vous avoue que si je ne vivais pas avec le souvenir d'une autre, souvenir qui remplit mon âme—et qui me suffit,—la marquise Tullia me paraîtrait la seule femme possible pour un homme supérieur. Plus je pense, plus je trouve qu'il y a en elle quelque chose de très élevé; et si vous la touchez, si elle vous admet dans son intimité, elle vous fera vivre, dans la haute acception du mot. Je l'ai toujours vue ce qu'elle est: je la connais depuis une dizaine d'années, ayant été très lié avec son père, le duc Bélial Fabriano (lequel est mort empoisonné chez l'un de ses amis, à cause de haines datant de loin dans la famille). A cette époque, elle était à peu de chose près ce qu'elle est maintenant. Au premier abord, c'est une femme du monde, parfaitement élégante. En y regardant de près, en faisant bien attention, car elle ne se livre jamais, et il faut saisir une nuance pour pressentir cela, tous ses charmants avantages se déforment jusqu'à des proportions tellement indéfinissables, que je veux m'abstenir de qualifier la valeur de son intelligence. Vous serez probablement surpris de ce naturel, et d'un phénomène assez frappant que présente sa conversation, c'est le changement d'aspect dont les actions les plus ordinaires semblent se revêtir lorsqu'elle en parle. Ce que je vais vous dire est peut-être hasardé à force d'être grave et anormal, mais elle a parfois des paroles qui éveillent dans l'esprit on ne sait quelles impressions inconnues..., je ne veux pas dire oubliées. Au surplus, vous verrez. Les sentiments humains, pour cette étrange personne, mon cher enfant, sont réduits à un mécanisme sûr et profond qu'elle fait jouer, en souriant, avec autant de précision et de fatalité, que les coups d'une combinaison d'échecs. Une fois elle m'a proposé un conseil, je l'ai suivi; il a évité une guerre. Il était positivement d'une habileté remarquable, et j'en suis encore à me demander comment elle pouvait être à même de me l'offrir. Somme toute, je n'ai jamais mieux compris que ce soir que je ne savais rien de très précis au sujet de Tullia Fabriana... Vraiment, lorsqu'on songe, il y a du ténébreux dans cette femme!... ajouta le prince, comme se parlant à lui-même.—(Il y eut un moment de silence sur ce mot.)—Mais voilà dix heures qui sonnent, venez. Ne la jugez pas sur ce qu'elle vous dira ce soir: le masque, vous savez.—Avez-vous des chevaux ici près?

—Oui, monseigneur, dit Wilhelm, de l'air d'un homme éveillé en sursaut.

—Bien, sans quoi je vous eusse amené dans ma voiture. Donnez-moi votre main,—encore!—Souvenez-vous en temps et lieu de ce que je vous ai dit, et passez-moi ce qu'il y a d'un peu... suprême... dans mes petits conseils, en faveur de ma tendresse pour vous.

—Monseigneur, je n'oublierai jamais cette soirée, dit le jeune homme; je suis tellement ému que je ne sais comment parler et vous remercier de tout mon cœur.

—Cher enfant!... dit le prince, avec un long regard pensif, et il murmura bien bas, dans l'ombre: Ah! belles étoiles des nuits de la jeunesse!... Amours!... Enthousiasmes perdus! Voici le printemps, cependant les feuilles tombent autour de nous autres... Pauvre espérance humaine!—Allons! à cheval!... dit-il tout haut.

—Christian! appela le comte de Strally.

—Monsieur le comte? dit un nouveau personnage en accourant auprès des deux promeneurs.

C'était un vieux domestique. Le prince Forsiani le dévisagea d'un coup d'œil et parut content de son ensemble.

—Nos chevaux! bien vite! dit le comte.

Quelques minutes après, ils s'arrêtaient devant un de ces grands palais près de l'Arno; les portes s'ouvrirent comme devant des gens attendus, et ils montèrent les degrés de l'immense escalier de marbre...

[CHAPITRE IV.]
Premier aspect de Tullia Fabriana.

«Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison, l'élève au-dessus de lui-même et lui donne le sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans sa retraite une compensation à tous les vains plaisirs dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit tout perdu s'il manque de paraître à une assemblée, néglige un spectacle.»

(Zimmermann, la Solitude.)

En supposant que la femme dont les allures préoccupaient le prince Forsiani fût morte au moment où il en parlait au comte d'Anthas, voici ce qu'il aurait été possible à un observateur de résumer au sujet de l'existence de cette personne, s'il eût désiré lui consacrer une notice biographique à l'usage universel:

«Tullia Fabriana était du nombre de ces grands esprits, types supérieurs, constitués par la précoce expérience des événements, de la méditation et du monde.

»Ceux-là, de bonne heure, avant d'être aperçus, avant d'être entraînés dans le courant, se rendent compte de l'existence et, par conséquent, ont le temps de replier en eux-mêmes leurs grandes ailes pour n'en point porter ombrage aux autres. A force de reconstruire et de sonder les faits, elle s'était dégoûtée de l'action.

»Certes, le renom des femmes glorieuses avait dû rembrunir son beau front plus d'une fois; mais, à la réflexion, satisfaite de l'état peu dépendant où sa naissance l'avait placée, elle avait pris le parti de vivre dans une concentration égoïste. L'isolement lui suffisait. Elle était parvenue, peu à peu, sans apparente résolution, à voiler sa vie véritable le plus hermétiquement possible.

»L'isolement!... Faveur spéciale du destin! Privilège dont la prescription est désormais sans appel!—A qui est-il donné de pouvoir s'isoler aujourd'hui?

»Les personnes d'une position riche ou d'un rang élevé acquièrent d'autant plus difficilement ce suprême avantage que par les rapports quotidiens de leur existence elles se trouvent être le principe, le point de mire et le pivot des milliers de convoitises et d'intérêts individuels qui vont se groupant, s'enchaînant et s'atténuant jusqu'aux derniers degrés de la hiérarchie sociale. L'humanité se représente en partie autour d'un seul et le cerne avec une vigilance et une opiniâtreté motivées par l'ordre des choses.

»En considérant ces filières d'industries, de tous les siècles et de tous les pays, qui vont s'étiqueter et se subdiviser les unes dans les autres jusqu'au point où le relatif ne se distingue plus, où le dénûment, à l'état parfait et normal, se dresse de partout avec son cortège de tristesses, on s'étonne moins de ce que la parole ou le mouvement d'un seul détermine cette incalculable série de profits et de préjudices. Comme, d'autre part, ces profits et ces préjudices sont d'une importance parfois vitale pour ceux qu'ils intéressent, les hommes de recueillement, de travail et de silence éprouvent de grandes difficultés à éviter les insignifiantes dissipations de paroles et les diffusions de soi-même que le contact d'autrui ne manque jamais d'entraîner.

»Grâce au miraculeux équilibre de presque toutes les sociétés d'Occident, équilibre combiné sur la résultante d'un nombre égal de forces organisantes et de forces contraires, le mouvement de chacun, depuis le mendiant jusqu'au prince et depuis le berceau jusqu'à la tombe, peut demeurer prévu, défini et réglé par les différents codes européens. Une pareille réflexion suffirait pour démontrer l'impossibilité d'un isolement durable dans n'importe quelle ville d'Europe. Il faut vivre avec ses semblables; et cette immense loi, comme un filet de rétiaire, s'enroule autour des personnes précisément en raison des efforts tentés par elles pour s'en dégager. Nul ne peut s'abstraire de cette liaison infinie. Elle va jusqu'à rendre les individus solidaires, à leur insu, les uns des autres; et ce qui serait de nature à étonner même le chrétien,—si le chrétien ne gardait pas toujours, au fond de sa pensée, des pressentiments de solution pour tous les problèmes,—c'est qu'on ne bronche pas plus souvent, ne fût-ce qu'à cause des mouvements du prochain, et qu'on ne tombe pas, à chaque minute,—de par les inévitables conséquences des moindres actions, et grâce à l'imperfection des codes,—sous le coup d'une flétrissante juridiction correctionnelle. Il est à remarquer, du reste, que peu d'hommes échappent toute leur vie à une atteinte quelconque de la loi. Cette affirmation peut surprendre; mais dans l'existence la plus retirée et la plus pure, il ne serait peut-être pas impossible, à l'aide d'un minutieux examen, de découvrir au moins une petite tache légale, une trace de démêlé judiciaire. On n'est pas libre de s'éloigner des intérêts universels, si indifférent qu'on puisse être, tout simplement parce qu'on fait partie des intérêts universels. La vertu, la dignité, le bonheur domestique de chaque particulier ne dépendent-ils pas d'un rien, d'un détail, d'un geste? Quel serait l'honnête citadin assez sûr de son tempérament pour oser affirmer que, par exemple, l'excès d'un verre de vin, risqué dans les conditions les plus atténuantes, ne le conduira pas aux bagnes par ses conséquences?... Le chrétien peut dire que cela tendrait à prouver que notre liberté, notre dignité et notre bonheur réels, ne sont pas de ce monde;—en attendant, il n'est de réellement libres et de réellement seuls que ceux auxquels il a été donné de franchir, de sommets en sommets, la hiérarchie des idées, parce que ceux-là n'offrent guère de prise aux souhaits violents et s'inquiètent peu des maux ou des joies que leur présente la terre. Ils ne se préoccupent pas outre mesure de vivre ou de mourir: tout se définit tranquillement à leurs yeux; ils font le bien, selon la plus simple acception du terme, autant qu'il leur est donné de pouvoir le faire, et ne savent ni haïr ni condamner. Les yeux fixés sur l'idéal, il leur est permis de juger, parce qu'ils aiment et qu'ils pardonnent. Ceux-là puisent, dans l'infini de cette expansion intérieure, le principe de l'immortalité. S'ils daignent prendre part à l'agitation universelle, soldats ou penseurs, aux premiers, le trône d'or de la loi, principe des forces brutales de la terre; aux seconds, le sceptre de diamant de la parole, principe des forces motrices du monde. Mais, aussi, quelques profondes blessures cachent les rayons de leur gloire! Sisyphe se conçoit-il sans le rocher?... Socrate, sans la ciguë?... Prométhée, sans le vautour?... L'égoïste dégoût et la permanente indifférence des autres hommes absorbés par le détail n'est au fond qu'une sourde envie dirigée contre eux: en creusant les mobiles de ce sentiment on finit par le comprendre et lui faire miséricorde: en est-il moins triste? et ses conséquences pour l'homme héroïque en sont-elles moins funestes?... Heureux donc, bienheureux ceux qui peuvent, tout en planant, cacher leur grandeur! On ne les crucifie pas.

»Tullia Fabriana se tenait à distance, ayant tout à donner et peu de chose à recevoir dans l'assez banal commerce du monde. Ne pouvant rompre tout à fait avec lui, par sa position essentiellement mondaine, elle ne lui laissait voir que ce qu'il est strictement impossible de lui cacher. Le reste du temps elle vivait d'elle-même et de sa pensée. Dans un entretien, c'était une nature pneumatique par laquelle l'esprit des autres personnes était rapidement retourné, compris et évalué à leur insu, en vertu d'un presque infaillible calcul de riens systématisés. Comme elle savait tout dire, elle savait gêner lorsqu'on essayait de s'aventurer un peu dans sa conscience. Le secret de cette habileté consistait dans l'insaisissable difficulté de transitions qu'elle laissait éprouver entre un point de départ donné et un courant d'idées plus expansif. Sûre méthode pour n'être jamais obligé de froisser personne et de garder les dehors de l'urbanité en conservant, en soi-même, l'indifférence solitaire. Son âge la secondait un peu, du reste, dans ces sortes de réussites. L'absence d'indécision dans le regard et dans la tenue, qualité qui généralement spécialise les femmes de cette saison, se pressentait si magnétiquement dans sa beauté, que sa vue seule glaçait les fadeurs sur les lèvres. Elle en était même arrivée à un tel point de force intérieure, que le sourire demi-railleur, semi-paternel, que se permettent doucement, par exemple, les vieux gentilshommes vis-à-vis des femmes,—et dont le charme et la grâce éclairent subitement leurs visages,—s'était toujours troublé devant la toute simple et toute virile dignité de cette mystérieuse personne.

»Quelques êtres sont doués d'un fluide fascinateur dont les esprits diserts et froids ne peuvent se rendre compte et que, cependant, ils subissent d'une manière insurmontable, inexplicable et soudaine. Le vulgaire, qui rit et qui passe, ne croit pas à cette supériorité: peu lui suffit. Il ne relève de cet empire que dans les rares secondes où il se trouve en contact avec l'un des êtres qui l'exercent. Le vulgaire est alors semblable à ces campagnards narquois qui se moquent d'une pile électrique et changent de visage dès qu'ils ont touché le fil. Il est vrai que leur étonnement ne dure qu'une heure et se termine par quelque mot sceptique ou indifférent. Le vulgaire ne connaissait de Tullia Fabriana que son nom et ce nom s'entourait d'une auréole de dignité et de respect. Il s'émanait d'elle un sentiment de considération et de sympathie profondes qui, s'imposant naturellement à tous ceux qui l'approchaient, était accepté sans secousse ni discussion.

»La vie est un choix à faire: il ne s'agit que de vouloir grandir en soi-même pour se sentir vivre. Tout est dans la volonté, pour nous! Certaines gens, sous prétexte qu'on doit mourir, que tout est vanité, que leurs classiques illusions sont perdues et autres romances, s'en tiennent à ces aperçus d'elles-mêmes et, se refusant aux impressions élevées, traînent le boulet d'une existence sans idéal. Ce sont les premières dupes de leur imprévoyance. Un pareil positivisme rapproche de l'instinct. On devient insignifiant pour soi-même, et ces armures de salon ne tiennent pas contre deux heures de lutte pratique. Il ne faudrait s'étonner de rien, d'après leur devise: Celui qui ne s'étonne de rien doit commencer par se trouver bien étonnant lui-même.

»Encore s'ils étaient sincères, ces philosophes! mais le premier milieu venu suffit pour les distraire et les frapper de contradiction. Encore s'ils en devenaient meilleurs!... Mais, impuissants à souffrir seuls, ils ne se plaisent qu'à refroidir la paisible espérance des autres. Toute parole contient une force, et comme ils parlent en prenant peu de souci du scandale contenu dans leurs paroles, ce scandale, étant quelque chose, marche à travers les foules et les siècles. Ainsi le discours d'un malheureux à conviction intermittente, ainsi la phrase d'un homme qui eût peut-être admiré le lendemain, selon l'humeur du moment, ce qu'il chargeait la veille de dérision, s'en va détruire le recueillement d'un bon nombre des condamnés à mort qui l'entendent, et qui, se prenant au sérieux, prennent la parole de ce faux-frère au sérieux. Et alors la propagande recommence de plus belle!... Triste origine du doute.

»En somme, la contraction des rictus vénérables d'un million de braves hilares qui, sous prétexte d'illusions perdues, passent exprès la durée majeure de leur carrière à ne rien voir nulle part, constitue-t-elle un acte de présence suffisant pour qu'il leur soit décerné un valable droit de décision dans les questions profondes? Ont-ils bien réellement formulé, par cette grimace arbitraire, la dernière expression de la philosophie? C'est au moins douteux, puisque la philosophie les comprend, au fond de ses déductions inférieures, et que, d'après eux-mêmes, ils tirent précisément leur bonne grosse gloire de ce qu'ils ne la comprennent pas.

»Donc, puisqu'ils sont comme s'ils n'étaient pas,—faute d'un peu d'âme et de bonne volonté,—le penseur ne doit pas en tenir compte. Ils sont pareils à ces lacs maudits, à ces eaux mortes, dont les vapeurs tuent les oiseaux du ciel, si leurs ailes ne sont pas assez puissantes pour les franchir d'un trait.

»Il est assez pénible de s'en apercevoir; généralement les cyniques rassis et mûrs se rencontrent dans les castes élevées qui,—à tort ou à raison,—mènent joyeuse vie un peu aux dépens du labeur universel. Cela cessera quand la sape de la justice sera parvenue jusqu'à eux; mais cela est, quant à présent, et cela fut presque toujours. Ces hommes n'ont d'autre valeur que l'impulsion même qu'ils donnent de par la dispensation de leur fortune. Il faut donc leur montrer une certaine déférence, à cause de cette force dont l'organisation sociale les investit gratuitement, et avec laquelle ils peuvent nuire. Les relations inévitables de chaque jour obligent les âmes élevées à frayer avec ces âmes restées en chemin, sous peine de voir leurs plus simples actions en butte à toute sorte d'impudents commentaires (le monde, prêtant ses petitesses à ses grandeurs, ne croit pas au désintéressement du génie). C'est sans doute pour ce motif que Tullia Fabriana recevait parfois le flux brillant de cette société dont elle ne pouvait défendre sa vue, mais dont la conscience collective s'arrêtait devant la sienne, comme la mer devant le rocher.

»Ainsi, dans les salons de son palais, sur l'Arno, se rencontraient des princes toscans, de vieux diplomates au front toujours voilé d'une convenable inquiétude, de beaux cavaliers florentins, attachés aux diverses légations, et dont les costumes sombres étaient rehaussés de cordons, de pierreries ou de diverses autres marques de distinction; de jeunes femmes héritières des plus illustres maisons d'Italie et les grands artistes du temps. Le palais sortait de son ombre sur les quais illuminés; les flots, diaprés de lueurs, bruissaient aux souffles embaumés de la nuit; les jardins qui bordaient les péristyles extérieurs étincelaient dans leurs feuillages, et des couples insoucieux et splendides marchaient sur les pelouses et sous les épais orangers.—Ces soirs-là, la belle souveraine s'humanisait et se transfigurait: elle trouvait une parole d'accueil pour chacun de ses hôtes; sa beauté orientale s'encadrait dans cet entourage resplendissant et avait cela de particulièrement sympathique, même pour les femmes, qu'elle n'excitait aucune mauvaise arrière-pensée d'envie ou de haine. La fête passée, on parlait d'elle dans tout Florence, quelque temps,—mais seulement comme d'une patricienne libre et paisible, décidée à garder noblement sa paisible liberté.»

[CHAPITRE V.]
Transfiguration.

«Elle marche dans sa beauté, pareille à la nuit des climats sans nuages et des cieux étoilés.»

(Lord Byron, Mélodies hébraïques.)

Un physionomiste ordinaire fût parvenu, sans doute, à réunir ces données au sujet de la marquise Tullia Fabriana, et il eût été malaisé de la définir d'une manière plus précise.

Sans être de volée supérieure sous ce rapport, l'on peut saisir avec facilité les prédispositions et les instincts d'une âme d'après les lignes au repos de sa forme visible, dans le son de la voix, les manières, les expressions, etc.;—mais lire une Idée fixe à travers les replis de l'extérieur, connaître la véritable nature et la dominante impulsion d'une Intelligence, deviner, positivement, le grand mobile caché dans toutes les précautions du génie, cela n'est plus du ressort de l'intuition, cela dépend de la force de volonté du sujet.

De quelle valeur étaient les observations de Zénon touchant le masque déprimé de Socrate? D'aucune, en fait. La clairvoyance du physionomiste ne peut rien, passé telle limite que lui impose la fatalité faciale. Le plus puissant analyseur ayant affaire, par exemple, à une exception humaine, peut tomber à faux sur un détail et le prendre pour base de l'ensemble, lorsqu'il ne sera que le résultat passager de l'influence du milieu sous lequel il l'étudiera. Ces sortes d'écoles ne sont point rares chez les plus experts. La science de la face humaine étant toute de pressentiment dans ses principes, reconstruire la vie d'une personne d'après la rapide inspection de ses traits, voir, l'une après l'autre, ses aptitudes, ses passions préférées, déterminer ses possibilités d'avenir, d'après la résultante probable de tels plis de la bouche dans le sourire, de telle accentuation des rides, de telle appréciation de deux choses données, chacun peut faire cela plus ou moins exactement, à son insu.—Pour les observateurs, il y a des nuances que d'autres, moins sensibles, n'aperçoivent pas; ceux-là se rendent compte du prochain d'une façon à peu près sûre. Aux hommes doués de l'incarnation intuitive, rien n'échappe. Ils se mettent dans autrui et s'y regardent comme dans un miroir; ils y écoutent impersonnellement tomber leurs paroles et touchent juste, par conséquent, lorsqu'ils parlent. Un dernier mot à ce sujet.

Le simple observateur peut savoir tirer pour lui-même un excellent parti de l'occasion lorsqu'elle se présente: c'est ce que la plèbe des respectables mortels, ne voyant jamais qu'un résultat, sans en apprécier les causes, appelle: «jouer de bonheur!» (comme si l'on pouvait longtemps et impunément jouer de bonheur au milieu d'un groupe de sociétés régi par trente-deux Codes!). Saisir avec sang-froid l'occasion et lui faire rendre ce qu'elle peut donner, c'est déjà marcher conformément à la logique du sort, et c'est remarquable. Mais les hommes dont nous voulons parler, les hommes doués de l'incarnation intuitive, seraient capables de créer l'occasion, de faire naître le milieu dont ils voudraient profiter. Les forces réunies de l'or et de l'amour tomberaient positivement devant ces individus redoutables et rares, s'ils tenaient à réussir dans quelque projet; mais, à l'ordinaire, ils ne se soucient vraiment de rien. Cette puissance entraîne le dégoût. Si le destin ne leur a point fait d'avances, ils finissent, pour la plupart, dans la gêne et dans la tristesse de leur grandeur. Ils attendent la mort naïvement, ces princes de la race humaine! Bien plus, leur force même leur est nuisible, principalement lorsque le nécessaire est en question pour eux. Alors, leur calme faiblit quelquefois, et ils opèrent de tels prodiges de reconstruction, qu'ils dépassent cent fois le but, s'empêtrent dans leurs ailes sublimes et, de fait, sont déroutés par la niaiserie des vivants.

Si donc, l'un d'entre eux se fût trouvé sur le chemin de Tullia Fabriana, c'eût été d'un assez vif étonnement pour lui de se sentir dans l'incapacité de la comprendre. Pas une contradiction sur ce visage! Un regard doux, égal et assuré, une harmonie de lignes délicieusement pures; enfin, rien de particulier n'aurait justifié pour lui le trouble d'intuition, le sourd avertissement de l'inconnu, qu'il eût éprouvé devant elle.

Rien.—Les formes de la femme se sculptaient d'elles-mêmes sur le marbre de ce corps de vierge: la grâce ondoyait dans ses mouvements, la force courait dans ses membres sains et purs, la beauté l'enveloppait tout entière de son manteau royal, mais nulle porte ouverte sur la pensée, nuls vestiges de l'existence...

Cependant, s'il eût été donné à cet homme de considérer plusieurs fois, et en y déployant sa plus grande attention, ces yeux calmes et noirs où la volonté brillait de sa lueur éternelle, ils lui auraient tout à coup semblé aussi profonds que le ciel!

Autour d'elle, quelque chose d'attirant, d'insolite et de grave eût de suite vibré pour lui. Une sympathie impérieuse sortait de cette femme, et ce n'était point parce qu'elle était belle! Mais ce qui doit rester invisible, demeure invisible. Et quand Tullia Fabriana n'eût pas refusé tout indice de sa véritable nature, comment reconnaître en une femme placée dans un milieu de richesse et de tranquillité, comment reconnaître un Génie aux conceptions vertigineuses, doué de l'énergie d'un Prométhée ou d'un Lucifer, éclairé, dans toutes ses profondeurs, par une science dont l'origine eût semblé inexplicable, armé d'un sang-froid et d'une puissance de dissimulation à toute épreuve, muni d'une précision de coup d'œil et d'une logique d'action magistrales, et, bref, ayant sans cesse en vue l'accomplissement d'une tâche d'un saisissant et universel intérêt; ayant résolu enfin quelque chose de terrible, d'immense et d'inconnu?

Comment admettre une pareille étrangeté du Sort, même en face de la plus souveraine évidence?

Amener par surprise une combinaison de paroles devant la plonger dans tel cercle d'idées, sous le jour desquelles on eût désiré la soumettre à l'examen; savoir ce qu'elle signifiait et la pénétrer?... vraiment, l'exécution d'un tel projet n'aurait pas été poursuivie durant cinq minutes vis-à-vis d'elle.

Dès le premier instinct d'une inquisition sérieuse, et sans que son charmant laisser-aller en eût paru le moindrement changé, un regard naïf et perçant, comme un coup d'épée, eût suffi pour désarçonner l'espoir chimérique d'un amateur. Il était interdit de pratiquer les ténèbres de cette intelligence, car l'action et la pensée paraissaient avoir en elle une même valeur. Le scepticisme le plus enjoué se serait émoussé contre sa volonté de diamant. Sa causerie n'eût pas cessé, pour cela, d'être railleuse, légère et douce; mais, se trahir?... Non pas. Elle estimait son âme comme quelque chose de trop préférable à l'univers entier, pour la laisser entrevoir de personne, et ses pensées comme trop immuables, pour être livrées en proie et à la discrétion de la versatilité banale du premier venu.

Son secret sublime était caché en elle comme l'arche dans le sanctuaire du temple. Vaguement flamboyants, des glaives de lévites l'environnaient sans cesse dans l'ombre des jours et des nuits. Malheur à celui qui s'en fût approché de trop près, même pour la servir ou la préserver: eût-il été pontife ou roi, son cœur eût défailli dans sa poitrine; et nul n'aurait connu la main qui eût frappé.

[CHAPITRE VI.]
Étude d'enfance.

«Cette science, à laquelle nous consacrons notre vie, vaudra-t-elle ce que nous lui sacrifions?... Arrivera-t-on à une vue plus certaine des destinées de l'homme et de ses rapports avec l'infini?... Saurons-nous plus clairement la loi de l'origine des êtres, la nature de la conscience, ce qu'est la vie, ce qu'est la personnalité?»

Renan.

Le 13 décembre 1761, vers minuit, la comtesse Angélia-Maria de Albornozzo Bruzati, princesse de Visconti, duchesse de Fabriano, mit au monde une fille qui reçut le nom de Tullia.

Le duc Bélial Fabriano pouvait avoir cinquante-huit ans lorsqu'il épousa la comtesse Angélia. Celle-ci entrait dans sa vingtième année.

Le duc était d'une beauté vénitienne. Il avait grand soin de lui-même et se tenait avec une netteté exemplaire. Ses cheveux étaient longs et argentés; sa figure, d'une expression habituellement grave, n'allait point mal à sa stature d'hercule. Sa haute élégance de manières, la spirituelle affabilité de ses attentions, avaient apprivoisé la belle colombe, et c'était bien réellement plutôt sa compagne que sa fille. Leur union s'était définie à force de dignité et de nuances, d'une façon étrangement belle. Le duc était homme du monde. Une partie de sa vie s'était passée en voyages; les dangers, les aventures, les heures difficiles avaient trempé son expérience, en sorte que la douce Angélia l'avait accepté moins par devoir que par contentement, avec une indifférence amicale et toute chrétienne. C'était, en somme, un coup d'œil satisfaisant que de la voir appuyée à son bras. Mais ils vivaient un peu dans la solitude et voyaient rarement le monde.

Le soir où la duchesse enfanta sa petite fille, toutes les demi-aspirations refoulées, toutes les tristesses des rêves à jamais éteints dans son âme, le peu de compensations obtenues par les pratiques religieuses et par une dévotion chancelante, elle oublia tout!...

La belle petite fille, aussi, que Tullia! Bien qu'elle eut les yeux fermés, elle avait déjà comme un sourire sous les doux embrassements de la duchesse Angélia. Enfin, elle ouvrit ses beaux yeux noirs et les mira dans les yeux tout pareils de sa mère.

Extases, souvenirs, joies célestes d'une mère! on ne peut vous analyser. L'éternelle nature est cachée dans le sourire d'une jeune femme qui contemple paisiblement deux molles petites lèvres presser sa mamelle et en accepter la vie!

Plusieurs mois se passèrent.

Déjà le souffle de la beauté caressait et imprégnait d'idéal les purs linéaments de sa forme; elle était candide, et la lueur de l'âme transparaissait en elle comme la lumière au travers d'une lampe d'albâtre. Ses cheveux étaient aussi ténus que ces fils de la Vierge qui brillent l'été dans la campagne, et aussi soyeusement vermeils que des rayons d'étoiles tissés par les fées de la nuit.

Elle marchait seule déjà.

Et elle devenait plus grande. Les jardins du palais, abandonnés depuis longtemps, étaient vastes comme des solitudes: elle marchait dans les profondes allées, et elle se perdait sans effroi dans les fourrés de fleurs sauvages, dans les taillis ombragés de vieux arbres. Son enfance fut silencieuse comme le rêve, et elle s'éleva dans l'ombre.

La particularité d'organisation de Tullia Fabriana, nous voulons parler de l'extraordinaire étendue de ses aptitudes intellectuelles, se développa dans cette privation et dans cette liberté.

Le caractère de son esprit se détermina seul, et ce fut par d'obscures transitions qu'il atteignit les proportions immanentes où le moi s'affirme pour ce qu'il est. L'heure sans nom, l'heure éternelle où les enfants cessent de regarder vaguement le ciel et la terre, sonna pour elle dans sa neuvième année. Ce qui rêvait confusément dans les yeux de cette petite fille demeura, dès ce moment, d'une lueur plus fixe: on eût dit qu'elle éprouvait le sens d'elle-même en s'éveillant dans nos ténèbres.

Ce fut vers cet âge qu'elle devint pensive. Une intense fièvre d'étude vint l'étreindre spontanément, et, sous la froide assiduité, sous le calme de sa constance virile et régulière, se manifesta la lumineuse originalité de son naturel. Elle commença de lire, d'écrire, de songer... L'univers paraissait revêtu pour elle d'un aspect plus inquiétant que pour les autres filles de son âge; mais ses paroles étaient rares, et elle n'adressait point de questions.

De sauvages instincts la faisaient fuir les compagnes d'amusements que lui présentait sa mère. Toutefois, elle se retirait avec des manières si douces et de telles prévenances qu'elle ne blessait jamais.

Le vieux duc remarquait le regard froid, le maintien peu bruyant et les prédispositions surprenantes de sa fille. Il ne trouva pas à propos d'intervertir une pareille nature; il sentait qu'il l'eût tuée et que c'eût été fini par là! Comme c'était un homme juste devant la pensée, et comme elle ne devait pas mourir de cette manière, à ce qu'il paraît, il ne se refusa pas à favoriser le développement de cet esprit.

La pensée trouvait en elle des organes de préhensions si vastes et si solides, sa mémoire était d'une puissance si merveilleuse, qu'elle parvint, sans se fatiguer, vers sa douzième année, à mener de front plusieurs sciences et plusieurs langages.

Le dessin, la sculpture et surtout la grande musique, étaient ses distractions, et, bien qu'elle leur donnât peu de temps, elle s'y montrait de jour en jour d'un talent remarquable.

Son enfance, à part les facultés pénétrantes de son génie, n'eut pas de ces détails saillants qui font l'orgueil des familles. Sa beauté seule frappait le regard et nécessitait l'attention. Mais aucune parole ne révélait aux personnes la portée de son intelligence, et si elle s'apercevait de l'admiration que lui attirait son extérieur, elle en paraissait toujours attristée et assombrie.

Parfois, le soir, lorsqu'elle trouvait sa mère dans la tristesse, elle s'approchait sans dire un mot, s'asseyait à l'embrasure d'une croisée, et, voyant le duc se promener silencieusement dans les jardins, elle prenait une harpe et chantait des strophes du Dante. Aux premières notes, magistralement enveloppées d'une profonde richesse d'accords, la duchesse Angélia devenait attentive et grave; le duc s'arrêtait. Une magie était contenue dans les vibrations de cette voix où les pensées infernales et célestes se peignaient avec la violence et le relief des réalités. Cependant le visage de la jeune fille semblait impassible, et ses yeux n'étincelaient pas. Et puis, lorsqu'ils étaient encore sous le charme, elle leur adressait, avec une soumission naturelle et humble, un bonsoir et un baiser.

L'aumône est une des distractions de la fortune. L'aumône va bien aux enfants riches. Cela flatte l'amour-propre des parents et donne du pittoresque aux promenades. Pour elle, lorsque ce mystérieux phénomène de l'aumône lui arrivait, elle envisageait le pauvre longuement. Les instincts de la dépravation sont écrits souvent sur les fronts endoloris par la misère; cependant l'enfant baissait sa belle figure et donnait avec humilité. On eût dit qu'elle s'écoutait dans la forme humaine injuriée recevoir elle-même l'aumône qu'elle faisait et qu'elle se demandait, vaguement, au fond de sa conscience: «De quel droit m'est-il donné de faire courber la tête de cet homme ou de cette femme?... Pourquoi m'est-il permis de disposer de ce qui leur est nécessaire?...»

Sa prière du matin et du soir en faisait un ange..... et cependant, lorsqu'elle était seule dans l'oratoire, lorsque sa mère ne priait pas à ses côtés, il lui arrivait de s'interrompre tout à coup, de relever le front et de regarder fixement la vénérable image de la madone, de Celle qui donne la bonne mort.

Une fois,—elle avait alors quinze ans,—au milieu de la prière qu'elle prolongeait tous les soirs depuis une année, elle s'arrêta, parut troublée... et s'avança lentement près d'un crucifix placé auprès de la madone. Elle demeura devant lui dans le silence d'un recueillement indéfinissable: puis, deux larmes, les deux premières qu'elle versait dans la vie, coulèrent le long de son visage. Une grande pâleur, qu'elle conserva toujours depuis, fut le seul indice du vertige qu'elle éprouvait: quelque temps après, elle quitta l'oratoire et n'y revint plus. Sa puissance d'attention se concentrait dans les soirées où le duc recevait de vieux amis. Elle notait dans sa mémoire les remarques de ces vieux courtisans de l'ancien règne, qui avaient grisonné dans la diplomatie européenne, et qui étaient loin d'avoir perdu le fil des divers cabinets politiques où leurs noms avaient figuré. Bien des événements furent commentés dans ces soirées sous la forme de spirituelles causeries; elle prit de l'intérêt, dans une certaine mesure, à ces cours d'anatomie de l'histoire, et elle apprit la science des hommes et des femmes à l'âge où, d'ordinaire, les jeunes filles se livrent à des occupations presque puériles.

Cette soif de s'assimiler le plus possible, même les choses d'une apparence étrangère à son utilité personnelle, allait si loin, qu'un soir, ayant entendu vanter son père comme la première lame de l'Italie, elle leva les yeux de dessus la broderie qu'elle tenait par contenance, et parut le considérer avec attention. Le lendemain, d'un air plaisant et moqueur, elle lui demanda s'il voulait bien lui montrer ce qu'il savait, pour la défatiguer de ses maîtres si ennuyeux. C'était par un motif de respect filial qu'elle feignait de s'ennuyer d'études, afin que ses travaux et ses veilles continuelles ne vinssent pas affliger son père et sa mère, ou, tout au moins, les stupéfier. Après quelques bons mots échangés sur la belliqueuse fantaisie, le duc accepta. «Elle est de race,» murmura dans sa royale le vieux gentilhomme,—(par plaisanterie, car il se persuadait que Tullia, vers la troisième leçon, se soucierait peu de la chose). A son grand étonnement, il n'en fut rien, et il eut bientôt l'occasion de s'émerveiller de son élève.

Ils gardaient le secret sur ces combats: une torche fixée à la muraille, dans l'un des souterrains du palais, éclairait leurs passes d'armes du matin et du soir. C'eût été positivement un coup d'œil fantastique que cette amazone, mince et nerveuse, vêtue d'un sarreau de velours noir ouaté et cuirassé comme un plastron de salle et serré par une boucle de diamants à la ceinture, en haut-de-chausses et en sandales, ses torrents de cheveux d'or emprisonnés dans une résille, et le treillis d'acier sur le visage, alors qu'elle se mettait gracieusement en garde, et saluait, à l'aise, d'un fleuret à lourde poignée d'ébène.

Après quatre ans d'exercices, d'assauts serrés et savants, sa vitesse avait acquis les allures de la foudre, et la jolie reine Marguerite de Navarre, peut-être, eût apprécié les brillantes profondeurs du jeu de cette Clorinde.

Ces exercices avaient affermi ses formes souples, et préservèrent sa santé de l'accablement du travail. Comme les vierges antiques de Thèbes et de Sparte, elle avait la modestie, la beauté et la force. La Science l'avait baisée au front comme une immortelle.

Un charme de grandeur aimable courait dans ses moindres paroles. Jamais elle ne disait que des choses simples, et les gens devenaient comme naïfs devant sa sympathique naïveté.

Seulement, lorsqu'elle franchissait le portail de l'immense appartement que nous allons décrire,—où, depuis plus de six années, elle s'enfermait huit et dix heures chaque jour, sans parler des nuits,—l'aménité ingénue de son visage tombait comme un masque: la mystérieuse et sombre splendeur de sa vraie physionomie apparaissait.

Elle entrait, poussait les doubles verrous, venait lentement s'accouder sur une grande table noire chargée de livres, de manuscrits anciens, de cartes et d'instruments scientifiques et demeurait immobile.

Là commençait la véritable vie et le véritable aspect de Tullia Fabriana; l'autre, c'était ce que tout le monde en pouvait voir et oublier.

[CHAPITRE VII.]
La bibliothèque inconnue.

«A chaque pas du temps, l'intelligence humaine
Ouvre, en l'illuminant, la nuit du phénomène,
Saisit plus de rapports,
Et prenant sur le fait les forces de la vie,
Ravit à la matière, à son joug asservie,
Des lois et des trésors.

L'homme explique le sphinx et la pierre thébaine;
Il dévoile à demi l'Afrique au sein d'ébène
Sous l'œil de ses lions;
L'aveugle Destin voit par son expérience:
Il groupe, dans les cieux, autour de sa science,
Les constellations!...»

Pontavice de Heussey (Sillons et Débris.)

Cette étrange bibliothèque était un trésor de livres rares et curieux, de manuscrits extraordinaires et de documents inconnus. Bon nombre d'entre eux portaient des anneaux d'armoiries religieuses: ils provenaient de cloîtres d'Italie, de Sardaigne et d'Allemagne. Réchappés de l'incendie ou du pillage des couvents, ils avaient été collectionnés, un à un, avec étude et patience, par deux savants chapelains morts depuis un siècle. Ces deux savants avaient été attachés à l'un des ancêtres du duc Fabriano: celui-là s'était occupé toute sa vie de sciences occultes, de philologie, de cabale et de toxicologie. Il y avait dépensé des sommes fabuleuses et y avait fait, de concert avec les deux chapelains, de profondes et magnifiques découvertes. Les écrits ignorés de ces trois hommes, disposés et empilés avec une scrupuleuse méthode, remplissaient une grande case d'ébène à serrure d'or et à ressorts secrets. Quelques-uns des livres étaient annotés, en marge, par d'obscurs moines du moyen-âge, et c'était, pour la plupart, des réflexions remarquables par leur précision érudite. Quinze à vingt mille volumes aux reliures antiques et riches se pressaient sur les rayons. Presque tous révélaient, de la part des trois penseurs, des connaissances étendues en médecine et en chimie. Toutes sortes de curiosités, de fossiles et d'objets équivoques, rapportés de voyages à travers de lointaines contrées et rangés ça et là, témoignaient du soin qu'ils déployaient dans leurs recherches scientifiques. Là se rencontraient des éditions presque introuvables.

Comme antiquités, il y avait d'abord, par exemple, des textes authentiques, transcrits de l'hébreu samaritain et dont le sens, resté sans interprètes depuis les mages qui seuls en possédèrent la véritable clef, avait été proposé de plusieurs façons dans les remarques écrites par les religieux.

Il y avait aussi des commentaires sur les sciences disparues de l'Égypte et sur le culte des idoles, importé d'abord par les races noires, filles de Cham, et remanié depuis par les Ariens venus de la Bactriane. Il y avait encore des mémoires touchant les peuplades convultionnaires du nord de l'Afrique d'autrefois, et des traités de différents indianistes sur les révélations des êtres apparus dans les cérémonies souterraines de l'Inde antique, avec des citations où se trouvaient relatés, par la main des anciens brahmanes, des passages en zend et en pelhvi, tirés d'œuvres totalement disparues.

De poudreux in-folios, cerclés de fer, contenaient, d'après leurs titres inquiétants, les plus profondes et les plus anciennes hypothèses au sujet de la récente apparition de l'humanité sur le globe. Ces archives étaient inappréciables et contenaient des secrets tout particuliers. Il est de notoriété que nous ignorons encore, aujourd'hui, les détails qui ont trait à cette question. Les peuples dont nous eussions pu tirer des renseignements étaient déjà dans l'oubli lorsqu'on s'est préoccupé, pour la première fois, de l'éclaircir. La chute des nations primitives, ou, si l'on préfère, leur disparition, suivit de tellement près leur avènement, qu'elles n'ont pas eu le temps de nous laisser quelque chose de positif à cet égard, comme on peut s'en convaincre en relisant les histoires de l'esprit humain dans l'antiquité.—D'autre part, les légendes syriaques, importées par les druides venus d'Asie, les poëmes des littératures scandinaves, océaniennes et orientales, ne soulèvent évidemment pas, d'une manière suffisante, l'espèce de grand suaire qui couvre les choses dans leur état primordial. On sait par quels accidents presque toutes les bibliothèques des vieux mondes furent perdues.

Il y avait aussi des recueils de sentences eutychéennes, écrites en ancien cophte, et d'inscriptions collationnées sur des ruines; des reliquats, en noirs caractères éthiopiens, aussi anciens que le déluge; enfin les stances prophétiques des sibylles d'Érythrée, de Cumes et de l'Hellespont, inspirées dans le grec de Pindare, aussi harmonieux que celui d'Homère, précédaient les grands volumes de magie.

Les livres plus récents étaient séparés des autres par des instruments de chimie, d'astrologie et de médecine. On y eût remarqué de nombreux traités de presque toutes les sciences, les meilleurs volumes d'histoire et de métaphysique, ainsi que le résumé de leurs progrès jusqu'aux âges modernes, les livres sacrés des dix-huit grandes sectes du globe avec des commentaires précieux; les traditions des peuples slaves sur l'origine des grandes nationalités européennes, et à côté des mémoires de l'Académie des sciences physiques de Florence, fondée, comme on sait, par le cardinal de Médicis (il paraîtrait que les cardinaux aiment à fonder les Académies), les œuvres des Pères de l'Église latine et grecque; puis, serrés par des parchemins séculaires, de ligneux manuscrits en langue chaldéenne, les annales des astres, l'histoire de la disparition de telles étoiles d'autrefois, des diverses catastrophes célestes ainsi que de leurs signes et de leur influence sur la pensée humaine et les destins universels.

Un moderne, à l'aspect de pareils vestiges, se dirait simplement, presque malgré lui:—«Nous avons dépassé cela.»—Le sourire et la plaisanterie semi-respectueux dont il pourrait accompagner sa réflexion, la nuance de hauteur polie et froide qui percerait dans son allure et son débit, trahiraient la conviction de sa supériorité. Cela s'explique. Les esprits anciens étaient, pour la plupart, des esprits à systèmes fixes: ils avaient la ferveur de leur idée. Or, l'irrésolution est l'essence même de l'air que respire notre époque. Les hommes de croyance immuable font l'effet, vis-à-vis de la majorité, de Risibles et d'Insociables.

On les évite avec soin. Le sentiment du terme exact est inné aujourd'hui à ce point que le nom de Dieu, par exemple, semble tacitement rayé des conversations et de la philosophie. On le relègue dans les lexiques, les prônes et les livres de piété. Il est même devenu de mauvais goût de le risquer à tout propos comme le faisaient les mousquetaires et les gentilshommes très chrétiens du grand siècle en France. On le laisse tranquille et on ne s'en sert presque plus,—si ce n'est dans le moment d'un danger, où l'on juge à propos de s'en souvenir;—hors de là, le nom de Dieu ne s'emploie guère que pour clore avec dignité une dissertation quelconque,—ce qui est à dire pour dissimuler une gambade d'indifférence.

Ah! c'est le règne d'un doute sucé avec le lait d'une mamelle artificielle.

L'étonnement de vivre saute aux yeux si continuellement, que la plupart des hommes ne s'en inquiètent plus et que les trois quarts des penseurs européens ne savent plus à quoi s'en tenir. Il s'incarne, de jour en jour plus avant, et comme avec un rire silencieux, dans le drame humain. Une espèce particulière d'indifférence, dont les annales de l'histoire ne font pas mention, glace, dans le cœur des individus, le sentiment du devoir; cet inexpugnable dégoût qui plane au-dessus des fronts, retient les élans du philosophe, du savant et de l'artiste d'une telle sorte que,—à part quelques intelligences d'élite, quelques derniers promoteurs de l'esprit humain,—on n'a plus guère de cœur à l'ouvrage.

Le manque d'humilité et d'espérance a donné pour résultat l'ennui égoïste et dévorant. Le progrès est devenu d'une évidence et d'une nécessité douteuses: d'ailleurs, l'économie politique, mise en demeure de formuler une possibilité d'avenir, sinon satisfaisant, du moins en rapport avec les instincts de notre conscience, n'aboutit, après les plus sublimes efforts, qu'à de ridicules ténèbres. On n'est plus religieux, on est timoré. Plus de jeunesse et plus d'idéal. L'inquiétude s'installe dans la famille, dans la justice et dans l'avenir. Comme les dieux et comme les rois, l'Art, l'Inspiration et l'Amour s'en vont!... Les pays se déversent les uns dans les autres et les sociétés se croisent sans se comprendre et sans tenir à se comprendre. Riches et pauvres, travailleurs et désœuvrés, nous sommes emportés dans la tristesse par un vent de sépulcre, d'effarement et de malaise.—La question de ce que la Mort nous réserve dans la profondeur est passée, pour la plupart des gens, à l'état d'oiseuse et d'insignifiante; la dérisoire stérilité d'analyse que présente ou paraît présenter toute hypothèse à ce sujet, semble si intuitivement démontrée aujourd'hui, que les mystiques eux-mêmes, en grand nombre, se laissent gagner pour la tiédeur générale.

En philosophie, cependant,—bien que l'on maugrée en soi de l'impuissance où l'on s'estime, assez gratuitement peut-être, d'acquérir, de façon ou d'autre (après tant d'échecs!), une certitude quelconque de quoi que ce soit,—on ne cesse de réfléchir à la Mort, chacun suivant sa sphère d'idées, et de s'intéresser à ce phénomène. On dirait que la Mort a jeté son ombre sur ce siècle. Les heures d'enthousiasme pour les diverses branches de l'arbre de la vie, pour les distractions, les questions secondaires, les arts, les découvertes scientifiques, etc., sont sonnées. On ne s'émeut plus.—La prévoyance de la nature est grande: elle prépare ses effets de longue date; on dirait que l'humanité va tout à coup ressentir une totale, une définitive surprise de quelque chose, et que, d'instinct, elle réserve ses forces pour la ressentir.

«Cependant,»—penserait le moderne,—de quoi ne serait-il pas improbable, d'avance, que nous puissions être sérieusement émus? Tout ce que la poésie et la mythologie des anciens ont pu rêver de colossal et d'étrange est dépassé par notre réalité. Les dieux ne sont plus de notre puissance; leur tonnerre est devenu notre jouet, notre coureur et notre esclave. Les ailes de l'aigle? l'empire des nuages? N'avons-nous pas le gaz hydrogène pour nous promener dans les cieux? Quel Pégase pourrait suivre un train-express et jouter d'haleine avec lui? Quel Mercure obéirait avec la promptitude d'un télégraphe électrique? Que devient la Renommée aux cent trompettes devant les millions de voix infatigables de la presse? Quelle figure Neptune jugerait-il convenable de prendre en face de nos Léviathans, de nos môles et de nos chaînes sous-marines?... Que dirait le rigide Rhadamante à l'aspect de nos grandes villes si bien policées?—Phébus-Apollon? mais nous l'avons réduit à prendre nos ressemblances! nous l'avons érigé notre peintre favori.—Hercule et ses douze travaux nous feraient sourire: par exemple, il tua le lion de Némée, à lui seul; n'avons-nous pas des personnes qui tuent, par goût, des cinquantaines de lions, à elles seules?—Quel étonnement marquerait la physionomie d'Esculape s'il daignait jeter les yeux sur nos traités d'anatomie, de physiologie, de médecine pratique et de chirurgie?...

Les muses?—Mais n'avons-nous pas des femmes de lettres, des cantatrices, des danseuses et des tragédiennes vis-à-vis desquelles la comparaison ne serait peut-être pas à leur avantage?—Parlerons-nous d'Éros, de l'anacréontique Éros? Le pathologiste moderne se trouve en mesure d'accorder mensuellement aux vieillards dissolus la permission de déposer leur «modique offrande sur l'hôtel de Vénus.» Et, quant à Vénus, nous la croyons sinon vieillie, du moins surfaite: la terre a plus de Vénus réelles que l'Olympe n'en peut fournir. Celui auquel il a été donné de voir, de plus ou de moins près, certaines femmes d'Angleterre, de Circassie, d'Italie et de Pologne,—voire même de France,—n'admet guère la supériorité de Vénus. Quant à l'Empyrée, une feuille de chanvre arabe dans un cigare, trois pastilles de haschich égyptien sur la langue ou quelques gouttes d'opium brun dans la carafe d'un narguilhé, et nous le voyons aussi bien que les dieux,—mieux peut-être. D'ailleurs, qu'avons-nous besoin de nous créer des mirages de mondes illusoires? En avons-nous envie?... Nous allons les chercher et nous les découvrons en réalité,—témoins les deux Amériques, l'Australie et les centaines de mondes de l'Océanie.—Le Pinde et le Parnasse inaccessibles supporteront demain les rails de fer, et l'Hippocrène, fontaine sacrée, fournira d'excellente vapeur. La sagesse de Minerve battrait passablement la campagne devant la dialectique allemande. Pour ce qui est du dieu Mars, nous ne voulons pas humilier sa glorieuse massue, mais nous croyons pouvoir affirmer une chose; choisissons l'Iliade pour sujet, par exemple: les Grecs, munis de dix ou de douze rois, de cinquante ou de soixante mille hommes et du secours des dieux, mirent dix ans à prendre Troie, encore, fut-ce à nous ne savons quelle ruse aléatoire, baroque et inavouable, qu'ils durent leur succès; eh bien! quand même Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, fils de Télamon ou d'un autre, peu importe, se seraient joints, pour la défendre, à Pâris, Hector, Priam, etc., et quand même ils y eussent été commandés par tous les dieux, le dieu Mars en tête,—un détachement d'artillerie débarqué par les paquebots à vapeur de la Méditerranée, muni d'une douzaine de fusées à la congrève qui portent à près de deux lieues et battent en brêche à cette distance, d'autant de mortiers à bombes et de canons rayés, l'aurait prise en dix minutes.—Positivement, les dieux ne sont plus de force avec nous sur aucune espèce de terrain. Les Titans commencent à prendre le dessus; les chaînes du vieux Prométhée, pétrifié sur son rocher de Scythie, se sont rouillées et le bec de l'aigle s'est recourbé de vieillesse. Ne serait-il pas permis, d'après tout ceci, d'inférer que, si peu que soient les hommes, les dieux valent moins encore?...—Que Jupiter, par exemple, s'avise de revenir jouer Amphitryon ou de faire des miracles, on le traduira simplement à l'une des polices correctionnelles de l'Europe, et, s'il prétendait nous échapper, il y aurait extradition instantanée sur tout le globe, que nous manions comme une pomme désormais. Nous sommes un peu maîtres chez nous, aujourd'hui; et nous avons des haches et des tonnerres que doivent craindre les divinités, sans que cela paraisse.»

Voilà, certes, le raisonnement qui eût sommeillé dans le sourire et dans la plaisanterie du moderne dont nous avons parlé et les raisons de supériorité qu'il eût été en son pouvoir d'alléguer pour légitimer son dédain ou son indifférence vis-à-vis des ouvrages des anciens.

Le fait est que ces raisons, malgré le ton affecté, paraissent présenter, au premier abord, un front si imposant et si sombre, qu'elles s'emparent de l'esprit avec l'autorité de l'évidence.—Elles peuvent mener loin!... D'où vient, cependant, l'impossibilité que nous éprouvons de ne pas hésiter devant notre gloire, nos travaux et notre divinité de fraîche date? Nous la trouvons lourde, cette divinité! Suivant l'expression consacrée par le vulgaire, nous devons avoir l'air de parvenus, pour les dieux, tant nous nous tenons gauchement.

Bref, c'est peut-être le manque d'habitude, mais il nous serait dur d'être des dieux.

On ne sait quel instinct vient nous railler au plus fort de notre confiance dans l'avenir. Les prodiges qui nous environnent, les découvertes[1] de notre labeur perpétuel, tout en nous donnant un sentiment terrible et incontestable (par qui nous serait-il contesté?...) de notre valeur, éveillent en nous on ne sait quelle conviction désespérée... une tristesse irrémédiable, infinie! Le vide nous enveloppe obstinément: nous ne pouvons, en métaphysique, en n'acceptant que la Raison, mettre la main sur le troisième terme de la dualité (si tant est qu'il y ait logiquement dualité), pas plus que sur l'activité vivante, en médecine. Cela nous échappe et la question paraît devoir se reculer toujours, sans être jamais résolue, comme ces mirages dans les déserts. La nouvelle métaphysique matérielle,—nous parlons des plus récentes données venues d'Allemagne,—s'annonce de manière à continuer l'état de doute où nous sommes plongés;—un sentiment profond, et qui paraît indestructible, de la vanité de notre condition lutte sans cesse, en nous, contre l'estime de notre tâche; ce n'est plus: «que sommes-nous?» qu'il faut dire; c'est: «qui sommes-nous?» Toutefois, à propos de cette question de l'être et du néant, disparus et formulés tous deux à la fois dans on ne sait quel éternel devenir, la théorie de l'idéalisme hégélien semble sans appel; l'Antinomie qui affirme l'identité de l'opposition la plus abstraite et la démontre, dans son en-soi, en reconstruisant logiquement la Nature, l'Humanité, la Pensée,—en forçant, pour ainsi dire, l'Apparaître à expliquer le motif de son explosion,—en mettant la Raison humaine de pair avec l'Esprit du monde, enfin, cette antinomie n'a pas été suffisamment ébranlée.

Hélas! est-ce que nous serions le Devenir de Dieu? Quelle fatigue!

Oh! pourquoi l'idée de notre insuffisance intérieure domine-t-elle le pressentiment de notre immense destinée!... Pourquoi ne saurions-nous, quand nous osons nous regarder en face, nous résigner à n'être que plus que des dieux!... Si le progrès, le processus indéfini, donne le bien-être, et, trouvant sa justification dans la nécessité, est l'unique raison de l'existence, d'où vient cette lassitude (nous ne disons pas cette négation), ce malaise presque universel, ce peu d'enthousiasme pour lui?... L'on n'avancera pas que ce mouvement correspond à son abstraction et contient le premier terme d'une détermination ultérieure:—cette nécessité ne nous paraît pas nécessaire. D'où vient cette réaction instinctive de notre conscience, qui fait que, tout en reconnaissant à demi l'évidence du Progrès[2], tout en nous laissant aller quelquefois à l'admiration devant l'idée de ses profondeurs futures, nous le déplorons souvent et nous regardons les faits spontanés de la conscience passée, les croyances, réputées aujourd'hui absurdes, avec tristesse et sympathie?...—D'où vient, disons-nous, cet état mixte, extraordinaire, que nous sentons peser autour de nous depuis longtemps et dont la formule, en abstraction, serait capable de faire douter de la Raison humaine, de sanctionner logiquement le quia absurdum des mystiques?

Il est difficile de répondre à cela d'une manière satisfaisante; d'ailleurs, ne serait-il pas permis d'ajouter qu'un soulèvement, une oscillation aux pôles, une saccade volcanique, un de ces tremblements qui sont les accidents périodiques du globe, la condition sine qua non et le régime de la planète (révolutions que la géologie découvre par milliers), qu'un accident de cette nature, enfin, sans parler de l'hypothèse désormais très présentable d'un choc, suffirait pour que tout notre progrès courût grand risque d'aller rejoindre, à son rang, les civilisations assyriennes, les empires des vieux mondes et la science des mages hiéroglyphytes, dans la suprême nuit de l'éternité?

[CHAPITRE VIII.]
Isis.

«Cherchez, et vous trouverez.»

«En vérité, en vérité, je vous le dis: Celui qui veut conserver sa vie la perdra; celui qui veut la donner la retrouvera.»

(Jésus-Christ.)

A vingt ans et demi, Tullia Fabriana se trouva seule au monde.

Cette tendance de son esprit aux profonds recueillements, tendance qui, au dire des physiologistes, accompagne presque toujours, chez la femme, une complexion disposée à la stérilité, s'était déjà si aggravée en elle, que ses sens, restés neufs, ne la sollicitèrent pas.

Les plus attrayantes distractions lui parurent d'assez peu de valeur, ses travaux ayant suffi pour la blaser d'avance des plaisirs, des triomphes et des amours. Le plus sombre dédain commença d'emplir son cœur; malgré son indifférence, elle pensa que, étant belle, il pouvait lui arriver d'être aimée; et comme elle ne tenait pas plus à ressentir les bonheurs de l'amour partagé qu'à causer les tristesses de l'amour solitaire, elle se trouva une exception humaine.

Alors, elle se décida pour un éloignement, elle s'isola, sans se retirer tout à fait, sans cesser de faire le plus de bien possible autour d'elle avec la plus large part de son immense fortune, et n'accepta du dehors que le respect de son nom.

Dans le recueillement de sa retraite, elle rêva magnifiquement sur elle-même et sur le monde et s'abandonna tout entière aux sublimes attirances de la Pensée.

Jeter un coup d'œil désillusionné et rapide au fond de son effrayante science, la résumer au point de vue de la nature et de l'histoire, arriver à lier, par séries de rapports, les perspectives et les fins particulières de toutes ces observations jusqu'à la question philosophique, cela fut l'œuvre de quelques mois pour sa redoutable intelligence.

Un soir, déterminée à penser par elle-même, elle ferma ses lourds volumes de métaphysique et s'accouda, comme toujours, sur sa table d'études.—Sphinx!... ô toi, le plus ancien des dieux!... murmura la belle vierge prométhéenne, je sais que ton royaume est semblable à des steppes arides et qu'il faut longtemps marcher dans le désert pour arriver jusqu'à toi. L'ardente abstraction ne saurait m'effrayer; j'essaierai. Les prêtres, dans les temples d'Égypte, plaçaient, auprès de ton image, la statue voilée d'Isis, la figure de la Création; sur le socle, ils avaient inscrit ces paroles: «Je suis ce qui est, ce qui fut, ce qui sera: personne n'a soulevé le voile qui me couvre.» Sous la transparence du voile, dont les couleurs éclatantes suffisaient aux yeux de la foule, les initiés pouvaient seuls pressentir la forme de l'énigme de pierre, et, par intervalles, ils le surchargeaient encore de plis diaprés et mystérieux pour mettre de plus en plus le regard des hommes dans l'impuissance de la profaner. Mais les siècles ont passé sur le voile tombé en poussière; je franchirai l'enceinte sacrée et j'essaierai de regarder le problème fixement.

Au moment d'entrer dans le royaume de la méditation solitaire, la jeune femme se surprit à détourner la tête et à jeter, pour la première fois, sur le rêve de la vie, des regards de douceur. Oui, pour la première fois, elle aurait voulu croire, aimer, oublier!...—Bientôt, dédaigneuse et grave, elle résista fermement et tendit toutes les puissances de son esprit vers les plus vertigineux sommets de l'Idéal.

Les jours et les nuits se passèrent.

Satan, d'après le poëme symbolique, ayant forcé les portes de l'enfer, regarda les ténèbres et s'élança dans leurs profondeurs à la recherche de l'Éden. Ses ailes battaient dans le vide que ses regards exploraient. Ainsi l'âme qui, venant d'échapper à son cachot[3] par la conscience de l'identité[4], se précipite dans le mystère de l'Être[5] pour y trouver la cause et la raison des déterminations ultérieures, réalise cette conception.

Que de systèmes, anéantis sitôt que parus, flamboyèrent devant cet esprit!

Les jours et les nuits se passèrent.

Chose bien remarquable! Des considérations résultant d'un point de vue assez éloigné de celui où se placent, d'habitude, la plupart des femmes, l'induisirent à ne pas oublier l'extériorité de sa personne, malgré ses terribles études,—enfin à ne pas se négliger physiquement. Elle se décida pour un genre de vie soutenu par une méthode dont elle avait étudié les secrets et qui lui conserva sa magnifique pâleur de roses blanches et la fraîcheur de son beau sang. L'on sait que les climats italiens et, en général, presque tous ceux des contrées méridionales, favorisent et même imposent hygiéniquement l'abstinence; ainsi la sobriété avec laquelle vivent les gens du peuple, en Italie, et leur privation constante d'aliments fortifiants ne nuisent pas à leur nature; grâce à la nourrissante atmosphère qu'ils respirent, ils se portent aussi bien que ceux du Nord.

Comme Fabriana tenait à maintenir son esprit dans le merveilleux état de santé lucide où il était, non seulement l'idée de plaisirs gastrosophiques l'eût modérément transportée, mais, secondée par le climat de Florence, elle devait adopter un régime d'une sévérité dont sa constitution de marbre ne pouvait se trouver que fort bien.

Elle ne buvait jamais que de l'eau froide et dorée par quelques gouttes d'élixir; la nuit, lorsqu'elle avait bien faim, elle se suffisait avec un peu de pain; quelquefois des glaces, des oranges et du thé; rarement elle désirait des choses plus succulentes.

Cet ascétisme lui évita les temps perdus et les ennuis de la maladie; et elle se trouvait toujours reposée.

Elle se levait, se baignait aux jardins, s'enveloppait d'un peplum, vêtement dans lequel elle se trouvait plus à l'aise et plus rapidement habillée; elle venait ensuite dans la bibliothèque, s'étendait sur un sofa, pensait de longues heures sans quitter son attitude accoudée sur les coussins,—excepté pour feuilleter de temps à autre un livre de philosophie ou de mathématiques et parcourir un passage. Elle ne prononçait jamais une parole: ses yeux demi fermés ne brillaient pas; un signe d'admiration, de crainte ou d'espérance ne la fit jamais tressaillir;—seulement des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, roulaient jusque parfois sur ses cils, comme des pleurs sublimes, et, pareille à la grande Isis, elle s'essuyait alors avec le voile.

Les jours et les nuits se passèrent.

Cependant le soleil était radieux sur les campagnes; les enfants s'aimaient dans les forêts, la nature était paisible; le printemps de sa jeunesse lui disait, dans la voix de ses brises venues du ciel, dans le parfum de ses fleurs gonflées de sève, le chant mélancolique des anciens: «Cinthie, les jours et les nuits s'écoulent; tu oublies de vivre; ne veux-tu pas faire comme les enfants, puisque tu es jeune et que tu es belle?»

Ses veilles se prolongeaient quelquefois jusqu'au matin et toujours dans ce profond mutisme, dans cette intensité d'abstraction que ne venait trahir nul signe extérieur, et qui, depuis deux années d'identité, était devenu quelque chose d'effrayant; ses sommeils devaient être évidemment une continuation de fatigue. Jusqu'où cette femme avait-elle plongé? Était-il possible d'admettre, vis-à-vis d'une pareille énergie, qu'elle rêvait au hasard en se laissant éblouir par tous les mirages de l'objectivité? Non! non! la grande solitaire, à la pensée brève et robuste, devait savoir ce qu'elle faisait. L'immémorial mystère qui fait, selon nous, le fond du monde, ne pouvait pas avoir échappé à sa conscience ni à son esprit; peut-être que, parvenue à sa hauteur, elle cherchait un point de départ plus satisfaisant que la Nécessité[6].

Un incident qui pouvait devenir très grave et très malheureux pour son existence, et que nous ne devons rapporter qu'à cause du caractère purement poétique dont il s'enveloppa, survint dans son existence vers la fin de la troisième année.

Une nuit, Tullia Fabriana, renfermée et isolée dans sa pensée, comme toujours, était assise devant sa table: la lampe de fer, placée auprès d'elle, laissait dans l'obscurité les profondeurs de l'appartement, mais éclairait en plein cette physionomie tranquille dont les regards tout intérieurs paraissaient contempler des firmaments inconnus.

Oh! le monde visible! la chose qui trouble, malgré sa contingence insignifiante! Il faisait une nuit malsaine, lourde et gonflée d'orage. Pareils à de lointains hurlements poussés de ce côté par la planète, les convulsions de l'électricité se prolongeaient dans les montagnes. Le ciel avait des teintes d'or, de jais et de bistre; des nuages immenses arrivaient en toute hâte; la jeune femme pouvait entendre ces coups sourds, éloignés et confus dont le murmure, emporté par le vent pluvieux et tiède, entrait par les croisées ouvertes. On eût dit que la nature extérieure voulait la prévenir à l'oreille de l'attention fixée sur elle quelque part.

Elle se leva tout à coup. C'était le premier geste de sa méditation! Ses yeux profonds et noirs brillèrent comme deux flammes. Son visage était pâle comme la mort.

Il y avait dans la grande bibliothèque une sphère céleste de dimensions colossales; elle se trouvait placée en face d'une vaste fenêtre à vitraux toute grande ouverte. La nuit incendiée par les éclats de la foudre faisait, avec une vie merveilleuse, étinceler comme des astres véritables les innombrables étoiles d'or et d'argent incrustées sur l'énorme boule bleue. Une spirale aux degrés de velours entourait cette sphère; au sommet, sur une plate-forme étroite, étaient jetés deux ou trois coussins et des instruments d'astronomie étaient épars sur ces coussins.

La lampe brûlait sur la table.

Tullia Fabriana,—sans doute l'orage l'avait indisposée un moment,—porta la main à son front. A voir l'expression fixe de ses regards, il devenait présumable que le ciel, la terre et la nuit étaient loin de sa pensée, et qu'elle ne savait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour d'elle.

Elle s'approcha de la sphère à pas lents, monta les degrés, et jetant les compas sur le tapis, elle chancela. Sa tunique, désagrafée comme un manteau, glissa le long de son corps; ses cheveux déroulés autour d'elle l'enveloppèrent, et, aux lueurs de la nuit, ils ressemblaient à des rayons.

Elle apparut, blanche et lumineuse, sans remarquer la profondeur de l'orage et des ténèbres, sans prendre garde à l'espace brutal et noir!... Elle apparut, comme la déesse de ces nuits d'horreur, où ceux qui cherchent ne trouvent pas.

Mais à quoi songeait-elle? A quels étonnements son esprit pouvait-il s'abandonner pour la première fois?

La foudre entra, comme par hasard, avec un hideux éclair, par la fenêtre ouverte, dans l'appartement, à l'instant même.

Le fluide la jeta évanouie sur la sphère de porphyre. Elle resta renversée sur le dos, les membres étendus, les cheveux flottants, les yeux fermés, au milieu de la monstrueuse commotion du tonnerre.

Par un de ces effets, un de ces absurdes et heureux prodiges que la foudre commet quelquefois, elle ne fut pas blessée. Aucun mal. La secousse ayant été seulement d'une grande violence, elle resta plusieurs heures sans mouvement, comme accablée. A part cette fatigue, l'électricité ne lui laissa aucun souvenir de sa visite.

Lorsqu'elle revint à elle, il faisait grand jour; le temps était superbe; la bonne odeur de l'herbe après l'orage embaumait les airs; elle s'accouda, rêva quelques instants, puis se leva et descendit sur le tapis.

Une fois vêtue, elle alla vers la fenêtre, regarda les arbres, le ciel, les fleurs, l'espace immense.

—Cinq heures de perdues!... dit-elle avec beaucoup de douceur.

Ce fut tout, et quelques minutes après, elle parut avoir oublié le terrible incident qui était venu la troubler à cause de l'imprudence qu'elle avait faite de laisser les fenêtres ouvertes pendant les nuits d'orage.

Quelques jours après, elle changea tout d'un coup sa manière de vivre. Elle passa les journées seule, à cheval, à courir dans les vallées, et ne s'en retournant au palais que le soir.

Depuis cette nuit extraordinaire, ses traits avaient pris l'expression d'une tranquillité de statue: on eût dit que ce n'était point la fatigue qui l'avait fait se lever en sursaut, et que ce n'était pas l'orage qui l'avait pâlie!... Elle paraissait simplement suivre, depuis son réveil, les immenses enchaînements d'une pensée unique.

Un jour, elle revint dans la bibliothèque. Elle ouvrit l'un des volumes de magie, et après de longues heures, ayant aligné quelques chiffres sur la marge avec son crayon:—«C'est bien!»—dit-elle à voix basse, et elle ajouta sourdement:—«J'attendrai.»

Les jours et les nuits se passèrent.

Elle ne perdait pas de vue le monde; le monde ne pouvait la troubler. Elle assistait assez volontiers aux soirées et aux bals. Elle y tenait son rang superbe.

Elle causait, sans ennui, de choses et de détails usuels et souriait gracieusement au milieu de réparties enjouées. Certes ses brillantes amies et ses danseurs ne se doutaient guère que leurs compliments et leurs paroles tombaient dans son âme profonde, comme en hiver les sons de cloche des hameaux tombent, emportés par les rafales nocturnes et lointaines, dans la désolation de l'espace...

A cette soudaine velléité de distractions, il eût été possible de penser que, défaillante comme les autres devant le Problème, elle avait intérieurement renoncé à franchir le passage. Mais elle avait un double aspect: son regard fixe, son immobilité dans la solitude, et, dans le monde, cette simplicité, cette insoucieuse élégance de paroles, témoignaient par leur ensemble qu'elle avait une raison pour agir de la sorte et que son idée était passée dans la sphère de l'action.

Le génie ne se paye pas d'un découragement, et c'est pour cette raison qu'il est le génie. Il est pareil au soldat frappé dans l'emportement de la mêlée, qui, ne s'apercevant pas de son sang perdu, continue à marcher sur l'ennemi et ne s'arrête qu'au moment où il remarque la mort, c'est-à-dire son devoir terminé.

La pensée de Tullia Fabriana ne devait pas avoir bronché dans les abîmes; il était clair que, pareille au plongeur de la ballade, elle rapportait la coupe d'or à quelque roi inconnu.—Maintenant, c'était passé!... La lutte était finie; l'ange était vaincu. Les sueurs mortuaires de l'angoisse, la vaste épouvante du désespoir, la sublime extase de la vie éternelle, tout cela formait, au fond de son âme, un sombre amas de souvenirs. Elle était comme un voyageur qui revient des pays inconnus. Son front grave avait la beauté de la nuit: c'était la reine du vertige et des ténèbres. La terre, ses climats et ses races devaient lui apparaître comme sur une toile aux rapides et fantastiques visions. Peut-être avait-elle découvert, au sommet de quelque loi stupéfiante, le vivant panorama des formes du Devenir; peut-être que l'abstraction, à force de splendeurs, avait pris pour elle les proportions de la suprême poésie.

En toute certitude, une pareille âme ne devait pas être dupe de son ombre, et si elle avait posé quelque point, si elle s'en était tenue à quelque chose, c'est qu'il l'avait fallu. Ce ne pouvait pas être pour le seul plaisir de suivre des idées au vol qu'elle s'était déterminée à côtoyer, à chaque heure du jour et de la nuit depuis trois années, la folie, le delirium tremens, les fièvres d'hallucination, etc., et tout le cortège de la Pensée.

Elle était parvenue à cette hauteur où les sensations se prolongent intérieurement jusqu'à s'évanouir d'elles-mêmes; c'étaient comme des rapprochements familiers de ses actions présentes avec des souvenirs confus... Des avertissements lui venaient de toute part, de l'Impersonnel, silencieusement. Ces phénomènes se posaient devant sa pensée comme devant un miroir impassible: une obscurité imprévue pesait sur ses moindres actions; il lui semblait qu'elle distinguait, sans efforts, le point où les profondeurs de la vie banale vont s'enchaîner aux rêves d'un monde invisible, de sorte que les détails de chaque jour, devenus définis, avaient une signification lointaine pour son âme.....

Elle avait vingt-quatre ans. Elle avait voyagé, comparé, médité sur les lois sociales, appris les détails des grandes causes; à dater du jour où elle avait parlé seule, sa volonté parut avoir pris possession d'une idée fixe. Elle se remit à voir le monde, à le voir d'une manière suivie et calculée: trois années se passèrent, et ces trois ans après, à vingt-sept ans, celui qui eût pénétré dans sa vie intime, eût été surpris d'y reconnaître un côté nouveau et fort singulier.—Une fois, dans le temps, une circonstance dont l'origine obscure semblait se rattacher à des questions peu importantes pour elle, l'avait impliquée au milieu d'une vaste et royale intrigue dont elle avait accepté le rôle le plus difficile et qu'elle avait menée à bien.

Elle en avait profité, par présence d'esprit, pour s'approprier d'inestimables secrets. Outre sa fortune dont l'origine était suffisamment reconnue et définie, elle avait dans sa mémoire une autre fortune et un grand pouvoir. En sondant plus loin, on eût découvert une chose merveilleuse: c'est que, à force d'habileté pratique, de relations élevées et de science du détail, elle avait fini très rapidement, sans être remarquée, par dominer, sans bruit et comme en se jouant, presque tous les hommes de valeur disposant d'une force matérielle en Italie.

Cette puissance cachée s'étendait jusqu'aux États romains. Du fond de son palais, elle exerçait sur les divers actes des gouvernements la suprématie qu'elle s'était acquise en vue d'un but indéfinissable. Elle s'était déterminé à elle-même, sans aucun doute, des résultats à venir,—mais la profondeur en échappait à ses plus subtiles créatures. Ceux qui la servaient en vertu d'obligations tacites ou d'espérances intéressées étaient loin de se douter de leur nombre. Bien plus! en politique, elle passait, aux yeux les plus clairvoyants, pour une femme indifférente ou de portée ordinaire; car, par un trait de dissimulation magistrale, elle parvenait à laisser croire qu'on agissait de soi-même. Elle écrivait peu cependant, et voici pourquoi ses lettres étaient plus compromettantes pour celui qui les recevait que pour elle.

Elle répétait mot pour mot d'abord la demande qu'on lui faisait, ce qui spécifiait clairement et sans ambiguïtés possibles, le sens exact de la réponse; maintenant, 1º si la question n'était point posée dans des termes suffisamment précis pour pouvoir, au besoin, devenir une arme entre des mains expertes, elle répondait d'une façon vague et brève; 2º si elle jugeait qu'on s'était livré à elle, elle renvoyait purement et simplement la lettre, avec un «oui» ou un «non» au verso, de telle sorte qu'on ne pouvait montrer la réponse sans la demande. Elle restait ainsi toujours libre et sûre d'elle-même. Cette méthode avait ceci de réellement très fort, qu'elle déconcertait les soupçons de ceux qui pouvaient la croire d'une certaine envergure de desseins, puisqu'elle leur rendait leurs armes; mais on ne songeait pas à cette conséquence:

Elle évitait par là ces divers commentaires auxquels est exposée la conduite d'une femme dont on redoute l'influence, parce que, n'ayant qu'à se louer d'elle, on n'était pas pressé d'en faire parade, cela supposant infériorité.

Peu de bruit se faisait donc en diplomatie autour de son nom. Les mailles solidement ténues de ce réseau dont elle enveloppait, dans l'obscurité, une bonne partie des arrêts de la politique impériale ou romaine, aboutissaient à son doigt par un suprême anneau qu'elle mouvait de temps à autre.

Bien que, dans ses voyages, elle ne parût qu'à de longs intervalles aux grandes réceptions des nonciatures, aux soirées officielles des consulats ou plutôt des préfectures d'Autriche et aux bals flamboyants des ambassades de France, d'Angleterre et d'Espagne; bien que l'accueil dont on l'y acceptât n'eût jamais donné lieu de soupçonner des liens de plus intime déférence que celle due à son rang ou à ses prestiges personnels, elle aurait presque infailliblement prédit le jour où tel décret serait signé par un pontife, un parlement, une reine ou un empereur.