VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

Nouveaux
Contes Cruels
ET
Propos d'au delà

NOUVELLE ÉDITION, SUIVIE DE FRAGMENTS INÉDITS

ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS

MCMXIX

DU MÊME AUTEUR

AUX ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie:

Axel. (Collection «Les Maîtres du Livre».) (Épuisé.)

Le Nouveau Monde.

Chez les Passants. (Collection «Les Proses».)

Elen. (Collection le «Théâtre d'Art».)

Droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Vingt-six exemplaires sur vergé d'Arches, (dont six hors commerce), numérotés.

NOUVEAUX CONTES CRUELS

LES AMIES DE PENSION

A Monsieur Octave Maus.

Rien ne sert de rien.—Et, d'abord, il n'y a rien. Cependant tout arrive:—mais cela est indifférent!

THÉOPHILE GAUTIER.

Filles de gens riches, Félicienne et Georgette furent insérées, tout enfants, en ce célèbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe Desagrémeint.

Là,—bien que les dernières gouttes de lait du sevrage transparussent encore sur leurs lèvres,—une conformité de vues, touchant les riens sacrés de la toilette, les unit, bientôt, d'une amitié profonde. Leurs âges similaires, leur charme de même genre, la parité d'instruction sagement restreinte qu'elles reçurent ensemble cimentèrent ce sentiment.—D'ailleurs, ô mystères féminins! tout de suite, à travers les brumes de l'âge tendre, elles s'étaient reconnues d'instinct, comme ne pouvant se porter ombrage.

De classe en classe, elles ne tardèrent pas à notifier, par mille nuances de maintien, l'estime laïque d'elles-mêmes qu'elles tenaient des leurs: le seul sérieux avec lequel elles absorbaient leurs tartines, au goûter, l'indiquait. En sorte que, presque oubliées de leurs proches, elles atteignirent, à peu près simultanément, la dix-huitième année, sans qu'aucun nuage eût jamais troublé l'azur de cette sympathie,—que, d'une part, solidifiait l'exquis terre à terre de leurs natures, et que, d'autre part, idéalisait, s'il se peut dire, leur «honnêteté» d'adolescentes.

Soudainement, la Fortune ayant conservé son déplorable caractère versatile et rien n'étant stable ici-bas, même dans les temps modernes, l'Adversité survint. Leurs familles, radicalement ruinées, en moins de cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire, à la hâte, de la maison Desagrémeint,—où, d'ailleurs, l'éducation de ces demoiselles pouvait être considérée comme achevée.

[1] Illustre faillite de quinze à seize cents millions, qui eut lieu, en France, vers 1884 ou 1885,—et dont le héros déclara, devant la Cour d'assises (ceci avec d'incontestables preuves à l'appui), n'avoir aucune idée touchant les plus élémentaires notions de banque ni d'arithmétique. Ce qui explique, outre mesure, l'empressement des gens dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.

On essaya, tout aussitôt, de les marier, comme suprême ressource, par voie d'annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette disgrâce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs «qualités du cœur», le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse, leurs tailles, même leurs goûts réfléchis, leurs préférences pour l'intérieur: on alla jusqu'à imprimer qu'elles n'aimaient que les vieillards.—Nul parti ne se présenta.

Que faire?… «Travailler?…» Cliché peu persuadeur—et de pratique malaisée!… Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la confection; quelque chose, aussi, eût poussé Félicienne vers l'enseignement;—mais il eût fallu l'introuvable! savoir ces premiers débours d'outillage, d'installation,—débours que (toujours vu cette friponne d'Adversité!) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu'en rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu'il arrive trop souvent dans les grandes villes, s'attardèrent, un même soir, tout à coup,—jusqu'au lendemain midi et demi.

Alors, commença la vie galante,—fêtes, plaisirs, soupers, amours, bals, courses et premières! L'on ne voyait plus ses familles que pour leur offrir de petits services,—par exemple, des billets de faveur; quelque argent.

En ce tourbillon de poussière dorée, et quoique leurs occupations nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre séparées, Félicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer! Oui: c'était inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de s'atténuer de ce changement d'existence, s'en renforça, tout au contraire. En effet, même au plus fort des étourdissements du monde, on aime à se retremper, de temps en temps, en quelque chose de pur et d'honnête: et ce quelque chose, elles l'obtenaient, entre elles, par le simple échange d'un regard d'autrefois tout chargé des innocents souvenirs de leur jeune âge à l'Institution Desagrémeint;—noble et chaste illusion dont l'inaliénable trésor consolidait leur sympathie.

L'impression qu'elles puisaient en ce respectif regard leur procurait,—par son contraste, et à volonté,—un doucereux piment de mélancolie où toutes deux resavouraient au moins un arrière-goût de cette estime laïque d'elles-mêmes qui leur était foncière; bref, chacune en ressentait «qu'on n'était pas les premières venues».

L'une et l'autre s'étaient, bien entendu, choisi, dès le principe, ce qu'on appelle un «ami de cœur», cette chose sacrée, sise, en soi, plus haut que toutes questions vénales. Lorsque, en effet, on a tant d'acquéreurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu'un de gratuit! C'est d'une mode bien touchante.—A vrai dire, Georgette, non plus que Félicienne,—que Félicienne surtout!—ne tenaient guère à ces préférés, chacun d'eux n'étant, au fond, qu'une sorte d'interlope moitié de proxénète:—mais, tout pesé, ces deux jeunes boulevardiers, en leur élégance utile, conféraient à nos inséparables un brevet de faiblesse attrayante qui en complétait la séductive morbidesse. Un «ami de cœur», en effet, rassoit, dans l'Opinion, toute femme de mœurs un peu libres. On s'entend dire: «Comment! tu es encore avec un tel?» et l'on répond: «Que veux-tu! je l'AIME!» ce qui montre qu'après tout l'on n'est pas de bois. Enfin, l'«ami de cœur» est, au moral, pour une semi-sérieuse, ce qu'est, au physique, un «jolihomme» au bras duquel on se promène; cela fait partie de la toilette.

*
* *

Or, il advint qu'une fois,—par un de ces hasards de fins de soupers si fréquents dans la vie brillante,—Georgette fut accompagnée, au petit matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami de cœur» de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu'à l'heure du madère,—toutes circonstances qui furent, naturellement, relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l'empressement de quelques amies sûres.

La commotion qu'elle en ressentit se résolut, d'abord, en une syncope.—De retour à elle-même, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut grande. Elle n'en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre elle-même, lui avait, sciemment, ravi—non pas un de ces messieurs,—mais, qui? celui qui était sacré!… L'outrage de cette inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s'expliquer que Georgette, même emportée par l'essor d'un hystérique affolement, se fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par suite d'une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un vide atroce, où se noya jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant à comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte, sans explication, n'aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle, moins ce couple d'ombres.

Par exemple, la première fois qu'elles se revirent au Bois, oh! ce fut d'une froideur!… Félicienne fut polaire.

Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au milieu de la file, en l'allée des Acacias.

Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose bizarre! lui souriait avec l'expansion charmante de jadis. Déconcertée de l'attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux bleus limpides, avec un air d'étonnement si sincère que Félicienne en fut frappée!—Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.

On dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers. Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais, transparaître son ressentiment!… Cependant, Georgette, habituée aux inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne rien comprendre à cette réserve glaciale.—«Mais qu'as-tu donc, Félicienne?—Moi? rien: je suis comme d'habitude.» Et, décemment, Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en explication.—A la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, l'insoucieuse inconscience est si grande, les distractions si multiples,—et l'on était si toujours en compagnie,—que l'une et l'autre, durant près de quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en quelques soupirs étouffés, suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs cœurs sensibles—et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient même pas la peine d'éclaircir.—Au fait, où les aurait menées une «explication»?

*
* *

Elle eut lieu, pourtant!—Ce fut après une soirée de Cirque: elles se trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne, attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.

—Enfin, s'écria tout à coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui ou non, ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette peine—dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi?

—Oh! tu peux garder ton Enguerrand, je veux dire M. de Testevuyde!—répondit Félicienne d'un ton sec; vrai, je n'y tenais plus. Seulement tu pouvais choisir mieux,—ou me prévenir qu'il te plaisait. J'eusse avisé. On n'enlève pas un amant de cœur à une amie!… Je ne sache pas avoir essayé de t'enlever Melchior.

—Moi! s'exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise; moi, je t'ai enlevé… et c'est là le motif…

—Ne nie pas! murmura dédaigneusement Félicienne,—je sais. Je suis sûre, tiens… des quatre premières nuits que tu lui as accordées.

—Mais, tu pourrais même dire six! répondit en souriant Georgette; six en tout, par exemple!

—Vraiment!… Et, pour un caprice de si belle durée, tu as annulé notre amitié?… Mes compliments!

—Un caprice? moi? pour ton amant? gémissait Georgette les regards au ciel. Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur après plus de quinze ans d'amitié?… Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante!

—Alors, que signifie ta conduite? au bout du compte?… Te moques-tu de moi, voyons?

—Ma conduite?… Mais, elle est toute simple, ma conduite!… Et tu le fais exprès de ne pas comprendre, à la fin!

—C'est bien, mademoiselle! dit Félicienne en se levant, très digne. Je n'aime pas les railleries et vous laisse le champ libre.

—Mais, cria naïvement Georgette, les yeux en larmes,—mais… IL M'A PAYÉE, MOI!…

A cette parole, Félicienne tressaillit et se retourna: sur son joli visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine.

—Hein? s'écria-t-elle; comment, Georgette. Et tu ne me l'as pas écrit tout de suite?

—Dame! pouvais-je croire que tu n'avais pas deviné? que tu me soupçonnais? Savais-je, même, pourquoi tu me battais froid? Demande-moi vite pardon d'avoir pensé que je pouvais te trahir, vilaine… bête! Et embrasse ta Georgette!

Elle était dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait avec tendresse. Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, ce regard de jadis où l'estime laïque d'elles-mêmes s'évoquait au fort des mille souvenirs de l'Institution Desagrémeint.

Fière, Félicienne retrouvait son amie toujours digne d'elle.

Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant désunies, elles se pressaient la main, l'une à l'autre, sans vaines paroles.

Séance tenante, en attendant ces messieurs, Félicienne, ayant demandé une carte postale ouverte, écrivit de revenir à M. de Testevuyde, s'accusant d'avoir été dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s'était d'abord formalisé, eut le bon goût de ne pas tenir, une minute, rigueur à sa chère Félicienne!…—qui, le lendemain, vers deux heures, chez elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite:

—Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse en le menaçant du doigt,—c'est donc vrai que vous allez dépenser tout votre argent chez les filles?

LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE

A Monsieur Edouard Nieter.

—Oh! une voix, une voix, pour crier!…

EDGAR POE (Le Puits et la Pendule).

Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, au tomber d'un soir de jadis, le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième prieur des dominicains de Ségovie, troisième Grand Inquisiteur d'Espagne—suivi d'un fra redemptor (maître-tortionnaire) et précédé de deux familiers du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot perdu. La serrure d'une porte massive grinça; on pénétra dans un méphitique in pace, où le jour de souffrance d'en haut laissait entrevoir entre des anneaux scellés aux murs, un chevalet noirci de sang, un réchaud, une cruche. Sur une litière de fumier, et maintenu par des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un homme en haillons, d'un âge désormais indistinct.

Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais, qui,—prévenu d'usure et d'impitoyable dédain des Pauvres,—avait, depuis plus d'une année, été, quotidiennement, soumis à la torture. Toutefois, son «aveuglement étant aussi dur que son cuir», il s'était refusé à l'abjuration.

Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de ses antiques ancêtres,—car tous les juifs dignes de ce nom sont jaloux de leur sang,—il descendait, talmudiquement, d'Othoniel, et, par conséquent, d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge d'Israël: circonstance qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants supplices.

Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette âme si ferme s'excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, s'étant approché du rabbin frémissant, prononça les paroles suivantes:

—«Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d'ici-bas vont prendre fin. Si, en présence de tant d'obstination, j'ai dû permettre, en gémissant, d'employer bien des rigueurs, ma tâche de correction fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant de fois sans fruit, encourt d'être séché… mais c'est à Dieu seul de statuer sur votre âme. Peut-être l'infinie Clémence luira-t-elle pour vous au suprême instant! Nous devons l'espérer! Il est des exemples… Ainsi soit!—Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain, de l'auto da fé: c'est-à-dire que vous serez exposé au quemadero, brasier prémonitoire de l'éternelle Flamme: il ne brûle, vous le savez, qu'à distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons soin de préserver le front et le cœur des holocaustes. Vous serez quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême du feu qui est de l'Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et dormez.»

En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d'un signe, fait désenchaîner le malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du fra redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu'il lui avait fait subir en vue de le rédimer; puis l'accolèrent les deux familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut silencieux. La cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et interdit, dans les ténèbres.

*
* *

Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de souffrance, considéra, d'abord, sans attention précise, la porte fermée.—«Fermée?…» Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait, en ses confuses pensées, une songerie. C'est qu'il avait entrevu, un instant, la lueur des lanternes en la fissure d'entre les murailles de cette porte. Une morbide idée d'espoir, due à l'affaissement de son cerveau, émut son être. Il se traîna vers l'insolite chose apparue! Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions, dans l'entre-bâillement, il tira la porte vers lui. O stupeur! par un hasard extraordinaire, le familier qui l'avait refermée avait tourné la grosse clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre. De sorte que, le pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou, la porte roula de nouveau dans le réduit.

Le rabbin risqua un regard au dehors.

A la faveur d'une sorte d'obscurité livide, il distingua, tout d'abord, un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de marches;—et, dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce de porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il n'était possible d'entrevoir, d'en bas, que les premiers arceaux.

S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras de ce seuil.—Oui, c'était bien un corridor, mais d'une longueur démesurée! Un jour blême, une lueur de rêve l'éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient, par intervalles, la couleur terne de l'air:—le fond lointain n'était que de l'ombre. Pas une porte, latéralement, en cette étendue! D'un seul côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées du mur, laissaient passer un crépuscule—qui devait être celui du soir, à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage. Et quel effrayant silence!… Pourtant, là-bas, au profond de ces brumes, une issue pouvait donner sur la liberté! La vacillante espérance du juif était tenace, car c'était la dernière.

Sans hésiter donc, il s'aventura sur les dalles, côtoyant la paroi des soupiraux, s'efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte des longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la poitrine,—et se retenant de crier lorsqu'une plaie, récemment avivée, le lancinait.

Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait parvint jusqu'à lui dans l'écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua; l'anxiété l'étouffait; sa vue s'obscurcit. Allons! c'était fini, sans doute? Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi mort, attendit.

C'était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le saisissement, dont le rabbin venait de subir l'étreinte, ayant comme suspendu les fonctions de la vie, il demeura près d'une heure sans pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d'un surcroît de tourments s'il était repris, l'idée lui vint de retourner en son cachot. Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce divin Peut-être, qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle s'était produit! Il ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper vers l'évasion possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses, il avançait!—Et ce sépulcral corridor semblait s'allonger mystérieusement! Et lui, n'en finissant pas d'avancer, regardait toujours l'ombre, là-bas, où devait être une issue salvatrice.

—Oh! oh! voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois, plus lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur l'air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et paraissaient en controverse sur un point important, car leurs mains s'agitaient.

A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son cœur battit à le tuer; ses haillons furent pénétrés d'une froide sueur d'agonie; il resta béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d'une veilleuse, immobile, implorant le Dieu de David.

Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s'arrêtèrent sous la lueur de la lampe,—ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion. L'un d'eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin! Et, sous ce regard dont il ne comprit pas d'abord l'expression distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières battantes, il frissonnait, sous l'effleurement de cette robe. Mais, chose à la fois étrange et naturelle, les yeux de l'inquisiteur étaient évidemment ceux d'un homme profondément préoccupé de ce qu'il va répondre, absorbé par l'idée de ce qu'il écoute, ils étaient fixes—et semblaient regarder le juif sans le voir!

En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix basse, vers le carrefour d'où le captif était sorti; ON NE L'AVAIT PAS VU!… Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses sensations, celui-ci eut le cerveau traversé par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu'on ne me voit pas?» Une hideuse impression le tira de léthargie: en considérant le mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux féroces qui l'observaient!… Il rejeta la tête en arrière en une transe éperdue et brusque, les cheveux dressés!… Mais non! non. Sa main venait de se rendre compte, en tâtant les pierres: c'était le reflet des yeux de l'inquisiteur qu'il avait encore dans les prunelles, et qu'il avait réfracté sur deux taches de la muraille.

En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu'il s'imaginait (maladivement sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il n'était plus distant que d'une trentaine de pas, à peu près. Il reprit donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor effrayant.

Tout à coup, le misérable éprouva du froid sur ses mains qu'il appuyait sur les dalles: cela provenait d'un violent souffle d'air, glissant sous une porte à laquelle aboutissaient les deux murs.—Ah Dieu! si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout l'être du lamentable évadé eut comme un vertige d'espérance! Il l'examinait, du haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer à cause de l'assombrissement autour de lui.—Il tâtait: point de verrous, ni de serrure.—Un loquet!… Il se redressa: le loquet céda sous son pouce: la silencieuse porte roula devant lui.

*
* *

«—Alleluia!…» murmura, dans un immense soupir d'actions de grâces, le rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui apparaissait.

La porte s'était ouverte sur des jardins, sous une nuit d'étoiles! sur le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes bleues se profilaient sur l'horizon;—là, c'était le salut!—Oh! s'enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons ressuscitaient! Il entendait, en son cœur dilaté, le Veni foràs de Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut une extase.

Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se retourner sur lui-même:—il crut sentir que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaçaient,—et qu'il était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il baissa le regard vers cette figure—et demeura pantelant, affolé, l'œil morne, trémébond, gonflant les joues et bavant d'épouvante.

—Horreur! il était dans les bras du Grand Inquisiteur lui-même, du vénérable Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait, de grosses larmes plein les yeux, et d'un air de bon pasteur retrouvant sa brebis égarée!…

Le sombre prêtre pressait contre son cœur, avec un élan de charité si fervente le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et pendant que rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait d'angoisse entre les bras de l'ascétique dom Arbuez et comprenait confusément que toutes les phases de la fatale soirée n'étaient qu'un supplice prévu, celui de l'Espérance! le Grand Inquisiteur, avec un accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à l'oreille, d'une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:

—Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut… vous vouliez donc nous quitter!

SYLVABEL

A Monsieur Victor Mauroy.

Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre.

ALFRED DE VIGNY.

Au château de Fonteval, une fête de noces venait de prendre fin, sur le minuit. Dans le parc, entre de hautes allées aux feuillages encore illuminés de guirlandes vénitiennes, les violons, sur l'estrade champêtre, ayant cessé de sonner des contredanses,—les hobereaux des environs venaient de rejoindre, à la grille d'honneur, leurs équipages, et les villageois invités regagnaient, à travers les sentiers, leurs métairies, avec des chansons d'usage,—d'autant mieux que l'on avait trinqué, bien des fois, sous les chênes, devant le tonneau follement enrubanné aux couleurs de la jeune épousée.

Le nouveau châtelain, M. Gabriel du Plessis les Houx, avait donc échangé l'alliance, le matin même de ce beau jour envolé déjà,—dans la chapelle de ce brillant manoir,—avec mademoiselle Sylvabel de Fonteval, une Diane chasseresse, brune et blanche, une svelte jeune fille aux allures d'amazone.

Vingt ans et vingt-trois ans!… Beaux, élégants et riches, l'avenir s'annonçait, pour eux, couleur d'aurore et d'azur.

Sylvabel avait quitté le bal vers dix heures et demie et se trouvait,—sans doute,—en ce moment, dans sa chambre nuptiale. Les gens du château, toutes fenêtres éteintes, devaient être endormis.

En bas, cependant,—vis-à-vis des salles de jeu, dans la serre qui précédait les jardins, deux hommes éclairés par un candélabre posé sur un guéridon rustique, entre des arbustes, causaient à mi-voix, assis l'un auprès de l'autre sur de vertes chaises cannelées. L'un était M. du Plessis, lui-même,—l'autre le baron Gérard de Linville, son oncle, ancien chargé d'affaires et diplomate assez estimé. Sur l'instante prière de son neveu, M. de Linville, à la veille d'un départ pour la Suède où l'appelait une mission discrète, avait accepté de passer la nuit au château.

—Mon cher baron, s'écria tout à coup Gabriel, merci d'être resté. Vous seul pouvez me donner un conseil utile, dans le moment, des plus graves, que je traverse. Je vous ai fait part de l'ardeur, de l'amour poignant et insensé que j'éprouve pour ma femme,—une passion qui, souvent, me fait pâlir et balbutier lorsqu'elle me parle. Or, écoutez bien ceci: je sens que Sylvabel ne ressent pour votre neveu que la plus frivole des sympathies, bref, qu'elle ne m'aime pas. C'est une enfant élevée au maniement des chevaux, des fusils, une fille brisante, indomptable, ennuyée, très virile sous des dehors charmeurs, et qui, me sachant doux, et devinant que je souffre pour sa chère personne, me dédaigne quelque peu. Sylvabel m'a simplement accepté, tant pour ma fortune—(ah! c'est ainsi!)—que pour s'adjoindre une manière d'esclave:—par suite, elle me trahirait tôt ou tard,—peut-être, sinon sûrement. Elle me trouve trop paisible! trop «artiste»! trop exalté vers les «nuages»,—sans CARACTÈRE enfin!…

«Joignez à ceci que je la crois, cependant, d'une pénétration d'esprit presque… mystérieuse! c'est une devineresse… Mais, que voulez-vous! elle semble comme s'être butée à cette idée aussi absurde que fâcheuse. Tenez! à ce point de m'avoir notifié, ce soir, qu'elle a résolu, pour demain, dès la matinée, une partie de chasse, à cheval!… sans doute pour indiquer, au personnel de cette habitation, combien peu fatigante aura été notre nuit nuptiale,—que, par parenthèses, je dois passer seul. Si cet état de choses dure huit jours, le pli sera pris, je serai perdu,—quoi que je puisse tenter dans l'avenir: ce qui suppose un dénouement tragique, à bref délai, ma nature, quand on l'oblige à quitter les «nuages», étant celle des plus violents explosifs. Je viens donc vous demander, à vous, homme subtil, qui non seulement avez vécu mais avez su vivre, si vous voyez un moyen de dissiper, en ma femme, l'impression désolante qu'elle a conçue de moi! Voyez-vous un expédient pour être aimé? pour susciter en son jugement la certitude de mon CARACTÈRE? Tout est là. J'exécuterai votre conseil, quel qu'il soit, passivement, sans réfléchir et en soldat, comme on boit le remède que nous offre un grand médecin: je m'en remets à vous comme on s'en remet à ses témoins, dans une affaire: car c'est à la fois mon honneur et mon bonheur qui sont en jeu.

Le baron Gérard ayant jeté un regard clair et sourieur sur son jeune disciple, réfléchit un instant, puis se pencha tout près de l'oreille de Gabriel, et, durant cinq minutes, chuchota des paroles au cours desquelles son neveu tressaillit deux ou trois fois en un silence d'étonnement.

—Je pars demain matin pour Stockholm, ajouta M. de Linville en se levant, et d'une voix plus haute: Vous m'écrirez le résultat. Surtout, soyez aussi simple… que mon conseil,—en le suivant.

—Merci! du fond de mon cœur! Bon voyage et au revoir!… répondit Gabriel en se levant aussi et lui serrant la main.

Les deux attardés montèrent chacun dans sa chambre, où le chargé d'affaires dut mieux dormir que son jeune ami.

*
* *

—Tayaut! tayaut! le soleil brille!—Dormez-vous, Gabriel?

Telle, sous les fenêtres de son époux, s'écriait,—bien assise sur un alezan brûlé qui piaffait dans l'herbe, tandis qu'autour d'elle aboyaient, en de joyeuses gambades, chiens courants et couchants,—madame Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant, elle fronçait le pli d'entre ses noirs sourcils sur ses yeux bleu clair, en faisant siffler une fine cravache.

Le galop d'un cavalier débusquant d'une allée derrière elle, lui fit retourner la tête: c'était Gabriel.

—Ma chère Sylvabel, vous me voyez en avance de dix minutes, selon l'usage, dit-il en la saluant.

—Tiens?… Ah! oui: vous étiez, sans doute, en vos rêves, sous les arbres?… Vous avez l'air tout radieux. Vous composiez?

—Oui… ce bouquet, pour vous, de trois boutons de rose et—de ces brins de verveine.

—Vous êtes galant! répondit, d'un ton léger, Sylvabel, en glissant les fleurs entre deux boutons de son corsage.

—C'est mon devoir; et puis, la verveine préserve des accidents, dit froidement M. du Plessis.

Vaguement surprise, peut-être, de l'intonation presque sérieuse de son mari, l'élégante amazone le regarda; puis impatiente:

—Partons! reprit-elle après un silence de deux secondes: nous déjeunerons là-bas dans une clairière, sur la mousse.

Durant les premières heures de la chasse, Gabriel ne prononça pas vingt paroles; mais toutes respiraient la bonne humeur et la préoccupation du gibier. Il tua deux lièvres, un coq de bruyère et huit cailles, que mit en gibecière et en filet l'unique piqueur qui galopait derrière eux.

Vers le midi, l'on prit terre en une magnifique éclaircie d'arbres. Après une tranche de pâté, deux verres de champagne, quelques fraises des bois et du café, Gabriel,—qui avait observé, tout le temps du repas, les ébats des écureuils entre les branches et jeté le projet d'une battue aux loups pour le prochain hiver,—alluma une cigarette et, l'ayant fumée:

—En selle! dit-il, si vous êtes reposée, toutefois, Sylvabel?

—Allons! répondit-elle.

Et l'on se départit, derechef, à travers champs.

Soudain, au beau travers d'une route, à trente pas d'une haie, un lièvre passa comme l'éclair. Les chiens se précipitèrent: Gabriel, ayant tiré, le manqua.

—C'est cet imbécile de Murmuro! dit-il avec un doux sourire, mais en rechargeant, très vite, son arme: il s'est jeté entre le lièvre et moi comme j'ajustais.

Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à cent pas de lui, d'une balle sans doute, le superbe basset qu'il venait d'accuser.

A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit.

—Comment! vous tuez ce chien, le rendant coupable de votre maladresse? s'écria-t-elle, un peu saisie.

—Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup! répondit tranquillement Gabriel. Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter sans un mouvement parfois violent une contrariété; soldat, je serais fusillé, je le sens, dans les vingt-quatre heures. C'est un défaut qui rendit mon enfance batailleuse—et dont j'ai voulu jusqu'à ce jour, en vain, me corriger. J'essayerai de nouveau, cependant, pour vous plaire.

Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un peu songeuse.

Et l'on repartit. Entre temps, Gabriel parla de toutes autres choses que de l'incident… oublié. Ses paroles furent légères et rares.

Une heure après, environ, comme une compagnie de perdrix s'envolait, en face d'eux, avec son bruit spécial, Gabriel épaula, tira: pas un des oiseaux ne perdit une plume.

—Vraiment, voilà qui est insupportable! gronda-t-il très bas mais d'une voix calme: c'est ma gredine de jument, figurez-vous, qui a fait un écart au moment où je visais.

Ce disant, il prit un pistolet d'arçon dans l'une des fontes, introduisit, froidement, le bout du canon dans l'oreille de la bête et lui fit sauter la cervelle. D'un bond de côté, à terre, il évita, non sans grâce, la chute de l'animal qui, tombé sur le flanc, demeura sans mouvement après une brève agonie.

Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands ses yeux bleus:

—Mais on n'a pas idée de cela! c'est de la démence!—Que vous prend-il, enfin, Gabriel, de tuer une aussi belle bête,—et de race, à propos d'une perdrix manquée!

—Je le déplore, madame: toutefois, je croyais vous avoir, il y a peu d'instants, révélé, en confidence, une faiblesse natale dont je souffre. Je ne puis que vous le redire: il est au-dessus de mes forces de supporter, sans protestation, la plus légère contrariété,—Piqueur! votre cheval! vous reviendrez à pied: nous rentrons.

Une fois en selle, puis seul à seul, au loin, vers le château:

—En vérité, mon ami, murmura Sylvabel, c'est à peine si je me rassure moi-même, en songeant aux propriétés magiques de votre bouquet de verveine!… Est-ce ainsi que vous tenez la promesse de dompter votre irascible CARACTÈRE, en vue de me devenir agréable?

—Cette fois, en effet, la force de l'habitude a déjoué mes bonnes résolutions, répondit le jeune homme; mais je saurai, ma chère Sylvabel, mieux veiller, à l'avenir, sur moi-même; oui, pour vous complaire et mériter vos bonnes grâces, je veux m'ingénier à devenir… sinon patient et doux jusqu'à l'atonie… du moins un peu moins prompt à m'emporter.

Ceci fut débité avec une galanterie glaciale. Madame du Plessis les Houx en demeura sans parole,—jusqu'à Fonteval où l'on arriva dès les premières ombres du soir.

*
* *

Le souper, par exemple, fut charmant.

La nuit, la châtelaine oublia (sans doute par inadvertance) de pousser la targette de sa chambre. En sorte, que, vers cinq heures du matin, comme, à force de joies, de fatigue et d'amour, tous les deux, enivrés de leur conjugale tendresse, se murmuraient délicieusement ce qu'ils avaient de plus ineffable au fond de l'âme, Sylvabel, tout à coup, regarda son mari d'un air singulier—puis, tout bas, aux lueurs de la veilleuse bleue que pâlissait l'aube du bel été:

—Gabriel, une journée t'a suffi pour me conquérir… bien à toi! non point à cause de ce beau cassage de vitres, dont je souriais en moi-même, à propos de deux innocents animaux… mais parce que l'homme qui, entre tous, est doué d'assez de fermeté pour accomplir,—durant un jour et une pareille nuit, sans se trahir un seul instant et en présence de celle dont il souffre,—le bon conseil d'un ami sûr et de clairvoyance éprouvée,—s'atteste, par cela seul, être supérieur à ce conseil même, et fait preuve par conséquent d'assez de «caractère» pour être digne d'amour. Tu peux ajouter ceci dans la lettre d'actions de grâces que tu as, sans doute, promis d'écrire à notre oncle et ami, le baron de Linville, en Suède.

L'ENJEU

A Monsieur Edmond Deman.

«Gare, dessous…»

DICTON POPULAIRE.

En cette nuit de commencement d'automne, le vieil hôtel à jardins, demeure de la brune Maryelle,—tout à l'extrême du faubourg Saint-Honoré,—semblait endormi. Au premier étage, en effet, dans le salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, des fenêtres vitragées—qui donnaient sur les allées sablées et le jet d'eau de la pelouse—interceptaient les clartés de l'intérieur.

Au fond de cette pièce, une large tapisserie Henri II, drapée sur une fleur de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs damassées d'une table en lumières, chargée encore de porcelaines à café, de fruits et de cristaux,—bien que l'on jouât, depuis minuit, dans le salon.

Sous les deux touffes de feuilles d'argent, fleuries de lueurs, d'une couple de girandoles appliquées dans les tentures, deux «messieurs» du glacis le plus élégant, aux teints anglais, aux sourires distingués, aux airs bien pensants, aux longs favoris fluides, proféraient le lys de leurs gilets vis-à-vis d'un écarté, que tenait, contre l'un d'eux, une sorte de jeune abbé brun, d'une pâleur naturelle très saisissante (on eût dit celle d'un mort) et d'une présence au moins équivoque, en ce séjour.

Non loin, Maryelle, en un déshabillé de mousseline dont s'avivaient ses yeux noirs, et des violettes au joint de son corsage où bougeait de la neige, versait, de temps à autre, du rœderer glacé en de longs verres légers, sur un guéridon,—sans cesser, pour cela, d'attiser, de ses aspirantes lèvres, le feu d'une cigarette russe—que maintenait, annelée au petit doigt gauche, une fine pince de vermeil.—Sourieuse, aussi, parfois, des propos tièdes que—par sursauts et comme lanciné de discrets transports,—venait lui susurrer à l'oreille (en se penchant sur le perlé des épaules) l'invité oisif,—elle daignait répondre, mono-syllabiquement.

Ensuite, c'était encore le silence, à peine troublé par le bruissement des cartes, de l'or poussé, des jetons de nacre et des billets sur le tapis.

L'air, le mobilier, les étoffes, sentaient un peu le fade: une fluence de veloutines, l'âcre du tabac d'Orient, l'ébène des vastes miroirs, le vague des bougies, une idée d'iris.

*
* *

Le joueur en soutane de drap fin, l'abbé Tussert, n'était autre que l'un de ces diacres sevrés de toute vocation, dont la pénible engeance tend, par bonheur, à disparaître. Rien, en lui, de ces petits abbés d'autrefois, que le bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans l'Histoire, presque véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe, la face d'un ovale aux maxillaires saillants, était, vraiment, d'une espèce plus sombre. C'était au point qu'à de certains instants l'ombre d'un crime ignoré semblait foncer encore sa silhouette. Chez lui, le grain spécial du teint blafard indiquait des sens d'un sadisme froid. D'astucieuses lèvres pondéraient, en ce visage, l'énergie naïvement barbare des traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient sous la carrure d'un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard crépusculaire était comme natalement préoccupé; souvent fixe.—Laminé par les controverses du séminaire, le timbre d'acier de sa voix avait acquis des inflexions mates qui en ouataient la dureté; toutefois on sentait le poignard dans la gaine. Taciturne,—s'il parlait, c'était de haut et l'un des pouces presque toujours enfoncé dans son élégante ceinture à franges de soie.—Très demi-mondain, «lancé» comme s'il eût cherché à se fuir,—plutôt reçu qu'accepté, il est vrai,—on l'admettait, grâce à cette sorte de peur confuse, indéfinissable, que suggérait sa personne. D'aucuns (d'affreux malins, à rentes escroquées) l'invitaient, aussi, pour poivrer, s'il était possible, du clinquant de sa sacrilège présence,—du scandale, enfin, de son costume,—la banalité lamentable d'un souper de viveurs,—ce qui réussissait mal, car son aspect gênait, au fond, même en de tels milieux (les déserteurs quelconques n'étant guère estimés des inquiets sceptiques modernes).

Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il? Peut-être, s'étant mis à la mode sous cette robe, craignait-il, aujourd'hui, de se travestir d'une redingote qui eût compromis son «originalité»?… Mais non! C'est qu'il était trop tard; il avait l'empreinte. Ses pareils, même en se laïcisant l'extérieur, ne sont-ils pas reconnaissables toujours? On dirait que, de tous les vêtements qu'ils portent ensuite, transparaît l'invisible soutane de Nessus qu'ils ne peuvent plus s'arracher des épaules, ne l'eussent-ils endossée qu'une fois: on en perçoit l'absence. Et, lorsque, à l'instar d'un Renan par exemple, ils jasent du Maître, leur juge, il semble, par intervalles, qu'au milieu d'on ne sait quelle VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de leurs yeux, on entend,—au subit reflet d'une lanterne sourde et sous des feuillages d'oliviers,—claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de l'Euphémisme.

Maintenant, d'où provenait cet or qu'il extrayait, chaque jour, de sa poche noire? Du jeu? Soit. On glissait là-dessus sans approfondir, ne lui connaissant ni dettes, ni maîtresse, ni bonnes fortunes.—D'ailleurs, aujourd'hui!… Qu'importait?… Chacun ses petites affaires!… Les femmes le traitaient d'homme «charmant»; et c'était fini.

*
* *

Tout à coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu:

—Je perds seize mille francs, ce soir! dit-il.

—Vingt-cinq louis de revanche? offrit le vicomte Le Glaïeul.

—Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n'ai plus d'or sur moi, répondit Tussert. Toutefois, mon état m'a mis en possession d'un secret,—d'un grand secret,—que je me décide à risquer, si cela vous agrée, contre vos vingt-cinq louis,—en cinq points liés.

Après un assez légitime silence:

—Quel secret?… demanda M. Le Glaïeul, à demi stupéfait.

—Mais, celui de l'Eglise! répliqua froidement Tussert.

Fut-ce l'intonation brève et, certes, peu mystificatrice de ce ténébreux viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumées dorées du rœderer, ou l'ensemble de ces choses, les deux invités et la rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent à ces mots: tous trois, en regardant l'énigmatique personnage, venaient d'éprouver la sensation que leur eût causée le dressement soudain d'une tête de serpent, entre les flambeaux.

—L'Eglise a tant de secrets… que je pourrais, au moins, vous demander lequel!… répondit, sans plus s'émouvoir, le vicomte Le Glaïeul: mais, vous me voyez médiocrement curieux de ces sortes de révélations. Concluons. J'ai trop gagné, ce soir, pour vous refuser; donc, tenu, quand même! Vingt-cinq louis, en cinq points liés, contre «Le secret de l'Eglise»!

Par une courtoisie d'homme «du monde» il ne voulut évidemment point ajouter: «… qui ne nous intéresse pas».

On reprit les cartes.

—L'abbé! savez-vous bien qu'en ce moment vous avez l'air du… Diable?… s'écria, d'un ton naïf, la tout aimable Maryelle, devenue presque pensive.

—L'enjeu, d'ailleurs, est d'une bizarrerie minime, pour des incrédules! murmura, follement, l'invité oisif avec un de ces insignifiants sourires parisiens dont la sérénité ne tient même pas devant une salière renversée.—Le secret de l'Eglise! Ah! ah!… Ce doit être drôle.

Tussert le regarda:

—Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il.

La partie commença, plus lente que les autres: une manche fut gagnée, d'abord, par… lui; puis revanche perdue.

—La belle! dit-il.

Chose très singulière: l'attention,—pimentée, au début, d'un semblant de superstition souriante, était, par degrés insensibles, devenue intense: on eût dit qu'autour des joueurs l'air s'était saturé d'une solennité subtile:—d'une inquiétude!…—On tenait à gagner.

A deux points contre trois, le vicomte Le Glaïeul, ayant retourné le roi de cœur, eut, pour jeu, les quatre sept—et un huit neutre; Tussert, ayant la quinte majeure de pique, hésita, joua d'autorité, par un mouvement de risque-tout,—et perdit, comme de raison. Le coup fut joué très vite.

Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front crispé.

A présent, Maryelle considérait, insoucieusement, ses ongles roses; le vicomte, d'un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans questionner; l'invité oisif, se détournant, par contenance, entr'ouvrit (avec un tact qui tenait, vraiment, de l'Inspiration!) les rideaux de la croisée, auprès de lui.

*
* *

Alors, à travers les arbres, apparut, pâlissant les bougies, l'aube livide,—le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les mains des jeunes hôtes du salon. Et le parfum de l'appartement sembla s'affadir, plus impur, d'un regret de plaisirs marchandés, de chairs à regret voluptueuses,—de lassitude!—Et de très vagues mais poignantes nuances passèrent sur les visages, dénonçant, d'une imperceptible estompe, les atteintes futures que l'âge réservait à chacun d'eux. Bien que l'on ne crût à rien, ici, qu'à des plaisirs fantômes, on se sentit, tout à coup, sonner si creux en cette existence, que le coup d'aile de la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgré eux, à l'improviste, ces faux amusés: en eux, c'était le vide, l'inespérance: on oubliait, on ne se souciait plus d'entendre… l'insolite secret… si, toutefois…

Mais le diacre s'était levé, glacial, tenant, déjà, son tricorne.—Après un coup d'œil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu interdits:

—Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l'enjeu que j'ai perdu vous donner à songer!… Payons.

Et, regardant, avec une fixité froide, les brillants écouteurs, il prononça, d'une voix plus basse, mais qui sonna comme un coup de glas, cette damnable, cette fantastique parole:—Le secret de l'Église?… C'est… C'EST QU'IL N'Y A PAS DE «PURGATOIRE».

Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considérait, non sans un certain émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, tranquille, vers le seuil;—après avoir montré, dans l'embrasure, sa face morne et blême, aux yeux baissés, il referma la porte sans aucun bruit.

Une fois seuls, on respira, délivré de ce spectre.

—Ce doit être inexact! balbutia, candidement, la sentimentale Maryelle, encore impressionnée.

—Propos d'un décavé, pour ne pas dire d'un farceur qui ne sait de quoi il parle!… s'exclama Le Glaïeul, d'un ton de palefrenier qui a fait fortune.—Le Purgatoire, l'Enfer, le Paradis!… C'est du moyen âge, tout cela! C'est de la blague!

—N'y pensons plus! flûta l'autre gilet.

Mais, en cette mauvaise clarté de l'aube, le menaçant mensonge du jeune impie avait, quand même, porté!—Tous trois étaient fort pâles. On but, avec de niais sourires forcés, un dernier verre de champagne…

Et, cette matinée-là,—de quelque pressante éloquence que se montrât l'invité oisif,—Maryelle, pénitente peut-être, refusa d'accéder à son «amour».

L'INCOMPRISE

A Monsieur Jules Destrée.

Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur.

Sourates de l'AL-KORAN.

Aux primes roses du dernier printemps, Geoffroy de Guerl, emmenant de Paris sa première préférée, Simone Liantis, avait loué, sur les bords de la Loire, ce riant cottage, meublé en style Louis XVI et clos de jardins—où de très hauts lilas, enserrant une centrale étendue de verdure, s'entrecroisaient en longues charmilles jusqu'à la claire-voie.—Aux lointains alentours, sur le flanc de menues collines, d'assez profondes épaisseurs de frênes et de mélèzes,—que, maintenant, rougissait déjà l'automne,—épandaient comme de la solitude vers l'habitation.

A vingt ans—et n'étant doué que d'à peine sept mille francs de rente,—s'exposer à de l'attachement pour une élégante, pour cette élancée brune aux regards assurés, à peau de jasmin, aux traits fins et durs,—folie, n'est-ce pas?… Soit. Mais si M. de Guerl était bien fait, d'allures aimables, d'une bravoure célèbre et d'un esprit artiste, une sentimentalité clairvoyante le défendait,—armure occulte, mais à l'épreuve,—contre toutes amoureuses concessions capables d'entraîner d'essentielles déchéances.

Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de lunes de miel, s'était montrée des moins dangereuses, ne jouant au mariage que par attitude, point mondaine, gaie, peu dépensière, et, les soirs, ayant de ces «tout ce que tu voudras!» qui brûlaient l'oreille.—Et puis, sa nature était si insoucieuse, qu'elle s'était laissé saisir et vendre tout ce qu'elle tenait de ses deux premiers oubliés. Il ne lui restait, pour biens, que d'insignifiants bijoux, de peu nombreuses toilettes,—et une bague. Par exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci était d'une taille, d'une blancheur et d'une eau si rares—que des joailliers en renom s'étaient engagés à le payer, net, cinq cents louis, le jour qu'il plairait.

—Ah! comme l'on s'était «amusé» toute la saison!… Chevauchées, parties de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes, repas rustiques sur l'herbe, excursions,—et, chez soi, musique, baisers, livres, causeries et disputes! L'on avait des jeux,—de vieilles armes, aussi, d'autrefois, qu'on essayait, pour rire, aux jardins.—En fait de connaissances, on n'avait reçu personne; si bien que, grâce à l'illusion juvénile, M. de Guerl et Simone pouvaient, à présent, se sembler intimes.

*
* *

Cependant… elle avait des instants, instants indéfinissables, dont la fréquence augmentait aux approches du retour à Paris. Ainsi, lorsque, la tenant enlacée, sous les lilas troués de lueurs d'étoiles, il lui disait les choses les plus douces, lui parlant, avec tendresse, d'un enfant qui les unirait plus encore, d'heures passionnées, d'une existence joyeuse et toute simple, la bien-aimée paraissait comme distraite, le regardait avec une sorte d'étrangère fixité, comme lui cachant un grief. Un trépignement démentait les singulières larmes dont, parfois, ses cils étincelaient; ce qui donnait à son émotion secrète un caractère de contrariété,—presque d'impatience,—inintelligible.

Elle semblait sur le point de lui crier quelque chose; puis, désespérée et comme y renonçant, elle se taisait.

Brusque, elle lui avait souvent dit, en ces instants-là:

—Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je pourrais te quitter?—même sans te prévenir, d'une heure à l'autre.—Avec mon diamant, je suis libre: j'aurais le temps, là-bas, de choisir, entre les plus riches, un amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès ce soir,—tiens, tu serais seul. Plus de Simone.—Eh bien?… quoi! cela ne t'irrite pas davantage?… Merci!

Ses yeux brillaient; on eût dit qu'elle attendait une parole, un acte, que M. de Guerl ne savait pas trouver. Les réponses étonnées du jeune homme étaient reçues de Simone avec des détours de tête, une moue,—un léger haussement d'épaules, même, depuis peu.—Aux: «—Que te prend-il, chère Simone?…» elle répondait, grave, en regardant le vague:—«Tu verras, toi, qu'avec toute ta bonne éducation, tu seras la cause de ma mort.—Mais… qu'as-tu donc? s'écriait-il.—Ah! si seulement tu étais un peu… autre!—Alors, tu ne m'aimes plus?…—Si… mais… pas tant que je voudrais! et c'est ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone, sourcils froncés, courait s'enfermer dans sa chambre—où son amant l'entendait pleurer pendant quelquefois une heure.—Revenue vers lui, elle paraissait avoir oublié sa petite scène!… De sorte que, sans accorder à l'incident plus d'attention, M. de Guerl, se désattristant, concluait avec un «Dieu! que les femmes sont bizarres!» dont la banalité puissante le rassurait.

*
* *

Par un couchant magnifique, vers les cinq heures, comme tous deux, aux jardins, par forme de distraction paradoxale et faute d'autres, tiraient de l'arbalète sur la pelouse,—d'une vieille et forte arbalète de jadis,—la trop singulière jeune femme, n'ayant plus de carreaux à envoyer, s'écria, tout à coup,—après un de ces longs regards dans le vague:

—Tiens! suis-je bête! Et ça?

En une saccade, ôtant de son doigt le diamant, elle le posa sur la rainure de l'arbalète, en ce moment relevée vers les bouquets de bois et les flaques stagnantes de la Loire.

—Hein!… Si je l'envoyais? Pourtant?… dit-elle.

Et elle riait.

—Simone! es-tu folle?… répondit-il.

Mais, comme cédant à quelque irrésistible mouvement d'hystérie perverse, arrivée à la crise aiguë, elle pressa froidement la détente:—une étincelle, une goutte de feu s'enfonça dans le crépuscule.

Pendant que M. de Guerl regardait son amie avec stupeur, celle-ci, laissant tomber l'arbalète, arracha une branchette assez solide, puis, jetant l'autre bras à l'entour du cou de son amant, lui murmura, les yeux à demi fermés, d'une voix rauque, triviale, câline,—et d'un timbre qu'il n'avait pas entendu:

Ah! je sais ce que je mérite, va! Mais, cette fois, au moins, je pense—que tu vas y aller… (Elle cinglait l'air, de sa badine) et là,—ferme!… ou tu n'es pas un homme! Crois-tu quelle m'aura coûté cher, ma première danse, de toi?—Dame, aussi! quand on étouffe!… Ah! ça fait du bien, ça détend, de dire les choses, à la fin des fins!—Te voilà mon maître! Plus un sou! Tu peux me chasser!—Comme tu me plais, à présent!… Mais, rudoie-moi donc! Surtout ne te gêne pas.—Comment! tu dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne m'as même pas flanqué une gifle?…—C'est égal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas volé, d'être battue! (Elle se renversait à demi, sentant l'âcre, marquant, de ses ongles, l'une des mains de son amant, dont elle respirait, à narines dilatées, le veston de velours noir.)—Il faut qu'une femme se sente un peu tenue, vois-tu!… Et, si tu savais comme ça vaut mieux que des phrases une bonne dégelée!—Tu vas me laisser là ta politesse, à présent, j'imagine? hein!… (Ses dents claquaient.) Là! tu es pâle! tu es en colère! Tu vas me faire des bleus!… Je savais bien que tu étais un mâle!

A cette éruption, des moins prévues, M. de Guerl, ayant, en effet, pâli, la considérait comme s'il l'eût vue pour la première fois. Puis, se dégageant, après un silence, et tranquille:

—Une cravache me sera mieux en main! dit-il.

Et, la laissant, haletante, sur un banc, il rentra; puis, de l'autre porte, sortit de la maison, comme on s'échappe.—Trois heures après, Simone, très inquiète, déchirait, entre ses dents, son mouchoir, dans sa chambre, devant une bougie,—lorsque la bonne lui remit la lettre suivante, apportée de Nantes, par exprès:

«Chère abandonnée, je te dois six mois d'une illusion ravissante, je l'avoue; mais, en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais glacé pour toi les sens que cette illusion seule m'inspirait.—Certes, je n'ignore pas qu'aujourd'hui, surtout, il paraît indispensable (aux yeux de maintes personnes de ton sexe) d'être une brute pour être un «mâle»,—et que les baisers semblent plus fades à celles-ci que les horions;—mais comme, d'une part, entre les violents plaisirs auxquels, par simple jeu, peut se prêter notre sensualité, il se trouve que le propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles, est de détruire cette JOIE, qui (seule et avant tout) doit consacrer la vie à deux entre une compagne et son compagnon, et comme, d'autre part, si tu ne peux te passer de danses pour te figurer que tu m'aimes, je puis très bien, moi, me passer, pour être heureux, d'administrer des volées à celle qui m'est chère,—j'ai dû m'enfuir, même sans chapeau, pour nous épargner tout échange d'aussi oiseuses que burlesques explications.

«Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te contemplais, dans les belles soirées, sous nos longues charmilles, et que, transporté d'amour, je murmurais sur tes lèvres ce que mon cœur me suggérait, tu te disais, toi, tout bonnement, avec un profond soupir, en levant tes beaux yeux au ciel, dont ils semblaient mélancoliquement compter les étoiles:—Oui; mais, tout cela, ce n'est pas des bons coups de botte?… Pauvre ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie native, je ne m'estime pas assez parfait pour oser…, ne fût-ce qu'essayer de te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs! Je ne discute pas les tiens, ni leur aloi; je déplore, seulement, de ne me juger, pour toi, qu'un aggravant garde-malade. Donc, adieu. Ne t'inquiète pas plus de notre cœur que de la chaumière; celle-ci est déjà louée, pour le 15, à toute une famille de braves négociants, qui n'attendent que ton départ. Demain, dans la matinée, un factotum viendra te remettre, sous pli, un bon de six mille francs, payable à vue (à la tienne seule), chez mon notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.»

«Compliments, regrets et bonne chance!

«Geoffroy[2]

[2] L'auteur de cette Nouvelle n'approuve guère le ton de cette lettre envers une malade. Elle serait, tout d'abord, d'un ingrat, si elle n'émanait d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP distingué ici.

Simone, à cette lecture, allongeant les lèvres avec une irréprochable moue de dédain, la laissa tomber d'entre deux doigts:

—Quel dommage qu'un si beau garçon ne soit, au fond, qu'un rêveur!—murmura-t-elle:—et quel dommage que ceux-là qui savent comprendre une femme… soient si…

Elle s'arrêta, rêveuse elle-même, Simone Liantis, la pauvre et délicate fille,—hélas! tout récemment décédée, d'ailleurs (navrante Humanité!) sous le numéro 435, vingt-sixième série (nymphomanes), aux Incurables,—son mal étant essentiel,—c'est-à-dire de ceux dont on ne peut pas (sans Dieu) VOULOIR guérir.

SŒUR NATALIA

A Madame la comtesse de Poli.

«Oh! quand ma dernière heure

Viendra fixer mon sort,

Obtenez que je meure

De la plus sainte mort.»

(Vieux cantique à NOTRE-DAME.)

Autrefois, en Andalousie, à l'angle d'une route montueuse, s'élevait un monastère de franciscaines du tiers ordre;—ce cloître, bien qu'en vue d'autres couvents qui se veillaient les uns les autres, était surtout protégé par la vénération qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande croix sur un portail d'où tintait une cloche deux fois le jour. Une longue chapelle, dont l'huis, jamais fermé, s'ouvrait sur trois marches et le grand chemin, longeait, d'un côté, le grand mur de ce monastère. Aux alentours, les riches plaines, les arbres à parfums, l'herbe des fossés, l'isolement, la route poudreuse.

Par un énervant crépuscule d'automne, se trouvait, agenouillée en ses habits de novice, au fond de cette chapelle, une jeune fille aux traits d'une beauté suave et touchante. C'était devant une niche creusée en un pilier:—du cintre pendait une solitaire lampe d'or, éclairant une Madone aux yeux baissés, aux mains ouvertes, ruisselantes de grâces radieuses,—une Mère céleste, en l'attitude de l'Ecce ancilla.

Sur la route, on entendait monter, à travers les vitraux opposés, les accents frais et sonores d'un chanteur de sérénade que les accords d'une mandoline cordouane accompagnaient. Les langoureuses paroles brûlantes de passion, d'audace, de jeunesse, parvenaient, dans l'église, jusqu'à sœur Natalia, la novice agenouillée, qui, le front sur ses bras croisés aux pieds de la Madone, murmurait, d'une voix désolée:

—Madame, vous le voyez, je pleure, et vous supplie de ne point me bannir de toute compassion, car c'est défaillante et dans l'angoisse—et votre sainte image au fond de toutes les pensées—que je vais m'exiler d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en pitié celle qui déserte, pour un amour mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous l'entendez, elle m'implore, en sa fervente fidélité! Si je ne viens pas, il va mourir! Ses transports, si longtemps subis sans espérance et sans plainte, comment les condamner? Et persister à ne pas consoler celui qui aime tant! Vous qui savez si je vous aime, ô Madame! et que, tous les soirs, ma joie était de venir vous prier ici, pardonnez-moi! Voici mon voile, voici la clef de ma cellule, je les remets à vos pieds. Mais, je ne peux plus… j'étouffe… Cette voix, elle m'attire… Adieu… adieu!

Debout, chancelante, n'osant lever les yeux, sœur Natalia posa la clef sainte et le voile aux pieds de la bleue Madone au doux visage de lumière, aux yeux baissés aussi,—mais vers quels Cieux et quelles étoiles! Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le portail, et, après un instant, l'entr'ouvrit: elle descendit les degrés et se trouva sur la route,—qui s'étendait lointaine, aux clartés d'une large lune illuminant la campagne.

—Juan! cria-t-elle.

A cet appel, un cavalier, un juvénile seigneur, au profil dominateur, aux regards tout brûlants de joie, apparut, et sautant de cheval, enveloppa de son manteau celle qui était, enfin, venue vers lui.

—O Natalia! dit-il.

La tenant ployée entre ses bras, sur son cheval, ils partirent vite vers le manoir dont les tours, là-bas, s'accusaient sous les lunaires ombres.

*
* *

Ce furent six mois de fêtes, d'amour, de voyages charmants, à travers l'Italie, à Florence, à Rome, à Venise: lui joyeux, elle souvent pensive, les caresses de son ardent ravisseur, bien qu'éperdues et enivrantes, n'étant pas celles que l'innocence de son cœur avait espérées.

Soudainement, de retour à Cadix, par un matin de soleil, sans qu'une parole même l'eût avertie, elle se réveilla seule, sans anneau nuptial, sans même la joie d'un enfant;—son amant, fatigué d'elle, était disparu.

Avec un profond soupir, la jeune fille laissa tomber le billet sombre qui lui annonçait la solitude:—elle ne se plaignit pas, résolue à ne pas survivre.

En peu d'heures, lorsqu'elle eut répandu aux Pauvres l'or qui lui restait, au moment même de se délivrer de la vie, une pensée,—une candide pensée,—l'oppressa: revoir, encore une fois, une seule fois, pour un suprême adieu, la Madone de jadis.

Donc, vêtue en pénitente et mendiant un peu de pain sur la route, elle s'achemina vers le monastère,—vers la chapelle, plutôt! car elle ne pouvait plus rentrer parmi les vierges fidèles. En quelques jours de marche, et, comme se fonçaient les bleuissements d'un beau soir d'été tout brillant d'astres, elle arriva tremblante, exténuée, devant le saint portail.

Elle se souvenait qu'à cette heure-là ses anciennes compagnes étaient retirées, en oraison, dans leurs cellules, et que, sous les hauts piliers, l'église devait être aussi déserte que le soir de l'enlèvement. Elle poussa donc la porte et regarda:—personne!… Là-bas, seulement, sous la lampe toujours claire, la Madone.

Elle entra, puis, à deux genoux, avança sur les dalles blanches, vers sa céleste amie, et inclinée, entre des sanglots, elle balbutia, parvenue aux pieds de Celle qui pardonne:

—Oh! Madame! je suis indigne de clémence! Je ne savais pas,—alors que la tentatrice voix me suppliait!—je ne savais pas quel abandon, quel opprobre, hélas! réserve l'amour mortel. O honte! dont je vais mourir, bannie de tout asile chez les miens,—ici, surtout!… Laquelle de vos filles, ô Mère, ne m'accueillerait d'un signe d'effroi, me montrant le dehors en cette chapelle?…—Oh! j'ai perdu l'espérance, en voulant consoler!…

*
* *

Alors, comme les silencieuses larmes de Natalia tombaient sur les pieds de l'Elue Divine, et que la jeune fille relevait un regard suprême, chargé d'adieux, vers la Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase, car elle vit les yeux sacrés qui la regardaient; et les lèvres de la statue s'entr'ouvrirent; et Celle du Ciel lui dit, doucement:

«—Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu m'as confié ton voile, et la clef de ta cellule, avant de nous quitter. Je t'ai donc remplacée, accomplissant sous ce voile toutes les tâches de tes vœux: nulle d'entre tes compagnes ne s'est aperçue de ton absence: reprends donc ce que tu m'as confié; rentre dans ta cellule, et… ne t'en va plus.»

L'AMOUR DU NATUREL

A Monsieur Emile Michelet.

L'Homme peut tout inventer, excepté l'art d'être heureux.

NAPOLÉON BONAPARTE.

En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers levers de soleil, en vaguant sur l'herbe et la rosée, s'était engagé en une sorte de val, du côté des gorges d'Apremont.

Toujours d'une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en petit frac boutonné, l'air positif, n'ayant, en son incognito, rien qui rappelât les allures du précédent Numa,—bref, n'excédant pas, en sa modestie distinguée, l'aspect d'un touriste officiel, il se laissait aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.

Soudain, il s'aperçut que «la rêverie avait conduit ses pas» devant une assez spacieuse cabane, coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents verts. S'étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d'ordre—et que c'était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms: DAPHNIS ET CHLOÉ.

Cette inscription le surprit. Par une curiosité souriante, mais discrète,—bref, sans songer le moins du monde à laïciser cet ermitage, il heurta, poliment, à la porte.

—Entrez! crièrent, de l'intérieur, deux fraîches voix d'enfants.

Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit, pendant qu'un intermittent rayon de soleil, à travers les feuillages, l'illuminait ainsi que l'intérieur de l'idyllique habitation.

M. C**, sur le seuil, se voyait en présence d'un tout jeune homme aux blonds cheveux bouclés, aux traits de médaille grecque, au teint mat, aux sceptiques yeux bleus—dont le fin regard offrait cet on ne sait quoi de railleur qui spécialise le fond des prunelles normandes,—et d'une toute jeune fille, au visage ingénu, d'un ovale pur, couronné de beaux cheveux bruns tressés. Ils étaient vêtus, l'un et l'autre, d'un complet de deuil, en étoffe de campagne,—d'une coupe que le bienpris de leurs personnes rendait passable. Tous deux étaient charmants—et leur air artiste n'éveillait pas, chose étrange, l'aversion.

Revenant de maints voyages, le chef de l'Etat se trouvait donc, un peu malgré lui, tout heureux d'apercevoir d'autres «visages» que ceux des préfets, des sous-préfets et des maires: cela lui reposait la vue.

Daphnis était debout contre une table rustique: l'aimable Chloé, regardant, sous ses cils abaissés, l'hôte inattendu, se trouvait assise sur une couchette de fer, nouveau système, au matelas de varech, aux draps blancs et rudes, au double oreiller. Trois chaises en sparterie, quelques objets de ménage, des plats et des tasses de faïence en imitation de vieux Limoges, et, sur la table, de brillants couverts en tout récent melchior,—complétaient l'ameublement du réduit nomade.

Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, vous qui entrez en cet inespéré rayon de soleil!… Vous déjeunez avec nous sans façons, n'est-ce pas? Nous avons des œufs, du lait, du fromage, du café, même;—Chloé, vite un couvert de plus!

Les puissants de la terre aiment les choses simples et imprévues, et se prêtent volontiers aux charmes de l'incognito, chez les humbles. Devant pareil accueil, M. C** ne pouvait guère se refuser d'être aimable et, par forme de distraction, de se laisser aller à détendre, un peu (pour cette fois et par exception), le rigorisme de son caractère.

«Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, échappés de quelques coins de Paris—et qui ont adopté cette ingénieuse manière de passer les vacances!… Peut-être sont-ils plus amusants que mon entourage: voyons.»

—Mes jeunes amis, répondit-il en souriant (de l'air d'un roi de jadis entrant chez des bergers) j'aime le naturel!… et j'accepte votre offre champêtre.

On prit place autour de la table, où, Chloé s'étant empressée, le repas commença sur-le-champ.

—Ah! le Naturel!… soupira Daphnis, avec un profond soupir: c'est à son intention que nous sommes ici! Nous le cherchons, d'un cœur sans détours: mais—en vain!

M. C** les regarda:

—Comment, comment, mes jeunes amis? Mais, il vous environne! il vous enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses produits agrestes!… Tenez,—l'excellent lait! les fraîches tartines!

—Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel étranger; le lait, on peut le boire: car il est fait, je crois, avec d'excellente cervelle de mouton.

—Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous savez, avec les levures nouvelles, on n'est jamais sûr… mais quant au beurre, j'avoue qu'il m'a paru d'une margarine intéressante. Si vous préfériez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, où le suif et la craie n'entrent que pour un tiers à peine;—il est d'invention nouvelle.

A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, ses deux jeunes amphitryons:

—Et… vous vous appelez Daphnis et Chloé… dit-il.

—Oh! ce sont nos petits noms, seulement… répondit Daphnis. Nos familles, jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux Champs-Élysées, lorsqu'une subite conversion les réduisit au travail. Donc, récent avocat, j'allais bailler mon stage, comme tout le monde; Chloé, studieuse et déjà doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme, lorsqu'un petit héritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans attendre la clientèle,—et d'essayer de reprendre, selon nos goûts natals, en cette vieille forêt, notre existence du temps de Longus… mais, c'est difficile, aujourd'hui.—Quoi? vous ne mangez plus, cher étranger?… Voulez-vous deux œufs au miroir? Ceux-ci sont à la mode. Ils proviennent de l'exportation, vous savez? de ces trois millions d'œufs artificiels que l'Amérique nous expédie par jour: on les trempe dans une eau acidulée qui fait la coque: c'est instantané. Croyez-moi, goûtez-y. Nous prendrons le café après. Il est excellent! c'est de cette fausse-chicorée premier choix dont la vente annuelle, rien qu'à Paris, s'élève, d'après les totaux officiels, à dix-huit millions de francs. Ne nous refusez pas. C'est de bon cœur, et sans cérémonie.

M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait à ces accents juvéniles, détourna diplomatiquement la conversation pour éviter avec le plus de politesse possible de répondre à l'offre cordiale de ses hôtes.

—Un petit héritage, dites-vous?… reprit-il avec un air d'intérêt sympathique:—en effet, vous êtes vêtus de deuil, chers enfants!

—Oui: nous portons celui de notre pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en essuyant une invisible larme.

—Polémon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;—ah oui! celui qui, pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des légendes?

—Lui-même! soupira Daphnis: aussi ne s'éveillait-il, chaque aurore, qu'avec la… bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus! Il aimait le vin naturel: or, s'étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette de ce fameux «Vin de propriétaire», vous savez…

—Oui, bel étranger, appuya Chloé, d'une musicale petite voix de professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et dûment arseniquée que quatre ou cinq cents modernes en sont décédés!… de ce vin généreux que l'on boit en France, chez les artisans, en chantant, d'un cœur léger, la chanson célèbre:

Je songe en remerciant Dieu,

Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!

—En sorte que, reprit Daphnis, l'Être suprême l'ayant appelé à lui le soir même de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon s'est rendu à cet appel au milieu d'atroces coliques, l'infortuné vieillard!—et ceci en nous léguant quelques drachmes. Mais, pardon:—vous fumez peut-être? cher étranger?… Voulez-vous un de ces cigares?… Ils sont, vraiment, passables, et de belle mine. Toujours importation d'Amérique!… c'est en feuilles de papier trempé dans une décoction de nicotine épurée, provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane; on en vend de deux à trois millions par mois, vous savez, rien qu'en France:—ceux-ci sont de première marque, au dire même de la régie…

Pour le coup, M. C** croyant démêler, en ces derniers mots, une vague intention d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir prendre un peu de son air officiel.

—Merci, dit-il. Mais,—s'il est vrai que quelques abus se soient, hélas, glissés dans l'Industrie moderne,—en s'adressant bien, l'on trouve du vrai, toujours! D'ailleurs, à votre âge, qu'importent les vains plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu de cette nature vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les ramures séculaires… l'odeur salubre…

—Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis en ouvrant de grands yeux:—quoi… vous ignorez donc? Mais, ces superbes chênes, ces hauts mélèzes, qui ont abrité tant de royales amours, ayant subi, durant certaine nuit d'un récent hiver, cinq ou six degrés de froid de plus que n'en pouvaient supporter leurs racines,—(ceci au rapport même des inspecteurs des Eaux et Forêts de l'Etat)—sont morts, en réalité. Vous pouvez voir l'entaille officielle qui les marque pour être abattus l'année prochaine. Ils finiront dans des cheminées de ministères. Ces feuillées sont les dernières et ne proviennent plus que de la vitesse acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. Il suffit à un connaisseur de jeter un coup d'œil sur leur écorce pour savoir que la sève ne monte plus. En sorte que, sous l'apparence vivante de leurs ombrages, nous nous trouvons, en réalité, entourés d'innombrables spectres végétaux, de fantômes d'arbres!… Les anciens arbres nous quittent! Place aux jeunes.

Un nuage passa sur le front, cependant mathématique, de M. C**:—à travers les hauts branchages, au dehors, une petite ondée froide cliquetait.

—En effet, je crois, à présent, me souvenir… murmura-t-il;—mais n'exagérons rien!… et n'examinons rien de trop près, si nous voulons distinguer quelque chose… Il vous reste cette exubérante nature estivale…

—Comment! se récria de nouveau Daphnis,—comment, cher étranger, vous trouvez «naturel» un été où nous passons nos après-midi, ma pauvre Chloé et moi, à grelotter l'un auprès de l'autre?

—L'été n'est pas des plus chauds, en effet, cette année, reprit M. C**; eh bien, levez vos regards plus haut, jeunes gens! il vous reste la vue de ce vaste ciel intact et pur…

—Un ciel intact et pur… où se croisent, toute la journée, des essaims de ballons pleins de messieurs éclairés… ce n'est plus un ciel… naturel, cher étranger!

—Mais… la nuit, à la clarté des astres, au chant du rossignol, vous pouvez oublier…

—C'est que, murmura Daphnis, d'interminables rais électriques, partis du polygone, traversent l'ombre de leurs immenses balais de brouillard clair: cela modifie, à chaque instant, la clarté des étoiles et frelate la belle lueur lunaire sur les bois!… La nuit n'est plus… naturelle.

—Quant aux rossignols, soupira Chloé, les sifflets continuels des trains de Melun les ont épouvantés; ils ne chantent plus, bel étranger!

—Oh! jeunes gens! s'écria M. C**, vous êtes, aussi, bien… pointilleux!—Si vous aimez tant le Naturel, que ne vous êtes-vous fixés au bord de la mer?… comme jadis?… Le bruit des hautes vagues… les jours d'orage…

—La mer, cher étranger? dit Daphnis: c'est que nous n'ignorons pas qu'un gros câble en aniaise, d'un bout à l'autre, l'immensité bien surfaite.—Il suffit, vous le savez, d'y verser un ou deux barils d'huile pour en apaiser les plus hautes vagues à près d'une lieue de ronde. Quant aux éclairs de ses «orages», du moment où, du centre d'un cerf-volant, on peut les faire descendre dans une bouteille,—la mer, aujourd'hui, ne nous paraît plus si… naturelle.

—En tout cas, dit M. C**, les montagnes restent, pour les âmes élevées, un séjour où le calme…

—Les montagnes? répondit Daphnis, lesquelles? Les Alpes, par exemple? Le mont Cenis?… Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en part, comme un rat,—et qui, de sa vapeur, enfume, comme un fétide encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables?… Les trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues à crans d'arrêt. Ce n'est plus… naturel, ces montagnes-là!

Il y eut un moment de silence.

—Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à voir jusqu'où tiendraient les paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, alors, jeune homme, que comptez-vous faire?

—Mais… y renoncer! s'écria Daphnis: suivre le mouvement! Et, pour vivre, faire,—par exemple… de… la politique, si vous voulez. Cela rapporte beaucoup.

A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant un éclat de rire, les regarda tous deux.

—Ah! dit-il; vraiment?… Et, si je ne suis pas indiscret, que voudriez-vous être, en politique, monsieur Daphnis?

—Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d'une exquise voix doctorale et terre à terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus «arriérée» de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de la majorité des électeurs, pour mériter la médaille législative? Savoir se garder, tout d'abord, d'écrire—ou d'avoir écrit—le moindre beau livre; savoir se priver d'être doué, en aucun art, d'un immense talent; affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de pure Intelligence: c'est-à-dire n'en parler jamais qu'avec un sourire protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi l'impression d'une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour, entre trois cents collègues, soit à voter de commande,—soit à se prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, au fond, que de moroses hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement;—et, le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d'un œil atone, en murmurant: «Bah! Tout s'arrange! tout s'arrange!» Voilà, n'est-il pas vrai, les préalables conditions requises pour être jugé possible.—Une fois élu, l'on éprouve neuf mille francs d'appointements (et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre!—l'on s'appelle l'«Etat»… et l'on décerne, entre temps, un ou deux brillants bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!… Tout cela n'est pas inepte, je trouve: c'est un métier facile. Pourquoi n'essaierais-tu pas, Daphnis?

—Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C'est une question de frais d'affiches et de démarches dont l'on pourrait, à la rigueur, surmonter l'écœurement.—Après tout, s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion» pour enlever la chose,—tenez, cher étranger, mettons-les toutes en votre chapeau rond—et tirez au hasard!—Vous devez avoir la main heureuse, je sens cela; vous amenez la meilleure d'entre elles, je parie,—celle qui sera, comme on dit, l'épingle du jeu.—D'ailleurs, m'est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me souriait davantage,—peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour ce qu'elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine d'en changer.—Les «opinions», en ce siècle, ne sont plus… naturelles, voyez-vous.

M. C**, en homme affable, en esprit éclairé, condescendit à sourire de ces innocents paradoxes qu'excusait, à ses yeux, l'âge de ces précoces originaux.

—Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez représenter le parti du Cynisme-loyal, et, à ce titre, réunir bien des suffrages.