COMTESSE DE SÉGUR
L'AUBERGE DE L'ANGE GARDIEN.
A mes petits-fils, LOUIS ET GASTON DE MALARET.
Chers enfants, vous êtes de bons petits frères, et je suis bien sûre que, si vous vous trouviez dans la triste position de Jacques et de Paul, toi, mon bon petit Louis, tu ferais comme l'excellent petit Jacques; et toi, mon gentil petit Gaston, tu aimerais ton frère comme Paul aimait le sien. Mais j'espère que le bon Dieu vous fera la grâce de ne jamais passer par de pareilles épreuves, et que la lecture de ce livre ne réveillera jamais en vous de pénibles souvenirs.
Comtesse de Ségur, née Rostopchine.
I
A la garde de dieu.
Il faisait froid, il faisait sombre; la pluie tombait fine et serrée; deux enfants dormaient au bord d'une grande route, sous un vieux chêne touffu: un petit garçon de trois ans était étendu sur un amas de feuilles; un autre petit garçon, de six ans, couché à ses pieds, les lui réchauffant de son corps; le petit avait des vêtements de laine, communs, mais chauds; ses épaules et sa poitrine étaient couvertes de la veste du garçon de six ans, qui grelottait en dormant; de temps en temps un frisson faisait trembler son corps: il n'avait pour tout vêtement qu'une chemise et un pantalon à moitié usés; sa figure exprimait la souffrance, des larmes à demi séchées se voyaient encore sur ses petites joues amaigries. Et pourtant il dormait d'un sommeil profond; sa petite main tenait une médaille suspendue à son cou par un cordon noir; l'autre main tenait celle du plus jeune enfant; il s'était sans doute endormi en la lui réchauffant. Les deux enfants se ressemblaient, ils devaient être frères; mais le petit avait les lèvres souriantes, les joues rebondies; il n'avait dû souffrir ni du froid ni de la faim comme son frère aîné.
Les pauvres enfants dormaient encore quand, au lever du jour, un homme passa sur la route, accompagné d'un beau chien, de l'espèce des chiens du mont Saint-Bernard. L'homme avait toute l'apparence d'un militaire; il marchait en sifflant, ne regardant ni à droite ni à gauche; le chien suivait pas à pas. En s'approchant des enfants qui dormaient sous le chêne, au bord du chemin, le chien leva le nez, dressa les oreilles, quitta son maître: et s'élança vers l'arbre, sans aboyer. Il regarda les enfants, les flaira, leur lécha les mains et poussa un léger hurlement comme pour appeler son maître sans éveiller les dormeurs. L'homme s'arrêta, se retourna et appela son chien: «Capitaine! ici, Capitaine!»
Capitaine resta immobile; il poussa un second hurlement plus prolongé et plus fort.
Le voyageur, devinant qu'il fallait porter secours à quelqu'un, s'approcha de son chien et vit avec surprise ces deux enfants abandonnés. Leur immobilité lui fit craindre qu'ils ne fussent morts; mais, en se baissant vers eux, il vit qu'ils respiraient; il toucha les mains et les joues du petit: elles n'étaient pas très froides; celles du plus grand étaient complètement glacées; quelques gouttes de pluie avaient pénétré à travers les feuilles de l'arbre et tombaient sur ses épaules couvertes seulement de sa chemise.
«Pauvres enfants! dit l'homme à mi-voix, ils vont périr de froid et de faim, car je ne vois rien près d'eux, ni paquets ni provisions. Comment a-t-on laissé de pauvres petits êtres si jeunes, seuls, sur une grande route? Que faire? Les laisser ici, c'est vouloir leur mort. Les emmener? J'ai loin à aller et je suis à pied; ils ne pourraient me suivre.»
Pendant que l'homme réfléchissait, le chien s'impatientait: il commençait à aboyer; ce bruit réveilla le frère aîné; il ouvrit les yeux, regarda le voyageur d'un air étonné et suppliant, puis le chien, qu'il caressa, en lui Disant:
«Oh! tais-toi, tais-toi, je t'en prie; ne fais pas de bruit, n'éveille pas le pauvre Paul qui dort et qui ne souffre pas. Je l'ai bien couvert, tu vois; il a bien chaud.»
—Et toi, mon pauvre petit, dit l'homme, tu as bien Froid!
L'ENFANT.—Moi, ça ne fait rien; je suis grand, je suis fort; mais lui, il est petit; il pleure quand il a froid, quand il a faim.
L'HOMME.—Pourquoi êtes-vous ici tous les deux?
L'ENFANT.—Parce que maman est morte et que papa a été pris par les gendarmes, et nous n'avons plus de maison et nous sommes tout seuls.
L'HOMME.—Pourquoi les gendarmes ont-ils emmené ton papa?
L'ENFANT.—Je ne sais pas; peut-être pour lui donner du pain; il n'en avait plus.
L'HOMME.—Qui vous donne à manger?
L'ENFANT.—Ceux qui veulent bien.
L'HOMME.—Vous en donne-t-on assez?
L'ENFANT.—Quelquefois, pas toujours; mais Paul en a toujours assez.
L'HOMME.—Et toi, tu ne manges donc pas tous les Jours?
L'ENFANT.—Oh! moi, ça ne fait rien, puisque je suis Grand.
L'homme était bon; il se sentit très ému de ce dévouement fraternel et se décida à emmener les enfants avec lui jusqu'au village voisin.
«Je trouverai, se dit-il, quelque bonne âme qui les prendra à sa charge, et quand je reviendrai, nous verrons ce qu'on pourra en faire; le père sera peut-être de retour.»
L'HOMME.—Comment t'appelles-tu, mon pauvre petit?
L'ENFANT.—Je m'appelle Jacques; et mon frère, c'est Paul.
L'HOMME.—Eh bien, mon petit Jacques, veux-tu que je t'emmène? J'aurai soin de toi.
JACQUES.—Et Paul?
L'HOMME.—Paul aussi; je ne voudrais pas le séparer d'un si bon frère. Réveille-le et partons.
JACQUES.—Mais Paul est fatigué; il ne pourra pas marcher aussi vite que vous.
L'HOMME.—Je le mettrai sur le dos de Capitaine; tu vas voir.
Le voyageur souleva doucement le petit Paul toujours endormi, le plaça à cheval sur le dos du chien en appuyant sa tête sur le cou de Capitaine. Ensuite il ôta sa blouse, qui couvrait sa veste militaire, en enveloppa le petit comme d'une couverture, et, pour l'empêcher de tomber, noua les manches sous le ventre du chien.
«Tiens, voilà ta veste, dit-il à Jacques en la lui rendant; remets-la sur tes pauvres épaules glacées, et partons.»
Jacques se leva, chancela et retomba à terre; de grosses larmes roulèrent de ses yeux; il se sentait faible et glacé, et il comprit que lui non plus ne pourrait pas marcher.
L'HOMME.—Qu'as-tu donc, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?
JACQUES.—C'est que je ne peux plus marcher; je n'ai plus de forces.
L'HOMME.—Est-ce que tu te sens malade?
JACQUES.—Non, mais j'ai trop faim, je n'ai pas mangé hier; je n'avais plus qu'un morceau de pain pour Paul. L'homme sentit aussi ses yeux se mouiller; il tira de son bissac un bon morceau de pain, du fromage et une gourde de cidre, et présenta à Jacques le pain et le fromage pendant qu'il débouchait la gourde.
Les yeux de Jacques brillèrent: il allait porter le pain à sa bouche quand un regard jeté sur son frère l'arrêta:
«Et Paul? dit-il, il n'a rien pour déjeuner; je vais garder cela pour lui.»
—J'en ai encore pour Paul, mon petit; mange, pauvre enfant, mange sans crainte.
Jacques ne se le fit pas dire deux fois; il mangea et but avec délices en répétant dix fois:
«Merci, mon bon Monsieur, merci... Vous êtes très bon. Je prierai la sainte Vierge de vous faire très heureux.» Quand il fut rassasié, il sentit revenir ses forces et il dit qu'il était prêt à marcher. Capitaine restait immobile près de Jacques: la chaleur de son corps réchauffait le petit Paul, qui dormait plus profondément que jamais.
L'homme prit la main de Jacques, et ils se mirent en route suivis de Capitaine, qui marchait posément sans se permettre le moindre bond, ni aucun changement dans son pas régulier, de peur d'éveiller l'enfant. L'homme questionnait Jacques tout en marchant; il apprit de lui que sa mère était morte après avoir été longtemps malade, qu'on avait vendu tous leurs beaux habits et leurs jolis meubles; qu'à la fin ils ne mangeaient plus que du pain; que leur papa était toujours triste et cherchait de l'ouvrage.
«Un jour, dit-il, les gendarmes sont venus chercher papa; il ne voulait pas aller avec eux; il disait toujours en nous embrassant: «Mes pauvres enfants! mes pauvres enfants! «Les gendarmes disaient: «Il faut venir tout de même, mon garçon; nous avons des ordres.» Puis un gendarme m'a donné un morceau de pain et m'a dit: «Reste là avec ton frère, petit; je reviendrai vous prendre.» J'ai donné du pain à Paul et j'ai attendu un bout de temps; mais personne n'est venu; alors j'ai pris Paul par la main et nous avons marché longtemps. J'ai vu une maison où on mangeait, j'ai demandé de la soupe pour Paul; on nous a fait asseoir à table, et on a donné une grande assiette de soupé à Paul, et à moi aussi; puis on nous a fait coucher sur de la paille. Quand nous avons été éveillés, on nous a mis du pain dans nos poches, et on m'a dit: «Va, mon petit, à la garde de Dieu.» Je suis parti avec Paul, et nous avons marché comme cela pendant bien des jours. Hier la pluie est venue: je n'ai pas trouvé de maison: j'ai donné à Paul le pain que j'avais gardé. Je lui ai ramassé des feuilles sous le chêne; il pleurait parce qu'il avait froid; alors j'ai pensé que maman m'avait dit: «Prie la sainte Vierge, elle ne t'abandonnera pas.» J'ai prié la sainte Vierge; elle m'a donné l'idée d'ôter ma veste pour couvrir les épaules de Paul, puis de me coucher sur ses jambes pour les réchauffer. Et tout de suite il s'est endormi. J'étais bien content; je n'osais pas bouger pour ne pas l'éveiller et j'ai remercié la bonne sainte Vierge; je lui ai demandé de me donner à déjeuner demain parce que j'avais très faim et je n'avais plus rien pour Paul; j'ai pleuré, et puis je me suis endormi aussi; et la sainte Vierge vous a amené sous le chêne. Elle est très bonne, la sainte Vierge, Maman me l'avait dit bien souvent: «Quand vous aurez besoin de quelque chose, demandez-le à la sainte Vierge; vous verrez comme elle vous écoutera.»
L'homme ne répondit pas; il serra la main du petit Jacques plus fortement dans la sienne, et ils continuèrent à marcher en silence. Au bout de quelque temps, l'homme s'aperçut que la marche de Jacques se ralentissait.
«Tu es fatigué, mon enfant?» lui dit-il avec bonté.
—Oh! je peux encore aller. Je me reposerai au village.
L'homme enleva Jacques et le mit sur ses épaules.
«Nous irons plus vite ainsi», dit-il.
JACQUES.—Mais je suis lourd; vous allez vous fatiguer, mon bon Monsieur.
L'HOMME.—Non, mon petit, ne te tourmente pas. J'ai porté plus lourd que toi, quand j'étais soldat et en Campagne.
JACQUES.—Vous avez été soldat; mais pas gendarme?
L'HOMME, souriant.—Non, pas gendarme; je rentre au pays, après avoir fait mon temps.
JACQUES.—Comment vous appelez-vous?
L'HOMME.—Je m'appelle Moutier.
JACQUES.—Je n'oublierai jamais votre nom, monsieur Moutier.
MOUTIER.—Je n'oublierai pas non plus le tien, mon petit Jacques; tu es un brave enfant, un bon frère. Depuis que Jacques était sur les épaules de Moutier, celui-ci marchait beaucoup plus vite. Ils ne tardèrent pas à arriver dans un village à l'entrée duquel il aperçut une bonne auberge. Moutier s'arrêta à la porte.
«Y a-t-il un logement pour moi, pour ces mioches et pour mon chien?» demanda-t-il.
—Je loge les hommes, mais pas les bêtes, répondit l'aubergiste.
—Alors vous n'aurez ni l'homme ni sa suite, dit Moutier en continuant sa route.
L'aubergiste le regarda s'éloigner avec dépit; il pensa qu'il avait eu tort de renvoyer un homme qui semblait tenir à son chien et à ses enfants, et qui aurait peut-être bien payé.
«Monsieur! Hé! monsieur le voyageur!» cria-t-il en courant après lui.
—Que me voulez-vous? dit Moutier en se retournant.
L'AUBERGISTE.—J'ai du logement, Monsieur, j'ai tout ce qu'il vous faut.
MOUTIER.—Gardez-le pour vous, mon bonhomme; le premier mot, c'est tout pour moi.
L'AUBERGISTE.—Vous ne trouverez pas une meilleure auberge dans tout le village, Monsieur.
MOUTIER.—Tant mieux pour ceux que vous logerez. L'AUBERGISTE.—Vous n'allez pas me faire l'affront de me refuser le logement que je vous offre.
MOUTIER.—Vous m'avez bien fait l'affront de me refuser celui que je vous demandais.
L'AUBERGISTE.—Mon Dieu, c'est que je ne vous avais pas regardé; j'ai parlé trop vite.
MOUTIER.—Et moi aussi je ne vous avais pas regardé; maintenant que je vous vois, je vous remercie d'avoir parlé trop vite, et je vais ailleurs.
Moutier, lui tournant le dos, se dirigea vers une autre auberge de modeste apparence qui se trouvait à l'extrémité du village, laissant le premier aubergiste pâle de colère et fort contrarié d'avoir manqué une occasion de gagner de l'argent.
II
L'ange-gardien.
«Y a-t-il du logement pour moi, pour deux mioches et pour mon chien?» recommença Moutier à la porte de L'auberge.
—Entrez, Monsieur, il y a de quoi loger tout le monde, répondit une voix enjouée.
Et une femme à la mine fraîche et souriante parut sur le seuil de la porte.
«Entrez, Monsieur, que je vous débarrasse de votre cavalier, dit la femme en riant et en enlevant doucement le petit Jacques de dessus les épaules du voyageur. Et ce pauvre petit qui dort tranquillement sur le dos du chien! Un joli enfant et un brave animal! il ne bouge pas plus qu'un chien de plomb, de peur d'éveiller l'enfant.» Pourtant le bruit réveilla enfin le petit Paul; il ouvrit de grands yeux, regarda autour de lui d'un air étonné, et, n'apercevant pas son frère, il fit une moue comme pour pleurer et appela d'une voix tremblante:
«Jacques! veux Jacques!»
JACQUES.—Je suis ici; me voilà, mon Paul. Nous sommes très heureux! Vois-tu ce bon monsieur? Il nous a amenés ici; tu vas avoir de la soupe. N'est-ce pas, monsieur Moutier, que vous voudrez bien donner de la soupe à Paul?
MOUTIER.—Certainement, mon garçon; de la soupe et tout ce que tu voudras.
La maîtresse d'auberge regardait et écoutait d'un air Étonné.
MOUTIER.—Vous n'y comprenez rien, ma bonne dame, n'est-il pas vrai? C'est toute une histoire que je vous raconterai. J'ai trouvé ces deux pauvres petits perdus dans un bois, et je les ai amenés. Ce petit-là, ajouta-t-il en passant affectueusement la main sur la tête de Jacques, ce petit-là est un bon et brave enfant; je vous raconterai cela. Mais donnez-nous vite de la soupe pour les petits, qui ont l'estomac creux, quelque fricot pour tous, et je me charge du chien; un vieil ami, n'est-ce pas, Capitaine? Capitaine répondit en remuant la queue et en léchant la main de son maître. Moutier avait débarrassé Paul de la blouse qui l'enveloppait et il l'avait posé à terre. Paul regardait tout et tout le monde; il riait à Jacques, souriait à Moutier et embrassait Capitaine. L'hôtesse, qui avait de la soupe au feu, apprêtait le déjeuner; tout fut bientôt prêt; elle assit les enfants sur des chaises, plaça devant chacun d'eux une bonne assiette de soupe, un morceau de pain, posa sur la table du fromage, du beurre frais, des radis, de la salade.
«C'est pour attendre le fricot, Monsieur; le fromage est bon, le beurre n'est pas mauvais, les radis sont tout frais tirés de terre, et la salade est bien retournée.»
Moutier se mit à table; Jacques et Paul, qui mouraient de faim, se jetèrent sur la soupe; Jacques eut soin d'en faire manger à Paul quelques cuillerées avant que d'y goûter lui-même. Paul mangea tout seul ensuite, et le bon petit Jacques put satisfaire son appétit. Après la soupe il mangea et donna à Paul du pain et du beurre; ils burent du cidre; puis vint un haricot de mouton aux pommes de terre. La bonne et jolie figure de Jacques était radieuse; Paul riait, baisait les mains de Jacques toutes les fois qu'il pouvait les attraper. Jacques avait de son frère les soins les plus touchants; jamais il ne l'oubliait; lui-même ne passait qu'en second. Moutier ne les quittait pas des yeux. Lui aussi riait et se trouvait heureux. «—Pauvres petits! pensait-il, que seraient-ils devenus si Capitaine ne les avait pas dénichés? Ce petit Jacques a, bon coeur! quelle tendresse pour son frère! quels soins il lui donne! Que faire, mon Dieu! que faire de ces Enfants?»
L'hôtesse aussi examinait avec attention les soins de Jacques pour son frère et la belle et honnête physionomie de Moutier. Elle attendait avec impatience l'explication que lui avait promise ce dernier, et lui servait les meilleurs morceaux, son meilleur cidre et sa plus vieille eau-de-vie. Moutier mangeait encore; les enfants avaient fini; ils s'étaient renversés contre le dossier de leurs chaises et commençaient à bâiller.
«Allez jouer, mioches», leur dit Moutier.
-Où faut-il aller, monsieur Moutier? demanda Jacques en sautant en bas de sa chaise et en aidant Paul à descendre de la sienne.
MOUTIER.—Ma foi, je n'en sais rien. Dites donc, ma bonne hôtesse, où allez-vous caser les petits pour qu'ils s'amusent sans rien déranger?
-Par ici, au jardin, mes enfants, dit l'hôtesse en ouvrant une porte de derrière. Voici au bout de l'allée un baquet plein d'eau et un pot à côté, vous pourrez vous amuser à arroser les légumes et les fleurs.
JACQUES.—Puis-je me servir de l'eau qui est dans le baquet pour laver Paul et me laver aussi, Madame?
L'HÔTESSE.—Certainement, mon petit garçon; mais prends garde de te mouiller les jambes.
Jacques et Paul disparurent dans le jardin; on les entendait rire et jacasser. Moutier mangeait lentement et réfléchissait. L'hôtesse avait pris une chaise et s'était placée en face de lui, attendant qu'il eût fini pour enlever le couvert. Quand Moutier eut avalé sa dernière goutte de café et d'eau-de-vie, il leva les yeux, vit l'hôtesse, sourit, et, s'accoudant sur la table:
«Vous attendez l'histoire que je vous ai promise, dit-il; la voici: elle n'est pas longue, et vous m'aiderez peut-être à la finir.»
Il lui fit le récit de sa rencontre avec les enfants; sa voix tremblait d'émotion en redisant les paroles de Jacques et en racontant les soins qu'il avait eus de son petit frère, son dévouement, sa tendresse pour lui, le courage qu'il avait déployé dans leur abandon et sa touchante confiance en la sainte Vierge.
«Et à présent que vous en savez aussi long que moi, ma bonne dame, aidez-moi à sortir d'embarras. Que puis-je faire de ces enfants? Les abandonner? Je n'en ai pas le courage; ce serait rejeter une charge que je puis porter, au total, et refuser le présent que me fait le bon Dieu. Mais j'aï une longue route à faire: je quitte mon régiment et je rentre au pays. C'est que je n'y suis pas encore; j'ai à faire quatre étapes de sept à huit lieues. Et comment traîner ces enfants si jeunes, par la pluie, la boue, le vent? Et puis, je suis garçon; je ne suis pas chez moi; personne pour les garder. Mon frère est aubergiste, comme vous, et n'a que faire de moi; mon père et ma père sont depuis longtemps près du bon Dieu, mes soeurs sont mariées et elles ont assez des leurs, sans y ajouter des pauvres petits sans père ni mère, et sans argent. Voyons, ma bonne hôtesse, vous m'avez l'air d'une brave femme... Dites,... que feriez-vous à ma place?»
L'HÔTESSE.—Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Parole d'honneur, je n'en sais rien.
MOUTIER.—Mais ce n'est pas un conseil, cela. Ça ne décide rien.
L'HÔTESSE.—Que voulez-vous que je vous dise?... D'abord, je ne les laisserais certainement pas vaguer à L'aventure.
MOUTIER.—C'est bien ce que je me suis dit.
L'HÔTESSE.—Je ne les donnerais pas au premier venu.
MOUTIER.—C'est bien mon idée.
L'HÔTESSE.—Je ne les emmènerais pas à pied si loin.
MOUTIER.—C'est ce que je disais.
L'HÔTESSE.—Alors... je ne vois qu'un moyen... Mais vous ne voudrez pas.
MOUTIER.—Peut-être que si. Dites toujours.
L'HÔTESSE.—C'est de me les laisser.
Moutier regarda l'hôtesse avec une surprise qui lui fit baisser les yeux et qui la fit rougir comme si elle avait dit une sottise.
«Je savais bien, dit-elle avec embarras, que vous ne voudriez pas. Vous ne me connaissez pas. Vous vous dites que je ne suis peut-être pas la bonne femme que je parais; que je rendrais les enfants malheureux; que vous les auriez sur la conscience et que sais-je encore?»
—Non, ma bonne hôtesse, je ne dirais ni ne penserais rien de tout cela. Seulement,... seulement,... je ne sais comment dire,... je vous suis obligé, reconnaissant, mais, vrai, je ne vous connais pas beaucoup... et..., et...
—L'HÔTESSE.—Vous pouvez bien dire que vous ne me connaissez pas du tout; mais vous n'en pourrez pas dire autant si vous voulez aller prendre des informations sur la femme BLIDOT, aubergiste de l'ANGE-GARDIEN. Allez chez M. le curé, chez le boucher, le charron, le maréchal, le maître d'école, le boulanger, l'épicier, et bien d'autres encore: ils vous diront tous que je ne suis pas une méchante femme. Je suis veuve; j'ai vingt-six ans; je n'ai pas d'enfants, je suis seule avec ma soeur qui a dix-sept ans; nous gagnons notre vie sans trop de mal; nous ne manquons de rien; nous faisons même de petites économies que nous plaçons tous les ans; il me manque des enfants; en voilà deux tout trouvés. Je ne vous demande rien, moi, pour les garder; je n'en fais pas une affaire. Seulement, je sais que je les aimerai, que je ne les rendrai point malheureux et que vous aurez la conscience tranquille à leur égard.
Moutier se leva, serra les mains à l'hôtesse dans les siennes et la regarda avec une affectueuse reconnaissance.
«Merci, dit-il d'un accent pénétré. Où demeure votre curé?»
—Ici, en face; voici le jardin du presbytère; poussez la porte et vous y êtes.
Moutier prit son képi et alla voir le curé pour lui parler de Mme Blidot et lui demander un bon conseil. Il faut croire que les renseignements ne furent pas mauvais, car Moutier revint un quart d'heure après, l'air calme et Joyeux.
«Vous aurez les petits, mon excellente hôtesse, dit-il en souriant.. Je vous les laisserai... demain; vous voudrez bien me loger jusqu'à demain, pas vrai?»
L'HÔTESSE.—Tant que vous voudrez, mon cher Monsieur; c'est juste: je comprends que vous vouliez vous donner un peu de temps pour savoir comment je suis et pour voir installer mes enfants,... car je puis bien dire à présent mes enfants, n'est-ce pas?
MOUTIER.—Ils restent un peu à moi aussi, sans reproche; et je ne dis pas que je ne reviendrai pas les voir un jour ou l'autre.
L'HÔTESSE.—Quand vous voudrez; j'aurai toujours un lit pour vous coucher et un bon dîner pour vous refaire. Et à présent je vais voir à mes enfants; ne voilà-t-il pas les soins maternels qui commencent? D'abord il me faut les coucher pas loin de moi et de ma soeur. Et puis, il leur faudra du linge, des vêtements, des chaussures.
MOUTIER.—C'est pourtant vrai! Je n'y songeais pas. C'est moi qui suis honteux de vous causer ces embarras et cette dépense; ça, voyez-vous, ma bonne hôtesse, inutile de m'en cacher: je n'ai pas de quoi payer tout cela; j'ai tout juste mes frais de route et une pièce de dix francs pour l'imprévu; un cigare, un raccommodage de souliers, une petite charité en passant, à plus pauvre que moi. Par exemple, je peux partager la pièce, et vous laisser cinq francs. J'arriverai tout de même; je me passerai bien de tabac et de souliers. Il y en a tant qui marchent nu-pieds! on se les baigne en passant devant un ruisseau, et on n'en marche que mieux.
L'HÔTESSE.—Gardez votre pièce, mon bon Monsieur; je n'en suis pas à cinq francs près. Gardez-la; votre bonne intention suffit, et les enfants ne manqueront de Rien.
L'hôtesse se leva, fit en souriant un signe de tête amical à Moutier et sortit.
III
Informations.
Mme Blidot appela sa soeur Elly, qui lavait la lessive, lui raconta l'aventure qui venait d'arriver et la pria de venir l'aider à préparer, pour les enfants, le cabinet près de la chambre où elles couchaient toutes deux.
«C'est le bon Dieu qui nous envoie ces enfants, dit Elfy; la seule chose qui manquait pour animer notre intérieur! Sont-ils gentils? Ont-ils l'air de bons garçons, d'enfants bien élevés?»
MADAME BLIDOT.—S'ils sont gentils, bons garçons, bien élevés? Je le crois bien! Il n'y a qu'à les voir! Jolis comme des Amours, polis comme des demoiselles, tranquilles comme des curés. Va, ils ne seront pas difficiles à élever; pas comme ceux du père Penard, en face!
ELFY.—Bon! Où sont-ils, que je jette un coup d'oeil dessus. On aime toujours mieux voir par ses yeux, tu sais bien. Sont-ils dans la salle?
MADAME BLIDOT.—Non, je les ai envoyés au jardin. Elfy courut au jardin; elle y trouva Jacques occupé à arracher les mauvaises herbes d'une planche de carottes; Paul ramassait soigneusement ces herbes et cherchait à en faire de petits fagots.
Au bruit que fit Elfy, les enfants tournèrent la tête et montrèrent leurs jolis visages doux et riants. Jacques, voyant qu'Elfy les regardait sans mot dire, se releva et la regarda aussi d'un air inquiet.
JACQUES.—Ce n'est pas mal, n'est-ce pas, Madame, ce que nous faisons, Paul et moi? Vous n'êtes pas fâchée contre nous? Ce n'est pas la faute de Paul; c'est moi qui lui ai dit de s'amuser à botteler l'herbe que j'arrache.
ELFY.—Pas de mal, pas de mal du tout, mon petit; je ne suis pas fâchée; bien au contraire, je suis très contente que tu débarrasses le jardin des mauvaises herbes qui étouffent nos légumes.
PAUL.—C'est donc à vous ça?
ELFY.—Oui, c'est à moi.
PAUL.—Non, moi crois pas; c'est pas à vous; c'est à la dame de la cuisine qui donne du bon fricot; moi veux pas qu'on lui prenne son jardin.
ELFY.—Ha, ha, ha! est-il drôle, ce petit! Et comment m'empêcherais-tu de prendre les légumes du jardin?
PAUL.—Moi prendrais un gros bâton, puis moi dirais à Jacques de m'aider à chasser vous, et voilà!
Elfy se précipita sur Paul, le saisit, l'enleva, l'embrassa trois ou quatre fois, et le remit à terre avant qu'il fût revenu de sa surprise et avant que Jacques eût eu le temps de faire un mouvement pour secourir son frère.
«Je suis la soeur de la dame au bon fricot, s'écria Elfy en riant, et je demeure avec elle; c'est pour cela que son jardin est aussi le mien.»
-Tant mieux! s'écria Jacques. Vous avez l'air aussi bon que la dame; je voudrais bien que M. Moutier, qui est si bon, restât toujours ici.
-Il ne peut pas rester; mais il vous laissera chez nous, et nous vous soignerons bien, et nous vous aimerons bien si vous êtes sages et bons.
Jacques ne répondit pas; il baissa la tête, devint très rouge, et deux larmes roulèrent le long de ses pauvres petites joues.
ELFY.—Pourquoi pleures-tu, mon petit Jacques? Est-ce que tu es fâché de rester avec ma soeur et avec moi?
JACQUES.—Oh non! au contraire! Mais je suis fâché que M. Moutier s'en aille; il a été si bon pour Paul et pour moi.
ELFY.—Il reviendra, sois tranquille; et puis il ne va pas partir aujourd'hui: tu vas le voir tout à l'heure. Le petit Jacques essuya ses yeux du revers de sa main, reprit son air animé et son travail interrompu par Elfy. Capitaine, qui faisait la visite de l'appartement, trouvant la porte du jardin ouverte, entra et s'approcha de Paul, assis au milieu de ses paquets d'herbes. Capitaine piétinait les herbes, les dérangeait; Paul cherchait vainement à le repousser, le chien était plus fort que l'enfant. «Jacques, Jacques, s'écria Paul, fais va-t'en le chien! il écrase mes bottes de foin.»
Jacques accourut au secours de Paul, au moment où Capitaine, le poussant amicalement avec son museau, le faisait rouler par terre. Jacques entoura de ses bras le cou du chien et le tira en arrière de toutes ses forces, mais Capitaine ne recula pas.
«Je t'en prie, mon bon chien, va-t'en. Je t'en prie, laisse mon pauvre Paul jouer tranquillement; tu vois bien que tu le déranges, que tu es plus fort que lui, qu'il ne peut pas t'empêcher... ni moi non plus», ajouta-t-il découragé en cessant ses efforts pour faire partir le chien.
Capitaine se retourna vers Jacques, et, comme s'il eût compris ses paroles, il lui lécha les mains, donna un coup de langue sur le visage de Paul, les regarda avec amitié et s'en alla lentement comme il était venu; il retourna près de son maître. Moutier était resté, après le départ de l'hôtesse, les coudes sur la table, là tête appuyée sur ses mains: il réfléchissait.
«Je crains, se disait-il, d'avoir été trop prompt, d'avoir trop légèrement donné ces enfants à la bonne, hôtesse... Car. enfin, elle a raison! je ne la connais guère!... et même pas du tout... Le curé m'en a dit du bien, c'est vrai; mais un bon curé (car il a l'air d'un brave homme, d'un bon homme, d'un saint homme!), un bon curé, c'est toujours trop bon; ça dit du bien de tout le monde; ça croirait pécher en disant du mal,... et pourtant... il parlait avec une chaleur, un air persuadé!... il savait que ces deux pauvres petits orphelins seraient à la merci de cette hôtesse, Mme Bli..., Blicot, Blindot... Je ne sais plus son nom... j'y suis; Blidot! C'est ça!... Blidot et sa soeur... Pardi! je veux en avoir le coeur net et m'assurer de ce qu'elle est. J'ai le temps d'ici au dîner, et je vais aller de maison en maison pour compléter mes observations sur Mme Blidot. Ces pauvres petits, ils sont si gentils! et Jacques est si bon! Ce serait une méchante action que de les placer chez de mauvaises gens, faire leur malheur! Non, non, je ne veux pas en avoir la conscience chargée.»
Et Moutier, laissant son petit sac de voyage sur la table, sortit après avoir appelé Capitaine. Il alla d'abord dans la maison à côté, chez le boucher.
«Faites excuse, Monsieur, dit-il en entrant; je viens pour une chose... pour une affaire,... c'est-à-dire pas une affaire... mais pour quelque chose: comme une affaire... qui n'en est pas une pour vous... ni pour moi non plus, à vrai dire.»
Le boucher regardait Moutier d'un air étonné, moitié souriant, moitié inquiet.
«Quoi donc? qu'est-ce donc?» dit-il enfin.
MOUTIER.—Voilà! C'est que je voudrais avoir votre avis sur Mme Blidot, aubergiste ici à côté...
LE BOUCHER.—Pourquoi? Avis sur quoi?
MOUTIER.—Mais sur tout. J'ai besoin de savoir quelle femme c'est. Si on peut lui confier des enfants à garder. Si c'est une brave femme, une bonne femme, une femme à rendre des enfants heureux.
LE BOUCHER,—Quant à ça, mon bon Monsieur, il n'y a pas de meilleure femme au monde: toujours de bonne humeur, toujours riant, polie, aimable, douce, travailleuse, charitable; tout le monde l'aime par ici, chacun en pense du bien; elle ne manque pas à un office, elle rend service à tous ceux qui en demandent. Elle et sa soeur, ce sont les perles du pays. Demandez à M. le curé; il vous en dira long sur elles; et tout bon, car il les connaît depuis leur naissance et il n'a jamais eu un reproche à leur faire.
MOUTIER.—Ça suffit. Grand merci, Monsieur, et pardon de l'indiscrétion.
LE BOUCHER.—Pas d'indiscrétion. C'est un plaisir pour moi que de rendre un bon témoignage à Mme Blidot. Moutier salua, sortit et alla à deux portes plus loin, chez le boulanger.
«Ce n'est pas du pain qu'il me faut, Monsieur, dit-il au boulanger qui lui offrait un pain de deux livres; c'est un renseignement que je viens chercher. Votre idée sur Mme Blidot, aubergiste ici près, pour lui confier des enfants à Élever?»
LE BOULANGER.—Confiez-lui tout ce que vous voudrez, brave militaire (car je vois à votre habit que vous êtes militaire); vos enfants ne sauraient être en de meilleures mains; c'est une bonne femme, une brave femme, et sa soeur la vaut bien; il n'y a pas de meilleures créatures à dix lieues à la ronde.
MOUTIER.—Merci mille fois; c'est tout ce que je voulais savoir. Bien le bonjour.
Et Moutier, satisfait des renseignements qu'on lui avait donnés, allait retourner chez Mme Blidot, quand l'idée lui vint d'entrer encore chez l'aubergiste qui tenait la belle auberge à l'entrée du village.
«Encore celui-là, pensa-t-il, ce sera le dernier; et si cet homme ne m'en dit pas de mal, je pourrai être tranquille, car il me semble méchant, et son témoignage ne pourra pas me laisser de doute sur le bonheur de mes mioches.» L'aubergiste était à sa porte; il vit venir Moutier et le reconnut au premier coup d'oeil. D'abord, il fronça ses gros sourcils; puis, le voyant approcher, il pensa qu'il revenait lui demander à dîner et il prit son air le plus Gracieux.
«Entrez, Monsieur; donnez-vous la peine d'entrer; je suis tout à votre service.»
Moutier toucha son képi, entra et eut quelque peine à calmer Capitaine qui tournait autour de l'aubergiste en le flairant, en grognant et en laissant voir des dents aiguës prêtes à mordre et à déchirer.
«Ah! ah! se dit Moutier, Capitaine n'y met pas beaucoup de douceur ni de politesse: il y a quelque chose là-dessous; l'homme est mauvais, mon chien a du flair.» L'aubergiste, inquiet de l'attitude de Capitaine, tournait, changeait de place et lui lançait des regards furieux, auxquels Capitaine répondait par un redoublement de grognements.
Moutier parvînt pourtant à le faire taire et à le faire coucher près de sa chaise; il fixa sur l'aubergiste des yeux perçants et lui demanda sans autre préambule s'il connaissait Mme Blidot.
«Pour ça non, répondit l'aubergiste d'un air dédaigneux; je ne fais pas société avec des gens de cette espèce.»
—Elle est donc de la mauvaise espèce?
—Une femme de rien; elle et sa soeur sont des pies-grièches dont on ne peut obtenir une parole; des sottes qui se croient au-dessus de tous, qui ne vont jamais à la danse ni aux fêtes des environs; des orgueilleuses qui restent chez elles ou qui vont se promener sur la route avec des airs de princesse. Il semblerait qu'on n'est pas digne de les aborder, elles crèveraient plutôt que de vous adresser une bonne parole ou un sourire. Des péronnelles qui gâtent le métier, qui vendent cinq sous ce que je donne pour dix ou quinze. Aussi, en a-t-on pour son argent: mauvais coucher, mauvais cidre, mauvaise nourriture. Je vous ai bien vu entrer; vous n'y êtes pas resté: vous avez bien fait; chez moi vous trouverez de la différence. Je vais vous servir un dîner soigné: vous n'en trouverez nulle part un pareil.
Il se retourna comme pour chercher quelqu'un et appela d'une voix tonnante:
«Torchonnet! Où es-tu fourré, mauvais polisson, animal, Fainéant?»
—Voici, Monsieur, répondit d'une voix étouffée par la peur un pauvre petit être, maigre, pâle, demi-vêtu de haillons, qui sortit de derrière une porte et qui, se redressant promptement, resta demi-incliné devant son terrible Maître.
—Pourquoi es-tu ici? pourquoi n'es-tu pas à la cuisine? Comment oses-tu venir écouter ce qu'on dit? Réponds, petit drôle! réponds, animal!
Chaque réponds était accompagné d'un coup de pied qui faisait pousser à l'enfant un cri aigu; il voulut parler, mais ses dents claquaient, et il ne put articuler une parole.
—A la cuisine, et demande à ma femme un bon dîner pour Monsieur; et vite, sans quoi...
Il fit un geste dont l'enfant n'attendit pas la fin et courut exécuter les ordres du maître aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et son état de faiblesse.
Moutier écoutait et regardait avec indignation.
«Assez, dit-il en se levant; je ne veux pas de votre dîner; ce n'est pas pour m'établir chez vous que je suis venu, mais pour avoir des renseignements sur Mme Blidot. Ceux que vous m'avez donnés me suffisent; je la tiens pour la meilleure et la plus honnête femme du pays, et c'est à elle que je confierai le trésor que je cherchais à placer.»
L'aubergiste gonflait de colère à mesure que Moutier parlait; mais lorsqu'il entendit le mot de trésor, sa physionomie changea; son visage de fouine prit une apparence gracieuse et il voulut arrêter Moutier en lui prenant le bras. Au mouvement de dégoût que fit Moutier en se dégageant de cette étreinte, Capitaine s'élança sur l'aubergiste, lui fit une morsure à la main, une autre à la jambe, et allait lui sauter à la figure quand Moutier le saisit par son collier et l'entraîna au loin. l'aubergiste montra le poing à Moutier et rentra précipitamment chez lui pour faire panser les morsures du vaillant Capitaine. Moutier gronda un peu son pauvre chien de sa vivacité, et le ramena à l'Ange-Gardien.
IV
Torchonnet.
Il n'y avait personne dans la salle quand Moutier rentra. Il fit l'inspection de l'appartement et alla au jardin, dont la porte était ouverte; après avoir examiné les fleurs et les légumes, il arriva à un berceau de lierre et y entra; un banc garnissait le tour du berceau; une table rustique était couverte de livres, d'ouvrages de lingerie commune; il regarda les livres: Imitation de Jésus-Christ, Nouveau Testament, Parfait Cuisinier, Manuel des ménagères, Mémoires d'un troupier.
Moutier sourit:
«A la bonne heure! voilà des livres que j'aime à voir chez une bonne femme de ménage! Ça donne confiance de voir un choix pareil. Ces manuels, c'est bon; si je n'avais pas eu mon Manuel de soldat pendant mes campagnes, je n'aurais jamais pu supporter tout ce que j'ai souffert par là-bas! Et en garnison! l'ennui donc! Voilà un terrible ennemi à vaincre et qui vous pousse au café et de là à la salle de police. Heureusement que mon ami le Manuel était là et m'empêchait de faire des sottises et de me laisser aller au chagrin, au découragement! Béni soit celui qui me l'a donné et celui qui l'a inventé!»
Tout en parlant, Moutier avait pris les Mémoires d'un troupier; il ouvrit le livre, en lut une ligne, puis deux, puis dix, puis des pages, suivies d'autres pages, si bien qu'une heure après il était encore là, debout devant la table, ne songeant pas à quitter le petit volume. Il n'entendit même pas Mme Blidot et Elfy venir le chercher au Jardin.
MADAME BLIDOT.—Le voilà dans notre berceau, Dieu me pardonne! Tiens! que fait-il donc là, immobile devant notre table? C'est qu'il ne bouge pas plus qu'une statue! ELFY, riant.—Serait-il mort? On dirait qu'il dort tout Debout.
MADAME BLIDOT, à mi-voix.—Hem! hem! Monsieur Moutier!... Il n'entend pas.
ELFY, de même.—Monsieur Moutier; le dîner est prêt, il vous attend... Sourd comme un mort! Parle plus haut; je n'ose pas, moi je ne le connais pas.
«Monsieur Moutier!» répéta plus haut Mme Blidot en approchant de la table et en se mettant en face de lui. Il leva les yeux, la vit, passa la main sur son front comme pour rappeler ses idées, regarda autour de lui d'un air Étonné.
«Bien des excuses, madame Blidot, Je ne vous voyais ni ne vous entendais; j'étais tout à mon livre, c'est-à-dire à votre livre, reprit-il en souriant. Je n'aurais jamais cru qu'un livre pût amuser et intéresser autant. J'en étais à la salle de police; c'est que c'est ça, tout à fait ça! Je n'y ai été qu'une fois et pour un faux rapport, sans qu'il y ait eu de ma faute... C'est si bien raconté, que je croyais y être encore!»
MADAME BLIDOT.—Je suis bien aise que ce livre vous plaise. Vous pouvez le garder si vous désirez le finir. M. le curé m'en donnera un autre; il en a autant qu'on en veut.
MOUTIER.—Ce n'est pas de refus, madame Blidot. J'accepte, et grand merci. Je le lirai à votre intention, et j'espère en devenir meilleur.
MADAME BLIDOT.—Quant à ça, monsieur Moutier, vous avez tout l'air d'être aussi bon que n'importe qui. Mais nous venons, ma soeur et moi, vous avertir que le dîner est servi, voilà bientôt deux heures; les enfants doivent avoir faim, et je pense que vous-même ne serez pas fâché de manger un morceau.
MOUTIER.—Ceci est la vérité; mon déjeuner est bien loin et ne fera pas tort au dîner.
Moutier salua Elfy, qu'il ne connaissait pas encore, et suivit les deux soeurs dans la salle où les attendaient les enfants. Paul avait bien envie de toucher à ce qui était sur la table, mais Jacques l'en empêchait.
«Attends, Paul; sois raisonnable; tu sais bien qu'il ne faut toucher à rien sans permission.»
PAUL.—Alors, Jacques, veux-tu donner permission?
JACQUES.—Moi, je ne peux pas, ce n'est pas à moi.
PAUL.—Mais c'est que j'ai faim, moi. Veux manger.
JACQUES.—Attends une minute; M. Moutier va venir, puis la dame, puis l'autre, ils te donneront à manger.
PAUL.—Est-ce long, une minute?
JACQUES.—Non, pas très long... Tiens, les voilà qui Arrivent.
Tout le monde se mit à table; Jacques hissa son frère sur sa chaise et s'assit près de lui pour le servir. Moutier leur donna une petite tape amicale, et ils se mirent tous à manger une soupe aux choux à laquelle Moutier donna les éloges d'un connaisseur. Quand la soupe fut achevée, Elfy voulut se lever pour placer sur la table un ragoût de boeuf et de haricots qui attendait son tour, mais Moutier la retint.
«Pardon, Mam'selle, ce n'est pas de règle que les dames servent les hommes. Permettez que je vous en épargne la peine.»
-Au fait, dit Mme Blidot en riant, vous êtes un peu de la maison depuis que vous nous avez donné ces enfants. Faites à votre idée, et mettez-vous à l'aise comme chez Vous.
—Ma foi, madame Blidot, ce que vous dites est vrai; je me sens comme si j'étais chez moi, et j'en use, comme vous voyez.
Le dîner s'acheva gaiement. Jacques était enchanté de voir Paul manger à s'étouffer. Après le dîner, Moutier les envoya s'amuser dehors; lui-même se mit à fumer; les deux soeurs s'occupèrent du ménage et servirent les voyageurs qui s'arrêtaient pour dîner; Moutier causait avec les allants et venants et donnait un coup de main quand il y avait trop à faire.
Jacques et Paul se promenaient dans la rue; ils regardaient les rares boutiques d'épicier, de boucher, boulanger, bourrelier; ils dépassèrent le village et rencontrèrent un pauvre petit garçon de huit à neuf ans, couvert de haillons, qui traînait péniblement un sac de charbon trop lourd pour son âge et ses forces; il s'arrêtait à chaque instant, essuyait du revers de sa main la sueur qui coulait de son front. Sa maigreur, son air triste, frappèrent le bon petit Jacques.
«Pourquoi traînes-tu un sac si lourd?» lui demanda-t-il en s'approchant de lui.
—Parce que mon maître me l'a ordonné, répondit le petit garçon d'une voix larmoyante.
—Et pourquoi ne lui dis-tu pas que c'est trop lourd?
—Je n'ose pas, il me battrait.
—Il est donc méchant?
—Chut! dit le petit garçon en regardant autour de lui avec terreur. S'il vous entendait, il me donnerait des coups de fouet.
—Pourquoi restes-tu chez ce méchant homme? reprit Jacques à voix basse.
LE GARÇON.—On m'a mis là, il faut bien que j'y reste. Je n'ai personne chez qui aller: ni père ni mère.
JACQUES.—C'est comme moi et Paul; mais fais comme moi, demande à la bonne sainte Vierge de t'aider, tu verras qu'elle le fera; elle est si bonne!
LE GARÇON.—Mais je ne la connais pas; je ne sais pas où elle demeure.
JACQUES.—Ah! mais je ne sais pas non plus, moi! Mais ça ne fait rien; demande toujours, elle t'entendra.
LE GARÇON.—Oh! je ne demanderais pas mieux. Mais si j'appelle trop fort, mon maître l'entendra aussi, et il me Battra.
JACQUES.—Il ne faut pas crier; dis tout bas: «Sainte Vierge, venez à mon secours. Vous qui êtes la mère des affligés, bonne sainte Vierge, aidez-moi.»
Le petit malheureux fit comme le lui disait Jacques, puis il attendit.
«Personne ne vient, dit-il, et il faut que je m'en aille avec mon sac: le maître l'attend.»
-Attends, je vais t'aider un peu; nous allons le traîner à nous deux. La sainte Vierge ne vient pas tout de suite comme ça, mais elle aide tout de même.
Jacques tira le sac, après avoir: recommandé à Paul de pousser; le petit garçon n'avait pas autant de force que Jacques, qui tira si bien que le sac bondit sur les pierres de la route, qu'il se déchira en plusieurs endroits et que les morceaux de charbon s'échappèrent de tous côtés. Les enfants s'arrêtèrent consternés; mais Jacques ne perdait pas la tête pour si peu de chose.
«Attends, dit-il, ne bouge pas; je vais appeler M. Moutier, qui est très bon; c'est lui que la sainte Vierge nous a envoyé, elle te l'enverra aussi? Viens, Paul, courons vite.» Il prit Paul par la main, et tous deux coururent aussi vite que les petites jambes de Paul le permirent, jusque chez Mme Blidot où ils trouvèrent Moutier fumant avec quelques voyageurs.
JACQUES.—Monsieur Moutier, vous qui êtes si bon, venez vite au secours d'un pauvre petit garçon bien plus malheureux que moi et Paul; il ne peut traîner un gros sac de charbon que nous avons crevé, et son méchant maître le battra. Ce pauvre petit a si peur! Et la sainte Vierge vous fait dire d'aller vite pour l'aider.—Où as-tu vu la sainte Vierge, mon garçon, pour me faire ses commissions? dit Moutier en riant et en se Levant.
—Je ne l'ai pas vue, mais je l'ai sentie dans ma tête et dans mon coeur. Vous savez bien que c'est elle qui vous a envoyé pour nous sauver, Paul et moi; il faut encore sauver ce petit malheureux.
—C'est bien, mon brave petit, j'y vais; tu vas m'y mener.
Moutier le suivit après avoir demandé à Elfy de garder Paul, qui ne marchait pas assez vite. Jacques le mena en courant sur la route, où ils trouvèrent le petit garçon, que Moutier reconnut de suite; c'était Torchonnet, le pauvre souffre-douleur du méchant aubergiste Bournier. Il s'en approcha d'un air de compassion, releva le sac, l'examina, tira de la poche de sa veste une aiguille et du gros fil, comme les soldats ont l'habitude d'en avoir, raccommoda les trous, et, tout en causant, demanda au petit: «N'y a-t-il pas moyen d'apporter le charbon sans traverser le village et sans être vu de ton maître, mon pauvre garçon? Je n'aimerais pas à rencontrer ce mauvais homme; je craindrais de me laisser aller à lui donner une roulée qui ne serait pas d'un très bon effet.»
LE GARÇON,—Oui, Monsieur, on peut passer derrière les maisons, et vider le sac dans le charbonnier qui se trouve adossé au hangar par dehors.
—Alors en route, mon ami, dit Moutier en chargeant le sac sur ses épaules.
Torchonnet regarda avec admiration.
«Oh! Monsieur, mon bon Monsieur! Dites bien à la sainte Vierge combien je la remercie de vous avoir envoyé. Cette bonne sainte Vierge!... Ce petit avait raison tout de même», ajouta-t-il en regardant Jacques d'un air joyeux.
—Je t'avais bien dit, reprit Jacques avec bonheur. Moutier riait de la naïveté des enfants, Ils ne tardèrent pas à arriver au charbonnier; Moutier vida le sac, le plia et le mit dans un coin. Il s'apprêtait à partir, quand l'enfant le rappela timidement.
«Monsieur, seriez-vous assez bon pour prier la sainte Vierge de m'envoyer à manger? On m'en donne si peu que j'ai mal là (montrant son estomac) et que je n'ai pas de forces.
—Pauvre malheureux!... répondit Moutier attendri.
Écoute: viens à l'Ange-Gardien, je te recommanderai à Mme Blidot, bonne femme s'il en fut jamais.
TORCHONNET.—Oh! monsieur, je ne pourrai pas! Mon maître me tuerait si j'y allais. Il la hait au possible.
MOUTIER.—Alors je t'apporterai quelque chose que je demanderai à Mme Blidot; et puis, mon bon petit Jacques t'apportera à manger tous les jours. Veux-tu, mon Jacquot?
JACQUES.—Oh oui, monsieur Moutier. Je garderai tous les jours quelque chose de mon déjeuner pour lui. Mais comment faire pour le lui donner? J'ai peur de son Maître.
TORCHONNET.—Vous pouvez le placer dans le creux de l'arbre, près du puits, j'y vais tous les jours puiser de l'eau.
MOUTIER.—C'est bien, c'est entendu. Dans un quart d'heure tu auras ton affaire. Jacquot le portera au puits. Partons, maintenant, pour qu'on ne nous surprenne pas; c'est ça qui ferait une affaire à ce pauvre Torchonnet! Moutier partit avec Jacques; en rentrant à l'Ange-Gardien, il raconta à Mme Blidot l'histoire de Torchonnet, et lui demanda de permettre à Jacques de faire cette charité de tous les jours.
«Mais, ajouta-t-il, je ne veux pas que vous vous empariez de toutes mes bonnes actions, et je veux payer la nourriture de ce petit malheureux; vous me direz à combien vous l'estimez et ce dont je vous serai redevable. Je viendrai faire nos comptes une ou deux fois l'an.»
MADAME BLIDOT.—Nos comptes ne seront pas longs à faire, monsieur Moutier; mais, tout de même, je serai bien aise de vous revoir pour que vous veniez inspecter nos enfants et voir si vous les avez mal placés en me les confiant. Tiens, mon petit Jacques, porte cela dans le creux de l'arbre du puits, pour que le pauvre enfant ne se couche pas sans souper.
Jacques reçut avec bonheur un paquet renfermant du pain et de la viande; il prit Paul par la main et se dirigea vers le puits que lui indiqua Mme Blidot et qui était à cent pas de l'Ange-Gardien. Il plaça son petit paquet dans l'arbre, et, peu de minutes après, il vit le pauvre Torchonnet arriver avec une cruche; pendant qu'elle se remplissait, Torchonnet saisit le paquet, l'ouvrit, mangea avidement une partie des provisions qu'il contenait, remit le reste dans le creux de l'arbre, fit de loin un salut amical à Jacques et repartit, portant péniblement sa cruche pleine.
V
Séparation.
La journée se continua et se termina gaiement pour tous les habitants de l'Ange-Gardien; les enfants jouèrent, soupèrent de bon appétit et se couchèrent de bonne heure, fatigués de leur journée et surtout de la nuit précédente. Moutier continua ses bons offices à Mme Blidot et à sa soeur pour le service des rares voyageurs qui s'arrêtaient pour se rafraîchir et se reposer. Quand les enfants furent couchés, il resta à causer avec elles sur ce qu'il convenait de faire pour ces pauvres petits abandonnés. MOUTIER.—Ils ont encore leur père, d'après ce que m'a raconté Jacques, mais comment le retrouver? Je ne peux seulement pas savoir son nom ni l'endroit où il demeurait quand les gendarmes l'ont emmené. Peut-être est-il en prison ou au bagne pour quelque grosse faute qu'il aura commise. Peut-être vaut-il mieux pour eux ne pas connaître leur père; mais il faut tout de même que demain, avant de partir, j'aille faire ma déclaration à la mairie; on pourrait arriver par là à savoir quel nom leur faire porter. Si le maire vient vous interroger, vous direz la simple vérité. Je vous laisserai mon adresse pour que vous puissiez me faire savoir les nouvelles en cas de besoin.
MADAME BLIDOT.—Mais vous ne serez pas sans revenir pour en avoir par vous-même, monsieur Moutier; car je considère ces enfants comme restant sous votre protection et vous appartenant plus qu'à moi.
MOUTIER.—J'en serais bien embarrassé si je les avais, ma bonne madame Blidot; ils sont mieux placés chez vous que chez moi, qui n'ai pas de domicile ni d'autres moyens d'existence que mes deux bras. Mais voilà qu'il se fait tard; ma journée a commencé avant le jour, et je ne serais pas fâché d'en voir la fin.
MADAME BLIDOT.—Que ne le disiez-vous plus tôt? Je vous aurais mené à votre chambre, qui est ici près, au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin. Ma soeur et moi, nous couchons là-haut, c'est plus sûr pour deux femmes seules; non pas que le pays soit mauvais, mais si quelque mauvais sujet vient faire du train...
MOUTIER.—Qu'il y vienne donc pendant que j'y suis: moi et Capitaine, nous lui ferons son affaire, et lestement, je vous réponds.
Mme Blidot sourit, alluma une chandelle et la porta dans la chambre préparée pour Moutier. Il la remercia, la salua, ferma sa porte, alluma un cigare, fuma quelque temps, tout en réfléchissant, fit un grand signe de croix, une courte prière, se coucha et s'endormit jusqu'au lendemain matin. Il paraît qu'il dormit longtemps, car, à son réveil, il entendit le babillage des enfants et le gai rire d'Elfy et de Mme Blidot. Honteux de son long sommeil, il sauta à bas de son lit et commença ses ablutions. «Bon lit, pensa-t-il; il y a longtemps que je n'en avais eu un si bon; c'est ce qui m'a mis en retard... Me voici prêt; vite que j'aille aider ces femmes dans leur besogne.» En ouvrant la porte, il se trouva en face de ses deux hôtesses qui débarbouillaient et arrangeaient chacune leur enfant.
MOUTIER.—Pardon, excuse, Mesdames, je suis en retard, ce n'était pourtant pas mon habitude au régiment; mais les logements sont bons, trop bons, on dort trop bien dans vos lits.
JACQUES.—Bonjour, monsieur Moutier; vous avez bien dormi?
MOUTIER.—Je le crois bien que j'ai dormi; trop bien, comme tu vois, mon garçon, puisque je suis en retard. Tu n'as pas mauvaise mine non plus, toi; ton lit était meilleur que celui de la nuit dernière?
JACQUES.—Oh! qu'il était bon! Paul avait si chaud! Il était si content! il a si bien dormi! J'étais si heureux; et je vous ai tant remercié, mon bon monsieur Moutier.
MOUTIER.—Ce sont ces dames qu'il faut remercier, mon enfant, et pas moi, qui suis un pauvre diable sans asile.
JACQUES.—Mais c'est vous qui nous avez sauvés dans la forêt: c'est vous qui nous avez ramenés ici; c'est vous qui nous avez donnés à Mme Blidot et à Mlle Elfy; elles m'ont dit tout à l'heure que c'était la sainte Vierge et vous qui étiez nos sauveurs.
Moutier ne répondit pas; il prit Jacques et Paul dans ses bras, les embrassa à plusieurs reprises, donna une poignée de main à chacune des soeurs et s'assit près de la table en attendant que la toilette des enfants fût terminée.
«Que puis-je faire pour vous aider?» demanda-t-il.
ELFY,—Puisque vous êtes si obligeant, monsieur Moutier, allez me chercher du fagot au bûcher au fond du jardin, pour allumer mon feu; et puis une pelletée de charbon pour le fourneau. Je préparerai le café en attendant.
MADAME BLIDOT.—Y penses-tu, Elfy, de charger M. Moutier d'une besogne pareille?
MOUTIER.—Laissez, laissez, ma bonne hôtesse! Mlle Elfy sait bien qu'elle m'oblige en m'employant pour vous servir. Croyez-vous que je n'aie jamais porté de bois ni de charbon? J'en ai fait bien d'autres au régiment. Je ne suis pas si grand seigneur que vous le pensez! Moutier partit en courant et ne tarda pas à revenir avec une énorme brassée de fagots.
ELFY.—Ha! ha! ha! il y en a trois fois trop. Laissez-moi ces brins-là et reportez le reste au bûcher en allant chercher du charbon.
MADAME BLIDOT.—Elfy! je t'assure que tu es trop hardie!
ELFY.—Non, non; il faut qu'il apprenne son service convenablement. Il ne demanda pas mieux, c'est facile à voir; mais il ne sait pas; c'est pourquoi il faut lui dire. MOUTIER.—Merci, mademoiselle Elfy, merci; je vois combien vous êtes bonne et que vous avez de l'amitié pour moi.
«Tu vois bien», dit Elfy triomphante, pendant que Moutier était reparti avec sa brassée de bois. Mme Blidot sourit en secouant la tête...
MADAME BLIDOT.—Pense donc que nous le connaissons depuis hier seulement et que nous sommes chez nous pour servir les voyageurs et pas pour les faire travailler.
ELFY.—Mais lui n'est pas un voyageur comme un autre: il nous a donné ces enfants qui sont si gentils, et qui vont nous faire une vie si gaie, si bonne! C'est un présent, ça, qui se paye par l'amitié; et moi, quand j'aime les gens, je les fais travailler. Il n'y a rien que je déteste comme les gens qui ne font rien, qui vous laissent vous échiner sans seulement vous offrir le bout du doigt pour vous aider. «Et vous avez bien raison, mademoiselle Elfy, dit. Moutier, qui avait entendu ce qu'elle disait à sa soeur. Et c'est vrai que Je ne suis pas un voyageur comme un autre, car je vous dois de la reconnaissance pour la charge que vous avez bien voulu prendre; et croyez bien que je ne suis pas d'un caractère ingrat.»
ELFY, souriant.—Je le vois bien, monsieur Moutier; vous n'avez pas besoin de le dire; je suis fine, allez; je devine bien des choses.
Moutier sourit à son tour, mais il ne dit rien, et, prenant un balai, il commença à balayer la salle.
ELFY.—Laissez ce balai; prenez l'éponge et le torchon; quand vous aurez lavé et essuyé la table et le fourneau, alors vous balayerez.
Moutier obéit de point en point. Quand il eut fini: «Mon commandant est-il satisfait? dit-il en faisant le salut militaire. Que faut-il faire ensuite?»
—Très bien, dit Elfy après avoir parcouru des yeux toute la salle. A présent, allez nous chercher du lait à la ferme ici près, à la sortie du village; je vous serais bien obligée si vous emmeniez les enfants avec vous; ils connaîtront le chemin et ils pourront aller chercher notre lait quand vous serez parti.
Moutier prit la main de Jacques, qui tenait déjà celle de Paul, et tous trois se mirent gaiement en marche, sautant et riant.
«Du lait, s'il vous plaît», dit Moutier à une grosse fermière qui passait le lait nouvellement trait. La fermière se retourna, regarda avec surprise ce visage nouveau.
«Pour combien?» dit-elle enfin.
MOUTIER.—Ma foi, je n'ai pas demandé. Mais donnez comme d'habitude: vous savez ce qu'on vous en prend tous les matins.
LA FERMIÈRE.—C'est à savoir pour qui.
MOUTIER.—Pour Mme Blidot, à l'Ange-Gardien.
LA FERMIÈRE.—Tiens! vous êtes donc à son service? Depuis quand?
MOUTIER.—A son service pour le moment. Depuis hier seulement.
«C'est tout de même drôle», grommela la fermière en donnant trois mesures de lait.
-Faut-il payer? dit Moutier en fouillant dans sa poche.
LA FERMIÈRE.—Mais non. Vous savez bien que nous faisons nos comptes tous les mardis, jour du marché.
MOUTIER.—Je n'en sais rien moi. Comment le saurais-je depuis hier que je suis au pays? Bien le bonjour, Madame.
La fermière fit un signe de tête et se remit à son travail, en se demandant pourquoi Mme Blidot avait pris à son service un militaire dont elle n'avait nullement besoin. Moutier s'en alla avec les enfants et son pot au lait, riant de l'étonnement de la fermière.
«Voici, Mam'selle, dit-il en rentrant, je gage que vous allez avoir la visite de la grosse fermière.»
ELFY.—Pourquoi cela?
MOUTIER.—C'est qu'elle a eu l'air si surpris quand je lui ai dit que j'étais à votre service, qu'elle viendra, bien sûr, aux explications.
ELFY.—Et pourquoi avez-vous dit une... une chose pareille? Si l'on a jamais vu inventer comme cela?
MOUTIER.—Comment donc, Mam'selle? Mais c'est la pure vérité. Ne suis-je pas à votre service, tout à votre service.