DANIEL LESUEUR
Lèvres closes
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCVIII
ŒUVRES
DE
DANIEL LESUEUR
POÉSIE | |
| Fleurs d'Avril, ouvrage couronné parl'Académie française. 1 vol. | 3 » |
| Sursum Corda, pièce de vers ayantremporté le grand prix de poésieà l'Académie française. 1 vol. | » 75 |
| Un Mystérieux Amour. 1 vol. | 3 50 |
| Rêves et Visions, ouvrage couronnépar l'Académie française, 1 vol. | 3 » |
| Pour les Pauvres. 1 vol. in-4o, papiervergé. | 3 » |
| Poésies, édition elzévirienne. 1 vol. | 6 » |
ROMAN | |
| Le Mariage de Gabrielle, ouvragecouronné par l'Académie française.1 vol. | 3 50 |
| L'Amant de Geneviève, 1 vol. | 3 50 |
| Marcelle. 1 vol. | 3 50 |
| Amour d'Aujourd'hui. 1 vol. | 3 50 |
| Névrosée. 1 vol. | 3 50 |
| Une Vie tragique. 1 vol. | 3 50 |
| Passion Slave. 1 vol. | 3 50 |
| Justice de Femme. 1 vol. | 3 50 |
| Haine d'Amour. 1 vol. | 3 50 |
| A force d'aimer. 1 vol. | 3 50 |
| Invincible Charme. 1 vol. | 3 50 |
| L'Auberge des Saules, illustré parJeanne Lemerre et Henri Pille.1 vol. | 9 » |
THÉATRE | |
| Fiancée, drame en quatre actes, enprose, représenté au Théâtre del'Odéon. | 1 vol. |
| Hors du Mariage, pièce en trois actes,en prose, représentée par le Théâtre-Féministe. | 1 vol. |
TRADUCTION | |
| Lord Byron. Œuvres complètes. (Traductioncouronnée par l'Académiefrançaise.) Tome I. (Heures d'Oisiveté,Childe Harold), précédé d'unEssai sur Lord Byron. 1 vol. in-12,papier vélin, orné d'un portrait deLord Byron. | 6 » |
| Tome II. (Le Giaour, La Fiancéed'Abydos, Le Corsaire, Lara, etc.)1 vol. | 6 » |
| Tome III. (Manfred, Parisina, LeSiège de Corinthe, Mazeppa, etc.) | 1 vol. |
| Sterne. Voyage sentimental (souspresse) | 1 vol. |
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT | |
| Comédienne, roman. | 1 vol. |
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Lèvres closes
I
Vers une extrémité de la longue galerie qui, dans cet appartement tout moderne, remplaçait l'antichambre, un domestique disposait la petite table pour prendre le café.
Deux tasses seulement, avec la courte cafetière anglaise, et, sur la tablette inférieure, le cabaret à liqueurs, menu chef-d'œuvre de verrerie signé Gallé, que la sobriété des maîtres de la maison rendait inutile lorsqu'ils étaient seuls.
Le valet de chambre approcha la bergère préférée de Monsieur et le rocking-chair de Madame, — non pas une de ces disgracieuses balançoires en bois courbé, unique effort en ce genre de l'ébénisterie française, mais un rocking-chair américain en acajou sombre, délicatement sculpté, avec coussins de soie ancienne, dont la solide élégance avait, même au repos, comme une grâce de mouvement, une ondulation de nacelle.
Puis l'homme ouvrit un panneau du vitrail, pour qu'à travers la glace sans tain de la vaste baie on eût l'illusion de l'air extérieur, par cet après-midi de décembre, où traînait un peu de soleil rose, diffus, brisé par le moindre obstacle.
La température égale du calorifère s'accordait avec cette caresse de clarté, avec ce simulacre de rayons, qui, au dehors, imprégnait la brume froide sans parvenir à la disperser.
Là-bas, sur l'espace grisâtre, des cimes d'arbres se dessinaient, noires silhouettes aux attitudes découragées et lointaines.
Un coin du parc Monceau se découvrait d'ici, de ce côté de la maison, dont la façade regardait la rue Rembrandt.
Et, dans toute la longue galerie, par l'accord des harmonieuses nuances, par la disposition des bibelots disparates, des meubles curieux, — le grand poêle en faïence de Delft, le confessionnal gothique aux adorables sculptures, la châsse florentine en cuivre niellé, les émaux de Limoges, les vases de Satzuma, les tapisseries éteintes, les tableaux de maîtres aux coloris sourds et profonds, — par tout cet ensemble de si sensuelle intelligence, une hauteur de vie humaine s'affirmait. Ce luxe avait une âme. On le sentait combiné pour les besoins du rêve plus que pour l'orgueil des yeux. Quelqu'un vivait là qui devait savoir chercher aux contours de ces belles choses la trace frémissante des mains de l'artiste, et s'émouvoir du tourment sacré qui les avait conçues. Sans doute, quand ce quelqu'un paraissait, un unisson devait se produire, les détails se complétaient, s'expliquaient. Le décor devenait alors un cadre.
C'est ce qui arriva.
Une porte s'ouvrit. Marcienne de Sélys pénétra dans la galerie.
Elle la préférait à toutes les pièces de l'appartement, parce qu'elle l'avait arrangée à son goût, qu'elle y avait entassé ses trésors ; tandis qu'ailleurs les préjugés artistiques de M. de Sélys faisaient triompher, sans une fantaisie personnelle, sans une faute heureuse, l'impeccabilité des styles spéciaux : style Louis XV dans le grand salon, Louis XVI dans le petit, style anglais dans la salle à manger, et Henri II dans la chambre conjugale, — chambre qu'il abandonnait d'ailleurs à Marcienne, dormant lui-même le plus souvent sur un divan qui se transformait le soir en lit, dans le fumoir voisin de son cabinet de travail.
Édouard de Sélys était un avocat célèbre, dont l'éloquence, aux jours de grandes plaidoiries, transformait le prétoire en un milieu mondain d'admiration, d'émotion frissonnantes.
Ses ancêtres appartenaient à la noblesse de robe. Mais les générations qui l'avaient immédiatement précédé, ruinées par des spéculations au moment du système de Law, puis accablées par la Révolution, s'effaçaient dans une ombre de médiocrité matérielle et morale. C'est lui, c'est sa forte personnalité d'orateur, qui avait relevé la famille, rétabli le prestige de ce nom de Sélys, fameux autrefois dans les parlements.
Son mariage avec Marcienne, fille d'un duc de Thouars et veuve d'un Verdun-Lautrec, l'avait replacé, voici dix ans, dans ce vieux monde aristocratique, dont l'atmosphère chargée d'orgueil et de souvenirs, bien que secouée de plus en plus par des souffles de démocratie, semble encore, pour la fierté de certaines âmes, un refuge contre la vulgarité moderne.
Marcienne, de seize ans plus jeune que lui, — elle l'avait épousé à vingt-huit ans quand il en avait quarante-quatre, — lui avait accordé sa main dans un entraînement d'enthousiasme, après un triomphe de barreau qui, en sauvant l'auteur d'un meurtre passionnel, retentissait dans toute l'Europe, bouleversait les consciences et les cœurs, ouvrait la source de toutes les pitiés, de toutes les larmes, par des aperçus tragiques sur les fatalités, les douleurs, les irrésistibles vertiges de l'amour.
Mme de Verdun-Lautrec, veuve depuis deux ans et alors dans tout l'éclat de sa beauté, se trouvait à l'audience. Préoccupée de l'inclination qui la portait vers Édouard de Sélys, elle était allée l'entendre. Elle fut conquise. Bientôt après elle devenait sa femme.
Dix années avaient passé depuis.
Y songeait-elle? Se rappelait-elle le trouble éperdu, profond, dont elle tremblait et pâlissait malgré son élégante impassibilité extérieure, dans cette salle des assises, où elle avait vécu en quelques heures toutes les splendeurs de la vie, tous les éblouissements du bonheur et toutes les angoisses du mystère, sous le prestige d'une parole dominatrice, ensorceleuse, foudroyante?
Est-ce à cela que pensait Marcienne de Sélys lorsque, après avoir versé le café dans les deux tasses, elle se balançait au mouvement imperceptible du rocking-chair, les yeux perdus au dehors, vers la mort des grands arbres enlinceulés de brume, en attendant que, dans la salle à manger, son mari eût fini de répondre à quelque question d'un secrétaire?
A trente-huit ans, elle était moins éclatante peut-être, mais plus séduisante qu'à vingt-huit, d'un charme plus vivant, plus tentateur, plus subtil, accru de tout ce que les sensations et la pensée, goûtées avec réflexion et ardeur, peuvent ajouter de vertigineux aux prunelles et aux lèvres d'une femme.
Elle gardait beaucoup de jeunesse dans la démarche et dans la taille, — le corps assoupli par les sports auxquels se plaisaient son activité physique, sa hardiesse, passionnée qu'elle était pour le grand air et l'espace comme une hirondelle sauvage.
Elle montait à cheval presque journellement, même à Paris. Les claires gelées l'attiraient au Cercle des Patineurs, où elle traçait avec une grâce aisée des arabesques sur la glace. Elle n'avouait guère la bicyclette ; mais les allées de son parc, à la campagne, et les routes de la forêt voisine la voyaient souvent passer, agile et furtive, dans l'éclair de ses deux roues.
Son beau visage, malgré la fraîcheur des yeux, aux larges iris verts cerclés de noir, trahissait davantage l'effleurement des années : mais plutôt par une intensité mélancolique d'expression que par aucune trace de déclin. Son front, ses tempes restaient purs de toute ride sous le retroussis audacieux des cheveux châtains. Et Mme de Sélys, quand elle daignait rire, gardait le rire de ses vingt ans, d'une sonorité de cristal dans la blancheur lumineuse des dents étincelantes.
Elle ne riait pas, en ce moment. Elle portait même, dans ses prunelles sombres, sur sa bouche fléchissante, un tel indice de tristesse que M. de Sélys en fit la remarque.
Il venait de s'asseoir en face d'elle, et se disposait à prendre hâtivement son café, prêt à retourner à son cabinet de travail.
Des clients, il le savait, encombraient son salon d'attente.
Leur coup de sonnette ne se percevait pas dans cette partie de l'appartement. Les seuls visiteurs de la famille entraient du grand escalier dans la galerie, et ils étaient annoncés d'en bas par un timbre, car la maison, comprenant peu de locataires, avait des façons d'hôtel particulier.
Mais tout le mouvement d'affaires de l'avocat se passait dans une autre aile ayant son entrée particulière et son escalier spécial.
Avant de s'y rendre, Édouard de Sélys s'attardait, contre sa coutume, retenu par l'inquiétude de cette ombre douloureuse sur le visage de sa femme.
— « Qu'est-ce que vous avez, Marcienne? J'espère n'avoir rien dit, tout à l'heure en déjeunant, qui vous ait ennuyée.
— Au contraire, » dit-elle, en dardant vers lui la tendre lumière de ses yeux.
— « Comment, au contraire?
— Vous étiez bon, ce matin. Vous étiez confiant, expansif, différent de vous-même.
— Et c'est cela qui vous chagrine?
— Cela m'émeut. »
Elle ne précisa pas le sens de cette émotion. Mais lui, habitué à la juger trop sentimentale, ne se soucia pas d'entrer dans des subtilités de cœur.
Il se leva. Et, comme ils étaient seuls, le domestique parti, un paravent déployé autour d'eux, il s'approcha pour embrasser Marcienne.
Elle tendit une joue sans chaleur ; puis, comme Édouard penchait la tête davantage pour rencontrer sa bouche, elle eut un léger recul devant le rude favori grisâtre, l'oreille déjà vieille, décolorée, hérissée de poils blancs, tandis qu'au-dessus la calvitie dénudait le puissant crâne.
Édouard de Sélys, à moins de cinquante-cinq ans, paraissait un vieillard. Vieillesse magnifique, sans doute, imposante par la haute taille, par la flamme des yeux, animée de toute la fougue du talent, transfigurée quand la voix surgissait, la voix d'un timbre éternellement jeune, d'une véhémence qui emportait les âmes : mais la vieillesse enfin, prématurée chez ce lutteur intellectuel, la cruelle usure humaine, l'abominable déchiqueture de l'être sous les griffes sournoises et les becs furtifs de ces oiseaux de passage que sont les rapides minutes.
En même temps qu'une brusque répulsion physique, un attendrissement, venu de cette répulsion même, de cette inconsciente méchanceté de sa chair, envahit Marcienne.
Cet homme, elle l'avait aimé d'amour, — amour d'enthousiasme plutôt que de sens, mais où sa ferveur d'admiration lui faisait trouver un prix inestimable au désir du mari et une joie orgueilleuse à le combler en l'enivrant.
Elle se rappelait la force de ce sentiment exclusif qui, pendant des années, au milieu des hommages, l'avait laissée aussi froide et inattaquable à l'assaut des ardeurs masculines que si elle eût vécu parmi des êtres d'une espèce différente de la sienne, et qu'il n'eût existé qu'un homme au monde, celui qu'elle adorait.
Et maintenant!…
Ah! pourquoi changeait-on? Pourquoi, si l'on changeait, gardait-on le passé d'un poids si lourd au fond de l'âme?
Qui parle de la douceur des souvenirs? Les souvenirs n'enchantent qu'à l'âge où l'on n'en a pas encore.
Chaque souvenir est un bonheur mort, ou une douleur éteinte. Et, dans le cimetière que nous portons en nous, celles-ci seulement soulèvent avec une force vive la pierre de leur tombe. Elles sont toujours mal enterrées, les douleurs. Mais il n'est pas de résurrection pour les joies.
« Moi aussi je vieillirai bientôt, » songea Marcienne.
Un frisson la traversa, à la pensée de l'imminente déchéance physique, et de ce que cette déchéance allait lui ravir…
Elle se dressa, posa ses mains sur les épaules de son mari, s'appuya contre ce cœur qui lui appartenait autant qu'autrefois, qui lui gardait sa place d'idole.
— « La vie est affreuse… » murmura-t-elle.
— « Je ne trouve pas, » dit tranquillement M. de Sélys. « La vie est pleine de devoirs et d'intérêts sans cesse renaissants. Ce qui est admirable, c'est qu'elle ne nous laisse jamais manquer ni de travail ni d'espérance. Une tâche à accomplir, un but vers lequel marcher, c'est toute la grandeur et tout le bonheur dont nous sommes capables. Et cela se trouve à la portée du plus dénué, du plus humble.
— Vous en parlez à votre aise, Édouard, vous dont l'œuvre est si belle, si glorieuse!…
— Mais vous, Marcienne, vous avez votre art. »
Elle eut un sourire, moins d'amertume que d'ironie spirituelle, de gentille moquerie d'elle-même :
— « Mon art!… Lequel? J'en ai trois. Je fais de mauvais vers, de la musique médiocre et de la peinture détestable. Ah! croyez-le, mon ami, tout cela n'existe pas, ne signifie rien. La vie, c'est d'être jeune, d'être beau et d'aimer.
— Il n'y faudrait pas des facultés bien rares, » dit M. de Sélys avec dédain.
Marcienne redressa la tête, soudain blessée du ton de son mari. Comment pouvait-il répondre par des généralités glaciales, par des contradictions tranchantes, alors qu'il aurait dû s'enquérir du malaise d'âme qui la faisait parler d'une façon dont elle n'avait guère coutume?
Ce malaise, elle ne se souciait pas, certes, de le lui expliquer, mais elle s'irritait qu'il n'en eût pas le soupçon, l'inquiétude.
— « Vous êtes bien toujours le même, » reprit-elle. « Vous qui débordez de tendresse, de pitié pour vos criminels, qui faites verser des larmes, qui en répandez parfois vous-même sur des douleurs qui ne vous touchent pas, vous êtes l'homme le plus fermé aux choses de la passion et du sentiment. Vous êtes un artiste en émotions, un virtuose qui sait jouer sur toutes les cordes du cœur ; mais, au fond, vous méprisez comme des nervosités un peu morbides ces frissons de détresse et d'amour, si aigus parfois que nous en défaillons. »
Édouard de Sélys regarda plus attentivement sa femme. Ce n'était pas la première fois qu'elle lui reprochait une froideur de caractère en contraste avec la chaleur de son talent oratoire. Et elle avait raison de reconnaître qu'il mettait son orgueil d'intellectuel à la discipline de ses mouvements impulsifs, à une parade d'impassibilité pour tout ce qui le concernait personnellement. Mais, depuis peu, elle semblait creuser avec un acharnement douloureux et bizarre cette discordance entre leurs deux natures.
Il en avait eu déjà, fugitivement, l'impression pénible. Une révolte contre l'injustice féminine le contracta intérieurement. Car il sentait, au contraire, sa tendresse pour Marcienne s'imprégner de plus de douceur, d'abandon. Son amour ne pesait plus sur elle avec cette sorte d'âpreté passionnée dont autrefois, par moments, il l'avait meurtrie. Pourquoi semblait-elle changer à l'inverse de lui-même, devenant moins tolérante à mesure qu'il oubliait de la dominer pour s'appliquer davantage à lui plaire?
A cette minute même, il n'eut pas seulement l'impulsion — lui si vite cabré jadis — de riposter par quelqu'une de ses phrases hautaines qui faisaient tomber l'attaque ainsi qu'un bouclier sur lequel une flèche s'émousse, et ne laissaient pas à l'audacieuse la satisfaction de soupçonner une blessure.
Avec une petite lâcheté sentimentale bien éloignée de l'impassibilité qu'on lui reprochait, M. de Sélys eut un rire sans malice et cette réponse d'affectueux enjouement :
— « Ah! voilà votre grand reproche!… Je ne suis pas aussi éloquent près de vous qu'à la barre. Mais pourquoi le serais-je? Quelle cause plaiderais-je ici?… puisque vous m'aimez, Marcienne. »
A ces mots, à cet accent, Mme de Sélys devint très pâle. Toute droite devant son mari, elle le contemplait. Quelque chose d'insondable approfondissait les magnifiques prunelles. Mais lui les trouva seulement plus attirantes, plus expressives ; et il allait, cet époux vieilli, prononcer une parole d'amant, lorsqu'un coup de timbre, vibrant dans la cour, dispersa les émotions différentes de leurs deux âmes.
La double sonnerie annonçait une visite de famille.
— « A cette heure-ci, ce ne peut être que Charlotte, » murmura Mme de Sélys.
— « Alors je reste, » fit l'avocat après un premier mouvement de retraite.
Un valet traversa l'autre extrémité de la galerie, ouvrit la porte extérieure.
Et, parmi l'ancienneté précieuse des choses d'art, le concert assourdi des nuances, les songes immobilisés des jours lointains, une vision de printemps s'avança.
Charlotte Fromentel, à vingt-neuf ans, conservait, dans sa silhouette vive et gracile, ses gestes menus, son teint de lait où seraient tombés des pétales de rose, dans l'étonnement de ses purs yeux clairs sous le désordre joli de ses frisons d'or pâle, un délicieux air d'enfance, cette fraîcheur exquise d'âme et de chair qui fait dire de certains petits êtres qu'ils sont « à croquer ».
Nature plus intuitive, plus réfléchie que ne laissait soupçonner l'allure de fillette, mais qu'on ne devinait guère autour d'elle, chacun ne songeant qu'à la gâter, à s'égayer de sa drôlerie de poupée espiègle.
Elle s'avança, dans un sérieux inaccoutumé de son minois de candeur. Le pétillement des traits, des yeux, s'éteignait sous une ombre de gravité.
Marchant droit à M. de Sélys, elle lui mit les bras au cou, l'étreignit d'un grand baiser silencieux, sans répondre au : « Bonjour Lolotte », gaiement lancé par Marcienne.
— « Eh bien, eh bien, petite? » dit l'avocat, la détachant de lui, — mais dans une câlinerie de geste et de voix imprégnée de tendresse profonde.
On l'eût crue sa fille. Elle était sa demi-sœur. Une enfant naturelle que son père avait eue d'une liaison tardive, dans un de ces amours poignants de la cinquantaine, où toute la splendeur de la vie enivre l'homme, l'affole, avant de le laisser défaillant sur le chemin crépusculaire de la mort.
La naissance de Charlotte avait coûté la vie à sa mère, — une honnête fille.
Georges de Sélys, le père d'Édouard, était venu trouver son fils, qui, à vingt-six ans, comptait déjà des succès de barreau. Il lui avait révélé l'existence de l'enfant, et son intention de l'élever.
— « La reconnaîtras-tu? » demanda le fils.
— « Je ne l'aurais pas fait à cause de toi. »
Un désir craintif surgissait dans les yeux du père. Cette petite créature vagissante rayonnait dans sa pensée, dans son cœur, dans l'orgueil de sa chair. L'affirmer sienne, la hausser sur sa main paternelle vers le sommet social… Certes, il l'eût souhaité. Mais il n'était pas seul détenteur du beau nom qu'il portait. En face de ce grand garçon, brusque et fier, dont la personnalité jaillissait si forte du vieux tronc ancestral, Georges de Sélys éprouvait la timidité de sa vie inutile et finissante, dans l'espoir et le respect d'un avenir supérieur. Il ne voulait ni engager ni embarrasser cet avenir. Il ne s'en croyait pas le droit.
— « C'est à cause de moi que tu ne reconnaîtrais pas ta fille? » répéta Édouard.
— « Oui.
— Eh bien, à cause de moi donne-lui notre nom. Crois-tu que j'aimerais moins ma sœur, cher père, pour l'avoir attendue pendant vingt-six ans? »
Éclair d'âme, éblouissement de joie. Douceur, fierté, générosité, dans la mâle étreinte des deux hommes. Dès cette minute, Édouard adopta Charlotte. Ce fut lui le vrai père. L'autre, vieillissant, d'une tendresse pleine de regrets et d'alarmes, devint de plus en plus l'aïeul. Il mourut douze ans après.
Ses dernières paroles allèrent à sa fille, entrèrent dans le cœur de l'enfant, n'en sortirent plus, parce qu'elles se confondaient avec tous les souvenirs, toutes les suggestions délicates, toutes les douceurs des années d'aurore :
— « Je te donne à Édouard. Tu lui dois plus que la vie. Tu comprendras cela plus tard. Et je donne Édouard à toi, à ta reconnaissance, à ta tendresse. Si grand, si fort qu'il soit, ta petite main pourra peut-être un jour écarter de lui une souffrance. Je lui laisse ton affection comme un talisman, une sauvegarde. »
Fraternité paternelle d'un côté, filiale de l'autre. Union de charme complexe et rare. L'âge du frère se haussant de force, d'autorité, par le prestige et le caractère ; l'adolescence de la sœur prolongeant les puérilités, la soumission, l'adoration superstitieuse de la petite fille. Ces différences, que tout accentuait, qui pouvaient s'élargir en abîme, rendaient au contraire ces deux êtres plus nécessaires l'un à l'autre.
Édouard ne songeait pas à se marier, dans l'ensoleillement de cette jeunesse blonde et rieuse, illuminant toutes les heures que n'absorbaient pas l'acharné travail et le souci de la gloire.
Quand Charlotte atteignit l'âge où les prétendants commencèrent à se présenter, Édouard connut l'égoïste désir de la garder toujours, l'angoisse du départ inévitable, l'inconsciente jalousie envers l'homme que, fatalement, elle lui préférerait, toutes les détresses de la paternité dont le rôle s'achève.
Une appréhension se mêlait à ces sentiments. Ne devrait-il pas révéler à Charlotte, et à celui qu'elle agréerait, le secret de la naissance irrégulière?
Le moment vint. Mlle de Sélys s'éprit du peintre Jacques Fromentel, — garçon de fière allure, de fortune presque nulle mais de réel talent. Lui-même l'aima, et sincèrement, bien qu'elle fût pour lui le « beau parti ». Les confidences d'Édouard, loin de le décourager, lui donnèrent la joie de prouver sa ferveur quand même. Et ce furent les fiançailles.
La veille de son mariage civil, Charlotte apprit de son frère que jamais sa mère, à elle, n'avait porté le nom de leur père. De ce mystère qui l'humiliait, elle ne comprit pas tout. Mais elle entrevit, dans la longue sollicitude d'Édouard, quelque chose de plus providentiel, de plus hautement bon. Elle se redit tout bas les paroles paternelles : « Tu lui dois plus que la vie. » Une clarté confuse lui fit pressentir le rôle généreux qu'il avait joué. Dans l'obscurité de silencieuse souffrance où la jetait une révélation qu'elle n'osait approfondir, elle trouva une consolation à exalter la grandeur d'âme de celui qui, pour elle, avait été jusqu'à ce jour tout au monde.
Désormais son affection pour Édouard prit une nuance de vénération religieuse. Elle eut le culte de son caractère, de son talent, de sa renommée. Lorsque sevré d'elle, veuf de ce rayon de grâce et d'enfance, isolé dans une hauteur aride, il eut le loisir d'aimer, Charlotte à son tour prit peur de la femme inconnue qui marcherait vers lui du fond du destin, avec un leurre de félicité dans les yeux.
Mais quand son frère la présenta à Marcienne de Verdun-Lautrec, ses craintes s'évanouirent. Une magie d'attirance lui capta le cœur. Elle fut éblouie par la grâce fière, qui, de s'incliner en soumission amoureuse devant Édouard de Sélys, lui parut divinement émouvante. Et son instinct d'enfance, de petite animalité tendre, prompte à démêler la caresse sincère, sentit chez sa future belle-sœur la nature profonde, aux droites avenues sans détour, les lointaines harmonies de l'âme avec le paysage extérieur des gestes, des regards, avec les frissons de la voix. Elle eut confiance. Et nulle jalousie. Partager l'affection du grand frère, du grand homme, avec une créature si riche de sentiments qu'elle multipliait alentour l'abondance des cœurs, semblait à Charlotte un accroissement au lieu d'une perte.
Des années d'intimité charmante s'écoulèrent.
Le ménage riant de Jacques et de Charlotte, auquel une éclosion rose et blonde de petits êtres donna bientôt un frais rayonnement de nichée heureuse, s'abritait en une sécurité d'adoration dans le bonheur large, hautain, tranquille, d'Édouard et de Marcienne.
Le prestige d'art, l'élégance mondaine, la dignité inattaquable dont Mme de Sélys ornait la vie privée de l'avocat, remplissaient Charlotte d'admiration. Une seule ombre pour la douce petite sœur. Elle, toujours si filialement docile auprès de cet aîné, qui, maintenant, devenait un vieillard, ne comprenait pas chez Marcienne certaines révoltes d'orgueil, de sensibilité cabrée. Mais c'étaient des nuances de désaccord, insensibles pour des yeux moins attentifs que les siens, incapables d'éclater jamais en surface, hors des limites où les maintenaient le respect réciproque, la fierté, le bon ton.
Dans ce jour de décembre, — jour qui devait compter redoutablement au souvenir des deux belles-sœurs, — Marcienne, surprise que Charlotte ne lui eût pas encore rendu sa bienvenue gentille, et la voyant s'attarder d'une câlinerie si grave au cou de l'avocat, se rappela certaines bouderies de la petite quand elle-même s'était raidie en orgueil ou en volonté contre Édouard.
Mais, récemment, Charlotte n'avait rien pu remarquer de ce genre. Et, si intuitive, elle ne l'était pas au point d'avoir pressenti de l'escalier l'acidité des paroles qu'ils échangeaient tout à l'heure.
— « Tu ne me dis pas bonjour, Lolotte?
— Mais si. »
Un froid éclair des yeux diaphanes, et nul mouvement vers Marcienne pour l'embrasser comme d'habitude.
— « Les mioches… comment vont-ils? » demanda M. de Sélys, indifférent à ces manèges de femmes.
— « Ce sont des diables, » fit-elle avec le ravissement de cette constatation chez les jeunes mères. « Crois-tu que Georges et André ont voulu grimper sur la bicyclette de leur père? Elle est remisée dans l'atelier. Ces deux petits monstres l'ont fait rouler contre un chevalet. Tu te figures la dégringolade! Heureusement, c'était le portrait de la duchesse… Quatre-vingts ans, et elle trouve que Jacques l'a vieillie!… Il devait retoucher. C'est fait. Je t'assure qu'on ne voit plus ses rides, ni son menton poilu. Elle est ratissée proprement. »
Charlotte riait. Un rire faux. Nervosité de la bouche, navrement des prunelles, tout le joli visage contracté, douloureux. Et cette obstination de ne s'adresser qu'à Édouard! Un lancinement d'inquiétude traversa Mme de Sélys. De l'ombre intime et lointaine tassée aux cavernes de la personnalité mystérieuse, une vapeur d'angoisse monta. Serait-il possible que Lolotte?… Absurde pensée! L'évidence même ne convaincrait pas cette chère petite naïve. Or, d'évidence, il n'en existait pas.
Cependant le malaise pesait. Marcienne voulut forcer Charlotte à lui répondre :
— « Eh bien… A propos de bicyclette… Ma jupe… Ta femme de chambre pourra-t-elle la copier?
— Ta jupe de bicyclette!… »
De quel ton sonnèrent ces mots! Mots alertes et allègres, tout à coup sombrés en une lourdeur de mort. Ils roulèrent au fond de Marcienne comme des pierres dans un abîme. Un écho s'éveilla. Puis ce fut une clameur, un roulement de foudre dont ses fibres tremblèrent. Elle se souvenait… La dernière lettre de Philippe… Celle qu'elle n'avait pas encore brûlée avec lui comme toutes les autres… N'était-ce pas dans cette poche?…
Elle sentit les yeux de Charlotte boire sa pâleur. Dressant un front calme, elle prononça :
— « Un tailleur de Londres me l'a faite… C'est une coupe spéciale… Je serais bien étonnée…
— Vous parlez chiffons… Je vous laisse, » dit M. de Sélys.
Il fit deux pas, puis se retournant :
— « Vous dînez tous deux avec nous, ce soir, Lolotte? »
Elle rougit.
— « Mais… Je voulais justement te dire… C'est ennuyeux…
— Comment?… »
Il prit l'air contrarié.
— « Tu sais bien, Charlotte, que nous aurons le ministre… Et pour la croix de ton mari, au premier janvier…
— Oh! Édouard… » murmura-t-elle.
Une grande détresse apparut sur son transparent visage, aux traits d'enfance. Elle eut l'air près de pleurer.
— « Comme tu es bon!… Tu t'occupes de cela?
— Certes, je m'en occupe.
— Tu n'en disais rien.
— Ah! tu sais, moi, je ne suis pas l'homme des phrases. Si je t'en parle maintenant, c'est que je crois la chose à peu près sûre. D'ailleurs Jacques a plus de talent qu'il n'en faut.
— Oh! que tu es bon!… que tu es bon!… » répétait Charlotte.
— « Petite bébête… Quand il s'agit de toi… Où est le mérite?… Demande à Marcienne si elle me trouve bon. »
Un rayon farouche, à travers l'attendrissement d'une larme, jaillit des yeux de Charlotte vers sa belle-sœur. Celle-ci prononça, — et la densité de signification dépassait les mots :
— « Vous êtes bon, mon ami, foncièrement bon. Je le crois et je vous le dis de tout mon cœur.
— Oh! oh!…
— Votre bonté, » reprit Mme de Sélys, « est une bonté active, qui se met en mouvement pour le bien d'autrui. Elle n'est pas la bonté sensitive qui s'émeut, qui sympathise, qui comprend.
— Et qui se prodigue en belles paroles, » reprit Édouard avec ironie.
— « Les paroles ont une grâce agissante, » dit vivement Marcienne. « Comment pouvez-vous les dédaigner dans le domaine sentimental, vous qui connaissez leur puissance de conviction, vous, un grand orateur?… »
Elle s'interrompit, surprise par un écho strident :
— « Le domaine sentimental!… » répétait Charlotte, avec un ricanement aigu.
Cependant l'avocat regardait sa montre :
— « Sapristi! »
En deux enjambées gagnant la porte, il cria encore :
— « A ce soir, c'est entendu.
— J'enverrai Jacques, » dit Charlotte. « Moi, réellement, je ne peux pas. »
Il n'entendait plus. Une portière retomba. Les deux belles-sœurs restèrent en face l'une de l'autre.
II
— « Marcienne, j'ai à te parler, » dit Charlotte.
— « Viens. »
Toutes deux traversèrent des pièces, gagnèrent un salon que Mme de Sélys appelait son atelier.
Quelques chevalets, des moulages, un mannequin drapé d'étoffes, des toiles sans cadre accrochées aux murs justifiaient ce titre.
Mais le grand piano à queue, et surtout, dans un angle, le bureau de bois mat aux incrustations d'étain, chargé de papiers, de livres, disaient les occupations favorites.
Marcienne composait des mélodies dont elle rimait les paroles. De son talent, qu'on vantait sans le connaître, et qui méritait mieux, elle tirait des jouissances purement personnelles. La fierté lui rendait la modestie sincère. Il ne lui plaisait pas de soumettre au jugement des autres ce qui surgissait en vibrations plus ou moins expressives de ses enchantements ou de ses nostalgies. La griserie qu'elle en éprouvait se serait évaporée, croyait-elle, devant l'incompréhension, l'indifférence, ou — pis encore — les compliments prodigués à faux. C'était, chez elle, une pudeur d'âme invincible. L'horreur du cabotinage mondain aggravait cette réserve. Et l'asile même de ses méditations artistiques restait sacré. Quelques intimes seuls, quelques élus de sa sympathie, connaissaient l'atelier. Ils étaient moins nombreux encore ceux qui avaient entendu la maîtresse de la maison chanter ou lire ses vers, de sa voix aux modulations pénétrantes.
Dans ce sanctuaire, Marcienne se sentit à la fois plus vulnérable et plus forte. L'accablement d'une immense misère confuse lui fit appréhender l'horreur de souffrir. Mais en même temps toutes les ailes de ses rêves s'ouvrirent à l'horizon lointain de son être. Le grand vol sombre et doux la souleva. Un souffle gonfla sa poitrine. Et, magnifiquement, l'ardeur et le droit de vivre illuminèrent ses larges prunelles.
Droite, la tête légèrement renversée en arrière, de toute sa fierté raidie elle écrasait la timidité de Charlotte.
Celle-ci, blanche et comme mourante, les lèvres tirées par un frémissement, les jambes amollies, dut s'asseoir. Elle défaillait.
Il y eut un silence, une minute de grâce au bord du gouffre. Puis un geste de Charlotte. Deux pauvres petites mains qui cherchaient, s'égaraient, tremblantes. La blancheur d'un papier tendu. Et une voix inégale qui semblait traverser au fond de la gorge du sang ou des larmes en suspens.
— « Dans ta jupe de bicyclette… Heureusement j'ai ouvert le paquet moi-même. Ma femme de chambre aurait pu trouver cela… »
Marcienne reconnut le pli de la feuille, l'écriture trapue, toute en largeur, les écrasements passionnés de la plume.
Elle avait eu la folie d'emporter cette lettre dans une excursion — pour l'avoir tout un jour contre elle, dans la courte jupe collante, près de sa chair. Par quel inconcevable oubli avait-elle pu la laisser là?… Elle aurait juré l'avoir reprise, l'avoir emportée au nid de mystère où se dérobait, au delà du monde, au-dessus du monde, dans les régions de l'absolu, la fatale merveille de sa passion.
— « Prenez donc, » dit nerveusement Charlotte.
Son geste de dégoût!… Et, sur ce papier qu'elle écartait comme une chose immonde, toute la splendeur d'amour que la Destinée fait surgir parfois, en des rencontres exceptionnelles, pour l'éblouissement, la transfiguration de l'être humain!
Contraste dont s'épouvanta Marcienne. Un accablement l'anéantit devant les remparts infrangibles, l'isolement des âmes dans les taillis de l'inconcevable, les forêts sans bornes des sentiments, où résonnent, au long des sentiers qui nulle part ne se croisent, la foule des pas que nous ne rencontrons jamais.
Mme de Sélys prit la lettre, et regarda cette petite sœur blonde qu'elle chérissait d'une si vraie tendresse, qui, en ce moment, souffrait tant à cause d'elle, et qui n'aurait même pas l'apaisement de comprendre. Elle murmura :
— « Pauvre… pauvre Lolotte! »
Devant cette pitié inattendue, les yeux bleus, les yeux enfantins s'indignèrent.
— « Lisez cette lettre… Dites-moi si c'est bien à vous, à vous… la femme de mon frère, qu'on l'a écrite. »
Oh! ce « vous » de justicière! Ce « vous » dont Lolotte avait eu peine à perdre l'habitude dans le respect, l'admiration, et qui lui revenait aux lèvres dans l'amertume, l'hostilité, le mépris! Marcienne fléchit sous le désastre que représentait cette syllabe.
Elle s'assit à son tour.
Instinctivement elle prit refuge près de son petit bureau, dans l'angle du paravent, forteresse de soie et de cristal où veillait l'armée de ses chimères.
Elle posa la lettre sur son buvard. Ses yeux s'y fixèrent sans la relire. A quoi bon? Elle en savait les phrases par cœur. Mentalement elle se les redit, mesurant le sillon d'affreuse lumière tracé par chacune dans l'âme de Charlotte.
Voici quelle était cette lettre :
« Ma noble et tendre Marcienne,
« Oui, certes, j'avais pris pour moi le Premier Adieu, mais je voulais douter pour me faire du mal, me rappelant ce que tu m'as dit au début de notre immortel amour : « Rien n'est meilleur que la souffrance dans la vie et dans l'amour. » Parole horriblement fausse et atrocement vraie en même temps. Mais voici que tu m'as envoyé tes vers. Si tu voyais ce que j'ai fait de ce sonnet! Il est dans un état lamentable de vétusté, car il roule d'une poche à l'autre, tant je l'ai lu souvent, tant je l'ai embrassé, comme un grand fou, comme un grand enfant que je suis depuis que je t'aime, c'est-à-dire depuis que je te connais, depuis que je t'ai vue.
« Oh! te rappelles-tu comme j'ai saisi ta main ce jour-là, comme je t'ai regardée tout de suite dans les yeux!… Déjà je te voulais… Que dis-je? Je t'avais déjà prise, et même si tu n'avais pas été si entièrement à moi depuis, ose dire que tu ne le fus pas, ce jour-là, au delà de toute séparation possible.
« Cela a été soudain comme la flamme et comme la tempête… Et c'est une tempête qui souffle en nous depuis des semaines, des mois, — déjà! — et c'est une flamme qui nous consume, à moins qu'elle ne nous donne des forces nouvelles… Qui sait?
« Pour ma part, je ne me savais pas si riche de passion ardente, de fierté, de sensibilité, de vaillance fougueuse. Ne prends pas cette phrase dans un sens orgueilleux. Il n'y a pas de quoi, au fond. Si je suis tel, c'est par toi, pour toi, à cause de toi uniquement. C'est Toi qui m'as voulu ainsi, qui m'as fait ainsi. C'est ton corps divin surtout, et c'est aussi ton âme adorable, et tes yeux… C'est Toi qui as voulu cela, et l'amour infini dont tu es digne m'a illuminé parce que tu m'as élu, me fait l'égal des plus illustres, des plus fortunés, des plus grands.
« Je suis fou. Me comprends-tu? Je t'aime, Marcienne, je t'aime!… J'ai peur de le crier tout haut. J'ai peur d'être entendu de toutes choses. On doit le lire dans mes yeux. Quand on touche ma main on doit la sentir trembler d'amour. C'est fou… C'est fou! Où allons-nous? Qu'importe, pourvu que je t'aie, que je te tienne dans mes bras, sous mes lèvres, tu sais… tu sais…
« Ah! m'amour, que je t'aime!
« Donne ta bouche… Laisse-moi t'étreindre, — de loin, hélas! — passionnément, follement, dans l'attente des extases les plus exquises et les plus surhumaines qui soient.
« Ton
« Philippe. »
— « Marcienne, » murmura Charlotte, « est-ce possible?
— Plus que possible… Inévitable.
— Vous osez dire?… »
Elles se considéraient, haletantes.
— « Être la femme d'Édouard de Sélys, et le tromper!… Être VOUS, Marcienne, et descendre si bas!… »
Un sourire, les sourcils levés. Mais Mme de Sélys se tut.
— « Parlez… Défendez-vous, par pitié! » supplia Charlotte.
— « De quoi me défendrais-je? » dit hautainement Marcienne. « Tu as surpris la vérité. Je ne nie rien.
— Et… cela dure toujours? Et vous continuerez?…
— Oui.
— Si je ne m'oppose pas à cette infamie!
— Tu as plusieurs moyens d'empêcher, en effet, ce que tu juges ainsi, sans discernement.
— Sans discernement!… Mon frère!… Une injure pareille à mon frère, au plus noble des hommes!… Et pour qui?…
— Arrête!
— Ce Philippe, qui signe cette odieuse lettre, c'est bien Philippe d'Orlhac, n'est-ce pas?
— C'est lui.
— Il a vingt-sept ou vingt-huit ans?
— Pas davantage.
— Et vous en avez près de quarante. »
Un léger sursaut du buste, le palpitement des longues paupières, la pâleur accrue : tels furent les signes, presque imperceptibles, de souffrance.
— « Mais ce garçon n'a rien d'extraordinaire! » s'écria Charlotte. « Il est entré dans la diplomatie parce que c'est une carrière de parade. Et il reste au ministère pour ne pas quitter Paris, où il s'amuse. Voilà le rival que vous donnez à Édouard!…
— Ma pauvre enfant!… Si tu soupçonnais ta naïveté!…
— Ma naïveté… Elle est morte!… Vous l'avez tuée, Marcienne. Vous étiez mon culte, mon adoration, mon modèle… Maintenant, je ne verrai plus que des abominations et des trahisons dans la vie. »
Les paroles vibrèrent dans un frémissement de douloureuse sincérité. Jusqu'à présent, Charlotte, par la gaucherie de ses questions, la raideur où elle forçait son angoisse de petite fille prête à fondre en larmes, manquait totalement du prestige que réclamait son rôle.
Mais soudain, elle fut elle-même. Elle eut l'accent de sa propre catastrophe morale. Son cri cessa d'être conforme à son attitude de surface. Il jaillit des profondeurs. Une intense émotion troubla Marcienne.
— « Ah! Charlotte… ma petite sœur!… Ah! quelle fatalité!
— Ne m'appelle plus ta sœur, Marcienne!… Je ne la suis plus. Je suis la sœur d'Édouard, de cet admirable grand homme, que, maintenant, ton existence même outrage!… »
L'impétuosité des mots, le tumulte des sentiments, les sanglots éclatèrent. Et le tutoiement revenait, parmi les lambeaux sanglants de tendresse déchirée. Car ce n'était plus la sage petite Mme Fromentel, guindée jusqu'à l'accomplissement d'un effarant devoir : c'était Lolotte, éperdue de détresse, jetée dans une situation trop forte, et ne comprenant plus, ne voyant plus clair même dans sa propre conscience, à sentir qu'en face de la belle-sœur coupable, elle ne parvenait pas à la haïr, qu'elle subissait toujours son charme tendre, sa domination d'altière douceur, et qu'une tentation lui venait d'aller pleurer sur son épaule.
— « Comment as-tu pu faire une chose pareille… toi, Marcienne? Et tu ne t'en repens pas… Tu ne le regrettes pas!… Tu n'as pas l'air d'en souffrir…
— J'en souffre devant tes larmes, Charlotte. Je sacrifierais, — non pas mon amour, — mais ma vie, pour que tu n'aies pas lu cette lettre.
— Ton amour!… C'est à moi que tu dis cela!… Tu me donnes à entendre que ce misérable amour t'est plus précieux que l'existence, que ma sécurité morale, ma confiance en toi!…
— S'il ne m'était pas cher au delà de tout, je serais pire que tu ne me supposes.
— Cher au delà de tout!… Mais tu blasphèmes! Tu préfères un Philippe d'Orlhac à Édouard?
— Je ne les compare pas.
— Que t'a fait mon frère? Réponds-moi franchement. A-t-il eu envers toi des torts que j'ignore?
— Aucun.
— Sa froideur n'est qu'apparente, tu le sais bien, Marcienne. Il ne débite pas des fadaises sentimentales… Mais quel grand cœur que le sien! Et il t'aime, Marcienne, il t'aime!… d'une façon à laquelle je ne songerai plus sans épouvante.
— Ma tendresse pour lui, je te l'assure, Charlotte, est immense.
— Tais-toi. Tu n'as pas le droit de parler de ta tendresse pour lui.
— Je ne puis pas t'en vouloir de t'exprimer de la sorte. J'aurais sans doute dit des paroles semblables, en jugeant une situation telle que la mienne, il y a seulement quelques mois.
— Ah?… Et le crime que tu aurais condamné, maintenant que tu l'as commis, te semble justifiable?
— Bien mieux : je ne puis même pas me persuader que cette révélation nouvelle, profonde, foudroyante, de la vie, comporte quelque chose de criminel. »
Charlotte écarquilla les paupières, ouvrit toutes grandes les claires fenêtres de ses yeux. Mais rien n'y entra des sombres lueurs dont fulgurait l'âme de Marcienne.
La petite belle-sœur eut un mot de violence :
— « Les assassins tiennent aussi des raisonnements pareils.
— Oui, peut-être… » dit rêveusement Mme de Sélys. « Ceux qui raisonnent, du moins. Et les autres, inconsciemment. C'est la réflexion que je me suis faite, dans l'étonnement du mystère que j'ai découvert en moi.
— Ce mystère n'est pourtant pas compliqué, » murmura Charlotte.
Ses pleurs s'étaient taris. La contraction des nerfs faisait par instants tressauter les muscles délicats de son visage. Un sourire avisé, furtif, d'un dédain qui s'appliquait, vint soulever la lèvre, puis se fondit dans le gercement d'un frisson.
— « Qu'est-ce que tu veux dire? » demanda Marcienne.
Elle avançait la tête, un peu inquiète, mais sans aucun redressement défensif contre l'offense probable. Plutôt avec une espèce de sollicitude pour les tourments baroques dont la naïveté de sa belle-sœur devait aggraver la tristesse logique de leur situation.
— « Qu'est-ce que tu veux dire… que ce mystère n'est pas compliqué?
— Oh! ne me force pas à m'avouer à moi-même ce que je devine… ce qui m'écœure!… »
Le mot heurta le calme de Marcienne comme une pierre la surface unie d'un étang. Un tressaillement passa, en ondes vives, puis apaisées, et qui, soudain, moururent.
— « Va, parle… Parle, Charlotte, de ce que tu ignores… Comme je le ferais moi-même à ta place, comme nous le faisons tous quand nous nous jugeons les uns les autres. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de la douleur que j'ai mise en toi. Crie-la, cette douleur, ma pauvre enfant. Qu'importe si tu me blesses! »
Quel secret de dignité était en cette hautaine créature? Comment, dans un si tragique défilé, se maintenait-elle sur les sommets, d'une démarche noble et sûre, tandis qu'elle aurait dû se débattre d'horreur au fond du précipice? Nulle arrogance d'ailleurs dans son accent, nulle vibration d'orgueil. Une certitude singulière, une mélancolie profonde, et une émouvante pitié. Mais pitié pour qui?… Pour Charlotte sans doute… Pour Édouard?… Qui sait? Et pour toutes les misères des cœurs, auxquelles sa passion la rendait compréhensive… Pour tout ce qu'il y a de mesquin, de fatal et d'amer dans la poursuite impérieuse du bonheur.
Charlotte cependant, étreinte par cette supériorité, se taisait. Marcienne insista. Et la jeune femme, balbutiante, finit par dire :
— « Ah! cette idée qui me remplit de honte pour toi, pour moi, pour nous tous… qui me fait prendre en dégoût l'amour, le monde entier, tout ce qui existe!
— Quelle idée?
— Édouard a cinquante-cinq ans. M. d'Orlhac n'en a pas trente. Et ce n'est pas de platonisme qu'il te parle dans son odieuse lettre… Toi, Marcienne, toi!… C'est pour cela que tu trompes l'homme admirable qu'est mon frère… que tu exposes son honneur… sa vie peut-être… Car tu sais bien qu'il en mourrait. »
Sur le beau visage de Mme de Sélys, depuis le cou jusqu'aux racines des cheveux relevés, la marée rose du sang surgit d'un flot brusque, s'étendit, resta.
Elle s'accouda, les doigts au front, les paupières closes.
Et elle ne dit rien.
Charlotte l'épia, déconcertée.
C'était l'accusation suprême qu'elle avait lancée là, et même avec un scrupule de la formuler, cette petite épouse gentille, tendre et froide, qui se croyait éprise de son mari et lui avait donné trois enfants, tout en conservant une indifférence physique et une antipathie morale pour les manifestations sensuelles de l'amour. Ces manifestations, il faut le dire, avaient été bornées, de la part de Jacques Fromentel, par le principe qu'il professait et exprimait suivant la formule classique : « On ne traite pas sa femme comme une maîtresse. »
Et, de fait, sans trop savoir comment on peut traiter une maîtresse, Charlotte envisageait vaguement, dans le désir trop ardent de l'homme, dans ses caresses trop vives, quelque chose de dégradant pour la femme. Elle entrevoyait ce domaine obscur avec l'intolérance rendue plus rigide par la curiosité inavouée, le dépit inconscient, qui pince les lèvres et aigrit la voix des vierges vieillies et des épouses trop chastes.
Douée d'une joliesse exquise, à qui l'on faisait fête, et d'une mansuétude charmante, Charlotte hérissait d'aussi peu d'angles que possible le petit glaçon de sa vertu. Toutefois elle gardait, pour les coupables amoureuses, ce « Comment peuvent-elles? » qui plisse de dégoût les lèvres que n'ont jamais affolées les baisers.
Et c'était Marcienne, — cette Marcienne tant admirée, toujours vue si haut planante, cette femme qui portait le nom illustre de son frère, dépositaire d'un repos si précieux, d'un honneur si sacré, c'était cette sœur aînée, maternelle à sa jeunesse, qui glissait au plus vil péché, dans les bras d'un homme de dix ans moins âgé qu'elle!
Pourquoi ne repoussait-elle pas au moins l'imputation de folie charnelle? Pourquoi n'avait-elle pas une protestation, pas un geste pour se soustraire au bas soupçon dont Charlotte eût voulu écarter l'horreur? Que n'invoquait-elle quelque chimère de compassion, de dévouement, un entraînement romanesque?… Mais cette rougeur d'aveu!… Et maintenant ce silence… Ces paupières abaissées, voilant un abominable rêve…
Marcienne songeait au miracle de la volupté magnifique… à l'extraordinaire unisson de deux êtres de chair dont les fibres et les nerfs s'attirent de l'attraction irrésistible qui rend foudroyantes les grandes forces de l'univers. Elle songeait que les ardents nuages magnétiques, — lorsque, du fond le plus lointain de l'espace, le vent les jette l'un vers l'autre, — ne peuvent pas se soustraire à l'union prodigieuse dont toute l'immensité s'illumine. Et qu'ainsi deux créatures humaines, qui marchaient calmes et inconscientes de leur puissance passionnelle avant de se rencontrer, sentent, quand leurs yeux se croisent enfin, quand leurs mains se touchent, que la fatalité d'un bonheur formidable est sur eux. L'étreinte leur devient inévitable, comme l'éclair aux nuées.
Tout disparaît devant la loi despotique de leur amour. Quelque chose d'infini passe dans leurs joies, comme si la Nature y condensait tous les secrets de la vie et de la mort. Car le couple élu pour cette rare félicité de la chair rentre dans l'ordre parfait, réalise le phénomène essentiel, résume dans un baiser de feu l'harmonie des mondes. Auprès d'une union pareille tous les autres mariages, légitimes ou illégitimes, ne sont que des ébauches d'amour, des essais plus ou moins durables, des erreurs plus ou moins douces de l'imagination et des sens.
Marcienne, le front sur sa main, sous l'ombre de ses paupières, vit les yeux de son amant, sa bouche… Elle sentit autour d'elle les bras d'adoration et de caresse qui l'avaient emportée dans les régions divines, sur les sommets de lumière, dans les au-delà fabuleux qu'elle eût ignorés toujours…
Comment le regret et le repentir seraient-ils venus? Elle n'avait au cœur, à côté de sa passion, qu'un grand désir de la mort, un désir qui, brusquement, l'avait saisie le jour où elle s'était éblouie devant la beauté de son amour. Toute sa vie n'avait été qu'une marche à tâtons vers la minute resplendissante. Redescendrait-elle dans la nuit les chemins qu'elle avait montés vers l'aurore? Que pouvaient être les lendemains d'une félicité pareille?
Si elle l'eût goûtée à vingt ans, peut-être eût-elle imaginé qu'un si complet bonheur était le pain quotidien de l'existence, qu'il devait être éternel ou qu'il se renouvellerait à l'infini.
Mais elle en avait trente-huit. Elle avait sondé les choses et les êtres, les joies et les douleurs, par toutes les forces intuitives de sa nature d'intelligence et de sensibilité. Il y a quelques semaines seulement, n'aurait-elle pas juré qu'elle connaissait la mesure de tout, ayant au moins tout imaginé de ce qu'elle n'avait pas ressenti?
Aujourd'hui, elle en arrivait à se demander comment, avant de connaître Philippe, elle concevait l'amour. Et elle n'y parvenait pas. Elle prenait en pitié son ignorance antérieure.
Du moins elle en savait assez pour connaître que rien ne dure, pour observer l'affreuse rapidité des jours, pour compter les heures de grâce accordées à sa jeunesse finissante.
Et voilà pourquoi Marcienne souhaitait d'un âpre vœu quelque mort soudaine et douce.
N'est-ce pas la seule éternité qui pouvait être accordée à son rêve? Des siècles n'y ajouteraient rien. Il suffirait pour qu'il fût impérissable qu'elle ne le vît pas finir.
La voix de Charlotte la tira de sa rêverie.
Mme de Sélys regarda cette enfant.
Comment lui faire comprendre ce qu'elle-même, Marcienne, malgré ses années en plus, sa supériorité d'organisation, sa curiosité de la vie, n'eût pas compris quelques mois auparavant, n'eût jamais compris peut-être sans le piège de lumière et de folie où l'avait prise le destin?
On lui avait tant fait la cour! Elle se sentait naguère encore si sûre d'elle-même, dans sa méfiance amusée des protestations que le désir met aux lèvres des hommes. Elle se serait condamnée d'avance sur la simple vision de sa conduite actuelle. Comment Charlotte ne la condamnerait-elle pas?
— « Ainsi, » disait la jeune femme, « tu te renfermes dans ton silence, Marcienne? Tu ne daignes me donner aucune explication, tu ne veux prendre aucun engagement?…
— A quoi bon? Corrige-t-on la fatalité par des paroles?
— Je la corrigerai par des actes.
— Que feras-tu?
— J'avertirai mon frère.
— Malheureuse enfant! Ne vaudrait-il pas mieux que tu prisses une arme pour le tuer?
— Je cesserai de te voir en tous les cas, Marcienne. Je n'entrerai plus dans cette maison où ton mensonge habite.
— Ce serait tout révéler à Édouard.
— Tu ne veux pas que je joue un rôle dans ta comédie, que je devienne ta complice?
— Je ne veux que sauver de la douleur celui que j'offense malgré moi. C'est bien assez du mal que je t'ai fait, ma pauvre Lolotte.
— Pourquoi n'as-tu pas le courage de ta folie, ne divorces-tu pas?
— Parce que ni Édouard ni moi nous ne pourrions vivre l'un sans l'autre. »
A cette étonnante réponse, Charlotte eut un moment de stupeur. Puis, affolée d'incompréhension, d'impuissance, elle s'écria :
— « Eh bien, j'irai trouver M. d'Orlhac. Je le supplierai ou je le menacerai. Si c'est un homme d'honneur, il renoncera à toi. »
Marcienne, sans répondre, posa sur Charlotte un long regard indéfinissable.
Il y eut un silence. Toutes deux maintenant se tenaient debout, face à face. Et, brusquement, dans cette confrontation, le sentiment de ce qui les divisait sombra en elles, tomba au second plan de leurs âmes, subit comme une courte éclipse. La douceur intime et ancienne de leur amitié ressurgit. Un long flot de tendresse monta, dans une horreur étonnée de la lutte. Pouvaient-elles se traiter en ennemies? Mais que s'était-il donc passé? Pourquoi n'avaient-elles pas prononcé le mot qui les aurait fait se comprendre? Il devait exister, ce mot. Rien n'était irréparable. La triste chose pouvait finir, s'oublier, s'effacer comme un mauvais rêve.
Charlotte surtout, si longtemps pliée à l'influence de cette sœur qu'elle admirait, et dominée à cette minute même par le mystère, par le calme d'une nature vraiment supérieure, — plus enfant aussi, plus crédule aux miracles des revirements et des réparations, — admit soudain et sans cause la possibilité d'un remède.
— « Marcienne… j'avais tant de chagrin!… Pardon si je t'ai blessée… Je ne te juge pas, je t'implore… Dis, tu ne voudras pas notre malheur à tous!… »
Des larmes noyèrent les yeux de Mme de Sélys.
— « Lolotte!… Chère petite Lolotte!…
— Marcienne… j'en mourrai!
— Tais-toi, oh! tais-toi!… »
Elles s'étaient rapprochées. Elles s'étreignaient à présent, frémissantes de sympathie, d'angoisse. La tête blonde s'appuyait sur l'épaule plus haute. L'aînée entourait la cadette de ses bras, avec un bercement imperceptible, comme pour une petite fille que l'on console.
— « Pourquoi as-tu fait cela, Marcienne?
— Je ne puis pas te le dire.
— Je t'aimais tant!… Et maintenant… de t'embrasser ainsi, il me semble que je trahis mon frère.
— Ne crois pas une pareille chose.
— J'ai eu des idées affreuses. J'en aurai encore. Comment vivre entre vous deux désormais?
— Hélas! pauvre enfant, ce n'est pas moi qui peux te le dire. Toute sollicitation de ma part pour assurer son repos, à lui, aurait l'air de réclamer ta complicité.
— Comment!… Ta fierté ne me demande rien! Tu me laisses libre d'agir?
— Absolument libre.
— Mais je ne sais pas ce que je dois faire. Et quoi que je fasse ou non, je deviendrai folle de douleur.
— Tu as tes enfants, Charlotte. Oublie le reste et ne pense qu'à eux.
— Je suis l'enfant de mon frère. Il m'a élevée. Je lui dois tout. Voilà ce que je n'oublierai jamais. »
Un retour d'hostilité sur cette parole. Un recul.
— « A toi de voir, » dit Marcienne, « si, en l'éclairant, tu lui rendrais le bien qu'il t'a fait. »
Ce fut le seul effort où condescendit l'orgueil de Mme de Sélys, pour inciter sa belle-sœur au silence.
— « Et… tu es décidée, Marcienne?… Tu reverras M. d'Orlhac?