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LE MARIAGE
DE
GABRIELLE
LE MARIAGE
DE
GABRIELLE
PAR
DANIEL LESUEUR
OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1897
Droits de reproduction et de traduction réservés
LE
MARIAGE DE GABRIELLE
I
Huit heures du matin: c'était bien tôt pour se présenter chez le jeune comte René de Laverdie! Le valet de chambre fut tout surpris d'entendre résonner la sonnette de l'appartement à une heure aussi matinale. Lorsqu'il eut ouvert, son étonnement ne diminua point. Il reconnut l'ami le plus intime de son maître, le vicomte Alphonse de Linières, mais aussitôt il remarqua sur les traits du visiteur l'expression d'une vive inquiétude.
—Le comte est chez lui? C'est bien. Est-il levé? L'avez-vous vu?
—Non, monsieur. Mais aujourd'hui je dois réveiller M. le comte. Il est à peu près l'heure que M. le comte m'a indiquée, et si monsieur désirait...
—Restez, restez, François. C'est moi qui le réveillerai.
Et, en homme qui connaissait bien la maison et s'y considérait comme chez lui, Alphonse de Linières traversa vivement l'antichambre et le salon, allant droit à la porte de la chambre à coucher. Mais, arrivé là, il s'arrêta. Sa main toucha le bouton, puis s'abaissa, indécise et tremblante.
Il songeait au dernier débris de la fortune de son ami, englouti cette nuit même au jeu.
On lui avait raconté presque légèrement cette perte énorme de soixante-dix mille francs. On n'avait vu là qu'une nouvelle folie du comte René, une mésaventure à laquelle il ne penserait plus le lendemain. Mais lui, Alphonse, il avait aussitôt deviné que c'était un coup de désespoir, un appel suprême à la chance, à laquelle, sans doute, s'était fié le malheureux qui voulait sauver son honneur, toutes les joies de sa vie, sa vie même peut-être.
Aussi, tandis qu'il se tenait, indécis, devant la porte fermée, son imagination lui peignait d'effrayantes images. Il voyait René en face de ces cartes maudites, riant avec l'angoisse au cœur; mais surtout il croyait l'apercevoir, là, derrière ce mur, à deux pas de lui, étendu, livide, avec le trou noir d'une balle de pistolet dans la tempe.
Il était glacé, il étouffait et restait là, n'osant ouvrir. Puis, soudain, il tourna le bouton de cristal et poussa la porte en frémissant. Son regard, qui parcourut la chambre, rendu plus rapide et plus puissant par une indicible anxiété, en une seconde embrassa tout: les moindres détails, si familiers, lui apparurent alors comme pour la première fois, avec une netteté singulière.
C'était une scène bien différente du rêve affreux de tout à l'heure.
La chambre à coucher de René était charmante, de style gothique, un coin du musée de Cluny transporté là, dans ce premier étage haut et sombre du faubourg Saint-Honoré.
Le plafond était à caissons, bleu pâle, à fleur de lis d'or, avec de grosses poutres brunes qui se croisaient. Il y avait des vitraux à la fenêtre, et les murs étaient recouverts par des tapisseries de Flandre, vieilles de plusieurs siècles, admirables dans leur usure. Au fond se trouvait le lit, élevé sur deux marches: curieux meuble carré, immense, de bois sculpté, fouillé, et qu'amollissaient par leur lourdeur les plis des rideaux bleu pâle. Dispersés çà et là, quelques sièges bas, sortes de banquettes ou coussins; et, cachant tout un pan de muraille, un haut bahut, dont les formes massives étaient comme atténuées par mille découpures d'une délicatesse infinie. La cheminée de marbre, copiée sans doute de quelque ancien modèle, était grande et assez belle, bien que ne rappelant précisément aucune époque. Mais les chenets surtout étaient singuliers; on y voyait, sous une sorte de toit pointu, élancé, un moine maigre et rigide, les mains croisées sur la poitrine; ils étaient de fer forgé, fort anciens et d'un travail remarquable. De tous côtés, contre les murs, étaient suspendues de vieilles armes: épées longues de quatre pieds, lourds pistolets, ou dagues à poignées ciselées.
C'était à ces splendides fantaisies que s'était ruiné le jeune comte.
Ce n'était pas tout, il est vrai.
Le salon Louis XV, la chambre gothique, la salle à manger flamande, tout ce merveilleux intérieur d'artiste et de poète avait été trop souvent le théâtre des folies du libertin. Les chevaux de prix, les femmes et le jeu avaient disputé aux ivoires prprécieuxieux, aux inestimables émaux l'honneur de disperser, de dissoudre une fortune princière...
Alphonse de Linières s'était avancé jusqu'au milieu de la chambre, et, les bras croisés, stupéfait d'un tel calme, regardait René qui dormait.
Dans ce cadre étrange, obscur, de sévère poésie, se détachait vivement la tête expressive, aux traits fiers et fins, mais privés d'énergie, qui gardait dans le sommeil toute l'animation de la pensée vivante.
René de Laverdie avait vingt-huit ans. Seul héritier en même temps que dernier représentant d'une famille fort riche et de haute noblesse, doué d'un esprit aimable et d'une charmante figure, il avait, grâce à tant d'avantages, passé ses premières années dans un long enchantement... La lassitude qui naît d'une existence frivole était bien venue quelquefois le surprendre; mais ses goûts délicats, en l'éloignant des plaisirs grossiers, l'avaient également préservé des écœurements dont ils sont suivis. La vie ne lui avait offert jusqu'à ce moment que des jouissances, il était donc naturel qu'il l'aimât. Aussi la perte même de sa fortune ne lui avait pas inspiré l'idée du suicide. A vrai dire, il ne réalisait pas l'étendue de cette perte. Il avait confiance dans l'avenir. Pour la première fois en présence du malheur, bien que le voyant face à face, il ne pouvait encore y croire.
Alphonse de Linières était d'un caractère tout opposé. Sa prudence, sa tranquillité, ses principes étroits, mais inflexibles, contrastaient avec l'esprit changeant, vif et léger de son ami. Sa vie aussi avait été différente. Il appartenait à une famille que les orages révolutionnaires avaient cruellement éprouvée. Des comtes et des vicomtes de Linières étaient morts sur l'échafaud pendant la Terreur. Ceux qui avaient survécu, ne voulant servir ni la Convention ni l'étranger, s'étaient renfermés dans une indifférence hautaine et avaient vu, sans essayer de le défendre, le patrimoine de leur maison passer en de nouvelles mains. Alphonse se trouvait ainsi relativement pauvre; mais il n'en portait qu'avec plus d'orgueil le nom de ses ancêtres; il n'estimait que la noblesse et s'indignait contre ceux qui prétendent aujourd'hui remplacer un écusson à plusieurs quartiers par le pouvoir de l'argent, par le mérite personnel, par l'intelligence ou par le talent.
Mais ce n'est pas à cela qu'il songeait en contemplant René endormi. Il s'étonnait de la tranquillité du jeune homme.—Voilà, pensait-il, un repos plus admirable que le fameux sommeil d'Alexandre ou du grand Condé: ce n'est rien de dormir à la veille de la bataille, mais le lendemain de la défaite!...
Sous le regard persistant de son ami, René finit cependant par ouvrir les yeux.
—Tiens, Alphonse! dit-il d'un ton de joyeuse surprise.
Mais tout à coup ce sentiment vague et affreux qui saisit au réveil lorsqu'on s'est endormi sous le poids d'un malheur vint changer l'expression de son visage.
—Ah! malédiction! murmura-t-il.
—C'est donc vrai? dit Alphonse en s'approchant. Mon pauvre ami! En voyant ton calme, j'espérais qu'on m'avait trompé.
—Comment! s'écria René en se soulevant sur son séant, tu sais déjà la catastrophe! Et de qui l'as-tu apprise?
—De Jules que j'ai rencontré sortant du cercle. Moi, je venais du bal de madame d'Arlac.
—C'est trop fort! Il n'y a pas de cela... quoi? six heures! et la nouvelle se répand déjà. Combien dit-on que la Renommée a de bouches et d'oreilles? Je parie qu'on est resté bien en deçà du nombre.
Il essayait de rire, mais il y parvenait d'autant moins que cette gaieté forcée ne trouvait pas d'écho.
Alphonse en voulait un peu à son ami d'avoir été si imprudent, d'avoir repoussé jusqu'au bout les conseils qu'il ne lui avait cependant pas épargnés. Maintenant qu'il était trop tard pour les lui rappeler, il se sentait comme gêné de sa propre sagesse; il craignait, s'il ouvrait la bouche, que sa première parole de sympathie ne pût se traduire par un de ces odieux: «Je vous l'avais bien dit!» qui sont l'aiguillon inévitable et exaspérant de toute infortune.
Il rêvait donc à ce qu'il répondrait, et, ne trouvant rien, sentait croître son embarras, lorsque René reprit:
—Et que disait Jules?
—Oh! il considérait toute l'affaire comme la meilleure plaisanterie du monde. Il riait de tout son cœur en me rapportant les défis insensés que tu as proposés, et comment tu doublais ta mise après chaque nouvelle perte...
—Ce n'est pas ce que j'ai fait de plus mal. Si on avait eu le courage de me tenir tête, j'aurais certainement fini par tout rattraper d'un seul coup.
—Ou tu te serais enfoncé deux fois plus avant, dit vivement Alphonse; mais, se mordant aussitôt la lèvre, il ajouta d'un ton qu'il s'efforçait de rendre gai: Ce fou de Jules! Si tu savais avec quelle admiration il parlait de ta hardiesse. «Je n'ai jamais vu un pareil entrain», me disait-il. A l'entendre, on aurait cru que tu avais perdu exprès, pour le plaisir de l'émotion.
—Oui, répliqua René avec amertume; tous ceux qui se trouvaient là eussent été bien surpris d'apprendre que le comte de Laverdie jouait ses derniers louis.
—Allons, dit Alphonse, voilà que tu exagères.
—Je n'exagère pas, je me trompe: ce que j'ai perdu cette nuit ne m'appartenait même pas.
Alphonse tendit la main à son ami.
—Écoute, René, dit-il, ne cherchons pas à nous tromper l'un l'autre. Quitte ce ton d'indifférence ironique, et permets-moi de laisser de côté les paroles de consolation banale, qui me restent dans la gorge et qui m'étranglent. Il n'y a jamais eu de secrets entre nous tant que tu as été heureux. Il ne faut pas qu'un malheur nous sépare. D'ailleurs, il n'y a rien d'irréparable dans ce monde, et, à nous deux, nous trouverons bien quelque moyen de te faire sortir d'embarras.
René serra avec émotion la main qui lui était tendue.
—Tu as raison, fit-il; merci, mon brave Alphonse. C'est vrai que je suis ruiné, complètement ruiné!... Mais c'est ma faute. J'ai été prodigue, imprudent, pire que cela: joueur! Et malgré tous tes conseils! Tu vois que je suis franc avec toi, comme tu me le demandes. Maintenant tu espères découvrir quelque remède pour un si grand mal. Hélas! il n'y en a pas. Ce n'est pas quand les gens sont morts que l'on doit songer à appeler le médecin. Et moi, je suis mort, bien mort!... faute de t'avoir écouté à temps, mon cher docteur.
—Un instant! Je ne suis pas du tout disposé à t'ensevelir encore, et je me refuse formellement à constater le décès.
—Ah! si tu savais le seul moyen qui s'offre à moi de revenir à l'existence, je suis bien sûr que tu préférerais me laisser descendre au tombeau, et littéralement encore, plutôt que de me donner le conseil d'y recourir.
—Moi? Ah! par exemple! Il faudrait pour cela que ton moyen fût contraire à l'honneur, ce qui n'est pas possible, puisque tu y as songé.
René rougit.
—Tu sais, dit-il, nous différons totalement d'opinion à quelques points de vue. L'honneur!... évidemment il n'est pas en jeu... cela est hors de doute. Et cependant... tu as des idées si arrêtées à certains égards!... Enfin, quoi qu'il en soit, j'aime la vie, c'est-à-dire ma vie, celle que j'ai menée jusqu'à présent. Il m'est impossible d'y renoncer. Il m'est impossible de me séparer de ce luxe qui m'entoure, de mes chevaux, de mes objets d'art... Non, si je devais tout vendre et vivre ensuite en pauvre hère, je me ferais plutôt sauter la cervelle! Et j'avoue à ma grande honte que le second de ces deux partis, bien qu'il me semble le meilleur, ne me sourit encore que très médiocrement.
—Où diable veux-tu en venir? demanda Alphonse avec quelque inquiétude. Quelle résolution as-tu donc prise? Si elle doit te faire vivre heureux, n'est-il pas certain que j'y applaudirai de grand cœur?
—Ah! voici ce dont je ne suis pas aussi sûr que tu parais l'être, reprit René. Mais nous ne pouvons continuer à causer ici. J'étouffe, moi; j'ai besoin d'air après la nuit que j'ai passée dans ce maudit cercle. Tiens, tu vas entendre un serment qui te fera plaisir: Je te jure que, quoi qu'il arrive, je ne jouerai plus de ma vie! Je hais le jeu! Je l'ai toujours eu en horreur; ce qui fait que je me méprise d'autant plus pour la lâcheté avec laquelle j'y ai eu dernièrement recours.
—Bien, dit Alphonse. Dans ce cas, réjouissons-nous de la mauvaise chance qui t'a poursuivi. Les sommes que les cartes t'ont fait perdre n'auraient pas été suffisantes pour relever ta fortune, quand même tu les aurais doublées, et le serment que tu viens de prononcer là te rapportera davantage.
—Sortons, dit René. Allons faire un tour de Bois, veux-tu? Je serai habillé dans un quart d'heure.
—Je suis venu à pied, observa Alphonse.
—Tu prendras un de mes chevaux. Hélas! pauvres bêtes! pourrai-je encore les prêter souvent?
—Courage, voyons. Et ton beau projet de tout à l'heure!
—Ah! oui, je t'en parlerai dehors. Va dans le fumoir, tu y seras mieux pour m'attendre et tu y trouveras les journaux du matin. Je serai prêt dans le temps qu'il faudra pour seller les chevaux.
Tout en parlant, René tirait le cordon de la sonnette.
Alphonse se rendit au fumoir. C'était la seule pièce de l'appartement qui ne fût d'aucun style. Elle aurait plutôt mérité le nom de bibliothèque par la profusion des livres qu'on y apercevait. Ils étaient rangés dans d'immenses armoires de chêne vitrées qui cachaient entièrement une des murailles. Sur les trois autres, revêtues d'une tenture sombre, étaient suspendus quelques tableaux d'une grande beauté; c'étaient des chefs-d'œuvre de l'école hollandaise ou des romantiques français: un clair de lune de Van der Neer et un torrent de Ruysdaël, un Diaz, un Decamps, des paysans de Léopold Robert.
Alphonse s'assit dans un fauteuil, alluma un cigare et prit machinalement quelques-uns des journaux qui se trouvaient à portée de sa main sur la table du milieu. Il en brisa les bandes et les parcourut d'un air distrait. Mais le mot de République, qui revenait très fréquemment dans leurs colonnes, les lui fit poser avec dégoût.—Pauvre France! murmura-t-il, toi si spirituelle et si fine autrefois, quel grossier jargon as-tu donc appris à parler?
Mais, comme il repoussait l'idée du bourgeois qui pense et travaille, celle du jeune noble ruiné par les plaisirs et le jeu lui revint à la mémoire, et ne lui parut guère plus agréable.—Peut-on avoir été fou comme ce garçon! se disait-il. Toutes les merveilles de cet appartement, une fois vendues, suffiraient à peine à payer ses dettes.
Il éprouvait un vif chagrin, car il portait à René une amitié sincère. Son angoisse avait été profonde lorsqu'il avait appris ce qui s'était passé dans la nuit, et il était accouru, tremblant de ne plus trouver que le cadavre du malheureux jeune comte; maintenant qu'il l'avait vu si tranquille, presque gai, il oubliait un peu le coup qui frappait son ami, pour songer à la longue série d'imprudences qui en avait été la cause. Alphonse était de ces gens raisonnables qui ne comprennent pas les fautes d'entraînement, et que l'absence de calcul chez les autres confond. Ils abondent en: «Comment avez-vous pu?... A quoi avez-vous songé?» tant il leur semble impossible de croire que l'on n'ait pas songé du tout. C'était tout ce que le vicomte de Linières avait pu faire que de retenir en présence de René ces édifiantes exclamations.
Mais, une fois seul, il se rattrapait; et son irritation ne lui permettant pas de conserver longtemps la position assise, qu'il avait d'abord adoptée, il se mit à marcher dans la chambre en monologuant furieusement.
—Il parle d'un projet... Quel projet peut-il avoir? Dès qu'on le saura ruiné, ses créanciers vont fondre sur lui. S'il ne vend pas ses bibelots de bonne grâce, on l'y forcera... Un comte de Laverdie... c'est épouvantable! Mais il devait bien voir où tout ceci le conduisait, songer à son nom surtout... quel scandale! Et maintenant comment va-t-il sortir de là? Une issue... il a bien de la chance s'il a pu en découvrir une! pour ma part, je n'en vois pas. Ce qui me passe, c'est qu'il ne se soit pas tué. J'en suis très content, mais enfin cela m'étonne. C'est un garçon trop mou pour supporter une telle catastrophe, et, ma foi! autant mourir d'une balle de revolver que de honte et de chagrin. Et il en mourra, c'est certain. Il a bien raison de dire qu'il ne peut renoncer à cette vie. Je le connais; toutes ces élégances lui sont plus nécessaires que l'air qu'il respire.
En allant et venant ainsi qu'un lion en cage, Alphonse aperçut tout à coup un petit tableau qu'il ne connaissait pas; il s'en approcha aussitôt. C'était un coin de forêt traversé par un puissant rayon de soleil. Il reconnut tout d'abord la manière hollandaise du XVIIe siècle, chercha la signature et fut un moment avant de la trouver.
—C'est encore un Ruysdaël, se dit-il. Et cependant, non: il n'y a pas assez d'imagination, et d'autre part trop de perfection dans le jeu de la lumière et dans les demi-teintes des ombres. Ah! mais, c'est une petite toile admirable! Serait-ce un Hobbema? Je sais qu'il en désirait un et courait toutes les ventes pour en trouver... Oui, ma parole! c'en est un. Voilà la signature: quatre ou cinq longs traits informes dans ce coin, sur ces grosses racines qui soulèvent le sol. Mais c'est de la démence! Acheter un tableau de cette valeur et jouer ses derniers louis au jeu: c'est être fou à lier!... Et moi qui avais la naïveté de lui donner des conseils!
—Ah! je savais bien que tu le découvrirais! s'écria tout à coup derrière lui la voix triomphante de René. C'est pour cela que je t'ai envoyé au fumoir. Je l'ai depuis trois jours, et ne t'en ai rien dit pour te réserver la surprise. Oui, regarde-le bien, mon cher! c'est le seul Hobbema qui ait été mis en vente à Paris depuis des mois... Et c'est moi qui l'ai eu! Ah! par exemple, cela n'a pas été sans peine.
Le vicomte stupéfait regardait tantôt René et tantôt le tableau, sans trouver un mot à répondre.
—Mais regarde donc! continuait René en s'approchant. Je suis sûr que tu n'as pas tout vu. Tiens, ce groupe d'arbres ici à droite... Ah! le génie!... Il y a deux siècles que ceci a été peint, et ces feuilles frémissent encore comme elles ont frémi devant les yeux de l'artiste, dans son âme, sous son pinceau!...
Pour toute réponse, Alphonse saisit vigoureusement le bras de son ami, et le forçant à se retourner:
—Mais fou que tu es! lui cria-t-il, as-tu donc juré de me faire perdre aussi la raison! Comment! tu veux que je m'extasie devant des feuilles, et ce matin, en arrivant ici, je n'étais pas sûr de te trouver vivant!
—Tiens! fit René, tu avais l'idée que j'aurais pu me tuer? Au fait, oui, c'était vraisemblable. Mais c'est égal, tu l'as admiré, tu le regardais quand je suis entré.
—Incorrigible étourdi! Oui, je le regardais et je maudissais tes folies. Je puis bien te le dire, puisque je suis plus triste que toi de ce qui t'arrive.
Cette fois René prit un air sérieux.
—Eh bien, oui, mon ami, tu as raison, mille fois raison. Du reste, cela a toujours été le cas depuis que je te connais, c'est-à-dire depuis que l'un et l'autre nous sommes au monde. Si je t'avais écouté plus souvent, je m'en serais mieux trouvé. Mais je venais te chercher; les chevaux sont prêts et la matinée est superbe. Est-il assez joli pourtant, mon Hobbema! Jettes-y donc un dernier coup d'œil! De ma place, tiens, c'est ici qu'on a le meilleur jour.
René avait eu raison d'annoncer à son ami une belle matinée et une agréable promenade. Quand les deux jeunes gens, l'un et l'autre admirablement montés, tournèrent le coin de la rue d'Anjou-Saint-Honoré et pénétrèrent dans le faubourg, si blasés qu'ils fussent sur toutes les jouissances, ils ne purent retenir une exclamation de plaisir.
C'était le commencement d'une ravissante journée d'avril. Les rues, où circulait un air vif et pur, étaient baignées d'une lumière rose; propres et coquettes, elles semblaient s'être faites si belles pour mieux recevoir le printemps. Les devantures des boutiques s'étalaient gaiement au soleil. Du côté opposé, les hôtels somptueux laissaient leurs portes s'ouvrir toutes grandes sur la chaussée dans la familiarité de cette heure charmante. Au fond des cours, on voyait aller et venir des palefreniers, conduisant des chevaux en main.
Devant l'Élysée s'arrêtaient déjà des voitures de maître, d'où sortaient des messieurs décorés, à l'air grave et le portefeuille sous le bras. Puis, passant au galop de leurs lourdes bêtes, les dragons du ministère de l'intérieur mettaient dans la tranquillité lumineuse de toute cette scène le joyeux cliquetis de leur sabre sonnant contre leurs éperons.
Dans l'avenue Marigny, du haut en bas des Champs-Élysées, plus loin encore, le long des quais, c'était un débordement de fraîche verdure sous lequel Paris semblait comme rajeuni. De tous côtés l'on arrosait; l'eau s'éparpillait dans le soleil en gerbes étincelantes. C'était une fête, un baptême. Il était impossible de ne pas ressentir l'influence de joie et d'énergie qui sortait de toutes ces belles choses.
René et son ami ne songeaient point à s'y soustraire. Ils avaient pour un moment oublié leurs préoccupations et causaient avec animation et insouciance, comme ils l'avaient fait tant de fois en remontant cette même avenue. Lorsqu'ils furent arrivés au rond-point de l'Étoile, la conversation s'étant un peu ralentie, le comte se tourna sur sa selle et jeta un coup d'œil en arrière.
—Ah! Paris, murmura-t-il, que je renonce à ta vie et à tes plaisirs, non, non, jamais, jamais!
—Eh bien, dit Alphonse, vais-je enfin savoir quelle résolution tu as prise?
Il fallait que la confidence fût bien embarrassante, car René ne pouvait encore se décider à la faire. Il proposa un temps de galop jusqu'au bois de Boulogne. Arrivé là cependant, il se trouva forcé de s'exécuter; mais il crut nécessaire de préparer son ami.
—Tiens-toi bien en selle, lui dit-il; ne t'évanouis pas et ne tombe pas de cheval. Tu vas entendre quelque chose d'inouï... Je vais me marier.
—Te marier?
—Oui, je suis déjà presque fiancé.
—Et tu prétends me faire croire à la possibilité d'un pareil miracle: l'existence d'une jeune fille assez riche pour payer tes dettes, d'un assez grand nom pour qu'il s'allie au tien, et assez folle pour t'épouser?
—Deux de ces conditions se sont rencontrées, répondit René avec quelque hauteur: quant à la troisième, je compte m'en passer.
Alphonse réfléchit un instant, puis d'un ton plus grave:
—Est-ce que tu n'épouserais pas une jeune fille de notre monde?
—Elle n'est pas noble: c'est la fille d'un marchand.
Alphonse jura: c'était plus fort que lui. Il fit en même temps un mouvement si violent que son cheval se cabra.
—Tiens, s'écria-t-il, vois l'effet de tes paroles sur ce cheval. Ah! c'est que c'est un animal de race, lui, il a horreur des mésalliances.
—Quelle folie! dit René.
—Voyons, René, ce n'est pas sérieux? Tu ne ferais pas un marché du nom de Laverdie?
—Alphonse!
—Eh, morbleu! mon cher, il n'y a pas à mâcher les mots. Tu n'espères pas me faire croire, je suppose, à un mariage d'inclination?
—Je te l'ai dit, Alphonse, je ne veux pas mourir. Eh bien, oui, tu as raison, c'est un échange... il n'est même pas très loyal, car toi seul sais au juste l'état de mes affaires; mais j'estime que mon titre...
—Loyal, allons donc! Crois-tu que je m'embarrasse de cela? Ce bourgeois dont tu prends la fille donnerait jusqu'à son dernier écu pour être le père d'une comtesse. Il t'accepte ruiné, joueur et le reste, que lui importe! C'est là ce qui m'exaspère. Ah! ils se prétendent nos égaux par leur travail, leur intelligence, que sais-je? On pourrait les croire, s'ils étaient logiques. Mais non, on les voit baiser la trace de nos pas! Ils se battent pour un de nos sourires autour du lac, pour une heure que nous passons le soir dans leurs salons. Il n'y a pas un d'entre eux qui ne soit prêt à donner son or, son sang, son repos, pour le moindre de nos blasons. Voilà pourquoi je les méprise, oui, du fond de mon cœur! Et tu vas descendre jusque-là, toi, un Laverdie?
—Je m'attendais à une tirade de ce genre, répondit René. Tu es intraitable sur la question de race et de nom. Eh, mon Dieu! tu sais bien que j'ai toujours été de ton avis. Je le suis encore. Mais je n'ai plus un louis. Veux-tu donc que je me brûle la cervelle? Les bourgeois sont vaniteux et illogiques, j'en conviens: profitons-en. Nous ne faisons pas de mal, puisque cela les rend heureux.
—Mais nous nous abaissons! Ils ont soif de nos titres, faut-il montrer que nous avons soif de leur or?
—Sais-tu, Alphonse, de qui je ferai le bonheur par le mariage dont il s'agit? de ma grand'tante de Saint-Villiers.
—De la marquise! de cette vieille grande dame «haute comme les monts», ainsi que dirait madame de Tencin! C'est impossible!
—C'est cependant ce qui me décide à une chose qui autrement me répugnerait un peu, je l'avoue. Bref, que ce soit ma tante, ou les millions, ou tous les deux, tu décideras pour toi-même la question si tu t'en crois capable. Tu dis souvent que je ne sais pas réfléchir: eh bien, c'est vrai. Une idée me plaît ou me déplaît tout d'abord; je l'accepte ou je la repousse, et c'est pour toujours; il m'est impossible de la discuter. Ces jours-ci, je me sentais pris dans un cercle de fer qui allait se resserrant de plus en plus autour de moi; tout à coup j'ai découvert une issue, et je me suis précipité vers elle. Ma résolution était prise... Tous tes raisonnements n'y feront rien.
—Mais t'es-tu assuré du moins que cette issue était la seule qui pût s'offrir?
—En connais-tu d'autres?
—Dans ta position, je vendrais tout, je payerais mes dettes, et j'entrerais dans l'armée.
—Ah! oui, l'armée... voilà un conseil qui eût été bon il y a cent ou cent cinquante ans, mais aujourd'hui! Tu te figures donc être toujours au temps de Louis le Bien-Aimé? Alors, en effet, la carrière des armes était belle et glorieuse pour un comte de Laverdie. Mais nous sommes en République, Alphonse, et pour quelque temps encore! car les symptômes sont graves, l'accès de folie pourrait cette fois se prolonger. Je suis sorti lieutenant après la guerre... Jolie position pour un Laverdie! avec la perspective d'un exil en province et le grade de capitaine à l'ancienneté dans une dizaine d'années d'ici. Cela vaut bien le sacrifice de tous mes trésors, la perte de ces merveilles qui feraient l'orgueil d'un musée royal, et que j'ai rassemblées avec tant d'amour et de peine!
Alphonse ne répondit rien, et pendant un instant les deux amis poursuivirent leur promenade en silence. Le vicomte était révolté de la faiblesse de René. Il faisait aussi un orgueilleux retour sur lui-même: ce n'est jamais par une lâche concession aux tendances égalitaires de notre époque que lui eût atteint la richesse! Donner son nom à la fille d'un roturier, ou l'inscrire en lettres d'or au-dessus des vitrines d'un comptoir, n'était-ce pas un déshonneur pour un gentilhomme? Il relevait la tête en songeant à sa propre vie, simple et fière; puis, au nom de toute sa caste, il s'indignait contre son ami.
Tout à coup il se rappela ce que le comte lui avait dit de la marquise de Saint-Villiers.—Il est impossible, pensa-t-il, que la marquise approuve la mésalliance de son neveu. Elle est d'une rigidité absolue à cet égard, et je ne connais pas de femme plus fidèle à toutes nos grandes traditions. Quelle royaliste enthousiaste!
Et le vicomte ne put s'empêcher de sourire en pensant à un mot que l'on attribuait à la spirituelle vieille dame. Un jour que quelqu'un se disait devant elle partisan de l'ancien régime, moins les abus.—Les abus! s'était écriée madame de Saint-Villiers, mais c'est ce qu'il y avait de mieux.
Alphonse interrompit donc René qui rêvait de son côté.
—Explique-moi, lui dit-il, comment la marquise a jamais pu te conseiller ce mariage.
—Voilà. Ma tante n'a plus dans ce monde que deux grandes affections: l'une pour moi, qui la désespère et qu'elle idolâtre; l'autre pour une petite filleule qui a su s'emparer de son cœur par je ne sais quelles perfections ou quels sortilèges; le fait est que la marquise en est folle. Tu jugeras de ce qui en est quand tu sauras que pour cette enfant ma tante met de côté ses principes les plus enracinés. Bref, cette petite, qui n'est pas noble, est la femme qu'elle me destine.
—La marquise? Voilà qui est inouï.
—Non, pas autant que cela paraît au premier abord. Ma tante croit que je suis en train de me ruiner, car elle s'imagine que c'est encore à faire. Elle sait bien que ma réputation n'est pas tout à fait celle d'un saint. Elle rêve pour moi le mariage comme «port de salut contre les orages des passions»; pourtant elle est persuadée que, dans notre monde, pas une mère ne me donnerait sa fille. D'autre part, elle a une filleule qu'elle aime extrêmement; elle la trouve si charmante qu'à ses yeux le ciel a commis une erreur grossière en la faisant venir au monde ailleurs que dans l'alcôve d'une duchesse. Eh bien, ma bonne tante veut réparer l'erreur du ciel et sauver du même coup son neveu de la perdition dans ce monde et dans l'autre. Voilà comment il se fait que je vais la ravir de joie en lui apprenant ma conversion. Par exemple, il est probable que je n'entrerai pas dans le détail des moyens spéciaux par lesquels la grâce d'en haut a su toucher mon cœur.
René affectait un ton léger, quoique au fond il souffrît beaucoup. La froide désapprobation d'Alphonse lui pesait excessivement. Sa résolution était prise et il ne la changea point; mais, son caractère faible le forçant à subir en quelque mesure l'influence de son ami, cette influence eut pour effet de l'aigrir contre la famille de bourgeois vers laquelle son intérêt l'entraînait. Il les méprisait, les détestait d'avance; et, honteux au fond d'accepter leur argent, cherchait à e persuader, à force d'orgueil, que c'étaient eux qui seraient redevables envers lui lorsqu'il les aurait honorés de son alliance.
Ces sentiments se firent jour lorsque, sur le point de le quitter, Alphonse eut enfin l'idée d'apprendre quelque chose sur la jeune fille elle-même.
—Je crois l'avoir vue une fois, en soirée, chez ma tante, répondit René d'un ton indifférent. Il me semble même avoir remarqué qu'elle est assez gentille et n'a pas de mauvaises manières. C'est, comme tu le vois, plus que je n'aurais pu raisonnablement espérer.
II
C'était par une splendide journée de mai, vers une heure de l'après-midi.
Peu de personnes étaient dehors, ou du moins les passants étaient rares dans la rue de Grenelle-Saint-Germain. Dans cette rue, et du côté de l'ombre, une jeune fille marchait lentement, escortée par sa femme de chambre.
Personne n'eût passé auprès d'elle sans la remarquer; et cependant l'on ne saurait dire qu'elle fût précisément jolie. Mais elle était grande, d'une taille gracieuse; elle avait un teint admirable. Ses traits, il est vrai, manquaient de régularité: sa bouche n'était pas assez petite; mais, quand elle riait, ses lèvres fraîches laissaient voir deux rangées de dents blanches et brillantes; et l'on oubliait que son profil n'était pas classique lorsqu'on apercevait ses yeux: ils avaient la nuance indécise et changeante des lacs abrités par des montagnes, et, quand leurs longs cils s'abaissaient tout à coup en les assombrissant, ils semblaient en avoir aussi la profondeur.
Ceux qui n'auraient pas eu le regard assez prompt pour découvrir le charme réel du visage seraient du moins restés séduits par l'ensemble: par les beaux cheveux blonds, peu abondants, mais d'une finesse extraordinaire; par les petits pieds se posant sur le trottoir d'une façon mutine et décidée; enfin par la toilette, une robe de batiste bleu pâle, à volants étroits garnis de guipure, et un chapeau de grosse paille blanche orné d'un bouquet de cerises.
Cette jeune fille était Gabrielle Duriez, la filleule de madame de Saint-Villiers; elle allait voir sa marraine; la marquise, qui se trouvait un peu souffrante, l'avait fait demander.
Madame de Saint-Villiers ne pouvait rester plusieurs jours sans voir Gabrielle. Elle avait perdu ses propres enfants, un fils et une fille, presque au berceau; son petit-neveu lui donnait plus de chagrin que de satisfaction: l'amour maternel dont son cœur était plein s'était donc reporté (chose singulière chez cette altière vieille femme) sur la petite plébéienne qu'elle avait tenue dans ses bras à l'église et présentée au baptême. Nul doute qu'en agissant ainsi, en prenant le bébé des mains de sa nourrice, tandis que le prêtre étendait le bras d'un air grave et que dans l'assemblée on chuchotait le nom de la marquise, madame de Saint-Villiers ne pensât faire preuve d'une condescendance exemplaire. Elle ne se doutait certainement pas que cet acte si simple contenait la promesse des moments les plus doux de ses dernières années.
Ne pouvant faire moins que de s'intéresser un peu à sa filleule, la marquise avait tout d'abord pris soin qu'on la lui amenât quelquefois; elle avait même poussé l'abnégation jusqu'à lui rendre visite dans cet intérieur de bourgeois parvenus qui lui déplaisait si fort. Peu à peu elle s'était attachée à l'enfant; elle avait fini par diriger tout à fait son éducation, et les parents étaient trop fiers d'une si haute amitié pour jamais trouver indiscrète l'intervention de la marquise.
Depuis sa sortie du couvent, Gabrielle était aussi souvent rue de Grenelle-Saint-Germain que rue des Petites-Écuries où demeurait M. Duriez. Madame de Saint-Villiers, dont le rêve le plus cher était alors de marier sa filleule à son neveu René, cherchait à faire rencontrer quelquefois les deux jeunes gens dans sa maison; mais le comte de Laverdie ne venait pas trop souvent voir sa tante. Cependant, durant l'hiver, un bal avait mis Gabrielle et René en présence. Le résultat de cette soirée n'avait pas été celui que la vieille dame en espérait, et elle commençait à se décourager un peu, quand tout à coup, un beau matin de mai, le jeune homme tomba chez elle comme la foudre.
—Madame, s'écria-t-il, ma tante, je viens avant tout vous demander pardon! J'ai perdu mes parents; vous n'avez pas de fils... C'était à moi à faire le bonheur de votre vieillesse. Au lieu de cela, je n'ai vécu que pour mes plaisirs, comme un misérable égoïste que j'étais. J'ai laissé une étrangère remplir ma place auprès de vous. Eh bien, je ne songe pas à l'en éloigner, mais je veux du moins partager cette place avec elle... Unissez-nous, nous serons deux pour vous aimer!
La vieille marquise pleura d'émotion et serra son neveu sur son cœur. Il est certain que si, dans cet instant, René avait une seule pensée qui ne se rapportât pas à lui-même, cette pensée était pour sa tante et non pas pour Gabrielle.
Ce fut là un jour bien heureux pour madame de Saint-Villiers. Son cher enfant prodigue était enfin de retour! René se tenait auprès d'elle, non plus railleur et impatient comme autrefois, mais affectueux et grave. Elle croyait lire dans le regard sérieux du jeune homme une foule de bonnes résolutions qui la remplissaient de joie. Elle se disait qu'il était digne de Gabrielle. Elle voyait tout un avenir de bonheur s'ouvrir pour ces deux êtres qu'elle aimait tant; et cet avenir, elle l'avait préparé, c'était son ouvrage. Et puis, désormais, sa filleule allait lui appartenir entièrement: elle n'aurait plus à descendre pour la rencontrer puisqu'elle l'aurait élevée jusqu'à elle. On éloignerait peu à peu la petite comtesse de ce milieu bourgeois où elle se trouvait déplacée. Comme elle porterait bien son titre, elle que la nature avait déjà faite noble par les qualités de son cœur et toute la grâce de sa personne!
C'est ainsi que songeait la vieille dame, et elle ne se rappelait pas avoir traversé dans sa longue vie un moment de félicité plus complète. Elle promit à son neveu de le présenter bientôt chez les parents de Gabrielle.—Surtout, lui dit-elle, faites connaître sans tarder quelles sont vos intentions, et ne donnez à vos fiançailles que la durée strictement nécessaire. Voyez-vous, mon cher René, je ne voudrais pas blesser ces braves gens; mais enfin il faut leur faire comprendre que l'on n'épouse pas la famille. Et puis, moi, je me sens mal à l'aise dans cette maison-là; je périrais d'ennui s'il me fallait la fréquenter longtemps d'une façon régulière... Et je ne veux pas mourir, entendez-vous bien, avant de vous avoir vus mariés et heureux.
René promit avec empressement de suivre le conseil de sa tante et partit en la laissant attendrie et enchantée.
Le lendemain, la marquise eut la migraine et fit prier sa filleule de venir passer quelques heures auprès d'elle.
Ce n'était pas un hôtel particulier que madame de Saint-Villiers habitait rue de Grenelle-Saint-Germain; elle occupait le second étage d'une maison fort ancienne et fort belle. Quelque famille princière a dû faire bâtir autrefois cette résidence; aujourd'hui que le luxe des vastes habitations n'est plus, à Paris, que le privilège d'un bien petit nombre, la maison est divisée en appartements.
Lorsque, en entrant, on a franchi la porte cochère et pénétré dans la cour, qui est très grande, on voit à droite quelques marches de pierre et une galerie élevée formée par des arcades; en face des marches, sous cette galerie, s'ouvre une porte qui laisse apercevoir un immense vestibule un peu sombre et les premiers degrés d'un escalier de marbre. C'est par cet escalier que l'on monte aux appartements du premier et du second étage. A gauche, la cour est fermée par un mur très haut, couvert de lierre, que dominent les étages supérieurs des maisons voisines. Au fond, deux lourdes arches donnent accès sur des jardins: on entrevoit des allées sablées et la verdure claire des pelouses.
A l'heure où Gabrielle arriva chez sa marraine, la cour était inondée de soleil; mais déjà une bande étroite d'ombre s'étendait le long des arcades; au delà, on pressentait la fraîcheur délicieuse du grand vestibule.
—A présent, Mélanie, dit la jeune fille, vous pouvez retourner, je monterai toute seule.
La femme de chambre parut hésiter.
—Madame n'aimerait pas... commença-t-elle.
—Allons donc! fit Gabrielle avec un petit mouvement d'impatience; puis elle ajouta aussitôt d'un ton plus gracieux:—N'oubliez pas que c'est à cinq heures qu'il faudra venir me chercher.
Mélanie s'éloigna, mais Gabrielle ne monta pas tout de suite.
C'était un plaisir qu'elle s'était promis, par un beau jour ensoleillé comme celui-là, de rester un peu sous la galerie de cette vieille maison superbe, à rêver. Elle vint s'accouder à la balustrade de pierre et promena ses regards autour d'elle avec une joie naïve de se sentir toute seule.
—Pourquoi ne fait-on plus les maisons comme cela? se dit-elle. Je crois vraiment que les choses ont leur noblesse aussi. Comme c'est singulier! Qu'est-ce qui nous manque donc, à nous autres bourgeois? Est-ce le goût? Mais presque tous les hommes de talent ou de génie étaient des enfants du peuple... Ah! bah! ce sont des préjugés... On faisait des jolies maisons autrefois, aujourd'hui elles ressemblent toutes à des casernes: c'est une affaire d'époque, la noblesse n'y est pour rien.
L'imagination de Gabrielle donna pourtant le démenti à ce beau raisonnement. Tout en considérant la courbe majestueuse de l'escalier de marbre, la jeune fille s'amusa à y faire monter et descendre par la pensée, non pas de bons bourgeois à redingote noire ou marron, mais des marquis à talons rouges, l'épée au côté, des duchesses à paniers, à mouches et à poudre, tels qu'il avait dû en passer par là, un siècle auparavant. Un jour, non sans quelque hésitation, on avait permis à Gabrielle de lire: «Sur les trois marches de marbre rose», et le délicieux rêve de Musset passait de nouveau, rapide et vivant dans sa petite tête.
Tout à coup la foule brillante, parée, bigarrée, disparut, et il ne resta plus sur les degrés qui se perdaient dans l'ombre qu'un jeune seigneur de haute mine; il descendait lentement et souriait à la jeune fille. C'était toujours l'imagination de celle-ci, bien entendu, qui évoquait une nouvelle apparition; mais ce qu'il y avait de particulier, c'est que le jeune seigneur ressemblait trait pour trait au comte de Laverdie.
La petite bande d'ombre s'élargissait peu à peu sur le sable de la cour. Gabrielle la regardait machinalement s'étendre et ne songeait pas encore à monter chez sa marraine. C'est qu'un souvenir lui était revenu, et quand ce souvenir-là lui passait par la mémoire, il fallait absolument qu'elle y pensât tout au long... Il fallait qu'elle revît ce bal de madame de Saint-Villiers, depuis l'instant où elle y était entrée, joyeuse et éblouie, jusqu'au moment où elle était remontée en voiture, toute frémissante sous la fourrure blanche de sa pelisse. Il fallait qu'elle dansât de nouveau cette valse charmante où René de Laverdie avait été son cavalier, et qu'elle entendît encore une fois les propos délicats et spirituels qu'il lui avait tenus. Il fallait enfin, quoi qu'elle fît d'ailleurs pour s'en défendre, qu'elle retrouvât le regard du jeune homme plein d'une respectueuse admiration, et qu'elle se répétât les paroles qu'il lui avait dites après le cotillon:
—Ma tante ne fera plus danser d'ici la mi-carême: six semaines!... Combien ce temps va me paraître long!
Hélas! elle était arrivée, cette mi-carême si impatiemment attendue. Le second bal de la marquise avait été plus brillant encore que le premier, et jamais Gabrielle n'avait porté une plus jolie toilette... Mais René n'avait point paru: il était alors à Nice pour les courses. La petite filleule de madame de Saint-Villiers avait eu beaucoup de succès, même parmi les aristocratiques beautés qui se trouvaient chez sa marraine; elle avait paru s'amuser de bon cœur, et chacun avait souri à son gracieux visage tout animé par le plaisir... L'adresse instinctive de la femme était pourtant déjà dans cette gaieté d'enfant: Gabrielle avait ri pour ne pas fondre en larmes. Puis, rentrée dans sa chambre, elle avait essayé de se tromper elle-même, et s'accoudant devant sa glace, elle avait adressé à son image une gentille grimace mutine; mais comme elle continuait à se regarder, elle avait vu soudain ses grands yeux devenir tout humides.
Si charmant et spirituel que fût René de Laverdie, ce n'était pas pendant un tour de valse, ni même à travers les figures multipliées d'un cotillon, qu'il eût pu faire sur un jeune cœur une impression aussi profonde. Comme il n'allait pas chez sa tante plus souvent qu'il ne le croyait rigoureusement nécessaire, Gabrielle ne l'avait jamais rencontré avant le soir du bal; mais en réalité elle le connaissait depuis bien longtemps. Que de fois madame de Saint-Villiers n'avait-elle pas parlé de son neveu à sa filleule! Et, comme on peut le penser, ce n'était pas des fredaines de celui-ci qu'elle entretenait la jeune fille. Trop heureuse était-elle que l'innocence de Gabrielle lui imposât cette discrétion! Elle oubliait elle-même alors ce que la conduite de René pouvait avoir d'irrégulier; elle ne se souvenait et ne parlait que de son bon cœur, de son esprit, de ses talents; elle s'étendait même volontiers sur ses qualités extérieures, sur la noblesse et la fierté de ses traits, sur sa grâce à manier un cheval... Il y avait, dans le petit salon de la marquise, un excellent portrait de son neveu, et Gabrielle l'avait si souvent regardé qu'elle eût pu le refaire de mémoire si elle avait su peindre. Elle eût également bien tracé le plan de l'appartement du comte et fait l'inventaire de ses richesses artistiques, tant elle les avait entendu souvent décrire. Madame de Saint-Villiers ne tarissait pas sur ce dernier chapitre, car elle trouvait dans le goût passionné, mais éclairé de René pour ces choses l'excuse, ou du moins le contrepoids, de toutes les fautes du jeune homme.
Songeait-elle, pendant le cours de ces longues causeries, à leur effet probable sur l'imagination vive et le cœur ardent de Gabrielle? Non, sans doute. Il y avait si longtemps que la marquise avait eu seize ans! Elle se laissait aller à toute la faiblesse de son affection maternelle, et se consolait ainsi du peu de retour que rencontrait cette affection et des autres sujets de chagrin que la légèreté de son neveu lui fournissait perpétuellement.
Voilà pourquoi Gabrielle Duriez, en regardant l'escalier de marbre, pensait à une foule de choses qui n'y avait aucun rapport, tandis qu'il eût été si simple de monter bien vite pour retrouver en haut madame de Saint-Villiers qui l'attendait.
La jeune fille était encore au plus profond de sa rêverie, lorsqu'elle en fut tirée par le bruit d'une porte que l'on fermait avec fracas; aussitôt des pas se firent entendre au-dessus d'elle: quelqu'un descendait de chez sa marraine.
Gabrielle, ennuyée d'être aperçue toute seule, mais ne voyant pas de retraite possible, s'avança bravement vers l'escalier; elle en gravit les premières marches, levant la tête pour voir la personne qui descendait. Elle ne l'eut pas plus tôt reconnue qu'elle se sentit devenir toute pâle; les marches lui semblèrent tout à coup si hautes qu'elle dut faire un grand effort pour continuer à monter. C'était René de Laverdie qui venait au-devant d'elle. Il paraissait préoccupé, jeta de son côté un regard distrait, et, voyant une femme, leva son chapeau.
—Eh bien, mignonne, pourquoi donc vient-on si tard aujourd'hui? dit la marquise en embrassant sa filleule. Il y avait ici quelqu'un à qui je voulais donner la surprise de vous voir; mais vous avez trop tardé, et comme il ne me convenait pas de lui dire... Mais qu'a donc ce chapeau, fillette? ne pouvez-vous le retirer toute seule?
—Il y a un nœud au ruban, dit la petite; et elle resta un temps infini les bras en l'air, pour cacher qu'elle avait rougi.
—Oui, poursuivit madame de Saint-Villiers, il s'en est fallu de cinq minutes. Mais ce mauvais sujet de René est toujours si pressé quand il vient voir sa vieille tante!
Cependant la marquise avait en parlant une expression triomphante qui n'échappa pas à Gabrielle. Cette expression reparut pendant l'après-midi sur le visage de la vieille dame toutes les fois qu'elle nomma son neveu; elle avait en même temps dans les yeux une sorte de malice joyeuse et attendrie, et fixait sur Gabrielle de longs regards affectueux, qui, à plusieurs reprises, se voilèrent de larmes.
Tout cela mit la jeune fille mal à l'aise.
En voyant le comte de Laverdie passer à côté d'elle sans la reconnaître, Gabrielle avait éprouvé une douleur aiguë. Surprise de sa propre émotion, elle avait senti du même coup sa fierté se révolter, et elle s'était juré qu'elle oublierait le jeune homme. C'était encore facile: elle ne s'était jamais avoué qu'elle l'aimait. D'ailleurs était-ce bien de l'amour? Ce petit cœur de dix-huit ans, rêveur, enthousiaste et tendre, portait avec soi son idéal, comme tant d'autres. Les paroles un peu indiscrètes de la marquise, un portrait aux grands yeux mélancoliques et fiers, avaient commencé de donner à cet idéal une physionomie distincte; la vue de René, l'empressement du jeune homme auprès de Gabrielle, au bal, avaient fait le reste.
Mais la rencontre de l'escalier avait éclairé la jeune fille.—Que je suis folle! s'était-elle dit. Je pensais à lui, et, après tout, je ne le connais pas. Il me connaît encore bien moins. Il m'a adressé quelques mots aimables, mais il en a dit sans doute autant à chacune de ses danseuses. Allons, n'y pensons plus, et soyons bien gaie pour distraire cette pauvre marraine qui est souffrante.
Il arriva que cette pauvre marraine était elle-même si gaie que les bonnes résolutions de Gabrielle se trouvèrent toutes déconcertées. La marquise, à cent lieues de se figurer l'état d'esprit de sa filleule, alla, dans sa joie, jusqu'à laisser échapper quelques petites allusions qui troublèrent fort la pauvre enfant.
Celle-ci, heureusement, avait une contenance. Elle tenait entre ses mains un grand ouvrage de tapisserie qu'avait entrepris madame de Saint-Villiers, mais dont il était convenu que Gabrielle ferait le travail au petit point.—Mes pauvres yeux, disait la marquise, ne sont plus assez jeunes pour cela; je broderai le fond et la guirlande, et je vous laisserai, mignonne, le berger et ses moutons, qui sont plutôt votre affaire que la mienne.
Gabrielle n'aimait pas beaucoup le travail à l'aiguille; elle lui préférait la musique ou les livres, et, à la campagne, les exercices en plein air, le soin de ses fleurs, les longues courses à travers champs. Sa marraine, du reste, ne l'ignorait pas. Mais madame de Saint-Villiers était de la vieille école: elle trouvait ridicule qu'une femme étudiât beaucoup, et encore plus qu'elle restât longtemps hors de la maison; elle serait revenue avec plaisir au temps où les grandes dames filaient de leurs belles mains. Aussi ne perdait-elle pas l'occasion de donner à ce sujet quelque leçon à sa filleule. Elle avait toujours l'air cependant de lui demander un service, sachant bien que de cette façon le travail semblerait facile à la jeune fille.
L'après-midi dont il s'agit, Gabrielle avança énormément le pouf de sa marraine; ce fut la marquise qui, surprise de son ardeur, dut enfin lui enlever l'ouvrage des mains.
—Je n'oserai plus vous demander de travailler pour moi, dit la vieille dame en la grondant doucement. Si vous gâtiez vos beaux yeux, je ne me le pardonnerais jamais. Voyez un peu, ils sont déjà tout rouges! Où avais-je donc la tête pour vous laisser vous acharner ainsi après cette tapisserie.
—Bon! répondit Gabrielle en riant, ils sont verts, ce sont des yeux de chat. Et puis, ils ne sont pas fatigués du tout, c'est parce que je les ai frottés.
Le fait est que les yeux de Gabrielle étaient très rouges.
—Laissez donc, dit sa marraine en l'embrassant, ces grands yeux-là feront bien des choses pour lesquelles ils ne demanderont même pas votre permission... Et ce sera bien fait, puisque vous les traitez si mal.
Gabrielle courut au piano et joua pendant un moment. Puis elle revint s'asseoir sur un tabouret auprès de la chaise longue de sa marraine. On causa, et la jeune fille oublia pour de bon ses petits chagrins en écoutant la marquise. Celle-ci avait beaucoup d'esprit, beaucoup de cœur, elle avait vécu très longtemps: sa conversation ne pouvait manquer d'être charmante. Mais elle avait aussi une foule de préjugés et des vues étroites, qui tenaient à l'éducation exclusive qu'elle avait reçue. Gabrielle, qui était née avec un esprit juste et large, éprouvait parfois des étonnements profonds en entendant la vieille marquise prononcer sans appel, sur les hommes comme sur les choses, des jugements pleins de partialité. Elle ne protestait que par son silence, car elle se défiait de sa propre jeunesse et de son inexpérience; de plus, elle aimait tendrement sa marraine et elle eût craint de la blesser. Mais, après une heure passée ainsi, elle restait rêveuse pour des jours. Le double milieu si contradictoire dans lequel elle avait été élevée devait donner beaucoup à réfléchir à cette enfant intelligente. Ce qu'il y a de particulier, c'est que des deux côtés elle ne voyait que des extrêmes; pas de terrain neutre sur lequel elle pût s'arrêter, se reposer un moment. Au faubourg Saint-Germain, elle trouvait chez madame de Saint-Villiers les défauts comme les qualités de l'ancienne noblesse poussés à l'exagération: orgueil de la race et du nom, mépris du travail, prétentions à tous les privilèges, mais aussi honneur, délicatesse, générosité: ceci surtout dominant jusqu'à être mis à la place même de la justice. Retournant dans sa famille, elle y rencontrait le règne de l'argent, mais aussi le culte du travail; plus de logique et moins d'orgueil, mais une immense vanité.
Et Gabrielle elle-même, qu'était-elle, au milieu de tout cela? Que serait-elle, plutôt? Elle commençait seulement à penser à ces choses. Quelle influence prévaudrait sur elle, et quelle voie devait-elle choisir?
Pour le moment, toujours assise sur son petit tabouret, elle prêtait l'oreille d'un air grave à une histoire du temps de Charles X, que lui racontait sa marraine. Le récit de cette histoire devait avoir une conséquence fâcheuse, et voici comment:
Aussi longtemps que Gabrielle avait brodé, fait de la musique ou causé, il lui avait été relativement facile de tenir certaine promesse qu'elle s'était faite en entrant, à savoir qu'elle ne lèverait pas les yeux sur un portrait suspendu en face de la cheminée, et qu'elle se reprochait d'avoir déjà regardé trop souvent. Tout avait bien été jusqu'au moment où madame de Saint-Villiers commença cette malencontreuse histoire du temps de Charles X. Elle était si longue, cette histoire! Gabrielle croyait même ne pas l'entendre pour la première fois. Oui, à la description de certain cavalier, elle se rappelait fort bien l'avoir écoutée auparavant.
—C'était le plus bel homme de la cour, disait la marquise, grand, bien fait, un visage noble et plein d'expression, des yeux...
Gabrielle leva les siens vers le portrait.
Vraiment, il aurait mieux valu qu'elle le regardât au commencement de l'après-midi, lorsqu'il était en pleine lumière; maintenant, à travers ce demi-jour qui tombait des lourds rideaux et qui l'idéalisait, il était cent fois plus dangereux. Gabrielle le sentit à l'émotion qui la troubla tout à coup. Mais au même instant, un domestique entra, apportant des lettres, et elle se hâta de détourner les yeux du tableau.
—Tenez, dit sa marraine, voilà un joli monogramme pour votre collection. Découpez-le, vous pourrez l'emporter.
Et elle lui montrait sur un des billets qu'elle venait de décacheter un écusson surmonté d'une couronne de comte et entouré d'une devise; le papier venait de chez Stern: c'était une petite merveille de gravure.
—Oh! je vous remercie, il est admirable. Voulez-vous m'expliquer les armes?
—Volontiers, répondit la marquise.
Et lorsqu'elle eut fini:
—Que diriez-vous, petite, d'une couronne comme celle-là?
—A moi? fit Gabrielle dont les joues s'empourprèrent. Puis elle ajouta vivement avec un éclat de rire:
—Vous savez bien, madame, que je suis républicaine.
—Chut! s'écria la marquise. Oh! la vilaine enfant! Est-ce qu'on dit de gros mots comme cela dans ma maison?
Gabrielle riait toujours. Elle n'avait pas d'autre phrase lorsqu'elle voulait taquiner la marquise. Celle-ci ne s'en fâchait pas, le prenant comme une plaisanterie, mais elle feignait une indignation terrible; on riait et l'on s'embrassait.
Cependant la pendule avait sonné cinq heures. On vint avertir mademoiselle que sa femme de chambre était là. Comme la jeune fille mettait ses gants, madame de Saint-Villiers lui dit:
—A propos, quand partez-vous pour la campagne?
—Dans quinze jours ou trois semaines.
—Et vous allez toujours à Montretout?
—Toujours; mais nous passerons le mois d'août à Trouville.
—Encore à Trouville cette année! Cet endroit devient bien vulgaire.
—Je ne sais pas. C'est près de Paris, et, de cette façon, papa n'a pas besoin d'abandonner complètement ses affaires.
—Ah! oui, ses affaires, dit la marquise avec une emphase un peu dédaigneuse; j'oubliais...
—Nous vous verrons à Montretout, n'est-ce pas, chère marraine?
—Certainement... Et même... écoutez: voilà pourquoi je vous en parlais. J'y mènerai mon neveu René... après en avoir toutefois demandé la permission à vos parents. Il désire vivement leur être présenté. Il serait singulier, avec l'amitié qui nous unit, que mon fils, pour ainsi dire, ne connût pas votre famille, et vous-même, toute belle. Je ne sais comment ceci ne s'est pas fait depuis longtemps. Enfin, l'hiver est fini, vous ne recevez plus; nous attendrons que vous soyez à la campagne. C'est une promenade délicieuse, d'ici à Montretout, par le bois.
Gabrielle tendit son front à la marquise, qui l'embrassa avec tendresse; puis elle partit.
III
Un mois après cette visite, René parut tout à coup chez sa tante, à l'heure où celle-ci sortait habituellement. La marquise fit atteler son landau, y monta avec son neveu, et partit pour Montretout.
Bien que madame de Saint-Villiers ne se montrât pas souvent autour du lac et choisît de préférence pour sa promenade quotidienne les allées retirées du bois, son équipage de forme un peu antique et sa livrée bleue lisérés jaunes étaient bien connus des Parisiens. Ce jour-là, ils attirèrent l'attention d'une façon toute particulière, car, à la gauche de la marquise, était assis le comte de Laverdie.
Le fait, il est vrai (et ceci n'est pas à la louange du jeune homme), se produisait assez rarement pour qu'on le remarquât. Ceux qui aiment à tout savoir, et encore mieux à tout deviner sur les affaires d'autrui, observèrent que la vieille dame se tenait fort droite parmi les coussins et portait sur son visage un petit air de triomphe qu'on ne lui avait jamais vu; que René, au contraire, un peu enfoncé dans la voiture, la tête légèrement inclinée en avant, paraissait presque abattu; enfin, que les chevaux allaient bien vite pour une simple promenade.
Madame de Saint-Villiers, cependant, ne jouissait pas d'un bonheur sans nuages. Cette entrevue, qu'elle avait appelée de tous ses vœux, commençait, à mesure que le moment s'en approchait, à lui sembler passablement redoutable. Elle appréhendait fort l'effet que devait produire sur son neveu le premier aspect du milieu où elle allait le faire pénétrer. Elle songeait à une foule de petites choses qui pourraient le rebuter, le blesser tout d'abord. Son inquiétude était d'autant plus vive qu'elle n'avait pas la plus faible idée de ce qui se passait dans l'esprit de René, ni de la nature des motifs qui avaient inspiré la détermination soudaine de celui-ci. Elle tournait de temps à autre vers le jeune homme un regard tendre et interrogateur, mais ce regard restait sans réponse. René causait avec le plus grand calme de choses indifférentes, et considérait les gazons soigneusement entretenus et les massifs corrects du Bois avec toute l'attention d'un voyageur explorant une terre inconnue, ou encore celle d'un général qui pénétrerait à l'aventure au cœur d'un pays ennemi.
—Bah! réfléchit la marquise, ne suis-je pas sûre de Gabrielle? Dès que René l'apercevra, il deviendra incapable de rien voir d'autre; tout ce qui ne sera pas elle lui semblera de peu d'importance: c'est ainsi qu'il passera sur les petitesses et les ridicules de ceux qui l'entourent. Est-ce que je ne connais pas mes deux enfants? Ne sais-je pas bien que c'est le bonheur de toute leur vie auquel je travaille? J'en ai la conviction si profonde, que je l'édifierais malgré eux, ce bonheur, si cela était nécessaire et si j'en trouvais le moyen!
Toutefois, madame de Saint-Villiers crut utile de préparer son neveu en lui faisant, au physique ainsi qu'au moral, le portrait de chacun des membres de la famille Duriez, sa filleule exceptée, bien entendu.
René, qui devina son intention, essaya de la prévenir.
—Je vous assure, madame, dit-il, que tous ces gens-là me sont parfaitement indifférents. Comme vous l'avez fort bien fait observer vous-même, ce n'est pas eux que je compte épouser. Leurs qualités et leurs défauts réunis n'auront pas le pouvoir de rien changer à mes intentions ni aux sentiments qu'il m'arrivera d'éprouver à l'égard de votre filleule. Si j'avais pu recevoir mademoiselle Duriez de votre main, sans même que j'eusse à solliciter l'honneur d'être présenté à ses parents, mon bonheur eût été parfait.
—Et le mien donc! soupira la marquise. Cependant, mon cher René, pas d'exagération fâcheuse. Excusez-moi si j'avoue que vos paroles me semblent un peu dures. Vous verrez vous-même que les Duriez ne méritent pas cette indifférence dédaigneuse. J'en suis, du reste, charmée pour vous: quoi que vous disiez, vous auriez souffert du contraire. Vous ne pensez pas, j'espère, séparer absolument votre femme de sa famille, ni de fait ni moralement. Ce serait une impossibilité, et, de plus, une cruauté dont je ne vous crois pas capable.
—Eh! certes non, madame, pas absolument, sans doute, mais le plus possible, cela est certain. Si je vous ai bien comprise, et grâce avant tout à votre influence, mademoiselle Duriez ne partage pas, à beaucoup près, toutes les idées du milieu dans lequel elle a été élevée?
—Ce milieu, René, n'est pas tel que vous semblez vous l'imaginer. Si l'homme du peuple parvenu n'avait d'autre représentant que M. Duriez, il faut avouer qu'on en aurait un peu exagéré le type dans ces mille descriptions qui nous ont inspiré tant de dégoût. Ni vous ni moi n'avons le moindre désir d'approfondir la question; ne parlons donc que de la famille qui nous intéresse et qui bientôt nous touchera de si près. Les Duriez sont partis de bas, c'est vrai... il paraît qu'aujourd'hui c'est bien porté. Autrefois on s'enorgueillissait d'avoir eu un aïeul au sacre de Charles VII... Aujourd'hui l'on est fier si l'on peut dire: «Mon grand-père plantait des choux, il faisait une croix pour signer son nom; tel que vous me voyez je suis venu à Paris en sabots, avec quatre sous attachés dans le coin d'un mouchoir!» Ainsi va le monde, mon cher neveu: aussi suis-je bien aise de penser que j'en sortirai bientôt. J'ignore si le grand-père de M. Duriez plantait des choux, mais certainement il devait planter quelque chose. Il vivait je ne sais où, au fin fond de la Bourgogne, avec une bonne douzaine d'enfants qui couraient pieds nus. L'un de ces gamins, plus intelligent que les autres, arriva ici un beau jour, s'ingénia, se démena, travailla et fit fortune. Il laissa, en mourant, au père de Gabrielle, une maison de commission et d'exportation solidement installée. Aujourd'hui, c'est un établissement colossal qui chiffre par des millions le mouvement de ses affaires.
—Mais, fit René en souriant, j'avoue que ces petits va-nu-pieds bourguignons m'inquiètent. Que sont-ils devenus? N'ont-ils pas eu chacun douze enfants à leur tour, et ne voit-on pas tout cela bourdonner autour d'une si grosse fortune comme des papillons de nuit autour d'une chandelle?
—Non, dit la marquise. Le fondateur de la maison Duriez était le dernier de la famille; il est mort vieux et quand tous les autres étaient déjà sous terre depuis longtemps. Quant aux descendants de ceux-ci, je n'en ai jamais entendu parler. S'il en existe, on doit convenir qu'ils font preuve d'une discrétion bien intéressante.
—Savez-vous bien, madame, que cette histoire me paraît admirable. Je me fais une idée charmante de ce gamin ébouriffé, arrivant dans notre grande ville avec ses poches vides et des millions dans sa petite tête. Certainement, la noblesse est une belle chose, mais la résolution, le travail... Oui, il y a bien là aussi quelque chose de grand.
La marquise regarda son neveu d'un air surpris et peiné.
—Ah! René, René, dit-elle, vous voilà bien toujours le même, avec vos impulsions qui déconcertent. Vous ne parlerez, vous n'agirez donc jamais que d'enthousiasme? Mon cher enfant, pardonnez à votre vieille tante qui se croit permis de vous dire de telles choses, mais ne songez-vous pas que vous passez votre vie à vous contredire sans cesse?
—Chère tante, je sais que je suis le pire étourdi qui existe, mais, au nom du ciel! qu'est-ce que j'ai dit qui puisse m'attirer tout à coup un aussi sévère reproche?
Il avait l'air si sincèrement, mais si comiquement désolé que la vieille dame ne put s'empêcher de sourire.
—Comment, répondit-elle gaiement, ce que vous avez dit? Mais c'est trop fort! Je vous crois plein de préjugés contre la bourgeoisie, je m'efforce de les détruire, je cache mes propres répugnances pour mieux vaincre les vôtres... Bon! une nouvelle idée vous traverse la tête, vous vous y lancez à corps perdu, et vous voilà embouchant la trompette en l'honneur de ce qui tout à l'heure ne paraissait même pas digne d'attirer votre attention.
Cette fois, René rit aux éclats.
—C'est vrai, dit-il, je me reconnais, je suis ainsi... J'en demande pardon à Dieu et aux hommes, à vous en particulier, ma bonne tante. Cependant ne me condamnez pas sans m'entendre. J'admire l'énergie, l'intelligence, la volonté; je déteste et je méprise la vanité, l'avarice, la morgue insolente, qu'à tort ou à raison l'on attribue aux parvenus. Je ne suis pas, comme vous voyez, si fort en contradiction avec moi-même. Et puis, si celui qui a gagné la fortune mérite quelque admiration, son fils généralement en mérite moins et son petit-fils pas du tout. Le premier gravit la montagne, le second reste au sommet, et il arrive souvent que le troisième dégringole de l'autre côté.
—A propos, dit la marquise, il existe ce petit-fils; mais c'est un bon jeune homme, très travailleur et qui ne manifeste jusqu'à présent aucune intention de dégringoler comme vous dites.
—Mademoiselle Duriez a un frère?
—Mais oui: un frère plus âgé qu'elle de deux ou trois ans. Ne vous l'avais-je pas dit?
—Jamais.
—Vous l'aurez oublié. Du reste, je crois que c'est ce que vous risquez de faire après que vous l'aurez vu lui-même.
—Vraiment? fit René en riant. Il est intéressant à ce point?
—Mon Dieu, c'est un excellent garçon; mais je ne lui crois guère d'esprit. Il vient de faire son volontariat dans la cavalerie, et se figure monter comme Bellérophon: je n'ai cependant jamais vu personne de plus disgracieux à cheval. C'est un gros blond, dont l'aspect fait involontairement rêver de plum-pudding. Ce qui contribue à rendre ce rapprochement naturel, c'est qu'il imite en tout les Anglais. Vous le verrez vêtu d'un veston à carreaux et les cheveux partagés au milieu de la tête. Il a un cab dont les roues sont à peine plus légères que celles d'une charrette à foin. Tous les matins, il se rend de Saint-Cloud à Paris dans cet horrible véhicule.
Il y eut un moment de silence. René ne paraissait que médiocrement charmé du portrait qui venait de lui être fait de son futur beau-frère.—Je ne le verrai pas souvent, pensait-il.
—Et madame Duriez? demanda-t-il tout haut.
—Elle? Oh! il est inutile que je vous en parle: vous l'aurez jugée quand vous l'aurez saluée. Elle se croit une grande dame parce qu'elle ne fait rien naturellement. Si elle vous dit: Comment vous portez-vous? et vous offre un siège, vous savez à quoi vous en tenir sur son compte. Vous n'acceptez pas sa chaise sans remords, en songeant combien la pauvre dame a dû se donner de peine et d'étude pour arriver à vous prier de vous asseoir de la façon dont elle le fait. Son mari, lui, a l'air de vous dire: «J'ai des millions; ils valent vos titres. S'il me plaît de mettre une couronne de duchesse dans la corbeille de ma fille, je puis m'en passer la fantaisie, et j'ai le moyen de la payer.» Ces prétentions sont grossières, j'en conviens; elles sont absurdes, puisque, en somme, l'argent n'a d'autre mérite que celui qu'on lui prête, et qu'on ne saurait à aucun prix acquérir la noblesse du sang. Mais, avec cela, le bonhomme a une franchise, un esprit simple et droit, qui fait qu'on lui pardonne. Vous le verrez, il vous plaira. Vous aurez plus de peine à digérer l'affectation de madame Duriez. J'aime mieux vous le dire à l'avance. Ainsi prenez-en votre parti. Rien ne persuadera à cette femme qu'il y ait la moindre différence entre elle et nous. N'essayez pas de le lui faire sentir, mon neveu, car vous perdriez votre peine. Tels qu'ils sont, ces braves gens ont trouvé moyen de découvrir une perle, de décrocher une étoile qui est leur fille et qui est ma filleule: c'est tout ce qu'il nous importe de savoir.
Il serait difficile de se figurer dans quel misérable état d'esprit se trouvait René de Laverdie au moment où la marquise et lui arrivèrent au terme de leur voyage. Il sentait que c'était un marché qu'il allait faire, et cela lui répugnait profondément. On avait eu beau lui démontrer qu'il donnerait, en somme, plus qu'il ne recevrait: ce raisonnement seul aurait prouvé qu'il ne s'agissait pas ici d'autre chose que d'une affaire; or le comte de Laverdie, en véritable comte du reste, avait les affaires en horreur; en faire une de son mariage semblait très dur à sa délicatesse. Comme il connaissait sa propre valeur et qu'il avait un cœur excellent, il ne pouvait douter que la future comtesse ne coulât des jours dignes d'envie; mais il commençait à se demander si lui-même serait heureux... Ces pensées et bien d'autres encore communiquaient à son visage une expression assez triste, et la marquise lui en fit malicieusement la remarque tandis que la voiture franchissait la grille du parc de Montretout.
René s'efforça de sourire et regarda sa tante. La vue du bonheur évident qui rayonnait sur tous les traits de la vieille dame le consola en partie de ses chagrins et de ses scrupules.
Quand on est entré dans le parc de Montretout par la grille qui se trouve à côté de la station du chemin de fer de Saint-Cloud, la première avenue qui se présente à gauche est une superbe allée plantée de hauts arbres. Des deux côtés, on aperçoit des habitations élégantes, très rapprochées les unes des autres. Malgré la verdure qui les enveloppe, on sent que c'est encore la ville: les grilles imposantes dont les dorures étincellent, les cours où le râteau n'a pas laissé un caillou hors de sa place, font qu'en traversant ce beau boulevard on hésite à se croire à la campagne. La campagne! Non, ce mot riant et doux, qui fait penser à la grande prairie trempée de rosée et au gai tapage de la basse-cour, ne convient pas à Montretout.
Les maisons qui se trouvent du côté gauche de cette première avenue offrent pourtant à leurs habitants un avantage qui en vaut bien d'autres réunis, soit de la ville, soit de la campagne: c'est le spectacle de l'admirable panorama qui se déroule au-dessous d'elles. Spectacle vraiment incomparable! Saint-Cloud, son parc royal, où se dressent les débris de son palais consumé; la Seine, coupée de ponts nombreux et couverte d'îles verdoyantes; le vaste massif du bois de Boulogne, sur la teinte sombre duquel se détache, d'un vert plus vif, le champ de courses de Longchamp, puis, au delà, Paris, infini et changeant comme la mer, bleuâtre dans la brume du matin, rose et doré au soleil couchant, quelquefois menaçant et noir comme les flots que soulève la tempête.
Cette vue était pour Gabrielle Duriez une source de perpétuel ravissement. La jeune fille y trouvait un dédommagement au séjour de Montretout, qu'elle détestait: elle avait choisi sa chambre au second étage de la maison, du côté opposé à la façade qui donnait sur le parc. Son bonheur était d'en ouvrir toutes grandes les deux larges fenêtres et de s'enivrer d'air, de lumière et de la contemplation d'un pareil tableau, d'aspect toujours divers et toujours merveilleux.
Les appréhensions de René se trouvèrent justifiées lorsqu'il pénétra dans le salon de madame Duriez. Il trouva la maîtresse de la maison telle que sa tante la lui avait dépeinte, c'est-à-dire remplie, dans sa conversation et ses manières, d'une affectation insupportable. Des yeux moins prévenus eussent peut-être été moins sévères; cependant il est certain que madame Duriez cessait d'être naturelle à l'instant où son valet de chambre annonçait une personne titrée. C'était un effet malheureux que produisait la petite particule de; elle rendait ridicule une personne qui, autrement, eût été fort sympathique par son esprit agréable et son affabilité sincère.
Madame Duriez fit seule d'abord les honneurs de chez elle, puis Gabrielle descendit; René la vit entrer sans émotion.
—Je n'ai pas besoin de vous présenter mon neveu, dit la marquise à sa filleule, puisque vous avez dansé ensemble cet hiver, si je ne me trompe pas.
Le comte se garda bien d'avouer que sa mémoire était moins fidèle que celle de madame de Saint-Villiers. Il ne se rappelait pas avoir fort admiré Gabrielle au bal de la marquise. Il la regarda et ne la trouva pas jolie; il causa avec elle et pensa qu'elle était insignifiante. Était-ce l'absence des lumières et de l'étourdissante atmosphère du bal, était-ce la fraîche petite robe de toile remplaçant la toilette de faille et de gaze qui transformaient ainsi Gabrielle? Était-ce plutôt l'idée de ce mariage nécessaire et forcé, ou le sentiment, à grand'peine étouffé, qu'il allait tromper une enfant, qui agissait sur l'esprit de René pour troubler son jugement? Le jeune homme ne s'en demanda pas si long. Il se sentait monter peu à peu sur son piédestal intérieur, tandis que la famille Duriez descendait dans sa pensée à une distance incalculable. Il s'admira sincèrement pour la grandeur d'âme qu'il allait déployer en franchissant un tel abîme. La conversation se ressentit des dispositions où il se trouvait; il y apporta une grâce nonchalante qui fit l'admiration de madame Duriez: elle y vit la marque suprême de l'élégance et du bon ton.
Gabrielle se sentait mal à l'aise et ne savait pas trop pourquoi. Elle cherchait en vain en face d'elle, dans ce comte de Laverdie, au sourire aimable et si légèrement dédaigneux, le jeune homme dont elle avait remarqué chez sa marraine la belle physionomie, ouverte et spirituelle, la gaieté mêlée d'une certaine profondeur et l'empressement délicat vis-à-vis d'elle-même. Elle ne le retrouvait pas. Mais qu'importe! Une fois avait suffi, et Gabrielle, au fond du cœur, gardait une image que la réalité même ne devait ni remplacer ni détruire.
Madame Duriez voulait retenir ses visiteurs à dîner: on ne devait pas songer, en venant à la campagne, à s'en retourner aussitôt. Cependant la marquise ne consentit pas à rester.
—La campagne, dit-elle en souriant, y pensez-vous? En vingt minutes nous sommes à Paris.
—Hélas! oui, fit Gabrielle avec un gros soupir comique.
—Ah! voilà, dit la marquise, un des chagrins de notre petite fille: elle n'aime pas Montretout; elle s'y trouve en prison.
—Pourquoi donc, mademoiselle? demanda René.
—Parce qu'il faut ici s'habiller comme à Paris, recevoir comme à Paris; quand nous sortons, c'est encore pour aller à Paris. Savez-vous ce que j'aime quand je suis à la campagne? C'est me trouver dans un endroit où je puisse rencontrer des paysans qui me demandent: Comment est-ce Paris? et qui, vraiment, n'en ont pas la moindre idée.
—Voilà un rêve que vous ne devez pas avoir vu se réaliser bien souvent.
—Non, c'est vrai: une fois seulement, dans le Dauphiné. Nous y étions tout à fait par hasard et nous n'y sommes pas restés.
—Je crois bien, dit madame Duriez, c'était un vrai trou. Gabrielle en a conservé un charmant souvenir parce qu'elle était tout enfant; mais je suis sûre qu'aujourd'hui elle ne voudrait pas plus que moi passer huit jours dans un pays où trois personnes au plus parlent autre chose que le patois.
—Ah! maman, s'écria la jeune fille.
—Eh bien, Gabrielle, nous irons toutes les deux, dit la marquise. Mais il faut nous dépêcher, car les toits de chaume disparaissent. C'est nous qui habiterons sous le dernier; nous parlerons patois et nous mettrons des sabots.
—Je n'en demanderais pas tant, madame, répondit Gabrielle en riant, si vous vouliez seulement persuader à maman qu'une jeune fille peut sortir à cheval le matin à huit heures avec son frère dans le parc, sans manquer à toutes les lois des convenances et du comme il faut!
—Ma chère petite, fit madame de Saint-Villiers un peu sèchement, voilà un code que je n'ai jamais pris la peine d'étudier, et madame votre mère en sait probablement bien plus long que moi sur ce sujet. Ne m'avez-vous pas parlé de vos roses? Vous serez charmante de nous les montrer tout de suite, car nous allons bientôt vous quitter.
On descendit dans le jardin.
Gabrielle soignait elle-même une corbeille de roses dont elle était très fière: toutes les variétés, toutes les nuances s'y trouvaient réunies; comme elles étaient alors en pleine floraison, elles formaient un bouquet merveilleux que les yeux ne pouvaient se lasser d'admirer.
La jeune fille détacha trois ou quatre des plus belles fleurs pour les offrir à sa marraine.
—Et mon neveu? dit madame de Saint-Villiers avec malice.
Gabrielle sourit, se pencha, cueillit un bouton et le tendit à René. Elle le fit avec tant de simplicité, de grâce et si peu de coquetterie, que le jeune homme en fut frappé. Il remercia vivement, prit la fleur et la mit à sa boutonnière. Madame Duriez le regarda faire avec stupéfaction.—Un comte! soupira-t-elle intérieurement. On va le prendre pour son valet de pied.
A ce moment, M. Duriez et son fils arrivaient de Paris. Ils s'empressèrent de se rendre au jardin dès qu'ils eurent appris qui s'y trouvait. M. Duriez vint sans façon tendre la main à la marquise, et il serra vigoureusement celle de René aussitôt que celui-ci lui fut présenté; puis il embrassa sa fille sur les deux joues.
Tandis qu'une pareille scène faisait pâlir madame Duriez, René se sentait tout réchauffé par cette bonhomie franche et cordiale. Les derniers moments de la visite lui semblèrent plus agréables que les premiers et il redevint presque lui-même.
Appuyée sur le bras de son père, Gabrielle regardait la voiture de la marquise descendre l'avenue. Son cœur battait bien légèrement dans sa poitrine. Elle se mit à rire parce que madame Duriez trouva très inconvenant qu'on restât ainsi à la grille.
—Cela m'est égal d'être grondée, puisque tu l'es aussi, papa, fit-elle en jetant les bras autour du cou de celui-ci.
Mais en se retournant, elle aperçut son frère qui l'observait d'un air presque sombre.—C'est singulier, pensa-t-elle, comme M. de Laverdie et Émile se sont regardés et salués avec froideur! On aurait cru qu'ils avaient quelque chose l'un contre l'autre, et cependant ils ne se connaissent pas. Mais non, c'est une idée que je me fais, j'aurai mal vu. Qu'y aurait-il entre eux, puisqu'ils se sont rencontrés aujourd'hui pour la première fois?
Elle s'élança dans la maison, et, vive comme un oiseau, grimpa au second étage.
Arrivée dans sa chambre, elle se mit à la croisée selon son habitude; mais, contre son habitude, elle ne regarda pas au loin, les bois, le ciel et la grande ville qui, dans ce moment, s'enflammait de tous les rayons du soleil du soir... Elle baissa les yeux vers la Seine, vers le pont de Boulogne, où, de cette hauteur, les passants paraissaient tout petits, allant, venant, se croisant, comme autant de fourmis actives aux abords de la fourmilière. On les apercevait tout noirs sur les trottoirs blancs de poussière. Au milieu de la chaussée, des équipages microscopiques passaient rapidement, avec des étincelles à leurs roues; et, plus lente, une charrette de pierres qui semblait traîner un caillou s'avançait au pas tranquille de ses quatre ou cinq chevaux; ceux-ci, avec leurs gros colliers de laine bleue, ressemblaient à de bizarres insectes.
Tout à coup Gabrielle inclina sa tête blonde avec plus d'attention: le landau de la marquise traversait le pont; et, bien qu'il parût mignon comme un jouet d'enfant, les bons yeux de la jeune fille distinguèrent très bien les deux personnes qui s'y trouvaient. Il passa comme un éclair et disparut dans la verdure profonde du bois de Boulogne. Alors seulement Gabrielle éleva ses regards vers les autres parties de l'immense tableau déroulé devant elle. Jamais elle ne l'avait vu si radieux ni si brillant. Non, jamais les grands arbres de Saint-Cloud n'avaient allongé sur le gazon des ombres si mystérieuses et si douces. Elle ne se rappelait pas non plus avoir auparavant aperçu une telle flamme au dôme des Invalides, ni de petits nuages aussi roses dans le ciel bleu; et il est certain qu'elle n'avait jamais remarqué là-bas, tout au loin, entre le pli de deux collines, cet espace lumineux et clair qui semblait une échappée sur l'infini et qui attirait et charmait ses regards comme l'entrée d'une terre nouvelle.
Elle resta là, pensive et souriante, jusqu'à ce qu'on vînt l'avertir que la cloche du dîner avait sonné deux fois et que ses parents étaient à table.
IV
Gabrielle ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait cru remarquer, entre son frère et M. de Laverdie, un échange de regards presque hostiles. Les deux jeunes gens s'étaient à peine vus qu'ils avaient éprouvé l'un pour l'autre une égale antipathie. René était prévenu contre Émile: il gardait dans sa pensée le portrait physique et moral que sa tante lui avait fait du jeune Duriez, portrait assez sévère et fort peu engageant, d'après lequel il s'était figuré qu'il allait rencontrer un sot. Puis il craignait que la présence d'un jeune homme ne l'entraînât plus loin qu'il ne voulait dans l'intimité de ce monde plébéien, et il était disposé à se méfier du frère de Gabrielle.
Quant à celui-ci, c'était un caractère peu élevé: un sentiment de jalousie vulgaire l'avait tout d'abord éloigné du comte de Laverdie. Comme tous les jeunes gens de Paris, il connaissait bien la brillante réputation d'élégance, de goût et d'esprit que l'on avait faite à René; il ne se souciait pas d'approcher du héros. Il trouva sa visite à Montretout fort extraordinaire, car il le savait exclusif et le croyait orgueilleux. Il entendit sa mère inviter leurs visiteurs à dîner; madame de Saint-Villiers refusa de fixer un jour, mais promit de venir avec son neveu «à la fortune du pot».—Puisque vous voulez être traités en campagnards, ajouta la vieille dame en souriant, nous viendrons plutôt vous surprendre. J'espère que ce jour-là Gabrielle aura obtenu qu'on mette une soupe aux choux en tête du menu.
Le fait est que la marquise ne voulait pas d'un dîner de cérémonie, où les meilleurs amis de madame Duriez eussent été rassemblés pour voir de près la grande dame et le jeune comte.
Émile ne crut pas que madame de Saint-Villiers songeât à tenir sa promesse, du moins aussitôt qu'elle s'y était engagée; aussi fut-il très étonné lorsque, peu de jours après, en rentrant à six heures, il vit dans la cour la voiture de la marquise dont on était occupé à dételer les chevaux. L'idée du mariage qu'on méditait se présenta tout de suite à son esprit et le rendit furieux.
—Cette vieille fée, pensa-t-il, n'avait pas assez accaparé Gabrielle, il faut maintenant qu'elle nous l'enlève tout à fait! Car je vois bien où elle veut en venir... Toutes ses gentillesses n'ont d'autre but que de nous apprivoiser. Une fois qu'elle aura mis en cage la petite colombe, elle se souciera bien des vieux ramiers!
Il monta dans sa chambre, et, tout en s'habillant pour le dîner, suivit le cours de ses réflexions, qui devinrent de plus en plus sombres. Comment empêcher l'accomplissement d'un projet dont la seule perspective devait tourner la tête de joie à ses parents et à sa sœur?
—La petite est encore assez raisonnable, se disait-il, quoiqu'elle ne soit guère pratique et qu'elle vive un peu dans les nuages; mais ma mère se laissera certainement éblouir, et mon père ne voit rien que par elle.
Cependant, même pour Émile, le dîner et la soirée se passèrent très bien. La réserve, pleine de finesse et de goût, de la marquise et de René le rassura, parce qu'il ne la comprit pas; le visage gracieux et tranquille de Gabrielle ne lui dit rien non plus. Madame Duriez, au contraire, étant femme et par conséquent plus perspicace, voyait flotter devant ses yeux un rêve dont l'apparition la plongeait dans l'extase.
Deux ou trois jours après cette visite, la famille Duriez, en sortant de table vers huit heures, se rendit dans le jardin. Ce jardin s'inclinait en pente du côté de Saint-Cloud. Dans la partie la plus élevée, le long de la maison, s'étendait une terrasse d'où la vue, sans être aussi vaste que depuis les étages supérieurs, était déjà fort belle; au-dessus, un balcon, et de longs rameaux de glycine grimpant et serpentant tout autour; au milieu, des sièges, et une table rustique sur laquelle était servi le café.
Ce soir-là, Gabrielle avait apporté un livre broché, et, à peine eut-elle reposé sa tasse vide, qu'elle se réfugia dans le coin où il faisait encore le plus clair et se mit à lire. Elle avait appuyé ses deux petits pieds dans les découpures de la balustrade, et, sur ses genoux ainsi élevés, elle avait posé son volume ouvert et ses deux coudes, soutenant de ses mains sa jolie tête et le flot de ses cheveux blonds; elle paraissait complètement absorbée.
M. Duriez et son fils avaient allumé leurs cigares. Un journal était sur la table, et ces messieurs causèrent un instant politique. Madame Duriez, après s'être plainte de la chaleur, s'était renversée dans son fauteuil, et, les paupières à demi closes, songeait mollement en regardant Paris. De ce côté, la nuit montait, et les fumées de la grande ville se distinguaient, blanchâtres et lourdes, sur le fond gris du ciel. Ce tableau brumeux et uniforme inspirait à madame Duriez des réflexions qui, si elles n'étaient pas plus variées, étaient beaucoup plus riantes; on aurait pu les résumer dans ces deux mots, que la bonne dame se répétait tour à tour avec béatitude:—Comtesse de Laverdie... Gabrielle de Laverdie...
Cependant, Émile parut tout à coup frappé d'une idée extraordinaire; il fit le mouvement de quelqu'un qui attraperait quelque chose au vol et laissa tomber son cigare; puis il décroisa si brusquement les jambes qu'il faillit renverser la table, et que les quatre tasses en frémirent dans leurs soucoupes.
—Mon Dieu! qu'y a-t-il? cria madame Duriez, arrachée soudainement ainsi à sa contemplation de châteaux en Espagne.
Son fils ouvrit la bouche comme pour parler, regarda du côté de Gabrielle qui était trop loin pour entendre, et, se ravisant, ne dit rien. Bientôt après il se leva, alluma un autre cigare, et se mit à marcher de long en large sur la terrasse. Au moment où sa promenade l'amena aussi loin que possible du reste de la famille, on l'eût entendu murmurer:—Un uniforme, deux ou trois blessures, des actes d'héroïsme, cela fait bien autant d'effet qu'un titre... Puisqu'elles veulent être éblouies, on les éblouira, on les aveuglera, mais, pour Dieu, pas ce Laverdie!
Il revint sur ses pas et passa près de sa sœur.
—Tu t'abîmes les yeux, lui dit-il.
Gabrielle ne répondit pas.
Alors il se dit que le meilleur moyen de forcer la jeune fille à fermer son livre était d'exciter sa curiosité; il retourna donc à sa place et se rassit, en ayant soin de placer sa chaise de façon que Gabrielle ne pût perdre un mot de ce qu'il dirait. Avant de commencer, il fit intérieurement appel à toute la diplomatie qu'il possédait, ou du moins à celle qu'il se flattait de posséder.