DANIEL LESUEUR

Le Cœur
chemine

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCCCIII

ŒUVRES
DE
DANIEL LESUEUR

ÉDITION ELZÉVIRIENNE

Poésies. — Visions divines. — Visions antiques. — Sonnetsphilosophiques. — Sursum Corda ! 1 vol. avec portrait.6  »
Lord Byron. (Traduction). Tome Ier : Heures d’Oisiveté. — ChildeHarold. 1 vol. avec portrait.6  »
Tome II : Le Giaour. — La Fiancée d’Abydos. — Le Corsaire. — Lara,etc. 1 vol.6  »

ÉDITION IN-18 JÉSUS
ROMANS

Marcelle. 1 vol.3 50
Amour d’Aujourd’hui. 1 vol.3 50
Névrosée. 1 vol.3 50
Une Vie Tragique. 1 vol.3 50
Passion Slave. 1 vol.3 50
Justice de Femme. 1 vol.3 50
Haine d’Amour. 1 vol.3 50
A force d’aimer. 1 vol.3 50
Invincible Charme. 1 vol.3 50
Lèvres Closes. 1 vol.3 50
Comédienne.3 50
Au delà de l’Amour.3 50
Lointaine Revanche. — L’Or sanglant. 1 vol.3 50
  —  La fleur de joie. 1 vol.3 50
L’Honneur d’une Femme. 1 vol.3 50
Fiancée d’Outre-Mer. 1 vol.3 50
Mortel secret. — Lys Royal. 1 vol.3 50
  —  Le Meurtre d’une Ame. 1 vol.3 50
Le Cœur chemine. 1 vol.3 50

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

Le Cœur chemine

PREMIÈRE PARTIE

I

Vous ici, Georget !… Non… Pardon… Je veux dire… monsieur… monsieur… Ah ! tant pis !… Mais pour une rencontre ! »

Était-ce la surprise ? ou la confusion de ne savoir comment appeler celui qui venait de surgir devant elle ? ou la joie ? ou le brusque afflux des souvenirs ? Que n’aurait-on pu lire, dans la visible émotion, sur ce charmant visage de femme ?

Les yeux graves, qui venaient de croiser les siens, s’éclairèrent subitement.

— « Madame Hardibert !… Oh ! par exemple !…

— Vous ne me reconnaissiez pas ?

— A peine… Vous êtes devenue… » (Il chercha le mot) « éblouissante.

— Merci pour le passé, » dit Nicole en riant.

— « Nous ne pouvons pas rester là, marraine, » intervint une grande fillette, qui, curieusement, examinait le nouveau venu. « Vous voyez… Nous empêchons de passer. »

Tous trois quittèrent l’embrasure de la porte, rentrèrent dans la grande salle.

Leur silence, leur coup d’œil autour d’eux, leur souriante stupeur, exprimaient l’étonnement de se retrouver là, dans ce Musée Plantin, à Anvers, au milieu de ces reliques, à la fois intimes et illustres, qu’abrite la vieille maison.

Les fenêtres à petits carreaux verdâtres leur versaient le jour glauque de la cour, assombrie et frissonnante de lierre. Sous les vitrines des longues tables, jaunissaient des papiers couverts d’inestimables griffonnages. La signature de Rubens, celle de Martin de Vos ou de Pourbus le Vieux, acquittaient des mémoires modestes, jadis longuement discutés. Tandis que, sur les murs, les faces placides des Plantin, des Moretus et de leurs épouses, attestaient l’immortalité, reçue jadis pour solde de tout compte, grâce au pinceau de leurs glorieux fournisseurs.

Cependant Mme Hardibert, dégageant par une explication le sens exquis de leur petite aventure, se tournait vers la grande fillette qui venait de l’appeller « marraine ».

— « Tu vois, Toquette, ce beau monsieur-là… Eh bien, c’est un camarade d’enfance… Le fils d’un des ingénieurs de mon père… à l’usine. Nous nous sommes tutoyés quand nous étions des mioches. Mais il est parti pour faire son droit à Paris. Il est devenu un auteur célèbre. Jamais il n’a remis les pieds à la Martaude. Et il faut venir ici, à Anvers… »

A ce mot d’« auteur célèbre », le jeune homme avait fait un mouvement. Mais la nécessité même d’atténuer l’aimable exagération ne le décidait pas à interrompre Nicole.

C’était d’une douceur tellement inattendue, rafraîchissante, délicieuse, l’évocation d’un passé peu lointain, mais que sa jeunesse parait de recul et de poésie, sur de si jolies lèvres, et d’une voix que nuançait une pointe d’attendrissement. Ainsi, c’était Nicole, devenue femme, cette mondaine dont il détaillait la beauté, la fine élégance dans le sobre costume de voyage. Et elle se souvenait de lui !… Et elle semblait vraiment heureuse de le revoir !…

— « Dites donc, marraine, » fit la petite personne qui répondait à la désignation bizarre de Toquette, « Monsieur n’est-il pas le journaliste qui écrit des vers sans majuscules ni rimes ?… Vous le connaissiez… mais, n’est-ce pas, sous un autre nom… »

Mme Hardibert rougit. Le sang fusait vite sous sa peau lactée de brune aux yeux clairs. Que de gaffes cette écervelée de Toquette accumulait dans quatre phrases ! La moindre n’était pas d’attester chez elle-même une préoccupation persistante, attentive, pour les faits et gestes du poète décadent.

— « J’avais voulu mettre cette écolière au courant de vos nouvelles formules d’art…

— Et quel est le nom pour lequel j’ai changé le mien, mademoiselle, puisque vous avez si bonne mémoire ? » demanda l’écrivain, avec une sécheresse piquée. La boutade d’une fillette malicieuse rompait l’enchantement, le détournait de puiser à la source des flatteuses réminiscences et des sympathies réveillées.

« Qu’est-ce que cette déplaisante gamine ? » se demandait-il, hérissé contre l’importune, sans qui la rencontre de ce matin fût devenue un tête-à-tête. Comme cela eût été d’un charme plus profond, plus rare !… Mais cette grande fillette avançait son museau curieux, aux traits mal façonnés, gauchis par l’âge ingrat, dans l’éclat impertinent des yeux dorés, sous un canotier que débordaient des frisons fauves.

— « Votre nom ? » répliqua-t-elle sans l’ombre d’embarras. « Votre nom d’écrivain ?… C’est Ogier Sérénis. Un pseudonyme qui pèche plutôt par la simplicité.

— Toquette !… » s’effara Nicole.

Mais l’écrivain ripostait :

— « Et vous, mademoiselle ?… Avec quelle eau non bénite vous a-t-on baptisée Toquette ? »

Il riait, ne voulant pas se vexer d’un enfantillage. Et vraiment, il aurait eu tort. Car ce nom d’Ogier Sérénis, pour prétentieux qu’il fût, seyait à sa grande taille héroïquement découplée, plus faite pour d’anciennes armures que pour les lignes étriquées d’une jaquette, à son beau visage calme, où chatoyait le lent regard, d’une eau bleue très sombre, lourde de dédain et de rêve. Son front massif, resté découvert, — car le chapeau pendait encore respectueusement à bout de bras, — semblait presque trop vaste pour la tête, cependant bien proportionnée, et débordait en une arcade sourcilière proéminente, creusant davantage les profondes prunelles. Des cheveux châtains, courts et coiffés à plat pour ne pas rehausser ce front déjà si haut, l’encadraient d’une marge nette. Le dessin presque violent des mâchoires eût trop souligné ce qu’une telle physionomie offrait d’ardeur volontaire, sans la sinueuse tendresse de la bouche et la coquetterie juvénile de la moustache. Le sourire, contenu par un léger pli d’amertume, se révéla très prenant, éclairé par des dents superbes, tandis que le jeune homme taquinait la filleule de Mme Hardibert.

La petite, aussitôt, déclara :

— « Toquette ?… Mais je trouve ça ravissant ! Je ne veux pas qu’on me donne d’autre nom. Pensez !… J’ai le malheur de m’appeler Victorine. »

Une grimace d’Ogier affirma que ce malheur est, en effet, de ceux qui comptent. Comment Mme Hardibert, qui avait tant de goût ?…

— « Oh ! » expliqua celle-ci, « c’est que je suis la marraine de Toquette, et non de Victorine. J’ai inventé le diminutif, mais je n’ai pas tenu cette jeune personne sur les fonts baptismaux. Non… Elle n’est filleule que de mon mari. Presque seule au monde, la pauvre petite… et en pension toute l’année. Alors… »

Ah bah !… Une orpheline, promenée par charité, et qui se permettait d’attirer l’attention sur elle, de risquer des réflexions impertinentes !… Désintéressé, le poète interrompit :

— « Votre mari, madame ?… Excusez-moi. Je ne vous ai pas encore demandé de ses nouvelles.

— Raoul va bien, merci.

— Est-il resté à la Martaude ?

— Oh ! non. Je ne ferais pas un voyage sans lui. Des affaires l’appelaient ici, en Belgique. Une commande de machines, pour des bâtiments d’une construction particulière, qu’il devait examiner sur le chantier. J’ai voulu en profiter pour visiter Bruxelles, Anvers, Bruges… tout ce que je pourrai voir pendant qu’il étudie ses projets. Nous rayonnons autour de son centre de travail… Et la compagnie de cette grande fillette me donne la liberté…

— Monsieur Hardibert doit être jaloux de vos impressions d’art. »

Nicole ouvrit tout grands ses yeux d’un gris lilas, indéfinissable. Des paupières longues, presque trop largement frangées de cils très noirs, les voilaient à demi d’une palpitation fréquente. Une légère myopie, un peu de timidité, de nervosité subtile, ramenaient ainsi, à toute seconde, sur la fraîche clarté du regard, une ombre frémissante. Mais, dès que l’âme, atteinte au vif, surgissait, dans la surprise d’une émotion, d’un enthousiasme, d’un étonnement, elle rejetait au large le voile souple et fin, et se montrait toute, en un éblouissement de franchise, entre la frisure des cils rebroussés. Alors apparaissait, dans ce visage mat et couronné d’une chevelure ténébreuse, le paradoxe délicieux des yeux de fleur et de lumière, avec cette nuance que l’intensité expressive empêchait de préciser, mais qu’on recherchait ensuite, par la hantise des analogies, soit dans la délicatesse de certains pétales, soit dans les nébuleuses transparences où s’irise l’agonie mauve des crépuscules.

Ce fut avec ce rayonnement de candeur et sans trace d’arrière-pensée, que Nicole répondit :

— « Mes impressions d’art ? Raoul n’en peut pas être plus jaloux que je ne le suis de ses satisfactions scientifiques. »

Une gêne imperceptible naquit de cette réponse, malgré la simplicité qui en dicta les termes et l’intonation. Ogier l’accentua presque, en n’insistant pas, mais en proposant aussitôt de poursuivre la visite du musée.

— « Ne la terminiez-vous pas ? » demanda Mme Hardibert. « Vous veniez, je crois, de l’intérieur.

— Vous me permettrez bien, madame, de la recommencer avec vous. »

On passa dans le bureau du vieux Plantin, dans la pièce de débit, où l’on entrait aussi jadis de plain-pied, par la rue. Les casiers de chêne où l’imprimeur logeait ses registres, les tiroirs où s’entassaient les écus de ses recettes, n’intéressèrent que médiocrement les trois visiteurs. Quelque chose était survenu, depuis leur entrée dans cette maison, qui, pour des raisons diverses, s’imposait à leur sensibilité, à leur curiosité ou à leurs réflexions, plus que des meubles et des murs, témoins d’une prospérité industrielle et familiale dont ils gardent la forte essence depuis des siècles. Ces meubles, ces murs, ont, il est vrai, accueilli Rubens. Son pas puissant martela ces parquets. Mais il y discuta ses droits d’illustrateur. Et d’ailleurs, qu’y avait-il de commun entre l’existence de chair et de joie interprétée par le maître flamand, et la vie d’inquiets frissons, de sensualité spirituelle, de tendresses aiguës, qu’apportaient ici, inconsciemment chez l’une, déjà éclose en talent chez l’autre, cette jeune femme et ce jeune homme, imprégnés d’une sève autrement anxieuse et prompte ?

Tandis que, dans une chambre à coucher de l’étage supérieur, Toquette s’amusait d’un lit, au ciel massif soutenu par des colonnes, et couvert encore de sa courte-pointe en dentelle de Bruges, Nicole questionnait Ogier sur sa carrière de littérateur.

— « Vous êtes déjà très connu, » lui disait-elle. « A vingt-quatre ans, c’est beau.

— Non, madame, » répliquait-il, « ne croyez pas que c’est beau. Si je suis, non pas très connu, comme vous voulez bien le dire, mais point tout à fait ignoré, ce n’est pas que j’aie pu encore manifester quelque valeur. C’est par du truc, des excentricités de plume, ce qu’ils appellent des hardiesses. Quel mot stupide ! Il faut plus de hardiesse pour faire courageusement, simplement, son œuvre de bon ouvrier de lettres, que pour danser sur la corde raide de l’incohérence, de l’à-rebours, et — pardonnez-moi de vous l’avouer — du cynisme.

— Pourquoi le faites-vous ?… »

Ogier sourit — de son sourire pincé d’amertume, que démentaient ses yeux graves.

— « Pourquoi ?… » Il baissa la voix. « Demandez-moi donc aussi pourquoi j’ai transformé mon nom. »

Un coup de menton vers Toquette voulait rappeler l’espièglerie de tout à l’heure. Mais ni l’un ni l’autre ne s’y trompèrent. Les paupières mobiles de Nicole s’ouvraient pour laisser poindre un regard de blâme embarrassé. Tandis que, sous la moustache, se crispait la lèvre du jeune écrivain.

— « Je le savais, que vous me désapprouviez, » murmura-t-il. « Je le savais, bien avant ce matin.

— Avant de me revoir ?

— Oui.

— Mais comment ?… Jamais je n’en ai parlé à personne.

— Pensez-vous que j’aie oublié le son de votre voix, quand vous m’appeliez Georget ? Cette voix-là, je ne l’entendais pas prononcer l’autre nom… Et je devinais bien qu’elle n’aimait pas à le prononcer. »

Nicole voulut prendre légèrement de tels mots, qu’elle sentait tout à coup en elle trop à fond, avec leur vibration pénétrante. Elle rit.

— « C’est singulier… Non, vraiment, ce pseudonyme me gênait… Quand je pensais à vous, c’était toujours mon gentil camarade Georget, mon petit flirt à casquette de lycéen, qui surgissait devant mes yeux. Ogier Sérénis n’était pas lui, pas vous, mais un monsieur quelconque. Enfin, maintenant, la nouvelle physionomie donnera un sens au nouveau nom.

— Comme c’est méchant, ce que vous dites là !

— Méchant, pourquoi ?

— Vous le savez bien. »

Elle détourna les yeux, glissa devant lui par un étroit corridor où l’on ne passait qu’un par un. Bientôt ils se trouvèrent dans les salles de composition, où les caractères du seizième siècle reposaient encore dans les casiers.

Sérénis prit les lettres de métal, d’une fonte si pure, en fit couler quelques-unes entre ses doigts.

— « Les voilà, les séductrices… » murmura-t-il.

Son geste, son âpre sourire, son regard d’horreur et d’amour, disaient sa fièvre d’écrivain, le tourment sublime et vaniteux, la misère et la beauté, tout le meilleur et tout le pire de ce qui aboutit là, dans le flot de ces petits signes de plomb, pour les faire sauter et s’assembler sous les doigts du compositeur.

— « Voyez-vous, madame… Il faut comprendre. Pourquoi voulez-vous que le public retienne un nom terne, ridicule, aux syllabes ouatées ?… Georget Selni… J’aurais mis vingt ans à imposer ce nom-là. Tandis que, même ignorant de l’œuvre, un critique, un passant, garde dans l’oreille, dans l’esprit, les sonorités qui l’amusent… Ogier Sérénis… On demande qui c’est, — avant même que ce soit quelqu’un.

— Vous avez raison. J’étais injuste, » prononça Nicole.

« Injuste… » Son camarade d’autrefois ne lui était donc jamais devenu indifférent, puisqu’un sentiment si arrêté existait en elle, à son égard ? Comme il s’en doutait, dans ces dernières années !… Aussi bien de la persistance du souvenir que de la surface hostile superposée, mince et inconsciente, à la moisson des enfantines sympathies. Une gelée blanche sur une floraison de printemps. Nicole avait grandi, elle s’était mariée. Et tout à fait suivant la loi de son âme sérieuse, avec un homme de science et d’action, beaucoup plus âgé qu’elle, Raoul Hardibert, l’inventeur presque génial que le père de Nicole appelait un jour, pour un conseil technique, à l’usine de la Martaude, et qui y resta, bientôt associé, puis gendre, puis successeur, du patron.

Ogier Sérénis n’était encore que le petit Georget Selni, lorsque Hardibert vint à la Martaude. Il se le rappelait fort bien, et il avait ses raisons pour cela. De tristes raisons. Car son père, à lui, ingénieur à l’usine, s’exaspérant de jalousie contre l’intrus, à mesure que celui-ci grandissait en faveur et en autorité, laissa peut-être sa vie et un peu de son honneur dans la sourde lutte. Selni mourut, en effet, d’un accident de machine. Mais la machine avait été construite d’après les plans de Hardibert. Et le bruit courut que la victime s’était exposée à un danger mortel en essayant de fausser dans les œuvres vives la création de son rival. De ce bruit, le jeune garçon ne sut rien, ou peu de chose, et, naturellement, rejeta ce peu de chose comme une calomnie abominable. Quoi qu’il en fût, M. Dervangeaux, le chef d’usine, se montra parfait pour le fils de son malheureux ingénieur. Il devint le tuteur de Georget, qui déjà, et depuis des années, avait perdu sa mère.

Durant quelques étés de vacances, la camaraderie s’accentua entre le lycéen et Mlle Dervangeaux, tous deux du même âge. Puis le mariage se décida pour l’une, le Quartier Latin absorba l’autre. M. Dervangeaux mourut. Georget Selni commença de signer « Ogier Sérénis » des poèmes et des articles, où, comme il le disait fort bien, ce qui parut le plus original, c’était cette signature. Mais tout à coup, une aube de célébrité se leva pour lui, d’une scène de théâtre « à côté », pour deux actes d’une impression secouante et étrange. La presse emballée cria au chef-d’œuvre. Les spectateurs de l’unique représentation en dirent merveille. Des directeurs demandèrent la pièce à Sérénis. Il refusa. Ainsi l’effet produit s’accrut. La réputation du petit drame grandit de toute la curiosité d’un public nombreux et ardent, qui se fût désillusionné ou blasé devant le spectacle offert, et qui continuait à trépider dans l’irritation du désir. Pourtant de telles tactiques, et le pseudonyme à cimier, n’allaient pas sans faire traiter Sérénis de poseur.

Il le savait. Cela provoquait seulement son sourire, — l’énigmatique sourire, pincé d’amertume. Et il ne s’en troublait un peu que lorsqu’il songeait à son amie de l’adolescence. Il se la rappelait si droite, si simple… Nicole, sans doute, ensevelissait le Georget d’autrefois sous quelque sévérité ironique pour l’Ogier d’aujourd’hui. Pourquoi donc, à chaque pas de sa jeune carrière, à chaque citation de son nom dans un journal, se demandait-il : « Que pensera-t-elle ? » Savait-il seulement si elle en penserait quelque chose ? Il ne retournait plus à la Martaude. La dernière fois, ce fut pour l’enterrement de son tuteur. Sous le crêpe noir, celle qui s’appelait maintenant Mme Hardibert, lui avait paru si distante, si peu semblable à la Nicole de jadis ! Et le nouveau maître n’était-il pas l’ancien ennemi de son père, — peut-être, involontairement et indirectement, le meurtrier qui lui fit pleurer ses larmes affreuses d’orphelin ? Puis la Martaude, c’était à deux heures de Paris, dans la Marne. Or, un poète de vingt ans monte en chemin de fer pour s’enfuir au loin, dans des pays de rêve, — jamais pour aller faire des visites en province.

Ils s’étaient donc seulement revus, Nicole et Ogier, dans cette rencontre, tellement inattendue, de la maison Plantin. Moins d’une demi-heure après, la jeune femme prononçait la phrase : « J’ai été injuste. » Et ce n’était pas tant pour quelques mots d’explication — car on n’explique rien — que pour avoir aperçu, dans la douceur attristée d’un regard, au bord d’un sourire, à l’ombre d’un geste, l’âme de l’ami, la jeunesse de mélancolie ardente, son souvenir à elle-même, son charme reflété dans une émotion, et pour avoir vibré les vibrations des harmonies mystérieuses.

— « Dites, marraine… Voulez-vous m’acheter ça ?… C’est imprimé en caractères du temps… J’aime à emporter des choses qui me rappellent… »

C’était Toquette, avec son étonnant sans-gêne qui déroutait Sérénis. La présence, le ton, l’air narquois de cette petite étrangère, tout d’elle grinçait sur ses fibres de nerveux, dérangeait sa subtile extase. Il eut un léger sursaut. Puis, bien vite, sortit son porte-monnaie.

Nicole grondait sa protégée.

— « Tu vois bien… Il ne faut rien me demander quand nous ne sommes pas seules.

— Mais… j’ai de l’argent. »

Ce fut un éclair. Avec une vivacité de chatte, elle avait sauté entre Sérénis et le vendeur. Elle trouvait sa poche, exhibait une petite bourse en acier.

— « Vingt sous, n’est-ce pas ?… Tenez.

— C’est très inconvenant ce que tu viens de faire, Toquette. Je le dirai à ton parrain.

— Mais si je ne veux pas que monsieur Sérénis me donne quelque chose !… »

Elle secouait la tête, les sourcils froncés sur ses yeux roux, pailletés d’or. Une lumière tremblait dans la mousse fauve, éparse autour des oreilles, crêpelure envolée d’une grosse natte qui se repliait sur la nuque. L’air électrique et félin, cette agressive petite personne. Drôlette, vraiment, avec une acidité tentatrice, agaçante, de fruit mal mûr. On se crispe, attiré quand même. Ogier lui dit, exagérant la douceur courtoise :

— « C’est vous qui me donnerez quelque chose, mademoiselle. Offrez-moi ceci, que je le montre à votre marraine. »

Déconcertée, elle tendit son emplette.

C’était un papier de Hollande, sur lequel s’étalait, d’une typographie superbe, un sonnet composé par Plantin. L’encre fraîche attestait qu’on venait de le tirer, au moyen d’une presse à bras — la seule qui fonctionne encore, à titre de curiosité, parmi ses antiques et poussiéreuses compagnes.

Ensemble, d’un même coup d’œil agile, Nicole et Ogier prirent connaissance de ces vers :

LE BONHEUR DE LA MAISON

« Avoir une maison commode, propre et belle,

Un jardin tapissé d’espaliers odorants,

Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants,

Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle.

« N’avoir dettes, amour… »

Sur ce mot, ils se regardèrent et sourirent.

— « Pas d’amour… » souligna Sérénis. « Ah ! l’escargot ! »

Nicole éclata de rire. Elle retrouvait Georget, le gamin de la Martaude. Pourtant la sagesse bourgeoise, qui, par hérédité comme par éducation, s’interposait entre ses impressions inconscientes et les choses, ainsi qu’un manteau sur la nudité inconnue de son âme, lui interdit de railler l’honnête idéal du vieil imprimeur. Elle expliqua :

— « Pas d’amour… C’est-à-dire pas de passion désordonnée, périlleuse. Mais la tendresse loyale au foyer. Vous voyez bien : « une femme fidèle… »

Son doigt, ganté de suède clair, s’avançait, désignait le mot. N’était-ce pas ce qu’il y avait de plus beau, de plus précieux au monde : une irréprochable épouse ? Et son geste trahissait un peu de fierté, car c’était cela qu’elle était, qu’elle serait toujours. Un chaste orgueil personnel la solidarisait avec la vertueuse Flamande du XVIe siècle, dont elle acceptait pour elle-même le bref et définitif éloge.

Ogier fut loin de songer qu’il froissait une secrète fraternité féminine, et peut-être quelque chose de plus frémissant, de plus délicat, lorsqu’il reprit, commentant le début du vers :

— « Oui, pour la « posséder seul, sans bruit », suivant sa ridicule expression, le philistin ! C’était sa chose, comme cette presse, tenez !… » ajouta-t-il en frappant légèrement l’antique travailleuse. « L’égoïsme conjugal dans toute sa vilenie consacrée. Ça vous représente le bonheur, à vous, madame ? »

Elle resta sérieuse, sans répondre. La question, d’ailleurs, n’en était pas une, — ou à peine. La curiosité de ce cœur, de cette existence, ne mordait pas encore Sérénis. En ce moment, il prenait plus souci de montrer, aux dépens du pauvre rimeur, la chaude vivacité de son âme, la fougue altière de ses propres sentiments. Lisant plus loin, il s’écriait :

— « Le misérable !… Écoutez plutôt :

« Vivre avecque franchise et sans ambition… »

alors qu’il y a tant de beauté dans le mystère, tant de pudeur dans le mensonge, tant de force dans l’ambition !

« Dompter ses passions, les rendre obéissantes… »

N’en a pas qui veut, des passions. Il ne devait pas avoir grand’chose à dompter, ce commerçant. Ah ! voici un vers juste :

« C’est attendre chez soi bien doucement la mort. »

Parfait. C’est attendre la mort. Ce n’est pas vivre. Le plat sonnet !… Rendons-le à mademoiselle Toquette… Et sauvons-nous de cette maison, madame. »

Nicole, bien que scandalisée, s’égayait de nouveau. Toquette elle-même riait de rattraper en trottinant les grandes enjambées farouches du poète indigné. Mais, comme ils traversaient la cour, ils s’arrêtèrent, ressaisis au passage par la poésie des vieilles murailles mangées de verdure, clignotantes de mille yeux glauques aux petits carreaux sertis de plomb… Indéfinissable rêve des cours divisées par l’ombre, et où noircissent les géométriques feuillages.

— « Le sieur Plantin a-t-il jamais saisi la grâce de ça ?… » fit Ogier, avec sa rancune d’artiste pour les méchants vers de l’imprimeur.

— « La vigne et le lierre n’étaient pas poussés alors, » dit Toquette, gravement.

Les malins yeux roux épiaient de côté le visage du jeune homme. Il sourit, désarmé contre l’espiègle. Déjà elle se détournait, ne voulant pas avoir vu ce sourire.

Comme elle filait dans la rue, marchant devant eux, leste dans sa jupe encore courte, Sérénis dit à Nicole :

— « Vous vous êtes chargée d’une éducation peu commode.

— Quelle éducation ? » Elle suivit son regard. « Ah ! Toquette !… La pauvre petite !…

— Permettez-moi de ne pas la plaindre. Elle a treize ou quatorze ans, et elle est auprès de vous. Cela m’est arrivé…

— Est-ce un madrigal ?

— Non, c’est un très bon souvenir. »

Rien ne ressemblait moins, en effet, à un madrigal que cette dernière phrase, simple, toute en profondeur, et qu’accompagnait, non la galante admiration des yeux, mais leur enfoncement dans une vision lointaine. Ces yeux-là, Nicole en découvrit alors, avec une surprise aiguë, toute la magie de tristesse et de caresse. Pourtant ils ne la regardaient pas. Comme cela change, avec la vie et avec l’âme, ces miroirs que sont les prunelles !… Le Georget d’autrefois n’avait pas, dans les siennes, du même bleu pourtant, ces reflets plus doux que des gestes et plus dominateurs que des mots.

Mme Hardibert reprit la conversation tout de suite :

— « Toquette… ou plutôt… Victorine Mériel, ne demeure pas auprès de moi. Je ne me suis pas chargée de son éducation. Ce serait de la prétention chez la jeune ignorante que je suis, ne connaissant guère l’existence, et tout à fait incapable de l’enseigner. Non, Victorine est dans un pensionnat, où son père lui-même l’a placée avant de quitter l’Europe.

— Ah ! son père ?…

— … est en Amérique. Un cerveau brûlé, ce Paul Mériel. Très intelligent, pas du tout quelconque. Mais un de ces êtres qui, avec des dons remarquables, manquent du je ne sais quoi qui leur permettrait de les mettre en œuvre. On dirait de ces machines compliquées, étincelantes, magnifiques, et qui ne marchent jamais, faute d’un agencement exact de leurs merveilleux rouages.

— Oh ! madame… Nous étions si loin des ateliers de la Martaude !

— Ça sent la graisse et la fumée, ma comparaison ?…

— Elle est juste, mais trop professionnelle. »

Mme Hardibert rougit, avec un battement plus nerveux de ses mobiles paupières. La suggestion ouvrit devant elle, effectivement, les ateliers de la Martaude. De grands halls, pleins de vapeur et de bruit… un peuple noir et suant de travailleurs. Elle sentit le malaise que projetaient en elle ces forces de fer et de chair, sa perpétuelle inquiétude à les voir plier sous l’autorité d’un homme, de son mari, sans comprendre s’il y avait d’autres sources et d’autres limites à cette autorité que l’argent. Ogier, lui, n’était responsable que de ses rimes, et ne domptait que la Chimère… Elle murmura :

— « Ne vous moquez pas de moi. C’est vrai… Je ne peux pas oublier les machines. Elles m’oppressent. »

Il s’étonna, mais n’eut pas le temps de questionner. Toquette revenait vers eux.

— « Où allons-nous, marraine ?

— Au Promenoir, retrouver ton parrain. Tu sais qu’il veut nous faire déjeuner à la Tête-de-Flandre.

— Permettez-moi de prendre congé de vous, » dit Sérénis.

Comment ! Jamais de la vie ! Nicole ne permettrait pas. Son mari lui en voudrait trop… Et, tandis qu’elle forçait le poète, peu récalcitrant, à la suivre du côté de l’Escaut, elle termina l’histoire de Toquette.

Paul Mériel fut un des meilleurs camarades de jeunesse de Hardibert. Plus brillant que lui, il paraissait mieux destiné à réussir. Tous deux partagèrent des travaux de laboratoire, d’où ils comptaient voir surgir quelque prodigieuse découverte. Bientôt pourtant l’esprit plus pratique de Hardibert se restreignit à des problèmes de mécanique, modestes en apparence, mais qui devaient modifier profondément l’industrie des machines à vapeur. Ceci le conduisit à la Martaude, dont il était aujourd’hui directeur. Mériel, lui, prit cent brevets pour des inventions à tapage, dont aucune ne résista à l’expérience. Il fonda des sociétés, qui s’effondrèrent, eut des procès, et finalement dut s’expatrier, non seulement pour tenter la fortune sur un terrain moins fâcheusement battu, mais peut-être pour éviter des redditions de comptes par trop embarrassantes.

Ce dernier détail, sous-entendu clairement par Nicole, amena sur les lèvres de Sérénis un mot de compassion dédaigneuse pour l’héritière d’une mentalité si incertaine.

— « Pauvre fille !… Votre bonté même ne refera pas sa destinée.

— Qui sait ?

— Ne l’espérez pas, madame. Cette enfant-là n’est pas plus banale que son père, mais je crois qu’elle manquera, comme lui… d’ajustage. »

Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit :

— « Mais sa mère ?… Qui était sa mère ?… L’a-t-elle perdue jeune ?… »

L’expression troublée de Nicole ne laissa guère de doute à l’écrivain sur l’origine, romanesque mais irrégulière, de Mlle Toquette. Il dit seulement :

— « Ah !… »

Mme Hardibert reprit vivement :

— « L’histoire est tout à l’honneur de Mériel, je vous assure. Il reconnut l’enfant, dont Raoul consentit à être le parrain. Il voulait épouser la mère, qu’il adorait. C’est elle qui refusa, parce qu’il manquait de fortune.

— Qu’est-elle devenue ?

— Elle a été tuée, la malheureuse, dans un accès de jalousie, par le prince hongrois, très riche, qu’elle avait préféré à Mériel. C’était, paraît-il, une fort belle et fort spirituelle créature.

— Sa fille semble détenir plus de son esprit que de sa beauté.

— Hé !… Toquette sera jolie, d’une physionomie très piquante, originale, à coup sûr, avec ses beaux cheveux roux ondés, ses yeux d’or sombre et son teint éclatant. Attendez seulement que les traits s’allongent et que les taches de rousseur se débrouillent. »

La gravité pensive d’Ogier s’anima presque jusqu’au rire :

— « Halte-là ! Je n’attends rien de ce genre. Ce m’est tout à fait indifférent. » Puis retombant au sourire bridé de doute : « Ce que je souhaite, c’est qu’une douleur ne vous vienne jamais par cette fillette, que vous aimez. »

II

Sur le large Promenoir, qui domine l’Escaut, ils n’aperçurent pas tout de suite Raoul Hardibert. Cependant, aux approches de midi, en ce brillant jour de juin, les flâneurs étaient rares sur les dalles étincelantes. D’un coup d’œil, on les distinguait tous, parmi les miroitements d’eau et de soleil, dans l’éclat du lumineux décor.

Les beaux yeux un peu myopes de Nicole, d’un mauve plus délicat parmi l’ardeur des reflets, scintillaient avec inquiétude entre les lourds cils rapprochés.

— « C’est curieux. Et nous sommes en retard. Lui si exact !

— Monsieur Hardibert est peut-être entré au café, là-bas, pour fuir la chaleur.

— Voulez-vous que j’aille voir, marraine ? »

Sans attendre la réponse, Toquette se trouvait à dix pas, filant vers l’extrémité du Promenoir. Sa marche bondissante de fillette l’emportait avec une liberté souple de jeune animal. Dans la clarté, ses cheveux d’or flambaient.

— « Toquette !… » rappelait Nicole. Et contrariée : « Elle ne va pas entrer dans ce café toute seule, j’imagine. D’ailleurs, certainement, Raoul n’est pas là.

— Je vais vous la ramener, madame. »

Les longues enjambées de Sérénis n’atteignirent Victorine Mériel que sous la tente de toile abritant les petites tables. Elle ne s’y arrêtait pas, entrait bravement dans la salle, dont la fraîcheur relative retenait quelques consommateurs autour des chopes de bière.

— « Mademoiselle Toquette, attendez-moi ! »

Il la vit plantée, un rire d’espièglerie aux lèvres, devant quelqu’un qui, lui faisant face pourtant, ne la voyait pas.

Tout de suite, les souvenirs d’Ogier se réveillèrent. Des images internes surgirent, s’adaptant à la physionomie apparue. Il reconnut le directeur de la Martaude.

L’ingénieur s’accoudait à la petite table en bois ciré. Sa main droite, armée d’un crayon, reposait sur une feuille couverte de croquis et de chiffres. La face levée, le regard direct, mais absent, il semblait avoir perdu toute notion de la scène extérieure. A côté de lui, son verre de bière, où s’éteignait la mousse, n’avait pas été touché.

Ce visage caractéristique apparaissait en plein, Hardibert ayant retiré son chapeau. Une belle tête, malgré la quarantaine dépassée, grisonnant les cheveux drus, aux racines droites. Un profil sec et brusqué, plein d’énergie. Une élégance de proportions qu’accentuait la barbe finement coupée, en pointe. Une stature qu’on devinait haute, bien que l’homme fût assis. Quelque chose de martial dans l’ensemble, qui, sous l’uniforme, se fût dessiné en une allure superbe. Mais Raoul n’était pas un soldat, c’était un savant. Ce que le métier militaire, avec ses habitudes d’âme et de corps, eût ajouté d’aisance, de netteté, de hardiesse, à ses gestes et à ses traits, lui manquait pour être tout à fait le beau cavalier qui semblait taillé en sa personne. L’empreinte professionnelle se marquait, inverse. Les épaules un peu étroites pour ce corps bien découplé, se voûtaient légèrement. La distraction perpétuelle du regard mettait une atonie presque morne dans les prunelles foncées, — des prunelles de cette catégorie qu’on nomme « de velours », mais qui, justement, n’avaient pas la moelleuse douceur de leur nuance, ni la voluptueuse humidité où nage d’habitude leur ardeur orientale. Ces yeux-là, durs et clos sur la pensée intérieure, déconcertaient par le contraste entre leur désintéressement de toute séduction et ce qu’on pourrait appeler leur vocation de conquête. Plusieurs cœurs de femmes y avaient trouvé un tragique déboire. Et moins sentimentale encore que les yeux était la bouche, aux lèvres bien tracées, mais plates, tendues de réflexion quand elles ne s’amincissaient pas d’ironie, s’affilant au bord comme le tranchant d’une lame.

— « Eh bien, parrain ?… » fit Toquette, lui mettant sous le nez sa frimousse de malice.

Hardibert tressaillit, la regarda vaguement, puis, d’un seul coup, prit conscience.

Sérénis, qui l’observait avec sa préoccupation de psychologue, remarqua ceci : la réaction agressive du premier mouvement :

— « Allons… quoi ?… Fais donc attention… tu vas renverser cette bière…

— Oh ! parrain grognon… »

Aussitôt, dans la barbe brune, un sourire s’esquissa, vraiment doux, quoique teinté de raillerie et de hauteur. Dans cette nature, la bonté foncière ne montait pas spontanément à la surface. Sans méchanceté vraie, le caractère se révélait pénible, presque intolérable pour les natures tendres.

Toquette n’était pas une tendre. Elle ne s’effarouchait ni ne se blessait, se sachant quand même en faveur. Aussi réussissait-elle admirablement auprès de ce rude, qui n’admettait pas qu’on ressentît trop ses rudesses.

— « Comment, parrain, vous me recevez mal, quand je vous déniche loin du rendez-vous ! Sans moi, marraine vous attendrait longtemps sur le Promenoir.

— J’y suis, sur le Promenoir.

— Non, dans le café.

— Ne sois donc pas déjà si femme par l’ergotage, Toquette. Le café fait partie du Promenoir, c’est la même chose. »

Elle ne répondit pas, trop maligne pour le contrarier, pour souligner ce qui se devinait, que Hardibert, entré là un instant pour inscrire quelque note, s’était oublié dans ses calculs. D’ailleurs, Ogier s’approchait.

— « Monsieur Sérénis, parrain. Vous savez… le poète en herbe de marraine… »

Cette bizarre présentation devait rappeler une taquinerie à l’adresse de Nicole. Ogier n’eut garde de s’en formaliser. L’amie d’enfance s’exposait donc, par quelque partialité pour lui, à de petites escarmouches intimes ?… Quant à Raoul, la définition de sa filleule lui parut sans doute opportune pour restreindre toute prétention chez le jeune inconnu.

— « Parfait… Très bien… » prononça-t-il d’un ton si distant que Sérénis, malgré tout ce qui le captivait, faillit prendre congé sans retour. Mais, tout à coup, le directeur de la Martaude parut se souvenir. « Ah !… n’êtes-vous pas le fils de mon pauvre collègue Selni ? »

Ogier pâlit, étreint par le souvenir, si poignant dans une telle bouche. Pour lui, toutefois, la mort de son père restait un accident auquel l’ancien rival demeurait étranger. Coïncidence douloureuse, non pas motif de haine. Il s’inclina, muet, mais sans hostilité.

Hardibert lui tendit la main.

— « Très heureux de vous retrouver, jeune homme. La Martaude est toujours votre maison. Pourquoi ne vous y voit-on plus ? »

Il ne s’aperçut pas du silence froissé d’Ogier, qui rougissait maintenant, après avoir pâli, son émotion dégonflée sous la piqûre d’amour-propre de s’entendre appeler « jeune homme ».

Tous trois sortaient sur le Promenoir. Et rien n’exista plus pour le poète que cette jolie vision : Nicole venant au-devant d’eux, dans son frais costume de toile, à blouse de linon, son délicieux visage aux bandeaux sombres, affiné, et comme nacré, par la transparence lilas de son ombrelle, dans la vibration dorée de la lumière éparse. Autour d’elle, le vide clair et bleu du fleuve, où se hérissaient des mâtures. Sur l’eau aveuglante, les étraves brunes semblaient briser des miroirs étamés d’or. Une sirène cria. Dans la nerveuse perceptivité de Sérénis, toutes ces impressions s’enregistraient. Tandis que Hardibert, l’esprit encore absorbé par le problème poursuivi tout à l’heure, ne prenait des choses qu’un contact vague et importun.

— « Où étais-tu donc, Raoul ? » demanda la jeune femme.

— « Mais… où tu m’avais donné rendez-vous, ma chère… » riposta le mari d’un ton cassant.

Ce n’était rien, cette réponse, même dans l’enfantillage autoritaire de vouloir couper court à tout reproche sur un manque d’attention. C’était si peu de chose pour une Toquette, par exemple, que celle-ci fit un signe à sa marraine, en haussant les épaules, comme pour dire : « Vous seriez vraiment trop déraisonnable de regimber le moins du monde ou de prendre cela à cœur. » Mais il est des natures pour qui ces petits dénis de justice deviennent cruellement sensibles, surtout lorsqu’ils se répètent à tout propos. Un besoin intense d’équité, jusque dans les moindres choses, les leur rend insoutenables. Et ceci était si vif chez Nicole, que, malgré sa douceur, elle parvenait rarement à retenir, dans des cas semblables, une récrimination plaintive. Si, en ce moment, elle se taisait, semblant obéir à la pantomime insouciante de Toquette, c’est qu’elle contenait un frémissement de chagrin autrement aigu qu’à l’ordinaire. Jamais l’accent impératif avec lequel lui parlait ce mari tellement plus âgé qu’elle et d’une personnalité despotique, ne lui avait ainsi heurté le cœur. Voilà donc le premier mot qu’il trouvait à lui dire devant Ogier Sérénis !… Une divination de la délicatesse, de la minutie tendre que le jeune homme devait apporter dans toute affection, lui fit s’exagérer cette brusquerie conjugale, dont il s’étonnait sans doute et la plaignait outre mesure. Malgré tout, elle n’était pas une femme malheureuse. Pourquoi s’avisait-elle, cette fois, qu’elle pouvait en avoir l’air ? Et pourquoi en ressentir une mortification spéciale devant un tel témoin ?

Tel fut pourtant le genre d’impression qui, tout de suite, prédomina chez elle, et lui gâta un peu la joie de cette matinée. Dès la traversée de l’Escaut, sur le petit vapeur, Hardibert montra, d’une façon qui parut à sa femme plus manifeste qu’à l’ordinaire, l’extériorité acerbe de sa nature et le goût singulier qu’elle lui connaissait, non seulement d’avoir raison pour les plus négligeables choses, mais surtout de mettre les gens dans leur tort.

— « Je m’assieds ici pour ne pas avoir le soleil, » avait-elle déclaré.

— « C’est la place où il donne le plus, » affirma-t-il aussitôt.

Déroutée un instant, elle reprit :

— « Ah ! tu penses que le bateau va tourner ? »

Sans s’expliquer, il eut un demi-sourire dédaigneux, qui faisait aussitôt souhaiter, comme une chance des plus désirables, que le bateau ne tournât pas, ou pas assez du moins pour que la marge d’ombre quittât le banc choisi. D’aussi minces détails prenaient, malgré qu’on en eût, l’importance d’une revanche à obtenir sur cet interlocuteur agressif.

Le « Tu vois, ma pauvre petite. Ah ! dame, il faut connaître un peu les quatre points cardinaux », dont il ridiculisa la déroute de Nicole, quand, le bateau ayant effectivement viré, elle eut aux épaules la tape brûlante du soleil, fit sentir à la jeune femme ce malaise désagréable qu’on éprouve à paraître se vexer d’un incident auquel on ne voudrait attribuer aucune importance. Elle eut conscience d’un énervement sur son visage et dans sa voix, tandis qu’elle essayait de rire en disant à Sérénis :

— « Pourvu que mon grand homme de mari ne vous fasse pas trop l’effet d’un savant rébarbatif… Vous auriez peur de venir à la Martaude. Mais, je vous assure… il n’est pas si terrible qu’il veut en avoir l’air. »

Ogier, dans les yeux couleur d’hortensia, qu’ombrait la palpitation nerveuse des cils, distingua le gracieux mouvement d’âme. Le mari, lui, n’y vit qu’une manière détournée de le traiter en tyran, et, content d’atteindre d’une même cinglée de raillerie celui qu’il jugeait une jeune nullité prétentieuse, il prononça :

— « Voyons, ma chère, si femme que soit un poète, monsieur Sérénis ne l’est pas, j’en réponds, au point de me juger terrible parce que je me permets de remarquer humblement qu’il n’y a pas d’ombre en plein soleil. Ah ! jeune homme ! » continua-t-il, sans que l’écrivain, trop intéressé, sourcillât cette fois sous l’épithète, « heureusement que les lois de l’univers échappent au caprice des femmes ! Des petits êtres, si faibles qu’on les briserait d’une chiquenaude… Elles ont un instinct de domination qui n’admet pas l’obstacle. Aucun sens des nécessités. Dire que ça réclame des droits politiques !

— Dites donc, parrain… Si les hommes s’en servent tous bien, de leurs droits politiques, et s’ils ont tous le « sens des nécessités, » interpella Toquette, qui enfla comiquement la voix sur ces trois mots, « pourquoi qu’y a tant de révolutions et de guerres civiles, et si assommantes à apprendre dans les bouquins d’histoire ?

— Toi, retourne donc à l’école te faire coiffer du bonnet d’âne, » dit le savant, dont les doigts secs, aux jointures fines, d’homme de race et d’homme d’étude, pincèrent une oreille de l’effrontée.

Subitement, il se détendit. Tous riaient. Voilà ce qui lui plaisait… Qu’on lui ripostât, qu’on eût l’âme assez élastique pour rompre devant ses estocades, pour narguer ses coups de boutoir, pour lui nier à lui-même une âpreté dont il n’admettait pas toutes les conséquences. Mais il fallait à ce jeu l’indépendance du cœur. Les promptes meurtrissures de Nicole, qu’il jugeait irritantes et absurdes quand il en prenait par hasard conscience, naissaient d’un rêve de sentimentalité qui s’acharnait. D’un tel rêve, au temps de sa virile jeunesse, quelques femmes, tour à tour, s’étaient déprises. Son noble visage, où l’amertume coutumière ne gravait pas encore son pli, où la vertigineuse cérébralité ne jetait pas encore son voile, les avait séduites. Sa hauteur les avait piquées. Chacune crut atteindre une tendresse lointaine, et d’autant plus profonde, chez ce philosophe aux attitudes misogynes. Toutes firent l’expérience de l’irrémédiable malentendu entre cette nature, pourtant affectueuse, et le vœu féminin d’amour. Hardibert la fit également, successivement, sans jamais convenir, même au secret de lui-même, qu’il y eût de sa faute. Il en prit une idée plus définitive, plus solidement ancrée, de la déplorable infériorité des femmes. C’étaient de petits animaux qu’on devait dresser comme les autres, avec un peu de sucre et beaucoup de cravache. Mieux encore, il fallait les enfermer, suivant la sagesse orientale, dans les harems, puisque c’était le seul moyen qu’elles ne prissent pas la clef des champs. Quant à d’autres clôtures, enveloppement de compréhension, palissades de caresses, liens de grâce, chaînes dévouées qui enserrent d’autant mieux que le cœur captif est d’essence plus haute, il en méconnaissait l’efficacité, citant pour exemple quelques basses courtisanes épousées par passion, chez qui le rédempteur avait rencontré plus d’infidélité que de reconnaissance.

Tel était, au point de vue sentimental, ce Raoul Hardibert, amoureux notoirement inférieur, mari loyal, directeur énergique, maître redoutable et généreux, homme de chatouilleux honneur, de fierté âcre, de caractère détestable, ingénieur de premier ordre.

Nicole Dervangeaux, à dix-huit ans, l’épousa, éblouie. Par son père, depuis que Raoul était entré à l’usine, l’admiration s’instillait en elle. Engoué de ce génial collaborateur, le vieux chef de la Martaude, volontairement ou non, suggestionna sa fille. Le physique, si séduisant de gravité pour cette jeune isolée aux songeries altières, ne faisait que gagner par la quarantaine approchante. Nicole avait au cœur cet instinct, fait tout ensemble d’humilité et d’orgueil, qui porte certaines adolescentes, toutes sérieuses de passion ignorée, vers les hommes de seconde jeunesse ou même mûrs. Elles souhaitent leur domination, pour s’anéantir délicieusement sous leur volonté forte, et elles sont flattées de les émouvoir. Quant à Raoul, jamais il n’avait éprouvé la sensation de son prestige autant que sur cette enfant. Et c’était là, outre l’attirance d’une créature fraîche, désirable et charmante, sa plus vive, et presque son exclusive notion de l’ivresse sentimentale.

Ce fut donc un mariage d’amour, dont l’amour était absent : chez l’épouse, par ignorance virginale, chez l’époux, par une ignorance toute différente, mais plus absolue, puisqu’il y manquait la vocation, l’intuition, le vœu secret de l’être vers une harmonie merveilleuse.

Aujourd’hui, après six ans d’irréprochable union, rien n’était changé. Raoul et Nicole s’aimaient, dans les mêmes rapports de protection et d’admiration, de prestige et d’aveuglement, sans que l’une se fût éveillée, ni que l’autre se fût converti à ce qui fait d’un couple humain l’unique chose d’extase, envolée et planante, que symbolise la vision passionnée d’Alighieri : « Ces deux qui vont ensemble et paraissent au vent si légers… »

Ni l’un ni l’autre ne s’en doutaient, d’ailleurs. Il se peut que Nicole eût souffert du caractère de Raoul, mais ces contrariétés d’existence n’intéressaient pas, — elle l’eût juré, — le fond de ce qu’elle croyait son bonheur.

Ce matin, au bord de l’Escaut, dans ce midi d’argent et d’or, où pleuvait un peu d’azur pâli de lumière, pourquoi donc le sourire pincé d’amertume aux lèvres d’Ogier, et la caressante tristesse de ses yeux, lui firent-ils penser qu’il pouvait secrètement la plaindre ?…

— « Sais-tu ce que tu ferais, Raoul, si tu voulais être tout à fait gentil ?… » dit-elle, sans se rendre compte du paradoxe entre l’expression mignarde et la force ample et rêche d’une telle nature. « Eh bien, tu nous accompagnerais demain à Bruges.

— Demain ?… oh ! impossible… J’ai deux rendez-vous d’affaires.

— Ici ?

— Le premier, oui. Le second, à Bruxelles. Il était convenu, n’est-ce pas ? que vous me rejoindriez le soir à Bruxelles.

— Veux-tu que nous remettions ?

— Et à quand, ma chère ?… Je dois être après-demain de retour à la Martaude. »

Il ajouta :

— « D’ailleurs, Bruges, tu sais, ma petite, je connais ça. »

Le dernier monosyllabe, d’une si leste indifférence, fit lever les sourcils à Sérénis. Au mot de « Bruges », il avait tressailli. La veille, il s’y attardait encore, captif d’un charme pareil à celui qui nous retient, déchirés, haletants, curieux jusqu’au sacrilège, devant le visage d’une belle morte. Ce nom le remua comme celui d’une maîtresse quittée. Puis, tout de suite, la piqûre d’un désir : s’il pouvait y retourner avec Nicole ! Déjà le déjeuner s’achevait. Dans un instant il n’aurait plus aucun prétexte pour rester auprès d’elle. Et, par avance, il pressentait sa solitude désorientée quand aurait disparu le doux visage mat aux bandeaux sombres, quand il lui faudrait renoncer à surprendre la vraie nuance et la secrète pensée des yeux mauves, des yeux dont l’indéchiffrable clarté l’intriguait si fort, derrière la grille vite interposée des cils trop longs.

— « Alors, » disait Nicole à son mari, « tu crois que je serai désappointée, moi qui me figure rencontrer à Bruges des impressions extraordinaires ?

— Désappointée ?… Oh ! je ne pense pas. Tu y verras tout ce que tu attends, tout ce que les romans et les poèmes t’ont préparée à y voir. Les choses n’ont aucune importance. Crois-tu, ma petite femme, que tu puisses dégager un aspect réel hors de son effet préconçu ? Ne te tourmente pas, va. Cette pauvre ville ne fera qu’illustrer tes lectures. L’impression des tirades évoquées l’emportera toujours sur celle de l’image. »

L’ironie, plus haute et plus voilée qu’à l’ordinaire, laissa Nicole perplexe. Ogier demanda, non sans une ironie égale :

— « Et quel est, monsieur, l’aspect réel que vous avez distingué dans Bruges, hors des travestissements littéraires ?…

— Je n’y eus aucun mérite, monsieur, » répliqua l’ingénieur, en butant contre lui ce regard fermé dont il annihilait un interlocuteur. « Je ne pouvais apercevoir que la réalité, n’ayant jamais eu le temps de me composer d’avance des impressions artificielles. Je n’avais lu aucune description de cette petite ville. Je ne l’ai trouvée ni plus silencieuse, ni plus suggestive, qu’aucune autre cité provinciale restée en dehors des grandes voies de communication modernes. On y rencontre quelques curiosités architecturales, plus singulières qu’harmonieuses. Les maisons à pignon y sont celles de tous les Pays-Bas. Des canaux devenus inutiles y croupissent. L’existence doit y être mortelle d’engourdissement, de préjugés féroces, de cancans venimeux. Ceux mêmes qui l’ont le mieux chantée ont eu soin de la fuir.

— Et les Memling, parrain ? » demanda Toquette, avec un air sagace et pénétré, comme si elle ne tirait pas cet à-propos d’une récente étude de Bædecker.

— « Quoi, les Memling ?… Ah ! les enluminures de cette châsse, à l’Hôpital Saint-Jean. Mon Dieu ! c’est intéressant pour l’étude de l’art primitif. Mais si c’était beau en soi, on peindrait encore de cette façon. Tandis qu’on se garde bien de donner aux femmes ces silhouettes de poupées à ressort, qui dénotaient une ignorance absolue de l’anatomie. Ou nous avons l’idéal de ces gens-là, ou nous avons le nôtre. Alors, pourquoi produire des œuvres différentes, ou pourquoi simuler leur façon de sentir ? Leurs contemporains, dont ils fixaient pourtant le rêve, se pâmaient moins que nous. Ces imagiers furent considérés de leur temps comme des artisans ingénieux et pittoresques. Pas davantage.

— Vous avez raison, monsieur, » dit Ogier, tandis que, dans un rapide coup d’œil, il souriait à la stupeur causée à Nicole par cet acquiescement. Il devinait le trouble de sa fine nature instinctive, capable d’éprouver, mais sans en concevoir l’analyse, et surtout sans en pouvoir rendre compte, des communions frissonnantes avec les œuvres chargées d’âme. Il devinait l’étouffement, par le positivisme scientifique du mari, des velléités qu’elle-même jugeait un peu ridicules en son impuissance à les défendre. Et aussi sa crainte gentille d’un froissement pour le poète, dans des théories qui réduisaient la poésie à un amusement charlatanesque. « Oui, vous avez raison, » répéta-t-il, diverti de la sentir interdite mais rassurée par sa complaisante réponse, « il n’existe certes pas, ni dans ce décor de ville dont vous parlez, ni dans ces naïves peintures, tout ce que nous autres, les faiseurs de chimères, nous y avons mis. Ou, du moins, cela n’y existait pas jadis, avant que des siècles de douleurs et de joies humaines, de rêves et de désirs humains y eussent collaboré. Mais maintenant, ça y est. Nul ne peut plus contempler ces choses, dans leur beauté simple, qu’à travers le prisme de beauté compliquée fait de toutes les larmes d’admiration des poètes et chatoyant de tous les rayons de leur enthousiasme. Est-ce une raison pour les dédaigner, ou bien, au contraire, comme je me le figure, pour les goûter plus profondément ? Si, demain, madame Hardibert est émue, soit devant la légende de sainte Ursule, soit au détour d’un canal solitaire, en écoutant carillonner le vieux Beffroi, chicanera-t-elle son émotion, sous ce prétexte que cette émotion lui fut suggérée par des écrivains ? N’est-ce pas notre seule raison d’être, à nous autres : toucher au fond du cœur des hommes la fibre qui ne vibrerait pas sans nous ?

— Oh ! c’est chic, ça ! » cria Toquette.

Tout le monde rit, excepté la fillette elle-même. Prise par l’intonation grave et modulée de Sérénis plus que par le sens des paroles, — inaccessible pour elle, — ébranlée dans sa sensualité inconsciente par la cadence des phrases et la grâce, vaguement sentie, de l’idée, elle exhalait sa délectation sous une forme gamine, mais avec la plus sérieuse sincérité. Ses yeux d’or pétillaient dans sa frimousse irrégulière. Sa lèvre sinueuse et retroussée laissait voir des quenottes friandes, entre lesquelles frétillait une langue rose, comme d’une chatte qui vient de laper de la crème.

— « Voilà bien le nanan qu’il faut aux femmes, » observa Raoul, plus sensible au mutisme ravi de la sienne qu’à la pétulante adhésion de Toquette. « Des mots… des apparences… l’illusion. Mettez-leur de la poésie sur les choses, monsieur, comme on met aux petites filles de la confiture sur leur pain. N’empêche que le fait substantiel, comme le pain, est la vraie nourriture du monde. »

Il offrit un cigare à Ogier, qui refusa, d’un mouvement de tête et d’un sourire.

— « Vous ne fumez pas ?

— Bien rarement. Une cigarette de temps à autre… »

Et il passa le doigt sur sa longue moustache, par une association d’idées inconsciente. Comment se résoudre à saturer d’un relent âcre et caustique cette soyeuse complice du baiser ?…

On quitta la table et la terrasse surplombant le fleuve. Ogier ramena la conversation au point qui l’intéressait.

— « Ainsi, madame, vous allez à Bruges, demain, avec mademoiselle Toquette ?

— Oui, je m’en réjouis follement.

— Je m’en réjouirais autant à votre place.

— Vous aimeriez retourner à Bruges ?

— Je n’y ai pas encore été. »

Il débita ce mensonge avec la plus franche lumière dans le bleu intense de ses yeux. N’avait-il pas vanté, à propos du sonnet de Plantin, les déguisements subtils, somptueux, ou simplement nécessaires, de la pensée ?… C’était sans remords qu’il déguisait la sienne, surtout par une duplicité tellement inoffensive. L’exercice de ce droit, — comme de tous les droits individuels, — lui semblait n’avoir de limites que le tort fait à autrui.

Nicole s’étonnait. Hardibert lui-même, qui les précédait vers le quai, se retourna.

— « Vous arrivez donc seulement en Belgique ?

— Mais oui. Je n’ai visité que Bruxelles.

— Et, » railla l’ingénieur, « vous avez donné à Anvers, vulgaire réceptacle de vivants, le pas sur votre ville de mirage et de fantômes ? »

Prestement, Sérénis para l’objection.

— « J’ai trouvé qu’il faisait trop beau temps. J’attendais le premier jour gris, pour voir Bruges avec sa vraie couleur.

— Vous attendrez longtemps, » observa Toquette. « Le baromètre est en hausse. Je l’ai regardé ce matin, à l’hôtel. »

Malencontreuse gamine ! Lui qui comptait sur elle pour proposer, avec le sans-gêne de son âge, qu’il les accompagnât. Il reprit :

— « Malheureusement, mademoiselle, je n’ai plus le loisir de remettre beaucoup cette visite. »

Il rencontra le regard de Nicole. Aussitôt elle rougit, comme s’il pouvait y voir, — et il l’y vit, grâce à cette rougeur, — un souhait que sa réserve féminine l’empêchait d’exprimer.

Il tressaillit d’aise, et balbutia :

— « Si le vieux camarade que je suis osait se permettre… »

A sa grande surprise, ce fut Hardibert lui-même, dont l’humeur peu accommodante l’inquiétait, qui vint à son aide.

— « Accompagnez donc, demain, ces dames, chevaleresque poète, » dit-il, avec la sorte de bonhommie agressive qui lui était spéciale. « Comme cela, elles ne m’en voudront pas trop de les laisser encore faire une excursion sans moi. »

Fut-ce la joie de cette permission qui fit apprécier à Sérénis la simplicité vraie, la confiante loyauté de la phrase ? Il découvrit tout à coup, sous l’écorce bourrue de Hardibert, quelque chose de sincère et de droit jusqu’à la candeur. C’était la pensée toute claire du directeur de la Martaude, ce regret d’avoir encore dû refuser à Nicole de la conduire à Bruges, et cet aveu impliqué dans le mot « chevaleresque poète », que le jeune écrivain décadent jouerait mieux que lui le rôle de cicerone dans la ville compliquée de passé et de songe. La sécurité conjugale, évidente et absolue chez ce mari, si tracassier d’autre part, ne manquait pas de noblesse, et restituait à Nicole beaucoup du respect qu’on ne sentait guère dans sa façon leste et autoritaire de la traiter.

Et c’était bien, en effet, la hauteur de sa propre nature qui préservait Raoul de la mesquinerie du soupçon. Mais c’en était aussi la sécheresse. Malgré ce qu’ils avancent sur l’infériorité, sur la fragilité des femmes, ce ne sont pas les hommes les plus sévères à leur égard qui sont le plus jaloux d’elles. La jalousie, à moins d’être un bas mouvement d’égoïsme vaniteux, — et Raoul valait trop pour cette petitesse, — naît de la passion, s’attise de ses idôlatries comme de ses inquiétudes. Le dévot d’amour croit à chaque instant l’univers entier attentif à lui soustraire un bien qui lui paraît incomparable. Celui qui adore la femme, en dépit de ses défauts, — ou peut-être à cause d’eux, — est aussi celui qui pressent le mieux les frissons d’une sensibilité si prompte, et qui redoute le plus pour celle entre toutes chère, les vertiges de pitié, d’illusion, de caresse, où se prennent les meilleures, — plus rarement, mais plus irrémédiablement, que les pires.

Hardibert n’était pas occupé de sa femme assez en amoureux pour être jaloux d’elle. Il ne la voyait pas avec un désir assez assidu pour évoquer frénétiquement le désir des autres. Il n’avait pas assez l’intuition de ce qui existait en elle, à son insu à elle-même — petites souffrances en éveil, songes assoupis, goût éperdu de la volupté tendre, — pour imaginer que la tentation pût la surprendre par des aspects de beauté. Selon lui, elle ne verrait jamais que les côtés répugnants de la faute. Et, quel que fût le scepticisme misogyne de ce raisonneur sans souplesse, il ne doutait pas une minute que devant la laideur brutale de la trahison, Nicole ne se détournât avec horreur.

D’ailleurs, il ne s’en disait pas si long. Comme toutes les forces profondes qui dictent nos attitudes et suggèrent les explications que nous nous en donnons après coup, ces sentiments demeuraient inconscients chez Hardibert. Ils n’apparaissaient que par leurs résultats, en opinions dans sa pensée, en direction dans sa conduite.

Sur le bateau qui les ramenait à la rive droite, tandis que, machinalement, leurs yeux suivaient, contre le ciel blanc de lumière, ce trait d’union entre le monde et l’infini qu’est la flèche de la Cathédrale, on décida que ces dames prendraient, le matin suivant, un des premiers trains pour Bruges, et qu’elles retrouveraient M. Sérénis à la gare.

— « Vous me rejoindrez à Bruxelles dans la soirée, » dit Hardibert. « Cependant, si cela vous est trop difficile, ne revenez qu’après-demain matin, puisque je ne puis, de toutes façons, reprendre qu’un train d’après-midi pour notre retour en France. Vous n’avez plus rien à voir à Bruxelles. J’emporte vos malles, que vous fermerez tout à l’heure. Prenez donc votre temps. Je me rappelle avoir très bien dormi à Bruges, dans un certain Hôtel des Pays-Bas, rue du Nord-Sablon. Mais, » — et il se tourna vers Ogier, — « j’espère bien que monsieur Sérénis ne se croira pas obligé d’accepter en tout votre programme. »

Si le jeune poète, à l’esprit poivré de parisianisme libertin, crut d’abord voir dans ces paroles une interdiction de descendre au même hôtel que les voyageuses, il en revint aussitôt. Déjà il comprenait mieux la nature acerbe, mais sans bassesse, de Hardibert. Jamais celui-ci n’eût fait à sa femme, ou à lui-même, le tort d’un tel scrupule. La seule circonstance que Nicole promenât avec elle une grande fillette comme Victorine, lui semblait une sauvegarde parfaite, aussi bien pour les convenances extérieures que contre la moindre velléité de flirt, s’il en eût supposé capable celle qui portait si dignement son nom. Aussi l’espèce d’échappatoire qu’il offrait à leur chevalier servant venait-elle uniquement de l’embarras qui résulterait pour tous si le jeune homme se trouvait dans le cas de payer de triples frais d’hôtel.

Dans la même idée, sans doute, Mme Hardibert déclara qu’elle s’arrangerait pour regagner Bruxelles le soir.

— « On voit très bien Bruges en une journée, » affirma-t-elle, « surtout en cette saison, où il fait clair si tard.

— Eh bien, » reprit Raoul, comme Sérénis allait se séparer d’eux au débarcadère de la rive droite, « je compte, monsieur, que vous voudrez bien dîner, — ou souper, suivant l’heure, — au Grand-Hôtel de Bruxelles, si vous revenez avec ces dames, demain soir.

— Merci, monsieur. J’aurai le regret de prendre congé de madame Hardibert, à Bruges, où je compte rester pour…

— Pour attendre un jour gris, » interrompit Toquette, piquée de ce que le poète eût répondu au « ces dames » de son parrain par un singulier qui l’excluait comme avec intention.

— « Pour attendre un jour gris, oui, mademoiselle, et le bon plaisir d’une muse presque aussi rétive que votre malicieuse personne, » riposta Ogier avec tant de grâce, que Nicole, souriante, ne put gronder sa filleule.

— « Bien fait, Toquette ! Ça t’apprendra ! » plaisanta Raoul, qu’égayaient toujours les escarmouches de mots.

On se dit « au revoir » parmi les rires, tandis que les Hardibert et leur filleule s’installaient dans une victoria.

Un moment, Ogier vit chatoyer au soleil deux ombrelles claires… Puis tout disparut.

Il prit, au hasard, une des ruelles qui, du port, ramènent directement vers le centre de la ville. Et, tout de suite, il eut le regret de n’avoir pas suivi le quai Van Dyck. La chaleur du beau jour d’été ouvrait, sur l’étroite voie nauséabonde, les portes et les fenêtres des vieilles maisons aux murs lézardés, aux pignons vermoulus et noirs. Depuis des siècles, dans ce quartier immuable, ces équivoques asiles accueillent la luxure farouche des matelots affolés par l’exil amer des flots sans fin. Sur l’obscurité sinistre des chambres et des corridors, des silhouettes éclatantes se découpaient, tachant l’ombre par des bleus et des roses douloureux de crudité. Des visages mal coloriés de poupées de bazar dardaient des yeux effrayants, enflammés de voracité ou aiguisés d’insulte… Quelle vision, superposée à celle qu’Ogier emportait au cœur !… Il hâta le pas, tourna un angle… Ah ! les contrastes de la mise en scène, dans cette tragédie que l’Humanité joue sous le ciel, entre le bouge et le sanctuaire !… Un clair espace s’ouvrit… Des gradins de splendeur soulevèrent l’âme de ce passant, la haussèrent, haletante, d’un seul élan, d’un envol effréné, jusqu’à la cime où le souffle manque… jusque tout là-haut, dans l’azur… La Cathédrale venait de surgir. La ruelle infâme aboutissait au parvis.

Sérénis fit quelques pas et s’arrêta devant le puits, que couronne un feuillage en fer, forgé par Quentin Metsys. Machinalement, il observait les rinceaux légers, ce travail adroit, mais si humble, d’artisan, dû à la main prodigieuse. Pourtant son attention ne s’y fixa pas. Ses nerfs vibraient en lui, cruellement et délicieusement, comme des cordes de harpe. Il écoutait retentir les échos de son cœur sonore. Toujours un souci de gloire hantait sa jeunesse ambitieuse. Mais, en ce moment, la gloire lui apparaissait comme une apothéose dont Nicole s’éblouirait, déployant ses longs cils noirs sur les prunelles indécises, enfin dévoilées dans un étonnement ravi. Hardibert, impressionné, hocherait la tête, ne le traiterait plus de jeune homme sans conséquence. Et l’impertinente Toquette elle-même changerait le ton de son caquet. Ce petit univers de trois amis, cette goutte d’eau, est-ce bien pour y mirer son image, qu’il voulait cette image démesurée de génie, de succès ?… Qui le lui eût dit, ce matin ?…

O Cathédrale !… prière multiple et pétrifiée, n’est-tu pas la voix de ce jeune homme qui monte si ardemment au ciel, pour en arracher le don sublime, afin qu’une femme dise : « Comme il est grand !… »

Ogier lève la tête, et croit voir dans cette façade de vertige, qui lui aspire toute l’âme, la colossale image de son désir. Le soleil, qui décline, dore l’extrémité supérieure de la flèche. Une ombre fine s’insinue plus bas dans les interstices innombrables des sculptures, ainsi qu’une cendre bleuâtre. Un calme indicible tombe des corniches altières. Et pourtant, c’est une fièvre, toute la fièvre de sa jeunesse, qui palpite là, pour le poète, dans les nervures frémissantes.

Cependant, sur le seuil des portes, des boutiquiers observaient curieusement ce songeur obstiné. Il finit par s’en apercevoir, rit intérieurement, et se secoua, comme un somnambule qui s’éveille.

Dans une papeterie, il acheta une photographie de la Cathédrale, et aussi une vue de l’Escaut. Le soir, avant de les glisser au fond de sa valise, il inscrivit au dos la date et quelques hiéroglyphes compréhensibles pour lui seul. Plus tard, après des années, il toucherait à ces petits cartons avec des doigts tremblants. De quel regard il examinerait ces architectures ! Sur leurs faces de pierre, le frisson d’un rêve… à leur pied, l’effleurement d’une ombre… Ce serait là, pour jamais enfuie, une des heures charmées de sa jeunesse.

III

Le matin suivant, Nicole eut un de ces réveils délicieux, où la joie s’engouffre dans le cœur comme la clarté dans les prunelles, sans qu’on sache d’où ni comment.

Il faisait jour, et elle se sentait très heureuse. Voilà tout ce qu’elle sut pour un instant. Puis la nuance de sa vie se précisa. Elle reconnut, devant les grands stores de toile, lumineux du soleil extérieur, les rideaux étriqués — damas rouge et guipure — de l’hôtel où ils séjournaient, à Anvers. A l’extrémité d’un paravent déployé, dépassait le pied d’un second lit, qui était celui de Toquette. Durant ce voyage, Mme Hardibert n’avait pas voulu laisser dormir isolément la fillette dont elle détenait la garde. Et quant à maintenir ouverte une porte de communication sur la chambre qu’elle aurait occupée avec son mari, sa délicatesse s’y opposait. Elle préférait se séparer momentanément de Raoul.

S’avouait-elle que cette espèce de vacance dans l’intimité conjugale, — la première depuis plus de cinq ans, — n’allait pas sans un confus bien-être de sa personnalité détendue ? L’âme absorbante de Raoul, avec sa force volontaire et concentrée, oppressait toujours un peu la sienne, même dans les instants où toute force plie et se dissout en une extase tendre. Mais, précisément, ne serait-ce pas le mot de « tendre » qui conviendrait le moins ici, pour définir ce qui, sans ce mot pourtant, n’est que brutalement définissable, ce qui, sans le contenu de ce mot, sans son trésor de dévotions et de mignardises, devient vite pour une femme le devoir, en attendant que ce soit la corvée ? Raoul pouvait témoigner de l’empressement, de l’ardeur, de l’admiration, mais non de la tendresse. Ses expansions d’homme épris, — car il l’était, plus qu’il ne se fût soucié de s’en rendre compte ou de l’exprimer, — se traduisaient par des paroles enfantines ou aimablement railleuses, comme en une condescendance pour des façons de sentir inférieures, légèrement humiliantes.

Rapidement, d’ailleurs, il se reprenait. Et rien, dans le camarade autoritaire substitué sans transition à l’amoureux, ne rappelait ensuite des émotions, qu’il considérait sans doute comme des défaillances. Cette pudeur qui exile la passion en un domaine à part, volontairement ignoré, de la vie, pour instinctive qu’elle soit chez certaines natures, semble à d’autres le contraire même de la pudeur. Car la sensualité n’échappe à la bassesse qu’en fusionnant, pour ainsi dire, avec les aspirations nobles de l’être. Et la femme ressent d’autant mieux la blessure d’une distinction tellement catégorique, que, plus elle vaut moralement, moins elle est capable de partager une ivresse qui n’aurait pas sa première source dans le cœur.

D’un tel malentendu, situé en des régions où la pensée de Nicole se fût crue coupable de descendre, la jeune femme eut peut-être quelque pressentiment, durant ce voyage de Belgique. L’exquise douceur goûtée à l’indépendance de ses rêves, dans ses flâneries sur l’oreiller frais, aux approches et au sortir du sommeil, alors qu’aucune sollicitation plus ou moins impérieuse, aucun monologue de science ou d’affaires, ne l’empêchait de vagabonder de projets en souvenirs, lui restitua l’élasticité intérieure de son adolescence. Les perspectives de sa vie reprirent un peu du vague et de la mobilité qui les rendaient si fantasmagoriques, jadis, devant l’essor de ses premiers espoirs. Le dépaysement ajoutait à ce renouveau. Au hasard des promenades, par les chemins imprévus, par les rues aux façades étrangères, devant les architectures aussi finement tourmentées que des âmes, dans la calme splendeur des musées, les flots d’une existence plus abondante montaient en elle jusqu’à lui faire battre violemment le cœur. Et, tout de suite, ces facultés inconnues, qui lui révélaient en elle d’autres elles-mêmes, s’orientaient en aspirations, en désirs. Aspirations vers quoi ? Désirs de quoi ?… Elle n’en savait rien. Nicole Hardibert ignorait ce mystère de notre nature, qui change toute impression haute et rare en expansion ardente — vœu secret de volupté morale ou physique chez la plupart, besoin de créer chez l’artiste, chez tous, malaise de l’être fini qui vient de concevoir l’infini et doit renoncer à le saisir.

Mais voici que, ce matin, quand elle s’éveilla, l’espèce d’attente confuse où elle vivait depuis quelques jours, aboutissait à une réalisation inexplicable. Pour de tout petits incidents de voyage, elle éprouvait ce que nous avons tous éprouvé sans plus de cause et sans vouloir plus qu’elle-même démêler notre énigme intérieure : une plénitude singulière, une harmonie délicieuse entre la perpétuelle inquiétude du dedans et les multiples influences du dehors. Ce n’est pas le bonheur. D’où viendrait-il ? Rien n’a changé, ou du moins nous ne distinguons nul changement dans les circonstances. Et pourtant la joie émane des choses mêmes qui, la veille, nous semblaient le plus vides de joie.

Doucement, Nicole sauta du lit, et procéda à sa toilette, avant d’éveiller sa petite compagne. Devant la glace, les cheveux défaits, elle se sourit, heureuse de se trouver si charmante.

Coquette… Mme Hardibert l’était comme toutes les femmes, et d’ailleurs moins que la plupart. Mais le sentiment avec lequel, à cette minute, elle observait la nacre dorée de son teint, la richesse de ses beaux cheveux noirs, la suavité merveilleuse de ses yeux, d’une nuance insaisissable, mais d’une lumière si pure, n’était pas de la coquetterie. C’était une allégresse plus ample, moins mesquine, plus dangereuse peut-être. Et aussi de la curiosité. Nicole se regardait d’un autre point de vue que d’habitude, d’une autre distance. La distance des quelques années qui, de jeune fille, l’avait faite la jeune femme qu’elle était à présent. Comment réaliser un changement survenu jour à jour, sans qu’elle s’en rendît compte ?… Était-elle mieux qu’autrefois ? Un mot de celui qu’en elle-même elle appelait toujours « Georget » lui revint : « Vous êtes devenue éblouissante !… »

Elle se hâta de s’habiller.


Cette journée à Bruges passa comme un éclair.

Il y eut, pour Ogier, pour Nicole, quelque déboire à leur galopade hâtive par les rues où traîne la lenteur de pas discrets, le long des canaux que ride à peine l’indolence des cygnes, et dans les sanctuaires pleins du sommeil des siècles. Ce n’est pas que, malgré les prévisions de Sérénis, la claire journée de juin dissipât l’ensorcellement de mélancolie où s’immobilise la nostalgique cité. On se la figure plutôt sous la fine trame argentée de la pluie, dans l’atmosphère toujours chargée d’eau de ces humides Flandres. Mais une torpeur plus saisissante peut-être l’engourdissait, écrasée d’une lourde lumière, érigeant sur un ciel durci de chaleur les profils barbares de ses rudes basiliques, les clochetons effilés de son Hôtel de Ville, la couronne en dentelle de son Beffroi.

En face de celui-ci, de l’autre côté de la Grand’Place, les trois voyageurs déjeunèrent dans une tranquille petite brasserie, dont ils préférèrent la couleur locale à une salle à manger d’hôtel. Et ce fut peut-être durant l’arrêt forcé du repas, assis contre le vitrage ouvert, dans le silence de cette place vide, au fond de laquelle la tour démesurée s’élance des Halles trapues, bastionnées et crénelées comme un château-fort, qu’ils se sentirent le plus profondément pris par le charme de Bruges.

Dans le calme brûlant de midi, des carillons s’égrenèrent. Et sous ce ciel, d’un azur si lointain, la voix cristalline des cloches s’envola, charmante et résignée comme une chanson de jeunesse sur des lèvres très vieilles.

Mais, plus que la précipitation des aspects et des minutes, ce qui empêchait Mme Hardibert et Sérénis de communier avec le recueillement de cette ville, c’est qu’ils s’y trouvaient ensemble. Au fond, sans en avoir conscience, ils étaient surtout occupés l’un de l’autre. Le magnétisme réciproque dont ils s’imprégnaient, les rendait inaptes aux vibrations étrangères. Chacun, à part soi, se tourmentait un peu de cette inertie humiliante, craignant de paraître fermé aux suggestions d’art et d’histoire. Le jeune écrivain surtout, dans son désir que Nicole se découvrît une fine sensibilité intellectuelle au contact de son propre esprit, et lui en sût gré, se désolait d’une aridité d’impressions qu’il ne s’expliquait pas, et qui le laissait gauchement muet devant les choses émouvantes.

A l’Hôpital Saint-Jean, tandis qu’ils suivaient un à un l’espèce de petite ruelle, entre d’humbles bâtiments et des carrés de plantes potagères, qui mène à l’ancienne salle du chapitre, Ogier ne pouvait se sentir le pèlerin enthousiaste qui approche d’un sanctuaire fameux. Était-ce la châsse de sainte Ursule qu’il allait voir et le Mariage mystique ?… S’échauffait-il d’une ferveur digne de comprendre les visions précises, minutieuses, divinement simples, d’un Memling ?… Devant lui, marchait Nicole. Le pas presque hésitant de la jeune femme, son profil tourné dans un étonnement, la disaient déconcertée par la vulgarité triste du lieu, par cette cour d’hôpital, où, des murs grisâtres, des pavés herbeux, montaient l’odeur et le silence de la misère souffreteuse, alors qu’elle attendait le rayonnement du génie. Avait-on bien compris ce qu’ils demandaient à visiter ?… Cette bâtisse modeste, où le portier les conduisait, leur offrirait-elle le spectacle de malades répugnants, isolés pour quelque infection contagieuse, ou bien le délicieux martyre des Vierges, recevant dans le sein les flèches d’archers si beaux, qu’elles semblent expirer de ravissement et d’amour ?