DANIEL THALY

L’ILE ET LE VOYAGE

Petite Odyssée d’un Poète lointain

PARIS
LE DIVAN
37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXIII

DU MÊME AUTEUR :

Lucioles et Cantharides (Paris, Ollendorf, 1900) (épuisé).

La Clarté du Sud (Toulouse, Société Provinciale d’Éditions, 1905).

Le Jardin des Tropiques (Paris, Éditions du Beffroi, 1911).

Chansons de mer et d’outre-mer (Paris, Éditions de la Phalange, 1911).

Nostalgies Françaises (Paris, Éditions de la Phalange, 1913).

Il a été tiré de cet ouvrage
20 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder

Some day I shall rise and leave my friends

And seek you again through the world’s far ends,

You whom I found so fair,

(Touch of your hands and smell of your hair !),

My only god in the days that were.

My eager feet shall find you again,

Though the sullen years and the mark of pain

Have changed you wholly ; for I shall know

(How could I forget having loved you so ?),

In the sad half-light of evening,

The face that was all my sunrising.

Rupert Brooke.

PREMIER CHANT
D’UNE ILE PIERREUSE ET BOISÉE

Toute fraîche et feuillue sous la molle chaleur

D’un grand ciel d’un bleu fou.

John-Antoine Nau.

J’écris ces vers d’une île où sont les perroquets,

Où les arbres fleuris sont d’énormes bouquets

Odorants et joyeux aux beaux mois des corolles.

J’écris ces vers au chant des fontaines créoles.

Sur un piton lointain ondule un palmier vert.

Par ma fenêtre bleue entre l’air de la mer.

Les frégates sans fin sollicitent le rêve ;

Avec elles l’espoir plane loin de la grève.

Tout près de ma maison où bourdonne un rucher

Chantent trois fois par jour les cloches d’un clocher.

Ma demeure est toujours tranquille et solitaire ;

C’est là que je conserve un grand amour sincère ;

Et le charme est si pur d’y chérir deux beaux yeux

Lointains, que mon bonheur illumine les cieux.

J’écris ces vers au chant de la mer des Antilles

A l’heure où sur les monts, lune verte, tu brilles.

LE VENT DU SUD

A vous troupe légère

Qui d’aile passagère

Par le monde volez.

Joachim du Bellay.

Le doux vent que l’on respire,

Par ce beau jour d’odeurs,

Apporte l’âme en délire

Des flots et des fleurs.

Non, ce n’est pas de ces plages

Que vient le vent frais,

Il a fait de beaux voyages.

(O Mers, ô Forêts !)

Il a charmé l’Atlantique

De son rêve fol,

L’odeur de la Martinique

Flotte dans son vol.

Il a frôlé la grenade

Aux divins vergers

Et la limpide Barbade

Aux arbres légers.

N’est-ce pas, pur et tonique,

Sur les ajoupas,

L’air de la brune Amérique

Où sont les pampas ?…


Il traîne par le tropique,

Tenace témoin,

Quelque chose d’exotique

Qui vient de plus loin.

Il a bu le sel des îles

Désertes où les bois

Ont des notes plus subtiles

Que tous les hautbois.

Il a chanté sur cent grèves

Avec les oiseaux,

Il a bercé mille rêves

Et mille roseaux.

Il a gonflé mille voiles

Sur les chaudes mers

Et frémi sous mille étoiles

Aux cieux pleins d’éclairs.

Il donne la nostalgie

De pays lointains.

Mon âme s’est élargie

D’espoirs incertains.

Ah ! ce n’est pas de nos plages

Que vient le vent frais.

Il a fait de grands voyages.

(O Mers, ô Forêts !)


Vent qui pousses les nuages

Vers le nord frileux

Et te complais aux ombrages

Hantés de paons bleus.

Toi qui sèmes à nos portes

L’or des orangers,

Prends avec les feuilles mortes

Mes rêves légers.

Prends mes chants et sème-les

Sur toutes les mers

Et que toutes les forêts

Respirent mes vers.

Emporte au loin par le monde

— Divin troubadour —

L’ivresse pure et profonde

De mon cœur trop lourd !

AU BEAU LYS DE FRANCE

Dans l’île montagneuse et pleine de forêts,

Voilà bientôt six ans que je chante aux étoiles

Et que je songe à vous, tandis que mille voiles,

Mille oiseaux migrateurs voyagent aux vents frais.

AURORE AUSTRALE

La nuit ferme son aile et parmi les roseaux

On entend pépier d’innombrables oiseaux.

A pas comptés, l’aube s’approche.

De la savane la plus proche

On entend les clairons des coqs.

Argo ne vogue plus dans la vaste nuit bleue.

Le long Scorpion d’or rentre sa longue queue

Par delà l’île aux sombres rocs.

Les torrents de l’aurore en blanchissant l’azur

Ont emporté le sable éclatant des étoiles

Et la mer voit soudain, à son orient pur,

Le clair vaisseau du jour dresser ses roses voiles.

INCANTATION

Ah ! vivre ici, bercé de secrètes musiques

Et le regard toujours tourné vers la beauté ;

Les meilleurs de nos vers n’étant que des reliques

Où l’on veut des beaux jours conserver la clarté !

Poèmes de tendresse écrits à la nuit close,

Brillez comme l’étoile en un feuillage noir ;

Gardez le souvenir de la dernière rose

Et l’écho langoureux des colombes du soir.

LE RÊVE

Bien que je vive aux lointains bords

De l’exotisme,

Mon rêve, oiseau fier, sans efforts,

Sait franchir l’isthme.

Il revient se poser souvent

Sur la ruine

D’un temple grec où l’on entend

Chanter la mer de Salamine.

INVITATION AU CLAIR DE LUNE

Clair de lune, je vais faire éteindre les lampes,

Pour que vous rentriez ce soir dans ma maison ;

Vous avez des pitons illuminé les rampes

Et vous baignez déjà le subtil horizon.

Beau feu blanc de la lune, entrez par mes fenêtres

Et faites pour mes yeux danser vos froids rayons ;

Je reverrai l’étang qui brille sous les hêtres,

J’entendrai Philomèle et le chant des grillons.

LE SEUL REGRET

Si vous étiez près de mon cœur

Que la nuit serait belle !

Il n’est pas une autre île en fleur

A mes yeux valant celle

Où de ma fenêtre je vois,

Dans la campagne amie,

Bambous penchés et palmiers droits

Et la mer endormie.

LA LETTRE

Qui eust pensé que l’on peust concepvoir

Tant de plaisir pour lettres recepvoir ?

Clément Marot.

Ecrivez-moi sans cesse, ô mon beau Lys lointain,

Bientôt luira le jour radieux que j’espère ;

En attendant, les mots tracés par votre main

Sont des ruisseaux où mon amour se désaltère.

LES ILES

A Marius-Ary Leblond.

Océan, garde-nous les Iles.

Fernand Thaly.

Qui dira le charme des îles,

Oasis que borde d’azur

Le désert des ondes mobiles ?

Qui chantera leur soleil pur ?

Berceau de légendes splendides

Depuis le temps d’Aphrodite,

Ne sont-elles ces Atlantides

Les paradis de la beauté ?

C’est dans un îlot qu’Ariane

Fut abandonnée aux tourments.

En Sicile, au chant du platane,

Théocrite eut des jeux charmants.

Chio te vit grandir, Homère !

Rhodes charma les Chevaliers ;

Et Cœur-de-Lion, âme fière,

Aima Chypre aux pourpres halliers,

Sur les mers de la solitude

C’est par l’une des Bahamas

Que Colomb commença l’étude

Des merveilleux panoramas.

C’est aux Mascareignes, dans l’île

Des filaos plantés en rangs

Que naquit Leconte de Lisle,

Poète grand parmi les grands.

Les plus beaux yeux de l’Odyssée

D’une île ont admiré la mer,

Et Nausicaa fut bercée

Par le lyrisme du flot clair.

Iles du Sud hospitalières

Aux Bougainville, aux Carteret ;

Elles gazouillent, vos lisières ;

Mais pas d’oiseaux dans la forêt !

Et c’est vous, charmantes Antilles,

Les plus admirables joyaux

Des îles riches en coquilles

Sous l’or des tropiques royaux.

Terres d’amour, chères aux rêves

Et propices aux Robinsons,

Les vents alizés de vos grèves

M’ont donné de belles leçons !…

Vous parfumez vos claires rades

Du souffle des matins rosés

Et dans vos golfes les dorades

Dansent sous les flots irisés.

C’est à vos cieux que je dérobe

Le murmure des filaos,

Lorsque la mer change de robe

A l’aurore, au parfum des flots.

Je vois rentrer le paille-en-queue

Pareil à mon blanc rêve pur,

Lorsque blonde en sa prison bleue

La lune contemple l’azur.

Ile ardente du Pacifique

Stevenson ne t’aime pas mieux

Que je n’aime ma Dominique,

Ma belle île aux oiseaux heureux.

Douce Antille aux bois admirables,

Sera-ce sous ton azur clair,

Que j’entendrai, du fond des sables,

Les grandes lyres de la mer ?

L’ANSE AUX TORTUES

Sur la plage où le flot a des lueurs d’agates

Ne glisse plus le vol émouvant des frégates.

Les lézards ne vont plus parmi les mangliers

Happer les fourmis d’or qui rôdent aux halliers.

Du croissant safrané vois les cornes pointues.

C’est juillet, mois torride où pondent les tortues.

Veux-tu que nous allions vers le sable luisant

De la plage où le flot blanchit le noir brisant ?

Là, muets, nous pourrons peut-être, sous la lune,

Voir l’immense tortue aborder la lagune,

Se traîner sur le sable et longtemps épier

Les ombres du rivage et celles du hallier

Puis enfouir, afin que l’île les protège,

Ses œufs dont la couleur est celle de la neige.

LE NAGEUR

« Dans l’onde transparente où luisent les coraux,

J’ai vu les grands requins poursuivre les bécunes ;

Va plutôt te baigner dans les eaux des lagunes,

Derrière la savane où beuglent les taureaux. »

Mais tu me répondis : « Tes paroles sont vaines :

Tu ne sauras jamais le plaisir merveilleux

Qu’on éprouve à franchir les grands espaces bleus

De l’Atlantique, au chant des Antilles sereines. »

Depuis, je te vois fendre au loin les vastes eaux,

Et traîner sur la mer un lumineux sillage ;

Et moi qui suis épris d’un autre beau voyage

Je te regarde, assis à l’ombre des roseaux.

Là-bas, c’est le récif que hantent les grands squales

Et voici l’horizon houleux des cachalots.

Nage, souple nageur, jusqu’au soir plein d’étoiles,

Ainsi qu’un grand poisson de nacre dans les flots.

Nage sous les ciels d’ambre et sous les nuits funèbres,

Dans le flot rose ou vert, noir ou phosphorescent,

Jusqu’au jour où soudain brisera tes vertèbres

Quelque monstre marin aux yeux ivres de sang.

En attendant, jouis de la vague éternelle,

Respire la douceur du soir occidental ;

L’océan te caresse en ses flots de cristal,

Tes bras sont vigoureux et ta jeunesse est belle.

LA NUIT DANS LES GRANDS BOIS

A M. H.-M.-S. Laidlaw.

Les perroquets criards, les perroquets têtus,

Les perroquets dans l’arbre aux fruits noirs se sont tus.

C’est l’heure où le soleil, parcourant d’autres lieues,

Quitte la Dominique et ses montagnes bleues.

Le crabier sur la branche a rejoint ses petits.

Le sentier ne voit plus rôder les agoutis.

Une dernière fois, la brise sur son aile

Porte à l’écho lointain un chant de tourterelle.

Un grand concert soudain s’élève des bosquets ;

Grenouilles et lézards répondent aux criquets.

Avant de sombrer dans le rêve…

La forêt mêle les couleurs

Harmonieuses de ses fleurs.

Sur les bois la lune se lève…

Les odeurs de la nuit chassent celles du jour.

Mille bruits que le vent emporte avec amour

Exaltent l’air plus vif des solitudes vierges.

L’astre blanc sème ici des lumières de cierges

Et là-bas, sur une eau, des feux de diamants.

Il s’élève admirable entre les fûts dormants

De deux minces palmiers et c’est comme une aurore

Où le chat-huant gris jette son cri sonore.

La nuit claire à présent est reine de l’azur.

L’air est plus lumineux et le parfum plus pur.

Il semble que soudain mille corolles blanches

Parfument les rameaux des immobiles branches.

Les sphinx ont remplacé l’essaim des papillons.