La Comtesse de Ségur

LE GÉNÉRAL DOURAKINE

A ma petite-fille
JEANNE DE PITRAY

Ma chère petite Jeanne, je t'offre mon dixième ouvrage, parce que tu es ma dixième petite-fille, ce qui ne veut pas dire que tu n'aies que la dixième place dans mon coeur. Vous y êtes tous au premier rang, par la raison que vous êtes tous de bons et aimables enfants. Tes frères Jacques et Paul m'ont servi de modèles dans l'Auberge de l'Ange-gardien, pour Jacques et Paul Dérigny. Leur position est différente, mais leurs qualités sont les mêmes. Quand tu seras plus grande, tu me serviras peut-être de modèle à ton tour, pour un nouveau livre, où tu trouveras une bonne et aimable petite Jeanne.

Ta grand'mère,

COMTESSE DE SÉGUR,
née Rostopchine.

I

DE LOUMIGNY A GROMILINE

Le général Dourakine s'était mis en route pour la Russie, accompagné, comme on l'a vu dans l'Auberge de l'Ange-gardien, par Dérigny, sa femme et ses enfants, Jacques et Paul. Après les premiers instants de chagrin causé par la séparation d'avec Elfy et Moutier, les visages s'étaient déridés, la gaieté était revenue, et Mme Dérigny, que le général avait placée dans sa berline avec les enfants, se laissait aller à son humeur gaie et rieuse. Le général, tout en regrettant ses jeunes amis, dont il avait été le généreux bienfaiteur, était enchanté de changer de place, d'habitudes et de pays. Il n'était plus prisonnier, il retournait en Russie, dans sa patrie; il emmenait une famille aimable et charmante qui tenait de lui tout son bonheur, et dans sa satisfaction il se prêtait à la gaieté des enfants et de leur mère adoptive. On s'arrêta peu de jours à Paris; pas du tout en Allemagne; une semaine seulement à Saint-Pétersbourg, dont l'aspect majestueux, régulier et sévère ne plut à aucun des compagnons de route du vieux général; deux jours à Moscou, qui excita leur curiosité et leur admiration. Ils auraient bien voulu y rester, mais le général était impatient d'arriver avant les grands froids dans sa terre de Gromiline, près de Smolensk, et, faute de chemin de fer, ils se mirent dans la berline commode et spacieuse que le général avait amenée depuis Loumigny, près de Domfront. Dérigny avait pris soin de garnir les nombreuses poches de la voiture et du siège de provisions et de vins de toute sorte, qui entretenaient le bonne humeur du général. Dès que Mme Dérigny ou Jacques voyaient son front se plisser, sa bouche se contracter, son teint se colorer, ils proposaient un petit repas pour faire attendre ceux plus complets de l'auberge. Ce moyen innocent ne manquait pas son effet; mais les colères devenaient plus fréquentes; l'ennui gagnait le général; on s'était mis en route à six heures du matin; il était cinq heures du soir; on devait dîner et coucher à Gjatsk, qui se trouvait à moitié chemin de Gromiline, et l'on ne devait y arriver qu'entre sept et huit heures du soir.

Mme Dérigny avait essayé de l'égayer, mais cette fois, elle avait échoué. Jacques avait fait sur la Russie quelques réflexions qui devaient être agréables au général, mais son front restait plissé, son regard était ennuyé et mécontent; enfin ses yeux se fermèrent, et il s'endormit, à la grande satisfaction de ses compagnons de route.

Les heures s'écoulaient lentement pour eux; le général Dourakine sommeillait toujours. Mme Dérigny se tenait près de lui dans une immobilité complète. En face étaient Jacques et Paul, qui ne dormaient pas et qui s'ennuyaient. Paul bâillait; Jacques étouffait avec sa main le bruit des bâillements de son frère. Mme Dérigny souriait et leur faisait des chut à voix basse. Paul voulut parler; les chut de Mme Dérigny et les efforts de Jacques, entremêlés de rires comprimés, devinrent si fréquents et si prononcés que le général s'éveilla.

«Quoi? qu'est-ce? dit-il. Pourquoi empêche-t-on cet enfant de parler? Pourquoi l'empêche-t-on de remuer?

Madame Dérigny: «Vous dormiez, général; j'avais peur qu'il ne vous éveillât.»

Le général: «Et quand je me serais éveillé, quel mal aurais-je ressenti? On me prend donc pour un tigre, pour un ogre? J'ai beau me faire doux comme un agneau, vous êtes tous frémissants et tremblants. Craindre quoi? Suis-je un monstre, un diable?»

Mme Dérigny regarda en souriant le général, dont les yeux brillaient d'une colère mal contenue:

Madame Dérigny: «Mon bon général, il est bien juste que nous vous tourmentions le moins possible, que nous respections votre sommeil.

Le général: «Laissez donc! je ne veux pas de tout cela, moi. Jacques, pourquoi empêchais-tu ton frère de parler?»

Jacques: «Général, parce que j'avais peur que vous ne vous missiez en colère. Paul est petit, il a peur quand vous vous fâchez; il oublie alors que vous êtes bon; et, comme en voiture il ne peut pas se sauver ou se cacher, il me fait trop pitié.»

Le général devenait fort rouge; ses veines se gonflaient, ses yeux brillaient; Mme Dérigny s'attendait à une explosion terrible, lorsque Paul, qui le regardait avec inquiétude, lui dit en joignant les mains:

«Monsieur le général, je vous en prie, ne soyez pas rouge, ne mettez pas de flammes dans vos yeux: ça fait si peur! C'est que c'est très dangereux, un homme en colère: il crie, il bat, il jure. Vous vous rappelez quand vous avez tant battu Torchonnet? Après, vous étiez bien honteux. Voulez-vous qu'on vous donne quelque chose pour vous amuser? Une tranche de jambon, ou un pâté, ou du malaga? Papa en a plein les poches du siège.»

A mesure que Paul parlait, le général redevenait calme; il finit par sourire et même par rire de bon coeur. Il prit Paul, l'embrassa, lui passa amicalement la main sur la tête. «Pauvre petit! c'est qu'il a raison. Oui, mon ami, tu dis vrai; je ne veux plus me mettre en colère: c'est trop vilain.

—Que je suis content! s'écria Paul. Est-ce pour tout de bon ce que vous dites? Il ne faudra donc plus avoir peur de vous! On pourra rire, causer, remuer les jambes?

Le général: «Oui, mon garçon; mais quand tu m'ennuieras trop, tu iras sur le siège avec ton papa.»

Paul: «Merci, général; c'est très bon à vous de dire cela. Je n'ai plus peur du tout.»

Le général: «Nous voilà tous contents alors. Seulement, ce qui m'ennuie, c'est que nous allions si doucement.»

—Hé! Dérigny, mon ami, faites donc marcher ces izvochtchiks; nous avançons comme des tortues.

Dérigny: «Mon général, je le dis bien; mais ils ne me comprennent pas.»

Le général: «Sac à papier! ces drôles-là! Dites-leur dourak, skatina, skareï!»

Dérigny répéta avec force les paroles russes du général; le cocher le regarda avec surprise, leva son chapeau, et fouetta ses chevaux, qui partirent au grand galop. Skareï! Skareï! répétait Dérigny quand les chevaux ralentissaient leur trot.

Le général se frottait les mains et riait. Avec la bonne humeur revint l'appétit, et Dérigny passa à Jacques, par la glace baissée, des tranches de pâté, de jambon, des membres de volailles, des gâteaux, des fruits, une bouteille de bordeaux: un véritable repas.

«Merci, mon ami, dit le général en recevant les provisions; vous n'avez rien oublié. Ce petit hors-d'oeuvre nous fera attendre le dîner.» Dérigny, qui comprenait le malaise de sa femme et de ses enfants, pressa si bien le cocher et le postillon, qu'on arriva à Gjatsk à sept heures. L'auberge était mauvaise: des canapés étroits et durs en guise de lits, deux chambres pour les cinq voyageurs, un dîner médiocre, des chandelles pour tout éclairage. Le général allait et venait, les mains derrière lui; il soufflait, il lançait des regards terribles. Dérigny ne lui parlait pas, de crainte d'amener une explosion; mais, pour le distraire, il causait avec sa femme.

«Le général ne sera pas bien sur ce canapé, Dérigny; si nous en attachions deux ensemble pour élargir le lit?»

Le général se retourna d'un air furieux. Dérigny s'empressa de répondre:

«Quelle folie, Hélène! le général, ancien militaire, est habitué à des couchers bien autrement durs et mauvais. Crois-tu qu'à Sébastopol il ait eu toujours un lit à sa disposition? la terre pour lit, un manteau pour couverture. Et nous autres pauvres Français! la neige pour matelas, le ciel pour couverture! Le général est de force et d'âge à supporter bien d'autres privations.»

Le général était redevenu radieux et souriant.

«C'est ça, mon ami! Bien répondu. Ces pauvres femmes n'ont pas idée de la vie militaire.»

Dérigny: «Et surtout de la vôtre, mon général; mais Hélène vous soigne parce qu'elle vous aime et qu'elle souffre de vous voir mal établi.»

Le général: Très bonne petite Dérigny, ne vous tourmentez pas pour moi. Je serai bien, très bien. Dérigny couchera près de moi sur l'autre canapé, et vous, vous vous établirez, avec les enfants, dans la chambre à côté. Voici le dîner servi; à la guerre comme à la guerre! Mangeons ce qu'on nous sert. Dérigny, envoyez-moi mon courrier.»

Dérigny ne tarda pas à ramener Stépane, qui courait en avant en téléga (voiture) pour faire tenir prêts les chevaux et les repas. Le général lui donna ses ordres en russe et lui recommanda de bien soigner Dérigny, sa femme et ses enfants, et de deviner leurs désirs.

«S'ils manquent de quelque chose par ta faute, lui dit le général, je te ferai donner cinquante coups de bâton en arrivant à Gromiline. Va-t'en.

—Oui, Votre Excellence», répondit le courrier.

Il s'empressa d'exécuter les ordres du général, et avec toute l'intelligence russe il organisa si bien le repas et le coucher des Dérigny, qu'ils se trouvèrent mieux pourvus que leur maître.

Le général fut content du dîner mesquin, satisfait du coucher dur et étroit. Il se coucha tout habillé et dormit d'un somme depuis neuf heures jusqu'à six heures du lendemain. Dérigny était comme toujours le premier levé et prêt à faire son service. Le général déjeuna avec du thé, une terrine de crème, six kalatch, espèce de pain-gâteau que mangent les paysans, et demanda à Dérigny si sa femme et ses enfants étaient levés. Dérigny: «Tout prêts à partir, mon général.»

Le général: «Faites-les déjeuner et allez vous-même déjeuner, mon ami; nous partirons ensuite.»

Dérigny: «C'est fait, mon général; Stépane nous a tous fait déjeuner, avant votre réveil.»

Le général: «Ha! ha! ha! Les cinquante coups de bâton ont fait bon effet, à ce qu'il paraît.»

Dérigny: «Quels coups de bâton, mon général? Personne ne lui en a donné.»

Le général: «Non, mais je les lui ai promis si vous ou les vôtres manquiez de quelque chose.»

Dérigny: «Oh! mon général!»

Le général: «Oui, mon ami; c'est comme ça que nous menons nos domestiques russes.»

Dérigny: «Et... permettez-moi de vous demander, mon général, en êtes-vous mieux servis?»

Le général: «Très mal, mon cher; horriblement! On ne les tient qu'avec des coups de bâton.»

Dérigny: «Il me semble, mon général, si j'ose vous dire ma pensée, qu'ils servent mal parce qu'ils n'aiment pas et ils ne s'attachent pas à cause des mauvais traitements.»

Le général: «Bah! bah! Ce sont des bêtes brutes qui ne comprennent rien.»

Dérigny: «Il me semble, mon général, qu'ils comprennent bien la menace et la punition.»

Le général: «Certainement, c'est parce qu'ils ont peur.»

Dérigny: «Ils comprendraient aussi bien les bonnes paroles et les bons traitements, et ils aimeraient leur maître comme je vous aime, mon général.»

Le général: «Mon bon Dérigny, vous êtes si différent de ces Russes grossiers!»

Dérigny: «A l'apparence, mon général, mais pas au fond.» Le général: «C'est possible; nous en parlerons plus tard; à présent, partons. Appelez Hélène et les enfants.»

Tout était prêt: le courrier venait de partir pour commander les chevaux au prochain relais. Chacun prit sa place dans la berline; le temps était magnifique et le général de bonne humeur, mais pensif. Ce que lui avait dit Dérigny lui revenait à la mémoire, et son bon coeur lui faisait entrevoir la vérité. Il se proposa d'en causer à fond avec lui quand il serait établi à Gromiline, et il chassa les pensées qui l'ennuyaient, avec une aile de volaille et une demi-bouteille de bordeaux.

II

ARRIVÉE A GROMILINE.

Après une journée fatigante, ennuyeuse, animée seulement par quelques demi-colères du général, on arriva, à dix heures du soir, au château de Gromiline. Plusieurs hommes barbus se précipitèrent vers la portière et aidèrent le général, engourdi, à descendre de voiture; ils baisèrent ses mains en l'appelant Batiouchka (père); les femmes et les enfants vinrent à leur tour, en ajoutant des exclamations et des protestations.

Le général saluait, remerciait, souriait. Mme Dérigny et les enfants suivaient de près. Dérigny avait voulu retirer de la voiture les effets du général, mais une foule de mains s'étaient précipitées pour faire la besogne. Dérigny les laissa faire et rejoignit le groupe, autour duquel se bousculaient les femmes et les enfants de la maison, répétant à voix basse Frantsousse (Français) et examinant avec curiosité la famille Dérigny.

Le général leur dit quelques mots, après lesquels deux femmes coururent dans un corridor sur lequel donnaient les chambres à coucher; deux autres se précipitèrent dans un passage qui menait à l'office et aux cuisines.

«Mon ami, dit le général à Dérigny, accompagnez votre femme et vos enfants dans les chambres que je vous ai fait préparer par Stépane; on vous apportera votre souper; quand vous serez bien installés, on vous mènera dans mon appartement, et nous prendrons nos arrangements pour demain et les jours suivants.

—A vos ordres, mon général», répondit Dérigny. Et il suivit un domestique auquel le général avait donné ses instructions en russe.

Les enfants, à moitié endormis à l'arrivée, s'étaient éveillés tout à fait par le bruit, la nouveauté des visages, des costumes.

«C'est drôle, dit Paul à Jacques, que tous les hommes ici soient des sapeurs!»

Jacques: «Ce ne sont pas des sapeurs: ce sont les paysans du général Paul: «Mais pourquoi sont-ils tous en robe de chambre?»

Jacques: «C'est leur manière de s'habiller; tu en as vu tout le long de la route; ils étaient tous en robe de chambre de drap bleu avec des ceintures rouges. C'est très joli, bien plus joli que les blouses de chez nous.»

Ils arrivèrent aux chambres qu'ils devaient occuper et que Vassili, l'intendant, avait fait arranger du mieux possible. Il y en avait trois, avec des canapés en guise de lits, des coffres pour serrer les effets, une table par chambre, des chaises et des bancs.

«Elles sont jolies nos chambres, dit Jacques; seulement je ne vois pas de lits. Où coucherons-nous?»

Dérigny: «Que veux-tu, mon enfant! s'il n'y a pas de lits, nous nous arrangerons des canapés; il faut savoir s'arranger de ce qu'on trouve.»

Dérigny et sa femme se mirent immédiatement à l'ouvrage, et quelques minutes après ils avaient donné aux canapés une apparence de lits. Paul s'était endormi sur une chaise; Jacques bâillait, tout en aidant son père et sa mère à défaire les malles et à en tirer ce qui était nécessaire pour la nuit.

Ils se couchèrent dés que cette besogne fut terminée, et ils dormirent jusqu'au lendemain. Dérigny, avant de se coucher, chercha à arriver jusqu'au général, qu'il eut de la peine à trouver dans la foule de chambres et de corridors qu'il traversait.

Il finit pourtant par arriver à l'appartement du général, qui se promenait dans sa grande chambre à coucher, d'assez mauvaise humeur. Quand Dérigny entra, il s'arrêta, et, croisant les bras:

«Je suis contrarié, furieux, d'être venu ici; tous ces gens n'entendent rien à mon service; ils se précipitent comme des fous et des imbéciles pour exécuter mes ordres qu'ils n'ont pas compris. Je ne trouve rien de ce qu'il me faut. Votre auberge de l'Ange-gardien était cent fois mieux montée que mon Gromiline. J'ai pourtant six cent mille roubles de revenu! A quoi me servent-ils?»

Dérigny: «Mais, mon général, quand on arrive après une longue absence, c'est toujours ainsi. Nous arrangerons tout cela, mon général; dans quelques jours vous serez installé comme un prince.»

Le Général: «Alors ce sera vous et votre femme qui m'installerez, car mes gens d'ici ne comprennent pas ce que je leur demande.»

Dérigny: «C'est la joie de vous revoir qui les trouble, mon général. Il n'y a peut-être pas longtemps qu'ils savent votre arrivée?»

Le Général: «Je crois bien! je n'avais pas écrit; c'est Stépane qui m'a annonce.»

Dérigny: «Mais... alors, mon général, les pauvres gens ne sont pas coupables: ils n'ont pas eu le temps de préparer quoi que ce soit.»

Le Général: «Pas seulement mon souper, que j'attends encore. En vérité, cela est trop fort!»

Dérigny: «C'est pour qu'il soit meilleur, mon général, c'est pour que les viandes soient bien cuites, qu'on vous les fait attendre.»

Le Général, souriant: «Vous avez réponse à tout, vous... Et je vous en remercie, mon ami, ajouta-t-il après une pause, parce que vous avez fait passer ma colère. Et comment êtes-vous installés, vous et les vôtres?»

Dérigny: «Très bien, mon général: nous avons tout ce qu'il nous faut.»

«Votre Excellence est servie», dit Vassili, en ouvrant les deux battants de la porte.

Le général passa dans la salle à manger, suivi de Dérigny, qui le servit à table; cinq ou six domestiques étaient là pour aider au service.

«Ha! ha! ha! dit le général, voyez donc, Dérigny, les visages étonnés de ces gens, parce que vous me servez à boire.»

Dérigny: «Pourquoi donc, mon général? C'est tout simple que je vous épargne la peine de vous servir vous-même.»

Le Général: «Ils considèrent ce service comme une familiarité choquante, et ils admirent ma bonté de vous laisser faire.»

Le souper dura longtemps, parce que le général avait faim et qu'on servit Une douzaine de plats; le général refaisait connaissance avec la cuisine russe, et paraissait satisfait.»

Pendant que le général retenait Dérigny, Mme Dérigny, après avoir couché les enfants, examina le mobilier, et vit avec consternation qu'il lui manquait des choses de la plus absolue nécessité. Pas une cuvette, pas une terrine, pas une cruche, pas un verre, aucun ustensile de ménage, sauf un vieux seau oublié dans un coin.

Après avoir cherché, fureté partout, le découragement la saisit; elle s'assit sur une chaise, pensa à son auberge de l'Ange-gardien, si bien tenue, si bien pourvue de tout; à sa soeur Elfy, à son beau-frère Moutier, au bon curé, aux privations qu'auraient à supporter les enfants, à son pays enfin, et elle pleura.

Quand Dérigny rentra après le coucher du général, il la trouva pleurant encore; elle lui dit la cause de son chagrin; Dérigny la consola, l'encouragea, lui promit que dès le lendemain elle aurait les objets les plus nécessaires; que sous peu de jours elle n'aurait rien à envier à l'Ange-gardien; enfin il lui témoigna tant d'affection, de reconnaissance pour son dévouement à Jacques et à Paul, il montra tant de gaieté, de confiance dans l'avenir, qu'elle rit avec lui de son accès de désespoir et qu'elle se coucha gaiement.

Elle prit la chambre entre celle des enfants et celle de Dérigny, pour être plus à leur portée; la porte resta ouverte.

Tous étaient fatigués, et tous dormirent tard dans la matinée, excepté Dérigny, qui conservait ses habitudes militaires et qui était près du général à l'heure accoutumée. Son exactitude plut au général.

«Mon ami, lui dit-il, aussitôt que je serai prêt et que j'aurai déjeuné, je vous ferai voir le château, le parc, le village, les bois, tout enfin.»

Dérigny: «Je vous remercie, mon général: je serai très content de connaître Gromiline, qui me paraît être une superbe propriété.»

Le général, d'un air insouciant: «Oui, pas mal, pas mal; vingt mille hectares de bois, dix mille de terre à labour, vingt mille de prairie. Oui, c'est une jolie terre: quatre mille paysans, deux cents chevaux, trois cents vaches, vingt mille moutons et une foule d'autres bêtes. Oui, c'est bien.»

Dérigny souriait.

Le général: «Pourquoi riez-vous? Croyez. vous que je sois un menteur, que j'exagère, que j'invente?»

Dérigny: «Oh non! mon général! Je souriais de l'air indifférent avec lequel vous comptiez vos richesses.»

Le général: «Et comment voulez-vous que je dise? Faut-il que je rie comme un sot, que je cabriole comme vos enfants, que je fasse semblant de me croire pauvre?»

Dérigny: «Du tout, mon général; vous avez dit on ne peut mieux, et c'est moi qui suis un sot d'avoir ri.»

Le général: «Non, monsieur, vous n'êtes pas un sot, et vous savez très bien que vous ne l'êtes pas; ce que vous en dites, c'est pour me calmer comme on calme un fou furieux ou un enfant gâté. Je ne suis pas un fou, monsieur, ni un enfant, monsieur; j'ai soixante-trois ans, et je n'aime pas qu'on me flatte. Et je ne veux pas qu'un homme comme vous se donne tort pour excuser un sot comme moi. Oui, monsieur, vous n'avez pas besoin de faire une figure de l'autre monde et de sauter comme un homme piqué de la tarentule. Je suis un sot; c'est moi qui vous le dis; et je vous défends de me contredire; et je vous ordonne de me croire. Et vous êtes un homme de sens, d'esprit, de coeur et de dévouement. Et je veux encore que vous me croyiez, et que vous ne me preniez pas pour un imbécile qui ne sait pas juger les hommes, ni se juger lui-même.

—Mon général, dit Dérigny d'une voix émue, si je ne vous dis pas tout ce que j'ai dans le coeur de reconnaissance et de respectueuse affection, c'est parce que je sais combien vous détestez les remerciements et les expansions...»

Le général: «Oui, oui, mon ami; je sais, je sais. Dites qu'on me serve ici mon déjeuner et allez vous-même manger un morceau.»

Dérigny alla exécuter les ordres du général, entra dans son appartement, y trouva sa femme et ses enfants dormant d'un profond sommeil, et courut rejoindre le général, dont il ne voulait pas exercer la patience.

III

DÉRIGNY TAPISSIER.

Quand Mme Dérigny s'éveilla, elle se trouva seule: les enfants dormaient encore, et son mari n'y était pas. N'ayant pour tout ustensile de toilette qu'un seau d'eau, elle s'arrangea de son mieux, cherchant à écarter les pensées pénibles de la veille et à mettre toute sa confiance dans l'intelligence et le bon vouloir de l'excellent Dérigny.

Effectivement, quand il revint de sa tournée avec le général, il apporta à sa femme une foule d'objets utiles et nécessaires qu'il avait su demander et obtenir.

«Comment as-tu fait pour avoir tout ça?» demanda Mme Dérigny émerveillée.

Dérigny: «J'ai fait des signes; ils m'ont compris. Ils sont intelligents tout de même, et ils paraissent braves gens.»

Quand les enfants s'éveillèrent, leur déjeuner était prêt: ils y firent honneur et furent enchantés des améliorations de leur mobilier.

Quelques semaines se passèrent ainsi; Jacques et Paul commençaient à apprendre le russe et même à dire quelques mots: les enfants des domestiques les suivaient partout et les regardaient avec curiosité. Un jour Jacques et Paul parurent en habit russe: ce furent des cris de joie; ils s'appelaient tous pour les regarder: Mishka, Vaska, Pétroùska, Annoushka, Stépane, Mashinèka, Sanushka, Càtineka, Anicia [1]; tous accoururent et entourèrent Jacques et Paul, en donnant des signes de satisfaction. A la grande surprise de Paul, ils vinrent l'un après l'autre leur baiser la main. Les petits Français, protégés et grandis par la faveur du général, leur semblaient des êtres supérieurs, et ils éprouvaient de la reconnaissance de l'abandon de l'habit français pour le caftane national russe.

Note 1:[ (retour) ] Diminutifs de Michel, Basile, Pierre, André, Etienne, Marie, Sophie, Catherine, Agnès. Les accents indiquent la syllabe sur laquelle il faut appuyer fortement.

Paul: «Pourquoi donc nous baisent-ils les mains?»

Jacques: «Pour nous remercier d'être habillés comme eux et d'avoir l'air de nous faire Russes.»

Paul, vivement: «Mais je ne veux pas être Russe, moi; je veux être Français comme papa, maman, tante Elfy et mon ami Moutier.»

Jacques: «Sois tranquille, tu resteras Français. Avec nos habits russes nous avons l'air d'être Russes, mais seulement l'air.»

Paul: «Bon! sans quoi j'aurais remis ma veste ou ma blouse de Loumigny.»

Pendant qu'ils parlaient, un grand mouvement se faisait dans la cour; un courrier à cheval venait d'arriver; les domestiques s'empressèrent autour de lui; les petits Russes se débandèrent et coururent savoir des nouvelles. Jacques et Paul les suivirent et comprirent que ce courrier précédait d'une heure Mme Papofski, nièce du général comte Dourakine. Elle venait passer quelque temps chez son oncle avec ses huit enfants. On alla prévenir le général, qui parut assez contrarié de cette visite; il appela Dérigny.

«Allez, mon ami, avec Vassili, pour arranger des chambres à tout ce monde. Huit enfants! si ça a du bon sens de m'amener cette marmaille! Que veut-elle que je fasse de ces huit polissons? Des brise-tout, des criards!—Sac à papier! j'étais tranquille, ici, je commençais à m'habituer à tout ce qui y manque; vous, votre femme et vos enfants me suffisiez grandement, et voilà cette invasion de sauvages qui vient me troubler et m'ennuyer! Mais il faut les recevoir, puisqu'ils arrivent. Allez, mon ami, allez vite tout préparer.»

Dérigny: «Mon général, oserais-je vous demander de vouloir bien venir m'indiquer les chambres que vous désirez leur voir occuper?» Le général: «Ça m'est égal! Mettez-les où vous voudrez; la première porte qui vous tombera sous la main.»

Dérigny: «Pardon, mon général; cette dame est votre nièce, et à ce titre elle a droit à mon respect. Je serais désolé de ne pas lui donner les meilleurs appartements; ce qui pourrait bien arriver, puisque je connais encore imparfaitement les chambres du château.»

Le général: «Allons, puisque vous le voulez, je vous accompagne; marchez en avant pour ouvrir les portes.»

Vassili suivait, fort étonné de la condescendance du comte, qui daignait visiter lui-même les chambres de la maison. On arriva devant une porte à deux battants, la première du corridor qui donnait dans la salle à manger.

Le général: «En voici une; elle en vaudra une autre; ouvrez, Dérigny: il doit y avoir trois ou quatre chambres que se suivent et qui ont chacune leur porte dans le corridor.»

Dérigny ouvrit, malgré la vive opposition de Vassili, que le général fit taire par quelques mots énergiques. Le général entra, fit quelques pas dans la chambre, regarda autour de lui d'un oeil étincelant de colère, et se tournant vers Vassili:

«Tu ne voulais pas me laisser entrer, animal, parce que tu voulais me cacher que toi et les tiens vous êtes des voleurs, des gredins. Que sont devenus tous les meubles de ces chambres? Où sont les rideaux? Pourquoi les murs sont-ils tachés comme si l'on y avait logé un régiment de Cosaques? Pourquoi les parquets sont-ils coupés, percés, comme si l'on y avait établi une bande de charpentiers?»

Vassili: «Votre Excellence sait bien que... le froid... l'humidité... le soleil...

Le général: «...emportent les meubles, arrachent les rideaux, graissent les murs, coupent les parquets? Ah! coquin, tu te moques de moi, je crois! Ah! tu me prends pour un imbécile? Attends, je vais te faire voir que je comprends et que j'ai plus d'esprit que tu ne penses!»

«Dérigny, ajouta le général en se retournant vers lui, allez dire qu'on donne cent coups de bâton à ce coquin, ce voleur, qui a osé enlever mes meubles, habiter mes chambres avec sa bande de brigands-domestiques et qui ose mentir avec une impudence digne de sa scélératesse.»

Dérigny: «Pardon, mon général, si je ne vous obéis pas tout de suite; mais nous avons besoin de Vassili pour préparer des chambres; Mme Papofski va arriver et nous n'avons rien de prêt.»

Le général: «Vous avez raison, mon ami; mais, quand tout sera prêt, menez-le à l'intendant en chef, auquel vous recommanderez de lui donner cent coups de bâton bien appliqués.

—Oui, mon général, je n'y manquerai pas», répliqua Dérigny bien résolu à n'en pas dire un mot et à tâcher de faire révoquer l'arrêt.»

Ils continuèrent la visite des chambres, et les trouvèrent toutes plus ou moins salies et dégarnies de meubles. Dérigny réussit à calmer la fureur du général en lui promettant d'arranger les plus propres avec ce qui lui restait de meubles et de rideaux.

«Si vous voulez bien m'envoyer du monde, mon général, dans une demi-heure ce sera fait.»

Le général se tourna vers Vassili.

«Va chercher tous les domestiques, amène-les tout de suite au Français, et ayez bien soin d'exécuter ses ordres en attendant les cent coups de bâton que j'ai chargé Dérigny de te faire administrer, voleur, coquin, animal!»

Vassili, pâle comme un mort et tremblant comme une feuille, courut exécuter les ordres de son maître. Il ne tarda pas à revenir suivi de vingt-deux hommes, tous empressés d'obéir au Français, favori de M. le comte. Dérigny, qui se faisait déjà passablement comprendre en russe, commença par rassurer Vassili sur les cent coups de bâton qu'il redoutait. Vassili jura que c'était l'intendant en chef qui avait occupé et sali les belles chambres et qui en avait emporté les meubles pour garnir son logement habituel.

«Moi, dit-il, Monsieur le Français, je vous jure que je n'ai pris que quelques meubles gâtés dont l'intendant n'avait pas voulu. Demandez-le-lui.»

Dérigny: «C'est bon, mon cher, ceci ne me regarde pas; je ferai mon possible pour que le général vous pardonne; quant au reste, vous vous arrangerez avec l'intendant.»

Ils commencèrent le transport des meubles; en moins d'une demi-heure tout était prêt; les rideaux étaient aux fenêtres, les lits faits, les cuvettes, les verres, les cruches en place.

C'était fini, et Mme Papofski n'arrivait pas. Le général allait et venait, admirait l'activité, l'intelligence de Dérigny et de sa femme, qui avaient réussi à donner à cet appartement un air propre, presque élégant, et à le rendre fort commode et d'un aspect agréable; on avait assigné deux chambres aux enfants et aux bonnes; des canapés devaient leur servir de lits. Mme Papofski devait avoir un bon et large lit, que Dérigny avait fabriqué pour sa femme avec l'aide d'un menuisier. Matelas, oreillers, traversins, couvertures, tout avait été composé et exécuté par Dérigny et sa femme, Jacques et Paul aidant. Quand le général vit ce lit: «Qu'est-ce? dit-il. Où a-t-on trouvé ça? C'est à la française, cent fois mieux que le mien. Qui est-ce qui a fait ça?»

Un domestique: «Les Français, Votre Excellence; ils se sont fait des lits pour chacun d'eux.»

Le général: «Comment, Dérigny, c'est vous qui avez fabriqué tout ça? Mais, mon cher, c'est superbe, c'est charmant. Je vais être jaloux de ma nièce, en vérité!»

Dérigny: «Mon général, si vous en désirez un, ce sera bientôt fait, en nous y mettant ma femme et moi. Et, travaillant pour vous, mon général, nous le ferons bien meilleur et bien plus beau.»

Le général: «J'accepte, mon ami, j'accepte avec plaisir. On vous donnera tout ce que vous voudrez et l'on vous aidera autant que vous voudrez. Mais... que diantre arrive-t-il donc à ma nièce? Le courrier est ici depuis plus d'une heure; il y a longtemps qu'elle devrait être arrivée. Nikita, fais monter à cheval un des forreiter (postillons), qu'il aille au devant pour savoir ce qui est arrivé.»

Nikita partit comme un éclair. Le général continua son inspection et fut de plus en plus satisfait des inventions de Dérigny qui avait dévalisé son propre appartement au profit de Mme Papofski.

IV

MADAME PAPOFSKI ET LES PETITS PAPOFSKI

Le général finissait la revue des appartements, quand on entendit des cris et des vociférations qui venaient de la cour.

Le général: «Qu'est-ce que c'est? Dérigny, vous qui êtes leste, courez voir ce qu'il y a, mon ami: quelque malheur arrivé à ma nièce ou à ses marmots probablement. Je vous suivrai d'un pas moins accéléré.»

Dérigny partit; les domestiques russes étaient déjà disparus; on en. tendait leurs cris se joindre à ceux de leurs camarades; le général pressait le pas autant que le lui permettaient ses nombreuses blessures, son embonpoint excessif et son âge avancé; mais le château était grand; la distance longue à parcourir. Personne ne revenait; le général commençait à souffler, à s'irriter, quand Dérigny parut.

«Ne vous alarmez pas, mon général: rien de grave. C'est la voiture de Mme Papofski qui vient d'arriver au grand galop des six chevaux, mais personne dedans.»

Le général: «Et vous appelez ça rien de grave? Que vous faut-il de mieux; ils sont tous tués: c'est évident.»

Dérigny: «Pardon, mon général; la voiture n'est pas brisée; rien n'indique un accident. Le courrier pense qu'ils seront tous descendus et que les chevaux sont partis avant qu'on ait pu les retenir.»

Le général: «Le courrier est un imbécile. Amenez-le moi, que je lui parle.»

Pendant que le général continuait à se diriger vers le perron et la cour, Dérigny alla à la recherche du courrier. Tout le monde était groupé autour de la voiture, et personne ne répondait à l'appel de Dérigny. Il parvint enfin jusqu'à la portière ouverte près de laquelle se tenait le courrier, et vit avec surprise un enfant de trois ou quatre ans étendu tout de son long sur une des banquettes et dormant profondément. Il se retira immédiatement pour rendre compte au général de ce nouvel incident. «Que le diable m'emporte si j'y comprends quelque chose!» dit le général en s'avançant toujours vers le perron.

Il le descendit, approcha de la voiture, parla au courrier, écarta la foule à coups de canne, pas très fortement appliqués, mais suffisants pour les tenir tous hors de sa portée; les gamins s'enfuirent à une distance considérable.

Le général: «C'est vrai; voilà un petit bonhomme qui dort paisiblement! Dérigny, mon cher, je crois que le courrier a raison: on aura laissé l'enfant dans la voiture parce qu'il dormait. Ma nièce est sur la route avec les sept enfants et les femmes.»

Le général, voyant les chevaux de sa nièce trop fatigués pour faire une longue route, donna des ordres pour qu'on attelât ses chevaux à sa grande berline de voyage et qu'on allât au-devant de Mme Papofski.

Rassuré sur le sort de sa nièce il se mit à rire de bon coeur de la figure qu'elle devait faire, à pied, sur la grand'route avec ses enfants et ses gens.

«Dites donc, Dérigny, j'ai envie d'aller au-devant d'eux, dans la berline, pour les voir barboter dans la poussière. La bonne histoire! la voiture partie, eux sur la route, criant, courant, appelant. Ma nièce doit être furieuse; je la connais, et je la vois d'ici, battant les enfants, poussant ses gens, etc.»

La berline du général attelée de six chevaux entrait dans la cour; le cocher allait prendre les ordres de son maître, lorsque de nouveaux cris se firent entendre:

«Eh bien! qu'y a-t-il encore? Faites taire tous ces braillards, Sémeune Ivanovitch; c'est insupportable! On n'entend que des cris depuis une heure.»

L'intendant, armé d'un gourdin, se mettait en mesure de chasser tout le monde, lorsqu'un nouvel incident vint expliquer les cris que le général voulait faire cesser. Un lourd fourgon apparut au tournant de l'avenue, tellement chargé de monde que les chevaux ne pouvaient avancer qu'au pas. Le siège, l'impériale, les marchepieds étaient garnis d'hommes, de femmes, d'enfants.

Le général regardait ébahi, devinant que ce fourgon contenait, outre sa charge accoutumée, tous les voyageurs de la berline.

Le général: «Sac à papier! voilà un tour de force! C'est plein à ne pas y passer une souris. Ils se sont tous fourrés dans le fourgon des domestiques. Ha, ha, ha! quelle entrée! Les pauvres chevaux crèveront avant d'arriver!... En voilà un qui bute!... La tête de ma nièce qui paraît à une lucarne! Sac à papier! comme elle crie! Furieuse, furieuse!...

Et le général se frottait les mains comme il en avait l'habitude quand il était très satisfait, et il riait aux éclats. Il voulut rester sur le perron pour voir se vider cette arche de Noé. Le fourgon arriva et arrêta devant le perron. Mme Papofski ne voyait pas son oncle; elle poussa à droite, à gauche, tout ce qui lui faisait obstacle, descendit du fourgon avec l'aide de son courrier; à peine fut-elle à terre qu'elle appliqua deux vigoureux soufflets sur les joues rouges et suantes de l'infortuné.

«Sot animal, coquin! je t'apprendrai à me planter là, à courir en avant sans tourner la tête pour me porter secours. Je prierai mon oncle de te faire donner cent coups de bâton.

Le courrier: «Veuillez m'excuser, Maria Pétrovna: j'ai couru en avant d'après votre ordre! Vous m'aviez commandé de courir sans m'arrêter, aussi vite que mon cheval pouvait me porter.»

Madame Papofski: «Tais-toi, insolent, imbécile! Tu vas voir ce que mon oncle va faire. Il te fera mettre en pièces!...

Le général, riant: «Pas du tout; mais pas du tout, ma nièce: je ne ferai ni ne dirai rien, car je vois ce qui en est. Non, je me trompe. Je dis et j'ordonne qu'on emmène le courrier dans la cuisine, qu'on lui donne un bon dîner, du kvas [2] et de la bière.»

Note 2:[ (retour) ] Boisson russe qui a quelque ressemblance avec le cidre.

Madame Papofski, embarrassée: «Comment, vous êtes là, mon oncle! Je ne vous voyais pas... Je suis si contente, si heureuse de vous voir, que j'ai perdu la tête; je ne sais ce que je dis, ce que je fais! J'étais si contrariée d'être en retard! J'avais tant envie de vous embrasser! Et Mme Papofski se jeta dans les bras de son oncle, qui reçut le choc assez froidement et qui lui rendit à peine les nombreux baisers qu'elle déposait sur son front, ses joues, ses oreilles, son cou, ce qui lui tombait sous les lèvres.

Madame Papofski: «Approchez, enfants, venez baiser les mains de votre oncle, de votre bon oncle, qui est si bon, si courageux, si aimé de vous tous!»

Et, saisissant ses enfants un à un, elle les poussa vers le général, qu'ils abordaient avec terreur; le dernier petit, qu'on venait d'éveiller et de sortir de la berline, se mit à crier, à se débattre.

«Je ne veux pas, s'écriait-il. Il me battra, il me fouettera; je ne veux pas l'embrasser!»

La mère prit l'enfant, lui pinça le bras et lui dit à l'oreille:

«Si tu n'embrasses pas ton oncle, je te fouette jusqu'au sang!»

Le pauvre petit Yvane retint ses sanglots et tendit au général sa joue baignée de larmes. Son grand-oncle le prit dans ses bras, l'embrassa et lui dit en souriant:

«Non, enfant, je ne te battrai pas, je ne te fouetterai pas; qui est-ce qui t'a dit ça?»

Yvane: «C'est maman et Sonushka. Vrai, vous ne me fouetterez pas?»

Le général: «Non, mon ami; au contraire, je te gâterai.»

Yvane: «Alors vous empêcherez maman de me fouetter?»

Le général: «Je crois bien, sois tranquille!»

Le général posa Ivane à terre, se secoua pour se débarrasser des autres enfants qui tenaient ses bras, ses jambes, qui sautaient après lui pour l'embrasser, et offrant le bras à sa nièce:

«Venez, Maria Pétrovna, venez dans votre appartement. C'est arrangé à la française par mon brave Dérigny que voici, ajouta-t-il en le désignant à Mme Papofski, aidé par sa femme et ses enfants; ils ont des idées et ils sont adroits comme le sont tous les Français. C'est une bonne et honnête famille, pour laquelle je demande vos bontés.»

Madame Papofski: «Comment donc, mon oncle, je les aime déjà, puisque vous les aimez. Bonjour, monsieur Dérigny, ajouta-t-elle avec un sourire forcé et un regard méfiant; nous serons bons amis, n'est-ce pas?»

Dérigny salua respectueusement sans répondre.

Madame Papofski, durement: «Venez donc, enfants, vous allez faire attendre votre oncle. Sonushka, marche à côté de ton oncle pour le soutenir.»

Le général: «Merci, bien obligé, je marche tout seul: je ne suis pas encore tombé en enfance; Dérigny ne me met ni lisières ni bourrelet.»

Madame Papofski, riant aux éclats: «Ah! mon oncle, comme vous êtes drôle! Vous avez tant d'esprit!»

Le général: «Vraiment! c'est drôle ce que j'al dit? Je ne croyais pas avoir tant d'esprit.»

Madame Papofski, l'embrassant: «Ah! mon oncle! vous êtes si modeste! vous ne connaissez pas la moitié, le quart de vos vertus et de vos qualités!»

Le général, froidement: «Probablement, car je ne m'en connais pas. Mais assez de sottises. Expliquez-moi comment vous avez laissé échapper votre voiture, et pourquoi vous vous êtes entassés dans votre fourgon comme une troupe de comédiens.»

Les yeux de Mme Papofski s'allumèrent, mais elle se contint et répondit en riant:

«N'est-ce pas, mon cher oncle, que c'était ridicule? Vous avez dû rire en nous voyant arriver.»

Le général: «Ha, ha, ha! je crois bien que j'ai ri; j'en ris encore et j'en rirai toujours: surtout de votre colère contre le pauvre courrier qui a reçu ses deux soufflets d'un air si étonné; c'est qu'ils étaient donnés de main de maître: on voit que vous en avez l'habitude.»

Madame Papofski: «Que voulez-vous, mon oncle, il faut bien: huit enfants, une masse de bonnes, de domestiques! Que peut faire une pauvre femme séparée d'un mari qui l'abandonne, sans protection, sans fortune? Je suis bien heureuse de vous avoir, mon oncle, vous m'aiderez à arranger...

—Vous n'avez pas répondu à ma question, ma nièce, interrompit le général avec froideur; pourquoi votre voiture est-elle arrivée avant vous?»

Madame Papofski: «Pardon, mon bon oncle, pardon; je suis si heureuse de vous voir, de vous entendre, que j'oublie tout. Nous étions tous descendus pour nous reposer et marcher un peu, car nous étions dix dans la voiture; j'avais fait descendre Savéli le cocher et Dmitri le postillon. Mon second fils, Yégor, a imaginé de casser une branche dans le bois et de taper les chevaux, qui sont partis ventre à terre; j'ai fait courir Savéli et Dmitri tant qu'ils ont pu se tenir sur leurs jambes: impossible de rattraper ces maudits chevaux. Alors j'ai seulement fouetté Yégor, et puis nous nous sommes tous entassés avec les enfants et les bonnes dans le fourgon des domestiques, et nous avons été longtemps en route, parce que les chevaux avaient de la peine à tirer. J'ai fait pousser à la roue par les domestiques pour aller plus vite, mais ces imbéciles se fatiguaient quand les chevaux avaient galopé dix minutes, et ils tombaient sur la route; il y en a même un qui est resté quelque part sur le chemin. Il reviendra plus tard.»

Le général, se retournant vers ses domestiques, donna des ordres pour qu'on allât plus vite avec une charrette à la recherche de ce pauvre garçon.

Madame Papofski: «Ah! mon cher oncle! comme vous êtes bon! Vous êtes admirable!»

Le général, quittant le bras de sa nièce: «Assez, Maria Pétrovna; je n'aime pas les flatteurs et je déteste les flatteries. Voici votre appartement; entrez, je vous suis.»

Mme Papofski rougit, entra et se trouva en face de Mme Dérigny et des enfants, qui achevaient les derniers embellissements dans la chambre de la nièce du général. Mme Dérigny salua; Jacques et Paul firent leur; petit salut; Mme Papofski leur jeta un regard hautain, fit une légère inclinaison de tête et passa. Le général, mécontent du froid accueil fait à ses favoris, fit un demi-tour, se dirigea, sans prononcer un seul mot, vers la porte de la chambre, après avoir fait à Mme Dérigny et à ses deux enfants signe de le suivre, et sortit en fermant la porte après lui.

Il retrouva dans le corridor les huit enfants de Mme Papofski, rangés contre le mur.

Le général: «Que faites-vous donc là, enfants?»

Sonushka: «Mon oncle, nous attendons que maman nous permette d'entrer.»

Le général: «Comment, imbéciles! vous ne pouvez pas entrer sans permission?»

Mitineka: «Oh non! mon oncle: maman serait en colère.»

Le général: «Que fait-elle quand elle est en colère?»

Yégor: «Elle nous bat, elle nous tire les cheveux.»

Le général: «Attendez, mes amis, je vais vous faire entrer, moi; suivez. moi et ne craignez rien. Jacques et Paul, faites l'avant-garde des enfants: vous aiderez à les établir chez eux.»

Le général avança jusqu'à la porte qui donnait dans l'appartement des enfants, et les fit tous entrer; puis il alla vers la porte qui communiquait à la chambre de sa nièce, l'entr'ouvrit et lui dit à très haute voix:

«Ma nièce, j'ai amené les enfants dans leurs chambres; je vais leur envoyer les bonnes, et je ferme cette porte pour que vous ne puissiez entrer chez eux qu'en passant par le corridor.»

Madame Papofski: «Non, mon oncle; je vous en prie, laissez cette porte ouverte; il faut que j'aille les voir, les corriger quand j'entends du bruit. Jugez donc, mon oncle, une pauvre femme sans appui, sans fortune!... je suis seule pour les élever.»

Le général: «Ma chère amie, ce sera comme je le dis, sans quoi je ne vous viens en aide d'aucune manière. Et, si pendant votre séjour ici j'apprends que vous avez fouetté, maltraité vos enfants ou vos femmes, je vous en témoignerai mon mécontentement... dans mon testament.»

Madame Papofski: «Mon bon oncle, faites comme vous voudrez; soyez sûr que je ne...»

Tr, tr, tr, la clef a tourné dans la serrure, qui se trouve fermée. Mme Papofski, la rage dans le coeur, réfléchit pourtant aux six cent mille roubles de revenu de son oncle, à sa générosité bien connue, à son âge avancé, à sa corpulence, à ses nombreuses blessures. Ces souvenirs la calmèrent, lui rendirent sa bonne humeur, et elle commença sa toilette. On ne lui avait pas interdit de faire enrager ses femmes de chambre: les deux qui étaient présentes ne reçurent que sottises et menaces en récompense de leurs efforts pour bien faire; mais, à leur grande surprise et satisfaction, elles ne reçurent ni soufflets ni égratignures.

V

PREMIER DÉMÊLÉ

Les petits Papofski regardaient avec surprise Jacques et Paul: ni l'un ni l'autre ne leur baisaient les mains, ne leur faisaient de saluts jusqu'à terre; ils se tenaient droits et dégagés, les regardant avec un sourire. Mitineka: «Mon oncle, qui sont donc ces deux garçons qui ne disent rien?»

Le général: «Ce sont les petits Français, deux excellents enfants; le grand s'appelle Jacques, et l'autre Paul.»

Sonushka: «Pourquoi ne nous baisent-ils pas les mains?»

Le général: «Parce que vous êtes de petits sots et qu'ils ne baisent que la main de leurs parents.»

Jacques: «Et la vôtre, général!

—Ils parlent français! ils savent le français! s'écrièrent Sonushka, Mitineka et deux ou trois autres.»

Le général: «Je crois bien, et mieux que vous et moi.»

Pavlouska: «Est-ce que je peux jouer avec eux, mon oncle?»

Le général: «Tant que tu voudras; mais je ne veux pas qu'on les tourmente. Allons, soyez sages, enfants; voilà vos bonnes qui apportent les malles. Je m'en vais; soyez prêts pour dîner dans une heure.»

Le général sortit après leur avoir caressé les joues, tapoté amicalement la tête, et après avoir recommandé aux bonnes d'envoyer les enfants au salon dans une heure.

«Jouons, dit Mitineka.»

Sonushka: «A quoi allons-nous jouer?»

Mitineka: «Au cheval. Dis-donc toi, grand, va nous chercher une corde.»

Jacques: «Pour quoi faire? la voulez-vous grande ou petite, grosse ou mince?»

Mitineka: «Très grande et très grosse. Dépêche-toi, cours vite.»

Jacques ne courut pas, mais alla tranquillement chercher la corde qu'on lui demandait. Il n'était pas trop content du ton impérieux de Mitineka: mais c'étaient les neveux du général, et il crut devoir obéir sans répliquer.

Pendant qu'il faisait sa commission, Yégor, l'un d'entre eux, âgé de huit ans, s'approcha de Paul et lui dit: «Mets-toi à quatre pattes, que je monte sur ton dos: tu seras mon cheval.»

Paul était fort complaisant: il se mit à quatre pattes; Yégor sauta sur son dos et lui dit d'aller très vite, très vite. Paul avança aussi vite qu'il pouvait.

«Plus vite, plus vite! criait Yégor. Nikolai, Mitineka, Pavlouska, fouettez mon cheval, qu'il aille plus vite!»

Les trois frères saisirent chacun une petite baguette et se mirent à frapper Paul. Le pauvre petit voulut se relever, mais tous se jetèrent sur lui et l'obligèrent à rester à quatre pattes.

Paul criait et appelait Jacques à son secours; par malheur Jacques était loin et ne pouvait l'entendre.

«Au galop! lui criait Yégor toujours à cheval sur son dos. Ah! tu es un mauvais cheval, rétif! Fouettez, frères! fouettez!»

Les cris de Paul furent enfin entendus par Mme Dérigny; elle accourut, se précipita dans la chambre, culbuta Yégor, repoussa les autres et arracha de leurs mains son pauvre Paul terrifié.

«Méchants enfants, s'écria-t-elle, mon pauvre Paul ne jouera plus avec vous.

—Vous êtes une impertinente, dit Sonushka, et je demanderai à mon oncle de vous faire fouetter.»

Mme Dérigny poussa un éclat de rire, qui irrita encore plus les quatre aînés, et emmena Paul sans répondre. Jacques revenait avec la corde; effrayé de voir pleurer son frère, il crut que Mme Dérigny l'emmenait pour le punir.

«Maman, maman, pardonnez à ce pauvre Paul; laissez-le jouer avec les neveux du général», s'écria Jacques en joignant les mains. Mais, quand il sut de Mme Dérigny pourquoi elle l'emmenait, et que Paul lui raconta la méchanceté de ces enfants, il voulut, dans son indignation, porter plainte au général; Mme Dérigny l'en empêcha.

«Il ne faut pas tourmenter le général de nos démêlés, mon petit Jacques, dit-elle. Ne jouez plus avec ces enfants mal élevés, et Paul n'aura pas à en souffrir.

—Ils n'auront toujours pas la corde, dit Jacques en embrassant Paul et en suivant Mme Dérigny. T'ont-ils fait bien mal, ces méchants, mon pauvre Paul?»

Paul: «Non, pas trop; mais tout de même ils tapaient fort quand maman est arrivée; et puis j'étais fatigué. Le garçon que les autres appelaient Yégor était lourd, et je ne pouvais pas aller vite à quatre pattes.»

Jacques consola son frère de son mieux, aidé de Mme Dérigny; elle était occupée à réparer le désordre de leurs chambres, que Dérigny avait dépouillées pour rendre plus commodes celles de Mme Papofski et de ses enfants. Ils coururent à la recherche de Dérigny, qui courait de son côté pour trouver les objets nécessaires au coucher et à la toilette de sa femme et de ses enfants.

Jacques: «Voilà papa, je le vois qui traverse la cour avec d'énormes paquets. Par ici, maman; par ici, Paul.»

Et tous trois se dépêchèrent d'aller le rejoindre.

«Que portez-vous donc, papa? dit Jacques quand il fut près de lui.» Dérigny: «Des oreillers et des couvertures pour nous, mon cher enfant; nous n'en avions plus, j'avais donné les nôtres à la nièce du général et à ses enfants.»

Paul: «Papa, il faut tout leur reprendre; ils sont trop méchants; ils m'ont battu, ils m'ont fait aller si vite que je ne pouvais plus respirer. Yégor était si lourd, que j'étais éreinté.»

Dérigny: «Comment? déjà? ils ont joué au maître à peine arrivés? C'est un vilain jeu, auquel il ne faudra pas vous mêler à l'avenir, mes pauvres chers enfants.»

Jacques: «C'est ce que nous disait maman tout à l'heure. Si j'avais été là, Paul n'aurait pas été battu, car je serais tombé sur eux à coups de poing et je les aurais tous rossés.»

Dérigny, souriant: «Tu aurais fait là une jolie équipée, mon cher enfant! Battre les neveux du général! c'eût été une mauvaise affaire pour nous; le général eût été fort mécontent, et avec raison. N'oublie pas qu'il ne faut jamais agir avec ses supérieurs comme avec ses égaux, et qu'il faut savoir supporter avec patience ce qui nous vient d'eux.»

Jacques: «Mais, papa, je ne peux pas laisser maltraiter mon pauvre Paul.»

Dérigny: «Certainement non, mon brave Jacques; tu l'aurais emmené avant qu'on l'eût maltraité, et, comme tu es fort et résolu, tu les aurais facilement vaincus sans les battre.»

Jacques: «C'est vrai, papa; une autre fois, je ferai comme vous dites. Dès qu'ils contrarieront Paul, je l'emmènerai.

—C'est très bien, mon Jacquot, dit Dérigny en lui serrant la main.» Paul: «Papa, je ne veux plus aller avec ces méchants.

—C'est ce que tu pourrais faire de mieux, mon chéri, dit Mme Dérigny en l'embrassant. Mais nous oublions que votre papa est horriblement chargé, et nous sommes là les mains vides sans lui proposer de l'aider.»

Dérigny: «Merci, ma bonne Hélène; ce que je porte est trop lourd pour vous tous.»

Madame Dérigny: «Nous en prendrons une partie, mon ami.» Dérigny: «Mais non, laissez-moi faire.»

Jacques et Paul, sur un signe et un sourire de Mme Dérigny, se jetèrent sur un des paquets, et parvinrent, après quelques efforts et des rires joyeux, à l'arracher des mains de leur père.

«Encore», leur dit Mme Dérigny, les encourageant du sourire et s'emparant du paquet, qu'elle emporta en courant dans son appartement. Une nouvelle lutte, gaie et amicale, s'engagea entre le père et les enfants; ceux-ci attaquaient vaillamment les paquets; le père les défendait mollement, voulant donner à ses enfants le plaisir du triomphe; Jacques et Paul réussirent à en soustraire chacun un, et tous trois suivirent Mme Dérigny dans leur appartement. Ils se mirent à l'oeuvre si activement, que le désordre des lits fut promptement réparé; seulement il fallut attendre quelques jours pour avoir les bois de lit, que Dérigny était obligé de fabriquer lui-même, et pour la vaisselle, qu'il fallait acheter à la ville voisine, située à seize kilomètres de Gromiline.

Leurs arrangements venaient d'être terminés lorsque le général entra. Sa face rouge, ses yeux ardents, son front plissé, ses mains derrière le dos, indiquaient une colère violente, mais comprimée.

«Dérigny, dit-il d'une voix sourde.»

Dérigny:«Mon général?»

Le général: «Votre femme, vos enfants,... sac à papier! Pourquoi cherches-tu à te sauver, Jacques? Reste ici,... pourquoi as-tu peur si tu es innocent.»

Jacques: «J'ai peur, général, parce que je devine ce que vous voulez dire; vous êtes fâché et je sens que je ne peux pas me justifier.»

Le general: «Que crois-tu que je te reproche?»

Jacques: «Vous m'accusez, général, ainsi que Paul et ma pauvre maman, d'avoir manqué de respect aux enfants de madame votre nièce.»

Le général: «Ah!!! c'est donc vrai, puisque tu le devines si bien.»

Jacques: «Non, mon général; c'est faux.»

Le general: «Comment, c'est faux? Je suis donc un menteur, un calomniateur!»

Jacques: «Non, non, mon bon, mon cher général! mais... je ne veux rien dire; papa m'a dit que c'était mal de vous tourmenter en rapportant de vos neveux et de vos nièces.»

Le général se tourna vers Dérigny; son visage prit une expression plus douce, son regard devint affectueux.

Le général: «Merci, mon brave Dérigny, de ménager mon mauvais caractère; et toi, Jacques, merci de ce que tu m'as dit et de ce que tu m'as caché. Mais je te prie de me raconter sincèrement ce qui s'est passé et de m'expliquer pourquoi ma nièce est si furieuse.»

Jacques; avec hésitation: «Pardon, général... J'aimerais mieux ne rien dire... Vous seriez fâché peut-être,... ou bien vous ne me croiriez pas et alors c'est moi qui me fâcherais, et ce ne serait pas bien.»

Le général, souriant:«Ah! tu te fâcherais? Et que ferais-tu? Tu me gronderais, tu me battrais?»

Jacques: «Non, général; je ne commettrais pas une si mauvaise action; mais en moi-même je serais en colère contre vous, je ne vous aimerais plus pendant quelques heures; et ce serait très mal, car vous avez été si bon pour papa, maman, pour Paul, pour moi, que je serais honteux ensuite d'avoir pu vivre quelques heures sans vous aimer.

—Bon, excellent garçon, dit le général attendri, en lui caressant la joue; tu m'aimes donc réellement malgré mes humeurs, mes colères, mes injustices?

—Oh oui! général, beaucoup, beaucoup, répondit Jacques en appuyant ses lèvres sur la main du général, nous vous aimons tous beaucoup.»

Le général: «Mes bons amis! et moi aussi je vous aime! Vous êtes mes vrais, mes seuls amis, sans flatterie et avec un véritable désintéressement. Je vous crois, je me fie à vous et je veux votre bonheur.»

Le général, de plus en plus attendri, essuyait ses yeux d'une main, et de l'autre continuait à caresser les joues de Jacques. La porte s'entr'ouvrit doucement, et la tête de Yégor parut.

«Mon oncle, maman vous fait demander de lui envoyer tout de suite le petit Français et la mère, pour les faire fouetter devant elle.»

Le général se retourna; son visage devint flamboyant.

«Entre!» cria-t-il d'une voix tonnante.

Yégor entra.

Le général: «Dis à ta mère que, si elle s'avise de toucher à un seul de mes Français, qui sont mes amis, mes enfants,... entends-tu? mes... en...fants! je la ferai fouetter elle-même devant moi, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de peau sur le dos. Va, petit gredin, petit menteur, va rejoindre tes scélérats de frères et soeurs. Et prenez garde à vous; si j'apprends qu'on ait maltraité mes petits amis Jacques et Paul, on aura affaire à moi.»

Yégor se retira effrayé et tremblant; il courut dire à sa mère, à ses frères et à ses soeurs ce qu'il venait d'entendre de la bouche de son oncle.