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Justice de Femme


DU MÊME AUTEUR

POÉSIE

Fleurs d'Avril, ouvrage couronné par l'Académie française, 1 vol. 3 »
Sursum Corda , pièce de vers ayant remporté le grand prix de poésie à l'Académie française. 1 vol. » 75
Un mystérieux Amour, 1 vol. 3 50
Rêves et Visions, ouvrage couronné par l'Académie française. 1 vol. 3 »
Pour les Pauvres, 1 vol. in-4o, papier vergé 3 »

ROMAN

Le Mariage de Gabrielle, ouvrage couronné par l'Académie française. 1 vol. 3 50
L'Amant de Geneviève, 1 vol. 3 50
Marcelle. 1 vol. 3 50
Amour d'Aujourd'hui. 1 vol. 3 50
Névrosée. 1 vol. 3 50
Une Vie tragique. 1 vol. 3 50
Passion Slave. 1 vol. 3 50
L'Auberge des Saules, illustré par Jeanne Lemerre et Henri Pille. 1 vol. 9 »

TRADUCTION

Lord Byron, Œuvres complètes. Tome I (Heures d'Oisiveté, Childe Harold) précédé d'un Essai sur Lord Byron. 1 vol. in-12, papier vélin, orné d'un portrait de Lord Byron. 6 »
Tome II (Le Giaour, La Fiancée d'Abydos, Le Corsaire, Lara, etc.) 6 »

SOUS PRESSE

Lord Byron, tome III 1 vol.
Sterne, Voyage sentimental (traduction nouvelle) 1 vol.

EN PRÉPARATION

Haine d'Amour, roman 1 vol.

Tous droits réservés.


DANIEL LESUEUR


Justice de Femme

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCIII


Justice de Femme


I

Voici du papier, de l'encre... un porte-plume... Qu'est-ce qu'il vous faudrait bien encore?... Est-ce tout?... Aurez-vous assez chaud ici?... Le valet de chambre veillera au feu. Mais, s'il ne venait pas à temps, sonnez, n'est-ce pas?

Puis, avec un mouvement vers la cheminée, un air de jolie sollicitude pour son hôte, Mme Mervil ajouta:

—Le timbre est ici, à droite. Vous sonnerez deux fois, s'il vous plaît, pour le valet de chambre.

Elle s'arrêta, promena tout autour de la pièce le regard de ses yeux jeunes et clairs, puis le ramena, interrogateur, sur Jean d'Espayrac. N'oubliait-elle pas quelque chose?

Il la contemplait silencieusement. Une rougeur très fine courut sur ce délicat visage féminin, d'une telle transparence de peau que la plus fugace vibration nerveuse y projetait un reflet.

—Allons, adieu, reprit-elle, tendant sa main gantée,—car elle était tout habillée pour ses visites de l'après-midi.— Resterez-vous à dîner avec nous? Attendrez-vous au moins Roger?

—Cela dépend, répondit M. d'Espayrac. J'aurais voulu lui montrer tout de suite mes corrections. Mais quand rentrera-t-il? That is the question.

Cette citation par trop usée semblait ici naturelle, sur les lèvres de ce poète mondain, connu pour l'intimité de son commerce intellectuel avec les auteurs d'outre-Manche. Jean d'Espayrac avait mis en vers très français des sentimentalités et des rêveries très anglaises. Il avait fait jouer—avec des demi-succès de politesse et de camaraderie—quelques-unes de ses «adaptations», sur différentes scènes de genre. Mais, depuis quelques semaines, il atteignait à la grande notoriété. Le théâtre des Fantaisies-Lyriques faisait le maximum de recette chaque soir avec son Roman de la Princesse. Il n'était pas le seul auteur de cette jolie opérette. D'abord, et comme pour ses précédentes œuvres, il avait emprunté l'âme et les ailes de sa pièce au génie anglo-saxon. La Princesse de Tennyson lui avait fourni le sujet, avec les plus charmants détails. En outre, les mélodies du compositeur Roger Mervil faisaient de ce gracieux spectacle un véritable enchantement. Elles étaient, ces mélodies, d'une limpidité, d'une légèreté, d'une tendresse dans leur mélancolie et d'un imprévu dans leur grâce, qui surprirent, saisirent, troublèrent jusqu'en leurs plus inertes fibres les petites âmes rétives des Parisiennes, avant que celles-ci eussent le temps de se demander si c'était là de la musique savante et de la musique de demain. Le «chic» n'eut rien à voir dans le plaisir ni dans l'attendrissement des spectatrices, et elles furent émues sans savoir si leur émotion était à la mode.

Le Roman de la Princesse était le plus vif succès de théâtre de cette fin d'année. A Roger Mervil, déjà presque célèbre, il apportait un triomphe qui promettait de se traduire, cette fois-ci,—la première,—par de très grosses sommes d'argent. A Jean d'Espayrac, déjà riche, il conférait pour de bon le titre de poète. «Enfin,» disait celui-ci avec un soupir de satisfaction comique, «je ne serai plus: ce jeune homme qui conduit si divinement les cotillons et qui fait si bien les vers!...»

M. d'Espayrac avait vingt-six ans. Sa taille d'athlète, sa grosse moustache fauve, la hardiesse grave de ses yeux bleu sombre, la décision de ses gestes sobres, le faisaient paraître plus proche de la trentaine. Ce n'était pas la délicatesse de son tempérament, ni les nostalgies de sa pensée, qui forçaient sa main, si robuste en dépit de la finesse de race, à tracer sur du papier blanc de petites lignes noires avec une rime au bout. Non, cet heureux homme faisait des vers comme il faisait des armes: pour laisser déborder au dehors le trop abondant flot de vie qui roulait dans ses souples muscles ainsi que dans son tranquille cerveau. Cela lui venait tout seul, voilà pourquoi il écrivait. Cette facilité, jointe à l'exubérance de ce que Montaigne eût appelé «ses esprits animaux», risquait de le porter à choisir, en fait de muse, quelque belle fille bien débraillée, ayant son franc parler gaulois. De fait, si d'Espayrac fût né dans le peuple, cette fin de siècle eût possédé en lui son petit Villon, avec la potence en moins, ou son Scarron grandi, avec les deux jambes en plus. Mais Jean était l'unique héritier d'une famille très authentiquement noble. Son nom sonore était bien à lui; ce n'était pas un pseudonyme à fracas, ainsi que les bons petits confrères voulurent d'abord le croire et le faire croire au lendemain de son succès. Le milieu où il avait été élevé, c'était—dans le faubourg Saint-Germain—un vieil hôtel imposant et maussade, où l'atmosphère du siècle semblait ne pas pénétrer, et où il avait grandi entre une mère pieuse et un précepteur ecclésiastique. Cet hôtel venait d'être démoli pour le prolongement du boulevard Saint-Germain, et lorsqu'il se représentait maintenant la morne demeure, Jean rendait grâce à la République de l'avoir exproprié. D'autant plus que sa mère, Mme d'Espayrac, étant morte avant la décision du Conseil municipal, n'avait pas eu le cœur secoué par les pénibles soubresauts dont l'eût torturée, même à distance, la pioche des démolisseurs.

Jean d'Espayrac devait donc à sa naissance, à son éducation, à son horreur pour toute vulgarité, de composer des vers élégants et d'une fine sonorité de cristal, au lieu de chansons à boire et de sensuelles ballades. Mais, comme il se fermait ainsi volontairement la chaude source d'inspiration palpitante au fond de lui dans son cœur, dans ses entrailles, et qu'il n'en trouvait pas une autre dans son cerveau peu coutumier d'abstractions, il empruntait au dehors. Il se livrait à des adaptations de poètes anglais; il attendait le soutien de la musique, qui soulevait et portait quelque temps ses frêles rimes. D'ailleurs Jean n'avait pas l'ombre de prétention pour ses œuvres; il ne se croyait pas doué de génie. Cette modestie était peut-être la meilleure de ses qualités littéraires.

Simone Mervil, la jeune femme de son collaborateur,—elle qui commençait à le connaître,—lui dit en souriant:

—Ainsi, c'est donc bien vrai? Vous êtes venu pour travailler?

—Mon Dieu, oui, madame... Et je suis bien fâché de ne pas rencontrer Mervil. J'avais des variantes à lui soumettre.

—Des variantes?... Pourquoi?... La pièce marche si bien! On applaudit tout.

—Oui... la musique... dit gracieusement d'Espayrac.

Il expliqua que, dans les airs vifs ou passionnés, l'accord entre la mélodie et les paroles était généralement très juste, très complet, mais que, dans les phrases tendres ou mélancoliques, certaines sécheresses d'expression contrastaient encore avec la douloureuse douceur du chant.

—Je voudrais bien, dit-il, effacer de pareilles taches. Voyez-vous, j'en ai des remords, quand je songe que l'on me fait partager l'énorme succès de Mervil.

Simone fut touchée. Elle était si fière de son mari! D'ailleurs cette générosité de langage était, à ce qu'elle avait cru remarquer, peu fréquente chez les artistes. Leur mépris mutuel s'étale d'une façon qui, malgré l'habitude, lui paraissait toujours choquante. Roger lui-même avait des crises de personnalité féroce, dont l'injustice et la mesquinerie la gênaient.

—Il y a, continuait Jean d'Espayrac, un passage qui me désespère. C'est la célèbre romance: «Tears, idle tears...» dont votre mari a fait un pur petit chef-d'œuvre musical.

—Mais, dit Simone, vos paroles sont délicieuses.

Et elle se mit à fredonner:

«D'où venez-vous, larmes folles,

Vaines larmes, dans mes yeux?»

—Et la fin, comme c'est joli:

«Nous venons, ô cœur blessé!

Des longs jours de ton passé.»

—Oui... le commencement, la fin... reprit d'Espayrac avec un air piteux. Mais c'est le milieu qui ne va pas. Il y a des mots très mauvais. Ah! cette langue française est détestable pour le chant!

Et, rageur, il récita:

«D'où venez-vous, larmes folles,

Vaines larmes, dans mes yeux?

L'automne, tiède et joyeux,

Luit au fond des calmes cieux,

Sur les grands champs bénévoles.

D'où venez-vous, larmes folles?...

—Nous venons, ô cœur blessé!

Des longs jours de ton passé.»

—... «Les grands champs bénévoles...» Pour: «The happy autumn-fields». D'abord, c'est idiot. Ensuite l'actrice qui chante ça en gagne une crampe dans la mâchoire.

Simone éclata de rire:

—Pourquoi l'avez-vous mis alors?

Jean répondit avec un désespoir comique:

—Parce que je n'ai pas trouvé autre chose.

—Tenez, dit Simone, rassemblant des feuilles de papier qui jonchaient l'immense bureau de son mari. Et tenez, répéta-t-elle, allant en prendre d'autres sur le piano à queue. Voilà comment fait Roger quand il ne trouve pas tout de suite.

Les pages, rayées par les lignes des portées et constellées d'hiéroglyphes, étaient en outre balafrées de ratures, égratignées de furieux coups de plume, écartelées de grands traits en croix, destructifs. D'Espayrac, en y jetant les yeux, crut voir les prunelles en feu de Mervil flamber dans la pâleur de son visage trop long, trop fin, sous le front déjà dégarni; il vit la haute taille, trop grêle, se voûter un peu; il songea que le musicien avait au moins douze ans de plus que lui-même... Et, relevant son regard sur la jeune femme qui se tenait à son côté:

—Hein? fit-il, avec une gaieté un peu ironique sur sa physionomie de mâle superbe, ça ne doit pas faire un mari commode. S'il vous traite comme ses partitions...

—Ah! s'écria Simone avec chaleur, c'est le meilleur des hommes.

—Au fond, tout au fond, n'est-ce pas? Mais à la surface... un peu rugueux, un peu brusque. Et puis...

—Et puis?... répéta-t-elle ouvrant tout grands ses limpides yeux de blonde.

D'Espayrac ricana légèrement, sans répondre.

—Que vous êtes méchant, monsieur d'Espayrac! s'écria Simone avec une jolie intonation de petite fille fâchée. Je vous comprends bien, allez! Vous voulez me faire croire que Roger me préfère la musique.

Cette fois, le jeune homme eut un rire franc, prolongé en une roulade joyeuse.

Ce n'était pas la première fois que Simone entendait ce beau rire clair, ce rire perlé comme un rire de femme, qui éclatait parfois, non sans bizarrerie mais avec un singulier charme, sur ces lèvres moustachues de mousquetaire, entre ces dents étincelantes de bel animal vigoureux et sain, ces fortes dents blanches aiguisées par tous les appétits.

Elle rit elle-même.

—La musique, je n'en suis pas jalouse. J'aime cent fois mieux l'avoir pour rivale que...

—Que... des femmes?

Un petit air belliqueux anima soudain la charmante figure de Simone. Ses sourcils se froncèrent, son regard pétilla, son petit menton se releva, comme par défi.

—Oh! oh! dit Jean, très amusé, très piqué de curiosité. Ce serait si grave que cela? Et, voyons, qu'est-ce que vous lui feriez, s'il vous trompait?

—Des choses terribles.

—Vous le tueriez?

—Oh! non, je l'aime trop.

—Vous tueriez la femme?

—Pouah! Oh! non. Ça me dégoûterait comme d'écraser un crapaud. Puis ce serait lui faire trop d'honneur, à elle.

—Alors, vous... Vous lui rendriez la pareille?... Vous le tromperiez à votre tour?

—Tout de suite!... Oh! je voudrais qu'il souffrît juste de la façon dont il m'aurait fait souffrir.

—Bravo! dit Jean. Vous êtes dans les bons principes: Trompe-moi, je te trompe. Pas de dénouement sanglant. Et tout le monde y gagne. Je souhaite pour mes contemporains que Mervil vous fasse des traits.

—C'est très laid, ce que vous dites là, monsieur d'Espayrac. Adieu, je me sauve. Roger n'approuverait pas que je cause plus longtemps avec un mauvais sujet comme vous. D'ailleurs, j'ai un tas de visites, je vais être en retard... Oh! vous ne savez pas?...

—Quoi donc?

—J'étrenne mon coupé, le coupé que Roger devait me donner dès qu'il aurait une pièce à succès.

—Parbleu, je sais bien, dit Jean. C'est moi qui l'ai commandé. Un coupé bleu, à filets orange, modèle anglais, caisse profonde. Et là dedans, vous avez la glace, la petite pendule... Une autre pendule devant le cocher, sur le siège... Enfin, je crois que rien n'y manque.

—Comment?...

—Mais oui... Est-ce que ce pauvre Mervil s'entend à ces choses-là? Il m'a demandé conseil. Je l'ai conduit chez mon fabricant.

—Ah! dit Simone, dont la joie semblait un peu tombée. Alors, je vous remercie deux fois, car déjà c'était grâce au Roman de la Princesse...

L'animation de la jeune femme s'était subitement éteinte. Elle cherchait ses mots. Un geste de Jean suspendit sa phrase. Lui serrant la main, elle le quitta. Sa disparition eut la promptitude d'une retraite; et, quand la portière fut retombée derrière elle, M. d'Espayrac resta un instant debout, étonné, indécis. Puis, comme il était venu pour proposer à Mervil des corrections, et qu'il voulait les rédiger tandis qu'il croyait les tenir, il s'assit devant la table de travail, dans le grand atelier studieux où le compositeur s'isolait d'habitude, sous les combles de son petit hôtel. Mais Jean ne se mit pas tout de suite à écrire.

«Qu'est-ce qui l'a fâchée?» pensa-t-il. «Est-ce que ça la gêne que je lui aie choisi son coupé? Quelle drôle de petite femme! Je voudrais savoir ce qu'il y a au fond de cette petite femme-là.»


II

Comme Simone descendait l'escalier étroit, tapissé de brocatelle et capitonné de moquette, qui réunissait les deux étages de son minuscule hôtel, du bruit la fit s'arrêter, l'oreille tendue, sur le palier du premier.

Une voix hachée de larmes gémissait:

—Lâchez-moi, miss!... Laissez-moi au moins aller demander à maman.

Puis un grêle organe de moineau en colère pépiait avec autorité:

You shall not go, you naughty child! I know your mamma will not take you.

—Eh bien, Paulette, eh bien! s'écria Mme Mervil, la main encore posée sur la rampe de chêne ciré. Est-ce que tu n'es pas sage?

Une porte s'ouvrit comme sous une poussée de courant d'air.

—Oh! petite mère, tu m'avais promis de m'emmener dans ta voiture neuve!

C'était une grande fillette, qui paraissait bien huit ans. A peine eût-on cru qu'elle pouvait être la fille de Simone. D'abord parce que celle-ci ne portait même pas trois fois cet âge; ensuite parce que cette impétueuse gamine aux longues mèches fauves qui se tordaient en désordre, aux yeux noirs brillants de hardiesse et de volonté, aux joues de fleur vivace, aux mouvements de garçon, contrastait absolument avec la créature pétrie de finesse et de suavité qui l'avait mise au monde. C'était comme si l'on avait attribué la maternité d'un Jean-Baptiste de Murillo à quelque liliale petite vierge de Memling. Car Simone offrait le type de ces délicieuses créatures féminines—tendres âmes à peine vêtues de chair—qui enchantent du mystère de leur sourire tous les rêves des Primitifs. Mais elle avait en plus la complication de nature, à la fois si frivole et si profonde, qu'enchevêtrèrent des siècles de raffinement, de scepticisme et de luxe. C'était une madone de Quentin Metsys, et c'était une Parisienne... Elle aurait eu, pour une chimère de tendresse divine ou humaine, s'il l'eût fallu, l'âme déchirée des Sept Douleurs, ou le corps stigmatisé par le martyre; mais aussi elle pouvait passer des nuits de fièvre pour une robe de bal manquée, et, rigoureusement honnête, n'avoir pas de plus vif plaisir que de réunir ou de voir réunis à la même table, avec ses amies, les hommes qu'elle croyait leurs amants. Elle, dont la jeunesse n'avait encore été qu'un long rêve d'amour permis, elle éprouvait, en face de l'amour coupable, une indulgence que la femme, en général, n'acquiert qu'à travers ses propres fautes, indulgence dont l'apparente candeur cache le plus souvent une complicité. Chez Simone, c'était plutôt une inquiétude curieuse des passions défendues. Et même cette curiosité sans conséquence aurait pu surprendre, chez une femme de vie tellement ouverte et droite, de réputation tellement inattaquable que les bonnes langues mondaines en étaient réduites, pour la critiquer, aux épithètes de «poseuse» et de «petit glaçon.»

«Moi,» se disait-elle en roulant dans son joli coupé neuf, «je ne pourrais pas me conduire comme tant d'autres. Je n'ai ni le désir de tromper Roger ni aucune raison pour le faire... Puis la trahison est trop horriblement vulgaire dans ses détails...»

Elle songeait au mépris de l'homme à qui l'on se donne, aux dégoûts des mensonges... Et ce qu'elle voyait sans indignation chez les autres lui semblait, pensant à elle-même, une chose énorme, répugnante, impossible...

Mais pourquoi ses préoccupations du moment se tournaient-elles vers l'adultère?...

Elle n'avait pas emmené sa fille. Paulette, consolée par quelque promesse, était retournée vers miss Mary, sa gouvernante. Et, toutes deux, l'Anglaise et la petite, elles avaient regardé, à travers les étroits carreaux quadrillant la fenêtre de la salle d'étude, Mme Mervil monter en voiture. Le beau coupé, avec son cheval bai-cerise et son cocher en livrée mastic, attendait au ras du trottoir. Car le petit hôtel des Mervil—situé dans une large rue neuve, la rue Ampère—ne possédait ni porte cochère ni remise, et le compositeur avait dû louer dans une grande maison de rapport voisine le local nécessaire pour loger l'équipage qu'il donnait à sa femme.

Maintenant, Simone s'en allait de visite en visite. Elle avait vingt fois regardé l'heure à la petite pendule incrustée en face d'elle entre les deux glaces de devant. Elle avait dressé hors de sa gaîne le miroir biseauté, fait jouer le ressort de la niche à la poudre de riz et aux épingles, donné dix contre-ordres à son cocher, pour avoir l'amusement de parler dans le tube acoustique. Enfin, elle avait regardé au dehors, trouvant que les grises rues, dans cette sèche après-midi de décembre, prenaient à travers les vitres claires, entre le cadre de cuir bleu, un aspect tout différent de celui qu'on leur voit par les ternes carreaux éclaboussés d'un fiacre.

Mais cette joie d'enfant, cette félicité que procure le bibelot neuf, cette fierté du luxe accru, semblait à Simone bien moins vive que lorsque, à l'avance, elle la savourait. Hélas! pourquoi son imagination prenait-elle sans cesse les devants? Tout ce qu'elle rêvait de posséder s'usait pour elle avant qu'elle en eût joui, tant elle en grossissait la valeur aussi longtemps que le destin lui défendait d'y toucher. Elle devait être si contente, et elle se sentait tout énervée! Aussi, c'était la faute de M. d'Espayrac. Avait-il besoin de lui dire qu'il avait choisi ce coupé? Son mari s'était ridiculisé en se déclarant incapable d'acheter une voiture. Et elle-même, Simone, la voilà transformée en petite bourgeoise parvenue aux yeux de ce garçon dont la famille roulait carrosse depuis des siècles. L'immense talent de Roger, dont elle était si fière, disparaissait momentanément devant les renseignements de carrossier qui lui manquaient et que Jean d'Espayrac avait dû lui fournir.

Mais encore, était-ce bien cela? Était-ce de cette futile circonstance que venait le malaise de Simone? Non. Car un autre ami de son mari eût surveillé l'achat de cette voiture qu'elle eût trouvé la chose toute simple et n'y eût pas accordé une minute de réflexion. Mais, à l'avenir, la pensée de M. d'Espayrac monterait avec elle dans ce coupé, s'assoirait à ses côtés sur les coussins... Et n'avait-elle pas compté sur ce cadeau de son mari pour s'exalter la bonté de Roger, pour donner un aliment à la tendresse conjugale qu'elle sentait, au fond d'elle-même, devenir languissante, faiblir au niveau d'une monotone habitude? N'avait-elle pas, précisément, espéré que cette distraction éloignerait l'image du beau Jean, dont la hantise, depuis quelque temps déjà, ne laissait pas que d'inquiéter un peu sa conscience d'honnête femme?... Toutefois Simone ne s'en disait pas aussi long. La seule analyse de pareils sentiments lui eût paru dangereuse... presque coupable. Puis, l'eût-elle essayée, qu'elle n'eût pas su peut-être—cette petite créature aux sensations si fines mais purement instinctives—démêler la cause véritable de son imperceptible souffrance.

Tout à coup, sur le trottoir du boulevard Haussmann, près de la rue Taitbout, elle aperçut son mari.

Le compositeur marchait à grands pas, les yeux à terre, l'air absorbé.

«Comme il se voûte!» pensa Simone. «Et comme il a tort de porter des chapeaux hauts de forme à bords plats!»

Elle siffla dans le tube acoustique et dit au cocher d'aborder le trottoir.

—Roger!... Psst!... Roger!

Elle eut beau appeler très bas, par convenance, deux ou trois messieurs se retournèrent. Mervil fut le seul qui ne s'aperçut de rien. Mais un passant lui fit remarquer la voiture.

—Oh! c'est toi!... s'écria-t-il. Et voilà le coupé. Mon Dieu, que tu es jolie là dedans!

—D'Espayrac est venu, dit-elle—sans un mot sur l'équipage dont elle avait tant parlé depuis six semaines.—Il doit être encore chez nous. Est-ce que tu ne rentres pas?

—Non... A moins que tu ne me ramènes.

Il ajouta plaisamment:

—Vous ne donneriez pas, madame, à un pauvre musicien, l'hospitalité dans votre belle voiture?

—Je n'ai pas le temps, j'ai encore six visites à faire.

—Ah! répliqua-t-il d'un ton naturel, sans s'apercevoir qu'elle le boudait. Alors, adieu, à tout à l'heure. Si Jean est encore là, retiens-le à dîner.

Simone n'était pas plus méchante que toute autre petite créature de vingt-cinq ans, sujette à changer de caprice comme un canari de perchoir. Elle était seulement de mauvaise humeur et s'irritait qu'on n'y attachât nulle importance. Elle retint donc son mari pour lui dire:

—Elle est beaucoup trop lourde, cette voiture... Ou c'est le cheval qui n'est pas fait, qui est trop mou... Enfin, ça ne marche pas.

—Vraiment?

Et Mervil, inquiet, recula d'un pas, jeta un coup d'œil sur l'ensemble. Mais le tableau de sobre élégance, la tenue du cocher, celle du cheval, les tons de métal et de cuir neuf, puis, surtout, la fine tête si jolie sur le fond bleu sombre, tout cela l'enchanta. Avec une bonne expression joyeuse, il se rapprocha, et, la voix baissée:

—Tu es difficile, tu sais, Simone. C'est ravissant.

—Avec cela que tu t'y connais! lui jeta-t-elle.

Vivement elle releva la glace, donna une adresse au cocher.

Mais elle n'avait pas fait cent mètres que son cœur se serra. Elle eut un remords.

Mon Dieu! qu'avait-elle donc à s'irriter maintenant ainsi contre Roger, pour la moindre chose? Est-ce qu'elle allait ne plus l'aimer?... L'aimer... Elle s'arrêtait sur ce mot. L'aimer... Et le son de ces deux syllabes, mentalement murmurées, évoquait des choses très lointaines, très douces, avec des sentiments très lointains aussi, qui lui semblaient n'avoir plus rien à faire avec elle-même; des sentiments qui la stupéfiaient, tant ils lui paraissaient invraisemblables.

Quel âge avait-elle quand elle commença d'aimer Roger Mervil? Douze ans!... moins peut-être. Dans l'ombre du coupé, un sourire mélancoliquement attendri flotta sur les délicates lèvres de Simone en songeant à la petite fille qu'elle était alors, et à la passion pleine d'ignorance, d'adoration, de soumission, de pureté, qui gonflait son cœur d'enfant, tandis qu'elle écoutait le jeune compositeur jouer doucement, en chantant d'une voix ardente et basse, sur le piano droit où elle-même, le matin, tapotait ses gammes, dans l'angle du salon sévère de ses parents.

Personne ne pénétra son secret de fillette, et elle fût morte plutôt que de le laisser deviner, surtout à Roger Mervil.

Elle avait treize ans quand il eut son prix de Rome. Le soir où il leur dit adieu, à la veille de partir pour l'Italie, on la trouva étendue raide sur le parquet de sa chambre. Elle fit une maladie grave. On crut que c'était le seul fait de l'évolution physique. La petite Simone se rétablit d'ailleurs. Mais elle ne vivait que d'une seule pensée. Pendant quatre ans, le souvenir de Roger l'accompagna partout, à ses promenades, à ses leçons, à ses premiers bals. C'était un rêve infiniment chaste et tendre, que rien ne troublait, car Simone avait la patience de l'extrême jeunesse: elle savait qu'elle épouserait Roger ou bien qu'elle se laisserait mourir. Ses parents lui donnaient une belle dot, et lui n'avait que son talent; mais, dans la famille de la jeune fille, les questions d'intérêt ne passaient pas pour les plus importantes.

Et le dénouement heureux arriva, sans lutte ni complications. Roger Mervil aima celle qui l'aimait, et, bien qu'il eût plus de trente ans et elle moins de dix-huit, on la lui donna sans beaucoup de difficultés.

Il y avait neuf ans de cela. Pendant neuf ans, le ménage Mervil avait pu passer pour un modèle de bonheur et de fidélité réciproque. Roger aimait toujours Simone, et Simone aimait encore Roger. Seulement le musicien de quarante ans, chez qui dominait le fanatisme de son art, et le musicien de trente et un, chez qui, au seuil du mariage, ce même fanatisme avait déjà remplacé toutes les autres illusions de la jeunesse, restaient un seul et même individu, ou du moins deux très identiques personnalités morales. Tandis qu'un abîme s'était creusé entre la jeune fille de dix-sept ans, élevée loin du monde, en un milieu austère, et la Parisienne de vingt-six. Un abîme surtout au point de vue du sentiment. La Simone d'aujourd'hui n'avait pas moins que l'autre la faculté d'aimer; toutefois le mot AMOUR prenait pour elle un autre sens. Elle avait maintenant autre chose à donner que la naïve exaltation d'une pensée chaste; autre chose à demander qu'une affection tranquille, supérieure et bienveillante. Et ce nouvel échange de sentiments ne pouvait se produire entre elle et son mari, parce qu'on ne s'aime pas deux fois de deux façons différentes, surtout à neuf ans de distance, et surtout quand on est marié. Il y avait tout un côté de la passion qu'elle ne devait jamais connaître si elle voulait rester fidèle. Un jour ou l'autre, son devoir, facile jusque-là, lui apparaîtrait comme un renoncement.

Lorsque Simone s'interrogeait sur l'état de son cœur—ce qu'elle n'eût pas songé à faire autrefois, ce qu'elle faisait maintenant à propos de tout—elle se répondait encore à elle-même: «J'aime mon mari.» Mais, à l'heure des songeries indistinctes, et quand elle rêvait d'amour, ce n'était plus l'image et le nom de Roger qui surgissaient spontanément dans le mystère de ses évocations intérieures.


III

Ce même jour, à mesure que l'après-midi s'avançait, Simone découvrait en elle-même des choses attristantes qu'elle n'y avait jamais vues: de pâles perspectives nostalgiques, et des abîmes d'ennui, insondables, enténébrés.

Pourquoi?... Pourquoi?... N'avait-elle pas tout pour être heureuse? N'entendait-elle pas, au cours des visites qu'elle égrenait, vanter sa propre chance, et le talent grandissant de son mari, et le succès mérité de ce délicieux Roman de la Princesse? Ne percevait-elle pas, dans les louanges du monde, l'accent tout nouveau de sincérité qu'imposent le gros succès d'argent et les bousculades des foules devant une œuvre d'artiste? Jusqu'à présent, quand on parlait de Mervil dans les salons, chacun se croyait obligé d'expliquer qui il était, de lui décerner un brevet de compositeur: «Vous savez bien, Roger Mervil, qui a fait de si jolies choses?...» Sans que nul retrouvât le titre d'aucune de ces «jolies choses». Désormais, c'était tout différent; il avait son étiquette: «L'auteur du Roman de la Princesse». Et l'on ajoutait: «Cette pièce qui fait le maximum tous les soirs aux Fantaisies-Lyriques.» Alors tous les visages s'animaient, s'éclairaient de la pensée: «Sapristi, ça doit en représenter de l'argent!...» Les journaux, d'ailleurs, ne faisaient plus suivre le nom de Mervil par la formule «le compositeur bien connu», appliquée à tous ceux qui ne le sont pas encore. Enfin c'était la renommée, la fortune, tout ce que Simone avait impatiemment attendu pour l'homme au génie duquel elle avait foi.

Et puis après?...

Pour tout le monde il était transfiguré, mais pour elle?... Oh! son talent, elle n'en avait jamais douté. Et son acharné travail, elle en avait été témoin. Oui, le talent, le travail... «Mon Dieu!» pensait-elle, «comme je voudrais avoir encore seize ans!... Ah! éprouver encore ce que j'ai éprouvé ce jour de juin où maman est entrée dans ma chambre avec une lettre dépliée:—«Une nouvelle, Simone... Roger Mervil revient d'Italie, et revient pour tout de bon.»—Ah! le bonheur fou, le bonheur dont on croit mourir! L'univers que l'on prend en pitié pour la multitude des êtres qui n'éprouvent pas ce qu'on ressent!... Et le soir où, tous deux seuls près du piano, il m'a chanté tout bas qu'il m'aimait... Cette mélodie passionnée... ce regard... Et l'insomnie bienheureuse ensuite dans mon petit lit de jeune fille, quand, les yeux ouverts dans l'ombre, je revivais sans trêve cet unique instant. Mais comment de pareilles sensations sont-elles possibles? Était-ce Roger? Était-ce moi?...»

La songerie où Simone s'absorbait, dans l'anéantissement de toutes les choses extérieures, se trouva interrompue par l'arrêt de son coupé. La jeune femme tressaillit et regarda dehors, dans le crépuscule de cinq heures, le crépuscule parisien piqué de becs de gaz, traversé par les reflets clairs des vitrines, coupé et recoupé par de hâtives silhouettes. Elle se trouvait devant un très bel hôtel du boulevard Haussmann, à peu de distance du carrefour de Messine. «Tiens! j'ai donc donné l'adresse de Gisèle Chambertier?» C'était une amie d'enfance, qu'elle tutoyait, dont jamais elle n'avait pu se séparer, et contre laquelle, toutefois, son mari nourrissait une prévention. «Bah! Roger ne pourra pas m'en vouloir. Il y a près d'un mois que je ne l'ai vue.»

Quand Simone fit cette réflexion, les deux coups de timbre annonçant sa visite avaient déjà retenti, et le valet de pied lui ouvrait toute grande la porte vitrée de la vérandah. Un second domestique lui fit traverser une galerie où des feuillages luisaient sous des rayons électriques, puis le hall et le grand salon, avant de crier son nom devant une portière olive et vieux rose drapée somptueusement.

Elle entra dans la jolie pièce Louis XVI où Gisèle tenait son five o'clock.

Il n'y avait que trois femmes, et les deux amies s'embrassèrent.

Gisèle avait vingt-huit ans. C'était une brune, qui, artificiellement, donnait à sa chevelure des tons de cuivre. Dans une toute petite tête fine de médaille, elle ouvrait d'immenses yeux sombres, noyés, des yeux dont le lourd et doux regard se posait comme un contact, des yeux de langueur, des yeux de vertige. Grande, avec un corps très souple, elle paraissait presque trop maigre; pourtant ses mains n'étaient pas sèches; au contraire, des fossettes trouaient leur chair blanche, finement pétrie en un moule très pur. Sous les ongles roses, comme dans la pourpre des lèvres, un sang vigoureux et coloré circulait, que n'eût point trahi le teint du visage avec sa délicatesse de camélia. Cette belle créature était vêtue d'un corsage tout en valenciennes sur mousseline de soie couleur paille, et d'une longue jupe en lourd broché noir dont la traîne ondulait derrière elle. Quand elle se leva pour embrasser Simone, sa taille flexible se cambra sur ses minces hanches avec tant de liberté que l'une de ses visiteuses chuchota vers sa voisine:

—Vous voyez bien qu'elle ne porte pas de corset.

Après cette remarque, la dame se leva pour prendre congé. Les deux autres l'imitèrent. Gisèle resta seule avec Simone.

—Ah! dit celle-ci en se laissant tomber au fond d'une bergère, que la vie est bête, ma pauvre mignonne!

—Quand on la prend comme toi, dit Gisèle avec une voix lente, sans timbre, mais d'une pénétrante douceur et qu'on avait envie d'entendre encore.

Elle s'était approchée de la table à thé; maintenant elle préparait une tasse pour son amie.

—Eh! tu ne prends pas l'existence autrement que moi, dit vivement Simone. Au fond tu es la plus honnête femme du monde, bien que tu t'amuses à poser pour le sphinx, et qu'avec tous tes paradoxes tu risques ta réputation.

—Bah! fit Gisèle, tu n'as pas besoin de me défendre à tes propres yeux. Je sais trop qu'un jour ou l'autre, nous serons brouillées à mort.

—Oh! ma chérie, ne dis pas cela.

—Allons!... Tu m'as déjà fait entendre que ton mari n'aime pas que nous nous voyions trop souvent.

—Jamais!... Gisèle!... Jamais je ne t'ai fait la moindre allusion...

—Mettons que je l'aie deviné. Mais je ne t'en veux pas, ma petite Simone, ajouta Mme Chambertier, en poussant un pouf à côté de son amie, pour s'asseoir tout près d'elle et lui passer un bras à la taille.—Nous sommes tellement différentes, vois-tu!

—C'est absurde ce que tu dis là, Gisèle. On croirait que tu répètes cela pour me faire de la peine.

—Eh bien! je ne le dirai plus, reprit Mme Chambertier en se levant, jusqu'à ce que tu t'en aperçoives par toi-même. Comment va ta petite Paulette?

—Très bien. Non... c'est-à-dire, elle est un peu enrhumée. Voyons, pourquoi sommes-nous si différentes?...

Gisèle haussa légèrement ses épaules, si fines, si nerveuses, sous la dentelle et la mousseline.

—Ton mari prétendrait que je te donne de mauvais conseils.

—Encore!...

—Eh bien! s'écria Gisèle, en dressant son buste félin. Moi, je cultive mon MOI (pour employer une expression dont les hommes n'auront pas seuls le privilège). Toi, tu cultives un tas de vieux préjugés; tu cultives des ombres: l'opinion d'autrui, la morale de la portière, le code conjugal tel que ces messieurs l'ont fait à notre usage et à leur plus grand profit. Tu acceptes des devoirs que tu ne discutes même pas. Penser t'effarouche, vivre te fait peur. Tu n'oses t'interroger; tu te défies de ce que ton cœur, de ce que ta raison, de ce que tes sens te répondent. Ton innocente petite personne te fait l'effet d'un monstre qu'il faut sans cesse tenir en bride... Moi, que je sois bonne ou méchante, peu m'importe! Ce qui m'occupe, c'est de satisfaire ma méchanceté ou ma bonté. Je m'étudie pour savoir au juste ce que je veux, et, quand je le sais, je le fais. Qu'est-ce que les autres peuvent m'apprendre là-dessus? Qu'en savent-ils? Cela les touche-t-il? Si je me découvrais un vice, je ne perdrais pas mon temps à savoir d'où il me vient, je m'appliquerais à le satisfaire par tous les moyens possibles.

—Là! dit Simone, te voilà partie... Si je ne te connaissais pas pourtant!... Mais, folle que tu es, puisque tu n'en as pas, des vices!...

—Ils viendront, dit Gisèle en riant. J'approche de la trentaine. On prétend que c'est l'âge où ils poussent.

Sur le seuil, sous les draperies de la portière, la voix du domestique annonça:

—Monsieur d'Espayrac.

Et Jean parut,—grand, les épaules larges, la taille svelte dans la redingote irréprochable, la démarche pleine d'aisance,—un type de force, d'élégance et de masculine beauté.

«Ah!» se dit Simone, «il vient donc souvent ici?» Et elle eut au cœur comme une bizarre crispation d'angoisse, irrésistible, inexplicable comme sa nervosité et sa nostalgie des heures précédentes.

Jean fut heureux de trouver les deux jeunes femmes ensemble, et seules. Il le leur dit, avec cette nuance d'ironie subtile dont le Parisien homme du monde voile toujours aussi bien le vide que la sincérité de ses sentiments. Et toutes deux répondirent en riant, avec la demi-incrédulité qui est la contre-partie féminine de cette demi-franchise.

Elles l'intéressaient l'une et l'autre très diversement.

Il pressentait en Simone une sœur d'âme, et il éprouvait pour Gisèle une violente affinité sensuelle. Il jugeait que son collaborateur Mervil avait une chance unique de posséder cette fine blonde créée pour les bonheurs intimes et qu'on sentait incapable d'une trahison; tandis que, plus il observait Gisèle, plus il plaignait M. Chambertier. Toutefois, lorsque, par l'imagination, il se substituait à l'un des deux maris, c'est dans le rôle du dernier qu'il se complaisait à se voir, et de la façon la plus précise. Près de Gisèle, ses sens lui parlaient un langage clair, qu'il ne voulait pas écouter, mais auquel il ne se trompait pas. Près de Simone, ce qui s'éveillait en lui, c'était la délicieuse et vague chanson de son jeune passé, ses premiers rêves purs, les caresses de sa mère, les sanglots tendres de son adolescence dans le jardin moussu du vieil hôtel d'Espayrac, par les beaux soirs des étés morts. C'étaient aussi des réminiscences plus anciennes; car Simone ressemblait à l'idéal de droiture, de simplicité, de chasteté féminines, qui avait fait battre le cœur de ses aïeux, et, de nouveau, près d'elle, ce cœur-là tressaillait en lui. Dans un vieux château gothique, il y avait des siècles, Jean avait aimé une femme comme elle,—une femme aux longues tresses blondes, aux yeux clairs de source, avec un missel ou une quenouille entre les doigts,—il l'avait aimée lorsque, parcelle de vie inconsciente, existante déjà mais non encore personnifiée, ce qui devait un jour être lui palpitait confusément dans le sein de quelque ancêtre. A peine pourtant se rendait-il compte de cet obscur désir d'âme qui l'entraînait vers Mme Mervil. Au contraire, il s'en voulait de se sentir si brutalement épris de Mme Chambertier.

«Quand on aime une femme du monde comme une fille,» se disait-il, «la seule chose à faire, c'est de la fuir. Car, ou elle mérite mieux, et l'on n'a pas le droit de lui offrir une passion qui serait une offense; ou c'est le contraire... et alors, que d'embarras pour si peu de chose, et quel écœurement après le caprice!»

«D'ailleurs,» pensait-il encore, «ce serait ridicule et triste de prendre sa femme à un brave homme aussi aveugle, aussi bêtement bon que Chambertier.»

Précisément comme M. d'Espayrac pensait au maître du logis, celui-ci pénétra dans le petit salon par une porte donnant sur une salle de billard.

Édouard Chambertier était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, grand, lourd, gauche et doux, qui bedonnait un peu, et dont la tête, enfoncée dans les épaules, offrait un commencement de calvitie. La franchise et la bonté empreintes sur sa physionomie éveillaient une sympathie immédiate, mais la banalité qu'on y découvrait aussitôt empêchait cette sympathie de s'accentuer en un sentiment plus vif.

D'intelligence nulle, il ne devait sa haute situation comme président du Conseil d'administration dans une grande Compagnie d'assurances qu'à la masse des capitaux dont il avait enrichi l'affaire. C'était un de ces êtres effacés, sans prestige et sans mystère, qui n'ont ni amis ni ennemis, qui n'inquiètent, n'effraient ni n'attachent,—en un mot, qui ne comptent pas. Il ne comptait pas plus, dans son intérieur, pour sa femme et pour ses domestiques, qu'il ne comptait, dans son Conseil, pour ses co-actionnaires ou ses subordonnés. On le recherchait à cause de sa fortune; et, quoiqu'il fût très liant, on ne se plaisait guère en sa société, parce qu'il ennuyait. Quelques-uns l'avaient cru naïf et pensèrent l'exploiter. Mais une certaine finesse prudente qu'il apportait dans les questions d'argent découragea les tentatives. Il avait épousé Gisèle dans une crise d'amour violent, ne s'était pas ensuite étonné tout d'abord des dédains affichés de cette créature qu'il jugeait supérieure, avait pleinement joui du bonheur d'être son domestique et son banquier. Plus tard, il avait souffert d'une vague souffrance inavouée, qui n'était ni de la révolte, ni de la jalousie: car son indolence de nature excluait des sentiments aussi forts, et ce n'était point un imaginatif, que les soupçons, les pressentiments, les visions du possible pussent aiguillonner et torturer. Il ne s'était jamais dit ce que les familiers de sa maison se murmuraient à l'oreille: qu'un jour ou l'autre sa femme le tromperait, que c'était inévitable. Il ne voyait Gisèle, en effet, que dans les attitudes où il lui plaisait, à elle, de se montrer à lui; de ce que, plusieurs fois, elle avait haussé les épaules en parlant des hommes qui osaient lui faire la cour, M. Chambertier concluait qu'auprès d'elle tous perdraient à jamais leurs peines.

Cette notion, désormais implantée dans son cerveau, aurait pu prévaloir en lui contre l'évidence même. C'est ce qu'on appelle une grâce d'état; mais cela provenait tout simplement de la difficulté—plus grande encore chez cet homme que chez un autre—de concevoir un être objectivement, c'est-à-dire en dehors de tout rapport avec soi-même. La subjectivité du point de vue augmente avec le nombre des liens qui enchevêtrent deux personnalités, deux existences. C'est pourquoi il est radicalement impossible à un mari et à une femme de se connaître jamais l'un l'autre.

Lorsque M. Chambertier parut dans le petit salon, d'autres visites venaient d'arriver. Simone se tenait debout, prête à partir. En l'apercevant, elle regretta de n'être pas déjà loin. Ce gros homme si bon la gênait, et, chose singulière, lui faisait presque peur. Mais une peur spéciale. Il l'avait prise pour confidente, elle, l'amie intime de Gisèle, et, depuis quelque temps, la poursuivait partout, afin de se faire persuader par Mme Mervil que sa femme, au fond, l'aimait, en dépit des duretés qu'elle ne lui ménageait pas. Une compassion délicate, un désir de consoler Chambertier, et les illusions que Simone conservait naguère encore sur un tel sujet, la poussaient tout d'abord, d'elle-même, à assumer ce rôle. Sa façon tendrement légère de toucher aux blessures d'âme avait paru à cet être épais mais sensible quelque chose de nouveau, de suave, de merveilleusement doux. Il avait indiscrètement imposé à Simone la continuation de ce traitement sentimental, et la pauvre jeune femme, incapable d'un procédé cruel, ne savait plus comment se débarrasser de son malade.

Sa position entre les deux époux devenait tous les jours plus fausse. Chambertier la prenait à part, ou venait la voir à l'improviste et en secret, pour l'entretenir de Gisèle, et Gisèle ne lui cachait plus le dédain absolu que lui inspirait Chambertier. Simone, si franche, se trouvait avoir des secrets pour chacun des deux avec l'autre. Sans compter que Chambertier, tout en adorant la femme dont il souffrait, commençait à s'éprendre, inconsciemment peut-être, de sa consolatrice. Tout cela était fait pour inquiéter la scrupuleuse conscience de Mme Mervil, mais aussi pour amuser de charités subtiles, de menus dangers et de vapeurs de passions remuées son cœur qui s'ennuyait.

Aujourd'hui elle fut surtout contrariée de voir le mari de son amie, parce que ses préoccupations personnelles, bien qu'indéfinies, inexprimables, suffisaient à son activité sentimentale. Et aussi parce que, immédiatement, elle songea que ce serait lui, et non pas M. d'Espayrac, qui l'accompagnerait pour quitter le salon. Or, elle voulait demander à Jean l'explication d'un mot prononcé par lui tout à l'heure. Quand elle s'était levée, il avait fait le même mouvement. Et il attendait qu'elle eût dit adieu pour la suivre. Mais lorsqu'il vit entrer Chambertier, d'Espayrac, peu soucieux de s'attarder avec ce mari agaçant de la femme qu'il désirait, salua brièvement et disparut.

Simone, au contraire, se rassit un instant, ne voulant pas avoir l'air de s'élancer à sa suite. Et, tout en répondant aux banalités d'une conversation sans intérêt, elle songeait maintenant à son mari avec une inquiétude toute nouvelle et subitement éveillée. M. d'Espayrac avait dit quelques minutes auparavant—et c'était cette phrase qu'elle aurait bien voulu lui faire éclaircir: «Je ne suis pas resté chez vous, madame, à attendre Mervil, parce que je me suis tout à coup rappelé qu'il devait assister cette après-midi à une répétition. On a distribué en double tous les rôles du Roman de la Princesse, et il était inquiet pour sa «prima donna», celle qui chante le rôle si difficile d'Ida,—vous savez, cette jeune cantatrice qu'il a presque imposée à notre directeur.»

Mme Mervil ne savait pas. Elle ne fit aucune remarque, ne voulant pas paraître ignorer l'existence de cette jeune cantatrice à laquelle s'intéressait son mari. Mais sa petite tête commençait à travailler.

Pourquoi Roger ne lui avait-il point parlé de cette femme? Pourquoi l'imposait-il au directeur, puisqu'il ne comptait pas sur son talent, puisqu'il était inquiet de la façon dont elle doublerait le rôle? Si Mme Mervil avait pu sortir avec Jean d'Espayrac, par une adroite question elle aurait appris quelque chose. Mais cet insigne maladroit de Chambertier avait tout fait manquer en arrivant.

La nervosité dont Simone avait souffert toute la journée s'exaspérait. Malgré la chaleur du salon, ses petits pieds se glaçaient dans ses souliers minces. Une flamme, au contraire, lui montait aux joues; et elle sentait aux yeux des picotements, comme si elle allait pleurer.

—J'ai la migraine, dit-elle.

Des petits cris de pitié s'élevèrent parmi ces dames. Gisèle voulut lui faire prendre un calmant, de l'antipyrine ou une perle d'éther. Mais Simone déclara qu'elle avait hâte de rentrer chez elle. En disant adieu à son amie, elle ne put se tenir, malgré la présence des étrangères, de la serrer en une longue étreinte, de l'embrasser à plusieurs reprises. Un élan de cœur, le regret d'un mouvement de jalousie à l'égard de Gisèle, un besoin de câline sympathie, provoquèrent cette explosion de tendresse.

Comme elle traversait le grand salon, elle aperçut à côté d'elle, inévitablement, le visage coloré de Chambertier, avec son air de bon chien craintif.

—Permettez que je vous accompagne, disait-il.

Puis, quand ils arrivèrent près de la serre, qu'il fallait traverser pour sortir:

—Ne restez pas si longtemps sans venir voir Gisèle, je vous en prie! fit-il, suppliant. Vous avez sur elle une si bonne influence!...

Il ajouta que cela n'avait pas marché du tout ce mois-ci. Mme Chambertier avait eu des colères, des bouderies, des fantaisies absolument déraisonnables.

—Tout ce que je lui dis l'exaspère... Ce n'est pas sa faute... Je sais bien... Ce sont les nerfs... Et puis, je m'y prends mal sans doute... Au fond, je ne connais pas les femmes, moi. Je ne suis pas un don Juan... Je ne sais pas ce qu'il faut leur dire.

Simone lui pressa la main, n'ayant pas la tête à lui répondre.

Et le gros homme baisa cette main, avec un peu trop de reconnaissance peut-être, murmurant:

—Que vous êtes bonne!... Ah! que la vie est mal faite... Si seulement c'était vous que j'avais rencontrée!...

Simone s'échappa, honteuse de se répéter cette exclamation avec une sorte de plaisir. La nullité de ce brave homme rendait son hommage banal et fade jusqu'à l'écœurement. Mais il était le mari de Gisèle, une des femmes les plus belles et les plus intelligentes de Paris...

«Eh quoi! je suis donc un monstre?» pensa Mme Mervil.

Pourtant l'humiliante satisfaction qu'elle éprouvait redoubla sur cette réflexion: «Ah! bien, si Jean d'Espayrac fait la cour à Gisèle, il verra que ce n'est pas tout rose. Avec ce caractère qu'elle a, elle lui en donnera de l'agrément!...»

Alors elle tressaillit à la pensée que si Mme Chambertier s'éprenait de M. d'Espayrac, elle irait jusqu'au bout de cet amour, n'ayant pas de scrupule qui pût l'en empêcher. «Ce serait abominable!» se dit Simone.

Elle était de nouveau enfermée dans sa voiture, livrée à la fièvre de ses impressions, et enveloppée par cette autre fièvre intense qui est le mouvement de Paris, dans la nuit éclaboussée de lumières, un soir de décembre, vers six heures. A chaque instant le coupé s'arrêtait, pris dans un encombrement. On entendait les jurons et les rires des cochers, puis on repartait, d'une secousse lente, pour s'arrêter encore, trois pas plus loin. Les ombres noires des passants pressés filaient entre le nez des chevaux et les roues des véhicules. Les paquets de papier pâle—ces étrennes de vingt-neuf sous ou de vingt-neuf louis dont la plupart avaient les mains encombrées—faisaient des taches claires contre leurs vêtements obscurs. Une charrette à bras, chargée de chevaux mécaniques, en des attitudes cabrées, tous crins au vent, accrocha la voiture de Simone, mais se dégagea tout aussitôt, sans autre accident qu'un léger choc. Et elle regarda ces jouets pimpants, dont les lanternes claires du coupé faisaient briller le bois verni, les roues d'acier, les selles de velours. Elle soupira à la fois de n'avoir pas de fils et de n'être plus elle-même une enfant. Puis elle sourit en songeant à sa petite Paulette, qui, si elle osait, se ferait donner des étrennes de garçon. «Bah! elle aura bientôt un cheval vivant. Roger va lui faire commencer des leçons de manège.»

Roger... Paulette... Toute l'agitation de Simone se fondit en un accès de tendresse éperdue pour ces deux êtres. «Mais oui, je suis heureuse... Je les possède, ils sont à moi... Ils m'aiment... Je les adore!»

Elle siffla dans le tube acoustique et dit à son cocher de la conduire au théâtre des Fantaisies-Lyriques. «Je demanderai au concierge si M. Mervil y est encore et nous reviendrons ensemble. Roger sera content. Je n'ai pas été gentille avec lui tout à l'heure. Et je sais ce que je vais faire... Je l'interrogerai franchement à propos de cette actrice. Il aura oublié de m'en parler... Elle ne doit pas être bien intéressante... Une doublure!...»

Un bien-être singulier inondait maintenant le cœur de Simone. Elle se voyait revenant à côté de son mari, dans l'intimité de cette voiture close, et lui parlant, l'écoutant avec la confiance profonde, mais un peu craintive, qu'il avait su lui inspirer. Les impressions mauvaises de la journée allaient disparaître. Oh! comme elle avait hâte de le revoir! Comme cette course lui paraissait lente à travers les rues encombrées!

On approchait pourtant. La voiture tourna dans une courte rue élégante, où blanchissaient des lumières électriques, à proximité du boulevard. Mais, avant d'atteindre le théâtre, il fallut subir encore un arrêt. Simone abaissa l'une des glaces, et, dans son impatience, pencha un peu la tête. La sensation d'un froid mortel, qui n'était pas celui du dehors, hérissa, sous la chaleur des fourrures, sa chair délicate. Elle apercevait Roger, qui, précisément, sortait par la porte des artistes, et qui ne sortait pas seul. Une femme, enveloppée d'une magnifique pelisse de loutre, et sur la tête rousse de laquelle tremblait une aigrette scintillante, traversa le trottoir à ses côtés. Tous deux s'approchèrent d'un équipage dont un valet de pied ouvrit la portière. Mais Roger Mervil fit un geste de dénégation et appela un fiacre. La femme dit un mot au domestique. L'équipage partit à vide, faisant enfin place au coupé de Mme Mervil. Mais, quand ce coupé arriva devant le théâtre, Simone avait eu le temps de voir son mari monter dans le fiacre avec cette étrangère, et s'éloigner dans une autre direction.

Elle était anéantie. La force lui manquait pour faire un mouvement. Elle avait dans la tête une sensation de vide, et dans le cœur une douleur folle, atroce, une douleur à crier. La première idée nette qui lui revint, ce fut celle de son cocher, qui attendait.

«Pourvu qu'il n'ait rien remarqué!» pensa-t-elle.

Et, pour faire semblant de n'avoir elle-même rien vu, elle eut le courage de descendre, bien que toute chancelante sur ses jambes amollies par l'émotion, de franchir le trottoir, d'entrer s'informer chez la concierge.

Quand elle se trouva dans le corridor bien éclairé, quand elle poussa la porte de la loge, où une vieille figure familière l'accueillit d'un salut empressé, elle eut tout à coup le sentiment qu'elle avait rêvé, ou mal observé, ou mal interprété quelque chose de tout naturel.

Elle demanda:

—M. Mervil est-il encore là? avec presque l'espoir qu'on pouvait lui répondre «oui».

—M. Mervil quitte le théâtre à l'instant, fut la réplique immédiate.

Simone reprit, en tâchant d'arrêter le tremblement de ses lèvres:

—N'est-il pas sorti avec... avec le directeur, M. Fournière?

La concierge, méfiante et subitement sur ses gardes, ne dit pas avec qui M. Mervil était sorti. Mais elle crut pouvoir parler du directeur:

—M. Fournière n'est pas venu au théâtre aujourd'hui, madame.


Un moment après, comme Simone, rentrée chez elle, disait à sa femme de chambre: «Qu'on ne serve pas encore. Dites à la cuisine qu'il faut attendre Monsieur,» on lui apporta un télégramme—un petit bleu—sur lequel elle reconnut l'écriture de son mari.

Elle déchira les bords durcis de gomme, et lut d'emblée toute la phrase:

«Dîne ce soir sans moi, ma chère amie, avec Paulette, qui tiendra gentiment compagnie à sa petite maman. Fournière m'emmène pour toute la soirée, au sortir de la répétition. Excuse-moi, nous avons à causer d'affaires.»

«Ton Roger.»


IV

Mervil n'avait jamais trompé sa femme. Du moins il ne croyait pas l'avoir trompée lorsque—étant allé faire jouer une de ses opérettes à Madrid—il avait accepté durant trois semaines les faveurs offertes par une dugazon espagnole. Pour se persuader qu'il trompait Simone, Roger Mervil aurait eu besoin de sentir son cœur et sa pensée, comme sa chair, absorbés, possédés, satisfaits par une autre femme; il lui eût fallu concevoir le désir de mettre dans sa vie, pour toujours, à toute heure, une autre compagne que celle qui partageait sa maison, ses affections, ses soucis, ses joies, ses habitudes. Tant qu'il n'imaginait pas une autre femme à la place de la sienne; bien plus, tant qu'il n'imaginait pas même l'avenir possible autrement que traversé côte à côte avec cette chère créature, comment eût-il cru la trahir? Comment eût-il cru seulement lui faire le moindre tort? Ainsi que la plupart des hommes, il n'attachait aucune importance à la passagère réalisation d'un caprice sensuel. Et si quelqu'un, à ce sujet, eût prononcé devant lui les mots d'adultère et de trahison, il n'aurait pu se retenir de hausser les épaules.

Toutefois il avait souvent—dans sa carrière d'homme de théâtre, où les occasions le cherchaient—résisté à des tentations de ce genre. Simplement par la crainte d'un hasard fâcheux, qui pouvait éveiller chez Simone une jalousie, puérile peut-être, mais à coup sûr cruelle. Et aussi par répugnance du mensonge à prononcer, du prétexte à fabriquer, en face de cette limpidité, de cette confiance, qui rendaient si beau le regard de sa jeune femme.

Aujourd'hui, Mervil, moins jeune et plus enfiévré de travail, était plus que jamais à l'abri des aventures de coulisses. Toutefois, moralement, il s'y sentait plus accessible: car des années de vie parisienne et de sécurité conjugale avaient encore amoindri ses scrupules, émoussé sa délicatesse. Vraiment il n'eût convenu avec personne, et encore moins avec lui-même, qu'une heure passée dans l'alcôve d'une actrice pût peser dans ses affections et dans sa vie plus que l'action de savourer un bon cigare ou de humer un sherry-cobbler. Désormais, s'il eût songé aux jalousies possibles de Simone, c'eût été avec une nuance d'impatience, tant elles lui eussent paru factices, conventionnelles, disproportionnées à une semblable cause.

Mervil n'avait donc, à ses propres yeux, jamais trompé sa femme. Et, certes, il eût juré qu'il ne la trompait pas ce soir—même lorsqu'il montait en fiacre à côté de cette Netty Davidson, cette jolie juive rousse aux yeux verts, née dans un effrayant bouge de la Cité, à Londres, et qui, maintenant, non contente d'avoir à Paris un hôtel, des chevaux et des diamants, voulait se lancer dans le grand art, et faire entendre son grêle filet de voix sur la scène des Fantaisies-Lyriques.

Ce qu'elle avait essayé de séductions sur Mervil, pour se faire donner au moins la doublure d'un rôle, est inimaginable! Le compositeur ne mettait plus les pieds au théâtre sans y rencontrer Netty. Elle y avait, de temps à autre, chanté quelques répliques, et elle savait y garder ses libres entrées à force de largesses envers le personnel. Roger Mervil, qui ne voyait en elle qu'une cocotte prétentieuse, la prit en grippe, l'écarta, la rudoya presque. Mais, un beau jour, dans un corridor, comme elle le frôlait en minaudant, se plaignant et le raillant à la fois de cette humeur farouche, l'amollissant d'une prière humble, puis, tout à coup, le cinglant d'une parole moqueuse, il eut la soudaine perception de tout l'attrait sensuel que dégageait cette femme; un furieux désir d'elle s'empara de lui, le bouleversa tout entier, en une seconde, avec tant de brusquerie et de violence qu'il en fut ensuite stupéfait. Il lui saisit les bras, les lui meurtrit, chercha de sa bouche le rire étincelant des lèvres pourprées, des dents blanches...

Et Netty, avec une sourde exclamation de victoire, qui ressemblait à un soupir de passion, l'entraîna dans une loge...


Mervil, très humilié, très vexé de sa défaite, avait dû tourmenter Fournière et d'Espayrac pour qu'on fît étudier en double le rôle d'Ida par Netty Davidson. Il affectait de croire à son talent. Mais, quand il l'entendit chanter, sans nuances, sans âme, presque sans voix, devant les physionomies résignées ou ironiques du directeur et du poète, il se sentit tellement exaspéré contre elle qu'il aurait voulu la battre. Par bonheur, la cantatrice qui tenait effectivement le rôle était d'une si belle santé, d'une si infatigable vaillance, qu'on ne prévoyait pas avoir jamais besoin de la doublure. Puis la beauté de Netty—cette beauté jeune, suggestive, matérielle—la sauverait elle-même et sauverait la représentation du ridicule, s'il fallait qu'elle parût devant le public.

Le coup de désir que Mervil avait éprouvé pour cette femme ne pouvait tenir contre le supplice qu'elle infligeait à son sentiment d'artiste, à sa vanité de compositeur, à ses oreilles de musicien. Il se montra plus rude encore pour Netty après avoir succombé à la tentation de ses frisons roux, de sa peau lactée, de son rouge rire provocateur, de ses câlines façons de chatte. Les répétitions furent de durs moments pour la pauvre fille. Pourtant cette bizarre ambitieuse tint bon. La considération et la clientèle qu'elle acquit ainsi dans le quart-de-monde où elle évoluait la consolèrent. D'ailleurs Mervil eut encore parfois des défaillances... La dernière fut précisément celle dont sa femme eut l'horrible surprise et la foudroyante vision.

C'était Netty Davidson que Simone, par la portière de son coupé, avait vue sortir du théâtre côte à côte avec son mari. C'était l'équipage de Netty Davidson qui avait arrêté le sien, et dans lequel Roger, sous ses yeux, avait refusé de monter. Mervil, pour rien au monde, ne se fût assis dans cette voiture de cocotte. Mais, quand le fiacre où il était monté avec Netty se mit en marche, peu s'en fallut que Simone n'aperçût le baiser dont aussitôt l'actrice dérida la bouche, maussadement fermée, du compositeur.

Et maintenant, il était plus de minuit. Mervil s'était attardé à faire souper Netty, malgré l'irritation et l'ennui mortel qu'il éprouvait près de cette fille, dès après l'extinction de son fugace désir. Il ne voulait pas rentrer chez lui trop tôt. Il préférait trouver Simone endormie.


Simone ne dormait pas. Elle était couchée cependant. Accoudée dans le large lit de milieu de leur jolie chambre, les yeux fixés droit devant elle,—ses yeux d'un bleu-gris si fin et que le demi-jour de la veilleuse faisait paraître noirs,—elle traversait l'heure la plus étrange de sa vie. La plus étrange... mais, à sa grande stupeur, non pas la plus douloureuse. Tout à l'heure, elle avait souffert... oui, atrocement. Oh! ce retour dans la voiture, où elle collait sa bouche contre le satin des accoudoirs, et où elle mordait l'étoffe pour ne pas crier d'angoisse!... Et les lignes de ce télégramme, le mensonge du nom de Fournière, de ce directeur que Roger n'avait pas même rencontré aujourd'hui, qui n'avait pas paru de l'après-midi à son théâtre!... Après avoir lu cela, elle était montée, la tête perdue, droit dans sa chambre. Elle avait remis son chapeau, son manteau... Elle voulait courir, s'en aller... Où?... Qu'importait!... Bien loin, là-bas... quelque part où sa torture prendrait fin... Et, quand il reviendrait, il trouverait la maison vide... Simone ouvrait la porte... Elle était folle. Elle ne savait plus.

Mais soudain, dans l'escalier, des pas vifs, décidés... une voix joyeuse:

—Mère, mère!... Tu ne viens pas dîner? Il y a des bouchées aux crevettes!... Quelle chance, hein? des bouchées aux crevettes!

Et, comme elle avançait la tête, Simone aperçut Paulette qui, à mi-hauteur de l'étage, son buste gamin renversé sur la rampe, tous ses grands cheveux fauves pendant sur le vide, continuait à l'appeler en faisant de la gymnastique.

—Tiens! dit l'enfant, tu as remis ton chapeau? Tu dînes donc en ville?

En deux bonds, la petite accourut. Sa mère la prit dans ses bras. Mais l'étreinte fut si nerveuse et des larmes si précipitées tombèrent sur le visage de Paulette, que celle-ci, presque effrayée, se débattit.

—Qu'est-ce que tu as, dis, mère? Oh! ne pleure pas comme ça!... Ne pleure pas, je t'en prie!... Dis-moi ce qu'on t'a fait?

—Rien, oh! rien... Je n'ai rien.

—Rien?... Alors essuie ça, et puis ça, dit la petite en la caressant avec son mouchoir. Et puis, faut rire maintenant. Allons, riez, mémé... Riez, ma petite mémé chérie.

Simone souriait. Un tel soulagement lui venait, une telle détente, dans l'attendrissement des larmes, sous les caresses de sa fille, que c'était presque du bien-être.

Paulette, devant ce sourire, se mit à sauter, à pieds joints.

—Je savais bien que je te consolerais. Ah! on t'avait fait de la peine. Les méchants!... On t'avait fait de la peine... Eh bien, faut t'en ficher!

Et elle ajouta:

—Descends, mère, maintenant, veux-tu? Les bouchées aux crevettes vont être toutes froides.


Trois heures plus tard, Simone souffrait surtout du souvenir de cette souffrance. Elle ne se l'expliquait plus très bien. Elle avait honte de cette angoisse aveugle, stupide, qui l'aurait jetée à la solitude noire des rues désertes, à la fuite ridicule, à quelque coup de tête affolé. Mais elle en voulait atrocement à son mari de lui avoir infligé cette minute de démence, de déchirement, de torture humiliante, abominable. Une rancune grandissait en elle; la colère parfois lui faisait crisper ses petits poings sur la fine toile de ses draps. Son cœur avait crié le premier: il n'avait crié qu'un instant; maintenant il se taisait. C'était le tour de l'orgueil. Des curiosités lui venaient aussi. Des curiosités singulières qui plissaient amèrement ses lèvres pâles en une ombre de sourire. «Voilà donc la vie... Qu'est-ce qu'ils font ensemble à cette heure?... Et moi, qu'est-ce que je ferai demain?...» Elle se disait aussi: «Mon amour est mort, mort sur le coup.»

Et elle s'étonnait de ne pas sentir plus lourdement le poids de ce cadavre. A force de réfléchir, elle s'avisa que, peut-être, la fin de son amour n'avait pas été si brusque. Ce qu'il en restait au fond d'elle-même, tout à l'heure encore, n'était peut-être qu'un fantôme à peine palpitant, que peu de chose suffisait à faire évanouir, «Peu de chose?...» Alors elle se demanda ce qu'elle aurait éprouvé, dans les mêmes circonstances, quatre ans, six ans plus tôt. Elle comprit qu'elle serait morte ou qu'elle aurait pardonné. Aujourd'hui, elle était sûre qu'elle ne mourrait point... et qu'elle ne pardonnerait point.

Un fiacre roula dans le silence de cette vaste rue Ampère, dépourvue de circulation. Il s'arrêta devant la maison. Simone entendit le bruit à peine perceptible de la porte ouverte et doucement refermée. Puis on monta si légèrement qu'aucun pas ne cria dans l'escalier. Et son cœur eut un grand soubresaut, ses membres tremblèrent, quand Roger souleva la portière et qu'il apparut devant elle.

Entre ses cils presque joints, le sein battant à soulever les draps, Simone regarda son mari.

Il avait sa figure ordinaire.

Ce fut pour elle une surprise. Elle s'attendait à lui voir sur le visage quelque signe nouveau, ou du moins inaperçu jusqu'alors, quelque nuance de remords ou de triomphe, quelque rayonnement de volupté, quelque reflet de ces caresses savantes de courtisane, qui sont la superstition et l'épouvantement des jeunes épouses. Elle faisait semblant de dormir pour mieux l'observer... Il avait simplement l'air de mauvaise humeur. Après un rapide coup d'œil vers le lit pour s'assurer qu'elle dormait,—coup d'œil dépourvu d'une inquiétude ou d'un attendrissement particuliers,—Roger se déshabillait, avec les mouvements à la fois précipités et las d'un homme qui en a fini avec les corvées du jour et qui est pressé de s'étendre.

Devant cette simplicité des choses, Simone sentit ses grands soulèvements d'âme tomber brusquement, comme des vagues affolées sur lesquelles on jette un peu d'huile. Son désespoir et sa furie d'orgueil s'émiettèrent en tout petits sentiments d'une âcreté corrosive et d'une nauséabonde mesquinerie. Elle eût voulu crier à son mari des railleries et des insultes. En elle-même, elle lui disait, les lèvres closes et sous le suave masque rosé de son sommeil, mais avec des ricanements intérieurs: «Ainsi c'est toi, toi que je vois déshabillé, grotesque, avec ta maigreur et ta tête chauve, l'air déjà vieux, qui t'en vas te faire caresser par des créatures... Mais tu ne t'aperçois donc pas qu'elles veulent des rôles dans tes pièces et non pas ta personne? Elles te disent peut-être que tu es beau... Et toi, tu le crois!... Imbécile! Moi, au moins, je t'aimais pour ton cœur, pour ton talent... Maintenant je te méprise, oui, je te méprise!... Et je te déteste!...»

Mervil, cependant, jetait ses vêtements au hasard; il lança, comme d'habitude, ses manchettes au fond de la chaise longue. La familiarité de ses gestes, cette absence de toute recherche et de toute réserve où s'abandonne l'homme qui est seul ou qui est marié depuis un certain temps, n'avait jamais comme ce soir exaspéré Simone.

«Auprès de cette fille, tout à l'heure, il faisait des grâces, je parie...»

Elle se le représentait, avec une autre, plus ému, plus attentif, plus dévot qu'il n'avait jamais été avec elle-même. Elle ne l'eût pas imaginé rudoyant Netty Davidson. En son idée, ce que Mervil avait de sec, de cassant dans le caractère, devait disparaître en les transports d'un amour complet, inouï, du moment que cet amour était, non plus la réalité possédée par elle, mais ce qu'il lui volait pour le donner à une autre.