NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.

—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.


LA PETITE

MADEMOISELLE

ROBERT DE MONTESQUIOU

LES PURGATOIRES

LA PETITE
MADEMOISELLE

PARIS

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

22, rue huyghens, 22


Tous droits de traduction et de reproduction réservés.


A

l’Auteur des «Affranchis»,

ABEL HERMANT

J’offre cette Histoire d’une Esclave.

Robert de Montesquiou.


LA PETITE MADEMOISELLE

Ce qui suit, toutes proportions gardées, à moi modeste, «fut longtemps ma Quiquengrogne»[1].

C’est la première réalisation d’art que j’aie essayée et, je l’avoue, sans la réussir. Mais de bonne heure, j’en avais parlé, entre autres, à Coppée, à Goncourt, à Judith Gautier, qui s’en amusaient; et hier encore, celle-ci me questionnait rétrospectivement sur mon modèle baroque. Ne serait-ce pas une si précieuse sollicitude qui m’a incité à m’y reprendre et à mettre sur pied, de quelques coups d’ébauchoir moins inexpérimentés, la folle statuette? Une telle attention ne méritait pas moins. J’ai donc fait poser à nouveau Celle que Madame d’Aulnoy aurait sans doute rangée parmi ses «pagodes» et qu’elle eût qualifiée de «bamboche n’ayant pas plus d’une coudée de haut». Divertira-t-elle, avec son comique macabre, falot, volontairement démantibulé, caricatural et capricant? Apitoiera-t-elle, avec ses misères sans grandeur, ceux que ne ralliera pas au parti de ses tortionnaires le détachant déclic de ses frasques?

A ceux qui daigneraient consacrer une heure aux péripéties boîteuses et heurtées de ce petit livre, longuement ruminé, vite accompli, je demande surtout de ne pas oublier qu’il s’agit d’une monographie. C’est l’excuse du retour incessant des mêmes personnages, pareils aux éléments de ce vieux joujou, fait de pantins en bois découpé et armés de maillets, dont la manœuvre indéfiniment renouvelée, mais toujours primitive, se bornait, pour eux, à reparaître sans fin et à se taper réciproquement sur la tête.

Puisse l’œuvrette bouffonne et légèrement pathétique dont j’avais trop tôt abordé le plan qui me fascinait, sembler à certains que je connais bien, et dont l’assentiment m’est cher, mériter, pour l’épigraphe impressionnante que j’avais dès lors rêvé d’y inscrire, cette phrase de la Peau de Chagrin:

Quinteuses Demoiselles de Compagnie, composez-vous de gais visages, endurez les vapeurs de votre prétendue bienfaitrice, portez ses chiens, rivale de ses griffons anglais, amusez-la, devinez-la, puis... TAISEZ-VOUS!

N’est-ce pas une forme humaine et sociale de la peau de chagrin (forme quelquefois entrevue, sans doute moins hyperboliquement, par plusieurs d’entre nous) que cette peau de la plaisante et infortunée Miss Winterbottom?


LA PETITE
MADEMOISELLE

I

L’action a lieu au Vert-Marais, en Touraine, dans le voisinage d’Yzeures.

La scène se passe en un salon de campagne, tendu de perse à bouquets.

C’est la fin de l’été et des vacances. Huit heures du soir, qui viennent de sonner, marquent le moment où l’on sort de table, dans ce château, pour permettre aux enfants de jouer à l’un de leurs jeux favoris, avant le coucher, marqué pour neuf heures. Ces enfants, ce sont deux fillettes, Berthe et Noémi, neuf et dix ans. De ces jeux, le plus fréquent est le Mistigris, qui se joue, après le dessert, dans la salle à manger, sur la table recouverte d’un plaid, et auquel participent quelques serviteurs préférés. Vient ensuite le Corbillon, bien connu. Il y a aussi «Le petit chien de Monsieur le Curé n’aime pas les O, que lui donnez-vous?»—On doit répondre par un mot où ne se rencontre pas cette voyelle. Encore «J’aime mon ami par A, parce qu’il est aimable; j’aime mon ami par B, parce qu’il est bon...» Ainsi de suite, jusqu’au bout de l’alphabet. Enfin «Je reviens du sérail.Qu’avez-vous rapporté?Un éventail.»

Ce soir-là, c’est le tour du Corbillon, que se passent nos petites demoiselles, assistées de leurs parents, l’Aïeule, la Marquise d’Entragues, née Céline de Glion; le Comte et la Comtesse, son fils et sa bru.

A la familière interrogation: «Je vous vends mon corbillon, qu’y met-on?», nombre de réponses conformes ont été faites; boutons et bouchons, totons et flacons, accompagnés de leurs congénères, roulèrent tour à tour dans la corbeille traditionnelle. Mais les grandes personnes ne répondent plus que distraitement à la question monotone des petites filles. Une préoccupation est visible. A plusieurs reprises, on interrompt le jeu pour prêter l’oreille. C’est que les châtelains attendent, pour le soir même, et presque dans l’instant, la Gouvernante Irlandaise qu’ils viennent d’arrêter, sur la recommandation d’une amie, que nous appellerons Adèle (de Gersaint). Or, il s’agit de ne pas retarder le sommeil des jeunes joueuses. La Comtesse, Henriette (née de Falaisier), dame d’un caractère sec, personne méticuleuse et ponctuelle, qui souffre d’une entérite chronique et supporte malaisément un retard pour ses décisions, une entrave à ses desseins, a réglé, par avance, dans son esprit, tous les détails de cette arrivée: la présentation des élèves à l’Institutrice, avant les prières du soir, auxquelles celle-ci devra prendre part; puis, la retraite, après de restreints compliments de bienvenue. Il importe que rien ne vienne déranger ce programme, et que, dès le lendemain, les leçons puissent commencer, sous la direction de l’Étrangère, chaudement recommandée par Adèle, une de ces amies toujours à l’affût de jouer un rôle, quand ce n’est pas un tour, dans l’existence de leurs relations, et de placer quelqu’un. Cette fois, les louanges, à l’égard de la nouvelle protégée, sont intarissables: elle a «tous les talents», c’est une «perle», et l’on ajoute, sans se soucier de poursuivre la métaphore: «artiste jusqu’au bout des ongles!»

Ceci dit, la correspondante est forcée d’avouer qu’elle ne connaît pas le sujet, et n’a jamais eu l’occasion d’apprécier personnellement aucun de ses mérites ni de ses travaux. Mais... (suivent quantité de ces raisons dont on se paie soi-même, pour se persuader qu’on est en droit de vanter ce que l’on ignore, non sans risquer de graves ennuis pour ceux qui vous accordent leur confiance.—A vrai dire, qu’est-ce qui les y force?...)

Croissante impatience d’Henriette: «Mon Ami...» dit-elle, en s’adressant au Comte (un de ces mon ami, dont l’aigre froideur suffit à empoisonner toutes les phrases qu’il entame...), mon ami, voyez ce qui se passe...omment expliquer ce retard?... c’est incompréhensible... pensez-vous qu’il soit arrivé un accident?» le tout entrecoupé de réflexions sur le service d’hiver et le mauvais état des chemins.

Le «Calmez-vous, ma chère!» dont l’interpellé répond à ce déluge de possibilités, n’est pas moins indifférent, mais il est plus soumis. Le Comte a fait un mariage d’intérêt, en épousant cette cousine maigre, déjà vieille fille, en apparence vouée au célibat, et dont la fortune, assez respectable, a permis d’accorder, au castel familial, des restaurations sans cesse ajournées, en même temps que d’acquérir des terres.

La vieille Dame, qui craint fort de mécontenter sa bru, dont le caractère désole sa bonhomie propre, mais de qui les revenus la lui rendent sacrée, cherche une diversion, pendant que les futures élèves de Mademoiselle poursuivent leur stupide petit jeu, dit d’esprit.

«Henriette—fait la marquise, complaisante—devrai-je me lever pour recevoir Miss Winter?» (C’est le nom de la Gouvernante attendue).

Henriette regimbe: «Gardez-vous-en bien, ma mère, si vous ne voulez pas me désobliger.»

«J’avais pensé, continue la vieille, que cela ne tirait pas à conséquence, et pouvait passer pour une exception, un jour d’arrivée...»—«Encore une fois, ma mère, je vous demande comme un service de n’en rien faire. Il ne faut pas lui donner de mauvaises habitudes. Nous serions perdus. Tenez-vous-le pour dit, je vous en conjure.»

Et la belle-mère, de conclure délibérément: «N’en parlons plus, ma petite, je ferai comme il vous plaira.»

C’est ainsi que la voyageuse, à son insu, dans l’asile que la confiance lui promet, comme l’espérance le lui dore, et avant même d’en avoir franchi le seuil, se voit humiliée, presque offensée, ni plus ni moins qu’un personnage de Dostoiewsky.


II

L’impatience de la Comtesse augmentait d’instant en instant. Elle brodait avec fièvre. La Marquise, elle, tricotait avec plus de souplesse. Si elle affectait la contrariété, c’était pour ne pas accroître l’irritation de sa bru; mais, au fond, elle s’amusait de la nouveauté, distrayante dans la solitude. Ce n’était rien de plus qu’un vieil oiseau, cette vieille personne. Nulle intellectualité; toutes les idées toutes faites; inaptitude au mal, comme au bien, du moins dans le sens conscient et réfléchi de ces deux mots. Ajoutez une piété superficielle qui rapporte tout au Bon Dieu, sans trop se préoccuper de ce qu’il en fait, et débute par se le représenter tel qu’un grand Monsieur rayonnant, qui reçoit dans son Paradis, comme le Pape, dans son Vatican, ou Monsieur Boucicaut dans le Bon Marché, et tient compte des préséances.

A celles-ci, elle demeure fort attachée, ainsi que le prouve cette anecdote, laquelle remonte aux premières couches de la Comtesse, et ne déparerait pas le récit d’un Mémorialiste.

La délivrance de cette dernière avait anticipé de beaucoup sur la date prévue. On dut avoir recours à la sage-femme du village, pour remplacer celle qu’on attendait de la ville voisine. Il était une heure du matin. Cependant qu’à l’étage supérieur gémissait la patiente, la Marquise, en costume de nuit assez suranné, attendait la Lucine villageoise. Elle arrive. On l’annonce à la vieille Dame, qui fait signe de différer, en dépit des circonstances pressantes, et ne consent à recevoir celle dont les soins étaient urgents qu’après s’être renseignée sur sa qualité. «Est-ce une Dame, ou une Bonne Femme?» demandait-elle à l’introducteur. Et, pour préciser son postulatum: «Est-ce un bonnet, ou un chapeau

Ce ne fut qu’après avoir acquis la certitude qu’il s’agissait d’une paysanne, qu’elle fit entrer l’accoucheuse et lui dit, avec une bénévole hauteur: «Allez, ma bonne femme, je vous recommande bien Madame la Comtesse.»

N’allez pas croire, au moins, qu’elle y mît de la morgue; plutôt de l’instinct des catégories. Elle n’eût pas voulu décerner au «caillon»[2] ce qui n’était que pour les garnitures.


III

Elle collectionnait les breloques, les commandant par douze douzaines, afin d’en inonder les ventes de charité, ou d’en décorer les amis qui se contentent de peu. Mais sa plus proverbiale manie consistait à demander des adresses, à tout bout de champ, hors de propos, et presque sans jeter un regard sur l’objet qu’elle croyait désirer.

Un jour, à Paris, rentrant de la promenade, on lui remit le billet d’une visiteuse, dont le bristol l’enchanta. Vite, il fallut répondre, pour savoir d’où venait la carte-correspondance. Celle qui y avait inscrit son bonjour fit savoir, un peu embarrassée, que le mot avait été tracé, par elle, chez Madame d’Entragues elle-même, sur le premier carton venu, que lui présentait la concierge.

Traits de caractère: quelques années auparavant, on avait reçu la visite d’une amie affligée de famille. Au cours de ce séjour, durant une de ces interminables séances de salon qui sont la plaie des villégiatures, Céline, qui adorait correspondre à vide, griffonnait devant son «bonheur-du-jour»; elle gribouillait (sur les feuilles blanches détachées des billets de faire-part) une lettre à Madame de Gersaint, l’amie du cœur. Tout à coup, l’épistolière poussa un cri: l’encrier venait de se renverser sur le quatorzième feuillet, bourré de nunus, de l’épître envoie d’achèvement. Marie (l’invitée s’appelait ainsi), Marie, complaisante, s’élança pour parer au désastre. Tandis qu’elle rendait ce service, ses yeux furent invinciblement attirés par son nom, au milieu d’une page. Elle lut, malgré soi, elle lut ceci: «Marie est ici, avec ses cinq insupportables enfants. Ils consomment, tous les matins, onze pots de lait, neuf pots de café, et je me demande vraiment quand ils vont se décider à...»—Reliqua desunt. Le reste manquait.

Quand tout fut remis en ordre, Céline acheva sa missive. Alors on entendit une voix qui s’élevait. C’était la voix de Marie. Elle disait doucement: «Céline, avez-vous beaucoup de vaches

Deuxième trait: Charles en était à sa seconde union. La première avait été heureuse, et douloureuse à la fois. On s’aimait... vint la maladie, puis la mort. Le désespoir du veuf fut poignant. Il exigea le moulage de sa main nouée aux doigts de la défunte. Le résultat fut un beau presse-papier de bronze patiné, que l’on fit encastrer dans le mausolée.—Ces grands mouvements, en se refroidissant, créent parfois des situations embarrassantes. Ce fut le cas. Au bout d’un temps (pas très long), le presse-papier pesa sur toute la famille. Le survivant portait bien toujours des bijoux d’émail noir et de bois durci, mais n’en songeait pas moins au remariage. Quand il fut sérieusement question de convoler, le poids de l’airain devint insupportable. Tout le monde y pensait, aucun n’en parlait. L’instinct maternel arrangea tout. Un après-midi, Céline, sans faire semblant de rien, dirigea la promenade du côté de la tombe. O merveille! Le presse-papier avait disparu. Soulagement muet auquel nul ne fit allusion, mais dont se desserra la contrainte commune. Personne n’en croyait ses yeux.

Céline avait fait enlever, puis enterrer cette pauvre étreinte de cuivre vert-de-grisé, ni plus ni moins que si elle eût été en os et en chair!

«Ils furent heureux, et eurent beaucoup d’enfants.»


IV

L’abnégation de Céline fut d’autant plus méritoire, en la circonstance, que sa nature, toute portée à l’ordre étriqué, au rangement des armoires, aux économies de chandelles, ne dut pas renoncer sans peine à l’objet, ensemble artiste et humain, qu’elle immolait à la maternité et qu’elle sacrifiait à la terre. Nécessité fait loi; mais, encore une fois, il y eut presque une action d’éclat, une victoire de tempérament dans cette réaction obscure.

L’exposé de certains détails le mettra mieux en lumière. Une telle châtelaine avait réussi, on ne sait comment, à trouver un acquéreur pour les vieux journaux; elle ficelait, par paquets de cent, les timbres ordinaires, oblitérés, et recevait pour cela, d’un teinturier qui en extrayait la couleur, un sou, quand la collection dépassait plusieurs mille; elle retournait les enveloppes, décollait, puis recollait leurs bords, et les employait, sous cette nouvelle forme, en inscrivant l’adresse au revers. Aussi se montra-t-elle réfractaire à l’usage des enveloppes doublées, mal commodes pour ce trafic.

Notez qu’elle n’était pas avare; elle était utilisatrice. Son fils, qui l’aimait pourtant bien, ne put s’empêcher de rire, lorsqu’il découvrit, au fond d’un tiroir, une boîte sur laquelle la bonne dame avait tracé, de son écriture vieillotte: «Petits bouts de ficelle, ne pouvant servir à rien

Est-il vrai qu’une telle femme ne fût pas avare? Voici, du moins, comment elle conciliait la charité et l’économie. Du temps qu’elle avait de bons yeux, elle se levait aussi tôt que la Grande Catherine, laquelle, on le sait, allumait elle-même son feu, et faillit, un jour, griller un ramoneur qui croyait pouvoir, de si bon matin, vaquer, sans danger, à sa besogne charbonneuse. Céline piquait alors des paillettes sur des abat-jour et des éventails, où elles contournaient, suivant un procédé repris au XVIIIe siècle, de menues gravures pseudo Louis XVI. Elle avait trouvé une débitante qui lui écoulait ça, prélevait un gain et tondait sur la fourniture. Céline, elle, alimentait ses aumônes avec ces profits, très consciencieusement, d’ailleurs. Jamais elle n’aurait fait communiquer sa bourse de don et sa bourse de jeu. Peu casuiste, elle vivait en bon ménage avec un sophisme. Elle ne donnait pas du sien, comme nous le recommande l’Évangile; elle donnait l’argent des autres, et se croyait en règle, parce que c’était le fruit de son travail; oubliant qu’un tel geste n’est beau que s’il vient de ceux qui sont sans ressources.

En un mot, elle prétendait utiliser la sueur d’un front qui n’avait jamais connu cette noble couronne.


V

Quand cette incidente, qui fera pénétrer plus avant dans l’intimité de nos personnages, n’aurait eu pour effet que de représenter le temps qui s’écoule, elle ne serait pas sans nécessité. La pendule marque neuf heures moins dix. Un roulement de voiture se fait entendre, le gravier crie, le phaéton est devant le seuil.

La Marquise interrompt son tricot, dresse l’oreille et regarde curieusement. La Comtesse, debout au milieu du salon, l’air digne, sévère et déjà un peu irrité, lance un brusque rappel à ses filles qui veulent courir vers la porte, mues par un élan timide, en même temps que retenues par une crainte vague.

Seul, le Comte traverse le vestibule, gagne le perron, d’où on l’entend discourir avec le cocher. Après quelques instants, il rentre, penaud et goguenard: «Personne!—dit-il.—Et, pour plus de sûreté, François a voulu attendre le second train. Le chef de gare a examiné les secondes; pas un voyageur n’en est descendu. Seulement, il y a des colis, paraît-il; beaucoup de colis. On ira les prendre demain matin.»

La Comtesse s’était rassise et remise à broder, silencieuse mais furieuse. Puis, on l’entend pester et grincer: «Joli début!...»—Les autres sont stupéfaits. Brusquement, elle s’est relevée, sonne, bouscule les enfants, interdit la prière du soir, à cause de l’heure tardive, enjoint à ses filles de dire un «Souvenez-vous» dans leur lit.

Celles-ci s’éloignent en reprenant leur corbillon.

Charles et sa mère gardent le silence, de crainte de déchaîner le courroux d’Henriette. La porte s’entre-bâille, pour une dépêche, apportée, de fort loin, par un exprès, venu à pied. La Comtesse la saisit, l’ouvre, essaie de déchiffrer, sans y réussir (aveuglée qu’elle est par le mécontentement), et tend le papier à son mari.

«C’est évidemment de la Gouvernante—conclut-il;—mais, d’où diable nous écrit-elle... de Chinon? Qu’est-ce qu’elle a bien pu aller faire là?»

Il lit: «Égarée par renseignement faux. Porterai plainte.» Signé: Winter.

«Je ne distingue pas le dernier mot. Ce doit être un repentir de la buraliste.» (Silence.) A Henriette: «Eh bien! ma chère, qu’est-ce que vous dites de ça?» Elle, se déchaîne: «Je dis que Madame de Gersaint a bien légèrement agi en nous adressant une cruche, une dinde ou une toquée. Elle n’en fait jamais d’autres. Nous voilà dans de beaux draps! (Henriette affectionne les expressions de lingerie.) Vous me rendrez la justice que je ne voulais pas entendre parler de cette inconnue... c’est vous qui l’avez exigé, ma mère...» Elle fait les demandes et les réponses et, sans doute, à un signe de dénégation, réplique verbeusement: «Si! si! vous avez objecté que les enfants allaient être privées de leur cours, tant que durerait leur préparation à la Première Communion, c’est-à-dire les deux ans que nous avons, à cause de cela, décidé de séjourner ici; que les petites ne pouvaient s’exempter de leçons... je vous demande un peu seulement ce que pourra leur apprendre cette hurluberlu, qui n’est seulement pas capable de trouver son chemin! En tout cas, elle ne leur enseignera pas l’exactitude. Je suis atterrée et outrée. D’autant plus que les quelques mots de cette ridicule dépêche sont autant d’indications de caractère. La sotte ne veut pas avouer qu’elle s’est trompée. Elle accuse les autres et paraît vouloir réclamer des dommages. Et voilà ce que nous avons introduit chez nous, dans une minute d’erreur!»

Henriette continue de se lamenter et de fulminer. Les deux autres cherchent à la calmer. L’heure s’écoule dans les plaintives récriminations et les doléantes invectives. Puis, on se retire.

En passant devant la nursery, la Comtesse prête l’oreille. Tout semble muet. Elle s’éloigne. Et cependant les deux bonnes pièces ne dorment pas encore. Du fond de leur lit, elles poursuivent le colloque idiot, et continuent de se tendre l’imbécile vannerie: «Je vous vends mon corbillon, qu’y met-on?» interroge Berthe, pour la centième fois. Et, vaguement ensommeillée, sans plus de frais d’imagination, l’autre de répondre: «Un toton!»


VI

Des malles de proportions exagérées, de formes bizarres, d’apparence coûteuse, des paniers revêtus de toile, de volumineux cartons à chapeaux encombraient le vestibule, quand on descendit, le lendemain, pour déjeuner. Même, la vieille Dame, qui marchait la première, et dont la vue commençait à décroître, faillit se blesser à l’angle d’un de ces coffres qui portaient tous, tracées en noir, sur un de leurs côtés, les initiales W. B.

Quand les fillettes, conduites par leur maman, furent parties pour le catéchisme, le Comte, resté seul avec sa mère, lui fit un aveu par rapport à ces deux lettres. Le sens de la seconde, que, tout d’abord, on ne s’expliquait pas, venait de lui apparaître, avec une signification fort déplaisante qui ne pouvait manquer d’ajouter à la contrariété d’Henriette. En un mot, n’y aurait-il pas une relation entre cette majuscule et le mystérieux griffonnage qui accompagnait la signature, dans le télégramme de la veille?—Mademoiselle portait sans doute un nom composé. Or, quel ne serait pas le déplaisir de la Comtesse si, d’aventure, on venait à découvrir que le deuxième nom de Miss Winter n’était autre que Bottom?

«En effet, mon bon ami, convint la vieille Dame, si je ne me trompe, cela signifie quelque chose de très vilain en anglais.»—«Vous l’avez dit, ma mère.»

—«En admettant que cela soit, fit rêveusement Céline, je ne comprends pas pourquoi Winter... Qu’est-ce que l’hiver vient faire là?»—Drôlement, Charles riposta: «L’hiver ou l’été, ma bonne maman, ça nous est égal. Ce qui est embêtant, c’est l’autre. Tout le printemps lui-même ne le masquerait pas. Vous vous rappelez la tache de Lady Macbeth, «tous les parfums de l’Arabie ne parfumeraient pas cette petite main». Ils n’en feraient pas davantage pour ce gros...»

Prudemment, on interrompit.

—«Ne vous tourmentez pas, mon fils», poursuivit la Marquise, toujours optimiste et qui voulait conserver une lueur d’espoir, «ces textes sont souvent fort mal transmis par les bureaux. Souhaitons que ce ne soit pas ça!» Puis, elle ajouta: «En tout cas, si, par malheur, vous avez deviné juste, nous devons faire tout ce qui dépend de nous pour déguiser aussi longtemps que possible à Henriette, la triste vérité

Entre ces agressifs bagages figurait encore une paire de palettes fort longues, un peu frustes, assez minces et très étroites, pointues à un de leurs bouts qui se redressaient, et occupées au milieu par une sorte de semelle mobile que rattachaient des courroies et des boucles.

A propos de ces deux incompréhensibles objets, on se perdit en conjectures...


VII

Vers la fin de la journée, tout d’un coup, la Gouvernante arriva. Aucune nouvelle n’étant venue d’elle, depuis la veille, la voiture ne l’attendait pas au train. Elle accomplit donc à pied le trajet de la gare au château. Un paysan la suivait, qui s’était offert pour porter des colis à main, encore assez nombreux, parmi lesquels une caisse de raisin et un étui à parapluies, lequel ressemblait à une gaine de trombone.

L’Étrangère picorait une grappe de chasselas, quand elle fit son entrée dans la cour. Une telle familiarité impressionna mal, car l’arrivante eut tout de suite autant de témoins que de juges. Chacun, à cette heure-là, rentrait de la promenade. La voyageuse s’expliqua, sans embarras, avec volubilité. Elle était rassérénée et ne parlait plus de se plaindre. Non, elle avait profité de sa mésaventure pour recueillir des souvenirs de Rabelais, dont elle était enchantée. Incontinent, sortirent d’un Guide Joanne, qu’elle tenait ouvert, des cartes postales à l’effigie du Curé de Meudon; et, sous prétexte qu’il était ecclésiastique, elle en offrit aux enfants, pour mettre dans leur catéchisme.

On en conclut qu’elle était troublée et feignait une assurance qui était loin de son cœur. En conséquence, ordre fut donné de conduire, à son appartement, la nouvelle venue. Elle alla donc y ôter son chapeau, lequel, tenant du boléro, du chapska et du bourdalou de voyage, semblait sortir de chez le même faiseur qui avait confectionné la casquette de Bovary enfant, ce couvre-chef dont Flaubert a écrit: «Une de ces pauvres choses dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile.»


VIII

L’impression que l’Institutrice avait causée était singulière. Avantageuse, ou défavorable? Vraiment, on n’aurait su le dire. D’une part, un air assez ouvert n’était pas sans parler en faveur de celle qui venait d’arriver, contre laquelle je ne sais quoi d’extravagant indisposait, d’autre part.

«Il faut attendre pour la juger, conclut la Marquise; elle est dépaysée, nous l’intimidons

La vieille Dame parut se complaire à cette dernière affirmation, qui lui sembla conforme à la dignité du lieu. Et c’est dans le même esprit que l’on crut devoir interpréter la permission, demandée par Miss Winter, de ne pas figurer à table, ce soir-là.

Comme, en retour, on la priait de faire dire ce qu’elle voulait pour son dîner, la réponse fut qu’il lui suffirait d’un peu de caviar. Aucun des habitants du château n’avait mangé de cette substance. C’est tout juste s’ils savaient de quoi il était question.

La Comtesse donna ordre de porter, sur un plateau, dans la chambre de Mademoiselle, une tranche de fromage de cochon, laquelle fut redescendue intacte, le lendemain matin.


IX

Le jour suivant, l’Institutrice était au salon, quand ses hôtes descendirent pour le repas d’onze heures et demie. Durant toute cette collation, elle ne dit rien de singulier. On apprit seulement qu’elle avait fait une éducation en Russie, ce qui expliqua le caviar, dont il ne fut pas reparlé. C’était plus prudent. On connut aussi l’usage des deux mystérieuses palettes. Elles s’appelaient des skis. Au cours de plusieurs hivers passés dans le voisinage de Smolensk, l’Irlandaise s’était adonnée à ce sport et les succès qu’elle y rencontrait avaient fait d’elle une skieuse enragée. (Même, il y eut un saut qui lui valut l’honneur de la reproduction en carte postale; mais le personnage ne s’y distinguait pas. Secrètement, on s’en applaudit.) Aussi ne fut-ce pas sans un visible chagrin que la nouvelle arrivée apprit qu’en notre Touraine, la tombée des neiges ne dépasse pas l’agrément d’une chute de manne; et que cette belle contrée, par ailleurs si prodigue de richesses, n’offre que de faibles ressources à la vaillante tribu des skieurs.

«Était-ce votre dernière place?» dit la Marquise, faisant allusion au séjour de Smolensk.

Mademoiselle fut choquée de cette locution. Non, il y eut un essai encore, à Versailles, dans une famille israélite. Madame de Gersaint l’avait caché. (Ce fut le tour des amphitryons d’être choqués, en apprenant que la personne chargée de préparer les enfants à leur Première Communion avait séjourné chez les Hébreux. Enfin, il faut bien gagner sa vie!)

Mais des difficultés avaient surgi. Cette propriété de Seine-et-Oise était extrêmement soignée, excessivement. Chaque fois qu’un pas s’imprimait sur le sable d’une allée, un tâcheron s’élançait pour effacer la trace du pied malencontreux. Un jour que la Gouvernante cheminait sous le couvert de tilleuls, un râteau jaillit d’un buisson. Mais, dirigé maladroitement, il heurta, jusqu’à l’écorcher, le talon de la promeneuse, qui était chaussée légèrement. Ce grief était venu s’ajouter à d’autres.

«Vous n’avez rien de ce genre à redouter ici, Mademoiselle», fit la Marquise, «Bourgault ne râtisse qu’une fois la semaine, et seulement le devant du château.»

Ce Bourgault était chargé de l’entretien des parterres; mais la pédante ne tarda pas à le surnommer Pilois, en souvenir de Madame de Sévigné dont, on le sait, le jardinier s’appelait ainsi.

Suite des références et des noises.

L’entrée en servitude de Miss Winter chez les Juifs, coïncidant avec la venue, en France, d’un Shah de Perse, les domestiques obtinrent un congé en masse, pour voir passer le Prince Oriental. Une seule femme de chambre fut privée de la sortie, à cause de l’Étrangère, elle-même retenue par un lombago. Inde iræ. L’obligation de contempler les reins d’une ennemie, au lieu d’admirer le bonnet d’astrakan d’un souverain bronzé, irrita cette fille de service, qui chercha une vengeance, laquelle lui fut fournie par une paire de bottines jaunes. Elles furent cirées en noir par la camériste vindicative, dont leur propriétaire exigea le renvoi... qu’on lui refusa. Il s’agissait de la nièce d’une femme de charge, à laquelle on avait des obligations. L’insulaire eut le dessous et, plutôt que de l’admettre, préféra s’éloigner. On ne la retint pas.

Les bottines venaient de chez Thomas; elles avaient coûté deux cents francs.

Ce que la narratrice se garda de conter, c’est un désagréable épisode qui avait marqué son entrée dans le royaume d’Israël. Un matin qu’elle dirigeait sa marche vers un banc de prédilection, où elle avait accoutumé d’alimenter sa rêverie, elle se pencha imprudemment, sans penser à mal, par-dessus la balustrade qui la séparait de l’Avenue. Horreur! Au lieu de la silencieuse solitude d’une large voie qu’avait naguère terrifiée le passage des tricoteuses, notre rêveuse avait, devant soi, quinze derrières nus, quinze derrières de troupiers, braqués tels que des pièces d’artillerie. Un campement de manœuvres se tenait dans le voisinage, et ce coin relativement désert avait été désigné, sans autre forme de procès, pour y établir la feuillée.

Mademoiselle s’enfuit vers les saules, comme Galatée; sed cupit antè videri; elle désira d’être vue. Elle le fut, par le maître de céans, qui passait par là, et auquel il lui fallut donner les raisons de son trouble, comme les motifs de sa rougeur. Elle le fit sous le sceau du secret. Monsieur Mayer se montra fort irrité. Ces contretemps-là n’arrivent jamais qu’aux personnes extrêmement jalouses de l’éclat de leur résidence. Une réclamation fut faite, qui aboutit, pas séance tenante, avec des longueurs. Enfin, le provisoire établissement fut changé de place. Mais une contrainte s’ensuivit; un tacite veto, durant des semaines et des mois, pesa sur cette portion du parc. Et longtemps après, quand la promenade put tendre, à nouveau, vers ce point qui avait été le théâtre du drame, la conversation fléchissait. Le secret n’avait pas été gardé.

Ces développements, on ne les connut que plus tard et, grâces à Dieu! sans précision. Pour commencer, il fut convenu que la Gouvernante donnerait, aux petites, des leçons d’anglais, qu’elle parlait avec beaucoup d’élégance. Quant aux devoirs français, expédiés de Neuilly, et de Versailles, par les Demoiselles de Bonduwe et l’Institution Bellemanières, il suffirait d’en surveiller l’accomplissement, ce qui serait facile, car l’Irlandaise paraissait «familiarisée avec notre langage».

Sur ce propos, qui fut tenu, Miss prit des airs mystérieux, partit d’un éclat de rire léger, et ajouta qu’elle «ferait ses preuves». Puis elle conclut un peu sentencieusement, qu’on ne s’exprimait jamais bien que dans une langue étrangère, parce que, celle-là, on prenait la peine de l’apprendre; tandis que, pour la sienne, s’imaginant la connaître de naissance, on en restait au rudiment. Elle réagirait contre cette erreur.

La réflexion n’aurait peut-être pas paru sans justesse à un auditeur d’esprit; mais comme il ne s’en trouvait pas là, elle passa inaperçue.

Au reste, les circonstances semblèrent favorables. Une atmosphère d’indulgence régna dans le château. La Comtesse, elle-même, se montra clémente. Sans doute elle se flattait d’en imposer au voisinage par la distinction de ce choix. Les enfants paraissaient ravies de leur maîtresse, qui fut déclarée sympathique, d’un commun accord.


X

Dans quelle mesure cette sympathie était-elle justifiée par ce qui frappait le regard, quand on examinait l’Institutrice?

Elle n’avait pas d’âge. Une expression plus que juvénile, presque enfantine, occupait son faciès, par ailleurs lisse et brillant, comme celui des personnes qui font un fréquent usage de cold-cream. C’était le cas de la Gouvernante qui, redoutant l’action de l’eau sur les tissus, ne se débarbouillait qu’avec ce produit.

Signalement: une grande bouche assez bien meublée, sur les lèvres de laquelle alternait le rire qui agace, avec la parole dogmatique dont on est surpris. La voix était musicale, mais sans profondeur, quelque chose comme un gazouillement. Elle tenait aussi de l’harmoniflûte, mais pouvait s’élever dans la discussion—et on le pressentait—à une hauteur insupportable.

Au-dessus d’un nez quelconque, des yeux qui, sans difformité ni exiguïté, cependant réussissaient à ne pas être beaux, ce qui se présente rarement dans l’ordre oculaire. Une chevelure qui, le matin et l’après-midi des jours ordinaires, se montrait peu apprêtée; mais, le soir, disparaissait sous une applique Boudard; celle-ci ordonnée suivant le tour conventionnel dont la dotent les prospectus. Or, non seulement celle qui le portait ne faisait pas mystère de ce postiche, mais elle en était vaine. A plusieurs reprises, elle vanta les mérites de l’«artiste capillaire», rendant justice, plus encore qu’à son talent, ce qui eût été naturel, à sa délicatesse, ce qui semblait moins en rapport avec le sujet. Miss Winter en donna l’explication. Le célèbre coiffeur, qui n’employait jamais que des matériaux fournis par lui, avait consenti, tout exceptionnellement, à faire entrer dans la composition du frontail de cette cliente, deux chevelures dont elle proposait l’apport. L’une d’elles lui venait d’une religieuse; l’autre, d’une amie défunte. Et c’était, pour notre héroïne, plus que de la coquetterie, une piété qui l’attachait à ce coiffage, lequel rappelait, à la fois, le couvent et le mausolée.

Quant à la stature, elle était plutôt grande, la taille sans souplesse, le corps sans rondeur; et cela se poursuivait de la sorte. Comme on le voit, ce n’est qu’à un assemblage de négatives qu’il eût été donné de réussir une description dans le signalement de ce modèle.

Tel n’était point sans doute son avis, car, un jour que Mademoiselle avait parlé des trente beautés d’Hélène (ce qui déplut), elle ajouta, non sans assurance, qu’elle connaissait une personne qui les possédait toutes, sans exception, qu’elle les avait mesurées. C’est, on le sait, la distance exacte qui, pour satisfaire aux lois de l’esthétique corporelle, doit séparer un sourcil de l’autre, le nez, du menton, ainsi de suite. Et l’on ne se représente guère une telle mensuration, s’exerçant et se continuant jusqu’au bout, du fait de cette respectable personne sur une autre qu’elle-même.

Les pieds et les mains étaient longs et étroits, ce que le sujet tenait pour un signe d’aristocratie. La Comtesse, chez qui ces mêmes membres avaient les mêmes défauts, se vit, par suite, sur ce point, dans l’impossibilité de contredire Miss Winter.

Un être affligé d’une difformité physique la reproduit volontiers dans ses ajustements. Une femme laide dispose les ailes de son chapeau avec la même disgrâce qui se signale dans le désordre de ses traits.

C’était le cas d’Henriette.

Une fois que, chez un photographe, une amie bienveillante avait voulu attenter à la rigidité de ce maintien et l’assouplir un peu, les assistants entendirent un bruit sec, une sorte de craquement de cotret, qui les avait fait se ressouvenir de certains cliquetis osseux, dans la Danse Macabre de Saint-Saëns.


XI

Nous avons examiné l’anatomie de Mademoiselle. De quoi tout cela était-il recouvert? De ce que la Marquise appelait drôlement, et non moins justement: des nippes. A savoir: de toilettes extrêmement nombreuses (l’Institutrice en changeait parfois des semaines de suite), sans que rien, dans leur contour ni leur couleur, fût jamais venu réjouir la rétine. Leur caractéristique était de n’en pas avoir, ni belles, ni laides, ni pauvres, ni riches, comme nées démodées. On aurait dit des effets de la Nature plus que des produits de l’Art et des applications de l’Industrie. Plutôt qu’avoir été tramé dans un atelier, ou ajusté sur un établi, cela semblait s’être chiffonné sous une coquille ou élancé hors d’une cosse.

Il y en avait de toutes les formes et de tous les tons; des beiges, que l’Irlandaise mettait de préférence l’hiver; et de foncées, qu’elle revêtait durant la canicule. Car cette antithèse était de son goût. On la vit, une fois, descendre toute vêtue de blanc, un matin de janvier, pour s’assortir à la neige.

Ce jour-là, les fillettes en profitèrent pour supplier leur Gouvernante de leur donner une représentation de ski. Elle eut le tort de céder. Son prestige en diminua, même aux yeux de l’acrimonieuse Henriette. Une croyance s’était presque établie qui, de temps à autre, faisait apparaître Mademoiselle comme une sorte de Séraphita Swedenborgiste, glissant sur d’invisibles névés, telle qu’un Ange Norvégien, en rupture de Ciel. Cette tradition s’infirma. On ne tint compte, ni de la bonne volonté, ni des conditions plus que défavorables, dérisoires, dans lesquelles la tentative s’était accomplie; ce fut un four... qui faillit se terminer par un tour de reins. Dans sa lutte disproportionnée entre le gel insuffisant et l’agilité des Scandes, la skieuse fut vaincue. Elle dut garder le lit avec une foulure. La médiocrité de l’accident ajoutait à sa confusion et au discrédit. La mort seule eût semblé à la hauteur des légendes.

Une autre destinée de ces robes de Miss, ce n’était pas d’être usées, ni malpropres (bien qu’elles parussent faites depuis très longtemps, même quand on disait les porter pour la première fois), mais d’être fripées. Cela va de soi. Elles prolongeaient leur existence sous des couvercles; et le fer ne les rencontrait point. Mademoiselle ne l’aurait pas manié; et, sans doute, à la suite d’expériences funestes où sa dignité s’était vue compromise, il lui répugnait de demander, à de fréquentes reprises, comme il aurait fallu, un service que, par ailleurs, on ne lui proposait pas.

Il en résulte que, prié de donner votre avis sur les modes de Miss Winter, le plus sage parti eût été d’affirmer qu’elles avaient l’air d’avoir fait le tour du Monde.

En outre, elles abondaient en boutons qui ne boutonnent rien, et en boutonnières qui ne s’ouvrent pas. Enfin, détail intime, Mademoiselle ne portait pas de chemise. On sut qu’elle faisait usage d’une combinaison.


XII

Les robes, les chapeaux eux-mêmes ne font pas toute la toilette. Le prestige ou la déplaisance qui en émanent résultent d’une décoration d’ensemble, laquelle emprunte à des détails et, très spécialement, aux bijoux.

L’écrin de Mademoiselle était pauvre, cela va de soi. Il contenait principalement du gypse et de l’ambre, de l’aventurine et de l’onyx, des coquillages montés, des améthystes suisses et du lapis de Chamounix, des coraux en branches, des agates herborisées, des perles baroques et des turquoises mortes; un péridot, une aigue-marine, une chrysoprase, un rubis-balai, une pierre de lune et un œil de tigre, une perle Técla et un diamant de Bluze.

Ces pierrailles se succédaient, en alternant, sur du changeant ou du chiné, de l’écossais ou de la cheviotte.

Un fragment de succin, dans lequel était emprisonnée une patte de coléoptère, induisait l’Institutrice à citer les vers de Chénier, les jours qu’elle portait ce morceau d’ambre.

Mentionnons encore des laves du Vésuve et des scarabées de La Bourboule. Il y avait aussi des cornes contre la jettatura et un lot de breloques, parmi lesquelles un flacon gros comme une noisette, dans lequel séjournait de l’essence de roses, et que Mademoiselle comparait, pour cela, aux pendants d’oreilles de Salammbô. Ajoutez un bracelet en verre de la Mandchourie, un autre composé de tristes gemmes aux noms oubliés, desquels les initiales, en s’additionnant, avaient jadis orthographié un vocable chéri ou une parole d’amour. Une croix était si grande que, découpée sur ce maigre sein, l’on eût dit de celles qui s’érigent aux endroits où il est arrivé un accident.

Un minuscule ski en titre fixe servait de broche. La Gouvernante l’avait gagné dans un concours de cet exercice. C’était, pour elle, sa violette des Jeux Floraux, son joujou de Clémence Isaure.

Enfin, un cœur en émail noir s’ornait d’une fantaisie en demi-perles. C’était le cadeau nuptial de l’élève Russe. Comme celle-ci faisait remarquer à sa mère, en hésitant sur les conditions de l’achat, qu’il était pénible d’offrir, à une femme encore jeune, un médaillon qui ne s’ouvrait pas, la Dame répondit d’un ton péremptoire: «C’est inutile, elle n’aurait rien à mettre dedans

Dans quelle mesure convenait-il de tolérer ces fantaisies ou de s’en irriter, la Comtesse ne le démêlait pas encore. La chose représentait fort peu de dépense, un reste de jeunesse et un fond de naïveté, trois motifs pour ne pas sévir. On songeait bien quelquefois à dire: «Mademoiselle, nous serions heureux de vous voir adopter une coiffure plate...» Mais personne n’aurait voulu se charger de cette commission indiscrète. En outre, il y avait l’applique dont la forme était immodifiable. Les plumes de dindon qui s’y piquaient, à l’heure du dîner, on les ramassait dans la basse-cour. Tout cela n’était pas très méchant. En interdire l’usage ne devait-il pas sembler inutilement sévère? Seules, les fleurs naturelles, épinglées au corsage, déplaisaient nettement. On leur trouvait un air «romance», quelque chose de sentimental et de voluptueux qui pouvait troubler les fillettes, en un mot qui résumait tout: leur donner des idées.


XIII

L’écrin de Mademoiselle contenait encore une perle baroque. Celle-ci affectait une forme singulière, très singulière. Charles s’en aperçut assez vite et fit part de l’observation à un ami qui répondit que la chose lui était apparue, dès le premier jour. Les deux hommes rirent avec gêne, parlèrent bas et se rangèrent au même avis, qui était que le bijou ne devait plus être porté devant les enfants, lesquelles, précisément, affectaient une naïve prédilection pour ce pendentif et lui prodiguaient d’intempérantes caresses. C’était embarrassant. Confier à Henriette le véritable motif d’une interdiction, en apparence, arbitraire, paraissait difficile. Désagréable, mais innocente, elle solliciterait des explications qui seraient déplaisantes et ridicules. Le Comte prit le parti de simuler une antipathie pour le joyau malencontreux, de le juger agaçant, d’en exiger la disparition.

Un tel caprice, de la part de ce bon enfant, surprit, mais parut admissible. La feinte réussit. A de certaines heures, la Comtesse ne demandait pas mieux que d’infliger un pensum à sa Gouvernante. Celle-ci, quand on lui parla de supprimer le pendant, eut un sourire énigmatique... mais obéit.

Une seule fois, l’objet reparut. C’était un dimanche que tout le monde était allé déjeuner dans le voisinage. Retenu par son mal de tête, Charles était resté, et Mademoiselle n’avait pas été emmenée. La parure proscrite se balançait au bas d’un ruban, sur lequel il y avait, à cette heure, quelque chose d’inscrit. C’étaient ces mots:

«Mais un, entre autres, me troubla.»

Le migrainé les retint pour les citer à son voisin. Celui-ci les reconnut comme étant un vers de Verlaine, au sujet d’un coquillage.


XIV

«Je crains qu’elle ne sache rien faire de ses dix doigts», avait articulé la Marquise. Mademoiselle eut-elle connaissance du propos qui la calomniait? Le fait est qu’elle descendit, un matin, avec une bande de tapisserie, «longue comme un jour sans pain». C’est l’expression dont Henriette la désigna. L’ouvrage était divisé en l’on ne sait combien de compartiments, occupés par des points différents et des colorations diverses. On douta que la Gouvernante en eût exécuté la moindre partie.

Le soir, ce fut le tour des fleurs artificielles. Miss Winter sortit d’un carton des bandes de papier découpé, coloré et transparent, qu’elle se mit à tourner en forme d’œillets, avec beaucoup de dextérité. Nul subterfuge n’était plus possible, un contrôle s’exerçait; malheureusement cela n’arrangeait pas les choses, car, si le labeur n’était pas fort difficile, en revanche, le résultat était fort laid. Cela sentait le carnaval de Nice et la redoute en deux tons. Toutes les pièces de la maison furent gâtées, huit jours, des beaux effets de cette flore d’emprunt. On en retrouvait de plantés jusque dans le chignon des femmes de service.

Puis, Mademoiselle se mit à broder. Cette fois, les choses n’allèrent pas sans beaucoup de façons. On la vit appliquer un ruban sur une bande de toile cirée, pour éviter de se piquer les doigts qu’elle avait osseux. Ensuite, le travail commença. Ces Dames crurent observer qu’il consistait à tracer des lettres sur le tissu, avec des soies de couleur. Quand ce fut fini, la broderie se trouva être un protège-clavier que la Comtesse dénicha en ouvrant le piano pour faire déchiffrer à Noémi, qui avait des dispositions, le Gai Laboureur, de Schumann.

Or, sur ce ruban, il y avait écrit:

«Duchesse, nommez-moi berger de vos sourires!»

On s’en tint aux suppositions, jusqu’à l’arrivée d’un voisin qui, précisément, venait dîner, le soir de ce jour-là, et avait rendu le même service, quand il s’était agi du Pauvre Lélian. C’était un homme entre deux âges, Jacques Demelly, petit seigneur d’une vague châtellenie. Il y vivait en chasseur érudit, propriétaire d’une bibliothèque assez bien fournie, qu’il entretenait de volumes nouveaux.

Consulté par les Dames sur la singulière apostrophe qu’elles avaient découverte dans l’instrument, il leur apprit que c’était un vers de Mallarmé, poète, non sans célébrité, de «l’École de l’Incompréhensible».

Cet alexandrin, terminant un sonnet adressé à une femme dont les dents étaient fort blanches, on pouvait supposer que l’auteur avait entendu les comparer à des brebis. De là cette métaphore. Mais rien n’était moins certain. Par suite, et dans le cas particulier de cette transposition, la Grande Dame, c’était l’Harmonie, cette fois, et l’ivoire du clavier apparaissait comme une dentition plus vaste.

Telle fut l’explication de Monsieur Demelly. Elle surprit, sans charmer.

Mademoiselle, qui s’était éloignée un instant, reparut alors. Elle portait un livre, les Torrens, de Madame Guyon.

A leur suite, trouvant à qui parler, elle entama une conversation avec le voisin, sur le sujet du Quiétisme. Ce fut transcendant... et ennuyeux.

Au cours de cet entretien, le Comte distingua des mots qu’il se promit de chercher dans le Dictionnaire, le lendemain matin. C’étaient succédané, empyreume, traumatisme, herméneutique et idiosyncrasie.

Seulement, comme il avait oublié de les inscrire, il ne s’en souvint plus, quand le moment fut venu, pour lui, d’en apprendre le sens.


XV

Mademoiselle se révélait comme un caractère. Henriette, à ce propos, eut un mot pénible. Elle dit à la Marquise: «Vous imaginez-vous, ma mère, quelle chose horrible ce serait qu’un caractère dans une cuisine? On se représente bien un caractère dans une bibliothèque... mais dans une cuisine!...»

Et elle s’éloigna en martelant: Un caractère dans une cuisine!...»


XVI

Il y avait, sur la grande table ronde du salon, une boîte en acajou, de forme oblongue et de dimension moyenne. Elle était divisée en autant de compartiments que l’on compte de lettres dans l’alphabet; chacune de ces consonnes, ou de ces voyelles, bien entendu, plusieurs fois répétées, s’inscrivait sur une petite plaque d’ivoire et se plaçait à son rang, dans son casier. De ces lettres, on composait des mots, plus ou moins brefs ou difficiles, que l’on donnait ensuite à deviner, après en avoir brouillé l’ordre. Cela aussi s’appelait un jeu. La Marquise l’approuvait, affirmant qu’il ouvrait l’intelligence. Pour Noémi, d’esprit paresseux, on se contentait de monosyllabes, tels que fer ou or, rat ou mur.

Un matin, en sortant de table, Mademoiselle plongea rapidement ses maigres doigts dans les cases de lettres. De ces dernières elle assembla un vocable qui parut long et, brusquement, les jeta sur un guéridon, sous les yeux du Comte, après les avoir désunies.

Il se mit au travail, le front entre ses paumes. Tout à coup on le vit rougir et, sans explication, replacer les tablettes où Mademoiselle les avait prises. Elle souriait. Nul ne sut jamais le mot qui avait été donné, duquel, sans doute, les éléments se pouvaient ordonner de plusieurs différentes manières.


XVII

Pour suppléer aux jeux innocents, que l’excès de leur bêtise rendait coupables, selon Miss Winter, celle-ci inventa deux passe-temps. Le premier se nommait le jeu de l’épithète inévitable. Miss lançait un substantif; il fallait y répondre immédiatement par l’adjectif dont l’usage courant en avait fait le compagnon inséparable.

C’est ainsi que le mot bonté appelait le mot inépuisable; le mot méchanceté, le mot noire; le mot susceptibilité, le mot exagérée; et le mot travail, le mot opiniâtre, qualificatif dont le mot constipation avait aussi sa part. C’était comme la raquette du verbe et le volant de Vaugelas. L’inventeuse en tenait pour ce dernier titre.

L’autre jeu consistait à supposer que les ouvrages célèbres avaient été écrits de nos jours et à en attribuer fantaisistement la paternité à tel ou tel contemporain. Les Liaisons dangereuses, beaucoup de personnes pourraient en être le Choderlos de Laclos, quant à l’intrigue vécue; mais, un jour, après avoir attribué à Madame de *** qui était prude et libidineuse, l’Introduction à la Vie Dévote, Mademoiselle affirma que, si elle avait réellement composé l’ouvrage, celle à qui elle l’attribuait l’aurait fait relier en peau de truie.

Cette réflexion ne fut pas du goût d’Henriette, qui en profita pour mettre le veto sur les deux divertissements dont Mademoiselle faisait, à vrai dire, deux monologues assez fastidieux. Au premier, les fillettes préféraient oui et non. Demelly, seul, pouvait, non moins que l’autre, le jouer avec l’Institutrice, et outre que c’était ennuyeux, c’était peu convenable.


XVIII

«Mademoiselle,—avait dit la Marquise,—vous devriez nous organiser une surprise pour la fête de ma belle-fille.»

Mademoiselle répondit qu’elle s’en ferait un plaisir.

Vite on devina des préparatifs. Les enfants prirent des airs secrets. Sans nul doute, sur la croix du pectoral, on leur avait fait jurer de garder le silence. Plutôt que trahir rien de ce qui s’apprêtait, Berthe aurait, à soi seule, renouvelé Coré, Dathan et Abiron, qui souriaient dans la fournaise. Et Noémi aurait répondu: «Pete, non dolet!»

Il y eut, dans la direction de la cuisine, des allées et venues dont on s’inquiéta, vu le danger qu’il y a, pour les mets, de se rencontrer avec les épingles. Le Grand Albert fut consulté sur l’Art de teindre les cheveux en vert. On composa des perruques de cette nuance avec du chanvre trempé dans un bouillon d’herbes.

Une impatience était au salon, qu’il fallut dompter, sous le prétexte, après tout plausible, que les intéressés ne sauraient être initiés aux surprises qu’on leur réserve.

Quand vint le jour mémorable, les deux petites filles, vers le milieu de l’après-midi, apparurent changées de proportions, aux yeux de leurs parents stupéfaits: elles avaient doublé de volume. La Gouvernante dut expliquer ceci que, pour ne pas trop retarder le coucher, elle avait jugé bon de faire revêtir aux enfants les costumes qu’elles devaient porter pour la représentation du soir. C’est eux qui gonflaient ainsi les robes et les sarraus et donnaient, aux gentilles élèves de Miss Winter, un aspect de potiches.

Monsieur le Curé et Jacques Demelly assistèrent au dîner. L’Institutrice, à qui l’on avait abandonné le salon dès quatre heures de l’après-midi, obtint l’autorisation de disparaître, au dessert, avec sa troupe. Peu d’instants après, quelqu’un vint avertir que tout était disposé. Les spectateurs gagnèrent leurs places.

Une lueur verdâtre éclairait la pièce, grâce à des abat-jour voilés de gaze. Entre deux paravents, se creusait une grotte que les assistants reconnurent avec effroi pour celle qui avait servi à la Crèche de Noël, chez les Bonnes Sœurs. La familiarité de cet emprunt choqua. C’était pis qu’une inconvenance, une profanation. La Comtesse se reprocha d’avoir semblé l’autoriser par une ignorance coupable; et elle se promit dorénavant de percer à jour les surprises.

Soudain, les lettres d’un transparent s’éclairèrent dans les fonds et on lut, en caractères lumineux, ces deux mots: LE MONSTRE. Puis, lentement, deux formes apparurent sur le devant de la grotte, qui était en papier d’emballage, froissé avec art. A peine Monsieur le Curé reconnut-il ses petites catéchumènes, sous l’aspect de divinités des eaux, très pittoresquement accoutrées de fucus, d’algues et de goëmons où se mêlaient des burgaus et des porcelaines.

Alors, une voix se fit entendre du fond de la caverne, avec des accents de trompette marine. Elle clama:

«Pour croire à la pieuvre, il faut l’avoir vue.

Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire.

A de certains moments, on serait tenté de le penser, l’insaisissable, qui flotte en nos songes, rencontre, dans le possible, des aimants, auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du rêve, il sort des êtres. L’Inconnu dispose du prodige et il s’en sert pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n’ont pu faire que la Chimère; Dieu a fait la pieuvre.

Quand Dieu veut, il excelle dans l’exécrable.»

Ici, la Comtesse remua sa chaise et regarda du côté du prêtre qui, heureusement, était un peu sourd. Il dodelinait de la tête avec un air d’approbation. La voix continua:

«Le pourquoi de cette vérité est l’effroi du penseur religieux. Tous les idéals étant admis, si l’épouvante est un but, la pieuvre est un chef-d’œuvre.»

A cet instant, les deux sirènes, qui n’avaient pas quitté le plateau, se mirent à dialoguer en ces termes:

BERTHE.

«La baleine a l’énormité...

NOÉMI.

...a pieuvre est petite;

BERTHE.

L’hippopotame a une cuirasse...

NOÉMI.

...la pieuvre est nue;

BERTHE.

La jararaca a un sifflement...

NOÉMI.

...la pieuvre est muette;

BERTHE.

Le rhinocéros a une corne...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de corne;

BERTHE.

Le scorpion a un dard...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de dard;

BERTHE.

Le buthus a des pinces...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de pinces;

BERTHE.

L’alouate a une queue prenante...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de queue;

BERTHE.

Le requin a des nageoires tranchantes...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de nageoires;

BERTHE.

Le vespertilio-vampire a des ailes onglées...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas d’ailes;

BERTHE.

Le hérisson a des épines...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas d’épines;

BERTHE.

L’espadon a un glaive...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de glaive;

BERTHE.

La torpille a un foudre...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas d’effluve;

BERTHE.

Le crapaud a un virus...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de virus;

BERTHE.

La vipère a un venin...

NOÉMI.

...la pieuvre n’a pas de venin;