DANIEL THALY

L’ILE ET LE VOYAGE

Petite Odyssée d’un Poète lointain

PARIS
LE DIVAN
37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXIII

DU MÊME AUTEUR :

Lucioles et Cantharides (Paris, Ollendorf, 1900) (épuisé).

La Clarté du Sud (Toulouse, Société Provinciale d’Éditions, 1905).

Le Jardin des Tropiques (Paris, Éditions du Beffroi, 1911).

Chansons de mer et d’outre-mer (Paris, Éditions de la Phalange, 1911).

Nostalgies Françaises (Paris, Éditions de la Phalange, 1913).

Il a été tiré de cet ouvrage
20 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder

Some day I shall rise and leave my friends

And seek you again through the world’s far ends,

You whom I found so fair,

(Touch of your hands and smell of your hair !),

My only god in the days that were.

My eager feet shall find you again,

Though the sullen years and the mark of pain

Have changed you wholly ; for I shall know

(How could I forget having loved you so ?),

In the sad half-light of evening,

The face that was all my sunrising.

Rupert Brooke.

PREMIER CHANT
D’UNE ILE PIERREUSE ET BOISÉE

Toute fraîche et feuillue sous la molle chaleur

D’un grand ciel d’un bleu fou.

John-Antoine Nau.

J’écris ces vers d’une île où sont les perroquets,

Où les arbres fleuris sont d’énormes bouquets

Odorants et joyeux aux beaux mois des corolles.

J’écris ces vers au chant des fontaines créoles.

Sur un piton lointain ondule un palmier vert.

Par ma fenêtre bleue entre l’air de la mer.

Les frégates sans fin sollicitent le rêve ;

Avec elles l’espoir plane loin de la grève.

Tout près de ma maison où bourdonne un rucher

Chantent trois fois par jour les cloches d’un clocher.

Ma demeure est toujours tranquille et solitaire ;

C’est là que je conserve un grand amour sincère ;

Et le charme est si pur d’y chérir deux beaux yeux

Lointains, que mon bonheur illumine les cieux.

J’écris ces vers au chant de la mer des Antilles

A l’heure où sur les monts, lune verte, tu brilles.

LE VENT DU SUD

A vous troupe légère

Qui d’aile passagère

Par le monde volez.

Joachim du Bellay.

Le doux vent que l’on respire,

Par ce beau jour d’odeurs,

Apporte l’âme en délire

Des flots et des fleurs.

Non, ce n’est pas de ces plages

Que vient le vent frais,

Il a fait de beaux voyages.

(O Mers, ô Forêts !)

Il a charmé l’Atlantique

De son rêve fol,

L’odeur de la Martinique

Flotte dans son vol.

Il a frôlé la grenade

Aux divins vergers

Et la limpide Barbade

Aux arbres légers.

N’est-ce pas, pur et tonique,

Sur les ajoupas,

L’air de la brune Amérique

Où sont les pampas ?…


Il traîne par le tropique,

Tenace témoin,

Quelque chose d’exotique

Qui vient de plus loin.

Il a bu le sel des îles

Désertes où les bois

Ont des notes plus subtiles

Que tous les hautbois.

Il a chanté sur cent grèves

Avec les oiseaux,

Il a bercé mille rêves

Et mille roseaux.

Il a gonflé mille voiles

Sur les chaudes mers

Et frémi sous mille étoiles

Aux cieux pleins d’éclairs.

Il donne la nostalgie

De pays lointains.

Mon âme s’est élargie

D’espoirs incertains.

Ah ! ce n’est pas de nos plages

Que vient le vent frais.

Il a fait de grands voyages.

(O Mers, ô Forêts !)


Vent qui pousses les nuages

Vers le nord frileux

Et te complais aux ombrages

Hantés de paons bleus.

Toi qui sèmes à nos portes

L’or des orangers,

Prends avec les feuilles mortes

Mes rêves légers.

Prends mes chants et sème-les

Sur toutes les mers

Et que toutes les forêts

Respirent mes vers.

Emporte au loin par le monde

— Divin troubadour —

L’ivresse pure et profonde

De mon cœur trop lourd !

AU BEAU LYS DE FRANCE

Dans l’île montagneuse et pleine de forêts,

Voilà bientôt six ans que je chante aux étoiles

Et que je songe à vous, tandis que mille voiles,

Mille oiseaux migrateurs voyagent aux vents frais.

AURORE AUSTRALE

La nuit ferme son aile et parmi les roseaux

On entend pépier d’innombrables oiseaux.

A pas comptés, l’aube s’approche.

De la savane la plus proche

On entend les clairons des coqs.

Argo ne vogue plus dans la vaste nuit bleue.

Le long Scorpion d’or rentre sa longue queue

Par delà l’île aux sombres rocs.

Les torrents de l’aurore en blanchissant l’azur

Ont emporté le sable éclatant des étoiles

Et la mer voit soudain, à son orient pur,

Le clair vaisseau du jour dresser ses roses voiles.

INCANTATION

Ah ! vivre ici, bercé de secrètes musiques

Et le regard toujours tourné vers la beauté ;

Les meilleurs de nos vers n’étant que des reliques

Où l’on veut des beaux jours conserver la clarté !

Poèmes de tendresse écrits à la nuit close,

Brillez comme l’étoile en un feuillage noir ;

Gardez le souvenir de la dernière rose

Et l’écho langoureux des colombes du soir.

LE RÊVE

Bien que je vive aux lointains bords

De l’exotisme,

Mon rêve, oiseau fier, sans efforts,

Sait franchir l’isthme.

Il revient se poser souvent

Sur la ruine

D’un temple grec où l’on entend

Chanter la mer de Salamine.

INVITATION AU CLAIR DE LUNE

Clair de lune, je vais faire éteindre les lampes,

Pour que vous rentriez ce soir dans ma maison ;

Vous avez des pitons illuminé les rampes

Et vous baignez déjà le subtil horizon.

Beau feu blanc de la lune, entrez par mes fenêtres

Et faites pour mes yeux danser vos froids rayons ;

Je reverrai l’étang qui brille sous les hêtres,

J’entendrai Philomèle et le chant des grillons.

LE SEUL REGRET

Si vous étiez près de mon cœur

Que la nuit serait belle !

Il n’est pas une autre île en fleur

A mes yeux valant celle

Où de ma fenêtre je vois,

Dans la campagne amie,

Bambous penchés et palmiers droits

Et la mer endormie.

LA LETTRE

Qui eust pensé que l’on peust concepvoir

Tant de plaisir pour lettres recepvoir ?

Clément Marot.

Ecrivez-moi sans cesse, ô mon beau Lys lointain,

Bientôt luira le jour radieux que j’espère ;

En attendant, les mots tracés par votre main

Sont des ruisseaux où mon amour se désaltère.

LES ILES

A Marius-Ary Leblond.

Océan, garde-nous les Iles.

Fernand Thaly.

Qui dira le charme des îles,

Oasis que borde d’azur

Le désert des ondes mobiles ?

Qui chantera leur soleil pur ?

Berceau de légendes splendides

Depuis le temps d’Aphrodite,

Ne sont-elles ces Atlantides

Les paradis de la beauté ?

C’est dans un îlot qu’Ariane

Fut abandonnée aux tourments.

En Sicile, au chant du platane,

Théocrite eut des jeux charmants.

Chio te vit grandir, Homère !

Rhodes charma les Chevaliers ;

Et Cœur-de-Lion, âme fière,

Aima Chypre aux pourpres halliers,

Sur les mers de la solitude

C’est par l’une des Bahamas

Que Colomb commença l’étude

Des merveilleux panoramas.

C’est aux Mascareignes, dans l’île

Des filaos plantés en rangs

Que naquit Leconte de Lisle,

Poète grand parmi les grands.

Les plus beaux yeux de l’Odyssée

D’une île ont admiré la mer,

Et Nausicaa fut bercée

Par le lyrisme du flot clair.

Iles du Sud hospitalières

Aux Bougainville, aux Carteret ;

Elles gazouillent, vos lisières ;

Mais pas d’oiseaux dans la forêt !

Et c’est vous, charmantes Antilles,

Les plus admirables joyaux

Des îles riches en coquilles

Sous l’or des tropiques royaux.

Terres d’amour, chères aux rêves

Et propices aux Robinsons,

Les vents alizés de vos grèves

M’ont donné de belles leçons !…

Vous parfumez vos claires rades

Du souffle des matins rosés

Et dans vos golfes les dorades

Dansent sous les flots irisés.

C’est à vos cieux que je dérobe

Le murmure des filaos,

Lorsque la mer change de robe

A l’aurore, au parfum des flots.

Je vois rentrer le paille-en-queue

Pareil à mon blanc rêve pur,

Lorsque blonde en sa prison bleue

La lune contemple l’azur.

Ile ardente du Pacifique

Stevenson ne t’aime pas mieux

Que je n’aime ma Dominique,

Ma belle île aux oiseaux heureux.

Douce Antille aux bois admirables,

Sera-ce sous ton azur clair,

Que j’entendrai, du fond des sables,

Les grandes lyres de la mer ?

L’ANSE AUX TORTUES

Sur la plage où le flot a des lueurs d’agates

Ne glisse plus le vol émouvant des frégates.

Les lézards ne vont plus parmi les mangliers

Happer les fourmis d’or qui rôdent aux halliers.

Du croissant safrané vois les cornes pointues.

C’est juillet, mois torride où pondent les tortues.

Veux-tu que nous allions vers le sable luisant

De la plage où le flot blanchit le noir brisant ?

Là, muets, nous pourrons peut-être, sous la lune,

Voir l’immense tortue aborder la lagune,

Se traîner sur le sable et longtemps épier

Les ombres du rivage et celles du hallier

Puis enfouir, afin que l’île les protège,

Ses œufs dont la couleur est celle de la neige.

LE NAGEUR

« Dans l’onde transparente où luisent les coraux,

J’ai vu les grands requins poursuivre les bécunes ;

Va plutôt te baigner dans les eaux des lagunes,

Derrière la savane où beuglent les taureaux. »

Mais tu me répondis : « Tes paroles sont vaines :

Tu ne sauras jamais le plaisir merveilleux

Qu’on éprouve à franchir les grands espaces bleus

De l’Atlantique, au chant des Antilles sereines. »

Depuis, je te vois fendre au loin les vastes eaux,

Et traîner sur la mer un lumineux sillage ;

Et moi qui suis épris d’un autre beau voyage

Je te regarde, assis à l’ombre des roseaux.

Là-bas, c’est le récif que hantent les grands squales

Et voici l’horizon houleux des cachalots.

Nage, souple nageur, jusqu’au soir plein d’étoiles,

Ainsi qu’un grand poisson de nacre dans les flots.

Nage sous les ciels d’ambre et sous les nuits funèbres,

Dans le flot rose ou vert, noir ou phosphorescent,

Jusqu’au jour où soudain brisera tes vertèbres

Quelque monstre marin aux yeux ivres de sang.

En attendant, jouis de la vague éternelle,

Respire la douceur du soir occidental ;

L’océan te caresse en ses flots de cristal,

Tes bras sont vigoureux et ta jeunesse est belle.

LA NUIT DANS LES GRANDS BOIS

A M. H.-M.-S. Laidlaw.

Les perroquets criards, les perroquets têtus,

Les perroquets dans l’arbre aux fruits noirs se sont tus.

C’est l’heure où le soleil, parcourant d’autres lieues,

Quitte la Dominique et ses montagnes bleues.

Le crabier sur la branche a rejoint ses petits.

Le sentier ne voit plus rôder les agoutis.

Une dernière fois, la brise sur son aile

Porte à l’écho lointain un chant de tourterelle.

Un grand concert soudain s’élève des bosquets ;

Grenouilles et lézards répondent aux criquets.

Avant de sombrer dans le rêve…

La forêt mêle les couleurs

Harmonieuses de ses fleurs.

Sur les bois la lune se lève…

Les odeurs de la nuit chassent celles du jour.

Mille bruits que le vent emporte avec amour

Exaltent l’air plus vif des solitudes vierges.

L’astre blanc sème ici des lumières de cierges

Et là-bas, sur une eau, des feux de diamants.

Il s’élève admirable entre les fûts dormants

De deux minces palmiers et c’est comme une aurore

Où le chat-huant gris jette son cri sonore.

La nuit claire à présent est reine de l’azur.

L’air est plus lumineux et le parfum plus pur.

Il semble que soudain mille corolles blanches

Parfument les rameaux des immobiles branches.

Les sphinx ont remplacé l’essaim des papillons.

Des lucioles d’or voltigent les feux blonds.

Un lampyre embrasé semble un lent météore.

Un palmier nain d’un feu verdâtre se colore

Tandis que le taupin se pose sur son fût.

Un chien aboie, un chien caraïbe à l’affût ;

Et, vers un grand figuier dont mûrissent les figues,

Je vois bondir soudain deux petites sarigues.

PETITS PAYSAGES

LE FLAMBOYANT

Sous l’étincelle d’or des oiseaux-mouches braves,

Le rouge flamboyant semble un volcan de fleurs ;

Une averse un instant a noyé ses splendeurs,

Mais le soleil couchant va raviver ses laves.

L’ARBRE INCONNU

Au bord de la savane où broutent les cabris,

L’arbre en fleurs dont les fruits sont aimés des perruches

Semble un grand arc-en-ciel ivre d’un bruit de ruches,

Tant il est éventé de vols de colibris.

L’ARBRE ROUGE

Quand l’aube blanche et rose inonde la prairie,

Il est comme un récif de corail aux cieux clairs ;

Sur lui des papillons voltige la féerie,

Les oiseaux-mouches bleus le traversent d’éclairs.

L’EUCALYPTUS

Le bel eucalyptus balancé par le vent

Semble d’un vaisseau fou la grande voile verte ;

Qu’il est doux à ses pieds de s’endormir, rêvant

Qu’on est parti tous deux vers une île déserte.

LES POISSONS

Vous qui jouez aux eaux des anses découvertes,

Du doux chant des oiseaux vous ignorez le miel ;

Mais vous savez l’îlot cher aux Sirènes vertes,

Poissons mystérieux, frères de l’arc-en-ciel.

LA TOURTERELLE

La vérandah laissait rentrer l’heure laiteuse

Et la lune dorait l’île de sa clarté ;

Toute la claire nuit, nous avons écouté

Ton frais roucoulement, tourterelle amoureuse.

LES LUCIOLES

J’aime les clairs de lune où miroitent les anses,

Mais préfère les nuits où voltigent vos feux,

Lucioles, berçant à l’heure du silence,

Vos douces lampes d’or dans les grands arbres bleus.

LE RÊVE

Qu’elle est douce la voix de la mer des Antilles

Quand elle chante au pied des verts tamariniers,

Que les femmes des bourgs passent sous leurs paniers

Pleins de citrons ambrés ou de vertes vanilles !

Qu’il est tendre ce chant autour de l’île en fleur,

Tandis que chaque flot écume sur le sable.

Ah ! vous mener un jour vers l’immense douceur,

Ma charmante, des flots de la mer adorable !

STANCE

Amour, voici le mois des plus belles étoiles.

Les grands arbres seront couronnés de lueurs.

La mer balancera de radieuses voiles

Et mon cœur loin de vous sera plein de langueurs.

D’UNE VÉRANDAH FLEURIE

(Conversation avec Arthur-Harry Law)

I

Roseau dans mon enfance était plein de cabris

Qui des pavés disjoints broutaient les touffes d’herbe.

Des lanternes passaient dans les beaux soirs fleuris.

Sur les monts violets la lune était superbe.

II

Ivre du chant constant des bois et de la mer

La Dominique est une Antille langoureuse.

Sous la mélancolie âpre de son soir vert,

Je suis comme un chartreux de la Grande-Chartreuse.

III

Je garde en ma mémoire un beau souvenir clair.

C’était dans le mois triste où l’eau du fleuve est grise.

Dans les yeux d’une enfant des bords de la Tamise

J’ai vu la mer et les étoiles de la mer.

IV

Ah ! qu’ils sont loin les soirs de la pâle Angleterre

Où nous étions de beaux éphèbes amoureux.

Poètes décadents, amis de la chimère,

Que vos vers me plaisaient sous les blancs ciels brumeux !

V

Oxford, en revenant d’une fête nautique,

La tête pleine encor des courses de Henley,

Je compris en lisant une ode de Shelley

La divine splendeur de l’âme romantique.

VI

Comme on aime les yeux du rêve et de l’amour

Paris que je connus à vingt ans, je les aime

Tes vieux quartiers vibrants où quelque vieille tour

Me fait songer à Marguerite d’Angoulême.

VII

« Cesse d’écrire en vers, c’est un jeu hasardeux »,

Me disais-tu, penchant vers moi ta tête blonde.

Et j’embrassais tes mains, ma petite Esclarmonde,

Mangeuse de sorbets, toi dont les yeux sont bleus.

VIII

Billy Milner d’un match éclatant fut vainqueur

Et le soir il reçut des billets pleins de flammes.

Chaque lettre disait : « Donne-moi donc ton cœur. »

Billy aimait le sport et n’aimait pas les femmes.

IX

Pendant que les marchands comptent les escalins,

Parlons de Rupert Brooke et de ses purs poèmes,

Puis nous irons rendre visite aux orphelins,

Aux petits orphelins dont les fronts sont si blêmes.

X

C’est devant un coucher de soleil sans pareil

Que j’écris ces quatrains. Je donnerais la gloire

De la mer embrasant un quatre-mâts vermeil,

Pour un soir sans éclat reflété par la Loire.

XI

Près du flot sans reflet du fleuve glorieux,

Vous seriez près de moi, ma vivante statue ;

La voix des mariniers dans la nuit s’étant tue,

Je reverrais les soirs de la mer dans vos yeux.

CLAIR DE LUNE A MINUIT

Roseau la nuit semble une ville

Des mille et une nuits

Aux parfums des jardins de l’Ile

Se mêlent ceux des fruits.

Au port désert un chien aboie,

Un grillon dit son chant.

Et la mer plus douce que soie

S’étend comme un grand champ.

On dirait la ville enchantée

Aux fontaines sans bruits,

Où la pleine lune argentée

Miroite au fond des puits.

L’OISEAU LOINTAIN

Par ce soir de mélancolie,

Quel est l’oiseau qui chante au loin,

Qui chante si bien

Au cœur de la forêt fleurie ?

Charme étrange et mystérieux,

Quel est l’oiseau délicieux

Dont la flûte grave module

Des notes d’or au crépuscule ?…

Que t’importe ;

Ecoute le chant

Qui vient mourir devant ta porte,

A l’heure du soleil couchant.

C’est peut-être la flûte de Pan,

C’est peut-être la voix du printemps.

DEUXIÈME CHANT
(TROIS ANS APRÈS)
AU BEAU LYS DE FRANCE

Dors ! Je n’ai pas tenté de retours inutiles.

Mais comme un beau coucher de cors au fond des bois

Appelle, à la nuit close, une étoile immobile,

J’ai voulu t’appeler une dernière fois.

Léon Deubel.

A LA BEAUTÉ

A thing of beauty is a joy forever.

J. Keats.

Pour avoir tant chéri votre forme parfaite,

Je connais aujourd’hui l’amour et la beauté.

Vous avez entr’ouvert la porte de clarté,

Qui fermait le jardin de la pure conquête.

Par vos divins regards où rayonne la fête

De l’or et de l’azur des plus célèbres yeux,

Mon cœur s’est à jamais épris des vastes cieux

Et j’ai pour l’idéal une ferveur secrète.

Vous m’avez révélé mieux que tout autrefois,

Le rythme de la mer, le mystère des bois

Et le charme éternel de la nature immense !

Et le beau feu sacré qui consume mon cœur,

Je ne le dois qu’à vous, plus douce qu’une sœur,

Vous qui fîtes chanter les harpes du silence !

STANCE

S’ils sont beaux, sur les monts, les pieds du voyageur

Qui porte de bonnes nouvelles ;

Il est encor plus beau, sur la mer, le vapeur

Messager des amours fidèles !

AU BEAU LYS DE FRANCE

La lune verte luit au front d’un cocotier ;

Et tout en admirant son beau reflet sur l’arbre,

Je songe à ce vieux parc de France, aux bancs de marbre

Où je vous vis sourire au détour d’un sentier.

Ainsi passe ma vie aux belles Iles bleues.

Que ce soit dans le jour, dans l’aurore ou la nuit,

Chaque fois qu’un instant de beauté me séduit,

Mon rêve refranchit plus de trois mille lieues.

Je pense à vous devant la mer et les torrents,

Devant l’écoulement rapide des rivières,

Au chant des alizés sous les planètes claires,

Au souffle des palmiers plantés en libres rangs.

Votre nom que jamais je ne dis à personne,

Comme un beau vers je vais le chantant sur les monts ;

C’est d’un charme infini sous nos grands cieux profonds ;

Ainsi qu’un grave écho longuement il résonne.

Dans le brasier des soirs éblouissants de feux

Je crois voir d’un vaisseau les lumineuses voiles

Et jusqu’à l’heure tendre où naissent les étoiles

Je contemple la mer en songeant à vos yeux.

Par les nuits qu’une lune énorme idéalise,

Votre fantôme passe et repasse sans fin ;

De votre jeune corps tous mes désirs ont faim

Et ce sont vos odeurs qui parfument la brise.

Lorsque je sors la nuit, pour apaiser le mal

D’un pauvre être agité qui souffle et qui délire,

Votre cher souvenir m’accompagne et m’inspire ;

Ah ! que de fleurs alors sur le chemin banal !

Voilà bientôt dix ans que les printemps de France

Ont fleuri vaporeux et verts loin de mes yeux ;

Et pourtant, je redis le nom délicieux,

Je pense encor à vous, malgré l’horrible absence.

Mais hélas, je vieillis et les rêves sont fous.

Je vois toujours leurs feux du haut de mes fenêtres,

Mais les grands paquebots ne portent plus vos lettres,

Je n’ai nul confident à qui parler de vous.

Je songe bien souvent aux paroles sincères

Dont vous avez bercé l’espoir de mon retour ;

Quand vos yeux aux lacs purs de leurs prunelles claires

Miraient encor le ciel profond de mon amour…

Je demande parfois au vent quand il voyage :

« N’as-tu pas vu la Fleur splendide du printemps ?

Puis-je espérer encor, exquis et repentant,

Retrouver le divin, le merveilleux visage ? »

Et le vent me répond : « Reste au bord des grands bois

Et garde dans tes yeux l’image qui t’est chère.

Ne va pas soulever le voile du mystère.

Il ne faut plus songer aux beaux yeux d’autrefois. »

Alors, je crie au loin, sous la lune émouvante :

« Beaux yeux, beaux yeux charmants, qu’êtes-vous devenus ? »

Rien ne répond ; l’Océan bat les récifs nus

Et son sanglot jeté dans la nuit m’épouvante.

LE FANTOME

L’absence a su flatter mon amour et l’accroître

Et changer mon ivresse en culte harmonieux,

Telle la solitude émouvante du cloître

Exalte et purifie un cœur religieux.

Beau rêve illuminant une existence morne,

Vous avez éclairé chacun de mes instants ;

Votre image me suit parmi les fleurs du morne

Et flotte sur l’azur vaporeux des étangs.

Je vous vois, près de moi, traverser les prairies

Où la liane pend en lumineux hamacs ;

Et vous m’accompagnez jusqu’aux cimes fleuries

D’où descendent les eaux murmurantes des lacs.

C’est pour avoir chéri votre seule pensée

Et pour n’avoir aimé que votre souvenir,

Que j’ai porté dix ans une ivresse insensée

Et que je n’attends rien du puissant avenir.

J’ai dédaigné pour vous, ô fantôme suprême,

De faire de ma vie un champ harmonieux

Et j’ai passé dix ans à chanter, en moi-même,

Des chants purs à la gloire exquise de vos yeux !

O mon charmant amour, lumière de ma vie,

Rose de mon jardin, lampe de mon espoir,

Je ne vous verrai plus, vous dont j’ai tant envie

Et vous ne serez pas l’étoile de mon soir.

Pourtant ce sera vous, vous que je chercherai

A travers tous les yeux et toutes les amantes

Et malgré le désir des lèvres inconstantes

Vous serez dans mon cœur et je vous chérirai.

Encor quelques beaux jours à passer sur la terre

Et puis la grande nuit envahira les cieux.

Ah ! laissez-moi songer encor à la lumière

Exquise et merveilleuse et pure de vos yeux !

STANCE

Beaux voyageurs des mers, sous la nue embaumée,

Des steamers aux feux d’or arrivent dans le soir ;

Mais ils ne portent plus à mon cœur nul espoir ;

Pour mon cœur sans espoir, ils ne sont que fumée !

TROISIÈME CHANT
L’HORIZON ET LA MER

Le secret douloureux qui me faisait languir.

Baudelaire.

LE JOUR

Le jour trop beau blesse mon cœur d’un glaive d’or.

Pourquoi, pourquoi, toujours cette étrange tristesse

Devant cet horizon rayonnant d’allégresse

Où la vague infinie et muette s’endort ?

Qu’il fut divin le bain dans la mer sous le fort !

Chaque lame traînait une tiède caresse,

Mais un vague tourment me poursuit et m’oppresse ;

Devant le ciel trop beau l’esprit songe à la mort.

Ah ! que vienne bientôt l’instant où les Centaures

Luiront sur le haut cap battu des flots sonores ;

Alors je sentirai le calme m’envahir ;

La lune nagera dans des vapeurs rosées

Et très fraîche sera la voix du souvenir

Mêlée aux longs soupirs des brises apaisées.

CRÉPUSCULE EN DÉCEMBRE

Que j’aime la clarté grave de ce couchant !

Un insecte attardé traîne un trait de lumière ;

Un chien aboie au seuil lointain d’une chaumière,

Sur les lèvres du jour s’éteint le dernier chant.

Le beau soir frôle ainsi qu’une robe de fée

L’eau de la pleine mer plus paisible qu’un lac,

Le vent dans l’arbre noir balance le hamac,

L’heure qui va venir est de lune coiffée.

Un feu de luciole a lui dans le bambou

Et la savane où flotte une odeur de vesou

Verra trembler bientôt les premières étoiles.

Admire la splendeur de l’instant solennel.

Regarde par delà l’Océan et les voiles

Le soleil peindre en or le grand mur bleu du ciel.

LE SOIR

Le vent dans les palmiers chante des odes pures

Et la vague blanchit le golfe lumineux ;

L’horizon est de pourpre et les pitons sont bleus

Dans les grands cocotiers les noix blondes sont mûres.

Les algues dans l’air frais sèchent leurs chevelures.

Les sables un à un éteignent leurs doux feux.

Le jour meurt. Des pluviers reviennent deux à deux

Vers l’îlot où la lame a de rauques murmures,

Un nuage a noyé le profil pur des monts ;

Les canots sont rentrés parmi les goémons,

A l’ouest rougit encor la dernière des voiles.

Viens voir pour enchanter ton cœur toujours amer,

Sous l’azur éternel, où naissent les étoiles,

Miroiter les déserts immenses de la mer !

LE POÈME A LA NUIT

La mer phosphorescente étincelle et reluit.

Un nuage a l’aspect d’un mont couvert de glace,

Une pâle clarté déchire au loin l’espace,

La lune brillera sur la crête à minuit.

C’est l’heure où frôlant l’air de ses ailes, sans bruit,

Vole aux sapotilliers le chat-huant vorace ;

Poète, négligeant l’Hymette et le Parnasse,

Il te faut composer un poème à la nuit ;

A la nuit tropicale, immense, sans pareille,

Portant l’étoile verte et l’étoile vermeille,

Dont le voile est de feu, d’ombre et de diamant.

Chante, la voix des mers immenses t’accompagne

Et l’encens sept fois pur des fleurs de la montagne,

Charmera ton silence et ton recueillement.

VOLS D’OISEAUX EN SEPTEMBRE

Le vent tumultueux blanchit les flots mobiles

Et l’espace est rempli de vols d’oiseaux de mer

Qui s’en vont, radieux de la vigueur de l’air,

Chercher d’autres climats et frôler d’autres îles.

Par delà les vols blancs des mouettes agiles,

Plus haut qu’aucun oiseau de passage au vol fier,

Les frégates, au cœur lumineux de l’éther,

Planent, le col tendu, les ailes immobiles.

Longtemps, je suis des yeux le départ émouvant

Des oiseaux migrateurs emportés par le vent

Vers le nord éclairé des lumières plus frêles.

Déjà le dernier vol s’efface à l’horizon !

Je vous envie, oiseaux qui changez de saison

En une nuit, par la puissance de vos ailes !

LE SOUVENIR

Le soir est plus profond qu’un soir sur les Balkans,

Plus bleu qu’un soir de France ou qu’un soir d’Italie,

Un voile de mystère et de mélancolie

Plane sur les sommets qu’éclairent des boucans.

Sur la mer passe un vol grave de pélicans,

De sauvages parfums montent des forêts sombres ;

Et par delà les pics qu’enveloppent des ombres

La lune monte au front dentelé des volcans.

Ah ! je donnerais bien toute la solitude

Des grands monts violets, toute ma quiétude

Pour le divin bonheur de revoir deux yeux bleus.

Mais pourquoi rappeler cette grande infortune ?

Respirons la douceur du ciel harmonieux,

Les palmes des palmiers sont luisantes de lune.

LE VOILIER

Au siècle des vapeurs et de l’aéroplane,

Un blanc voilier qui passe à l’horizon du soir,

Alors que l’Océan brille comme un miroir,

N’est en réalité qu’une lourde tartane.

Mais quelque chose évoque, en l’heure diaphane,

Où les yeux de la nuit vont percer l’azur noir,

L’âme des temps passés et le rêve croit voir

Des feux de Caraïbe au fond de la savane.

Le blanc voilier, glissant sous l’éther tropical,

Revient de Montserrat et loin de l’air natal

Porte un maigre troupeau de chèvres au col grêle.

Mais telle est la splendeur du ciel et du décor,

Qu’il semble qu’en la nuit d’azur, ta Caravelle,

O Cristobal Colon vogue sur les flots d’or.

CIEL DES INDES OCCIDENTALES

Nul ne peut se vanter de voir un ciel nocturne

Plus beau, plus étoilé que celui qui s’étend

Sur la mer Caraïbe, à l’heure taciturne

Où le golfe endormi brille comme un étang.

Dans la sérénité des voûtes tropicales,

Tous les astres connus luisent splendidement :

Les étoiles du sud aux feux de diamant,

Les étoiles du nord plus fines et plus pâles.

Et par les lourds étés, aux mois où les palmiers

Bercent la tourterelle et le chant des ramiers,

On voit le Chariot en face des Centaures,

Le Cygne bleu voler vers l’azur boréal,

Tandis qu’au front des caps, blancs de lames sonores,

Surgit le Scorpion, gloire du ciel austral…

NUIT DU ONZE AVRIL 191.

Arcturus sur le mont semble un feu de berger.

Sirius à pas lents suit Orion qui chasse.

L’Ourse erre autour du pôle étincelant de glace.

Aldébaran bientôt dans la mer va plonger.

Les Centaures ont lui, la Croix bénit l’espace ;

Et le charme est si pur sous le grand oranger,

Que vingt fois je reviens sur la haute terrasse,

Voir du fond de la nuit les astres émerger.

Miracle étincelant d’une voûte étoilée !

Vains désespoirs, sombrez au fond de la vallée,

Toi, rêve aérien, monte comme Altaïr !

Pour aimer dignement vos splendeurs magnifiques,

Que ne suis-je au sommet d’un piton de saphir,

O constellations mouvantes des tropiques !

MATIN DEVANT LA MER

Au soleil du matin, sous l’azur émouvant,

Les flots sont couronnés de hautes crêtes blanches,

Le vent jusqu’à la mer porte l’odeur des branches ;

On voudrait de tels jours d’ivresse plus souvent.

Ainsi que la frégate, ivre, au soleil levant,

De l’horizon qui flambe et de la mer qui chante,

L’esprit prend son essor et d’une aile vibrante,

Monte vers l’idéal et les cieux en rêvant.

Rien ne vaut ce voyage enivrant et sonore,

Au pays du soleil, au pays de l’aurore,

Quand chante aux mille bords de ses îles la mer.

Rien ne vaut ce départ vers les sphères sublimes

Où le rêveur revoit planer son rêve fier

Entre le double azur du ciel et des abîmes.

A L’IDÉAL

Combien de cris encor me feras-tu pousser

Avant que le vaisseau de la mort ne m’emporte ?

Que les chiens du malheur hurlent devant ma porte,

Idéal, dans mon cœur, rien ne peut t’émousser !

Le vent rit. Les steamers rapides vont hisser

Les pavillons joyeux à leur mâture forte ;

Comme les goélands, nous leur ferons escorte,

Nos rêves sur les grands océans vont danser.

O vols sacrés fuyant loin de l’heure présente !

L’imagination ouvre une aube enivrante,

Les beaux cieux de l’esprit s’entr’ouvrent, éclatants.

Et nous contemplerons, superbes ou tragiques,

Sur les Bleus Saharas des mouvants Atlantiques

Les lointains fabuleux de l’espace et du temps.

STANCE

La mer autour de moi dresse sa prison bleue.

Je ne sais quel désir me vient d’un autre ciel.

Qu’il est beau sur la mer ce lointain paille-en-queue

Qui monte vers l’azur comme un rêve éternel !

QUATRIÈME CHANT
LA MAISON AUX ABEILLES

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches.

Verlaine.

A L’EXEMPLE DES ABEILLES

J’ai dans ma cour, au pied de beaux arbres fleuris,

Un rucher bigarré fait de vibrantes ruches ;

On dirait un hameau sous les verts tamaris,

Un hameau de couleur au pays des perruches.

Les bruits frais des torrents, des ruisseaux, de la mer,

Autour de ma fenêtre enroulent leurs murmures ;

Sans quitter ma maison, je puis, par un jour clair,

Me croire au cœur profond de la verte nature.

En proie au dur travail qui bourdonne en son flanc,

Le rucher au soleil ronfle comme une usine.

Ah ! pourquoi tout à coup, ivre et tourbillonnant,

S’en échappe un essaim qui va vers la colline ?

Abeilles au vol sûr, je vous vois tour à tour

Porter le pollen blond et le nectar qui grise ;

Chaque instant le rayon de miel se fait plus lourd.

Vous remplissez l’azur d’une belle surprise.

Je perçois grâce à vous les puissantes odeurs

Des grands arbres mirant leur ombrage aux fontaines,

Vous portez jusqu’à moi l’enivrement des fleurs

Et l’âme des beaux jours chante en vos ruches pleines.

Séduits par votre exemple, ô peuple merveilleux,

Mes espoirs sont partis dans le vent qui les berce,

Mais rapporteront-ils à mon cœur anxieux

Le pollen du bonheur et le miel de l’ivresse ?

Quand un de vos essaims tournoie, ardent et nu,

Ayant abandonné le trésor des cellules,

Avant de se poser dans quelque arbre inconnu

De la grande forêt pleine de crépuscule,

Je rêve de quitter la paisible maison

Où j’ai mené des jours d’une existence sûre,

Pour aller je ne sais vers quel autre horizon

Affronter les périls d’une belle aventure.

A UNE LIANE

O liane étoilée et de fleurs et de fruits,

Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits !

Tu suspends aux bras frais d’un tamarinier grêle

Les mille serpents verts de ta verte tonnelle.

Pour cueillir sur ta tige un rose charançon,

Un jaune oiseau des bois t’apporte sa chanson,

Tu vois voler vers toi dans les aubes vermeilles

Soixante colibris et plus de mille abeilles.

Les bougainvilias et les longs quisqualis

Ont moins que toi l’odeur adorable des lys.

Quand un orage court, te heurte et te chavire,

Le vent du sud te fait chanter comme une lyre.

Lorsque le croissant brille et que la ville dort,

La luciole en toi pose un confetti d’or ;

Et c’est l’heure indolente où vibre en ton feuillage

Le chant de l’andolite[1] et du grillon sauvage.

O compagne odorante, ô fille des forêts,

Grâce à toi, je peux voir la nature de près,

Sans cesse je retrouve en ton jeune feuillage

Le charme et les odeurs d’un lointain paysage ;

Et toujours étoilée et de fleurs et de fruits

Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits.

[1] Andolite (anolis) : Petit lézard fort commun aux Antilles. Certaines espèces chantent par les belles nuits.

LA MAISON AUX ABEILLES

Modeste est ma maison, mais fort je la chéris

Au doux feu des heures vermeilles !

Car elle communique avec les bois fleuris

Par le fil d’or de ses abeilles.

Tel parfum qui flotta sur le morne embaumé

Et qui subit le sort des roses

Vit encor, souvenir adorable de mai,

Dans l’étui des cellules closes.

Tel nectar, diamant liquide dans la nuit

Ou rosée à perle tremblante

Dort maintenant, plus blond que le suc d’un beau fruit,

Au cœur chaud de la ruche ardente.

De l’aube au soir l’essaim ardent et régulier

Apporte à ma cour des messages.

Je sais quand « l’épineux » porte des fleurs d’argent

Et quand c’est le mois des orages.

Je sais que les poix doux sont pleins de « sucriers »

Et les flamboyants d’oiseaux-mouches

Et que les agoutis gambadent par milliers

Dans le sentier des vieilles souches.

Je sais que l’ortolan roucoule à la fraîcheur

Du courbaril près de la source

Et que l’étang où vient s’abreuver le chasseur

Mire les feux de la Grande Ourse.

Je sais que la campagne est un vaste bouquet

De fleurs, d’odeurs et de musiques

Où le maigre coucou, de bosquet en bosquet,

Chasse les guêpes métalliques.

Ce soir, on est au mois où l’amour met le nid

Comme un trophée au cœur des branches ;

Et mes vers accouplés volent vers l’infini

Comme des vols d’aigrettes blanches !

L’ÉGLISE CLAIRE

Non loin de la maison aux abeilles, l’église

Où chante le dimanche un petit chœur d’enfants.

Je me complais alors à suivre les doux chants

De ces petits dont l’âme est encore indécise.

L’encens embaume l’air et par les jours de mai

Il arrive parfois qu’on voit voler en elle

D’une fenêtre à l’autre un vol de tourterelle

Qui se sent bienheureux en ce lieu parfumé.

VOL D’ABEILLES

Mille quittent la ruche en projectiles d’or.

Mille rentrent soudain en cascades vermeilles.

Tout le jour la maison entend vibrer l’effort

Vibrant et radieux des divines abeilles.

C’est d’une reine unique en la paix du rucher

Que sont nés les feux d’or de tant de travailleuses.

Et le cœur du poète est un divin archer

Qui lance sans compter les flèches merveilleuses.

LE RÉVEIL DES RUCHES

L’aube à peine a teinté les collines vermeilles,

Qu’un gai bourdonnement s’élève du rucher.

Quel est l’arbuste en fleur au parfum de pêcher

Qui donne tant de joie au peuple des abeilles ?

Tout le jour, vibrera le généreux travail,

De la ruche à la fleur, de la fleur à la ruche ;

Jusqu’à l’heure où le soir plus vert qu’une perruche

Dorera de ses feux une mer de corail.

Désirs, désirs plus beaux que les mouches fidèles,

Vous n’avez de repos ni l’hiver ni l’été ;

Grisés par les parfums de l’arbre de Beauté,

Nuit et jour vous volez aux fleurs surnaturelles.

LE BEAU VERS

Lorsque sur le papier traçant le noir sillon,

Ma plume écrit un vers d’une beauté parfaite,

Il me semble en la nuit voir un beau papillon ;

Complaisant et joyeux, j’admire ma conquête.

Mais dès que sur les lacs le soleil s’est levé,

Le vers prend la couleur morte des chrysalides ;

Il a perdu l’éclat du sphinx vert des Florides,

Je n’écrirai jamais le vers que j’ai rêvé.

LE RAYON

Garde-toi d’enlever de la ruche qui dort

Le rayon non scellé par les abeilles d’or,

Le miel operculé seul est un vrai trésor.

Il faut que ta pensée, ô poète, soit mûre,

Pour que dans un beau vers, son moule et sa parure,

Elle dure longtemps et se conserve pure.

AU COLIBRI

Colibri, tous les bois fleuris sont en liesse ;

Et pourtant, tu reviens au jardin de Roseau

Apporter à mes fleurs ta frôleuse caresse,

Ah ! de quel paradis sors-tu, charmant oiseau ?

LE MIEL

De même que le vin évoque un coteau bleu,

L’odeur de ce beau miel fait revivre ta flore,

Campêche blond qu’on vit l’an dernier, à l’aurore,

Lourd de guêpes de cuivre et d’abeilles de feu.

LA MONTAGNE

Montagne couronnée et de lune et de rêve,

C’est vers vous cette nuit que voyagent mes vœux ;

Non point pour vos splendeurs qu’on voit de cette grève

Mais parce que vos lacs me rappellent ses yeux.

LE POÈTE

O poète, tu n’as qu’un moment de beauté,

Pour ciseler le vers sauveur de ta mémoire,

Le vers vaisseau de fer et vaisseau de clarté

Qui portera ton nom sur les mers de la gloire.

BEAUX JOURS

Mille parfums de fleurs annoncent que le miel

Sera bientôt porté vers les ruches ardentes ;

Et plus de cent essaims d’abeilles bourdonnantes

De leurs voyages d’or éblouissent le ciel.

Mon esprit, travaillez loin des sombres demeures,

Devant le beau visage étincelant des jours ;

Pour qu’en vers lumineux comme les rayons lourds,

Vous condensiez l’essence impalpable des heures.

LA FENÊTRE

Je veux chanter la chambre ouverte à l’alizé ;

Par sa large fenêtre on peut voir la montagne,

Des bois et des vallons, la lointaine campagne,

Où chaque arbuste en fleur forme un îlot rosé.

On voit aussi la mer, flot calme ou flot brisé,

De larges vols d’oiseaux que le vent accompagne,

Un horizon plus bleu que celui de l’Espagne,

Et les mille splendeurs du couchant embrasé.

Dans le ciel exigu qu’encadre la croisée,

La nuit sombre et la nuit brillante de rosée

Se révèlent soudain dans toute leur fraîcheur.

Et dans le rose azur d’une naissante aurore,

Je regarde rougir la voile d’un pêcheur,

Pâlir la Croix du Sud et mourir les Centaures.

LA TOMBE FLEURIE

Je hais le cimetière où l’on dort à l’étroit.

Ah ! qu’on ne couvre pas ma dépouille de marbre ;

Mais qu’on m’enterre, à l’ombre verte d’un grand arbre,

Et que la mer, la mer chante près de l’endroit.

Je voudrais que ma fosse ainsi qu’une tonnelle

Fût en tout temps fleurie afin que le passant

Séduit par la splendeur de l’arbre ravissant

S’arrêtât pour rêver, quelques instants, près d’elle.

Mais, je voudrais surtout, lorsque le renouveau

Enivre les chemins, que passent de beaux couples

De jeunes amoureux aux corps minces et souples

Et qui ne sauraient pas que là gît un tombeau.

Mon âme, au jardin bleu des ténèbres enclose,

Tressaillirait du fond de l’éternel exil

Lorsque l’adolescent divin, le frêle avril,

Viendrait avec l’Aurore y respirer les roses.

Et par les grands étés de l’immense avenir,

Dans les sèves de l’arbre éclaterait encore,

Pour le parer soudain d’une éclatante flore,

Mon rêve radieux qui ne veut pas mourir !

STANCE AUX ABEILLES

Lorsque je partirai, mes petites amies,

N’allez pas quitter le rucher ?

N’allez pas essaimer par delà le clocher ?

Restez, vous charmerez les roses endormies.

CINQUIÈME CHANT
CHANSONS LOINTAINES

C’est à quoi je fus destiné

Dès le premier jour de ma vie,

Et la Muse m’auroit traisné,

Si je ne l’eusse pas suivie.

François Maynard.

Shall I reject the green and rose

Of opals with their shifting flame,

Because the classic diamond glows

With lustre that is still the same.

Edmund Gosse.

LA MORT DU PETIT FOL

Au loin, au loin, dans la vallée,

Pleurait la tendre voix voilée

D’un rossignol.

Aux pleurs de la nuit étoilée

Mourait d’amour dans une allée

Le petit Fol.

Tu ne sus que trop tard, Princesse,

Pourquoi s’emplissaient de détresse

Les yeux charmants ;

Et tu baisas, dans ta tristesse,

Ton doux Fol mort pour toi d’ivresse

Sans sacrements.

VACANCES

Qu’elle est légère la brise

Dans le haut tamarinier ;

Qui traduira l’ode exquise

Qu’elle dit au latanier ?

Avril sur la branche élue

Ramène les deux ramiers.

Une histoire est vite lue

Au bercement des palmiers.

Verte montagne et vous, colline,

Vous charmerez ses doux yeux,

Pendant cette heure divine

Où la mer se mêle aux cieux.

Quand, sous les brises plus molles,

Les sentiers seront plus frais,

Rondes d’or des lucioles,

Illuminez les forêts !

CHANSON DU CLAIR DE LUNE

La palme rit dans le ciel bleu.

La mer roule mille étincelles.

Ivresse des saisons nouvelles.

Le jour s’éteint à petit feu.

Lentement la lune se lève.

Sous les arbres luit le chemin.

Je revois toujours dans mon rêve

Son front pur, couleur de jasmin.

La nuit est profonde et sans voile.

La brise embaume à vous griser.

Quelle est cette lointaine étoile

Qui sur l’eau semble reposer ?

CHANSON DE RÊVE

Je te prendrai par tes deux

Petites mains, chère,

Et j’aimerai dans tes yeux

La bonne lumière.

Ce sera par un soir vert,

Au bord de la grève.

Mon cœur sera parti vers

Son plus joli rêve.

Nous reviendrons aux temps doux

Des vieilles tendresses.

Je reverrai les ciels fous

Des mortes ivresses.

Bonheur si grand que les mots

Seront inutiles.

Le clair de lune à longs flots

Baignera les îles…

De cet espoir, sans raison,

J’ai l’âme embaumée ;

D’un vapeur à l’horizon,

Monte la fumée.

AUTRE CHANSON DE RÊVE

Je voudrais donner ce mois

A la poésie

Et le passer dans les bois

A ma fantaisie.

Qu’il serait bon d’oublier

Les pauvres misères ;

Respirer l’air du hallier,

Aimer les chimères ;

Revoir voler l’oiseau bleu

Au fil des savanes

Et la luciole en feu

Percer les lianes ;

Retrouver la saine odeur

Des fleurs de montagne

Et te parler cœur à cœur,

O Muse, ô Compagne !

CHANSON DE L’OISEAU MORT

J’avais sept oiseaux dans la cage d’or :

Six couleur de pourpre, aux becs de turquoise ;

Le dernier plus sombre et couleur d’ardoise.

Et ce pauvre oiseau de tristesse est mort.

Depuis qu’il est mort dans la claire cage,

Mon cœur aime moins les autres oiseaux.

Il manque au concert la flûte sauvage,

L’esprit des grands bois et des grands roseaux.

Ceux qui sont restés chantent les prairies,

La colline en fleur et le verger bleu ;

Mais l’oiseau défunt chantait, comme un dieu,

L’air inviolé des forêts fleuries.

Toujours son beau chant montait gravement,

Puis s’éparpillait en roulades hautes ;

Il pleurait l’azur en poignantes notes

Où je retrouvais mon propre tourment.

Au soleil couchant il battit de l’aile.

Je n’entendrai plus la divine voix.

Ah ! te voilà morte, ô lyre fidèle,

Morte en ta prison, loin de tes grands bois !

CHANSON D’UN SOIR ÉTOILÉ

Veux-tu que nous sortions ce soir ?

Les étoiles sont merveilleuses ;

Les Pléiades dans le noir

Allument leurs douces veilleuses.

La grande Ourse, ainsi qu’un beau char,

Nous invite à de grands voyages.

Une fleur s’ouvre quelque part ;

Le vent balance les feuillages.

Sortons, nous marcherons sans bruit ;

Et nos âmes iront en songe

Vers les îles d’or de la nuit

Oublier que le temps nous ronge.

Bientôt, par ordre de la mort,

Nous serons froids et sans envie.

Respirons, respirons encor

La bonne haleine de la vie.

CHANSON DE LA GRIVE

Sur la palme du cocotier,

La grive chante

Un petit air primesautier ;

L’heure est charmante.

Doucement, l’alizé balance

L’arbre qui dort ;

Et l’oiseau vers le ciel bleu lance

Ses trilles d’or.

CHANSON DU FILAO

Le grand filao, nuit et jour,

Au vent de mer, au vent d’orage,

Module dans l’air tour à tour

Une chanson douce ou sauvage.

Petite fille aux grands yeux frais,

Si tu souffres de quelque peine,

Va t’asseoir au bord des forêts,

Par un soir de lune sereine.

Le grand filao chantera

Et bien mieux que celui qui t’aime ;

Pour te bercer il te dira

Un tendre, un suave poème.

CHANSON DE LA BRISE

Aux violons frais de la brise,

Les bals bleus du soir sont légers ;

Chers pétales des orangers,

Tombez parmi la valse exquise.

Elle tourne plus douce encore

Que les pétales sur le sol.

Entendrai-je en la nuit sonore

Chanter la voix du rossignol ?

CHANSON DE LA FEUILLE MORTE

Feuille morte, volez en rond !

Vole vers elle, ma chanson !

(Ah ! qu’elle est loin la douce brise

D’été qu’enivrait le cytise !)

Dans l’air vous vous rencontrerez

Et parlerez à votre gré.

« L’hiver noir me suit à la piste »,

Dit la feuille couleur d’or blond.

« Je m’en vais d’un cœur qui s’attriste »,

A dit la petite chanson.

Tournez en rond, tournez en rond,

Feuille morte et triste chanson !

CHANSON DES OISEAUX

Regarde voleter aux haies

Les oiseaux vifs, mangeurs de baies,

Les oiselets aux notes gaies.

Il convient à mon rêve fier

De voir planer au ciel désert

Les oiseaux sombres de la mer.

TROIS PETITES CHANSONS

I

Oiseau de nuit vient d’engloutir

Luciole au feu de saphir.

C’est de même qu’agit la vie

Quand un rêve lui fait envie.

II

Tout le printemps tient dans la rose,

Tout l’hiver dans un ciel morose.

Un petit poème très court

Peut contenir peine et amour.

III

Du clair soleil, rubis vainqueur,

Il ne reste rien qu’améthystes.

S’il n’était pas blessé, le cœur

Chanterait-il ces chansons tristes ?

CHANSON D’UN JOUR DE PLUIE

Le ciel est gris perle, c’est l’heure,

L’heure de la chauve-souris ;

Sur l’étang le filao pleure,

Au bois sanglote la perdrix.

Le grand brouillard blanc de la pluie

A voilé la montagne verte,

De plus en plus mon cœur s’ennuie

De vivre en une île déserte.

Ce fut toute cette journée,

Sur mon toit les pleurs de l’averse,

Je me sens une âme fanée

Que l’amour des poèmes berce.

Ma maison sera malheureuse

Jusqu’à l’heure du crépuscule.

Que l’on allume la veilleuse

Et qu’on arrête la pendule !

CHANSON TRISTE

La « Solitude » et la « Tristesse »,

Voilà le nom des deux hiboux

Qui viennent ululer sans cesse

Dans l’arbre noir des ravins fous ;

Dans l’arbre noir tordant ses branches

Au vent sinistre de la mer ;

Et sur qui les colombes blanches

Ne posent jamais leur vol clair.

LA CHANSON DU CŒUR MALADE

Au lieu de durcir, mon cœur d’homme,

Vous vous attendrissez,

Non, vous n’avez rien du surhomme

Sans cesse, vous baissez !

Il suffit d’un vapeur en rade,

D’un souvenir, d’un rien.

Il faut, comme un enfant malade

Que l’on vous mène au loin.

SIXIÈME CHANT
LE PETIT VOYAGE AUX ILES BLEUES

L’APPEL DE L’ATLANTIQUE

Rose, la mer baignait les promontoires bleus.

De grands oiseaux planaient, sollicitant le rêve.

Une voix murmura : « Quitte donc cette grève !

Va voir d’autres pays aux visages heureux !

« Il faut te dépêcher de vivre, l’heure approche

Où tes yeux n’auront plus la clarté des étangs.

Quelque jour, l’avenir te fera le reproche

De n’avoir pas assez savouré les printemps.

« Il faut d’un bel amour la flamme généreuse

Pour guérir l’autre amour en ton cœur insensé.

Ce n’est pas dans ton île, oasis merveilleuse,

Qu’on trouve le Lotus et qu’on trouve Circé.

Non loin d’ici rayonne une Antille enchantée

Où tu pourras cueillir un rapide bonheur.

N’en demande pas plus et sous la voie lactée

Débarque, en pleine nuit, dans la belle île en fleur.

« Pars et va-t’en chercher le suprême antidote.

D’autres yeux te feront oublier son œil clair.

Qu’il est doux dans le bois le cri de la hulotte !

Ah ! que le clair de lune est divin sur la mer ! »

STANCE AU NAVIRE

O navire, bercé par ton beau mouvement,

Je vois décroître au loin les pitons noirs de l’île.

Qu’il est poignant l’adieu de la petite ville !

Ah ! que ce cocotier sur la mer est charmant !

AU LARGE DU MONT PELÉ

A St-Pierre.

Quand par la belle nuit sereine du tropique

Où le blanc bouclier ne brillait pas au ciel,

Le vapeur traversant les eaux de l’archipel,

Nous vîmes, sur la mer en feu, la Martinique,

Les passagers, à bord du noir transatlantique,

Cherchèrent dans la nuit le piton de malheur ;

Et quelqu’un redisant le récit plein d’horreur,

La mer sembla jeter un long sanglot tragique.

Et nous deux qui savons tout ce que nous a pris

Le vieux mont sommeillant sous le nuage gris,

Nous redîmes ton nom, ô ville malheureuse.

Et tandis que le vent soufflait rapide et fort,

Les astres palpitants de la nuit merveilleuse

Semblaient du grand volcan les étincelles d’or.

A UNE CRÉOLE BLONDE

O toi qu’admire Fort-de-France

D’où te vient ce beau teint si frais ?

— Du Morne Rouge les forêts

Ont bercé ma petite enfance.

Et ce port, ces gestes fleuris,

Cette élégance sans seconde ?

— Vers la liane pourpre ou blonde

J’ai vu voler les colibris.

Née au pays des Sapotilles

D’où te viennent ces yeux si bleus ?

— Ils ont illuminé mes yeux

Les flots de la mer des Antilles.

Le fruit de ta bouche est vermeil

Et ta chevelure te dore.

— Ah ! je me baigne dans l’aurore ;

Je suis la fille du soleil !

Je suis blonde et je suis créole.

Mon parler est un chant d’oiseau.

J’ai la souplesse du roseau

Et l’éclat de la luciole.

LA MARTINIQUAISE

Est-ce une femme, est-ce une fleur

Cette forme au fond de l’allée ?

O belles filles de couleur !

Taille élégante et grâce ailée !

Sous la mantille et le mouchoir,

Qu’ils soient d’azur, d’ombre ou de braise,

Les plus beaux yeux qu’on puisse voir

Sont ceux de la Martiniquaise.

DANS LA HAUTE CAMPAGNE

Les grands criquets du soir vibrent dans les manguiers.

Un croissant encor faible éclaire la savane

Et dans l’air, qu’alourdit l’odeur d’une liane,

Un large oiseau de nuit frôle les bleus halliers.

Les constellations scintillent par milliers.

Un rayon jaune allume au loin un champ de cannes

Et les sentiers déserts sous l’heure diaphane

Montent vers la fraîcheur des grands bois familiers.

Un chien aboie au loin au fond de la campagne ;

L’aboi d’un autre chien plus proche l’accompagne,

Le vent s’est apaisé dans les feuillages mous.

Les brises des forêts enivrent les prairies ;

Et, comme un serpent d’or, glisse sous les bambous

Un ruisseau que la lune orne de pierreries.

LOUANGE DE LA BARBADE

Antille que l’on dit financière et bourgeoise,

Ile chère aux vaisseaux, propice aux étrangers,

Qu’il fut doux de te voir surgir des flots légers,

Ceinte de tes palmiers sur la mer de turquoise.

Sous ton ciel ne rit pas la complainte patoise,

Point de monts tropicaux ni de blonds orangers.

Mais bien que tu sois plane et veuve de vergers,

La beauté de la mer t’enivre et te pavoise.

Que tes sables sont doux aux pieds nus des baigneurs !

Que tes jardins sont frais, que vives sont tes fleurs,

Oasis par l’odeur des sucres parfumée !

Barbade, sur tes bords j’ai vécu trois beaux jours ;

Dans le rapide éclair de leurs instants trop courts,

Je t’ai trouvée exquise et digne d’être aimée.

LE POÈME TROUVÉ SUR UNE PLAGE

They cried : « La Belle Dame sans Merci

Have thee in thrall. »

J. Keats.

Nous trouvâmes un soir sur le sable d’une île

Déserte où ne vivait que le crabe inutile,

Couvert d’algue marine, un cadavre encor frais.

Le beau, l’énigmatique et mince jeune Anglais

Que nous avions connu dans Londres merveilleuse

Avait trouvé la mort près de l’onde rêveuse.

Près de son pâle front gisait un noir coffret

Où dormait ce poème ardent et sans apprêt :

I

« O mon Amour, ma vie est la rose qui ploie

Et ton cœur est un grand papillon plein de joie.

II

« Ta chair était pareille à celle des lys blancs.

Ta bouche avait l’éclat des grenades ouvertes.

J’admirai de trop près tes deux prunelles vertes

Et depuis je suis plein de remords sanglotants.

III

« O charme merveilleux de cette tête ovale,

De ce visage pur, délicat et charmant,

De ces yeux dont l’azur, le saphir et l’opale

Evoquaient pour mon cœur l’Ange du sentiment !

IV

« De ta divine bouche, incomparable rose,

Sortaient de tendres mots, des chants purs et joyeux.

Je n’ai su que plus tard que ce n’était que pose

Et que tout était faux, ta douceur et tes yeux.

V

« Je porte le fardeau d’un grand amour avide,

D’un amour sans remède et qui sent le malheur.

Dieu n’a pas mis de cœur dans ta poitrine vide

Mais ta bouche, ironie, a la forme d’un cœur.

VI

« Etre fait de caprice étrange, idole infâme,

Je devrais loin de toi partir à tout jamais ;

Mais que ferais-je hélas, hélas si je perdais

Tes yeux bleus peints d’azur où j’ai noyé mon âme !

VII

« Ta couronne tressait une aurore à mon front,

Amour, je te portais jadis comme un trophée ;

Je te porte aujourd’hui ainsi qu’un sombre affront,

Un mauvais sort jeté par une vieille fée.

VIII

« Ah ! c’est ma faute hélas, à moi toujours épris

De ce qui passera : chair, sourire, caresse,

Et qui n’ai dans le cœur qu’indifférent mépris

Pour l’âme, les vertus et la pure sagesse.

IX

« Je te hais quelquefois au point de désirer

Ta mort… un grand frisson me parcourt les moelles.

Tes yeux sur les chemins maudits vont m’égarer.

Je ne gravirai plus le sentier des étoiles.

X

« Si je retrouve un jour la paix, la paix du cœur ;

Seigneur, si je guéris de cette maladie,

Je serai calme et pur comme un héros vainqueur,

Après la guerre et le carnage et l’incendie.

XI

« Comme on porte une torche ardente dans la nuit,

Je porte ma douleur merveilleuse et cruelle ;

Je ne veux pas l’éteindre ; elle est tragique et belle.

Elle brûle mon cœur et le ronge sans bruit.

XII

« Vers d’angoisse où gémit une intime épopée,

Je vous trempe au creuset rouge de ma douleur

Et vous polis avec les larmes de mon cœur

Afin que vous ayez la splendeur de l’épée.

XIII

« J’ai trop souffert par vous, mauvais Ange, c’est trop,

Et par quelque terrible soir

Je jetterai mon cœur aux requins noirs du haut

Des falaises du désespoir ! »

....... .......... ...

Jeune homme, je revois tes yeux de clématite,

Je respire tes vers ainsi qu’un grave encens.

Qui donc te fit verser pour sa beauté maudite

Les belles larmes d’or d’un Keats adolescent ?

L’ILE DU BONHEUR

Le vent traînait l’odeur d’une rose fanée

Quand surgit de la mer l’Antille aux arbres bleus,

La belle Ile fleurie où vous fut amenée

Héliotrope, aux jours d’un amour merveilleux !

SEPTIÈME CHANT
DANS L’ILE ENCHANTEE

Raise the light, my page, that I may see her.

Thou art come at last then, haughty Queen !

Long I’ve waited, long I’ve fought my fever ;

Late thou comest, cruel thou hast been.

(Tristan and Iseult)

Matthew Arnold.

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant…

Verlaine.

DANS L’ILE ENCHANTÉE

Je ne décrirai pas l’Antille merveilleuse

Car où trouver les mots dignes de sa beauté ?

Elle avait malgré l’heure une douce clarté ;

Ses grands palmiers dormaient sous la voûte rêveuse.

Je débarquai suivant ce qu’avait dit la voix

En pleine nuit sur ses galets et mon beau rêve

Chanta comme un oiseau des bois quand sur la grève

O miracle ! je vis le beau Lys d’autrefois.

C’était elle, ô bonheur, c’était son élégance,

Ses yeux divins, son front parfait, son frêle corps.

Comme un avare fou retrouvant son trésor

Je me sentis soudain beau d’une joie immense !

Je lui criai : « Je vous revois, doux yeux chéris ! »

Elle me dit : « Je suis le Songe qui console. »

— Autrefois n’est-ce toi que j’aimais dans Paris ?

Elle avoua : « Je suis l’Image de l’idole.

Je vis seule, parmi les fleurs de mon palais

Attendant un amant que le sort me destine.

Mais je le sens, rêveur, c’est toi, toi qui me plais,

C’est toi que j’attendais près de la mer divine.

Tu vivras près de moi dans l’île de beauté

Quelques suaves jours sous un bleu ciel qui grise

Puis tu me quitteras par un grand soir de brise

Ayant connu l’amour dans toute sa clarté.

Un canot nous attend au pied de cette grotte…

Sur le cap aux oiseaux brille mon palais clair. »

Tout à coup dans le bois ulula la hulotte

Et la lune de juin se leva sur la mer.

Elle avait des yeux purs aux prunelles très grandes

Et je dis : « O Circé, nymphe aux yeux éclatants,

Comme Ulysse avec vous je resterais longtemps

Si nous étions encore aux beaux jours des légendes.

Merveille incomparable, Ange au regard divin,

Es-tu réalité, n’es-tu pas le mensonge ?

Quel échanson m’a fait boire ce puissant vin ?

Quel philtre m’a conduit vers cette île de songe ? »

Elle pencha vers moi son beau regard voilé

Et prononça des mots chargés de tant de charmes

Que je sentis mes yeux pleins de divines larmes

Et mon bonheur chanta vers l’azur étoilé.

VERS LE CAP-AUX-OISEAUX

I

Faisons chanter les vers comme de verts roseaux

Et faisons-les bondir comme de blanches lames ;

Le canot caraïbe au rythme gai des rames,

O charme, nous conduit vers le Cap-aux-Oiseaux.

II

Sous le ciel merveilleux qui sans fin se déploie,

Nous aurons, je le sens, d’incomparables jours ;

Ah ! dans le grand désert sauvage de l’amour

Il est des oasis adorables de joie.

III

Que le grand vent qui souffle, aux quatre coins des cieux

Emporte aux portes d’or des étoiles mes rêves ;

Je veux les voir monter à l’horizon des grèves,

Vers les hauts archipels des astres radieux.

IV

Les oiseaux de l’aurore annoncent la lumière ;

La clef d’or du soleil brille au portail du jour.

Le feuillage est heurté d’une brise légère.

Je m’éveille et je vois tes yeux, mon jeune amour !

V

Quand nous irons tous deux écouter sur la grève

Les complaintes du flot et les lyres du vent,

Mon cœur sera chargé d’un bonheur émouvant ;

Les îles de tes yeux sont douces à mon rêve.

PROMENADE DANS L’ILE ENCHANTÉE

Then, Heaven ! there will be

A warmer June for me.

Keats.

DANS LES JARDINS DE ROSES

Est-il lieu plus propice au bonheur de l’amour ?

Est-il sous d’autres cieux de tels jardins de roses ?

Dis-moi, n’entends-tu pas au pied des sables roses,

N’entends-tu pas la mer acclamer le beau jour ?

LE LAC

S’il est encore une eau sympathique aux naïades

Et propice à vos jeux, chèvre-pieds des forêts,

C’est ce beau lac mirant en ses flots le ciel frais

Et dont les roseaux verts bercent nos promenades.

L’ÉTANG DU VIEUX CRATÈRE

Œil de saphir au creux d’une grosse émeraude,

L’étang aux iris noirs, sous les palmiers tremblants,

Forme une mer étroite où l’écrevisse rôde,

Un petit lac d’azur hanté des hérons blancs.

ARBRES FLEURIS

Il tombe de chaque arbre une neige de fleurs,

Ici blanche, là rose et plus loin opaline ;

Et le vent mélangeant à l’aube les couleurs

Aux quatre coins des mers porte une odeur divine.

LE BAIN

Qu’il est frais, à travers l’agate d’une eau pure,

Le marbre de ton corps sous les bambous rosés ;

L’onde frôle ta chair avec un doux murmure

Et les lèvres de l’eau te couvrent de baisers.

LE SOIR

Soir tropical, ô coupe ardente, renversée,

Où le feu de la lune a l’éclat d’un trésor,

Quelle est cette langueur adorable, insensée,

Qui prend mon cœur, le quitte et le reprend encor.

PAYSAGE

C’est juin et les fraisiers fleurissent dans les bois.

Le couchant sur la mer sème des violettes.

A l’horizon lointain passent des goélettes…

N’entends-tu d’un ramier lointain la sourde voix ?

AUX NUAGES

Nuages descendus au bord de l’horizon,

Vous imitez ce soir une danse macabre ;

Mais le bel alezan d’or du soleil se cabre

Et c’est un feu de joie aux pointes du gazon.

LE LAMPYRE

Le soir au front du ciel met la couronne rose

D’un crépuscule frais plein de chauves-souris.

Soudain un large feu monte, tourne et se pose,

Un feu vert de lampyre au fond des bois fleuris.

LE JASMIN

Le tambour d’un criquet bat dans les hautes branches

D’un manguier que la nuit berce sur le chemin ;

Et la tonnelle ronde où fleurit un jasmin

Semble un petit ciel noir criblé d’étoiles blanches.


Que cette île est heureuse à la fin d’un beau jour ?

Est-il ciel plus propice au rêve de l’amour

Que celui dont l’azur exalte notre vie ?

Le soir voluptueux étreint des mornes bleus

Et sous les grands palmiers de la route suivie,

Le reflet de Vénus plonge au fond de tes yeux.


Les voix des beaux oiseaux diurnes se sont tues.

C’est l’heure où la caresse attend les bien-aimés.

Ton corps est plus parfait que le corps des statues,

Tes cheveux ont frôlé les jasmins embaumés.

LA NUIT ENCHANTÉE

LE SOUVENIR

Dans une île admirable et pareille à cette île,

J’ai bien longtemps souffert pour tes beaux yeux lointains.

Les nuits n’ont plus d’odeurs quand naissent les matins,

Ton amour va guérir la douleur inutile.

LA RESSEMBLANCE

C’est la même beauté, le même front de neige,

C’est le même regard, ce sont les mêmes yeux :

Tu lui ressembles trop, j’ai peur d’un sacrilège,

Qu’importe ! Accomplissons le rêve radieux.

LE CONTRASTE

Je t’aimais à travers l’immensité des mers

Et la nuit j’étais seul dans mon étroite couche ;

Mais ce soir l’amour ivre envahit tes yeux clos

Je cueille les baisers qui sortent de ta bouche.

L’HEURE DIVINE

Il est temps que bercés par les souffles marins

Nous écoutions nos cœurs bénir leurs espérances.

Jamais le vent n’a mieux bercé les tamarins !

Les flots n’ont jamais eu de si belles cadences !

LE BONHEUR

Ah ! c’est donc toi, petite étoile désirée,

C’est toi dont le parfum m’enivre follement !

J’ai peur en contemplant ton visage charmant

D’une joie éphémère et vite évaporée.

LE CHANT DE LA MER

De la haute forêt surgit la lune ronde,

Laisse-moi t’admirer sous son mirage vert !

N’entends-tu pas, caresse éternelle du monde,

N’entends-tu pas du fond des nuits chanter la mer ?

DANS LES YEUX

Je veux encor parler d’amour à tes beaux yeux.

Il ne faut pas que tu répondes.

Je vois en eux de noirs vaisseaux coupant les ondes

Je vois en eux de noirs adieux.

L’AURORE

Sur l’océan pourpré glisse un grand voilier d’or ;

La pâle lune est morte au ciel de la montagne :

O splendeur de la nuit où tu fus ma compagne

Où j’ai pris dans mes bras la tiédeur de ton corps !

LE RÉVEIL

Lorsque je m’éveillai, désirant ton sourire,

L’océan déchaîné balançait le navire !

Ah ! ce n’était qu’un songe « étrange et pénétrant » ;

Et l’aurore me vit plus pâle et plus souffrant !

HUITIÈME CHANT
D’UN BORD A L’AUTRE DE L’ATLANTIQUE

Dis-moi, quels songes d’or nos chants vont-ils bercer ?

Alfred de Musset.

L’EMBARQUEMENT

Ce soir les sept couleurs du prisme

Coupent l’azur de leurs splendeurs.

Un arc-en-ciel de son bel isthme

Joint le steamer à l’île en fleurs…

Pour voir d’autres pays, d’autres mers, d’autres villes,

Bel Archipel, je vais te quitter pour un temps.

Je veux aller revoir l’Europe aux nuits subtiles ;

L’Europe de la neige et celle du printemps.

Pour consoler mon cœur d’avoir vieilli, je rêve

De marcher dans l’hiver des bois.

Ici tout est splendeur du piton à la grève

Sous le ciel pareil, douze fois.

Je veux aller revoir les villes populeuses,

Les boulevards emplis par les fleuves humains ;

J’ai trop longtemps vécu dans les îles rêveuses,

La mer va m’ouvrir ses chemins.

On ne peut de nos jours rencontrer l’aventure

Merveilleuse en un îlot clair.

Nausicaa n’est plus l’enfant de la nature

Et ne vit plus près de la mer…

On garde encor sous les cyprès de l’Italie

De la beauté des dieux le culte pur et fier

Et dans Londres le soir, pleins de mélancolie

Il est des yeux profonds et beaux comme la mer.

Paris, cité divine est l’oasis lointaine,

Le dernier paradis terrestre où loin du sot

On peut sans trépasser écouter la Sirène

Et retrouver les yeux pâles de Calypso.

Enivrés par l’azur où chantent les vents calmes,

Exaltez-moi, vastes flots bleus,

Et vous, palmiers lointains, faites avec vos palmes

De tendres, d’émouvants adieux !

LE VOYAGE A TRAVERS L’ARCHIPEL

A Jean Royère.

Le grand steamer coupa les flots de l’Archipel.

Les nuages dans l’air semblaient de belles voiles ;

Et chaque île, dressant son profil sur le ciel,

Parut dans un décor de soleil ou d’étoiles.

Aux cadres des midis, des aubes et des soirs,

Nous avons admiré leur lumière diverse :

Les unes dans l’azur dressaient leurs pitons noirs ;

D’autres étaient encor luisantes d’une averse.

L’une ouvrait une rade où les flots violets

Balançaient des trois-mâts, des bricks et des gabares ;

Une autre avec sa ville aux toits bariolés

Imitait un château de carte aux couleurs rares.

Que la Barbade est belle au miroir des flots bleus

Baignant ses sables nus de leur écume claire ;

Les vents venus d’Europe aiment le ciel heureux

De cette minuscule et grouillante Angleterre.

Plus au nord, se dressait, au gouffre de l’éther,

Sainte-Lucie avec ses montagnes jumelles ;

La rade de Castrie est comme un étang vert

Reflétant les villas du golfe et leurs tonnelles.

Une angoisse nous prit à regarder tes monts

Frères du noir Pelé, superbe Martinique ;

Ton volcan, dans les feux des crépuscules blonds,

Perce d’un glaive noir ton ciel mélancolique.

La Dominique est l’île vierge où le ciel frais

Respire encor l’odeur des floraisons premières,

De musicales eaux courent dans ses forêts

Où volent des oiseaux sous des lumières vertes.

La belle Guadeloupe offrit le couchant d’or

Splendide d’un ciel rouge illuminant la vitre

Flambante de la mer. Des feux brillaient au port.

Au loin les flamboyants saignaient sur Pointe-à-Pitre.

Puis ce fut Montserrat, Nevis, Saint-Kitts en fleurs,

Christianstad où la mer a l’éclat des turquoises,

Charlotte-Amalia riche de sept couleurs ;

Charmantes toutes deux et toutes deux danoises.

Dans l’île de Sabah il est des enfants blonds

Dont les yeux font songer aux beaux lacs de Norvège ;

De souples négrillons aux yeux gris, aux bras ronds,

Peuplent Fredericstad aux murs couleur de neige.


Les marchés étaient pleins d’oiseaux et de beaux fruits :

Perroquets et ramiers, mangues et barbadines.

Des guitares jouaient dans la fraîcheur des nuits

Des tangos langoureux et des valses divines.

De suaves parfums voyageaient dans les airs,

Venus des chauds jardins où croissent les épices,

Et de souples cabris, aux rivages déserts,

Sautaient de roc en roc au bord des précipices.

Nous devinions au loin de sombres marigots

Sur qui tournaient des vols rapides et farouches,

Tandis que fleurissait parmi l’or des mangos

Un arbre illuminé de flammes d’oiseaux-mouches.

Des éclairs de poissons zigzaguaient dans les flots

Au large de l’îlot où pondent les tortues ;

On voyait les jets d’eaux souples des cachalots,

La nuit, quand les clameurs des marins s’étaient tues.

Un soir que nous disions des vers d’Heredia,

Les planètes soudain se levèrent plus belles

Et sur l’orient d’or la lune incendia

Un passage émouvant de lentes caravelles.

Devant nous se dressaient les sommets de saphir

Des beaux pays où sont les hautaines créoles,

Des îles évoquant les richesses d’Ophir

Et le fier souvenir des gloires espagnoles.

Mais au lieu d’affronter les chatoyantes eaux

Du golfe mexicain où dansent les flots rudes,

Le grand vaisseau suivi d’immenses vols d’oiseaux

Cingla vers les brouillards irisés des Bermudes.

Qui dira la clarté de ces terres d’amour

Où Colomb aborda lors du premier voyage,

Où poissons et coraux allument, tour à tour,

Les transparentes eaux qui reflètent la plage ?

Et tandis que le ciel sur les jardins fleuris

Déroulait tour à tour les aurores sanglantes,

Les crépuscules verts pleins de chauve-souris

Et les vagues de feu des nuits phosphorescentes,

Je redisais vos noms vivants, défunts amis :

Lafcadio[2], conteur aux rêves nostalgiques ;

Et vous, Nau, goéland dont l’âme ivre est parmi

Les vols d’oiseaux planant sur la mer des tropiques !

[2] Lafcadio Hearn.

LE DÉPART POUR L’EUROPE

A Paul Labrousse.

Tournant sa proue en feu vers le Nord-Est brumeux,

Le vapeur nous emporte au chant de sa machine ;

Les îles du couchant nous font de beaux adieux

Et les vents jusqu’à nous portent leur voix divine.

Nous entendons grandir ton immense rumeur,

Formidable Atlantique illuminé d’écume

Dont chantent les longs flots comme un immense chœur

Et qui fais du vapeur sonore ton enclume.

Nous frôlons des trésors que nous ne verrons pas,

Des peuples inconnus de poissons et de plantes,

Des joyaux inouïs, des carènes, des mâts,

Des crabes monstrueux, des méduses géantes.

Tandis que les dauphins s’ébattent à fleur d’eau,

Les bécunes des fonds poursuivent les orphies.

Une tortue au loin flotte comme un radeau

Sur les flots lourds hantés de carangues bouffies.

Tiédis par les baisers du Gulf-Stream, les courants

Traînent sur l’océan des routes lumineuses,

Dans leurs flots tempérés nagent les thons errants

Ivres de réchauffer leurs écailles frileuses.

Partis des ciels lointains dont se voile l’azur

Des oiseaux migrateurs voyagent par nuées ;

C’est ainsi que s’en vont vers le rivage pur

De la beauté le vol des ivresses sacrées.

Je t’évoque, aux lueurs du beau soleil couchant,

Océan et te fais tout haut cette prière :

De ton immense lyre accompagne mon chant

Et que notre vapeur ignore ta colère.

STANCE

Homme voici la mer que tu ne peux dompter.

Comme elle est belle et comme en l’azur elle chante !…

— Je songe à deux beaux yeux que je n’ai su capter

Et qui vous ressemblaient, ô mer indifférente !

CHANT DE VOYAGE

O poètes de l’autre bord,

O rêveurs de l’autre rive,

Quand vous apprendrez que j’arrive,

Venez me rencontrer au port.

Venez Royère et vous Paul Fort,

Foulon de Vaux, Pilon, Montfort

Et vous tous dont la voix m’est chère.

Venez Guy Lavaud, Duhamel ;

Venez sous l’hiver blanc du ciel

Accueillir un poète, un frère…

Solitaire je suis resté

Loin de vous pendant mon été ;

Ah ! maudissons les tours d’ivoire !

Je n’aime plus que la bonté,

La tendresse et la volupté.

Tout le reste est chiffre et grimoire.

Si j’ai chanté près des forêts

Au lieu d’écrire dans les villes,

(Le déplorer est inutile)

C’est que Dieu, Dieu l’a fait exprès.

Vos belles voix se sont mêlées

Et de vibrantes assemblées

Ont entendu vos cris touchants.

Mais moi sous les soleils couchants

Je suis l’oiseau de la vallée

Qui chante loin de la mêlée

Et dont on ignore les chants.

Bien que je vienne des Tropiques

Au grand vent des deux Amériques,

Je ne suis pas un étranger.

Si j’ai rêvé sous l’oranger

Au lieu de rêver sous le chêne,

J’ai lu Keats et j’ai lu Verlaine.

Mon navire est plein de rayons !

Il a connu les nuits mauvaises

Entendu le bruit des canons

Et ce sont les couleurs françaises,

Qui décorent ses pavillons !

EN RENCONTRANT DES VAISSEAUX

Les pays que l’on a traversés ne sont pas,

Même en songe — aussi beaux que ceux que l’on ignore.

O charme de penser qu’il est d’autres climats,

D’autres ciels inconnus qui m’attendent encore.

NORVÈGE

Par les jours où le ciel haletait de chaleurs,

Je rêvais d’un pays du nord, ô sortilège ;

Et tandis que le vent buvait le sang des fleurs,

Je redisais ton nom de tristesse, Norvège.

PROJET

N’allons pas vers New-York, ville belle entre toutes,

Mais qui ne convient pas à l’esprit du rêveur,

Des plaines de la mer suivons les autres routes

Allant vers l’Italie et la France, sa sœur.

A SHELLEY

O toi que l’on trouva noyé dans la mer vive !

Shelley, je me sens plein d’une immense douceur,

Quand je t’évoque mort, portant à la dérive,

Les beaux « écrits sur l’eau » de John Keats sur ton cœur.

L’ILE NATALE

O mon pays natal, dès que je t’ai quitté

Je songe à tes palmiers, à tes buissons d’icaque ;

Et sous les ciels d’hiver et sous les nuits d’été

Je suis comme un Ulysse évoquant son Ithaque.

EN FACE DES FLORIDES

Ces effluves légers qui parfument la mer

Dites-nous, n’est-ce pas un appel des Florides ?

La nue est embrasée et le flot est sans rides

Et des astres nouveaux montent dans le ciel vert.

VOL D’OISEAUX

Où vont les blancs oiseaux dont les ailes trop calmes

Font songer à l’hiver, sous ce beau ciel si pur ?

Sont-ils des goélands, ne sont-ils pas les âmes

Des matelots sombrés aux gouffres de l’azur ?

CLAIR DE LUNE

Le couchant sur la mer dessine des rivages

Chimériques ; la mer semble un Sahara d’or.

Il n’est pas de pays réel dont le décor

Vous vaille, beaux pays, créés par les nuages.

ON MIAMI SHORE

Ah ! jouez-nous encor, orchestre, sur la mer

Cette belle valse divine !

Océan, la musique est ta sœur enfantine.

Je vois trois goélands dans l’air !

KEATS ET SHELLEY

Les violettes sont le sourire des morts.

J.-P. Toulet.

Quand nous serons à Rome à la fin de ce mois,

Nous irons respirer l’odeur des violettes

Au bord de vos tombeaux perdus, divins poètes

Et nous dirons vos plus beaux vers à douce voix.

AUX BERMUDES

Bermudes, beaux jardins suspendus sur la mer

Où brillent les coraux dans les palais de l’onde,

Vos ciels et vos climats sont les plus doux du monde,

Pourtant vous n’avez su guérir mon cœur amer.

LE FROID

Sur l’océan et dans le ciel c’est le grand froid.

Déjà les alizés ont fait place au zéphire.

Vers le Baudrier d’or Sirius monte droit.

Je respire l’odeur de l’Europe… délire !

CHANT DANS LA TEMPÊTE

Ecoutons la chanson du mât,

La chanson du mât de misaine,

Qui fut, sous un autre climat,

Un grand arbre bleu dans la plaine.

Lui qui charmait l’air du vallon,

Il est nu sur la mer sauvage.

Il a pour fleur le pavillon !

Il a les agrès pour feuillage !

Se souvient-il des grands étangs

Où se miraient les pâles Ourses ?

Se souvient-il des courts printemps

Où riaient les nymphes des sources ?

Ecoutons le large soupir

Du mât de misaine en détresse.

O mon cœur, que va devenir

L’arbre vert de notre jeunesse ?

DEVANT LES AÇORES

Entre deux continents, Açores, îles pâles,

Grâce à vous, je revois la brume, sur les bois.

Je voudrais, sous vos cieux, vivre quelques beaux mois

Quand vos soirs automnaux sont couronnés d’opales.

L’HYMNE DES VENTS

HOMMAGE A LA FRANCE

A Madame Segond-Weber.

La France est chère à toute âme qui aime l’humanité.

Rudyard Kipling.

Le grand steamer tanguait loin de la paix des monts,

Sur le tumulte bleu des bondissantes vagues ;

Autour de lui flottaient l’algue et les goémons,

Les regrets du départ sombraient dans nos cœurs vagues.

Les vents heureux qui sont de purs esprits dans l’air

Chantent aux voyageurs comme au temps des Sirènes,

Quand la lune rosée enivre le cœur fier

Des jeunes matelots et des vieux capitaines.

Comme aux jours où leur souffle emportait les vaisseaux

Les vents nous invitaient à parcourir la terre ;

Leurs chants étaient plus frais que celui des oiseaux

Lorsque l’arbre fleuri neige sur la rivière : —

« Quels sont les grands pays que vos yeux veulent voir ?

Terre des mimosas, est-ce l’ample Australie ;

L’Ile rouge du Sud où fume un volcan noir ?

Préférez-vous les ciels de la mélancolie ?

Nous avons escorté sur les saphirs de l’eau

Le beau dreadnought blanc où voyageait un Prince,

S’en allant visiter, soldat et matelot,

La Nouvelle-Zélande, une de ses provinces.

Les routes de la mer sont libres, sans dangers.

Les récifs sont lointains et la vague est sereine.

Voulez-vous voir New-York, propice aux étrangers,

Ou Paris, la Circé fabuleuse et lointaine ?

Aimez-vous mieux les lacs étincelants du Nord,

Le Canada, patrie immense des étables,

Le beau Mississipi mirant des couchants d’or

Quand les vols des flamands éblouissent ses sables ?

Connaissez-vous l’Islande, île des brouillards frais ?

Ah ! qu’une Rose anglaise est suave en Septembre !

Le chardon écossais et le trèfle irlandais,

Voulez-vous les cueillir sous un Octobre d’ambre ?

Qu’ils sont beaux les pays dont le grand rêve est pur :

La Hollande endormie aux miroirs verts des ondes,

La Suède brumeuse avec ses yeux d’azur,

La Belgique, rempart inespéré des mondes !

Voguerez-vous vers l’Inde où sont les lotus bleus,

Ou l’île de Chio qui vit grandir Homère ?

Voulez-vous un pays pour le cœur et les yeux ?

Plus que tous les pays, France vous sera chère.

Nous aimons écouter s’éteindre les clameurs

De ses clairons, aux cieux des grands automnes pâles,

Quand par les soirs profonds, décorés de lueurs,

Chantent les angelus aux vieilles cathédrales ! »

« Ah ! vous m’exaltez, vents des mers !

Il est des pays bien plus verts

Et bien plus riches que la France,

Mais il n’en est pas de plus chers !

Pas un, comme elle, dans l’absence

Ne fait regretter la distance ;

Pour les peuples aux cœurs amers

Elle est la terre d’espérance.

Vents des cieux et des bois fleuris,

C’est surtout pour elle et Paris

Que nous avons fait ce voyage.

Il nous fallait lui rendre hommage.

Ayant chassé le Hun puissant,

Elle fut fière et triomphale ;

Mais nous la trouverons très pâle

Car elle a perdu trop de sang !

On a tué dans les batailles

Ses soldats aux petites tailles,

Ses officiers aux fronts rêveurs ;

Elle a souffert mille douleurs…

Plus d’une fois on la crut morte ;

Plus d’une fois elle tomba ;

Tant était rude le combat

Et tant la poussée était forte !

Parce qu’elle a des yeux charmeurs,

Qu’elle aime les chants et les fleurs,

On l’appelait : « France frivole »

Ah ! comme elle a changé de rôle !

Quand, contre le fer meurtrier,

Elle a dressé son bouclier,

Elle a fait haleter la terre,

La France, la France guerrière !

Elle ne veut pas de sanglots

Sur les tombes de ses héros ;

Les grands deuils sont aux yeux des mères ;

Nous les verrons, femmes sincères,

Portant plus haut leur beau front clair,

Maîtriser leur cœur qui soupire ;

Car la France est le pays fier

Où les douleurs savent sourire !

Chantez autour de nous, bons vents,

Sous l’azur des ciels émouvants,

Mêlez vos chœurs aux chœurs des lames !

Les couchants ont de belles flammes,

Les matins ont des feux tremblants ;

Et bientôt, coupant le silence,

Viendront vers nous, beaux oiseaux blancs,

Les aéroplanes de France ! »

STANCE

Dans les miroirs du flot mobile

Je vois Paris aux toits gris-bleu

Je vois aussi ma petite île

Qui me fait de beaux adieux.

NEUVIÈME CHANT
AU SOUFFLE DE LA MÉDITERRANÉE

Je veux être un de tes disciples azur de la mer Tyrrhénienne.

Charles Maurras.

LE CHANT DE LA MÉDITERRANÉE

Ionienne, Adriatique,

Chantez avec moi, douces sœurs,

J’ai plus de gloire et de douceur

Que tes flots mouvants, Atlantique !

Beau miroir de trois continents,

Je suis la mer civilisée ;

Mon horizon est plus prenant

Que le ciel vu du Colisée.

Suivant le moment de l’été,

Je suis de saphir ou d’opale.

C’est sur mon lac qu’a palpité

Le vol fier du fils de Dédale.

J’ai bercé les vaisseaux lascifs ;

Je suis le chemin bleu des rêves.

Qu’ils sont beaux et qu’ils sont pensifs

Les promontoires de mes grèves.

C’est dans mes coquillages d’or

Qu’on entend les mers anciennes.

C’est sous mon ciel que Pan est mort

Et que chantèrent les Sirènes.

LE CHANT BLEU DU RUISSEAU

A Georges Duhamel.

L’eau d’un ruisseau vert

Courant vers la mer

Disait ce chant dans la lumière.

Plus pure qu’une voix automnale d’oiseau,

Plus fraîche qu’un soupir des flûtes de roseau

M’a semblé la chanson rapide de cette eau

Qui voyageait vivante et claire :

« Je suis lasse d’avoir changé plus de cent fois,

Vapeur ou rosée, averse ou nuage,

D’être le miroir flou du paysage,

De bondir, de heurter les racines des bois.

Je suis lasse, parmi les forêts monotones

D’être toujours en plein exil ;

Je fus aux nuits d’hiver le givre au pâle fil

Et la pluie aux soirs de l’automne.

Serpent vert des prés lumineux,

Blanche crinière des cascades,

Je descends vers les golfes bleus

Où sont les thons et les dorades.

J’ai jailli d’une source en face du matin,

J’ai coulé sous de noirs ombrages,

J’ai traversé mille villages,

Je suis au bout de mon destin.

Encor un effort vers les beaux rivages,

Encor quelques heurts, encor quelques bonds

Et ce sera la plaine unie,

La grande plaine infinie.

Par un matin vibrant et léger, loin des monts,

Où j’ai gémi durant d’inexorables lieues,

Je verrai tout à coup mon grand pays : la mer ;

Et joyeuse, mirant ta coupole, ciel clair,

Vague je danserai parmi les vagues bleues ! »

LE CHANT DE LA SIRÈNE

A André Foulon de Vaulx.

Le pêcheur d’or s’en va chaque nuit sur la mer,

Les flots ont des lueurs dansantes de phosphore.

La lune verte luit au cœur du ciel désert.

Le beau pêcheur s’en va pêcher jusqu’à l’aurore.

— Pêcheur, ne jette pas tes filets dans les flots.

Les trésors que tu vois ne sont que vains fantômes.

Le vent froid de la nuit pleure sur les îlots.

Pourquoi veiller à l’heure où reposent les hommes ?

Ces récifs sont hantés par un esprit méchant :

Sous ce vaste rocher habite une sirène ;

Garde-toi d’écouter la douceur de son chant

Nul, nul n’est revenu de sa grotte lointaine.

Mais les yeux du pêcheur ont lui ;

Car la folie est dans ses voiles.

La mer est d’or autour de lui ;

La mer est d’or sous les étoiles.

Des reflets fauves de métaux

S’élèvent jusqu’aux Pléiades,

C’est l’heure où brillent dans les eaux

Le congre vert et les dorades.

Au cœur du flot diamanté

Le filet scintillant replonge

Et le canot est emporté

Au loin vers les Iles du Songe.

L’incomparable voix plus douce que la nuit

Emplit soudain l’azur d’une beauté sereine,

Et les larmes voilant son pur regard qui luit,

Le bienheureux pêcheur écoute la Sirène.

De ses tremblantes mains il touche aux mille feux

D’ors couleur de soleil et d’ors couleur de lune ;

Dans son cœur rajeuni bondit un sang joyeux ;

Chaque coup de filet ramène une fortune.

Ah ! pouvoir de cet or tuer la pauvreté,

Abolir la misère et protéger l’enfance.

Beau rêve généreux d’amour et de bonté,

Bel impossible espoir, frère de la démence !

Et les marins du port ont un rire cruel

Quand le pêcheur revient au jour, sa barque vide,

Mais aucun d’eux ne voit ce qu’il voit sous le ciel

Quand le trésor des mers s’offre à son œil lucide.

Aucun d’eux n’a surpris la Sirène aux bras blancs

Alors que toute nue elle chante aux étoiles,

Aucun d’eux n’a senti le vertige troublant

D’un frénétique espoir gonflant les folles voiles.

Et c’est pourquoi, rivés à leur rêve lointain,

Les beaux yeux du pêcheur regardent sans colère ;

Il sait qu’il est de ceux dont le grave destin

Est de mourir du baiser fou de la chimère.

En attendant, son ombre au bord du grand chemin

Fait trembler les enfants qui chantent à la brune ;

Et la mer, chaque nuit, berce le rêve humain

Du beau pêcheur hagard qui pêche sous la lune.

LA CHANSON DE LA LUNE

(Episode Pyrénéen.)

Voici la chanson de la Lune

Qu’une pauvre folle d’amour

S’en allait dire au carrefour

Des chemins estompés de brune :

Frêle croissant

Phosphorescent,

Qui viens argenter les collines

Et te mirer dans les ravines,

J’aime l’amant

Aux lèvres fines.

Croissant d’amour

Du troubadour,

O nacelle des nuits dorées,

Toi qui vogues dans les nuées,

Au haut des tours

Des bien-aimées.

Svelte croissant

Adolescent,

Qui seras la lune argentée,

Illumine la nuit lactée

Pour mon amant

Et son aimée.

Je t’implore, Croissant du beau soir infini,

Toi qui viens éblouir l’oiselle sur le nid,

Toi que le mendiant aux longues mains tendues

Invoque, par delà les libres étendues,

Afin que ta vertu fasse de l’indigent

Plus nombreuses encor les piécettes d’argent.

Fais grandir en mon cœur, au seul gré de tes phases,

Un amour merveilleux, un désir fort et fier,

Sois le cadran de joie où du haut de l’éther

S’annonceront pour nous les heures des extases.

Ce soir, nous irons voir ton fuseau de métal

Traverser d’un fil d’or le nuage en dentelle

Et nous serons alors sous notre ciel natal

Les tendres amoureux que l’amour ivre appelle.

C’est l’éveil des espoirs et des rêves muets.

Les feuilles aux buissons chantent nos fiançailles.

Un troupeau sur la route agite ses sonnailles

Et le vent parfumé berce les serpolets.

Puis, dès demain, au fond des bois et des collines,

Ta faucille d’argent, gloire du ciel vermeil,

Nous guidera tous deux vers un nid de sommeil,

Où nous serons bercés par l’écho des ravines.

Tandis que mon amant, couché dans les roseaux,

Ecoutera frémir le luth des brises d’eaux,

Je boirai des baisers entre ses lèvres minces ;

Il sera, pour mon cœur, le plus charmant des princes

Et sur les ongles purs de ses doigts de clarté,

J’admirerai les fins croissants couleur d’aurore,

Qu’en signe de tendresse et de félicité,

Aux doigts des bienheureux ton astre fait éclore.

Quand tu viendras, pareille au beau rayon de miel,

Eblouir l’essaim blond des abeilles du ciel,

Nous viderons la coupe où le désir s’étanche,

Sans épuiser pourtant sa suprême douceur.

Notre amour va grandir au gré de ta splendeur,

Et, quand par un grand soir ta face pleine et blanche

Mettra sur les sommets une aube de dimanche,

Nous irons sur les monts t’élever un autel.

Ah ! quelle ivresse souveraine,

Croissant d’argent

Du soir changeant,

Quand tu seras la lune pleine !

Il est sur la montagne où luit le romarin,

Une grotte sacrée et propice aux ivresses.

Des herbes de senteur y balancent leurs tresses.

Là, le coq de bruyère annonce le matin.

Nous dormirons le jour, mais lorsque ta lumière

O Lune, incendiera les palais du ciel bleu,

Mon amant t’offrira sur un lit de fougère,

Mon corps brûlant encor de ses baisers de feu.

O Lune pâle,

Limpide opale,

Tu redeviendras croissant d’or

Et le bel amour sera mort !

Quand tu te flétriras comme une pauvre fleur,

Nous ne médirons pas de nos gloires passées,

Mais je serai très douce aux aubes de douceur

Où ton arc agonise en teintes effacées.

O Lune, je ne veux qu’un tendre mois d’amour

Où nous épuiserons la gamme des ivresses,

Où du bonheur humain nous aurons le cœur lourd

Et qui ne laissera ni regrets, ni tristesses.

Quand j’aurai bien chéri le tendre bien-aimé,

Tu me feras mourir, Lune couleur d’opale,

Il s’en reviendra seul au seuil accoutumé

Mais moi, je veux monter vers ta planète pâle…

Si mon vœu s’accomplit au gré de ton décor,

Quand ton feu s’éteindra dans la nuit améthyste,

Je vêtirai pour mon cercueil ma robe triste

Où mon aiguille bleue a mis des croissants d’or…

Voici la chanson de la Lune

Qu’une pauvre folle d’amour

S’en allait dire au carrefour

Des chemins estompés de brune.

LES CORBEAUX FOUS

(Légende vénitienne.)

Il était un jeune seigneur

Qui mourut en terre lointaine,

Quand il sut que sa châtelaine

Trahissait son nom et son cœur…

Les corbeaux vinrent qui mangèrent

Le corps empoisonné d’amour

Et pris d’amour sombre à leur tour,

Dans le ciel sombre ils s’envolèrent.

Le grand essaim noir tournoya,

Franchissant plaines et frontières ;

Vers le château de l’adultère

Pendant trente jours il vola.

Or, tout à l’autre bout du monde,

Ayant parjuré son serment

Et pris son page pour amant

Vivait la jeune épouse blonde.


« Beau page, à l’horizon du soir,

Que vois-tu ? » dit la châtelaine.

« Je vois s’élever de la plaine

Tout au loin un nuage noir.

« Mon bel ami, que tu me navres !

C’est le retour des Chevaliers ! »

« Non, reine, ce sont par milliers,

Noirs corbeaux mangeurs de cadavres… »

Fou d’amour, poussant des clameurs,

Le large essaim d’oiseaux sans nombre

S’abattit au ras du ciel sombre,

Voilant la lumière et les fleurs.

Et quand à leurs grands cris acerbes

Le village fut accouru,

Le manoir avait disparu

Sous l’aile des oiseaux funèbres.

Sous l’étreinte des corbeaux fous

Mourut la blonde châtelaine.

L’amour avait chargé la haine

De venger la mort de l’époux.

ÉTOILES DE NOEL

(Chanson provençale.)

Le ciel est un livre aux belles images

Petite bergère, aimes-tu le ciel ?

T’en vas-tu, la nuit, quand revient Noël

Voir les trois Valets et les trois Rois Mages ?

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

Les petits enfants rêvent aux étoiles.

On dirait les fruits d’un vaste verger

L’étoile des monts sourit au berger,

L’étoile polaire éclaire les voiles.

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

Qu’ils sont doux les feux de la Poussinière

Lorsque de l’église on sort à minuit,

Les petits sabots font un joyeux bruit,

Et Jésus sourit dans la crèche claire.

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

Regarde ces feux d’étoiles filantes

Les astres la nuit font la charité ;

Et les prés auront des fleurs de clarté

Quand tu sortiras tes brebis bêlantes.

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

Il est tard, rentrons, petite bergère,

Un soir, aux chansons de ton amoureux,

L’étoile d’amour luira dans tes yeux.

Il est tard, rentrons, voici ta chaumière.

Au haut du tilleul et du coudrier

Je vois Orion et son baudrier.

LES PÈLERINS DE LA MORT

A Gratien Candace.

Un rhéteur parle :

Sous le soleil du soir, au couchant de la vie,

Les hommes, pèlerins en marche vers la mort,

Après des jours d’orgueil, de peine ou de remords,

Passaient tumultueux sur la route infinie.

Ils s’en allaient, troublant le silence des monts,

Comme un vaste troupeau marchant dans la poussière ;

Des souffles haletants soulevaient les poumons

Et de vastes clameurs faisaient trembler la terre.

Dans l’ombre qui tombait des arbres embaumés,

Les hommes confondaient leur croyance et leur doute ;

Les peuples de l’orgueil cheminaient sur la route

Mêlés au noir bétail des peuples opprimés.

Les riches, les heureux, les satisfaits du monde

S’avançaient les premiers en groupes clairsemés ;

C’étaient ceux dont les blés doraient la plaine blonde

Et qui vivaient de luxe au cœur des jours charmés.

Ils allaient à pas lents, chantant la destinée

Qui les avait placés sous les bonnes étoiles,

La grange où s’entassait le bon grain de l’année

Et le bon vent menant au port les bonnes voiles.

Ils disaient la douceur des rêves accomplis.

De beaux soldats chantaient la guerre et la victoire,

Les expéditions vers les pays conquis ;

On entendait les mots de patrie et de gloire.

Mais tandis qu’ils chantaient l’ample sérénité,

De larges hurlements troublaient leur harmonie,

Plus vaste le troupeau des vains déshérités

Proclamait la géhenne ardente de la vie.

Des malades affreux, d’horribles amputés,

De grands vieillards usés, des nains courbant la taille,

Des hommes nus traînant la femme et la marmaille

Déroulaient vers le ciel le chant des révoltés.

L’espoir pourtant, l’espoir était pur et vivace

Au cœur cent fois blessé de ces êtres maudits :

Mille fois dans les feux des matins attiédis,

Ils avaient entrevu les aurores de grâce.


L’apaisement tombait des voûtes étoilées,

Quand la horde brutale atteignit l’horizon ;

Calmes et douloureux, sans cri, sans oraison,

Les derniers Pèlerins passaient dans les vallées.

C’étaient les grands Vaincus et les grands Obstinés,

Les Penseurs méconnus par les foules abjectes,

Les Socrates honnis, les Colombs enchaînés,

Frères de Galilée et frères des prophètes.

C’étaient ceux qui voulaient grandir le cœur humain

Et dont la bonne auberge était à tous ouverte,

Ceux qui n’eurent d’amis qu’au banquet du matin

Et dont la maison pauvre au soir dur fut déserte.

Plusieurs avaient subi l’exil et la prison

Dans les bagnes de fer aux murs sentant le vice,

Pour avoir élevé ta lampe d’or, Raison,

Et pour avoir crié vers tes astres, Justice !

Ils songeaient, ce soir-là, que des flambeaux brisés

Ne jaillirait jamais la flamme salutaire

Et gardaient des jours morts et des orgueils usés

Le souvenir affreux d’une grande misère.

Leurs yeux étaient levés et regardaient le ciel ;

Dans l’ombre gémissait la voix des cathédrales ;

Et les vaincus voyaient, dans le soir solennel,

De grands crucifiés sur les croix des étoiles.

Et la lune pleurait au fond du ciel en deuil,

Sur la route où passait la tristesse des hommes.

Des nuages sanglants imitaient des fantômes

Et la lugubre nuit semblait un grand linceul…

Et pourtant, c’est de vous que nous tenons les rêves,

L’idée au vol hardi, l’idéal tout puissant ;

Et sans vous, nous serions des Bêtes sur les grèves,

De sombres carnassiers toujours ivres de sang.

Vous êtes nos maisons, nos navires, nos plaines,

Nos arches, nos clochers, nos lumières, nos ports ;

O phares dans la nuit des détresses humaines,

Soleils de vérité que n’éteint pas la mort !

LE SOLEIL ET LA MORT

O Soleil, tu dorais la paisible maison

Où je naquis, les yeux éblouis de lumière.

O Mort, j’étais encor un être sans raison

Quand je te vis debout au chevet de ma mère.

Depuis, pur idéal tu fis naître à l’amour

Mon cœur d’enfant épris d’une forme adorable.

O vanité, depuis, tu redis chaque jour

A mon cœur tourmenté que tout est périssable.

Nos désirs sont chargés d’ombre et d’éternité.

La plus divine joie est d’une essence amère.

Toute douleur recèle un peu de volupté.

Tout se mêle et s’unit aux jardins de la terre.

Les climats les plus beaux sont les plus meurtriers.

Tu préfères, ô Mort, les Tropiques aux Pôles

Et toi, joyeux Soleil, ami des ateliers,

Que riche est ta splendeur aux murs des nécropoles !


Qu’êtes-vous devenus beaux siècles enchantés

Où le grand Sphinx ouvrit son rêve sur le monde,

Près du fleuve indolent de l’Egypte féconde

Roulant dans la splendeur torride des étés,

Nuits pures où marchaient les pâtres de Chaldée

Sous les feux solennels des constellations,

Grands prophètes menant les grandes nations,

Premier orgueil, premier culte, première idée,

Rois mitrés conduisant de longs troupeaux plaintifs

Vers le suprême éclat des Villes opulentes,

Portes d’or où passait le fleuve des captifs

Et les gémissements des races indolentes ?

Le silence a grandi sur votre vanité

Orgueilleuse grandeur des Thèbes aux cent portes.

Le marbre de Memnon d’où montaient des voix fortes

Est mort du long sommeil de l’immobilité.

Et toi divine Hellas, immortelle patrie,

Qui dressas vers le ciel le svelte Parthénon,

Nous ne reverrons plus de lumière fleurie

Renaître la beauté parfaite d’Apollon !


Le néant a repris les grandes Babylones

Sous la sécurité des constellations.

Mais par l’orgueil plus grand des générations

D’autres Babels naîtront des siècles monotones.

Soleil qui nous versez l’espérance et l’amour,

Rayons, future vie et futures pensées,

Sur un fleuve rapide emportés sans retour

Nous subissons la loi cruelle des années.

O Forces, notre esprit après le grand départ

Verra-t-il l’infini de la lumière pure ?

O Mort, sous quelle lune, autour de quel rempart

Irons-nous féconder l’herbe de la nature ?

Notre âme est-elle un peu de toi, beau firmament ?

Nos corps sont-ils pétris de ton limon, ô sable ?

Est-ce enfin vous qui vous mêlez confusément

Dans notre être à la fois divin et misérable ?

DIXIÈME CHANT
LA VILLE MERVEILLEUSE

Il faut en ce bas monde aimer beaucoup de choses.

Alfred de Musset.

SANTANDER

A Santander, en plein hiver,

Les mouettes volaient dans l’air ;

Et nos prunelles étonnées

Vous revirent, ô Pyrénées !

Ville espagnole au noir couvent,

Je trouvai ton décor vivant,

Malgré la juste impatience

De revoir le doux ciel de France.

LA COMPLAINTE DES SOUVENIRS

I

Ah ! vos parfums sur la pelouse

O violettes de Toulouse !

II

Au cœur des fraîches Pyrénées

J’ai connu des jours souriants.

Chers beaux jours des mortes années,

Espagne, peupliers tremblants !

Se cache-t-elle encor la caille

Dans le blé noir et le sainfoin ?

L’étable a-t-elle assez de paille

Pour le troupeau qui vient de loin ?

III

Londres, cité la plus splendide,

Je vins à vous par un soir blond

Je n’étais que la chrysalide,

Vite je devins papillon.

IV

Petit cottage anglais aux roses,

Que j’aimais tes heures moroses

Bexil chantait près de la mer

Un nostalgique petit air.

V

Europe, Europe, Europe exquise !

Vieille terre de mes parents,

Dans la brise de mer qui grise

Que de beaux effluves errants !

VI

Un doux air me vient en mémoire :

« Sous le grand chapeau green-away »

Il est mort l’espoir de la gloire

And the blue bird has gone away.

VII

Le temps passe et la neige lasse.

J’ai trop peur de mes souvenirs.

Oublions, pour mieux voir en face

Les jours nouveaux qui vont venir.

VIII

Emporte-moi, vieux train sonore,

A travers prés et champs.

Je verrai Paris à l’aurore !

Espoir chante tes chants !

IX

Rouges lueurs au ciel gris-bleu…

Paris ! le sang vibre à mes tempes !

Paris ! les papillons du feu

Palpitent dans les lampes !

X

Quand soudain du vapeur retentit la sirène,

O France, je te vis surgir des grandes eaux ;

Bien que l’hiver eût pris tes fleurs et tes oiseaux

Ton beau ciel n’eut jamais de douceur plus sereine.

A LA FRANCE

A Madame Geneviève Henry Bérenger.

Jours d’autrefois, jours purs, jours d’idéal, jours ivres,

Où sous le vaste ciel du tropique irisé,

Je sentais chaque soir, en refermant tes livres,

Mon jeune cœur pour toi d’amour fier embrasé.

France, j’aimais de loin ta grande âme qui vibre

Comme un clairon à l’aube où flambent tes drapeaux ;

Et je rêvais de vivre enfin sur ton sol libre

Sur ton sol où la gloire éclaire les tombeaux.

Et tandis qu’aux plateaux sanglants du crépuscule,

Le bataillon vaincu du jour ardent recule,

Sur les monts flamboyaient les pavillons du soir ;

Et d’une île perdue au bord des mers profondes,

Par delà les déserts de l’Atlantique noir,

Je t’invoquais, ô France, ô noblesse du monde !

A PARIS

O ville de François Villon et de Verlaine,

Me voilà donc foulant encor tes beaux pavés !

Oublieux des torpeurs de la maison lointaine,

Les soleils du plaisir dans la nuit sont levés !

Je pourrai me mêler à la foule inconnue,

N’être qu’un flot parmi ton océan humain,

Monter le boulevard, descendre l’avenue

Et voir mille beaux yeux passer sur mon chemin.

O Paris, sous tes feux d’électricité blonde,

De toutes tes splendeurs me voilà le témoin ;

Ce soir, j’entends encor battre le cœur du monde !

O solitaires jours que vous me semblez loin !

EXTRAITS DU CARNET DE NOTES

Nec mergitur.

I

N’allons pas, dès les premiers soirs,

Vers les quartiers des nouveaux riches,

Tenons promesse aux vieux espoirs,

Laissons tranquilles les affiches.

Qu’ils sont charmants, les premiers pas

De ce tendre pèlerinage.

Ils ont trop de feux les repas

Que préside un jazz-band sauvage.

A loisir, revenons à pied

Respirer l’odeur des ruelles ;

Je connais un vieux cabaret

Au boulevard Bonne-Nouvelle.

La douce église est à côté,

Toute vieillotte et toute brune,

J’aime ce coin d’obscurité

Près des « Brioches de la Lune ».

Aux beaux quartiers de l’avenir

Nous donnerons d’autres soirées ;

Menons, menons le souvenir

Vers les heures décolorées.

II

Je connus un jardin en mai

Où j’ai cueilli souvent les roses,

Les roses des amours moroses,

Ce doux jardin est-il fermé ?

A l’église de la Sorbonne

Dort le tombeau de Richelieu ;

A Cluny, lorsque l’air est bleu,

Nous allions revoir la Licorne.

Est-ce bien moi, par ce soir-ci,

Est-ce bien moi qui me promène

De la Concorde au pont Sully,

En regardant couler la Seine.

Est-ce bien moi qui suis ici,

A l’heure où la lune se lève,

Villon ne venait-il aussi

Refléter en ces eaux son rêve.

Mieux que les Montmartrois fleuris,

Que l’Etoile, immense poème,

Pour te bien comprendre, Paris,

C’est le vieux quai Conti que j’aime.

Ils ont tant dit et tant écrit

Qu’ils feraient mentir ta devise,

Que la revoir, sans contredit,

Est une chose bien exquise.

Qu’ils sont beaux sous les claires nuits

Les mille feux de la Concorde !

Ah ! beau Paris, chante et reluis,

O toi qui de gloire débordes.

III

A Pierre Lièvre.

Contrastes merveilleux de l’immense Paris.

Quartiers vibrants, tout près de mornes quartiers gris.

Charme tout un matin de suivre les dédales

De ces réseaux obscurs qui conduisent aux halles,

D’errer dans des faubourgs grouillants où des palais

S’élevèrent au temps du joyeux Rabelais,

De méditer, songeur, sur la place des Vosges,

D’entrevoir les portiers des plus sordides loges,

Auprès d’un carrefour où l’âme du truand

Revit dans un couplet d’Aristide Bruand ;

D’évoquer en lisant le nom de vieilles rues

Une époque où la Seine eut ses premières crues ;

O charme, ayant quitté les murs d’un hôpital

Qu’à peine a réchauffé le soleil matinal,

De songer que du Vieux-Colombier le théâtre

Donne « la Nuit des Rois » adorable et folâtre ;

Qu’en attendant la fin du bel après-midi,

On s’en ira s’asseoir sous le ciel attiédi

Du Luxembourg, ou bien sur la claire terrasse

De « la Paix » d’où l’on voit la foule ivre qui passe.

IV

Au pied du Panthéon, nous vous aimons, ruelles

Où l’on se croit la nuit au doux temps des chandelles.

Que de fois, en hiver, pour vous suivre au hasard,

Nous avons déserté le vivant boulevard,

A l’heure où les échos lointains d’une musette

Pleuraient les bals défunts où dansa la grisette.

V

Tout change. Le quartier a des aspects nouveaux.

Il est mort l’omnibus avec ses lents chevaux.

Pourtant le vieux Paris chante un dernier poème

Au cœur des noirs faubourgs qu’il baptisa lui-même.

Chaque plaque de rue au nom moyen-âgeux

Est comme un souvenir laissé par les aïeux.

Qu’ils sont frais et chantants tous ces noms populaires

Qui pour les citadins évoquent les lumières

Ici, de la province où bleuit le coteau,

Là, du fleuve houleux où tangue le bateau…

Mais pour les gouvernants vous semblez trop naïves,

Paroles d’autrefois, joyeuses ou pensives,

Et vos beaux noms fleuris, les aurez-vous tantôt,

Rue Grange-Batelière et rue des Blancs-Manteaux,

Des Francs-Bourgeois, des Quatre-Vents, du Chat-qui-pêche ;

N’aurez-vous pas bientôt le nom morne ou revêche

D’un commerçant ou d’un ministre ou d’un athlète,

Ruelles de Montmartre où croît la violette ?

VI

Paris danse : on n’entend que sons et que musiques ;

Un grand peuple joyeux emplit les carrefours.

Mais quel est ce beau chant plein de douleurs épiques

Qui monte vers l’azur morne des soirs trop lourds ?

Ce sont les chants des morts de la grande hécatombe,

Ce sont tous les tués, tous les crucifiés

Qui chantent chaque nuit du tréfonds de leur tombe

Sous le ciel des pays encor terrifiés.

C’est un chant de fierté, de douleur et de gloire,

Si morne et si poignant qu’on ne peut l’écouter

Sans sentir que, malgré la paix et la victoire,

Une douleur en nous est prête à sangloter.

Et c’est pour étouffer cette plainte cruelle,

Cet hymne du devoir, si terrible et si beau,

Que Paris, fils aîné de la France immortelle,

Danse de tout son cœur, danse au bord des tombeaux.

VII

Quand je suis pris soudain par le fleuve des foules,

Quand je suis emporté par leurs torrents joyeux,

Je fais parfois ce rêve, au rythme de leurs houles,

Ce rêve sans raison, ce rêve merveilleux :

Il me semble revoir parmi de beaux visages,

Les visages de ceux que la mort a glacés ;

La foule étant aveugle au soir des grands orages,

Parmi ces chants joyeux passent des trépassés.

Et j’imagine alors que quittant leurs ténèbres,

Tous les jeunes soldats qui n’avaient pas vingt ans

Quand la mort les coucha dans les plaines funèbres,

Reviennent rire encor au milieu des vivants.

C’est pourquoi, sous l’éclat des lampes électriques,

Je marche regardant les yeux des promeneurs,

Et, pris d’un grand amour pour les rêves mystiques,

Je sens mon cœur s’emplir d’ineffables douceurs.

Je veux porter en moi cette chimère heureuse

Qui berce mes chagrins et calme mes remords,

En attendant la nuit terrible ou merveilleuse

Où je serai parmi vos phalanges, ô morts !

THE END OF A PERFECT DAY

Rien qu’à ton maintien

Qu’à ta pure ligne,

D’Albion insigne

Je sens que tu viens.

Ta taille parfaite

Ton teint merveilleux,

Tes limpides yeux

Me sont une fête !

Dans les yeux anglais

Luit la mer immense ;

J’aime ton silence

Et ton regard frais.

La ville s’est tue.

Je suis plein d’émoi ;

Marche près de moi

Ma belle statue !

LES VAUTOURS

J’ai vu dans les couloirs d’hôpital et d’hospice

Passer la caravane innombrable des maux ;

Et parmi les cités en deuil tous les fléaux

Qui dans la chair de l’homme allument le supplice.

Un avorton, victime innocente du vice,

Souffrait dans les draps blancs de son étroit berceau,

Et ses yeux agrandis par le mal et très beaux

Semblaient chercher le ciel et demander justice.

Et je songeais alors à votre mission,

Prophètes pleins d’amour et de compassion,

Savants brûlés aux feux de vos laboratoires ;

Vous qui rêvez, dans le silence et la clarté,

D’arracher à jamais toutes les ailes noires,

Des grands vautours planant sur notre humanité.

HÉRÉDITÉ

Quand un noble idéal gonfle l’âme sereine,

Nous rêvons la lumière en elle et non la nuit ;

Et nous nous efforçons d’y taire tout vain bruit

D’orgueil et d’en chasser l’injustice et la haine.

Mais, ravivant le flux des passions lointaines,

Invisible et présente, au gré du temps qui fuit,

Toujours l’Hérédité fatale nous poursuit,

Vieux revenant sorti des ténèbres humaines.

L’héritage des morts est en ses doigts cruels

Et nous sentons en nous, ainsi qu’en des Babels,

Gronder l’écho confus des vices séculaires.

Car du legs ancestral rien ne s’est effacé,

Le sang des vieux péchés coule dans nos artères ;

Sur l’avenir s’allonge l’ombre du passé.

SOUVENIRS ET REGRETS

I
BOIS DE BOULOGNE

Madame, il ne faut pas écraser les manants

Qui traversent pour voir vos yeux impertinents,

Car vous risqueriez fort, par une après dinée,

De tuer le plus grand amour de cette année.

De Porto-Riche.

Je redisais ces vers charmants quand vous passiez

Jadis, au Bois, au trot de vos jeunes coursiers.

Hélas ! j’ai dû rester bien longtemps dans mon île,

Hélène à présent vieille en votre automobile !

II
QUARTIER LATIN

Où sont les gracieux galants

Que nous suivons au temps jadis.

François Villon.

De-ci, de-là, dans le quartier,

Je rencontre un visage

Que portait un beau corps altier

Quand j’avais mon jeune âge.

Quoi, c’est donc vous, frais céladon,

Adorable Marie ;

Ce gras, cet énorme bedon,

Cette dame flétrie ?

Déjà le « gracieux galant »

Est devenu notaire

Et Rose au front étincelant

Est morte à Saint-Nazaire.

III
AUTEUIL

But where is bounty guy ?

Walter Scott.

Rien n’a changé, verte pelouse,

Pas même le starter,

Quant aux jockeys, j’en revois douze ;

Mais où donc est Carter ?

Où donc est-il, ô « La Valeuse »,

Celui qui te montait

Au mois où La Morlais heureuse

Voit poindre le muguet ?

Alec Carter est mort en guerre

Ainsi qu’un preux de roi :

Au ciel il porte la bannière

Sur un grand palefroi.

IV
BAR DE LA PAIX

A Henri Martineau.

Comment entrer dans ce bar triste

Sans songer à Toulet ?

C’est là que fut bel ironiste

Ce poète complet.

La nuit est couleur de poussière

Dites-nous donc, garçon,

Ne pourrait-on avoir un verre

De vin de Jurançon ?

ENVOI

Aux Aliscamps, Muses fidèles,

Qu’ils sont purs vos sanglots !

Maurice ! sous tes filaos

Pleurent les tourterelles !

EN SORTANT DE PELLÉAS

Mélisande aux yeux bleus que vous êtes touchante !

Qu’ils sont poignants les cris que vous jetez ! Hélas !

Que n’avez-vous d’abord rencontré Pelléas,

Mélisande aux cheveux d’aurore murmurante ?

A PARIS

Paris si plus que tous ton nom fleuri rayonne,

Si de revoir tes tours l’œil n’est jamais lassé,

C’est qu’autour de l’éclat que le présent te donne,

Se perçoit le halo splendide du passé.

LE JARDIN DU VERT-GALANT

Lorsque sur le Pont-Neuf toute rumeur s’est tue,

L’âme du Béarnais revient rêver parmi

Les arbres familiers qui gardent sa statue,

Au chant berceur, au chant du doux fleuve endormi.

J’aime ce coin perdu près du Louvre de gloire

Où par les jours d’azur, où par les jours de froid,

De beaux arbres pensifs veillent sur le grand roi

Qui fut un chêne vert aux forêts de l’histoire.

RUE CAUMARTIN

Je dirais au roi Henri :

Reprenez votre Paris,

J’aime mieux ma mie, o gué !

Cette rue est toujours en fête

Et c’est une Babel,

Allons-nous-en, douce Muguette,

Muguette aux yeux de ciel.

Quittons ces ors, ces améthystes,

Rentrons à notre hôtel.

J’aime le son de tes eaux tristes,

Fontaine Saint-Michel.

LA POÉSIE ET LA DANSE

A un danseur russe.

En te voyant danser, danseur éblouissant,

Je me disais : Voici le Rêve !

Ah ! je voudrais que le poème que j’achève

Eût ce beau rythme caressant.

Je regardais tes pieds légers et tes bras souples,

Tes cheveux libres et flottants,

Et mes vers se donnant la main dansaient par couples

Dans l’allégresse du printemps !

CIMETIÈRE MONTPARNASSE

In memoriam. L. T.

On laisse périr de misère

Plus d’un bel écrivain

Et plus tard on érige en vain

Une statue altière.

C’est pour vous, Amour, et pour moi

Que j’écris le poème ;

A côté de vous, bel émoi,

Ah ! que la gloire est blême !

ENTRE CHIEN ET LOUP

Ainsi que celle à Trianon

De Marie-Antoinette,

A Saint-Sulpice, de Manon

J’ai vu la silhouette.

Aux Halles, c’est Mimi-Pinson

A côté de Musette ;

Au Luxembourg près d’un buisson

La douce Addy s’arrête.

Sapho passe sur le trottoir

Lugubre à voir et triste.

O souvenir du livre noir

Toujours toi qui persistes !

IN MEMORIAM

A peste, a fame, a bello

Libera nos, Domine.

Que vas-tu faire à Chantilly ?

Au ciel d’hiver luisent les Ourses.

Le givre argente les taillis,

Ce n’est pas le beau mois des courses.

— Ah ! ce n’est pas pour les châteaux,

Pour le lac, ni pour les chevaux ;

C’est pour voir sous le soir qui tombe

Une noire, une froide tombe !

Pour un soldat mort jeune et beau

Je veux dire un mot de prière ;

Et te maudire encor, ô guerre,

O toi qui le mis au tombeau !

L’ADOLESCENT AUX YEUX BLEUS ET VERTS

J’aurai seize ans au mois des roses purpurines

Mais la beauté déjà m’ouvre un chemin de feu,

Les hommes sont surpris de mon beau regard bleu,

Les femmes veulent mordre à mes lèvres divines.

Le soir, je marche seul aux feux du boulevard,

Parmi les mille cris de la foule vulgaire ;

Comme un souple serpent passant une rivière,

Je porte haut mon front que ne souille aucun fard.

Mille cœurs pour mon cœur brûlent d’un amour sombre,

Mille caprices fous me provoquent sans fin,

Moi qui ne suis vêtu que de grâce et de lin

Des yeux voluptueux me poursuivent dans l’ombre.

Je suis comme un jeune arbre exquis et plein de sève

Dont on voudrait cueillir les fruits à peine mûrs,

Ma voix est musicale et mes genoux sont purs,

Parmi tant de laideurs je suis le divin rêve.

J’ai le corps d’Adonis et le regard d’Eros.

Je fais songer aux chants des nuits vénitiennes.

Aux miroirs de mes yeux sont les mers anciennes.

Le marbre de ma chair est digne de Paros.

Je suis droit, je suis pur comme le feu du cierge.

Je marche devant moi sans crainte de l’affront,

J’aperçois aux miroirs la pâleur de mon front

Et je suis à la fois et l’éphèbe et la vierge.

L’aurore rêve encore en mes yeux éclatants.

J’étais de sept enfants celui qu’aimait ma mère

Et sachant que mon charme est un don éphémère,

J’imagine, ce soir, que je suis le printemps.

Paris danse et je suis emporté par ses houles.

Mon cœur plein de désirs n’a pas encore aimé,

Comme un vaisseau fleuri sur un fleuve embaumé

Je monte et je descends le beau fleuve des foules ;

Et je jouis ce soir du trouble radieux

De sentir que je traîne un sillage de gloire,

Et que je porte, au cœur d’une humanité noire,

La beauté lumineuse et parfaite des dieux !

LE BEAU DANSEUR

A Léon Bocquet.

Je suis le beau danseur aux cheveux de clarté ;

Et je ferai danser ce soir la fille laide ;

De celle dont le front rayonne de bonté

Je prendrai dans mes bras la taille infirme et raide.

Je veux voir s’animer, au contact de mon corps,

La pauvrette qu’au bal ont toujours délaissée

Le fat, le vaniteux, le sot et le retors ;

Je suis le beau danseur à la taille élancée !

Je suis le beau danseur, harmonieux et blond,

Qui levant le loup vert qui mimait l’allégresse,

Montre aux regards surpris un secourable front

Et deux yeux attendris, étoilés de tristesse.

Toute la poésie est dans mes mouvements ;

Quand la danse me prend, emporté par mon rêve

Je glisse sous des nuits pleines de diamants,

Vers les horizons bleus où la lune se lève.

Nous nous enlacerons, au rythme du tango,

Puis l’orchestre divin jouera la valse illustre ;

Au chant des violons, sur les mers indigo,

Nous partirons en songe aux mille feux des lustres.

Soulevant dans mes bras le fardeau précieux,

— Qu’elle sera légère avec sa robe mince ! —

Je mettrai du soleil aux puits noirs de ses yeux,

Je lui dirai mon nom de seigneur et de prince.

Je la ferai ployer comme le vent joyeux

Fait ployer au rosier une rose trop frêle ;

Je la ferai tourner dans des tourbillons bleus,

Je lui dirai cent fois qu’elle est la toute belle.

Dédaignant les beautés dont le cœur est brutal,

Je vais, toute la nuit, chérir la délaissée,

Pour qu’elle emporte à l’aube, au sortir de ce bal,

L’orgueil d’avoir été divinement bercée.

Il suffit bien souvent, pour embellir demain,

Dans ce monde où l’amour est plus fort que la haine,

Qu’un instant le bonheur nous ait pris par la main

Et que deux yeux se soient penchés sur notre peine.

O TOI

A Renée M.

O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Baudelaire.

Je ne sais rien de toi, mais je te vis de près

Par une folle nuit et j’aimai ton teint frais,

Ton jeune corps, tes yeux, ton sourire, tes lèvres,

Depuis, je suis brûlé de nostalgiques fièvres.

Je te cherche partout et ne te trouve pas.

Parfois, je me retourne en entendant des pas,

Mais ce sont d’autres yeux qui passent dans la rue.

Je te cherche sans fin dans l’ardente cohue

Des sombres boulevards où je te rencontrai,

Par ce beau soir plus tendre encor qu’un soir de mai.

Je ne sais rien de toi, j’ignore la province

Qui te fit le front droit et la lèvre si mince,

Mais dans mon cœur pour toi brûle un limpide feu.

Les autres yeux n’ont pas ton triste regard bleu.

Chaque soir, je reviens toujours à la même heure.

Ah ! te trouver et te mener dans ma demeure.

Mais, c’est en vain, hélas, que je fais le chemin,

Où je te rencontrais, ma Rose, mon Jasmin.

Ah, qui sait, il se peut qu’ayant quitté la ville,

Tu sois dans la douceur d’un village tranquille ;

Il se peut bien aussi que vous soyez, beaux yeux,

A bord d’un noir steamer parti vers d’autres cieux.

En songeant à cela, mon rêve se désole.

Reverrai-je jamais tes yeux, petite idole ?

LES PHALÈNES

(PETITS POÈMES AUX YEUX QUI PASSENT)

I

Les jardins sont veufs de feuillages

Et c’est l’hiver sous le ciel noir ;

Mais, ville, du matin au soir,

Que de beaux yeux, de beaux visages !

II

O toi qui passes simplement,

Offrant à mes yeux tes prunelles ;

C’est la nuit ; mais je vois en elles

Les jours bleus de l’espoir charmant.

III

D’autres portèrent des présents,

Dirent les paroles amies ;

D’autres promirent pour des ans

L’amour ivre et sans accalmies.

Toi qui viens tard, presque trop tard,

Tu ne dis rien, ô tête blonde,

Mais d’un regard, d’un seul regard

Tu promets la beauté du monde.

IV

Nos deux regards se sont croisés, comme vaisseaux

Allant d’une île à l’autre, ivres d’un beau voyage ;

Mes yeux voient dans tes yeux l’aube et le paysage,

Tes yeux voient dans mes yeux la mer et ses oiseaux.

V

Lorsque nous nous croisons dans la banale rue,

Ton beau regard en moi plonge un si frais bonheur,

Que je voudrais chanter un poème à la nue,

J’entends le galop fou des chevaux de mon cœur.

VI

Sans mots, nous nous faisons de troublantes promesses,

Chaque fois que nos yeux s’attirent dans le soir.

Partirons-nous bientôt sur la mer des ivresses ?

Resterons-nous plutôt aux rives de l’espoir ?

VII

Je préfère ce soir m’abstenir de théâtre

Et, par ce mardi-gras où Paris est houleux,

M’enfermer dans ma chambre et rêver devant l’âtre

Aux promesses qu’ont fait à mes rêves tes yeux.

LA RESSEMBLANCE DIVINE

Un soir que je passais, froid rêveur sous la nue,

Songeant toujours à l’amour mort,

Deux yeux miraculeux, deux yeux d’azur et d’or

Etincelèrent à ma vue.

Et soudain je crus voir le « beau Lys d’autrefois »

Comme si les cruelles lois

N’avaient pas existé pour Elle.

Celle qui vint avait sa voix

Sa voix légère

Sa voix sincère

Sa jeune voix au frisson d’eau…

Elle dit : « Que l’Amour est beau !

De ton désir j’ai le visage.

Je suis le but de ton voyage.

A l’arbre de la volupté

Je suis la fleur dernière éclose.

Je serai ta félicité,

Ton Lotus, ton Jasmin, ta Rose.

Chaque jour renaît virginale

La forme ivre de la beauté.

Je viens du pays d’Euryale

Et j’ai les yeux d’Aphrodité.

Je ne te dirai pas ma vie

Et tu ne sauras pas mon nom.

Je suis l’Image poursuivie,

Par le rêveur au triste front.

Quand tu m’auras baisé les lèvres

Ton cœur n’aura plus de regret

Je vais guérir toutes tes fièvres

Par ma caresse sans apprêt. »…

Hymen ! Hymen ! O Hyménée !

La nuit est tendre et surannée.

Paris soudain s’est transformé !…

Et voici les hamadryades,

Dansant sous les fines Pléiades,

Au bord d’un beau fleuve embaumé !

LE POÈTE ET LA BEAUTÉ

« Beauté, criai-je, après dix ans

Je te trouve pareille !

— Rêveur, tes songes exaltants

Ont fait cette merveille.

— J’avais de ton beau souvenir

Fait ma lampe fidèle.

— Dans un cœur fervent l’avenir

Rend l’image plus belle !

— J’ai retrouvé le lys si beau

Qui manquait à la grève.

— L’amour a sauvé du tombeau

La forme de ton rêve.

— Je croyais ta fragilité

Déjà prise par l’âge.

— Rien ne peut ternir la beauté

Que protège un mirage.

— O matin qui n’a pas de soir !

Lumière enchanteresse !

Mon beau Lys, je crois te revoir

Dans toute ta jeunesse ! »

A LA JEUNE ITALIENNE

Rien qu’à te voir mon cœur se sent jeune et joyeux.

Le soleil du bonheur éclaire toutes choses.

Ton regard est plus bleu que le ciel le plus bleu

Et tes lèvres n’ont rien à désirer des roses.

Dans une île amoureuse et vibrante d’oiseaux,

Tu semblerais, au bord d’une aurore élargie,

Une naïade allant chanter au bord des eaux,

Tu fais songer au ciel de la mythologie.

Tu fais aussi songer à ce beau paradis

Dont les élus verront les splendeurs éternelles,

Tu n’as jamais marché dans les chemins maudits ;

Il ne te manque rien, mon ange, que les ailes !

CHANSON D’HIVER

Que veux-tu que cela me fasse

Qu’il soit mort le printemps ?

Mon bel ange aux yeux éclatants,

N’as-tu pas pris sa place ?

Grâce à toi tout me semble Avril

Bien que ce soit Décembre,

Qu’ils sont souples, tes cheveux d’ambre,

Qu’il est fin, ton profil.

Ton souffle est une source pure.

Ton cœur est un ruisseau ;

Et comme un ardent arbrisseau

Tu fleures la verdure.

Ton corps fut moulé par les dieux

Qui sculptent la jeunesse.

Qu’elle est suave, ta caresse !

Qu’ils sont profonds, tes yeux !

Tes odeurs sont plus ingénues

Que celles du jasmin.

De plus belles fleurs sous la main

Je n’en ai jamais eues.

Jamais les roses les plus belles

N’enivrent le jardin

Comme enivrent mon cœur soudain

Les lys de tes bras frêles.

Quand tu parles, je me tais,

Et j’écoute, lointaines,

Chanter les voix des fontaines

Qui sont dans les forêts.

Je n’ai plus que quelques semaines

A chérir tes doux yeux.

(Soyez longs, ô jours bienheureux,

Où je bois son haleine !)

Quand nous nous ferons nos adieux,

Ce sera l’heure amère,

Alors, ce sera sur la terre

Avril délicieux.

TROIS STANCES

I

Jeunesse, il ne faut pas me déserter, jeunesse ;

Fais encor de mon corps ta joyeuse maison ;

Que deviendrai-je aux soirs où je perdrai l’ivresse,

Où je verrai l’Amour s’enfuir à l’horizon.

II

Le chat voluptueux se change vite en tigre,

Mon cœur, il ne faut plus jouer avec l’amour.

Admire la beauté, mais reste toujours libre ;

Le félin aux yeux verts t’a joué plus d’un tour.

III

Paris, si je pouvais rester toute une année

Dans tes murs, il serait bien moindre, le plaisir ;

Mais hélas, la saison est presque terminée.

Je t’aime d’autant plus qu’il faut bientôt partir.

C’est demain que je dois te quitter, bon hôtel,

Et quand je m’en irai, ton aspect sera tel

Qu’il fut au jour joyeux de ma bonne arrivée.

La chambre où j’ai vécu sera vite occupée.

Nul ne regrettera mon départ sur la mer ;

Et le nouveau venu (quelque sage au front fier)

Ignorera toujours qu’une âme fut bercée

Dans le lit noir au chant des vers de l’Odyssée.

Les rideaux laisseront pénétrer le soleil.

Le clair retour d’avril sera doux et vermeil

Et la bonne servante aux paupières jaunies

Oubliera le « petit monsieur » des colonies.

ONZIÈME CHANT
LE RETOUR

LE DÉPART

Quand nous quittâmes Saint-Nazaire

Sur un vapeur plein d’étrangers,

Des cris d’adieu dans la lumière

Montèrent vers les passagers.

Et ce fut comme un vent d’automne

Sur un paysage en émoi ;

Les adieux n’étaient pas pour moi,

Car je ne connaissais personne.

Mais cependant comme un enfant

Je sentis à mes yeux des larmes ;

O France, le cœur se fend

De quitter ton ciel plein de charmes !

LE CŒUR DU POÈTE

A Jean-Louis Vaudoyer.

Cœur de poète, ainsi que le cœur de la mer,

Vous gardez en secret d’incroyables merveilles,

De splendides beautés invisibles, pareilles

Aux trésors inconnus de son grand gouffre amer.

Quelquefois l’océan fait rouler sur le sable

Arraché des palais de jaspe un joyau vert ;

Et parfois de toi monte un admirable vers,

Faible écho de ton grand cantique inépuisable.

Mais les plus beaux trésors dorment sous les flots bleus,

Cachant aux yeux humains leur lumineuse fête ;

Et ton chant le plus pur dort dans ton cœur, poète,

Dans ton cœur malheureux, dans ton cœur merveilleux.

STANCE

Ainsi de vous qui me plaisez

Le vapeur m’éloigne sans trêve.

Ah ! qu’il est court, le temps du rêve !

Qu’ils sont rapides, les baisers !

LES HUBLOTS

Les hublots, bleus pendant la nuit,

A l’aurore ont des couleurs vives ;

Bientôt nous serons près des rives

Où la mer indigo reluit.

Les hublots sont devenus jaunes,

Puis verts, puis d’un rose tremblant ;

Le jour nouveau monte tout blanc

Salué d’oiseaux monotones…


Grands hublots noirs, aux larges yeux,

Fenêtres rondes du navire,

Grâce à vous, j’admire les cieux

Et je vois la mer en délire.

Bientôt au lieu d’oiseaux marins

Qui dansent devant vous sans cesse,

Nous verrons sous les tamarins

La robe rouge des négresses.

LES COULEURS DE LA MER

Suivant l’heure de la journée,

La mer a changé de couleur ;

Parfois plus rose qu’une fleur,

Parfois de teinte surannée.

Reflétant l’enfance du jour,

A l’aurore elle est verte et claire,

Comme eau d’une source légère,

Dorée et verte tour à tour.

Elle est tachée en mille places

De grandes taches jaune-marron,

Quand elle ourle le goémon

Venu de la mer des Sargasses.

La brise soulevant ses eaux

Blanchit le courant qui voyage ;

Et sur elle à l’infini nage

Une écume de blancs oiseaux.

Plus tard elle s’orne de moires

Couleur de plumes de paons bleus,

Elle étale des lacs ombreux

Et des déserts brûlés de gloires.

Sous le grain vif, l’air est de miel,

Les gouttes au soleil sont blondes ;

La mer revêt quelques secondes

Sa robe couleur d’arc-en-ciel.

Des marsouins noirs, comme en débauche,

Dansent autour du steamer gris ;

Et le poisson volant surpris

Comme un caillou d’argent ricoche.

Puis le soir sème çà et là

De grenats sa robe de gaze,

Et de la lune la topaze

Dore sa robe de gala.

Ceux que le roulis bouleverse

Sur le pont marchent de travers,

Et moi je compose des vers

Au beau chant de la mer diverse.

Car j’écris ce poème clair

Loin de la ville et de la foule,

A bord d’un grand vapeur qui roule

Sur l’Atlantique découvert.

Derrière sont les grandes villes,

Londres, Paris aux yeux de feu ;

Devant nous, c’est le chemin bleu

De la mer et les vertes îles.

LE REGRET DES FOULES

(Déclamation sur la mer)

Autrefois, j’aimais peu les foules formidables.

J’étais jeune, c’était par ces jours délectables

Où je vivais au cœur grouillant d’une cité.

Je préférais alors la lointaine beauté

Des lacs et des forêts, la mer sous les étoiles.

Les aubes où cinglaient de lumineuses voiles,

Aux noirs torrents humains débordant les trottoirs.

Ah ! que ne donnerais-je à présent, par ces soirs

Où seul sur l’océan je vois bondir des troupes

De dauphins noirs dansant et frôlant nos chaloupes ;

Où la lune, au réseau d’un nimbe violet,

Semble un beau poisson d’or pris dans un grand filet,

Pour me sentir encor dans une grande foule,

Pour n’être qu’un atome éphémère qui roule,

Un flot vibrant parmi des millions de flots,

Un cœur qui bat parmi le rêve et les complots,

Une âme qui bercée au chant des avenues

Se mire en vos beaux lacs changeants, prunelles nues,

Cependant que sans fin marchent auprès de nous

Les héros, les penseurs, les malades, les fous.

Tous les vices sont là, muets, attendant l’ombre,

Et toutes les vertus, sous leur tunique sombre.

Ah ! se sentir grandi par les souffles d’espoir

Du rêve humain plus pur lorsque tombe le soir

Et que, dans les remous de la foule anonyme,

On est comme un vaisseau qui danse sur l’abîme.

Ah ! rendez-moi le fleuve ardent du boulevard

Où soudain la beauté dresse son étendard,

Rendez-moi, rendez-moi le beau soir électrique

Où passe dans les flots d’une foule magique

Porté par un beau corps un visage divin

Qui grise la pensée ainsi qu’un jeune vin…

Ah ! rendez-moi la foule émouvante des rues ;

Ses chansons, ses appels, ses clameurs, ses cohues.

Ah ! faites que toujours luise sur mon chemin

L’interminable ciel du beau regard humain.

Oui, tout pour une vie intense et variée

Débordante d’efforts sans cesse extasiée.

Donnez-moi les quartiers vibrants, les quartiers noirs,

Les théâtres qui font l’émotion des soirs.

Donnez-moi chaque jour des compagnes nouvelles,

Des compagnons nouveaux, des amitiés fidèles.

Ah ! rendez-moi la vie émouvante de l’art…

Ce soir j’ai trop rêvé sur la mer, il est tard !

L’APPEL DE PARIS

(Hallucination sur la mer)

D’ici cinq ou six jours, au chant calme des flots,

J’aborderai dans l’Ile où sont les filaos ;

Et je verrai, parmi les lianes vermeilles,

La maison où je vis seul avec mes abeilles.

O Paris, toujours jeune et toujours accueillant,

Pourquoi t’ai-je trouvé si beau, si bienveillant ?

Et pourquoi de beaux yeux pleins de neuves chimères

Ont-ils comblé mes yeux de leurs belles lumières ?

Paris de la victoire et Paris de la paix,

Plus grand que le Pans d’autrefois que j’aimais,

O Ville, me voilà plein de ton bruit encore,

Jusqu’à moi retentit ton grand appel sonore…

Dans les nuages noirs se dessinent tes tours…

Je vois tes boulevards, je vois tes carrefours…

Tes feux d’or et des feux sanglants coupant la Seine…

Ce jeune homme à vingt ans est déjà capitaine…

Cet autre fut parmi les lions à Verdun.

Qu’ils sont profonds les yeux de cet ouvrier brun !…

Déjà le clair de lune éclaire Notre-Dame…

Ah ! je te reconnais, divine jeune femme…

Grand cœur d’un grand pays si noble en ses malheurs,

Jamais ville à son front n’eut de telles lueurs ;

Paris vertigineux, Paris incomparable,

Profond comme la mer, mouvant comme le sable…

Mais pourquoi m’appeler, lumineuse cité,

Ville de l’allégresse et de la vanité !

Pourquoi me rappeler les nuits enchanteresses ?

Pourquoi me promets-tu de nouvelles ivresses ?

Que serai-je parmi ton océan humain ?

Folle barque aujourd’hui, folle épave demain.

Ton cœur est-il pareil au cœur de la Sirène ?

Qu’ils sont tristes, les yeux des noyés de la Seine.

Ah ! laisse-moi, je sens, venus des grands ciels bleus,

Les alizés porteurs de messages heureux.

Ils me disent : « Là-bas, ton île est merveilleuse,

La tourterelle chante en sa nuit langoureuse.

D’ici cinq jours ses monts surgiront du flot vert

Et toutes ses forêts parfumeront la mer !… »

Mais cependant ta voix se fait impérative.

Elle couvre la mer de l’une à l’autre rive.

Elle éveille en mon cœur mille échos endormis,

Elle jette les noms de mes plus chers amis.

Plus belle que la lune éclairant Notre-Dame,

L’hallucination illumine mon âme.

Un cri monte soudain de mon rêve blessé ;

Un grand cri douloureux vers le bonheur passé,

Un long cri désolé plein d’angoisse cruelle

Et que le vent du nord emporte sur son aile ;

C’est le cri de mon cœur qui se sentant repris

Répond à ton appel formidable, Paris !

STROPHES AU TRANSATLANTIQUE

Entre deux continents, grand steamer, tu voyages.

Ta passerelle érige un sublime balcon.

L’Amérique est là-bas et le vaste flocon

D’un nuage lointain ourle des paysages.

Mille oiseaux inconnus, mille oiseaux émouvants

Parsèment le ciel frais des blancheurs de leurs ailes ;

Beaux adieux dispersés aux quatre coins des vents

Et venus des pays où les femmes sont belles…

Entre deux continents, ô splendide vapeur,

De ta proue acérée ouvre l’onde plus verte,

Le dernier des oiseaux a fui, l’heure est déserte.

Du salon ébloui monte un chant de langueur.

C’est une femme aux yeux de turquoise qui chante

Un hymne humain, plaintif et grave et désolé.

De beaux astres pensifs l’azur est étoilé.

La mer prolonge au loin la gamme frémissante.

Dans la vibrante voix pleurent de beaux oiseaux,

Rossignols éperdus troublant l’air de leur peine,

Et je crois voir soudain le front d’une Sirène

Emerger mollement de l’abîme des eaux.

Nous sommes, ô vapeur, dans ton île flottante,

Dans ton île de fer pour de courts lendemains,

Nous avons de la mer parcouru les chemins

Et je vais te quitter pour une île vivante.

Bientôt resplendira la ville aux clairs couchants

Où je vais débarquer ; mais souvent de sa plage,

Souvent, j’évoquerai le splendide voyage

Qu’une belle inconnue ennoblit de ses chants.

Et je regretterai cette voix pénétrante

Qui dominant soudain le tumulte des flots,

Par un chant plein d’amour et gonflé de sanglots

Me parut émouvoir la mer indifférente.

Et quand je revivrai ces instants de douceur

Par les soirs trop nombreux d’une existence triste,

Je me croirai bercé par ton roulis berceur,

Grand vapeur aux feux d’or sur la mer d’améthyste !

A LA MER

A M. Albert Thibaudet.

Femme et Sirène, ô mer, mystérieuse mer,

C’est de toi que je tiens le rêve et les poèmes.

Sous l’adieu solennel des crépuscules blêmes,

Je me suis imprégné de ton grand souffle amer !

C’est toi qui balançais dans le soir pourpre et vert

Le paquebot, à l’heure où dans les aquarelles

Que le couchant dessine à l’horizon désert,

Les nuages semblaient d’ardentes caravelles !

O mer, c’est sur tes bords que je voudrais dormir.

Pendant l’éternité, j’écouterais frémir

Tes chants comme les miens fidèles et sauvages.

Les vents feraient danser l’écume de clarté ;

Et tu me redirais la chanson des voyages,

Pour consoler mon cœur de l’immobilité !

LE CHANT DU RETOUR

A la recherche du bonheur

Nous avons fait bien des escales.

Au petit jour les mers sont pâles.

Que rapportez-vous, ô mon cœur ?

Avez-vous trouvé cette coupe

Où se boit le vin de l’oubli ?

Le beau voyage est accompli ;

Déjà pointe la Guadeloupe.

Croyez-vous regretter vraiment

La grande ville enchanteresse ?

Vous pleurez le passé charmant

Et regrettez votre jeunesse.

Quand le vapeur s’est arrêté

Il ne reste rien du voyage.

La vie humaine est un sillage

Sur la mer de l’éternité.

A bord de « La Navarre », Avril 1921.

DOUZIÈME CHANT
EPILOGUE

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.

Joachim du Bellay.

I

Me voilà revenu sous ton ciel, ô mon île,

L’eau qui chante en la cour évoque tes roseaux ;

J’entends les premiers bruits du rucher, de la ville,

Et je m’éveille au chant joyeux de tes oiseaux.

Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres !

Qu’ils sont purs, les matins qui parfument la mer !

Pays, j’ai pu guérir enfin mon cœur amer.

Gardez-moi près de vous loin du vent des désastres.

Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres !

II

Que la vie est chose changeante !

Hier, c’était le vibrant Paris ;

Et ce soir, belle île indolente,

Je suis sous tes manguiers fleuris !

Hier nous étions des enfants sages,

Demain nos cheveux seront gris ;

Ah ! qu’ils sont courts les beaux voyages,

Où de tout le cœur est épris.

III
SAGESSE

A M. Gabisto.

Je cueille suivant l’heure et suivant la saison,

Les fruits de mon verger, les fleurs de la savane ;

Sans cesse de mon cœur un vers limpide émane

Devant la mer, les bois, le lac ou l’horizon.

Qu’on soit vêtu de pourpre ou couvert de haillons,

La vie est une feuille ivre que le temps fane ;

Comme l’astre tombé d’une nuit diaphane

Le poète en vain trace un lumineux sillon.

Je ne convoite pas une gloire éternelle,

Trop heureux, par les mois où la lune est trop belle,

De sentir tout à coup mon être s’émouvoir

En songeant que peut-être il est sur cette terre

Un écolier pensif et toujours solitaire

Qu’enivre un de mes vers dans la beauté du soir.

IV
PAIX DU SOIR

Dans le beau flamboyant chantent les anolis ;

Le soir pourpre et doré rayonne sur les îles ;

Les rivières d’argent aux écumes mobiles

Rêvent en caressant les cailloux de leurs lits.

C’est la belle heure rose aux lumières païennes

Où le cœur se recueille au départ du beau jour,

Où les eucalyptus, harpes éoliennes,

Chantent dans l’air léger leurs cantiques d’amour.

V
INNOCENCE

Une petite fille aux yeux larges et bruns,

Une frêle fillette aux innocents parfums,

M’apporte une corbeille où sont les fruits de l’île :

La mangue, l’acajou, la figue et la vanille.

Chère enfant dont le père est parti loin de nous,

J’aime la pureté de ton regard si doux,

Si tu veux bien, enfant qui n’as pas de famille,

Par la loi de mon cœur tu deviendras ma fille !

VI

Puisqu’avril nous revient, ramenant le beau temps,

Nous irons, par delà les montagnes désertes,

Revoir Pointe-Mulâtre où sont les mangoustans

Et les cerfs roux broutant sur les savanes vertes.

La maison de l’ami sera, par les jours frais,

A l’ombre des manguiers et claire et pacifique ;

Et tout en écoutant les rires des forêts,

Nous verrons écumer tes longs flots, Atlantique !

VII

Ils me disent : « Combien de dollars ou de livres

Vous rapportent vos chants, ces nostalgiques fleurs ? »

«  — Un petit vers tracé dans la plaine des livres

Plus que tous vos sillons peut durer, ô planteurs. »

VIII

Parques, bientôt pour moi grinceront vos ciseaux

Quand le vaisseau fatal abordera la grève.

Pourtant grâce à l’espoir qui brille dans mon rêve,

A chaque aube en mon cœur rechantent les oiseaux.

IX

Bien qu’il soit loin du ciel, des grives, des corbeaux,

L’oiseau captif à l’aube exulte dans sa cage.

J’ai chanté, loin des chœurs, dans une île sauvage,

Les solitaires chants, Muse, sont-ils moins beaux ?

X

Les fenêtres sont d’or à chaque crépuscule.

Un volcan de splendeurs éclate au couchant vert.

Malheureux est l’esprit qui se sent incrédule

Devant l’immensité du ciel et de la mer.

XI
L’ILE BLEUE

Dominique, où le sort a voulu que je vive,

Il n’est nul voyageur que n’enchante ta rive.

Le front du Diablotin plus haut que le Pelé

Est souvent de vapeurs et de brouillards voilé.

Dans tes vallons fleuris courent trois cents rivières.

Mille arbres merveilleux parfument tes lisières.

Tu protèges encor au bord de tes forêts

Dans deux hameaux lointains et bercés des vents frais

Le Caraïbe habile à monter sa pirogue…

Dans les eaux de ta plage où le goémon vogue

De lumineux poissons brillent les cent couleurs.

Tes coquillages ont l’éclat riche des fleurs.

Sur tes sables d’argent que hantent les tortues,

Lorsque les grandes voix des lames se sont tues,

Des crabes aux yeux droits courent en bataillons…

A l’heure où de tes bois partent les papillons

Qui forgent à tes fleurs de mobiles couronnes,

On voit planer dans l’air les ailes monotones

Des frégates glissant dans l’immobile azur

Sur la sérénité de ton beau golfe pur.

Il n’est pas de serpents dans tes savanes claires,

Les lianes en fleurs sont tes seules vipères.

Tes derniers « diablotins » à jamais sont partis

Mais ta vierge forêt regorge d’agoutis,

De perroquets plus verts que les plus verts feuillages,

De lézards aux yeux d’or, de sarrigues sauvages

Et de beaux ramiers bleus dont le roucoulement

Chante la solitude et le recueillement.

O mon île boisée, enchantement des mers,

Les flots autour de toi dansent des ballets verts

Et comme un petit monde où le bonheur réside

Tu chantes au soleil sous l’alizé rapide.

Vierge et libre à jamais, Eldorado charmé,

Dont les vents aux vaisseaux portent l’air embaumé,

Tu ne seras jamais la conquête de l’homme.

Tu lui donnes tes fruits, ton miel au pur arome,

Mais tu seras toujours, ô reine des forêts,

Le sauvage oasis, l’Hespéride au ciel frais.

Et quand d’autres pays auront perdu leurs palmes,

Que leurs cieux seront veufs des oiseaux aux vols calmes,

Tu garderas encor comme aux jours de jadis

Le charme inviolé des anciens paradis.

Permets qu’en te louant, pays, je me souhaite

D’être inspiré longtemps par ta beauté parfaite

Et de pouvoir, au chant de tes arbres épais,

Vivre encor de beaux jours de soleil et de paix.

XII
LE SOUVENIR

Je veux encor aller revoir la mer changer

De couleur, rire

Comme en délire,

Et mourir, vague molle au pied de l’oranger.

Je veux aller revoir la maison blanche

Au bord des flots,

Où jadis le chant bleu des mers et leurs sanglots

Se mêlaient au cantique admirable des branches.

Je serai seul sur le rivage harmonieux

Et dans la brise

Sur la mer grise

Des vols d’oiseaux seront comme de noirs adieux.

Ah ! ce n’est plus le temps fleuri de la jeunesse !

Vous m’étiez chers

Soirs bleus, soirs verts,

Pleins de tendresse,

Vous étiez beaux

Soirs si nouveaux

Où chaque flot chantait un hymne d’allégresse.

XIII

« La petite Odyssée », ami, est incomplète,

M’a dit mon compagnon, le pur et doux poète.

Ce n’est pas tout d’avoir tendrement encensé

Le pâle Lys de France et la jeune Circé.

Ce n’est pas tout d’aller dans les cités lointaines

Ecouter sans mourir les voix d’or des Sirènes

Et d’entrevoir aux feux d’un beau soir obsesseur

Le Bel Adolescent et le Divin Danseur.

Tu ne dois plus revoir la tendre Italienne

Qui chassa de ton cœur la chimère ancienne.

Elle fut le Lotus qui guérit tout chagrin.

La tempête est passée et l’azur est serein.

Il te faut ajouter un chapitre à l’ouvrage

Et le remplir des chants d’un amour noble et grave.

Crois-moi, ne reste pas si seul sous le ciel bleu !

Les maisons sans enfants ne plaisent pas à Dieu.

Qu’elle soit Antillaise ou qu’elle soit d’Europe,

Il faut, dans la maison aux ruches, Pénélope.

FIN

LE DIVAN
REVUE DE LITTÉRATURE ET D’ART
PARAIT DIX FOIS PAR AN
et
A PUBLIÉ DES ŒUVRES INÉDITES
de

Roger ALLARD, Pierre BENOIT, J.-M. BERNARD, Charles DU BOS, Jacques BOULENGER, Marcel BOULENGER, Francis CARCO, Georges LE CARDONNEL, Philippe CHABANEIX, Gilbert CHARLES, Henri CLOUARD, Tristan DERÈME, Charles DERENNES, Roland DORGELÈS, Paul DROUOT, Lucien DUBECH, Francis ÉON, Albert ERLANDE, Lucien FABRE, François FOSCA, André DU FRESNOIS, André GIDE, François LE GRIX, Daniel HALÉVY, Emile HENRIOT, Edmond JALOUX, Francis JAMMES, André LAFONT, Léo LARGUIER, Guy LAVAUD, JEAN LEBRAU, Pierre LIÈVRE, Jean LONGNON, Pierre MAC’ORLAN, Eugène MARSAN, Camille MAUCLAIR, François MAURIAC, Alphonse MÉTÉRIÉ, Francis DE MIOMANDRE, Eugène MONTFORT, Comtesse DE NOAILLES, Jean PELLERIN, Edmond PILON, Henri DE RÉGNIER, Étienne REY, Daniel THALY, Louis THOMAS, P.-J. TOULET, Robert DE TRAZ, Paul VALÉRY, Jean-Louis VAUDOYER, Francis VIÉLÉ-GRIFFIN, Gilbert DE VOISINS, Emile ZAVIE, etc.

DIRECTEUR : HENRI MARTINEAU

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