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BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
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DANTE ALIGHIERI
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L'ENFER
POÈME EN XXXIV CHANTS
TRADUIT PAR RIVAROL
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TOME PREMIER
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PARIS
AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION
1, Rue Baillif 1
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1867
AVERTISSEMENT
Dès les premières heures de notre publication, nous avons annoncé le chef-d'oeuvre du poëte florentin comme devant figurer en première ligne parmi les joyaux de notre modeste écrin. Nous avons voulu, au début, donner accès à tous les ouvrages consacrés par le temps et par l'admiration universelle. Un succès constant pendant quatre longues et parfois difficiles années, nous a prouvé que nous nous étions très rarement trompé sur la valeur des écrits dont nous tentions la remise au jour. Si des impatiences honorables gourmandaient les éditeurs de la Bibliothèque Nationale de n'avoir pas toujours obéi à un système de chronologie littéraire qui ne nous paraissait pas si logique qu'on semblait le croire, nous avons maintes fois pris à tâche de rassurer ces impatiences dans la mesure de ce qui nous paraissait sage et raisonnable, et nous nous estimons heureux de leur donner enfin satisfaction en inaugurant la cinquième année d'existence de notre collection par la publication du poëme le plus grandiose qu'ait produit le génie humain, sans en excepter l'Iliade et l'Énéide.
Nous ne nous dissimulerons pas toutefois qu'il nous était difficile de choisir, parmi les traductions existantes de la Divine comédie, celle qui pouvait donner la plus juste idée d'une oeuvre écrite à une époque où la langue italienne n'était pas encore fixée et portée à son plus haut degré d'harmonieuse élégance par les Torquato Tasso et les Pétrarque, d'une oeuvre écrite en plein moyen âge, par un homme qui, nourri des fortes études classiques, essayait, malgré sa profonde connaissance des lettres latines, de transplanter dans l'épopée le langage de tous les jours, et qui, grâce à cet héroïque effort, emportait d'assaut la gloire et l'immortalité.
Un moment, nous avons songé à mettre de côté les travaux déjà faits et à laisser à des littérateurs contemporains le soin de présenter Dante à notre sympathique public. Mais il nous a fallu renoncer à ce projet quand, par trois fois, nous nous sommes trouvé en face d'un débordement de détails biographiques, de commentaires et de scolies qui eût donné trop de développements à la fantaisie personnelle sans réussir à rehausser la gloire du poëte italien. C'est le tort des époques où l'imagination n'a plus que de trop rares représentants de donner à la critique une part prépondérante, et l'on arrive ainsi à l'obscurité, sous prétexte de clarté, dans les questions littéraires. Les divers travaux qui ont été proposés à notre appréciation, malgré leur mérite incontestable, ne nous paraissant pas justifier ce luxe d'explications contradictoires qui eût singulièrement juré avec les proportions de l'ordonnance architectonique de notre Panthéon populaire, nous avons pris le parti de recourir à la traduction de Rivarol, dont la réputation n'était plus à faire. L'esprit général qui a présidé à cet intelligent travail nous ayant paru de nature à donner une connaissance satisfaisante de l'Enfer, nous lui avons donné la préférence, avec la persuasion que le public y trouvera son compte et y puisera amplement les motifs propres à le confirmer dans l'admiration qui auréole depuis près de quatre siècles le front austère d'Alighieri. Et en cela encore nous avons eu l'heureux hasard de nous rencontrer avec un des jeunes critiques de ce temps qui ont le mieux marqué leur place dans le journalisme sérieux.
S'il était besoin d'autres raisons encore, nous demanderions à Rivarol lui-même ce qu'il a prétendu faire; il nous répondrait d'abord: «Il n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poëte. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les maîtres.» (Notes du chant XX.)
Puis ailleurs (Notes du chant xxv): «Il y a des esprits chagrins et dénués d'imagination, censeurs de tout, exempts de rien produire, qui sont fâchés qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot, dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherché à réunir la précision et l'harmonie, et que, donnant sans cesse à Dante, on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus, au Discours préliminaire, que si le poëte fournit les dessins, il faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte, et s'ils ne l'entendent pas, que leur importe?»
Et enfin: «C'est surtout avec Dante que l'extrême fidélité serait une infidélité extrême: summum jus, summa injuria. (Note du chant XXXI.)
La traduction de Rivarol parut en 1783 ou 1785 (Paris, Didot, in-8°); l'éditeur de 1808 des OEuvres de Rivarol (Paris, 5 vol. in-8°), parlant du poëme de l'Enfer, appréciait comme suit le travail ingénieux du traducteur:
«Sa grande réputation, ou pour mieux dire, le culte dont il jouit, est un problème qui a toujours fatigué les gens de lettres: il serait résolu si le style de cette traduction n'était point au-dessous, je ne dis pas de ce poëte, mais de l'idée qu'on s'en forme. Il est bon d'avertir que cette traduction a été communiquée à quelques personnes. Celles qui entendaient le texte demandaient pourquoi on ne l'avait pas traduit mot à mot? pourquoi on n'avait point rendu les termes surannés, barbares et singuliers, par des termes singuliers, barbares et surannés; afin que Dante fût exactement pour nous ce qu'il était pour l'Italie, et qu'on ne pût le lire que le dictionnaire à la main? Nous renvoyons ces personnes à une traduction de Dante qui fut faite et rimée sous Henri IV, par un abbé Grangier. Les tournures de phrase y sont copiées avec tant de fidélité, et les mots calqués si littéralement, que cette traduction est un peu plus difficile à entendre que Dante même, et peut donner d'agréables tortures aux amateurs. Ceux qui ne lisaient ce poëte que dans la traduction étaient fâchés qu'on ne l'eût pas débarrassé de tout ce qui a perdu l'à-propos, de toutes les allusions aux histoires du temps, de toutes les notes; mais ils ne songeaient pas que la brillante réputation de ce poëme ne permettrait point une telle réforme. Oserait-on donner l'Iliade et l'Énéide par extrait? Ils ne songeaient pas non plus que le poëme de l'Enfer devant jeter un grand jour sur les événements du douzième et du treizième siècle, il ne fallait pas mutiler ce monument de l'histoire et de la littérature toscane. Il doit suffire aux amateurs que la physionomie de Dante et l'odeur de son siècle transpirent à chaque page de cette traduction. Il doit suffire aux gens de lettres que notre poésie française puisse s'accroître des richesses du poëte toscan; il doit suffire aux uns et aux autres que, sans le trop écarter de son siècle, on l'ait assez rapproché du nôtre. Ce n'est point en effet la sensation que fait aujourd'hui le style de Dante en Italie, qu'il s'agit de rendre, mais la sensation qu'il fit autrefois. Si le Roman de la Rose avait les beautés du poëme de l'Enfer, croit-on que les étrangers s'amuseraient à le traduire en vieux langage afin d'avoir ensuite autant de peine à le déchiffrer que nous?»
Comme on le verra ci-dessous, nous avons conservé de Rivarol le discours préliminaire où il raconte la vie et apprécie les ouvrages de Dante. Mais il y a un proverbe français qui nous recommande de ne pas entendre une seule cloche; la colossale renommée du poëte florentin n'a pas été si universellement consacrée qu'il ne se soit trouvé de ci de là quelques notes discordantes dans le concert admiratif que les siècles ont successivement donné à cette glorieuse personnalité. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les caudataires des théocraties viennent déposer leurs vilenies le long des impérissables monuments où l'on brûle volontiers ce qu'ils adorent et où l'on adore ce qu'ils brûlent ou voudraient brûler. Bornons-nous cependant à deux citations significatives. L'honnête et naïf Moreri, en son Grand dictionnaire historique (tome III, p. 176, éd. de 1732), se borne à cette courte notice, dans laquelle nous soulignons les mots qui nous révèlent sa pensée intime ou plutôt celle de l'entourage de ce docteur en théologie:
«Dante Alighieri, un des rares esprits de son temps, grand poëte toscan et bon philosophe, a vécu sur la fin du treizième siècle et au commencement du quatorzième. Il naquit à Florence, l'an 1265 et fut l'un des gouverneurs de cette ville, pendant les factions des Noirs ou Guelfes, et des Blancs qui étaient la plupart Gibelins. Charles de France, comte de Valois, que le pape Boniface VIII avait fait venir l'an 1301 à Florence, pour dissiper les factions dont cette république était horriblement tourmentée, ne put empêcher ou consentit peut-être que les Noirs proscrivissent les Blancs et ruinassent leurs maisons. Dante, qui était de la faction des Blancs, quoique d'ailleurs il fût Guelfe, se trouva du nombre des bannis; sa maison fut abattue et toutes ses terres furent pillées. Il s'en prit au comte de Valois, comme à l'auteur de cette injustice, et essaya de s'en venger sur toute la maison de France, en parlant très-mal de son origine dans ses ouvrages; ce qui aurait sans doute fait impression dans les esprits si des preuves très-claires ne dissipaient cette calomnie. Cette animosité n'est pas la seule qui défigure les ouvrages de Dante: ses emportements contre le saint-siége l'ont fait mettre au nombre des auteurs censurés. À cela près, il avait beaucoup de génie. Pétrarque dit que son langage était délicat, mais que la pureté de ses moeurs ne répondait pas à celle de son style. Il mourut à Ravenne, l'an 1321, en la 56e année de son âge, au retour de Venise, où Gui Poletan, prince de Ravenne, l'avait envoyé pour détourner la guerre dont la République le menaçait, sans y avoir réussi et sans avoir pu se faire rappeler de son exil, Dante a composé divers poëmes, que nous avons avec les explications de Christophe Landini et d'Alexandre Vellutelli. Il a laissé aussi des épîtres, De monarchia mundi, etc. Il s'était lui-même composé cette épitaphe un peu avant que d'expirer:
Jura monarchiae, superos, Phlegethonta lacusque
Lustrando cecini, voluerunt fata quousque.
Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,
Auctoremque suum petit felicior astris,
Hic claudor Dantes, patriis extorris ab oris,
Quem genuit parvi Florentia mater amoris.
Le biographe Feller (t. III, édit. in-8°), après avoir glissé légèrement sur l'ensemble des oeuvres de Dante, cite complaisamment l'opinion d'un savant moderne sur l'Enfer: «C'est un salmigondis consistant dans un mélange de diables et de damnés anciens et modernes, d'où il résulte une espèce d'avilissement des dogmes sacrés du christianisme; aussi, jamais écrivain, même ex professo antichrétien, n'a contribué plus que Dante, par cet abus, à jeter du ridicule sur la religion; loin que cet auteur ait mis dans son ouvrage la dignité, la gravité et le jugement nécessaires, il n'y a mis que le bavardage le plus grossier, le plus digne des esprits de la basse populace.» La fable le Serpent et la Lime sera toujours une grande vérité.
Plus justes et plus sérieux ont été les hommes de talent qui se sont donné la peine d'étudier Dante intus et in cute, tels que Chabanon, Artaud, Delécluze et Lamennais. A notre avis, pour un poëte comme celui de la Divine Comédie, pas n'est besoin de rompre tant de lances: Dante se défend tout seul. Aussi ne conseillerons-nous jamais à personne de plonger les yeux dans l'immense fouillis de commentaires, d'études, de critiques dont on a fatigué le public depuis la première édition de cet étrange poëme (Vérone, 1472, in-4°); on peut essayer de s'en donner une idée en parcourant la Notizia de libri rari nella lingua italiana (Venise, 1728, in-4°, pages 86, 87, 88); Fontanini (p. 160 de la notice citée) a rassemblé les titres d'environ cinquante écrits pour expliquer, critiquer ou défendre la Divine Comédie. Elle a été traduite dans toutes les langues littéraires de l'Europe; la France n'a pas été en arrière pour rendre au poëte autant d'hommages qu'il était possible; la liste suivante en est la meilleure preuve.
Citons d'abord les traductions en vers:
La Comédie de Dante, de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, mise en rime françoise et commentée par Baltazar Grangier, conseiller, aumônier du roi, abbé de Saint-Barthélemy de Noyon et chanoine de l'église de Paris, (Paris, 1596-97, 3 vol. in-12);—la traduction de Henri Terrasso (1817, in-8°);—de Brait Delamathe (1825, in-8°);—de Gourbillon (Paris, Auffray, 1831, in-8°) divisée en tercets, comme l'original; —d'Antony Deschamps, 20 chants choisis dans la Divine comédie (Paris, 1830, in-8°);—d'Aroux (Paris, Michaud, 1842, 2 vol. in-12);—de Mongis (1846), sans compter les fragments semés dans une foule de recueils de vers.
Parmi les traductions en prose, partielles ou complètes, il y a lieu de signaler:
Celles de Moutonnet de Clairfons (Paris, 1776, in-8°);—du comte d'Estouteville, revue par Sallior (Paris, 1796, in-8°);—de Rivarol (1783 ou 1785, Didot, in-8°);—d'Artaud (1811-1813, 3 vol. in-8°, Paris, Didot);—de G. Calemard de Lafayette (1835);—de Pier-Angelo Fiorentino (Paris, Gosselin, 1840, in-18, rééditée depuis en in-folio, grand luxe, avec les illustrations de Gustave Doré);—de Brizeux (Paris, Charpentier, 1841, in-18);—de Lamennais (OEuvres posthumes, Paris, Didier, in-18).
Maintenant que nous avons à peu près rempli notre humble emploi d'introducteur, nous sera-t-il permis de glisser ici une théorie personnelle à propos des traductions des poëtes? Nous avons dû, dans la circonstance présente, choisir une traduction en prose; mais, à notre avis, les vers ne peuvent être traduits honorablement que par des vers. Si Antony Deschamps, un des vétérans de la glorieuse phalange de 1830, a pu réussir à donner le tour de la poétique française à vingt chants choisis dans la Divine Comédie, n'est-il pas permis d'espérer qu'il surgira quelque jour, des valeureux bataillons de la jeunesse littéraire, une recrue pleine d'ardeur qui donnera toute son âme à compléter ce qui est resté inachevé jusqu'ici! L'amour du beau et du grand est-il donc assez perdu pour que cet espoir ne soit jamais réalisé dans un pays qui a produit les Hugo, les Musset, les Th. Gautier, les Barbier et les Brizeux? Allons, jeunesse, sursum corda! Le coeur de la patrie ne vibre pas seulement sous l'action des jouissances matérielles et des triomphes de l'industrie. Non, non, la poésie ne saurait mourir sans lutter.
Qu'il y ait un regrettable temps d'arrêt, nous sommes au premier rang pour le déplorer; mais nous avons la conviction qu'il se rencontrera un jour quelque Epiménide inspiré qui, dans son sommeil réparateur, puisera les forces nécessaires pour tenter encore l'oeuvre difficile peut-être, mais non impossible, de faire revivre les poëtes du passé, avec toutes les grâces, toutes les harmonies qui resplendissent dans leurs vers éternels.
N. DAVID.
DE LA VIE ET DES POËMES
DE DANTE
Il n'est guère dans la littérature de nom plus imposant que celui de Dante. Le génie d'invention, la beauté des détails, la grandeur et la bizarrerie des conceptions lui ont mérité, je ne dis pas la première ou la seconde place entre Homère et Milton, Tasse et Virgile, mais une place à part. Je vais parler un moment de sa personne et de ses ouvrages, et présenter ensuite son poëme de l'Enfer, la plus extraordinaire de ses productions.
DANTE ALIGHIERI naquit à Florence, en 1265, d'une famille ancienne et illustrée. Ayant perdu son père de bonne heure, il passa à l'école de Brunetto Latini, un des plus savants hommes du temps; mais il s'arracha bientôt aux douceurs de l'étude, pour prendre part aux événements de son siècle.
L'Italie était alors tout en confusion; ses plus grandes villes s'étaient érigées en Républiques, tandis que les autres suivaient la fortune de quelques petits tyrans. Mais deux factions désolaient surtout ce beau pays: l'une des Gibelins, attachée aux empereurs, et l'autre des Guelfes [1], qui soutenait les prétentions des papes. Il y avait plus de soixante ans que les Césars allemands n'avaient mis le pied en Italie, quand Dante entra dans les affaires; et cette absence avait prodigieusement affaibli leur parti. Les papes avaient toujours eu l'adresse de leur susciter des embarras dans l'empire, et de leur opposer les rois de France: de sorte que les empereurs, ne venant à Rome que pour punir un pontife, ou imposer des tributs aux villes coupables, revolaient aussitôt en Allemagne pour apaiser les troubles; et l'Italie leur échappait. Leur malheur fut, dans tous les temps, de ne pas demeurer à Rome: elle serait devenue la capitale de leurs États, et les papes auraient été soumis sous l'oeil du maître.
[1: Il serait difficile de faire des recherches satisfaisantes sur l'origine de ces factions et du nom singulier qu'on leur donna: l'histoire n'offre que des incertitudes là-dessus. On trouve seulement que, dès le dixième siècle, l'Italie, remplie d'armées allemandes, et prenant parti pour ou contre, s'accoutumait à ces dénominations de Guelfes et de Gibelins.]
Au treizième siècle, la république de Florence était entièrement Guelfe, et s'il y avait quelques Gibelins parmi ses habitants, ils se tenaient cachés: mais ils dominaient ailleurs, et on se battait fréquemment. Dante, dont les aïeux avaient été Guelfes, se trouva à la bataille de Campaldino, que les Florentins livrèrent aux Gibelins d'Arrezzo et qui fut une des plus sanglantes. On voit encore, dans les histoires du temps, qu'il contribua par sa valeur à la victoire de Caprona, remportée aussi par les Florentins sur les républicains de Pise.
Un peu de calme ayant succédé à tant d'orages, le poëte en profita pour se livrer à son goût pour les lettres et aux charmes d'un amour heureux. Béatrix, qu'il aima, est immortelle comme Laure, et peut-être la destinée de ces deux femmes est-elle digne d'observation; mortes toutes deux à la fleur de leur âge, et toutes deux chantées par les plus grands poëtes de leur siècle.
Dante se maria en 1291, et eut plusieurs enfants; mais il ne trouva pas le bonheur avec sa femme et fut contraint de l'abandonner. Le dessin, la musique et la poésie le consolèrent et partagèrent ses moments, jusqu'à ce qu'il devint homme public, en 1300: c'est là l'époque de tous ses malheurs. Il était âgé de trente-cinq ans lorsqu'il fut nommé prieur de la république, dignité qui revient à celle des anciens décemvirs. Mais les prieurs n'étaient qu'au nombre de huit. Ces magistrats, malgré leur autorité violente, ne tenaient pas d'une main ferme le gouvernail de l'État, puisque, outre les querelles du sacerdoce et de l'empire, la république nourrissait encore des inimitiés intestines; et voici quelle en fut la source.
Pistoie, ville du territoire de Florence, était depuis longtemps troublée par les intrigues de deux familles puissantes, et ces intrigues avaient produit deux partis qu'on appela les Blancs et les Noirs, pour les mieux distinguer sans doute. Le Sénat, afin d'éteindre ces dissensions, attira autour de lui les principales têtes de la discorde; mais ce levain, au lieu de se perdre dans la masse de l'État, aigrit tellement les esprits, qu'il fallut bientôt être Noir ou Blanc à Florence comme à Pistoie: c'étaient chaque jour des affronts et des atrocités nouvelles. Les choses furent portées au point que, pour sauver la République, Dante persuada à ses collègues d'envoyer en exil les chefs des deux partis: ce qui fut exécuté.
Après cet événement, il se flattait d'une paix durable, lorsqu'étant allé en ambassade à Rome, les Noirs profitèrent de son absence, mirent à leur tête Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, et, secrètement aidés par Boniface VIII, rentrèrent dans la ville. Aussitôt, tout changea de face: les Blancs, déclarés ennemis de la patrie, furent chassés; et Dante, qui était soupçonné de leur être favorable, apprit à la fois son exil et la perte de tous ses biens.
Dans son malheur, il s'attacha aux Gibelins; et comme en ce moment Henri de Luxembourg était venu se faire couronner à Rome, ce parti avait repris vigueur, et l'Italie était dans l'attente de quelque grande révolution: si bien que Dante conçut le projet de se faire ouvrir par les armes les portes de Florence. Aussi coupable et moins heureux que Coriolan, il courait de l'armée des mécontents aux camps de l'empereur, passant sa vie à faire des tentatives infructueuses et témoin de toutes les humiliations des impériaux.
C'est avec aussi peu de succès qu'il eut recours aux supplications, comme on le voit par une lettre au peuple de Florence, qui commence par ces mots: POPULE MEE, QUID FECI TIBI? Renonçant enfin à tout espoir de retour, il se mit à voyager, parcourut l'Allemagne et vint à Paris, où, comme on l'a dit de Tasse, on assure qu'il travaillait à ses poëmes. Forcé dans la suite d'implorer la protection des princes d'Italie, il vécut dans différentes cours et mourut en 1321, âgé de cinquante-six ans, chez Gui de Polente, prince de Ravenne.
Dante, à la fois guerrier, négociateur et poëte, eut sans doute des succès et quelques beaux moments; mais pour avoir passé la moitié de sa vie dans l'exil et l'indigence, il doit augmenter la liste des grands hommes malheureux. C'est ainsi qu'il s'en exprime lui-même, en pleurant la perte de ses biens et de son indépendance. «Partout où se parle cette langue toscane, on m'a vu errer et mendier; j'ai mangé le pain d'autrui et savouré son amertume. Navire sans gouvernail et sans voiles, poussé de rivage en rivage par le souffle glacé de la misère, les peuples m'attendaient à mon passage, sur un peu de bruit qui m'avait précédé, et me voyaient autre qu'ils n'auraient osé le croire: je leur montrais les blessures que me fit la fortune, qui déshonorent celui que les reçoit.»
À une sensibilité profonde et à la plus haute fierté, Dante joignait encore cette ambition des républiques, si différente de l'ambition des monarchies. Quand son sénat, qui ne faisait pas tout ce qu'il en eût désiré, le nomma à l'ambassade de Rome, ce poëte, considérant l'état de crise où il laissait la république, et le péril de confier cette légation à un autre, dit ce mot devenu célèbre: S'IO VO, CHI STA, E S'IO STO, CHI VA: Si je pars, qui reste, et si je reste, qui part? Quoique logé chez le prince de Ravenne, il ne laissa pas de raconter dans son Enfer l'aventure délicate et désastreuse arrivée à la fille de ce prince; et lorsque après son exil il se fut réfugié auprès de Can de l'Escale, il conserva dans cette cour ses manières républicaines.
Un jour, ce petit souverain lui disait: «Je suis étonné, messer Dante, qu'un homme de votre mérite n'ait point l'art de captiver les coeurs; tandis que le fou même de ma cour a gagné la bienveillance universelle.—Vous en seriez moins étonné, répondit le poëte, si vous saviez combien ce qu'on nomme amitié et bienveillance dépend de la sympathie et des rapports.»
Les différents ouvrages qui nous restent de lui [2] attestent partout la mâle hardiesse de son génie. On sait avec quelle vigueur il a plaidé la cause des rois contre les papes, dans son Traité de la monarchie, et même dans ses poëmes. On trouve, par exemple, ces vers sur l'union du pouvoir spirituel et temporel, au seizième Chant du Purgatoire:
[2: En voici la liste: CANZONI, SONNETTI, VITA NUOVA, CONVIVIO, EGLOCHE, EPISTOLE, VERSI HEROICI, ALLEGORIA SOPRA VIRGILIO, de vulgari Eloquentiâ, de Monarchiâ et LA DIVINA COMEDIA.]
De la terre et du ciel les intérêts divers
Avaient donné longtemps deux chefs à l'univers;
Rome alors florissait dans une paix profonde,
Deux soleils éclairaient cette reine du monde:
Mais sa gloire a passé quand l'absolu pouvoir
A mis aux mêmes mains le sceptre et l'encensoir [3].
[3: Il fait ailleurs une vive apostrophe à l'Empereur, qu'il appelle César tudesque, le conjurant de ne pas oublier son Italie, le jardin de l'Empire, pour les glaçons de l'Autriche, et l'invitant à venir enfourcher les arçons de cette belle monture qui attend son maître depuis si longtemps.
Si l'Empereur avait montré au Pape, dans leur entrevue à Vienne, cette invitation du poëte italien, je ne vois pas ce que le pontife aurait pu répondre, car Dante connaissait fort bien les droits du Sacerdoce et de l'Empire, et on ne doute point à Rome qu'il n'y ait encore plus de théologie que de poësie dans la Divina Comedia.]
Partout ce poëte a heurté les préjugés de son temps; et ce temps est un des plus malheureux que l'histoire nous présente. Les violences scandaleuses des papes, les disgrâces et la fin de la maison de Souabe, les crimes de Mainfroi, les cruautés de Charles d'Anjou, les funestes croisades de saint Louis et sa fin déplorable; la terreur des armes musulmanes; plus encore les calamités de l'Italie désolée par les guerres civiles et les barbaries des tyrans; enfin les alarmes religieuses, l'ignorance et le faible de tous les esprits qui aimaient à se consterner pour des prédictions d'astrologie: voilà les traits qui donnent à ces temps une physionomie qui les distingue.
Quoique le génie n'attende pas des époques pour éclore, supposons cependant que, dans un siècle effrayé par tant de catastrophes, et dans le pays même théâtre de tant de discordes, il se rencontre un homme de génie, qui, s'élevant au milieu des orages, parvienne au gouvernement de sa patrie; qu'ensuite, exilé par des citoyens ingrats, il soit réduit à traîner une vie errante, et à mendier les secours de quelques petits souverains: il est évident que les malheurs de son siècle et ses propres infortunes feront sur lui des impressions profondes, et le disposeront à des conceptions mélancoliques ou terribles.
Tel fut Dante, qui conçut dans l'exil son poëme de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, embrassant dans son plan les trois règnes de la vie future, et s'attirant toute l'attention d'un siècle où on ne parlait que du jugement dernier, de la fin de ce monde et de l'avènement d'un autre.
Il y a deux grands acteurs dans ce poëme: Béatrix, cette maîtresse tant pleurée, qui doit lui montrer le Paradis, et Virgile, son poëte par excellence, qui doit le guider aux Enfers et au Purgatoire.
Il descend donc aux Enfers sur les pas de Virgile, pour s'y entretenir avec les ombres des papes, des empereurs et des autres personnages du temps, sur les malheurs de l'Italie, et particulièrement de Florence; ce n'est qu'en passant qu'il touche aux questions de la vie future dont le monde s'occupait alors.
Comme il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, il met à profit les erreurs de la géographie, de l'astronomie et de la physique: et le triple théâtre de son poëme se trouve construit avec une intelligence et une économie admirables. D'abord la terre, creusée jusque dans son centre, offre dix grandes enceintes, qui sont toutes concentriques. Il n'est point de crime qui soit oublié dans la distribution des supplices que le poëte rencontre d'un cercle à l'autre: souvent une enceinte est partagée en différents donjons; mais toujours avec une telle suite dans la gradation des crimes et des peines, que Montesquieu n'a pas trouvé d'autres divisions pour son Esprit des lois.
Il faut observer que, dans cette immense spirale, les cercles vont en diminuant de grandeur, et les peines en augmentant de rigueur, jusqu'à ce qu'on rencontre Lucifer garrotté au centre du globe, et servant de clef à la voûte de l'Enfer. Observons encore ici qu'une spirale et des cercles sont une de ces idées simples, avec lesquelles on obtient aisément une éternité: l'imagination n'y perd jamais de vue les coupables et s'y effraye davantage de l'uniformité de chaque supplice: un local varié et des théâtres différents auraient été une invention moins heureuse.
Dante et son guide sortent ensemble des ténèbres et des flammes de l'abîme par des routes fort étroites; mais ils ont à peine passé le point central de la terre, qu'ils tournent transversalement sur eux-mêmes, et la tête se trouvant où étaient les pieds, ils montent au lieu de descendre. Arrivés à l'hémisphère qui répond au nôtre, ils découvrent un nouveau ciel et d'autres étoiles. Le poëte profite de l'idée où on était alors, qu'il n'y avait pas d'antipodes, pour y placer le Purgatoire.
C'est une colline dont le sommet se perd dans le ciel, et qui peut avoir en hauteur ce qu'a l'Enfer en profondeur. Les deux poëtes s'élèvent de division en division et des punitions qui deviennent toujours plus de clartés en clartés, trouvant sans cesse légères. Le lecteur s'élève et respire avec eux: il entend partout le langage consolant de l'espérance, et ce langage se sent de plus en plus du voisinage des Cieux. La colline est enfin couronnée par le Paradis terrestre: c'est là que Béatrix paraît, et que Virgile abandonne Dante.
Alors il monte avec elle de sphère en sphère, de vertus en vertus, par toutes les nuances du bonheur et de la gloire, jusque dans les splendeurs du Ciel empyrée; et Béatrix l'introduit au pied du trône de l'Éternel.
Étrange et admirable entreprise! Remonter du dernier gouffre des Enfers jusqu'au sublime sanctuaire des Cieux, embrasser la double hiérarchie des vices et des vertus, l'extrême misère et la suprême félicité, le temps et l'éternité; peindre à la fois l'ange et l'homme, l'auteur de tout mal, et le Saint des saints? Aussi on ne peut se figurer la sensation prodigieuse que fit sur toute l'Italie ce poëme national, rempli de hardiesses contre les papes, d'allusions aux événements récents et aux questions qui agitaient les esprits; écrit d'ailleurs dans une langue au berceau, qui prenait entre les mains de Dante une fierté qu'elle n'eut plus après lui, et qu'on ne lui connaissait pas avant. L'effet qu'il produisit fut tel, que, lorsque son langage rude et original ne fut presque plus entendu, et qu'on eut perdu la clef des allusions, sa grande réputation ne laissa pas de s'étendre dans un espace de cinq cents ans, comme ces fortes commotions dont l'ébranlement se propage à d'immenses distances.
L'Italie donna le nom de divin à ce poëme et à son auteur; et quoiqu'on l'eût laissé mourir en exil, cependant ses amis et ses nombreux admirateurs eurent assez de crédit, sept à huit ans après sa mort, pour faire condamner le poëte Cecco d'Ascoli à être brûlé publiquement à Florence, sous prétexte de magie et d'hérésie, mais réellement parce qu'il avait osé critiquer Dante. Sa patrie lui éleva des monuments, et envoya, par décret du Sénat, une députation à un de ses petits-fils, qui refusa d'entrer dans la maison et les biens de son aïeul. Trois papes ont depuis accepté la dédicace de la Divina Comedia, et ont fondé des chaires pour expliquer les oracles de cette obscure divinité [4].
[4: Dante n'a pas donné le nom de comédie aux trois grandes parties de son poëme, parce qu'il finit d'une manière heureuse, ayant le Paradis pour dénoument, ainsi que l'ont cru les commentateurs: mais parce qu'ayant honoré l'Enéide du nom d'ALTA TRAGEDIA, il a voulu prendre un titre plus humble, qui convînt mieux au style qu'il emploie, si différent en effet de celui de son maître.]
Les longs commentaires n'ont pas éclairci les difficultés, la foule des commentateurs n'ayant vu partout que la théologie; mais ils auraient dû voir aussi la mythologie, car le poëte les a mêlées. Ils veulent tous absolument que Dante soit la partie animale, ou les sens; Virgile, la philosophie morale, ou la simple raison; et Béatrix, la lumière révélée, ou la théologie. Ainsi l'homme grossier, représenté par Dante, après s'être égaré dans une forêt obscure, qui signifie, suivant eux, les orages de la jeunesse, est ramené par la raison à la connaissance des vices et des peines qu'ils méritent, c'est-à-dire aux Enfers et au Purgatoire: mais quand il se présente aux portes du Ciel, Béatrix se montre et Virgile disparaît. C'est la raison qui fuit devant la théologie.
Il est difficile de se figurer qu'on puisse faire un beau poëme avec de telles idées, et ce qui doit nous mettre en garde contre ces sortes d'explications, c'est qu'il n'est rien qu'on ne puisse plier sous l'allégorie avec plus ou moins de bonheur. On n'a qu'à voir celle que Tasse a lui-même trouvée dans sa Jérusalem.
Mais il est temps de nous occuper du poëme de l'Enfer en particulier, de son coloris, de ses beautés et de ses défauts.
* * * * * * *
Du poëme de l'Enfer.—Au temps où Dante écrivait, la littérature se réduisait en France, comme en Espagne, aux petites poésies des Troubadours. En Italie, on ne faisait rien d'important dans la langue du peuple; tout s'écrivait en latin. Mais Dante ayant à construire son monde idéal, et voulant peindre pour son siècle et sa nation [5], prit ses matériaux où il les trouva: il fit parler une langue qui avait bégayé jusqu'alors, et les mots extraordinaires qu'il créait au besoin n'ont servi qu'à lui seul. Voilà une des causes de son obscurité. D'ailleurs il n'est point de poëte qui tende plus de piéges à son traducteur; c'est presque toujours des bizarreries, des énigmes ou des horreurs qu'il lui propose: il entasse les comparaisons les plus dégoûtantes, les allusions, les termes de l'école et les expressions les plus basses: rien ne lui paraît méprisable, et la langue française, chaste et timorée, s'effarouche à chaque phrase. Le traducteur a sans cesse à lutter contre un style affamé de poésie, qui est riche et point délicat, et qui, dans cinq ou six tirades, épuise ses ressources et lui dessèche ses palettes. Quel parti donc prendre? Celui de ménager ses couleurs; car il s'agit d'en fournir aux dessins les plus fiers qui aient été tracés de main d'homme; et lorsqu'on est pauvre et délicat, il convient d'être sobre. Il faut surtout varier ses inversions: Dante dessine quelquefois l'attitude de ses personnages par la coupe de ses phrases; il a des brusqueries de style qui produisent de grands effets; et souvent dans la peinture de ses supplices il emploie une fatigue de mots qui rend merveilleusement celle des tourmentés. L'imagination passe toujours de la surprise que lui cause la description d'une cause incroyable à l'effroi que lui donne nécessairement la vérité du tableau: il arrive de là que ce monde visible ayant fourni au poëte autant d'images pour peindre son monde idéal, il conduit et ramène sans cesse le lecteur de l'un à l'autre; et ce mélange d'événements si invraisemblables et de couleurs si vraies fait toute la magie de son poëme.
[5: C'est un des grands défauts du poëme, d'être fait un peu trop pour le moment: de là vient que l'auteur, ne s'attachant qu'à présenter sans cesse les nouvelles tortures qu'il invente, court toujours en avant, et ne fait qu'indiquer les aventures. C'était assez pour son temps, pas assez pour le nôtre.]
Dante a versifié par tercets ou à rimes triplées, et c'est de tous les poëtes celui qui, pour mieux porter le joug, s'est permis le plus d'expressions impropres et bizarres; mais aussi, quand il est beau, rien ne lui est comparable. Son vers se tient debout par la seule force du substantif et du verbe, sans le concours d'une seule épithète [6].
[6: Tels sont sans doute aussi les beaux vers de Virgile et d'Homère; ils offrent à la fois la pensée, l'image et le sentiment: ce sont de vrais polypes, vivants dans le tout, et vivants dans chaque partie; et dans cette plénitude de poésie, il ne peut se trouver un mot qui n'ait une grande intention. Mais on n'y sent pas ce goût âpre et sauvage, cette franchise qui ne peut s'allier avec la perfection, et qui fait le caractère et le charme de Dante.]
Si les comparaisons et les tortures que Dante imagine sont quelquefois horribles, elles ont toujours un côté ingénieux, et chaque supplice est pris dans la nature du crime qu'il punit. Quant à ses idées les plus bizarres, elles offrent aussi je ne sais quoi de grand et de rare qui étonne et attache le lecteur. Son dialogue est souvent plein de vigueur et de naturel, et tous ses personnages sont fièrement dessinés. La plupart de ses peintures ont encore aujourd'hui la force de l'antique et la fraîcheur du moderne, et peuvent être comparées à ces tableaux d'un coloris sombre et effrayant, qui sortaient des ateliers des Michel-Ange et des Carrache et donnaient à des sujets empruntés de la religion une sublimité qui parlait à tous les yeux.
Il est vrai que, dans cette immense galerie de supplices, on ne rencontre pas assez d'épisodes; et, malgré la brièveté des chants, qui sont comme des repos placés de très-près, le lecteur le plus intrépide ne peut échapper à la fatigue. C'est le vice fondamental du poëme.
Enfin, du mélange de ses beautés et de ses défauts, il résulte un poëme qui ne ressemble à rien de ce qu'on a vu, et qui laisse dans l'âme une impression durable. On se demande, après l'avoir lu, comment un homme a pu trouver dans son imagination tant de supplices différents, qu'il semble avoir épuisé les ressources de la vengeance divine; comment il a pu, dans une langue naissante, les peindre avec des couleurs si chaudes et si vraies, et, dans une carrière de trente-quatre chants, se tenir sans cesse la tête courbée dans les Enfers.
Au reste, ce poëme ne pouvait paraître dans des circonstances plus malheureuses: nous sommes trop près ou trop loin de son sujet. Dante parlait à des esprits religieux, pour qui ses paroles étaient des paroles de vie, et qui l'entendaient à demi-mot: mais il semble qu'aujourd'hui on ne puisse plus traiter les grands sujets mystiques d'une manière sérieuse. Si jamais, ce qu'il n'est pas permis de croire, notre théologie devenait une langue morte, et s'il arrivait qu'elle obtînt, comme la mythologie, les honneurs de l'antique; alors Dante inspirerait une autre espèce d'intérêt: son poëme s'élèverait comme un grand monument au milieu des ruines des littératures et des religions: il serait plus facile à cette postérité reculée de s'accommoder des peintures sérieuses du poëte, et de se pénétrer de la véritable terreur de son Enfer; on se ferait chrétien avec Dante, comme on se fait païen avec Homère [7].
[7: Je serais tenté de croire que ce poëme aurait produit de l'effet sous Louis XIV, quand je vois Pascal avouer dans ce siècle, que la sévérité de Dieu envers les damnés le surprend moins que sa miséricorde envers les élus. On verra, par quelques citations de cet éloquent misanthrope, qu'il était bien digne de faire l'Enfer, et que peut-être celui de Dante lui eût semblé trop doux.]
Voilà le précis du poëme; il est long et ne dit pas tout: mais on trouvera semées dans les notes les idées qui manquent ici; l'application en sera plus facile et moins éloignée que si on les eût fait entrer dans ce discours préliminaire, et qu'il eût ensuite fallu les transporter et les appliquer de mémoire, en lisant le poëme.
De la traduction.—Comme on a beaucoup parlé des traductions, je n'en dirai qu'un mot en finissant, pour ne pas paraître mépriser ce genre de travail, ou l'estimer plus qu'il ne vaut. J'ai donc pensé qu'elles devraient servir également à la gloire du poëte qu'on traduit, et au progrès de la langue dans laquelle on traduit; et ce n'est pourtant point là qu'il faut lire un poëte, car les traductions éclairent les défauts et éteignent les beautés; mais on peut assurer qu'elles perfectionnent le langage.
En effet, la langue française ne recevra toute sa perfection qu'en allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies richesses; en fouillant dans l'antiquité à qui elle doit son premier levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues. La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte pour ainsi dire en tous les sens: bientôt il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa langue; il épuise ses ressources, mais il augmente ses forces, surtout lorsqu'il traduit les ouvrages d'imagination, qui secouent les entraves de la construction grammaticale, et donnent des ailes au langage.
Notre langue n'étant qu'un métal d'alliage, il faut la dompter par le travail, afin d'incorporer ses divers éléments. Sans doute elle n'acquerra jamais ce principe d'unité qui fait la force et la richesse du grec; mais elle pourra peut-être un jour s'approcher de la souplesse et de l'abondance de la langue italienne, qui traduit avec tant de bonheur. Quand une langue a reçu toute sa perfection, les traductions y sont aisées à faire et n'apportent plus que des pensées.
Puisqu'on va parcourir des lieux peuplés d'ombres, de mânes et de fantômes, il est bon de dire un mot sur ce que les anciens entendaient par ces expressions.
De l'état des morts.—Ils distinguaient après la mort, l'âme, le corps et l'ombre.
L'âme était une portion de l'esprit qui anime l'univers, une subtile quintessence, un rayon très-épuré: mais c'était toujours de la matière; et quoiqu'elle ne tombât point sous les sens, on ne la croyait pas pur esprit: tout alors avait une forme et occupait un lieu quelconque. Seulement on lui donnait quelquefois la figure d'un papillon qui s'échappe de la bouche d'un mourant, pour exprimer son excessive légèreté, et non pour assigner sa véritable forme, qui n'était pas déterminée.
Mais l'ombre différait de l'âme, en ce qu'elle retenait la figure et l'apparence du corps. Elle en était le spectre, le simulacre, le fantôme; et, bien qu'elle fût d'une matière assez ténue pour échapper au toucher, cependant elle était visible et conservait les idées, les goûts et les affections que le mort avait eus dans sa vie.
Les noms d'ombre, de spectre, de simulacre et de fantôme signifient donc tous image et représentation de l'homme. Les mânes signifient restes, et désignent ce qui survit à l'homme, ce qui est permanent après lui. Toutes ces expressions emportent la même idée: ce sont les mânes ou l'ombre d'un mort qu'on rencontre aux Enfers; c'est encore cela qu'on voit errer autour de son tombeau. Observez pourtant que le génie du défunt était autre chose: il gardait le sépulcre, et se montrait sous la forme de quelque animal, symbole de la qualité dominante du mort. Énée, faisant des libations à son père, voit sortir du mausolée un beau serpent, emblème de la haute sagesse de ce héros. Il arrivait quelquefois qu'un homme voyait son génie avant de mourir; mais le cas était rare, et on ne compte guère que Dion, Socrate et Brutus qui aient eu cet avantage. Nos anges gardiens ont remplacé les génies, avec cette différence, qu'ils ne s'occupent plus de nous après la mort.
Il se présente ici une question. Était-ce l'ombre qui la première donnait au corps sa forme et au visage ses traits? ou bien ne gardait-elle l'apparence du corps que par les longues habitudes qu'ils avaient eues ensemble?
L'antiquité pensait que l'ombre était d'abord façonnée sous la figure humaine; que cette créature légère errait longtemps sur les bords du Léthé, avec les traits et le costume du personnage qu'elle devait un jour habiter; et qu'elle cachait l'âme ou le souffle de vie dans sa substance. La Genèse, en disant que Dieu fit l'homme à son image, semble indiquer aussi cette première portion de l'homme. On pourrait conclure de là que l'âme avait deux enveloppes: cachée d'abord dans l'ombre qui avait la figure humaine, elle formait un homme intérieur, sur qui se moulait l'homme extérieur, c'est-à-dire le corps.
C'est de toutes ces idées qu'est dérivée une expression, admirable pour l'énergie, et qui n'aurait pas de sens si on rejetait ce que nous avons dit. On la trouve chez les Latins: Mens informat corpus; et chez les Italiens, la mente informa il corpo. Elle est peu usitée dans notre langue; et cependant J.-J. Rousseau dit quelque part: «L'univers ne serait qu'un point pour une huître, quand même une âme humaine informerait cette huître.» Enfin c'est de là que semble venir la persuasion générale, que l'homme montre au dehors ce qu'il est au dedans, et que le visage est le miroir de l'âme.
Le christianisme n'a retenu de toutes ces divisions que celle de l'âme et du corps; et cependant on voit dans la Bible l'ombre de Samuel.
Dante se sert partout, comme les anciens, des mots de spectres, de mânes, d'ombres, de fantômes, d'âmes et de simulacres, pour désigner les morts. Il suppose que les ombres ont les sens plus exquis que nous; et, au vingt-quatrième chant de l'Enfer, il dit que des yeux vivants ne peuvent pénétrer dans les profondeurs de l'abîme, comme les yeux d'un mort. Il suppose aussi, d'après les anciens, que les ombres parlent la bouche béante, parce que la parole leur sort toute formée du fond de la poitrine; et il est reconnu lui-même pour un homme encore vivant, aux mouvements de ses lèvres.
Homère, dans l'Odyssée, représente les mânes suçant le sang des victimes; et voilà pourquoi on leur en immolait. On croyait que le sang, la fumée et ce qu'il y a de plus spiritueux dans nos aliments, était la part des morts comme celle des dieux. Les âmes à qui on négligeait de faire des sacrifices s'attachaient quelquefois à leurs parents ou à des personnes de leur connaissance, et celui qui était ainsi sucé par un mort dépérissait à vue d'oeil.
La croyance d'un purgatoire a bien donné le change à ces idées, en substituant le besoin des prières et des oeuvres pies à celui des sacrifices; mais elles ne laissent pas de subsister parmi le peuple. N'a-t-on pas vu au commencement de ce dix-huitième siècle une bonne partie de l'Europe sucée par des vampires; et ne continue-t-on pas toujours de porter le dernier repas au convoi d'un mort? Cette cérémonie et bien d'autres qui se glissèrent autrefois dans notre liturgie, sont comme les médailles du paganisme qu'on retrouve dans les fondations du christianisme.
Toutes ces distinctions, que j'ai tâché d'établir avec quelque clarté, sont un peu confuses chez les anciens: ce sont bien des notions différentes, mais dont les limites ne sont pas bien marquées. Il y a dans la fable autant de législateurs que de poëtes, et il ne faut pas donner un code à l'imagination.
VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER
L'Enfer a dix grandes parties: un vestibule et neuf cercles. Ils sont tous concentriques et vont en diminuant de grandeur jusqu'au centre de la terre, ainsi que dans un cône renversé.
Après avoir franchi la porte des Enfers, on trouve le vestibule coupé en deux moitiés par l'Achéron.
La première moitié, avant d'arriver au fleuve, renferme les âmes sans vertus et sans vices.
La seconde moitié, après avoir passé le fleuve, forme les limbes, qui sont:
Le premier cercle de l'Enfer, séjour des enfants morts sans baptême;
Le deuxième cercle est le séjour des Luxurieux;
Le troisième cercle, des Gourmands;
Le quatrième cercle, des Prodigues et des Avares;
Le cinquième cercle, des Vindicatifs;
Le sixième cercle, des Hérésiarques.
Mais avant de passer à la description des autres cercles, le poëte s'arrête dans son onzième Chant, pour jeter un coup d'oeil sur tout ce qu'il a vu, et sur ce qui lui reste encore à voir. Il considère cette dernière portion comme un nouvel Enfer, qu'il partage en trois cercles:
Le premier cercle de cette division nouvelle est le septième de tout l'Enfer. Il se subdivise en trois donjons, qui contiennent les différentes sortes de violences.
Le deuxième, qui est le septième de tout l'Enfer, se subdivise en dix vallées, où sont renfermés tous les genres de perfidie.
Le troisième, qui est le neuvième et dernier de l'Enfer, se subdivise encore en quatre donjons, où sont punis tous les Traîtres.
Au milieu de chaque cercle, il y a toujours un gouffre qui conduit au cercle suivant. Le poëte emploie divers moyens pour descendre de l'un à l'autre.
L'ENFER
CHANT PREMIER
ARGUMENT
À la chute du jour, le poëte s'égare dans une forêt.—Il y passe la nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline où il essaye de monter, mais trois bêtes féroces lui en défendent l'approche. C'est alors que Virgile lui apparaît et lui propose de descendre aux Enfers.
J'étais au milieu de ma course, et j'avais déjà perdu la bonne voie, lorsque je me trouvai dans une forêt obscure, dont le souvenir me trouble encore et m'épouvante [1].
Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage, profonde et ténébreuse, où j'ai tant éprouvé d'angoisses, que la mort seule me sera plus amère: mais c'est par ses âpres sentiers que je suis parvenu à de hautes connaissances, que je veux révéler, en racontant les choses dont mon oeil fut témoin.
Je ne puis rappeler le moment où je m'engageai dans la forêt périlleuse, tant ma léthargie fut profonde! mais je marchais avec effroi dans des gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les terminait; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans sa route [2].
Alors mon sang, qu'une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans mes veines; et comme celui qui s'est échappé du naufrage, et qui, tout haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la contemple, ainsi je m'arrêtai, et j'osai sonder d'un oeil affaibli ces profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant.
Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir péniblement cette côte solitaire; mais à peine je touchais à ses bords escarpés, qu'une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l'approche de la colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière.
Le jour naissait, et le soleil montait sur l'horizon, suivi de ces étoiles qui formèrent son premier cortége lorsqu'il éclaira d'abord le prodige de la création [3]. Cette saison fortunée, le doux instant du matin, et les couleurs variées de la panthère me donnaient quelque confiance; mais elle fut bientôt troublée à la vue d'un lion qui m'apparut, et qui, marchant vers moi, la tête haute, fendait l'air frémissant, avec tous les signes de la faim homicide.
Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses désirs insatiables: elle avait déjà dévoré la substance des peuples. Son funeste regard me remplit d'une telle horreur, que je perdis l'espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable à celui qui ouvre hardiment sa carrière, mais qui bientôt s'épuise, et déplore ses forces perdues, tel je devins à l'aspect de cette bête furieuse, qui, se jetant toujours à ma rencontre, me força de rebrousser dans les ténèbres de la forêt.
Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit des temps couvrait de son ombre, se présenta devant moi. Ravi de le trouver dans cette vaste solitude:
—Ayez pitié de moi, m'écriai-je, qui que vous soyez, fantôme ou homme réel.
—Je fus, me répondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C'est en Italie et dans la profane Rome que j'ai vécu, vers les derniers jours de César, et sous l'heureux Auguste; Mantoue fut ma patrie [5], et c'est moi qui chantai le pieux fils d'Anchise qui revint d'Ilion, quand les Grecs l'eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te replonges dans cette vallée de larmes? pourquoi ne gravis-tu point cette heureuse colline, où tu puiserais à la source des véritables joies?
Saisi de respect, je m'écriai:
—Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit à travers les siècles? ô gloire des poëtes! la mienne est d'avoir connu vos oeuvres; je les consacrai dans mon coeur, et c'est de vous que j'appris à former des chants dignes de mémoire. Mais voyez ce monstre qui me poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage; car je chancelle d'épouvante, ma chaleur m'abandonne.
—Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu veux fuir ce lieu fatal; car la louve qui t'épouvante garde éternellement le passage de la colline; et quiconque oserait le franchir y laisserait la vie: elle ne connut jamais la pitié, et la pâture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle s'accouple avec différents animaux, et se fortifie de leur alliance. Mais je vois accourir le lévrier généreux [6] qui doit la faire expirer dans les tourments; il naîtra dans les champs de Feltro [7]: incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contrées, pour qui tant de héros versèrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu'à ce qu'il la précipite aux enfers, d'où jadis elle fut déchaînée par l'envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l'éternité: c'est là que tu entendras les cris du désespoir qui invoque une seconde mort; et que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants du ciel [8]; tu y verras encore les âmes heureuses, au milieu des flammes, par l'espérance d'être un jour citoyennes des cieux. Mais si tu veux t'élever ensuite à ce séjour de gloire, je t'abandonnerai à des mains plus dignes de te conduire [9]; car le chef de la nature me défend à jamais l'approche de son domaine, pour avoir méconnu sa loi. Souverain maître des mondes, c'est là qu'il règne; il a posé son trône dans ces lieux, et ils sont devenus son héritage. Heureux ceux qu'il y rassemble sous ses ailes!
—Ô grand poëte! m'écriai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort; et pour que je me dérobe à des malheurs sans terme, faites aussi que j'entrevoie les portes confiées au prince des apôtres.
Aussitôt le fantôme s'avança, et je marchai sur ses traces [10].
NOTES
SUR LE PREMIER CHANT
[1] Les commentateurs se sont beaucoup exercés sur cette forêt, sur la colline et sur les trois animaux; nous ne les suivrons point dans toutes ces allégories. Il suffit de savoir que Dante devint homme public à l'âge de trente-cinq ans, ce qu'il exprime par ces mots: «J'étais au milieu de ma course;» et qu'à cette époque il eut à combattre l'hydre du gouvernement populaire et les discordes publiques dont Florence était agitée. La forêt peut être l'allégorie de cette idée, puisqu'au quatorzième Chant du Purgatoire il appelle sa patrie trista selva.
[2] La colline représente l'état heureux où Dante aspirait, après tous les dégoûts que lui avait donnés sa patrie. Mais il ne peut y parvenir sans descendre auparavant aux Enfers, où il puisera, dans les entretiens de ses compatriotes morts et dans le spectacle de tous les crimes et de leurs supplices les lumières qui lui sont si nécessaires pour arriver à la colline, ce dernier but de l'ambition du sage. Nous observerons que, par ces paroles: tant ma léthargie fut profonde, et par un autre passage qu'on trouve au Paradis, le poëte insinue très-clairement que son voyage n'est qu'une longue vision et que tout s'est passé en songe.
[3] On suppose ordinairement que le monde a commencé au printemps, et que le soleil entre alors dans le signe du bélier. Le poëte fait allusion à ces deux idées également fausses: mais ce qui est certain, c'est qu'il répète, en plusieurs endroits de son poëme, qu'il était descendu aux Enfers le soir du Vendredi-Saint, à l'entrée du printemps.
[4] Les trois animaux désignent, suivant les commentateurs, la luxure, l'ambition et l'avarice, c'est-à-dire les passions de la jeunesse, de l'âge mûr et de la vieillesse. Mais peut-être que ce triple emblème ne regarde que la cour de Rome, qui, pour asservir l'Italie, était tour à tour panthère séduisante, lionne superbe ou avare louve, et s'alliait, suivant ses intérêts, aux différentes puissances.
Les commentateurs ont cru que le poëte avait quelque envie de la peau de la panthère: c'est la construction équivoque de la phrase qui a donné jour à ce mauvais sens, lequel se trouve encore fortifié par un passage du seizième Chant, note 8; mais je n'ai pas cru qu'il fallût prêter des bizarreries à Dante. Il serait en effet trop ridicule de lui faire dire que la beauté du printemps et de la matinée lui a donné l'idée d'écorcher une panthère. Je m'arrêterai rarement sur les difficultés du texte; il s'en présente trop souvent pour fatiguer les lecteurs de leur multitude. Ceux qui liront l'original devineront sur la traduction les idées qui ont déterminé le choix d'un sens plutôt que d'un autre.
[5] Virgile dit mot à mot: Je naquis à Mantoue d'une famille lombarde; c'est comme si Homère disait: je suis né d'une famille turque. Il paraît d'ailleurs fort instruit de la situation actuelle de l'Italie. Ce sont là de grandes fautes; mais Dante voulait apprendre à toute l'Italie que Virgile était son poëte par excellence, et que, seul de tous ses contemporains, il était capable de suivre les traces de ce grand homme: il a tout sacrifié à cette idée, dont il était préoccupé. C'est ainsi que, dans les mystères qu'on jouait autrefois, David et Salomon disent leur benedicite avant de se mettre à table; et dans la Cène peinte par Jean de Bruges, on voit au milieu du festin le riche prieur qui avait ordonné le tableau et payé le peintre.
[6] Le lévrier généreux qui doit repousser le monstre est Can de l'Escale, prince de Vérone, dont il est parlé dans le discours préliminaire. Ce jeune prince fut nommé par l'empereur généralissime des Gibelins et remporta plusieurs victoires sur les Guelfes. On ne doutait pas, s'il eût vécu, qu'il ne se fût rendu maître de toute l'Italie; mais il mourut à 36 ans, laissant après lui la plus grande réputation.—Pour dire qu'il sera incorruptible, le texte porte qu'il ne mangera ni terre, ni étain, c'est-à-dire qu'il s'abstiendra des richesses. Isaïe, en menaçant Jérusalem, dit: Je t'ôterai tout ton étain.
[7] Feltro est une montagne près de Vérone: il y a aussi une ville de ce nom.
[8] Les anges rebelles, et ensuite les âmes du purgatoire.
[9] C'est-à-dire à Béatrix, qui doit montrer les Cieux à Dante, après que Virgile l'aura conduit aux Enfers et au Purgatoire. Béatrix était de la famille des Portinari, et mourut à Florence, âgée de 26 ans.
[10] On respire dans ce premier chant je ne sais quelle vapeur sombre, effet des allusions mystérieuses dont il est rempli: c'était l'esprit du temps, et on doit s'y transporter pour mieux juger Dante. C'est à quoi les notes historiques pourront aider. Mais pour faire le rapprochement de son siècle et du nôtre, il faudra faire aussi quelques observations de goût. La saine critique s'exerce avec fruit sur les grands écrivains: ils instruisent par leurs beautés et par leurs défauts; il faut, au contraire, respecter la médiocrité qu'on ne peut ni louer ni blâmer. Il serait dangereux, par exemple, de manier des poëmes tels que ceux de la Religion et des Jardins; parce que ces sortes d'ouvrages, froids et léchés, n'avertissent le goût par aucun écart, et l'endorment souvent par l'apparence d'une perfection tranquille.
Les personnes qui se laissent éblouir par le succès seront peut-être scandalisées de ce qu'on dit ici de l'auteur des Jardins, mais on les prie de considérer qu'un homme, par la réputation dont il jouit, donne plus souvent la mesure de ses partisans que la sienne.
Je me permettrai donc, avec sobriété pourtant, quelques observations critiques sur Dante, poëte dont les beautés et les défauts réveillent le goût à chaque instant, et qui ne peut s'élever ou tomber sans donner quelque grande secousse à l'imagination.
CHANT II
ARGUMENT.
Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant tire vers sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers; mais son guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue du ciel pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les souterrains.
Le jour baissait, et les cieux plus sombres invitaient au repos les fils laborieux de la terre: moi seul, j'étais prêt à fournir ma pénible route, et je marchais au spectacle de douleurs que ma bouche fidèle retrace à la mémoire.
Muses, secourez-moi! Génie, enfant du Ciel, que les chants que tu m'inspires s'ennoblissent de ton auguste origine.
J'avançais, et je disais à mon guide:
Ô poëte! daignez mesurer mes forces, et voyez si mon courage se soutiendra dans ces précipices. Vous m'avez appris que le fils d'Anchise ne craignit pas d'y descendre, et qu'il se montra vivant au royaume des morts: mais la raison me dit qu'il en était digne, puisque le ciel voulut honorer en lui le héros dont il fut père [1]. Le maître du destin l'avait nommé, avant les temps, pour aïeul de cette Rome à qui la puissance et l'empire furent donnés, parce que sur son trône devaient s'asseoir un jour les pontifes du monde; et lorsqu'enfin il termina, au séjour des âmes heureuses, ce voyage que votre voix a célébré, il y entendit les présages de ses victoires et la future destinée de Rome. C'est encore dans ces lieux que pénétra l'apôtre des nations [2], pour y raffermir sa foi chancelante. Mais moi, qui suis-je pour marcher sur les traces de Paul et d'Énée? Qui m'a promis un tel honneur après eux? Je recule d'effroi avant de me jeter dans ces profondeurs. Antique sage, éclairez et soutenez mes pas incertains.
Je m'arrêtai alors sur le penchant du gouffre, et j'envisageai tout pensif les périls du voyage. J'étais dans l'attitude d'un homme assailli de pensées diverses, dont la volonté flottante détruit toujours les nouveaux conseils qu'elle reproduit sans cesse; mais l'ombre romaine me ranima par ces paroles:
—Que dis-tu? Je vois que ton âme s'abandonne elle-même, et tombe irrésolue: semblable au coursier qu'une ombre épouvante, elle éprouve ce trouble qui flétrit l'homme à l'aspect de la gloire périlleuse. Pour dissiper la frayeur qui t'enchaîne, apprends donc ce qui m'amène à toi, et comment le cri de ta misère a pu m'émouvoir. J'étais parmi les ombres qui errent suspendues au bord des Enfers [3], lorsqu'une femme m'apparut et m'appela [4]. Attiré par sa beauté, j'accourus, impatient de connaître ses désirs. Ses yeux brillaient comme les flambeaux du ciel, et sa bouche angélique me fit entendre ces paroles, dont la douce harmonie charma mon oreille: «Ô bon génie, fils de Mantoue, dont la gloire vole encore dans le monde, et y sera la compagne des siècles! j'ai un ami que la fortune ne m'a point donné; mais il est perdu dans le grand désert, où il lutte contre l'épouvante et la nuit: s'il s'égare plus longtemps, j'aurai trop tard quitté les Cieux pour venir à son aide. Allez à lui, je vous en conjure, et que le charme de votre voix le ramène de ce labyrinthe de la mort; sauvez-le, et rendez-moi la paix que j'ai perdue. Je suis Béatrix; c'est ma bouche qui vous implore. Je viens d'un séjour où mes désirs me rappellent, et d'où m'a fait descendre le pur amour: mais bientôt, rendue aux pieds du Roi de la nature, j'élèverai pour vous ma voix reconnaissante.» Elle se tut, et je répondis: «Ô femme, qui brûlez de ce feu divin, par qui seul la race de l'homme a mérité l'empire de son séjour [5]! croyez qu'il m'est doux de remplir vos désirs, et ne me priez pas lorsque j'obéis avec joie. Mais daignez m'apprendre, fille de la lumière, pourquoi vous n'avez pas craint d'aborder ces cachots ténébreux, et comment vous avez pu quitter des lieux où le bonheur vous rappelle.
—Puisque votre esprit, me dit-elle, ose interroger ces mystères, je vous répondrai brièvement que je n'ai pas redouté l'approche des Enfers, parce que mon âme ne craint point des maux qui ne sauraient l'atteindre. Je suis telle aujourd'hui, par la faveur de mon Dieu, que vos extrêmes misères n'arrivent plus jusqu'à moi, et que les flammes de l'abîme ne peuvent altérer ma substance. Il est dans les Cieux une femme qui pleure sur l'infortuné que vous allez sauver, et qui fatigue pour lui l'inflexible justice. Elle s'est tournée vers Lucie, et lui a dit: «Ne refuse point ton assistance à celui qui te fut fidèle, et vois son abandon.» Lucie, pur symbole de la charité, s'est émue et s'est avancée vers moi. J'étais avec l'antique Rachel. «Ô Béatrix, m'a-t-elle dit, miroir des perfections de ton Dieu! pourquoi délaisses-tu celui qui t'a tant aimée, et qui jadis, pour te suivre, quitta les sentiers vulgaires du monde? N'entends-tu pas ses profonds gémissements? Ne vois-tu pas que la mort l'environne de son ombre, sur ce fleuve que l'Océan ne connut jamais?» L'intérêt ou le plaisir n'emportent pas les enfants des hommes avec plus d'ardeur que ces paroles ne m'en ont inspiré. Je suis descendue de ma demeure sainte et j'ai volé vers vous pour implorer le secours de ce langage qui a fait votre gloire et la gloire de votre siècle.»
À ces mots, elle a tourné sur moi ses yeux remplis de larmes, pour redoubler mon zèle; et moi, suivant son désir, je suis accouru vers toi, et je t'ai dérobé aux fureurs du monstre qui garde l'immortelle colline. Pourquoi donc demeures-tu sans force? Pourquoi ne relèves-tu pas ce front abattu, puisque tu as dans les Cieux trois âmes heureuses [6] qui t'aiment, et dont ma voix te promet la faveur?
Tel qu'une fleur dont les froides ombres de la nuit avaient courbé la tête relève au matin sa tige abattue, et se récrée à la chaleur du jour, ainsi mon coeur languissant se ranima, et je répondis avec confiance:
—Bénie soit celle qui a pris pitié de moi, et béni soyez-vous qui n'avez pas rejeté ses larmes! Vos paroles ont rappelé ma vertu première: me voilà! vos volontés seront les miennes; vous êtes mon guide, mon sauveur et mon maître.
Ainsi parlai-je; et l'ombre étant descendue, je la suivis dans un sentier sauvage et ténébreux.
NOTES
SUR LE DEUXIÈME CHANT
[1] Ce héros est Romulus. Voilà sans doute un étrange raisonnement! Énée fut comblé des faveurs du ciel, parce que de lui devait naître le fondateur de Rome, et que Rome devait un jour appartenir aux papes. Cet argument ressemble beaucoup à ceux que ces mêmes papes faisaient alors pour appuyer leurs prétentions; et cette analogie ferait plus que justifier le poëte.
[2] Saint Paul a été ravi au troisième ciel.
[3] Dans les limbes.
[4] C'est Béatrix.
[5] Le poète semble désigner ici la charité, qui est une humanité d'un ordre plus relevé, et la première des vertus.
[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les médiatrices de l'homme envers Dieu, sont tellement voilées sous l'allégorie, qu'il est difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la première était la miséricorde, qui veut sauver l'homme égaré, et qui tempère par ses larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le poëte nomme Lucie, représente la grâce que la miséricorde nous envoie. La troisième est la vraie religion, sous le nom de Béatrix, qui se réveille de l'état de contemplation où elle était auprès de Rachel, et devient active pour sauver un malheureux.
On sait que Rachel et Lia sont l'emblème de la vie contemplative et de la vie active dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et Marthe, soeurs de Lazare… Michel-Ange, dont le génie avait beaucoup de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpté sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia; celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel appuyée sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu'elle contemple.—Le fleuve inconnu où Dante va périr est encore un sujet allégorique. Au reste, les poëtes, les peintres et les sculpteurs devraient être bien sobres sur les allégories; elles ne produisent ordinairement que des idées froides, à cause de leur obscurité: ce qui exerce trop l'esprit laisse le coeur tranquille.
CHANT III
ARGUMENT
Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps.
Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première enceinte
de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés.
Description du premier supplice.—Discours de Caron.
C'EST MOI QUI VIS TOMBER LES LÉGIONS REBELLES; C'EST MOI QUI VOIS PASSER LES RACES CRIMINELLES; C'EST PAR MOI QU'ON ARRIVE AUX DOULEURS ÉTERNELLES, LA MAIN QUI FIT LES CIEUX POSA MES FONDEMENTS: J'AI DE L'HOMME ET DU JOUR PRÉCÉDÉ LA NAISSANCE, ET JE DURE AU DELÀ DES TEMPS. ENTRE, QUI QUE TU SOIS, ET LAISSE L'ESPÉRANCE [1].
Je vis ces paroles qu'éclairait un feu sombre, écrites sur une porte, et je dis:
—Maître, ces paroles sont dures.
—C'est ici, me répondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte; ici doit expirer toute faiblesse: nous voilà dans ces lieux où je t'ai dit que tu verrais les tribus désolées, pour qui il n'est plus de félicité.
Il dit; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main, et m'introduisit dans ces horreurs secrètes.
Les soupirs, les pleurs et les gémissements qui s'élevaient dans cette nuit sans étoiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus retenir mes larmes. Bientôt la confusion des langues, les horribles imprécations, les accents de la rage et les cris du désespoir, les hurlements perçants et affaiblis, mêlés au choc impétueux des mains, agitèrent tumultueusement cette noire atmosphère, comme les tourbillons de sable emportés par les vents [2].
Éperdu de terreur, je m'écriai:
—Maître, qu'entends-je! et qui sont ceux qui vivent ainsi travaillés de douleurs?
—Ce sont, me dit-il, les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices: elles sont ici confondues avec cette légion qui garda jadis la neutralité entre les anges de Dieu et les esprits rebelles [3]. Le ciel rejeta ces lâches enfants qui souillaient sa pureté, et l'abîme leur refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne se glorifiassent d'avoir de tels compagnons de leurs peines.
—Qui peut donc, repris-je, leur arracher ces cris désespérés?
—Apprends en peu de mots, ajouta mon guide, que ces infortunés n'attendent pas une seconde mort; et qu'oubliés à jamais dans cette ombre de vie, il n'est point de condition qui ne leur semblât plus douce. La clémence et la justice les dédaignent également; le monde n'a pas même conservé leurs noms; taisons-nous sur eux aussi; mais jette un coup d'oeil, et passe.
Je regardai, et je vis un drapeau rapidement emporté dans une course sans repos et sans terme: il était suivi d'une foule si innombrable, que je ne pouvais croire que la mort eût moissonné autant de victimes. Parmi celles que je reconnus, je considérai l'ombre solitaire, qui se refusa lâchement au grand fardeau du Pontificat [4]; et je compris alors que j'étais au séjour des âmes tièdes, également réprouvées de Dieu et de ses ennemis. Ces malheureux, qui n'ont point su goûter la vie, étaient nus, et toujours assaillis d'insectes et de mouches cruelles. Leurs larmes et le sang qui coulait de leurs blessures allaient abreuver les vers qui fourmillaient à leurs pieds [5].
Portant ensuite mes regards plus avant, j'aperçus un concours de peuples sur les bords d'un grand fleuve [6].
—Apprenez-moi, dis-je à mon guide, quels sont ceux qu'un reste de lueur me fait découvrir, et quel est cet attrait puissant qui les appelle au delà du fleuve.
—Tu le sauras, me répondit-il, quand tu seras à ce triste rivage.
Frappé de crainte et de respect, je marchais en silence; et voilà qu'un vieillard [7] blanchi par les années venait à nous dans une barque et criait: «Malheur à vous, âmes perdues! n'espérez plus de voir les cieux: je viens pour vous porter à l'autre rive, dans ces ténèbres, au milieu des glaçons et des brasiers éternels… Et toi qui oses m'aborder, homme vivant, sépare-toi de l'assemblée des morts. Mais, voyant que je ne m'éloignais pas: C'est par une autre voie, me dit-il, c'est sur d'autres bords et dans une autre barque que tu dois passer le fleuve [8].»
Alors mon guide prit la parole:
—Vieillard, cesse de t'effaroucher, et ne résiste pas: ainsi le veut celui qui peut tout ce qu'il veut.
À ces mots, le nocher des eaux livides apaisa son visage ombragé de barbe et ses yeux qui roulaient des flammes.
Mais ces malheureuses âmes, dans l'abattement et la nudité, entendant les cruelles paroles du vieillard, changèrent de couleur et grincèrent des dents. Elles blasphémaient Dieu et maudissaient les auteurs de leurs jours et la génération de l'homme; les temps, les lieux et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants.
Ensuite elles descendirent tumultueusement, en élevant de grands cris, sur ce fatal rivage où descendra quiconque n'a pas craint le Dieu des vengeances. Le pilote infernal les rassemble d'un coup d'oeil, en agitant ses prunelles embrasées, et frappe avec son aviron celles qui se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber au cri de l'oiseleur, ou les feuilles d'automne se détacher une à une, jusqu'à ce que l'arbre ait rendu sa dépouille à la terre: ainsi les tristes enfants d'Adam tombaient dans la barque, et traversaient l'onde noire; mais ils ne touchaient pas encore l'autre bord qu'une seconde foule pressait déjà le rivage.
—Mon fils, dit le poëte, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu se rassemblent ici de toutes les régions, et s'empressent d'arriver au delà du fleuve; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne à leur effroi l'emportement du désir [9]. Une âme juste ne se montra jamais sur ces rives funestes; aussi tu vois combien le nocher des Enfers s'irrite de t'y voir.
Comme il parlait, ces noires campagnes s'ébranlèrent si fortement, qu'au souvenir seul j'éprouve encore une sueur glacée: des vents s'échappaient de la terre plaintive, et des éclairs sanglants sillonnaient les ombres.
Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchaîné d'un profond sommeil.
NOTES
SUR LE TROISIÈME CHANT
[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le génie et les défauts de Dante. D'abord le trois fois per me si và établit une harmonie monotone et lugubre, très conforme au sujet, et donne un air plus imposant et plus brusque à cette porte personnifiée qui prend tout à coup la parole. Mais on voit bientôt que le poëte, n'ayant pas gradué ses expressions, n'a pas songé à faire passer le lecteur d'une moindre sensation à une plus forte. Eterno dolore précède mal à propos perduta gente; ensuite il dit plus mal à propos encore que l'Enfer a été construit par le primo amore, joint à la divina potestate et à la somma sapienza. Jamais l'amour n'a pu concourir à la construction de l'Enfer; c'était assez de la puissance et de la justice que le poëte vient de nommer; il paraît qu'il a sacrifié la convenance au plaisir d'exprimer la trinité en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui termine l'inscription, peut-être fallait-il laissez l'espérance, et non laissez toute espérance. L'espérance personnifiée en aurait eu plus de vie et de force; ce que je n'ose pourtant affirmer.
Quoi qu'il en soit, cette inscription est d'une si grande beauté, qu'on ne peut assez l'admirer, d'abord par la place qu'elle occupe, et ensuite par sa forme.
Qu'on songe en effet combien il était difficile de donner une inscription aux Enfers; et combien, même après avoir eu la sublime idée d'en personnifier la porte et de la faire parler, il était difficile de lui prêter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa durée future. Par ce vers: La main qui fit les cieux posa mes fondements, elle agrandit encore l'image qu'on se fait du créateur: je le vois d'une main arrondir la voûte des Cieux et creuser les Enfers de l'autre. Il faut admirer ces formes de style: c'est moi qui vis tomber; c'est moi qui vois passer; c'est par moi qu'on arrive. Il faut s'arrêter à la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses faces la naissance du temps, et l'éternité par l'autre. Il faut enfin se pénétrer de la dernière pensée qui invite l'homme à laisser l'espérance, elle qui ne nous quitte ni à la vie ni à la mort! On sait comment Milton s'est approprié ce grand trait.
[2] Il règne dans cette tirade une grande beauté d'harmonie initiative; l'aria senza tempo tinat ressemble beaucoup au loca senta situ de Virgile. À propos de l'aer senza stelle, on peut faire une observation sur ces mystères qu'on appelle caprices de langue, sur ces rapports secrets qui font que les mots s'attirent ou se repoussent entre eux. Le poëte dit un air sans étoiles ce qui n'a point de physionomie: parce que, les idées d'air et d'étoiles ne formant pas une association dans notre esprit, on ne gagne rien à les séparer: le mot air a plus de rapport avec le jour, puisqu'il en réveille d'abord le souvenir. Un ciel sans étoiles, n'aurait point été non plus une expression assez mélancolique, parce que la liaison entre les étoiles et le ciel n'est pas encore assez étroite, et que le seul mot ciel est trop voisin de la sérénité du jour. Enfin une nuit sans étoiles produit de l'effet, parce qu'il existe une telle association entre la nuit et les étoiles qu'on ne peut nommer l'une sans réveiller l'idée des autres, ni les séparer sans donner un contrecoup à l'imagination. La nuit annonce une obscurité que ces mots sans étoiles rendent terrible. (Voyez la note 2 du chant XXI.)
[3] On ne sait où Dante a pris cette histoire des anges neutres qui attendirent l'événement, et voulurent se déclarer pour les heureux.
[4] C'est saint Célestin, cinquième du nom, qui abdiqua la tiare, après neuf mois de siége, s'étant laissé effrayer par Boniface VIII, alors cardinal, qui lui persuada qu'on ne pouvait être pape et faire son salut. Célestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et fonda l'ordre qui porte son nom.
[5] On voit ici le premier supplice que le poëte ait encore décrit: les âmes égoïstes et paresseuses y sont condamnées à une course sans fin et aux piqûres des insectes; ce qui contraste avec leur goût pour les jouissances personnelles et leur indifférence pour les devoirs de la société. Voltaire peint, d'un seul vers ces esprits: Trop faibles pour servir, trop paresseux pour nuire.
[6] Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des Enfers est l'Achéron. On passe après lui le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte; car le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien.
On verra au XIVe Chant une belle allégorie sur ces quatre fleuves. Tout le monde connaît celle que Platon avait imaginée d'après la signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant conté aux Grecs, leur disait que l'âme, ornée des plus belles connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et commencer son pélerinage. Elle oubliait d'abord, en passant le Léthé, toutes ses idées premières, et le souvenir de sa céleste patrie: bientôt elle trouvait l'Achéron, qui signifie privation de joie; ensuite le Styx, fleuve de tristesse; et le Cocyte, plaintes et pleurs; enfin, le Phlégéton, douleur brûlante et forcenée, dernier degré du désespoir. Ainsi la terre était, selon Platon, le véritable Enfer, où l'âme gémissait dans les angoisses, jusqu'à ce que la mort vînt rompre ses liens, et la rejoindre à la source de son être et de sa félicité.
[7] Le vieillard qui passe les âmes est quelque ange de ténèbres qui trouve ici son Enfer.
[8] On ignore à quel passage le nocher fait allusion; on voit seulement que les deux poëtes sont transportés au delà du fleuve, et qu'ils s'y trouvent sans savoir comment ils y sont arrivés. Les réprouvés seuls étaient reçus dans la barque de Caron.
[9] Sainte Thérèse dit qu'une âme criminelle, au sortir de son corps, ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pénible que l'Enfer, s'y précipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui lui reste contre la colère de Dieu.
CHANT IV
ARGUMENT
Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui forment le premier cercle des Enfers.—Il y voit les enfants morts sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.
La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me relevai dans l'agitation d'un homme qu'on éveille en sursaut. Rien n'arrêtait encore ma vue errante; mais, en fixant plus attentivement ces lieux, il se trouva que j'étais penché sur le bord de l'abîme, d'où le bruit sourd et confus des gémissements et des pleurs remontait jusqu'à moi.
La bouche de l'abîme était vaste, profonde et si ténébreuse, que j'enfonçais mon regard dans son centre sans y rien distinguer.
—Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la douleur, me dit mon guide pâlissant.
Et moi qui vis son trouble:
—Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu, partagez mon effroi?
Il me répondit:
—Les souffrances de tant d'êtres à jamais perdus dans ces gouffres troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour l'épouvante. Allons, nos moments s'écoulent, et la longueur du voyage nous presse.
Aussitôt il s'avance, et je descends après lui sur le premier cercle dont le contour embrassait l'abîme.
Là, mon oreille fut troublée, non des cris, mais des soupirs dont l'antique nuit était sans cesse émue: c'est là qu'une foule d'époux, de mères et d'enfants, étaient plongés dans un deuil éternel.
—Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces âmes: apprends qu'elles n'ont point péché, et que le courroux du Ciel les épargna; mais la plupart n'ont pas reçu l'eau salutaire qui lave les enfants de Christ; et celles qui vécurent avant les jours du christianisme n'ont pas honoré le vrai Dieu du culte qu'il demande. Moi-même, je suis avec elles perdu pour avoir ignoré, et malheureux d'avoir sans cesse le désir et jamais l'espérance.
Ces paroles remplirent mon coeur d'une grande amertume; car j'avais reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et renommés, et, pour augmenter en moi cette lumière qui dissipe la nuit de nos erreurs:
—Apprenez-moi, dis-je à mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par sa propre vertu, ou par une assistance étrangère, remonter de ces bords vers les lieux de la félicité [1].
Il vit mon désir secret, et me répondit:
—J'habitais ce séjour depuis peu lorsque j'y vis descendre une ombre puissante, couronnée des palmes de la victoire, qui appela le premier des hommes; ensuite Abel, Noé, Moïse, le patriarche Abraham et le roi David; Israël avec son père, ses douze fils, et sa Rachel, pour laquelle il n'avait pas regretté quatorze ans d'esclavage. L'ombre victorieuse en désigna bien d'autres encore, et les conduisit à l'heureuse éternité; mais je veux que tu saches qu'avant elles aucun mortel n'avait pu s'ouvrir les portes du salut.
Il parlait sans cesser d'avancer, et la foule des esprits se partageait devant nous.
À peine nous laissions un court espace en arrière, lorsque je fus frappé d'une clarté douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers l'hémisphère où j'étais; et j'entrevis, malgré l'éloignement, que nous approchions du dernier asile des grands hommes.
—Ô vous! disais-je, qui avez tant honoré les arts, daignez m'apprendre quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la mort?
Il me répondit:
—Le nom qu'ils ont laissé dans le monde et qui y retentit encore leur a valu cette faveur du ciel.
Cependant une voix se fit entendre: Honneur à l'illustre poëte dont les mânes reviennent parmi nous! et j'aperçus en même temps quatre personnages qui s'avançaient, et dont l'aspect n'avait rien de joyeux ni de triste.
—Regarde, me dit l'ombre romaine, celui qui marche le premier; il porte un glaive d'une main [2], et semble le chef des trois autres: c'est Homère, prince des poëtes; Horace le suit; Ovide vient ensuite, et Lucain marche après lui. Au nom de poëte, que tu as entendu, ils accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux.
Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le père de l'Épopée, qui, tel qu'un aigle sublime, déploie son vol sur leurs têtes. Après quelques moments d'entretien, ils courbèrent vers moi leurs fronts vénérables, et me donnèrent leur paisible salut; mon guide l'accompagna d'un sourire, et bientôt, pour m'honorer davantage, ils me reçurent dans leur immortelle société.
Ainsi réunis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours roulaient sur des mystères que ma langue ne peut arracher au secret des ombres.
Nous atteignîmes ensemble le pied d'un château majestueux, qu'une haute muraille environnait sept fois, et dont les contours étaient baignés de claires fontaines.
Après les avoir franchies d'une marche légère, mes illustres guides passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont le front calme et le regard serein respiraient la dignité; leur démarche était grave, et le silence qui régnait autour d'eux était à peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.
Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet brillait d'une verdure plus vive et d'un éclat plus pur; et c'est de là que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le souvenir me jette encore dans le ravissement.
Je vis Électre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus
Hector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants.
Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de son
père. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrèce, Julie,
Martia et Cornélie: mais Saladin se promenait seul à l'écart.
Levant mes yeux plus haut, j'aperçus le premier des sages au milieu des nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient les premiers degrés après lui: au dessous, je voyais Démocrite, qui livre l'univers au hasard: Diogène, Anaxagore et Thalès; Empédocle, Héraclite et Zénon: je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque; ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le géomètre Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les nommer [9].
Mais la troupe immortelle s'étant éloignée, mon guide abandonna ces paisibles contrées, et me ramena vers l'atmosphère toujours frémissante et ténébreuse de l'Enfer.
NOTES
SUR LE QUATRIÈME CHANT
[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes.
[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l'épée à la main, comme prince de l'épopée et de la tragédie; car l'Iliade n'est qu'une suite de sujets tragiques, comme l'Odyssée n'est que la peinture des moeurs, ou une vraie comédie.
[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux espèrent aussi d'entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par la description de celui-ci, le peu d'art que le poëte met à composer un tableau: on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d'un beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines, et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son Élysée; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses fleuves et ses arbres. Suumque solem, sua sidera norunt.
[4] Électre, fille d'Atlas et mère de Dardanus, tige des Troyens. C'est ainsi qu'Énée le raconte à Évandre dans l'Énéide. Beaucoup de peuples ont prétendu descendre de cet Atlas.
[5] Aristote, qui régnait alors despotiquement dans l'école. Montaigne l'appelle monarque de la doctrine moderne.
[6] Ptolémée, l'astronome.
[7] Avicenne, fils d'un roi d'Espagne, dont il nous reste quelques livres de physique.
[8] Averroès de Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup à répandre la doctrine d'Aristote, par ses commentaires.
[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, était, au temps du poëte, une petite encyclopédie. Il y étale une longue nomenclature des personnages de l'ancien Testament, des héros et des savants, et semble se rendre témoignage à lui-même de cette supériorité d'érudition sur son siècle. On doit pourtant admirer avec quelle noble autorité il place dans son Élysée, et loin des peines de l'Enfer, Saladin qui avait fait tant de mal aux Chrétiens. C'est avec la même hardiesse qu'il place Caton au Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le poëte ne décrit point de tourments pour les âmes des limbes: leur peine est de désirer sans espoir; elles ne doivent pas posséder ce qu'elles n'ont pas connu, mais elles ne peuvent être punies pour le mal qu'elles n'ont pas fait.
CHANT V
ARGUMENT
On trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, où sont punies les âmes que l'amour a perdues.—Description de leur supplice. Aventure de Françoise d'Arimino.
Déjà nous descendions à la seconde enceinte de l'abîme: de son contour plus resserré s'élevèrent des cris plus aigus. C'est là que gronde sans cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis à la porte, il pèse les crimes, les juge, et les condamne d'un signal.
Quand une âme marquée du sceau de la colère arrive en sa présence, elle se dévoile tout entière; et ce scrutateur des consciences, jetant autour de ses reins sa queue tortueuse, désigne par le nombre de ses replis quel sera le gouffre où doit tomber le coupable. Son tribunal est sans cesse entouré de criminels qui viennent en foule, s'accusent tour à tour, entendent la sentence, et sont précipités [1].
—Ô toi qui oses violer l'asile des douleurs, s'écria le juge en me voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t'engager sur la foi de ton guide, et méfie-toi du facile accès des Enfers.
—A quoi servent tes cris, lui dit mon guide? tu ne peux retarder son fatal voyage: telle est la volonté qui de tout est la loi; et nous descendîmes sans résistance.
Là commencèrent à se faire entendre des voix plaintives; c'est là que mon oreille fut frappée de cris multipliés: me voilà enfin parvenu dans cette nuit que ne récréa jamais un léger crépuscule.
L'air y mugit comme une mer tempêtueuse, irritée du combat des vents.
L'ouragan infernal parcourt sans relâche ces noirs circuits, emportant les âmes dans sa course, et les froissant dans un choc éternel.
Souvent, le tourbillon les pousse vers les côtes escarpées de l'abîme; et c'est alors qu'on entend les cris de la douleur et les hurlements du désespoir qui insulte le ciel.
J'appris que de tels tourments étaient réservés aux âmes charnelles dont l'amour enivra la raison.
Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les cieux d'un chant lugubre; et comme on voit de nombreux bataillons d'oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle impétueux chassait la foule des ombres toujours agitées dans le reflux convulsif de la tempête, toujours haletantes après une trêve passagère, qui ne leur fut pas promise [2].
—Maître, dis-je alors, daignez m'apprendre quels sont ces infortunés à jamais battus de la noire tourmente.
—La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers; elle se plongea tout entière dans la volupté; et, pour étouffer la voix du blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du coeur la sanction des lois: c'est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre; Hélène, par qui s'écoulèrent des temps si cruels; l'invulnérable Achille, à qui l'amour ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette passion fatale hâta la dernière heure.
Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur se fondre de pitié.
—Ô poëte! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui, dans leur rapide vol, semblent inséparables.
—Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi.
Sitôt que le tourbillon les porta vers nous:
—Âmes désolées! m'écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la rejette pas.
Telles que deux colombes qu'un amour égal ramène aux cris impatients de leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse, volèrent aux sons de ma voix.
—Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'était à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications jusqu'à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore; mais parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]… Pour moi, j'ai vu le jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers [6]. L'amour, qui porte des coups si sûrs aux coeurs sensibles, blessa cet infortuné [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aimé, m'attacha à mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois, n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin c'est dans les embrassements de l'amour qu'un même trépas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abîme, à côté de Caïn, qu'ira s'asseoir mon parricide époux.
Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la tête avec tant de consternation, que le poëte me dit:
—A quoi penses-tu?
—Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont passé aux angoisses de la mort!
Levant ensuite mes yeux sur eux:
—Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m'invite à la pitié et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient encore, comment l'amour a-t-il osé vous parler son coupable langage [8]?
—Tu as appris d'un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant, si tu aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon amant, et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère d'amour [9].
Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amèrement que je sentis mon coeur défaillir de compassion; et je tombai comme un corps que la vie abandonne.
NOTES
SUR LE CINQUIÈME CHANT
[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son enfer de la place qu'il occupe. L'idée de lui faire faire autour de ses reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de degrés au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on reproche à Dante.
[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur vie. C'est le moral des passions transporté au physique qui en fait la punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.
[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit une loi qui autorisait les débauches amoureuses.
[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte, femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.
[5] Celle qui parle est Françoise de Polente, fille du prince de Ravenne, mariée au tyran d'Arimino. L'ombre qui est à ses côtés est celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une femme trop belle et un frère trop aimable; et ce qui intéresse en leur faveur, c'est qu'ils s'étaient aimés et promis foi et mariage avant qu'elle eût été contrainte de donner sa main à l'aîné, qui était souverain. Il est bon d'observer que Dante, réfugié chez ces différents Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et délicate qui les touche de si près et qui venait d'affliger toute l'Italie.
[6] C'est-à-dire à Ravenne, qui est à l'embouchure du Pô.
[7] En montrant son amant.
[8] Puisque c'était un amour incestueux.
[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et très-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu'à voir le chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d'entremetteur d'amour entre cette princesse et Lancelot: à quoi Françoise d'Arimino fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un autre Gallehaut pour elle et son amant.
Le style mélancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme serait-ce que le sien si, moins pressé d'inventer et de décrire des supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu'à la seconde place. Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence des épisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en descriptions vers un dénoûment topographique: là où manque le local, finit le poëme. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le créateur d'une langue et le restaurateur de l'Épopée en Europe, si quelques épisodes épars dans son Enfer ne nous eussent décelé sa supériorité.
Je fus d'abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant l'aventure de Françoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et lui conserver en même temps son goût de vétusté, j'ai employé une grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je n'ai pas craint de faire remonter le mot pitoyable à sa première et véritable acception; car, malgré l'abus qu'on en a fait, cette expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus heureux auspices.
Je dois prévenir qu'une des causes de l'obscurité de Dante est de faire repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la marche ordinaire. Briga exprime ici la foule des tourmentés. On sent bien que brigue signifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus qu'au moral. Brigade, brigadier et brigand sont restés au sens primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes: c'est le soleil qui se tait; un lieu muet de lumière, une clarté enrouée; tout cela revient au silentia lunae, au clarescunt sonitus de Virgile. Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disant un son brillant: le gosier, de la lumière, en disant une clarté enrouée. Racine a dit aussi: Je verrai les chemins parfumés, et c'est la vue qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui, entendant une trompette, disait: c'est du rouge, voyait par l'oreille et parlait en poëte: le son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous.
On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c'est en effet une partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles sont les parties qu'il faut négliger, qu'il faut cacher, qu'il faut paraître oublier? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est visible et ce qui ne l'est pas? Voilà le grand art. C'est de lui que viennent l'économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un grand tableau ne peut être accusé d'impuissance s'il néglige exprès quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée jusqu'à la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce petit épisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut qu'admirer la manière dont il court à l'événement. Le Camoëns, poëte si rapide qu'il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l'histoire, a employé pour l'épisode d'Inez de Castro le ton qui règne dans celui de Françoise de Rimini. On trouve dans la Lusiade et dans la Jérusalem délivrée quelques imitations de Dante, qu'il est aisé de reconnaître.