COMTE DE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM
LE SECRET DE L’ÉCHAFAUD
TABLE
[La légende de l’éléphant blanc]
[Les expériences du Dr Crookes]
L’AMOUR SUPRÊME
Les cœurs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en honneur.
St-Bernard.
Ainsi l’humanité, subissant, à travers les âges, l’enchantement du mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.
Toujours elle en divinisa l’immuable essence, transparue sous le voile de la vie, — car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cœur humain les fugitives illusions de l’amour terrestre, lui font toujours pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière créatrice d’où il émane.
Et c’est pourquoi bien des amants — oh ! les prédestinés ! — ont su, dès ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers, renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les mystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la Mort n’inspire que des battements d’espérance ; en eux, une sorte d’Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître qu’immortel : ils n’ont accepté de la terre que l’effort seul qu’elle nécessite pour s’en détacher.
Si donc il est vrai qu’un tel amour ne puisse être exprimé que par qui l’éprouve, et puisque l’aveu, l’analyse ou l’exemple n’en sauraient être qu’auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes, favorisé qu’il fût de ce sentiment d’en haut, n’en doit-il pas la fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l’âme, un exil ?
En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles hasards mondains, cette sublime aventure m’arriva.
Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me trouvai, par ce beau soir de printemps de l’année 1868, à cette fête donnée à l’hôtel des Affaires étrangères.
Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux Affaires. Or, la surveille, à table, chez l’un de nos amis, j’avais manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M. de Marmier avait poussé l’urbanité jusqu’à me venir prendre chez moi, rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix heures et demie.
Après les présentations d’usage, je quittai mon aimable introducteur et m’orientai.
Le coup d’œil du bal était éclatant ; les cristaux des lustres lourds flambaient sur des fronts et des sourires officiels ; les toilettes fastueuses jetaient des parfums ; de la neige vivante palpitait aux bords tout en fleur des corsages ; le satiné des épaules, que des diamants mouillaient de lueurs, miroitait.
Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement, l’éclair d’une plaque aux rayons d’or neuf. Des jeunes filles, assises, en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le carnet au bout des gants, l’instant d’une contredanse. Ici, des attachés d’ambassade, aux boutonnières surchargées d’ordres en pierreries, passaient ; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse d’aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les yeux de ces élus de l’inconstante Fortune.
Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient, attentives, l’éventail aux lèvres, aux bras de « conseillers » de chancelleries ; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre. Un vague souci semblait d’ordonnance sur tous les fronts. — En résumé, la fête me paraissait un bal de fantômes, et je m’imaginais que, d’un moment à l’autre, l’invisible montreur de ces ombres magiques allait s’écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel : « Disparaissez ! »
Avec l’indolence ennuyée qu’impose l’étiquette, je traversai donc cette pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont j’entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d’une vaste croisée grand’ouverte invitait mon désir de solitude ; je vins m’y accouder. Et, là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris nocturne qui, de l’Arc-de-l’Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.
*
Ah ! l’étincelante nuit ! De toutes parts, jusqu’à l’horizon, des myriades de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l’espace. Au delà des quais et des ponts sillonnés de lueurs d’équipages, les lourds feuillages des Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de l’étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l’eau sombre : la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune. Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des arbustes, en paraissaient les fleurs d’or. Une rumeur, dans l’immensité, s’enflait ou diminuait, respiration de l’étrange capitale : cette houle se mêlait à cette illumination.
Et des mesures de valses s’envolaient, du brillant des violons, dans la nuit.
Au brusque souvenir du roi dans l’exil, il me vint des pensers de deuil, une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils décelaient.
Dans l’embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.
En vérité, son seul aspect, l’impression qui sortait de toute sa personne, me troublèrent, à l’instant même, au point que j’oubliai toutes les éblouissantes visions environnantes ! Où donc avais-je vu déjà ce visage ?
Oh ! comment se pouvait-il qu’une physionomie d’un charme si élevé, respirant une si chaste dignité de cœur, comment se pouvait-il que cette sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique espoir — c’était lisible en elle — se trouvât égarée en cette mondaine fête ?
Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître cette jeune femme ; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des adieux, s’évoquaient autour d’elle ! Et, confusément, au loin, je revoyais des soirées d’un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.
Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d’un nom oublié, me revinrent à l’esprit :
— Mademoiselle d’Aubelleyne ! me dis-je.
Au temps dont j’avais mémoire, Lysiane d’Aubelleyne était encore une enfant : je n’étais, moi, qu’un assez ombrageux adolescent et, sous les séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard à l’heure du lever des étoiles. Et — je me rappelais ! — la gravité, si étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs sujets préférés, nous avaient révélé l’un à l’autre mille affinités d’âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels peut-être ! avaient passé.
A cette époque, depuis déjà deux années, elle n’avait plus de mère. Le baron d’Aubelleyne, aussitôt l’atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé sa démission de commandant de vaisseau, s’était retiré tristement, avec ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n’était plus qu’à de rares occasions que l’on se produisait dans le monde des alentours.
Cette réclusion n’offrait rien qui dût affliger une jeune fille « née avec le mal du ciel », selon l’expression du pays. Le vœu de « rester demoiselle », que l’on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait, au contraire, dans l’isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès d’un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C’était volontiers qu’elle s’accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune sœur, s’occupant humblement du château, de ses chers indigents, des religieuses de la contrée, dédaigneuse d’un autre avenir.
Dispensatrice, déjà, d’œuvres bénies, elle se réalisait en cette existence d’aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une lampe d’or brûle dans un sanctuaire.
Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais, soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon nocturne — et que son apparition sortait de cette fête !
Oui, c’était bien elle ! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté. Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale, inondant l’ovale exquis du visage, s’alliait, éclairée par deux rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas blancs qui s’épanouissaient avant d’y mourir.
Sa toilette, d’une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela même, était de soie lamée, d’un noir éteint, brodée d’un fin semis de jais qu’une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe.
Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de la ceinture à l’épaule : la tiédeur de son être avivait les délicats parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un éventail blanc refermé : le très mince fil d’or, qui faisait collier, supportait une petite croix de perles.
Et — comme autrefois ! — je sentais que c’était seulement la transparence de son âme qui me séduisait en cette jeune femme ! Et que toute passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d’un idéal mille fois moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de sa foi.
Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve qu’étonnée de sa présence en un milieu si loin d’elle !... Elle parut le comprendre, et aussi me reconnaître, d’un sourire empreint de clémence et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d’inspirer la noblesse d’un pareil sentiment, l’acceptent avec une délicatesse infinie. Leur auguste humilité l’accueille comme un tribut tout simple, très naturel et dont tout l’honneur revient à Dieu.
*
Je fis un pas pour me rapprocher d’elle.
— Mademoiselle d’Aubelleyne, lui dis-je, n’a donc pas totalement oublié, depuis des années, le passant morose qu’elle a rencontré dans le manoir de Locmaria ?
— Je me souviens, en effet, monsieur.
— Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus douce que joyeuse, dont le sourire n’était jamais qu’une lueur rapide ; et cependant, sous les pures transparences de vos regards d’enfant, oserais-je vous dire que j’avais déjà presque deviné la femme future, toute voilée de mélancolie, qui m’apparaît ce soir ?
— Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas autrement changée.
— Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j’ai le pressentiment que vous en êtes absente — et que je suis pour vous plus étranger que si jamais vous ne m’eussiez connu. — Vraiment, on dirait que, déjà, vous avez... souffert de la vie ?
Elle cessa d’être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit :
— Non, monsieur, — du moins comme on pourrait l’entendre. Je ne suis point une désenchantée, et si je n’ai réclamé, si je ne désire aucune joie de la vie, je comprends que d’autres puissent la trouver belle. Ce soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit ? Et, d’ici, quelles musiques douces ! Tout à l’heure, dans le salon du bal, j’ai vu deux fiancés : ils se tenaient par la main, pâles de bonheur ; ils s’épouseront ! Ah ! ce doit être une joie d’être mère ! Et de vivre aimée, en berçant un doux enfant au sourire de lumière...
Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.
— Oh ! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.
Elle se tut, presque émue.
J’étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d’échos sonores et de ténèbres, minuit, s’envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba lourdement à travers l’espace et, d’église en église, heurtant les vieilles tours de ses ailes aveugles, s’enfonça dans l’abîme, vibra puis disparut.
*
Bien que l’heure eût cessé de sonner, mademoiselle d’Aubelleyne, accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons perdus dans l’éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute ce minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre un tintement que je n’entendais plus.
— On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu’au plus lointain de l’ombre, ces heures qui s’enfuient !
— Ah ! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des étoiles, c’est qu’aujourd’hui fut mon dernier jour d’épreuve, et que cette heure qui sonne n’est pour moi qu’un bruit de chaînes qui se brisent, emportant loin d’ici toute mon âme délivrée !... non seulement loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes, nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à jamais.
A ces mots, je regardai ma voisine d’isolement avec une sorte d’inquiète fixité.
— Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l’âme de l’enfant d’autrefois ! Mais, ce qui m’interdit un peu, c’est ce natal et si profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous donnent des droits à toutes les joies de ce monde !
— Oh ! dit-elle, d’une voix qui me parut comme le son d’une source solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui ne s’épuise — et ne se noie, par conséquent, elle-même — dans sa propre satiété ? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n’en point vouloir éprouver les dégoûts ? — Que sont des plaisirs qui ne se réalisent jamais, sinon mêlés d’un essentiel remords ?... Et quel plus grand bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue — et s’étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences pour ne point déchoir de son idéal ?
— Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l’épreuve de tous combats.
— Je ne suis qu’une créature humaine, faite de chair et de faiblesses, péchant, quand même, toujours ; pourquoi voudrais-je d’autres luttes que celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse ?
— Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se fait-il que vous soyez venue ici ce soir !
Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d’extase sacrée, illumina la pâleur de ses traits :
— J’ai dû subir, dans ma docilité, l’ancienne coutume du Carmel qui prescrit à l’humble fiancée de la Croix d’affronter les tentations du monde avant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéissance.
*
En ce moment même d’harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus distinctes ; une tenture du salon venait d’être écartée, laissant entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses, sous les lumières. Envisageant donc celle dont l’austère pensée dominait ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un peu ma voix :
— En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur de votre renoncement ! — Pourquoi cette hâte du sacrifice ? La vie parût-elle sans joies, celles qu’on peut dispenser ne lui donnent-elles pas un prix ? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter aux illusions, d’accepter les tâches que d’autres subissent pour nous, d’aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir ! — Alors, n’ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite du monde, qui maintenant me semble, je l’avoue, une sorte de désertion.
Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d’élue qu’elle me répondit :
— Différer, dites-vous ?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu’au mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à n’offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et, croyez-nous, ce n’est que dans l’effort souverain pour échapper aux attaches rompues qu’on puise la surhumaine faculté d’élancement vers la Lumière divine. — Pourquoi, d’ailleurs, hésiter ? Le moment de n’être plus suit de près, à tel point, celui d’avoir été, que la vie ne s’affirme, en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même, appeler « sacrifice » (après tout !) l’abandon terrestre de cette heure dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité ?
Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l’on entrevoyait encore : sa main touchait le velours pourpre jeté sur la balustrade ; ses doigts s’appuyèrent par hasard sur la couronne de l’impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d’or bruni.
— Voyez, continua-t-elle ; certes, ils sont beaux et séduisants les sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces lustres ! — Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres ! Pourtant, que le souffle d’une circonstance funeste passe sur ces flambeaux et brusquement les éteigne ! Toutes ces irradiations s’évanouissant dans l’ombre cesseront, momentanément, de charmer nos yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors, qu’importent ces formes passagères qui n’ont de réel que leur illusion ? Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s’éteindre ? Pour moi, c’est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre la Voix qui m’appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans cette lumière intérieure dont l’humble Dieu crucifié daigne, par sa grâce ! embraser mon âme. C’est à lui que j’ai hâte de me donner dans toute la fleur de ma beauté périssable ! — Et mon unique tristesse est de n’avoir à lui sacrifier que cela.
Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai silencieux, ne voulant troubler d’aucune parole le secret infini de son recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité ; elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M... qui s’avançait ; elle lui tendit la main et s’inclina comme pour s’en aller.
— Déjà vous partez ! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus ?
— Non, monsieur, dit-elle doucement.
— Pas même une dernière fois ?
Elle sembla réfléchir une seconde et répondit :
— Une dernière fois... Je veux bien.
— Quand ?
— Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.
Lorsque mademoiselle d’Aubelleyne eut disparu du salon, comme j’étais encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien, j’essayai, pour en dissiper l’impression, de me mêler à l’étincelante fluctuation de cette foule.
Mais, au premier coup d’œil, je sentis qu’une ombre était tombée sur toutes ces lumières ! Et qu’il ne resterait tout à l’heure de cette fête que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets livides sous des lustres éteints.
*
Le lendemain matin, je sortis bien avant l’heure indiquée. La matinée, tout ensoleillée d’or, était de ce froid printanier dont frissonnent les rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore, et, — sur les boulevards — les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme d’une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L’esprit ému d’un indéfinissable espoir, j’avisai la première voiture venue.
Environ trois quarts d’heures après, je me trouvai devant le portail d’un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs ; — je montai les degrés de la chapelle et j’entrai.
L’orgue accompagnait des voix d’une douceur si pure que leurs accents ne semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là, chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d’Avila. C’était l’office des trépassés ; un prêtre, revêtu de l’étole noire, disait la messe des morts. En face de l’autel, s’élevait, au milieu des fumées de l’encens, une chapelle ardente.
Sans doute on célébrait le service d’une religieuse de la communauté, car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des dalles, — et s’étalait jusqu’à terre en plis où se jouait, à travers les vitraux couleur d’opale, la lumière du soleil.
Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs, éclairaient les autres pleurs d’or du drap funéraire, — et ces feux semblaient tristement dire à la clarté du jour : « Toi aussi, tu t’éteindras ! »
Dans la nef, l’assistance, du plus haut aspect mondain, priait, recueillie ; le luxe et l’air des toilettes, ces senteurs de fourrures, l’éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte d’impression nuptiale.
Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d’Aubelleyne. Ne l’apercevant pas, je m’avançai, préoccupé, entre la double ligne des chaises, jusqu’au pilier latéral à gauche de l’abside.
L’offertoire venait de sonner. La grille claustrale s’était entr’ouverte ; l’abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait debout, au seuil, l’étincelante croix d’argent sur la poitrine. Des sœurs de l’Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et les pieds nus s’avancèrent, et découvrirent la châsse dont les quatre planches apparurent vides et béantes.
Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas, cette négation de l’Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée : « Si quelque victime voulait s’unir au Dieu dont il allait offrir l’éternel sacrifice ?... »
A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans l’assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s’avancer au milieu d’une rumeur de tristesse, de pleurs et d’adieux. Sans relever les yeux, elle s’approcha de l’enceinte, en poussa doucement la barrière, entra dans le chœur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme un cercle d’étoiles, — et, posant sa main virginale sur le cercueil, répondit : « Me voici ! »
Je comprenais, maintenant. C’était donc là le rendez-vous sombre que m’avait donné cette jeune fille ! Je me rappelai, dans un éclair, le terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les Carmélites de l’Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.
Et voici qu’au milieu du plus profond silence, j’entendis tout à coup s’élever sa douce voix, chantant la formule des vœux de sa consécration...
Ah ! Je n’ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon âme !
*
Soudain, l’une de ses nouvelles compagnes l’ayant revêtue, lentement, du linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l’abbesse les ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle bienheureuse.
A ce moment, Lysiane d’Aubelleyne se détourna vers l’assemblée. Et ses yeux, ayant rencontré les miens, s’arrêtèrent, paisibles, longtemps, fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme de lumière.
Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été sacrilèges.
Quand je repris conscience des choses, l’église était déserte, le jour baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute vision avait disparu.
Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais l’orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l’exil d’ici-bas, remplit à jamais de l’ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante Alighieri.
SAGACITÉ D’ASPASIE
Actualité de l’histoire ancienne
A Francis Magnard.
Alcibiades, un soir, ayant retrouvé la queue de son chien dans le chignon d’or d’Aspasie pendant le sommeil de la grande hétaïre, s’accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir.
Le heurt léger de ce mouvement éveilla la jeune femme ; — à l’aspect de l’objet touffu qu’examinait l’illustre éphèbe, ses regards, entre ses cils, jetèrent comme une lueur morose.
— C’est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami ? dit-il.
— C’est moi : pardonne ! répondit Aspasie.
— Fut-ce d’après une injonction des Dieux ?
— Oui, de Pallas !... dit-elle, sans s’émouvoir du sarcasme.
— D’après quelques officieux avis de l’Aréopage, plutôt !... Une décision, même puérile, ne suffit-elle pas à ruiner le crédit populaire ?... Va, je leur pardonne, car ils me haïssent moins qu’ils ne m’amusent.
Elle secoua la tête.
L’insidieux Athénien, la voulant contraindre à des aveux plus hâtifs, reprit, aussitôt, d’un air de souveraine indifférence :
— Oh ! garde ton secret.
Ce disant, il jeta loin sur les dalles, à travers les ténèbres bleuies par la lampe, l’objet risible et mélancolique.
Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lèvres, le front du jeune héros et, subtile, avec des fiertés de guerrière, en un baiser :
— Moins d’artifice, enfant ! Je cède !... répondit-elle. — Pourquoi j’ai commis cet acte ?... Parce que mon cœur s’est passionné pour toi d’un clairvoyant amour.
Le fils de Clinias, à cette parole, ouvrit de grands yeux :
— Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien ? s’écria-t-il.
Mais la grave courtisane, les yeux baignés de larmes, qui tombèrent, comme de longs diamants, avec des lueurs de collier brisé, à l’entour du cou de marbre d’Alcibiades :
— Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l’esprit ne s’illusionne que pour se distraire et j’ai l’instinct aussi droit qu’une pensée de Socrate. — Écoute-moi !
La blanche créature parut se recueillir quelques instants.
— A l’âge où les autres hommes sortent à peine des gymnases, continua-t-elle, n’es-tu pas le chef auguste couronné du laurier sanglant de Potidée ? le rhéteur puissant dont la parole inquiète l’éloquence des archontes ? le politique dont la duplicité confondit celle des Envoyés perses ? Que penser de toi, jeune homme divin ?... de toi, l’amant d’Aspasie ? — A ceux qui t’accusent pour tes royales richesses, tu les prodigues, en ta dédaigneuse vengeance. Tu ne te plies, toi le plus brillant des enfants d’Athènes, que sous ta volonté ! Vois le luxe et le feu de tes débauches n’ont-ils pas interdit jusqu’au silence Tissapherne, le pâle satrape ? Et ta frugalité, plus tard, lorsqu’il te plut d’être sobre, n’a-t-elle pas étonné Diogène au point que le sombre chercheur d’hommes en laissa s’éteindre sa lanterne ? — Qui donc es-tu, sceptique sauveur de patries ? Tous t’admirent ! Moi-même, je m’illustre encore entre tes bras et ce sentiment féminin augmente la joie de mon amour. Athènes est aussi fière que moi d’Alcibiades ! Plus, même, que de Périclès ! — Ainsi, je devrais être à jamais heureuse, ayant pour idéal que ton nom soit immortel, puisque, d’après tant de présages, il semble déjà ne pouvoir périr.
A ces paroles, un frémissant baiser de l’héroïque adolescent vint aspirer, sur la bouche radieuse d’Aspasie, les esprits de gloire et d’amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s’envolaient, pareils aux effluves d’une fleur vive.
Elle reprit :
— Mais, connaissant la frivolité des hommes ingrats — et de quelles pâtures s’alimentent, dans l’Histoire, les admirations des peuples, leur souvenance des grands hommes, — je m’étais toujours sentie plus anxieuse, moi, du sort de ton nom dans les âges ! Et, vois ! ces derniers jours, lorsqu’aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de poète, d’artiste et d’athlète, j’étais désespérée.
« Hélas ! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler que ces héros massifs, incarnés en un seul acte, en un seul rêve, comme des statues !... Mais toi, si divers ! Toi, d’une fable où tant de traits se contredisent ! Quel rhapsode pourra jamais définir, sous tant d’aspects, l’unité de ta mystérieuse nature, et, par là, te rendre accessible à la mémoire des humains ? Ils sont vite oubliés, ceux-là dont le caractère, à la fois sublime et insaisissable, humilie l’entendement du plus grand nombre ! Quel moyen, pour contraindre la foule à se souvenir, nettement, d’un homme tel que toi ? »
« Bientôt, j’en vins à conclure :
« Aucune vulgaire mesure ne pouvant s’appliquer à ta sorte de grandeur, il faudrait ajouter à ton histoire... oui... quelque fait, aussi singulier qu’insignifiant, mais dont la futilité même s’ajustant au niveau de l’intelligence des multitudes, y imposât, d’ensemble, le rappel de tes exploits ! »
« Oh ! ce rien, ce trait, sans valeur peut-être, mais précis et familier, fixerait ton nom, dans l’Histoire, d’une manière bien plus indélébile que tes seuls hauts faits ! »
« Et il me sembla qu’à la faveur de ce détail moqueur (qu’il fallait imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mémoire de tout le sillon glorieux de tes destinées pourrait sûrement passer à l’Avenir. »
« Mais, par Minerve ! où prendre le meilleur artifice, par quel génial éclair le concevoir ? le choisir ? »
« Sans lui, je croyais voir s’effacer, dans le lointain des siècles, et se disperser au vent morne qui vient des rivages du Léthé, le beau sable d’or de ta fortune. »
« Hier, dès l’aurore, et tout alarmée de ces pensées de la nuit, je sortis, longtemps voilée, de ce palais, où tu dormais encore, insoucieux du soleil. »
« Autour de moi, les marbres d’Athènes, sous nos grands oliviers, étincelaient des feux roses du matin ; là-bas, sur la colline sacrée, le temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m’y conduisit. »
« Ayant sacrifié à la déesse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci m’inspira, devant l’autel même, l’acte merveilleux qui doit, paraît-il, préserver le mieux ton nom des naufrages de l’Oubli, — l’acte dont la méprisante ironie, comme une égide victorieuse, doit rendre le nom d’Alcibiades impérissable. — O jeune dieu, ta réelle gloire peut être ignorée des races futures !... ta beauté, ta sagesse, ton courage, l’éclat de ton génie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, déjà par toi deux fois sauvée, tout cela peut vaguement s’évanouir, devenir presque inconnu ! Mais, grâce à moi, te voici sûr d’être immortel : j’ai coupé la queue de ton chien ! »
LE SECRET DE L’ÉCHAFAUD
A. M. Edmond de Goncourt.
Les exécutions récentes me remettent en mémoire l’extraordinaire histoire que voici :
— Ce soir-là, 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Désiré Couty de la Pommerais, récemment transféré de la Conciergerie à la Roquette, était assis, revêtu de la camisole de force, dans la cellule des condamnés à mort.
Taciturne, il s’accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. A deux pas, un gardien, debout, adossé au mur, l’observait, bras croisés.
Presque toujours les détenus sont contraints à un labeur quotidien sur le salaire duquel l’administration prélève d’abord, en cas de décès, le prix de leur linceul, qu’elle ne fournit pas. — Seuls, les condamnés à mort n’ont aucune tâche à remplir.
Le prisonnier était de ceux qui ne jouent pas aux cartes : on ne lisait, dans son regard, ni peur ni espoir.
Trente-quatre ans ; brun ; de moyenne taille, fort bien prise à la vérité ; les tempes, depuis peu grisonnantes ; l’œil nerveux, à demi-couvert ; un front de raisonneur ; la voix mate et brève, les mains saturniennes ; la physionomie compassée des gens étroitement diserts ; les manières d’une distinction étudiée ; — tel il apparaissait.
(L’on se souvient qu’aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant très serré, cette fois, de Me Lachaud, n’ayant pas anéanti, dans la conscience des jurés, le triple effet produit par les débats, les conclusions du docteur Tardieu et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée, M. de la Pommerais, convaincu d’avoir administré, dans un but cupide et avec préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses amies — madame de Pauw — avait entendu prononcer contre lui, en application des articles 301 et 302 du Code pénal, la sentence capitale.)
Ce soir-là, 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation, ainsi que le refus de toute audience de grâce sollicitée par ses proches. A peine son défenseur, plus heureux, avait-il été distraitement écouté de l’Empereur. Le vénérable abbé Crozes qui, avant chaque exécution, s’épuisait en supplications aux Tuileries, était revenu sans réponse. — Commuer la peine de mort, en de telles circonstances, n’était-ce pas implicitement, l’abolir ? — L’affaire était d’exemple. — A l’estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et devant être notifié d’un instant à l’autre, M. Hendreich venait d’être requis d’avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq heures.
— Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir ; la serrure grinça lourdement ; la porte s’ouvrit ; les baïonnettes brillèrent dans la pénombre ; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne, parut sur le seuil, accompagné d’un visiteur.
M. de La Pommerais, ayant relevé la tête, reconnut, d’un coup d’œil, en ce visiteur, l’illustre chirurgien Armand Velpeau.
Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, après une muette présentation, s’étant retiré lui-même, les deux collègues se trouvèrent seuls, tout à coup, debout en face l’un de l’autre et les yeux sur les yeux.
La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla s’asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont bientôt réveillés de la vie en un sursaut. — Comme on y voyait mal, le grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l’observer mieux et pouvoir causer à voix basse.
*
Velpeau, cette année-là, entrait dans la soixantaine. A l’apogée de son renom, héritier du fauteuil de Larrey à l’Institut, premier professeur de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d’une rigueur de déduction si nette et si vive, l’une des lumières de la science pathologique actuelle, l’émérite praticien s’imposait déjà comme l’une des sommités du siècle.
Après un froid moment de silence :
— Monsieur, dit-il, entre médecins, on doit s’épargner d’inutiles condoléances. D’ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je dois périr sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à quelques mois d’échéance de plus, dans la catégorie des condamnés à mort. — Venons donc au fait, sans préambules.
— Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... désespérée ? interrompit La Pommerais.
— On le craint, répondit simplement Velpeau.
— Mon heure est-elle fixée ?
— Je l’ignore ; mais, comme rien n’est arrêté, encore, à votre égard, vous pouvez à coup sûr, compter sur quelques jours.
La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de force.
— Soit. Merci. Je serai prêt : je l’étais déjà ; — désormais, le plus tôt sera le mieux !
— Votre recours n’étant pas rejeté, quant à présent du moins, reprit Velpeau, la proposition que je vais vous faire n’est que conditionnelle. Si le salut vous arrive, tant mieux !... Sinon...
Le grand chirurgien s’arrêta.
— Sinon ?... demande La Pommerais.
Velpeau, sans répondre, prit dans sa poche une petite trousse, l’ouvrit, en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le médium sur le pouls du jeune condamné.
— Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid, une fermeté rares. La démarche que j’accomplis auprès de vous (et qui doit être tenue secrète) a pour objet une sorte d’offre qui, même adressée à un médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux convictions positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs fantastiques de la Mort, pourrait sembler d’une extravagance ou d’une dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes ; vous la prendrez donc en attentive considération, quelque troublante qu’elle vous paraisse de prime abord.
— Mon attention vous est acquise, monsieur, répondit La Pommerais.
— Vous êtes loin d’ignorer, reprit Velpeau, que l’une des plus intéressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité réelle persiste dans le cerveau de l’homme après la section de la tête ?
A cette ouverture inattendue, le condamné tressaillit ; puis, se remettant :
— Lorsque vous êtes entré, docteur, répondit-il, j’étais, tout justement, fort préoccupé de ce problème, doublement intéressant pour moi, d’ailleurs.
— Vous êtes au courant des travaux écrits sur cette question, depuis ceux de Sœmmering, de Süe, de Sédillot et de Bichat, jusqu’à ceux des modernes ?
— Et j’ai même assisté, jadis, à l’un de vos cours de dissection sur les restes d’un supplicié.
— Ah !... Passons, alors. — Avez-vous des notions exactes, au point de vue chirurgical, sur la guillotine ?
La Pommerais, ayant bien regardé Velpeau, répondit froidement :
— Non, monsieur.
— J’ai scrupuleusement étudié l’appareil aujourd’hui même, continua sans s’émouvoir, le docteur Velpeau : — c’est, je l’atteste, un instrument parfait.
Le couteau-glaive agissant, à la fois, comme coin, comme faulx et comme masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un tiers de seconde. Le décapité, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne peut donc pas plus ressentir de douleur qu’un soldat n’en éprouve, sur le champ de bataille, de son bras emporté dans le vent d’un boulet. La sensation, faute de temps, est nulle et obscure.
— Il y a peut-être l’arrière-douleur ; il reste l’à-vif de deux plaies ! — N’est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande si cette vitesse même n’a pas de conséquences plus douloureuses que l’exécution au damas ou à la hache ?
— Il a suffi de Bérard pour faire justice de cette rêverie ! répondit Velpeau.
Pour moi, j’ai la conviction, basée sur cent expériences et sur mes observations particulières, que l’ablation instantanée de la tête produit, au moment même, chez l’individu détronqué, l’évanouissement anesthésique le plus absolu.
La seule syncope, sur-le-champ, provoquée par la perte des quatre ou cinq litres de sang qui font éruption hors des vaisseaux — (et, souvent, avec une force de projection circulaire d’un mètre de diamètre) — suffirait à rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement arrêtée en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de souffrance que... le pantèlement d’une jambe coupée, par exemple, dont les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus. Je dis que la fièvre nerveuse de l’incertitude, la solennité des apprêts fatals et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la prétendue souffrance, ici. L’amputation ne pouvant être qu’imperceptible, la réelle douleur n’est qu’imaginaire. Quoi ! tel coup violent sur la tête non seulement n’est pas ressenti, mais ne laisse aucune conscience de son choc, — telle simple lésion des vertèbres entraîne l’insensibilité ataxique — et l’enlèvement même de la tête, la scission de l’épine dorsale, l’interruption des rapports organiques entre le cœur et le cerveau, ne suffiraient pas à paralyser, au plus intime de l’être humain, toute sensation, même vague, de douleur ? Impossible ! Inadmissible ! Et vous le savez comme moi.
— Je l’espère, du moins, plus que vous, monsieur ! répondit La Pommerais. Aussi, n’est-ce pas, en réalité, quelque grosse et rapide souffrance physique (à peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite étouffée par l’envahissante ascendance de la Mort), n’est-ce point cela, dis-je, que je redoute. C’est autre chose.
— Voulez-vous essayer de formuler ? dit Velpeau.
— Ecoutez, murmura La Pommerais après un silence, en définitive, les organes de la mémoire et de la volonté, — (s’ils sont circonscrits, chez l’Homme, dans les mêmes lobes où nous les avons constatés chez... le chien, par exemple), — ces organes, dis-je, sont respectés par le passage du couteau !
Nous avons relevé trop d’équivoques précédentes, aussi inquiétantes qu’incompréhensibles, pour que je me laisse aisément persuader de l’inconscience immédiate d’un décapité. D’après les légendes, combien de têtes, interpellées, ont tourné leur regard vers l’appelant ? — Mémoire des nerfs ? Mouvements réflexes ? Vains mots !
Rappelez-vous la tête de ce matelot qui, à la clinique de Brest, une heure et quart après décollation, coupait en deux, d’un mouvement des mâchoires — peut-être volontaire — un crayon placé entre elles !... Pour ne choisir que cet exemple, entre mille, la question réelle serait donc de savoir, ici, si c’est, ou non, le moi de cet homme, qui, après la cessation de l’hématose, impressionna les muscles de sa tête exsangue.
— Le moi n’est que dans l’ensemble, dit Velpeau.
— La moëlle épinière prolonge le cervelet, répondit M. de La Pommerais. Dès lors, où serait l’ensemble sensitif ? Qui pourra le révéler ? — Avant huit jours, je l’aurai, certes, appris !... et oublié.
— Il tient, peut-être, à vous que l’Humanité soit fixée, à ce sujet, une fois pour toutes, répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son interlocuteur. — Et, parlons franc, c’est pour cela que je suis ici.
Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de l’Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper d’un sursis, au besoin, l’ordre, même de votre exécution.
— Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais, interdit.
— Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs magnanimes, je viens — (dans l’hypothèse, pour moi plus que douteuse, où quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable) — réclamer de tout votre être la plus grande somme d’énergie et d’intrépidité que l’on puisse attendre de l’espèce humaine. Si votre recours en grâce est rejeté, vous vous trouvez, étant médecin, un sujet compétent lui-même dans la suprême opération qu’il doit subir. Votre concours serait donc inestimable dans une tentative de... communication, ici. — Certes, quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve, tout semble attester d’avance le résultat le plus négatif ; — mais, enfin, avec vous, — (toujours dans l’hypothèse où cette expérience ne serait pas absurde en principe), — elle offre une chance sur dix mille d’éclairer miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L’occasion doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d’un signe d’intelligence victorieusement échangé après l’exécution, vous laisseriez un nom dont la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre défaillance sociale.
— Ah ! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu sourire, — ah ! — je commence à comprendre !... — Au fait, les supplices ont déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de quelle nature serait votre expérience !... Secousses galvaniques ?... Incitations du ciliaire ?... Injections de sang artériel ?... Peu concluant, tout cela !
— Il va sans dire qu’aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s’en iront reposer en paix dans la terre et qu’aucun de nos scalpels ne vous touchera, reprit Velpeau. — Non !... Mais au tomber du couteau, je serai là, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que possible, votre tête passera des mains de l’exécuteur entre les miennes. Et alors — l’expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu’en raison de sa simplicité même — je vous crierai, très distinctement, à l’oreille : — « Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos conventions pendant la vie, pouvez-vous, en ce moment, abaisser, trois fois de suite, la paupière de votre œil droit en maintenant l’autre œil tout grand ouvert ? » — Si, à ce moment, quelles que soient les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple clin-d’œil, m’avertir que vous m’avez entendu et compris, et me le prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre conjonctive — en dominant toute l’horreur, toute la houle des autres impressions de votre être — ce fait suffira pour illuminer la Science, révolutionner nos convictions. Et je saurai, n’en doutez pas, le notifier de manière à ce que, dans l’avenir, vous laissiez moins la mémoire d’un criminel que celle d’un héros.
A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d’un saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme pétrifié. — Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête :
— L’horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain ! dit-il. D’ailleurs, on dit que les chances de vitalité ne sont pas les mêmes pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de l’exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative à la fois effroyable, révoltante et illusoire. — Si c’est non, je compte sur votre discrétion, n’est-ce pas, pour laisser ma tête saigner tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d’étain qui la recevra.
— A bientôt donc, M. de La Pommerais ? dit Velpeau en se levant aussi. — Réfléchissez.
Tous deux se saluèrent.
L’instant d’après, le docteur Velpeau quittait la cellule : le gardien rentrait, et le condamné s’étendait, résigné, sur son lit de camp pour dormir ou songer.
*
Quatre jours après, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne, l’abbé Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impériale, entrèrent dans la cellule. — Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle de l’heure fatale, se dressa sur son séant fort pâle, et s’habilla vite. — Puis, il causa dix minutes avec l’abbé Crozes, dont il avait déjà bien accueilli les visites : on sait que le saint prêtre était doué de cette onction d’inspiré qui rend vaillante la dernière heure. Ensuite, voyant survenir le docteur Velpeau :
— J’ai travaillé, dit-il. Voyez !
Et, pendant la lecture de l’arrêt, il tint close sa paupière droite en regardant le chirurgien fixement de son œil gauche tout grand ouvert.
Velpeau s’inclina profondément, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui entrait avec ses aides, il échangea, très vite, avec l’exécuteur, un signe d’intelligence.
La toilette fut rapide : l’on remarqua que le phénomène des cheveux blanchissant à vue d’œil sous les ciseaux ne se produisit pas. — Une lettre d’adieu de sa femme, lue à voix basse par l’aumônier, mouilla ses yeux de pleurs que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé de l’échancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur les épaules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa le verre d’eau-de-vie — et l’escorte se mit en marche dans le couloir. A l’arrivée au portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue :
— A tout à l’heure ! lui dit-il très bas, — et adieu.
Soudain les vastes battants de fer s’entr’ouvrirent et roulèrent devant lui.
Le vent du matin entra dans la prison ; il faisait petit jour : la grande place, au loin s’étendait, cernée d’un double cordon de cavalerie ; — en face, à dix pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les sabres, tirés à son apparition, bruirent, surgissait l’échafaud. — A quelque distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait.
Là-bas, derrière les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la foule, énervée par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fenêtres, quelques filles fripées, livides, en soieries voyantes, — d’aucunes tenant encore une bouteille de champagne — se penchaient en compagnie de tristes habits noirs. — Dans l’air matinal, sur la place, des hirondelles volaient, de ci, de là.
Seule, emplissant l’espace et bornant le ciel, la guillotine semblait prolonger sur l’horizon l’ombre de ses deux bras levés, entre lesquels bien loin, là-haut, dans le bleuissement de l’aube, on voyait scintiller la dernière étoile.
A ce funéraire aspect, le condamné frémit, puis marcha résolument, vers l’échappée... Il monta les degrés d’abord. Maintenant le couteau triangulaire brillait sur le noir châssis, voilant l’étoile. Devant la planche fatale, après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de ses propres cheveux ramassée pendant la toilette, par l’abbé Crozes, qui lui en toucha les lèvres : — « Pour elle !... » dit-il.
Les cinq personnages se détachaient, en silhouettes, sur l’échafaud : le silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d’une branche cassée, au loin, sous le poids d’un curieux, parvint, avec le cri et quelques vagues et hideux rires, jusqu’au groupe tragique. Alors, comme l’heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La Pommerais aperçut, en face, de l’autre côté, son étrange expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considérait !... Il se recueillit une seconde et ferma les yeux.
Brusquement, la bascule joua, le carcan s’abattit, le bouton céda, la lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme ; les chevaux se cabrèrent à l’odeur magnétique du sang et l’écho du bruit vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots les doigts, les manchettes et les vêtements.
C’était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé : les dents s’entrechoquaient ; le menton, à l’extrémité du maxillaire inférieur, avait été intéressé.
Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l’oreille droite, la question convenue. Si affermi que fût cet homme, le résultat le fît tressaillir d’une sorte de frayeur froide : la paupière de l’œil droit s’abaissa, l’œil gauche, distendu, le regardait.
— Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe ! cria-t-il un peu éperdu.
Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne ; mais la paupière ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait rigide, glacé, immobile. — C’était fini.
Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le panier, la plaça, selon l’usage, entre les jambes du tronc déjà inerte.
Le grand chirurgien baigna ses mains dans l’un des seaux destinés au lavage, déjà commencé, de la machine. Autour de lui la foule s’écoulait, soucieuse, sans le reconnaître. Il s’essuya, toujours en silence.
Puis, à pas lents, le front pensif et grave ! — il rejoignit sa voiture demeurée à l’angle de la prison. Comme il y montait, il aperçut le fourgon de justice qui s’éloignait au grand trot vers Montparnasse.
L’INSTANT DE DIEU
A Sa Sainteté Léon XIII, P. P.
Je ne crois pas devoir différer la notification d’une pensée, des plus insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons appliquer la Peine de Mort.
Voici, d’abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme : ce n’est plus qu’une question de jours.
Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des expérimentateurs, toute chargée d’instruments et d’appareils électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d’après le vœu qu’ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes de l’exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les reffusions de sang artériel, profluées, s’il est possible, de son tronc même — maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de retarder l’insensibilité cadavérique et de constater, s’il y a lieu, dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une sorte soit de survie, de présence, ou quelque lueur de Pensée-consciente, soit d’interruption radicale de l’existence.
La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où, durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l’âme. L’on n’a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme physiologique a fait preuve, alors qu’aux cahots du fourgon de justice, aux lueurs de sa mauvaise lampe, d’éminents délégués de la Faculté n’hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues aiguilles dans le cerveau d’une jeune tête grimaçante, crispée et hagarde, — qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où l’un de ces messieurs lui sifflait dans l’oreille — ceci près d’une heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement de cinq minutes.
Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité majeure que « rien ne se perd dans la Nature ». En effet, du moment où la torture est abolie avant l’exécution, n’est-il pas tout naturel qu’elle soit appliquée après ? La discrétion des exécutés dispense de les rendre aphones — en sorte que la délicate sensibilité des oreilles doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait un cri de stupeur — Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne Progrès, reculerait, humilié. Mais qu’importent à l’esprit d’investigation ces scrupules... puérils, puisqu’ils ne sont pas à la mode ? L’Humanité toujours future avant tout ! L’individu présent n’est rien : découvrir à quelque prix que ce soit ! pourquoi pas ? Telle est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité. Donc, passons.
*
De l’ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d’assez positives préventions viennent de s’élever touchant on ne sait quelle possibilité de surexistence brève, au moins en certains cas de décollation. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu’une opération comme tant d’autres, mortelle à plus courte échéance — pas instantanément. Enfin, pour s’exprimer sans ambiguïté, les restes d’un décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent, que ceux d’un agonisant, non pas encore ceux d’un défunt.
Telle est, du moins, l’impression qui ressort, pour tout esprit réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n’était pas l’arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle profanatrice de cadavres et s’amuserait-elle à faire grimacer des décapités ?
La loi ne protège pas ces victimes.
*
Oh ! tout cela n’a rien qui puisse étonner le chrétien. L’Eglise a, de tout temps, permis, autorisé, — parfois, même, prescrit aux fidèles la créance à de certaines légendes vénérables — (celle de saint Denis, par exemple) — dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité. L’épisode de l’Evêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main, n’est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame de Paris ? Le miracle n’est jamais tout à fait anti-naturel : tant d’animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de reptiles, coupés en vingt morceaux, cherchent à se rassembler, que le plus sceptique sourire s’éteint devant une réflexion, quant à ces sortes de mystérieuses légendes, aujourd’hui.
Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n’est pas le dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en de certaines maladies — par exemple, le croup — des incisions au cou sont pratiquées, qui permettent de survivre à l’étouffement naturel, bien que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas. — Bref, selon l’Esprit chrétien, tant que l’âme n’a point abandonné la tête, — la Tête qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (fût-il paralysé) le reste du corps, — il ne saurait être dit, d’une manière absolue, de tel individu, qu’il est décédé.
Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que bénir et non absoudre les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n’ont pas accepté l’Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le soldat, — frappé d’un projectile à la bouche ou à la gorge, — ou le cou plus qu’à moitié fendu d’un coup de sabre, — fut réduit, moribond, à répondre en toute hâte, par des signes de paupières, à la question précipitée d’un aumônier, afin d’en obtenir cette clef — sacrée pour les croyants — de l’évasion du monde, l’Absolution !
Et comme rien ne peut diviser qu’illusoirement l’occulte, la réel ensemble du corps, — puisque, très souvent, l’homme souffre du membre dont il fut amputé, — la tête a toujours suffi pour que le tronc des blessés bénéficiât, quand même, tout entier, — eût-il perdu, dans la mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes, — de la puissance rédemptrice du Sacrement.
Il est évident que je ne parle, ici, qu’au seul point de vue de la Foi chrétienne, ne reconnaissant la valeur d’aucun autre point de vue, d’ailleurs, en cette question — comme en toutes autres.
Eh bien, puisque d’une part, lorsqu’il s’agit d’une œuvre de salut, l’Eglise n’hésite pas à s’adjoindre les ressources de la Science, et que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par exemple de l’électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour expédier « par dépêche contrôlée » l’Absolution papale à d’augustes moribonds, voire à de simples personnages pieux, — puisque, d’autre part, le prêtre, tardivement appelé au chevet d’un agonisant évanoui, demande, tous les jours, au médecin « si la Science ne peut faire ouvrir les yeux, un seul instant, à ce malade en délire, — le temps, seulement, de lui offrir l’Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d’un jour, assigner une limite à la Bonté-Libératrice, — oui, j’avoue, humblement, ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à suivre la Science — même sur l’extravagant terrain qu’elle vient de se choisir.
Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections n’entravaient guère ses décisions sûres et qu’il n’a que faire d’être sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles majorités. — En conséquence, au cas où la table d’expériences ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de supplice, il me semblerait étrange de proscrire, a priori, étourdiment et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple qu’orthodoxe, — eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à leurs néophytes, le supplice d’être coupés en cent morceaux (tête comprise), ainsi que l’on peut s’en convaincre aux Missions étrangères, rue du Bac.
*
Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le désespéré persiste dans l’endurcissement et l’impénitence. Aucune lueur de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d’un sourire, — le crucifix sublime, d’un mouvement d’épaules.
Cela s’est vu. Récemment. Hier encore.
En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier effort divin, ne prononcerait-il pas — en les modifiant selon sa souveraine prudence — des paroles analogues aux suivantes, puisque la Science paraît le lui permettre, et puisqu’au point de vue terre à terre il est rétribué par l’État et la Chrétienté pour accomplir son devoir jusqu’au bout :
— Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel apparent, ce sol fuyant qui t’exclut de ses ombres, ces illusions de Temps et d’Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce monde. Cependant tout cela, d’ici à peu d’instants, ne sera plus, pour Toi, que le nul rentré en son originel néant. Et c’est au nom de cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage d’affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes semblables vont tout à l’heure, prendre sur les consciences de prolonger l’étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l’humaine expiation.
« Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu. — Si, — même avec les réserves d’un doute, — il semble qu’une lueur de ton être-pensant veille, effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du corps, — non ! te dis-je ! tant que je pourrai juger flottante au vent de l’Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes entre ton cœur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais il paraîtrait que tu es ailleurs que dans leur ensemble. Or, peut-être qu’en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets et lamentables, mon fils ! oui, peut-être qu’ALORS tu voudras ne plus refuser ce que tu repousses maintenant, — et que si tu pouvais le crier, tu le crierais !... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des miracles, pour qu’il te souvienne encore que je serai là, moi, son Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants, — car je n’aurai plus le droit de réciter celle des Morts, — devant cette table d’épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard — au cas où je reconnaîtrai, en moi, que tu regardes !
« Oh ! si, à travers le crépuscule de tant d’horreur solitaire, illuminant tout à coup les ruines de ta mémoire, l’idée, seule, d’une espérance en la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de ton âme, traduis-la — et tu la traduiras, malgré toi, — par le tout naturel et filial regard de l’Homme vers l’en-haut !
« Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus éclairés sourires, fort, uniquement, de cette « Folie de la Croix » que l’Apôtre saint Paul m’a imposée du fond des siècles et en vertu de cette Absolution-conditionnelle que mon strict devoir est d’accorder, sur une lueur de vie et de repentir, aux chrétiens qu’une blessure mortelle prive simplement de l’usage de la parole, — au nom du Verbe éternel, enfin ! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des martyrs. — Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle, indéfectible, irrévocable — et que nul tranchant ne peut diviser — m’apparaîtra dans tes yeux, mon frère ! Et tu seras, pour moi, pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l’authentique assurance du Paradis.
« Parmi les ouvriers de la onzième heure, — qui furent payés de la journée comme s’ils fussent venus dès le matin, — toi, travailleur attardé, tu ne seras accouru que sur le minuit ! — Qu’importe ! Il sera temps encore, sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout couverts de folie, d’impureté et d’orgueil, oserait affirmer que ton Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes regards — vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes orbites, — en appelleront de sa Justice à sa Gloire ! Et de quel droit moi-même, — s’il me semble avéré que le Sauveur t’en envoie la plus vague des espérances, — au nom de quel présomptueux et dangereux scrupule, — dont Celui qui, d’un appel, fit sortir Lazare d’entre les morts, demain me demanderait compte, — hésiterais-je à t’absoudre de tes misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous de si peu d’heures dans l’éternité ? — Quoi ! lorsque ta tête ne pouvait encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et, lorsqu’elle paraîtrait témoigner — peut-être — le repentir, je lui refuserais le sacrement de la Pénitence ! »
Concluons. — Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille, de toutes parts, la Foi chrétienne, — du moins aux yeux voilés de ceux qui ne connaissent ni l’exégèse, ni le sentiment, ni l’absolutisme de la Foi, — je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas qu’elle est la Fille du miracle. Si étrange que puisse donc sembler cette convention ante gladium entre le prêtre et le condamné, elle ne saurait choquer que de trop délicats incrédules ! — Car, en vérité, l’on peut affirmer qu’elle n’eût semblé que banale aux yeux et au sentiment de ces vieux Confesseurs d’autrefois, dont les actes ont cimenté l’édifice même de l’Église.
UNE PROFESSION NOUVELLE
On lira bientôt les faits suivants, aux Nouvelles de la Province, sur les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu’affectent (il faut bien se l’avouer) quelques trop avancés radicaux. — Ce style, qui veut sembler plaisant, ne témoigne que d’une sorte de régression vers l’Animalité.
« Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de Rotybal, ce digne rejeton d’une souche des plus illustres hobereaux de l’Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse Herminie, hélas ! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit d’été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres lointains, une détonation, pareille à celle d’un violent coup de carabine, éclata. L’exquise jeune femme jeta un cri et tomba ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs accoururent. Transportée dans sa chambre, l’on s’aperçut que la châtelaine était mourante : sa tête charmante était à moitié brisée par un projectile — que les hommes de l’art, mandés en toute hâte, n’ont encore pu extraire sous l’abondante chevelure, coagulée sur la blessure béante. — Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long, spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l’âme. L’on va procéder à l’autopsie de l’encéphale et remettre le projectile aux mains de l’autorité.
« De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont, si l’on en croit les on-dit, la jalousie pouvait être, à bon droit, depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale : vingt minutes après l’événement, comme on recherchait de tous côtés le vicomte, nos agents l’ont happé à la gare, au moment où, valise en main, il sautait dans l’express de la capitale. Conduit chez M. le juge d’instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de Rotybal a dû passer la nuit à la maison d’arrêt. Pendant le trajet, il n’a daigné parler à M. le Commissaire de police que d’une certaine Société de Divorceurs (?) à laquelle il voulut (vainement) télégraphier à Paris, pour suspendre, disait-il, une commande importante. — Feindrait-il déjà la démence ? L’on pense qu’au moment où paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L’on s’attend à des aveux. L’émoi, dans la localité, est considérable.
« Toutefois, que nos lecteurs se rassurent : malgré le « titre » du prévenu, le clergé, cette fois, n’étouffera point l’affaire ; — le ciel n’ayant plus rien à voir, Dieu merci ! dans les démêlés de nos cours d’assises. »
*
Voici, d’après le compte rendu de M. le greffier, le colloque étrange — et dont les plus sceptiques seront révoltés — qui s’est échangé, le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d’instruction, cabinet où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout d’abord, paru quelque peu surpris à l’aspect d’un jeune homme dont la distinction de visage et de manières semblait démentir d’avance le crime odieux où l’impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois d’une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà « sa victime », le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec ce sourire de l’homme du monde qui ne le quitte jamais :
— Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L’un des déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de me voir inculpé d’une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains propos ! M’embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne ? Et ce, par « jalousie ?... » Ah ! je doublerais trop mal, vraiment, les Tamberlick pour chanter les Othellos jusqu’à cet ut dièse. En me supposant même capable d’une fantaisie pareille, n’eussé-je pas eu la sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit ? — Laissons cela. D’ailleurs, tenez : dissipons, d’un mot, toutes ces ombres. La profession que j’exerce est incompatible avec ces exagérations d’un autre âge, monsieur : je suis divorceur.
— Plaît-il ?
— Oh ! mais d’un divorceur... à rendre des points au Sénat. — Ici, le devoir étant d’être expansif, je m’explique.
Après six mois d’union (c’est mon chiffre, en général, monsieur), je vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers éblouissements, nous n’étions plus liés que par cette estime affectueuse qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous n’accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se prévenir l’un l’autre des inclinations nouvelles que l’on peut éprouver à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous avions contracté cette alliance. — Bien avant cette hyménée, mon patrimoine s’étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des soupers et des femmes, j’avais dû reconnaître au plus noir d’une détresse où pas un ami ne m’eût avancé cinq cents louis, qu’il fallait être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement ? Noblesse oblige !... Après m’être longtemps posé cette question, je me décidai, pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont je suis président.
Vous allez voir comme c’est simple. C’est l’œuf de Christophe Colomb. J’ajouterai même que c’est un secret — et que l’incident mystérieux qui me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la révélation. D’ailleurs, bast ! comme je me retire, après moi le déluge !
— Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands yeux.
— Voici donc.
(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême volubilité le discours suivant) :
— Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là !) — que telle jeune personne, de famille « honorable » s’en est laissé un peu trop conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux frais de la Société, à 15% d’intérêts et me fais aisément présenter dans la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien entendu !) que je suis prêt à sacrer d’avance, de l’écusson (d’ailleurs assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à pénétrer prochainement en notre système solaire, — au cours d’un traditionnel voyage en Italie, par exemple. — Mais comme a su dire excellemment le poète de l’Honneur et l’Argent, « les affaires sont les affaires », cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au provisoire contrat de cet hymen. Ah ! vous voyez ? je suis dans le mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de ceux sur la pierre desquels on inscrira : Transiit benefaciendo. Pour emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de coutume le jour de ma naissance, m’a doué d’une myopie... décidée. — Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais constater l’incompatibilité d’humeur, avec sévices et dissipations, au besoin concubinage, par les divers membres de notre Société, — le tout à charge de revanche, car l’union fait la force. J’accepte tous les torts, je feins l’opposition la plus furieuse... et crac ! je divorce ! laissant noms et titres à mon fils, un Rotybal sérieux ; revêtu, comme vous voyez, de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs.
Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j’adviens en un département vierge ; fort de mes économies précédentes, quelles défiances éveillerais-je ?
Même jeu. Six mois après, crac ! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais boule de neige. — Réussir ? Question d’entraînement. Vous voyez comme c’est simple. Je vous le répète : c’est l’œuf de Christophe Colomb.
A ces paroles, M. le juge d’instruction a regardé assez longtemps, en silence, le jeune vainqueur ; — puis :
— L’ignoble cynisme avec lequel...
— Permettez ! a interrompu — toujours souriant ! — M. de Rotybal de sa même voix flûtée ; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd’hui, d’ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne, étant légalement conquis. J’allais donc me retirer des affaires, laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons pourront leur sembler — (notre divorce, convenu d’avant les fiançailles, étant déjà en instance), — j’allais, dis-je, enfin recommencer à Paris, — mais, cette fois, d’une manière expérimentée et durable, cette chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu’un gentilhomme vraiment moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m’ont prié de les suivre et m’ont narré, en chemin, la tragique aventure d’hier soir. Fort bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée.
Voici qu’il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux. Réfléchissez. Comment admettre qu’avec ses principes, ce caractère — soucieux de l’amour conjugal autant que de l’une de ces cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes — avec ces goûts positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi, — j’ai commis l’insanité d’une aussi excessive esclandre ? C’est une plaisanterie. Exterminer ma femme ! Comme vous y allez ! Malpeste !... Non. Je suis trop honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme ! Bref, j’ai choisi l’état de mari modèle — et je m’y tiens.
— En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale ? Vous faites profession de remarier vos femmes légitimes ?
— Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur ?
— Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous solliciter quelque poste honorable ?...
— Merci ! pour me faire plaindre ? Ou pour obtenir, à force de protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer, — aubaine dont le diplôme n’arrive presque toujours qu’après le décès du quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle ?... A d’autres ! — Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner courageusement sa femme, s’installer à demeure chez quelque facile enfant, pousser, d’un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle, et laisser dire, — bref, demeurer, à tout prix, ce qu’on appelle un homme brillant, — sera toujours mieux porté. Le reste ? Vétilles qui s’excusent ou s’oublient dans la huitaine. Croyez-moi : ne frondons pas l’opinion du monde. A quoi bon s’attirer le sourire des gens d’élite ? Vantons, par bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne, soit ! mais conformons-nous à celle qui a cours : les débris des lances qu’a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à-brac. Je plains donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient leur estime, dont je n’ai, d’ailleurs, cure, l’ayant pesée. — Sur ce, monsieur, comme je suis très étonné d’être veuf, — cas bizarre et que je n’avais pas prévu, — et comme le moment serait mal choisi de m’étendre davantage, souffrez que j’aille rendre enfin les derniers devoirs à celle qui n’est plus : je pense que son désolé cousin, son fiancé, le baron de Z..., a déjà pris le deuil ; de plus longs retards, de mon côté, seraient inconvenants... et, quant à l’enquête, vous instrumenterez là-bas plus sérieusement qu’ici, n’est-il pas vrai ?... Allons, partons : mon tilbury doit m’attendre en bas ; d’ici chez moi, c’est l’affaire de vingt minutes.
Ce disant, et pendant que M. le juge d’instruction l’écoutait encore, bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une chaise et s’est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier.
*
A ce point de l’entretien, M. le commissaire de police de la ville de *** est entré précipitamment, retour du château.
Remettant un pli cacheté à M. le juge d’instruction, puis offrant un profond salut au jeune gentilhomme :
— Voici le compte rendu de l’autopsie, dressé en ma présence par les docteurs de la Faculté, a-t-il dit.
Ayant parcouru d’un coup d’œil le pli doctoral, ce fut avec une sorte de stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport suivant, — (rédigé toujours en ce style d’ess-bouquet radical et recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce récit) :
*
« Monsieur le juge d’instruction,
« Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l’honneur d’extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre étonnement ne dépasse, s’il se peut, le nôtre, en apprenant que ce projectile est un très curieux spécimen de l’espèce minérale et non point un lingot de plomb. Voici l’explication, à la fois simple et des plus bizarres, de sa présence dans l’encéphale de l’intéressante défunte.
« Monsieur le juge d’instruction voudra bien se rappeler, tout d’abord, qu’en France, durant nos belles nuits d’été, à l’époque où la Nature se recueille, pour ainsi dire, dans l’universel sentiment de l’Amour, c’est par milliers et par milliers que l’on compte (au dire de la Science la plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui sillonnent, en éclatant, parfois, avec la détonation d’une arme à feu, notre atmosphère. Or, chose des plus singulières ! il se trouve qu’après mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n’en pouvoir douter : c’est d’un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d’une rareté heureusement constatée), que la regrettée châtelaine a été l’innocente victime. L’explosion d’un bolide à hauteur des grands arbres du parc a projeté, tout bonnement, cet éclat d’aérolithe, mortel comme celui d’un obus — et d’une manière quasi perpendiculaire — sur la tête de la jeune rêveuse, hélas !... C’est donc à notre satellite, — en un mot, c’est la Lune — qu’il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d’Histoire naturelle, a même l’honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal l’autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la ville.
De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885.
Signé : Drs L*** et K***. »
*
— Tiens ! un miracle !... s’est tranquillement écrié M. de Rotybal à la fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon sujet « que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires !... »