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BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

* * * * * *

DANTE ALIGHIERI

* * * * * *

L'ENFER
POÈME EN XXXIV CHANTS
TRADUIT PAR RIVAROL

* * * * * *

TOME SECOND

* * * * * *

PARIS
AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION

1, Rue Baillif 1

* * * * * *

1867

CHANT XVIII

ARGUMENT

Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en dix vallées ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies. Description de la première et de la seconde vallée, où se trouvent les corrupteurs et les flatteurs.

Il est dans les Enfers un lieu nommé les VALLÉES MAUDITES: des roches noirâtres le revêtent de toutes parts, et s'élèvent à l'entour pour former sa vaste ceinture; des vallées inégales en partagent le fond, et décroissent de cercle en cercle jusqu'au gouffre large et profond creusé dans le centre.

Ce gouffre est pareil à une forteresse assise au milieu des fossés nombreux qui la défendent; et, comme on y voit des ponts légèrement jetés de fossé en fossé, ainsi dans le cirque infernal, des rocs suspendus en arcades coupent les vallées, et vont, comme à un centre commun, se réunir dans le gouffre [1].

Le monstre nous avait déposés au pied des remparts qui nous dérobaient ce huitième cercle; je m'avançai en suivant mon guide vers les hauteurs, et c'est de là que mes regards descendirent au fond de la première vallée, séjour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles.

J'y découvris des ombres nues, qui gardaient en deux files égales un ordre toujours contraire: les unes venaient vers nous, et les autres nous devançaient précipitamment. Telle est, aux saintes heures du jubilé, la marche solennelle des Romains: on voit sur un pont la foule religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l'une s'avance vers le temple, et l'autre revient et s'en éloigne sans cesse [2].

J'aperçus en même temps, sur l'un et l'autre bords de la vallée, des démons armés de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se courbaient tour à tour, en frappant à outrance les âmes perverses. Cruellement déchirées, elles fuient d'une fuite éternelle, se dérobant et se retrouvant à jamais sous les coups de ces infatigables bras.

Tandis que je regardais, mes yeux s'arrêtèrent sur un des réprouvés, et je dis aussitôt:

—Celui-ci ne m'est point inconnu.

Pour l'envisager plus attentivement, je m'éloignai de mon guide, et je suivis l'ombre coupable, qui baissait la tête et voulait éviter mon coup d'oeil; mais je la reconnus et lui criai:

—O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis Caccianimico [3], si tes traits n'ont point trompé mes yeux: dis-moi quel crime t'a conduit dans cette lice de douleur?

—Ce n'est point sans déplaisir, me répondit-il, que je ferai l'aveu que tu demandes; mais je ne puis le refuser à ton langage, qui me rappelle un monde où je ne suis plus. C'est moi qui séduisis la belle Gisole, et qui l'ai vendue aux désirs du marquis [4], quoi qu'en dise la renommée; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gémisse en ces lieux: les rivages de la Savenne et du Reno [5] n'ont jamais retenti de tant de voix bolonaises que les cavités sombres de cette triste vallée; tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous altérés de la soif de l'or.

Il parlait encore, et tout à coup un démon fait siffler autour de ses reins les noeuds du fouet vengeur, en lui criant:

—Marche, infâme; il n'est point ici de femme à vendre.

Je retournai vers mon guide [6], et bientôt nous arrivâmes devant un rocher qui du pied des remparts s'élevait comme un vaste pont sur la première vallée: nous le gravîmes ensemble, et du haut de sa voûte escarpée, nos yeux plongèrent sur les deux rangs de coupables.

—Tourne la tête, dit mon guide, et tu verras à visage découvert ceux qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore.

—Je me tournai; et je vis passer sous l'antique pont la file immense des malheureux flagellés. Aussitôt, prévenant mon désir, le sage me dit:

—Considère la grande ombre qui s'avance; elle ne donne pas une larme à cet âpre châtiment, et la nuit des Enfers n'a pu ternir son royal aspect. C'est Jason qui, par valeur et prudence, ravit à Colchos sa toison fatale; c'est lui qui, passant à Lemnos, ne trouva dans cette île impie qu'un peuple de marâtres et de veuves parricides. La jeune Hypsiphile avait seule trompé ses féroces compagnes [7]; les serments et la grâce de Jason amollirent son coeur; mais le perfide l'abandonna sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mère à la fois. Il paye ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de Médée lui sont encore imputées. Ici les corrupteurs sans foi expient avec lui les longs soupirs de leurs victimes… Tu connais maintenant, ajouta mon guide, le premier séjour de la perfidie et ses premiers supplices.

Cependant nous étions descendus sur un nouveau circuit où le pont vient reposer sa base, et se relève encore pour embrasser la seconde vallée; et déjà, du haut des rocs qui l'entourent, se faisaient entendre les sanglots, le choc des mains et la pénible respiration des peuples suffoqués dans ses flancs: les vapeurs qui s'en exhalent s'affaissent lentement sur ses bords, et les abreuvent d'une lie infecte qui repousse la vue et l'odorat défaillant.

Nous gravîmes à la hâte sur le dos escarpé du pont, et de là mes regards tombèrent au fond de l'impur fossé: je crus voir alors le cloaque du monde.

La foule des ombres confusément jetées dans cet immense égout se soulevait péniblement hors de l'épaisse surface.

Une d'entre elles avait frappé mes yeux, et je la considérais; mais je ne distinguais rien sur sa tête dégoûtante.

Ce malheureux me regarda à son tour et me cria d'une voix étouffée:

—Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-là?

—Je pense, lui répondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques [8]; mais ce n'est plus là cette tête parfumée que j'ai connue jadis.

—Voilà, reprit-il en frappant son visage, où m'a conduit ma langue adulatrice, et ce que m'a valu l'encens dont j'enivrais les hommes [9].

Mon guide se tourna vers moi, et me dit:

—Jette les yeux plus loin, sur cette ombre échevelée qui s'agite et se déchire avec fureur: c'est l'infâme Thaïs, qui payait d'une parole les profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un spectacle trop immonde.

NOTES

SUR LE DIX-HUITIÈME CHANT

[1] Le local du huitième cercle est fort bien décrit; mais il demande une grande attention pour être entendu.

[2] Boniface VIII avait institué le jubilé en 1300, époque où Dante suppose qu'il fit son poëme, quoiqu'il l'ait réellement fait quelques années après. La foule que cette solennité attira dans Rome fut si grande, qu'on prit le parti de diviser le pont du château Saint-Ange dans sa longueur, par une barrière qui séparait le peuple en deux bandes: l'une qui allait à Saint-Pierre, et l'autre qui en sortait.

Ici, la première file des coupables est de ceux qui ont vendu les femmes aux plaisirs des autres; la seconde est de ceux qui les ont séduites pour en jouir eux-mêmes.

[3] C'était un Bolonais nommé Venetico Caccianimico, qui se fit bien payer par le marquis Obizo d'Est pour lui livrer sa soeur Gisole, laquelle s'attendait à être épousée.

[4] Cet Obizo d'Est, marquis de Ferrare, dont il est parlé au douzième chant, était appelé communément le marquis. C'était un homme cruel et sans foi. Il paraît que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico lui eût vendu sa soeur.

[5] Bologne est arrosée par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un accent particulier: ils prononcent sipa au lieu de si; comme on dirait ouida pour oui. Le texte fait allusion à cette locution bolonaise.

[6] Il faut observer que les vallées étaient rangées en cercles, les deux poëtes ne parcourent jamais qu'un arc de chacune: ils passent le premier point qui se présente pour arriver à la vallée qui suit.

[7] En sauvant son père Thoas, et ensuite son amant, il reste une antique où on voit Hypsiphile qui reçoit Jason.

[8] Il était d'une famille très-noble de Lucques, et s'accuse ici d'avoir été un vil et bas flatteur.

[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d'idées, établit une analogie entre le dépit et la peine, par le contraste même qui en résulte. Le flatteur donne de l'encens aux hommes, qui lui rendent ce qu'il y a de plus dégoûtant dans l'humanité.

[10] Thaïs était une courtisane que Térence a introduite dans une de ses pièces. Dante cite même les paroles que Térence prête à cette courtisane; mais elles produisent un effet ridicule.

CHANT XIX

ARGUMENT

Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient vendu ou acheté des bénéfices. Imprécation du poëte contre les grands biens et l'avarice de l'Église.

Ô Simon, mage imposteur! et vous, enfants de rapine, sacrilége race, dont les mains adultères osent marchander l'épouse de Christ! c'est pour vous que ma voix s'élève encore dans la troisième vallée [1].

Déjà, nous étions montés sur la roche qui se courbe en arc de l'un à l'autre bord, et de son centre élevé mon oeil mesurait la vallée profonde. Ô sublime sagesse, quelles formes variées tu daignes prendre aux cieux, sur la terre et dans les Enfers!

Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacrés marbres du baptême percés d'ouvertures égales dans leur forme et dans leur contour [2], de même je voyais l'infernale enceinte parsemée de fosses circulaires, creusées de toute part dans le pavé noirâtre. Chaque fosse avait reçu son coupable; mais chaque coupable, en tombant tête baissée, ne se plongeait pas tout entier dans son étroit sépulcre: leurs jambes se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent à la voûte souterraine. Des langues de feu s'attachent à leurs pieds renversés; elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase en léchant ses bords onctueux [3].

Je regardais ces pieds allumés qui se levaient et se baissaient précipitamment, qu'il n'est pas de liens dont ils n'eussent brisé les noeuds.

—Maître, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irritées s'agitent plus violemment? Ne pourrai-je entendre le récit de ses crimes et de ses maux?

—Si tel est ton désir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai au fond de la vallée, et là tu interrogeras le coupable.

—Ô bon génie! lui répondis-je, vous connaissez les voeux secrets de mon coeur; toujours ses désirs ont fléchi sous vos volontés.

À ces mots, nous descendîmes légèrement dans l'enceinte profonde, à travers les feux qui l'éclairent, et mon guide me déposa près de celui qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur immodérée.

—Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantôme qui n'offres plus que des tronçons renversés, réponds, si tu peux, à ma voix.

En parlant ainsi, j'étais comme le prêtre consolateur qui se penche vers la fosse d'où l'homicide assassin le rappelle encore pour temporiser avec la mort [4]; et tout à coup j'entendis la voix souterraine:

—Te voilà déjà, Boniface? Es-tu là debout? Certes, un menteur horoscope nous trompa tous deux? Tes mains sordides sont-elles sitôt lasses de s'enrichir? Ces mains, que tu ne craignis pas d'offrir à une divine épouse pour l'étouffer ensuite dans tes perfides embrassements [5]?

Je restai, à ce discours, tel qu'un homme interdit; et ma bouche confuse cherchait en vain une réponse à ces paroles mystérieuses.

—Réponds, me dit aussitôt mon guide, réponds-lui que tu n'es pas celui qu'il pense.

Je me penchai donc vers le coupable, et lui répondis ainsi. Alors ses pieds se tordirent avec plus d'horreur; il soupira profondément et s'écria:

—Que désires-tu de moi? Est-ce pour connaître ma condition déplorable que tu n'as pas craint l'abord des Enfers? Apprends donc que ces pieds ont chaussé la mule pontificale, et que l'Ourse orgueilleuse me donna le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n'a que trop fait voir quel sang coulait dans mes veines; mon avare main enfouissait pour eux des trésors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse dans l'abîme. Là-bas, sous ma tête, gisent mes devanciers en crimes et en puissance; ils ont tous passé par ce triste détroit; et moi-même, quand celui que tu m'as semblé d'être arrivera, je tomberai comme eux dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera; mais ses pieds brûleront moins longtemps que les miens; sa tête renversée flottera moins longtemps sous la voûte sépulcrale; car l'occident va bientôt vomir un autre pontife, d'oeuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour et sans foi, nouveau Jason des Machabées [8], il sera l'ouvrage et l'instrument d'un prince étranger, et c'est lui qui fermera la fosse sur Boniface et sur moi.

Il achevait à peine; et moi qui ne pus retenir un zèle trop amer peut-être, je m'écriai:

—Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le maître céleste vendit les deux clefs à Barjône? Certes, il ne lui fit que ce court précepte: Pierre, suivez-moi. Et ce ne fut pas non plus à prix d'or que dans l'assemblée des frères le successeur de Judas [9] obtint la place qu'avait perdue ce traître. Vieillard avare, te voilà maintenant! Garde bien tes coupables trésors, qui t'ont donné l'audace de tirer le glaive contre les rois [10]. Oh! si l'antique respect pour vos ombres pontificales n'enchaînait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus âprement encore, pasteurs mercenaires! car votre avarice foule le monde; elle est amère aux bons et douce aux méchants. C'est de vous qu'il était prédit à l'évangéliste, quand il voyait celle qui était assise sur les eaux se prostituer avec les rois; celle qui naquit avec sept têtes, et dix rayons qui s'éclipsèrent avec les vertus de son époux [11]. C'est vous aussi qui vous êtes fait des dieux d'or et d'argent; et si l'idolâtre encense une idole, vous en adorez mille. Ah! Constantin, que de maux ont germé, non de ta conversion, mais de la dot immense que tu payas au père de ta nouvelle épouse [12]!

Ainsi parlait ma bouche avec amertume; et, soit repentir ou désespoir, les pieds du fantôme et ses genoux frémissants se heurtaient sans relâche.

Cependant mon guide avait écouté d'une oreille satisfaite ces dures vérités; et bientôt, me soulevant et me portant dans ses bras, il suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d'un nouveau pont. Du haut de sa voûte hardie, où la biche légère n'eût pas gravi sans effroi, nous embrassâmes d'un coup d'oeil l'ample sein de la quatrième vallée.

NOTES

SUR LE DIX-NEUVIÈME CHANT

[1] Simon le magicien voulut acheter des apôtres le don des miracles, bien qu'il eut lui-même de fort beaux secrets. On a appelé depuis simoniaques tous ceux qui ont trafiqué des choses spirituelles.

[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence étaient, comme le dit l'auteur, percés de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les prêtres plongeaient les enfants qu'ils baptisaient. Je me figure que ce marbre percé de trous, et qui recouvrait les fonts, était comme une table fort mince, puisque le poëte raconte, en parenthèse, qu'il fut un jour obligé de briser une de ces ouvertures pour dégager un enfant qui s'y noyait; sur quoi ses ennemis l'accusèrent d'irréligion. On n'a point traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu'ils coupaient désagréablement et ralentissaient la rapidité de cette description. J'ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc à Venise avaient eu la même forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je crois, en donner quelque idée. Il est fâcheux de rencontrer dans un poëte des comparaisons tirées d'objets qui n'existent plus, parce qu'alors on est obligé d'en chercher d'autres pour expliquer les siennes.

[3] Ce supplice des âmes fichées dans leur trou, la tête en bas (pour désigner leur oubli des choses célestes et leur attachement à la terre), rappelle ce vers de Perse:

Ô curvae in terris animae, et coelestium inanes!

Cette forêt de jambes et de pieds allumés est une imagination fort extraordinaire: mais ce qui doit surtout nous étonner, c'est que les papes aient accepté la dédicace d'un poëme où ils sont si maltraités. Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui et ses pareils, est un morceau très-éloquent, et dut produire un grand effet en Italie. Ce pontife, croyant parler à Boniface VIII, dit au poëte: Te voilà debout; expression remarquable, parce que, pour un pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le suprême bonheur était d'être debout.

[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tête en bas dans une fosse. Le confesseur était forcé à l'attitude que Dante lui donne ici, pour entendre les dernières paroles du patient.

[5] Le tour que prend le poëte pour maltraiter Boniface VIII est fort ingénieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu'il fit son poëme en 1300, époque où Boniface VIII siégeait encore, puisqu'il ne mourut qu'en 1303. Mais le poëte ne l'ayant réellement achevé que sous le pontificat de Clément V, successeur de Boniface, il peut prédire ici ce qui lui plaît sur des événements déjà arrivés.

[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des Oursins. Il aima ses neveux jusqu'au scandale, et leur prodigua les trésors de l'Eglise. C'est un de ceux qui ont le plus travaillé à l'élévation de la tiare et à l'avilissement des couronnes. En disant: Un menteur horoscope nous trompa tous deux; il fait entendre au Dante que les astrologues du temps lui avaient promis à lui et à Boniface un plus long règne.

[7] C'est de Clément V dont nous avons déjà parlé qu'il s'agit ici. Il était le sujet et la créature de Philippe le Bel, et c'est de concert avec ce prince qu'il détruisit l'ordre des Templiers. On sait que ce pontife transporta le siége à Avignon pour se dérober aux troubles dont la ville de Rome était déchirée. Il a été fort maltraité par tous les historiens d'Italie.

[8] Ce Jason était frère d'Onias. Il obtint le grand pontificat de Jérusalem à prix d'or, par la protection d'Antiochus, roi de Syrie.

[9] Saint Mathias fut choisi à la place de Judas, pour compléter le nombre de douze. Il n'est peut-être pas inutile de dire que cet apôtre fut tiré au sort.

[10] Charles d'Anjou, frère de saint Louis, roi de France, et roi lui-même de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au neveu du pape Nicolas III. «Quoiqu'il ait la chaussure rouge, disait ce prince, son sang n'en est pas devenu plus digne de se mêler à celui de la maison de France.» Jamais l'orgueilleux pontife ne put lui pardonner cet affront: il se servit de tous les biens de l'Eglise pour faire la guerre à Charles, et le dépouiller de ses royaumes.

[11] Application de l'Apocalypse. L'Eglise a perdu son éclat, quand son chef a perdu ses vertus. On dit que les sept têtes représentent les sept sacrements; et les dix cornes ou rayons, le décalogue.

[12] Le poëte suit ici l'opinion vulgaire, que Constantin, en se convertissant, donna à l'Eglise le patrimoine qu'on appelle de Saint-Pierre. Arioste assure qu'Astolphe trouva l'original de cette donation dans le royaume de la Lune.

CHANT XX

ARGUMENT

Quatrième vallée où sont punis ceux qui se mêlent de prédire l'avenir. Entretien sur l'origine de Mantoue.—Astrologues, sorciers et sorcières.

Je touche au vingtième repos de ma douloureuse carrière; mais des supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.

Déjà mes yeux plongeaient sur une terre trempée des larmes que les ombres y versent en silence: elles marchent avec détresse, en suivant les détours de la vallée, comme, dans nos campagnes, la foule religieuse passe en invoquant l'assemblée des saints [1].

Je considérais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs traits divers, je m'aperçus, avec une surprise mêlée d'horreur, que les troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable, opposé à lui-même, présentait d'un seul aspect son front et son dos, et semblait reculer et s'avancer à la fois. Tel n'est point encore le paralytique, dont la tête, tournée par la contrainte du mal, ne peut revenir sur son pivot nerveux.

Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton âme attendrie juge toi-même comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de notre humanité si tristement défigurée, et supporter le spectacle de ces infortunés, versant à jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs poitrines!

Appuyé sur les durs rochers qui s'élevaient autour de moi, je les inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit:

—Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une âme vulgaire? On est sans pitié pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux qui osèrent être les émules d'un Dieu? Relève-toi, et regarde celui que la terre déroba tout à coup à la vue des Thébains, qui lui criaient [2]: «Amphiaraüs, où fuis-tu donc loin du combat?» Et cependant, il tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui frappe à chacun l'inévitable coup. Pour avoir porté ses regards trop avant, il ne voit plus qu'en arrière; et c'est ainsi qu'il rebroussera dans l'éternité. Voilà Tirésias [3], qui, transformé deux fois, passa tour à tour d'un sexe à l'autre: devenu femme pour avoir frappé deux serpents, et les frappant encore pour reprendre sa dépouille virile. Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait creusé sa grotte augurale dans ces montagnes où sans cesse le marbre crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de là qu'épiant l'avenir, il promenait son oeil prophétique sur le miroir des eaux et dans la voûte des cieux. Vois encore celle dont les reins se montrent à nu, tandis que son sein se couvre du voile épais de ses cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course vagabonde, s'arrêta aux lieux où j'ai vu le jour; et c'est ici que je te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thèbes eut perdu Tirésias et sa liberté, Manto, jeune orpheline, s'éloigna d'une patrie esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol, où les Alpes opposent à la Germanie leurs immuables confins, se trouve un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Bénac; et les fleuves nombreux qui désaltèrent les champs de la Garde et de Valcamonique viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prélats de Brescia, de Trente et de Vérone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la borne qui termine et réunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus basse où Pescaire présente à Bergame son front redoutable, le Bénac épanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve à travers les campagnes; bientôt l'Erident les reçoit, près de Governe, sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore, le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et là, ses flots ralentis s'étendent et croupissent comme un marais immense, où le soleil couve la mort dans les étés brûlants. Un champ inculte et désert s'élève au milieu de cette plaine marécageuse. C'est là que Manto, cette vierge farouche, suivie de son cortége et fuyant l'aspect des hommes, se choisit un asile: c'est là qu'elle exerça son art, et qu'elle termina sa vie. Après elle, des tribus éparses dans la contrée se rassemblèrent pour habiter un séjour que les eaux croupissantes protégent de tout côté. Elles y fondèrent une ville, et, sans interroger le sort [8], la nommèrent MANTOUE, en mémoire de celle dont le choix avait honoré ces lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eût prévalu sur les crédules Casalodi [9]. Je t'ai révélé la naissance et les accroissements de ma patrie, afin que si d'autres récits parviennent à ton oreille, ma parole soit à jamais le sceau de la vérité pour elle.

—Maître, répondis-je, les oracles de la vérité reposent sur vos lèvres; et les lueurs de l'humaine raison n'éblouiront plus un esprit éclairé par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette foule une ombre digne de nos regards?

Le sage prit ainsi la parole:

—Celui dont tu vois la barbe épaisse ombrager les épaules florissait jadis, quand la Grèce, veuve de tant de héros, n'offrit plus qu'à des enfants le lait de ses mamelles: il fut collègue de Calchas; et ce sont eux qui frappèrent le câble, et donnèrent en Aulide le signal du départ. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers: tu le sais, puisque mon poëme entier vit dans ta mémoire. L'ombre qui te présente une si frêle stature fut Michel Scot [11]; et certes il connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas déserté ses ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacriléges qui laissèrent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantés. Mais hâtons-nous, car déjà la lune se penche dans la mer de Séville, et blanchit la zone où se confondent les deux hémisphères [14]: hier elle offrait à l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus d'une fois dans les ténèbres de la forêt.

Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer.

NOTES

SUR LE VINGTIÈME CHANT

[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations.

[2] Un des sept rois qui allèrent au siége de Thèbes: il était devin, et avait prédit qu'il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant les murs de Thèbes. Tout ceci est pris de la Thébaïde: Illum ingens haurit specus, etc.

[3] Tirésias est fort connu. On sait qu'il avait joui tour à tour des deux sexes. Voyez les Métamorphoses d'Ovide, liv. III. Il était de Thèbes, et c'est de lui que naquit la fée Manto.

[4] Arons était encore un devin, et Lucain en parle dans sa Pharsale: Arons incoluit desertae moenia lunæ, fulminis edoctus motus, etc.

[5] Carrare, ville d'Italie dont le marbre est fort connu.

[6] On peut voir dans Virgile même ce qu'il dit de l'origine de Mantoue et de la fée Manto (Énéide, liv. X, vers 200 et suivants). Nous ajouterons seulement que ce fut pour échapper à la tyrannie de Créon que Manto s'enfuit de Thèbes, et vint en Italie.

[7] Ces trois diocèses ont effectivement leurs limites au centre du lac, dans la petite île Saint-Georges, qui dépend des trois évêchés.

[8] Ceci prouve qu'en effet on consultait le sort lorsqu'il s'agissait de donner un nom à une ville.

[9] Le comte Albert Casalodi s'était rendu maître de Mantoue; mais Pinamont Bonacossi, s'apercevant que le peuple n'aimait pas les nobles, conseilla à Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce conseil, et se priva de ses défenseurs naturels. Alors Pinamont, aidé de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s'empara de la ville, qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait ici à son guide.

[10] Voici les vers où Virgile parle de cet Euripyle; Suspensi, Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus. C'est ici que Dante appelle l'Énéide, alta tragoedia, comme on l'a dit au discours préliminaire.

[11] Michel Scot florissait dans l'astrologie sous Frédéric II. Il prédit que cet empereur mourrait à Florence; et il se trouva que cet empereur mourut dans une terre de la Pouille, nommée petite Florence. Il prédit de lui-même qu'il périrait d'un coup de pierre de telle grosseur et de tel poids; et un jour qu'il entendait la messe, une petite pierre se détacha de la voûte, et tomba sur sa tête. Le coup était léger; mais la pierre ayant le poids fatal, l'astrologue alla se mettre au lit, et mourut pour l'honneur de l'art et pour sa propre réputation.

[12] Astrologue né à Forli, s'était attaché au comte Guidon, qui ne marchait jamais contre l'ennemi, et ne donnait aucune bataille qu'il ne l'eût consulté. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti, qui sont devenus très-rares.

[13] Asdent était un cordonnier de Parme. Quoiqu'il fût sans lettres, il se mit à prédire l'avenir, et annonça la défaite de Frédéric sous les murs de cette ville.

[14] Séville est à l'horizon occidental de l'Europe: la lune venait donc de se coucher; il y a donc une nuit de passée, et quelques moments de plus, puisque Virgile dit à Dante: «Hier au soir, la lune dans son plein se levait quand vous êtes sorti de la forêt pour me suivre aux Enfers.» Observons que, dans le texte, le poëte désigne la lune par Caïn et son fagot d'épines, suivant en cela le conte populaire sur les apparences que forment les taches de cet astre.

On sera peut-être étonné que j'aie traduit: Qui vive la pietà quando è ben morta, par on est sans pitié pour des maux sans mesure; et le natiche bagnava per lo fesso, par des larmes qui n'arrosent plus leurs poitrines: quelques autres passages causeront la même surprise, et on criera à l'inexactitude.

J'avoue donc que toutes les fois que le mot à mot n'offrait qu'une sottise ou une image dégoûtante, j'ai pris le parti de dissimuler; mais c'était pour me coller plus étroitement à Dante, même quand je m'écartais de son texte: la lettre tue, et l'esprit vivifie. Tantôt je n'ai rendu que l'intention du poëte, et laissé là son expression: tantôt j'ai généralisé le mot, et tantôt j'en ai restreint le sens; ne pouvant offrir une image en face, je l'ai montrée par son profil ou son revers: enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poëte. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les maîtres.

L'art de traduire, qui ne mène pas à la gloire, peut conduire un commençant à une souplesse et à une sûreté de dessin que n'aura peut-être jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne connaît pas combien il est difficile de marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d'un autre. Plus même un poëte est parfait, plus il exige cette réunion d'aisance et de fidélité dans son traducteur. Virgile et Racine ayant donné, je ne dis pas aux langues française et romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils présentent et les serrer de très-près en les traduisant, vestigia semper adorans. Mais Dante, à cause de ses défauts, exigeait plus de goût que d'exactitude; il fallait avec lui s'élever jusqu'à une sorte de création: ce qui forçait le traducteur à un peu de rivalité.

CHANT XXI

ARGUMENT

Cinquième vallée où sont punis les prévaricateurs, juges et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les démons.

Poursuivant ainsi un entretien qui n'est plus l'objet de mes chants, nous parvînmes à la cinquième vallée; et déjà nous étions au centre du pont qui se courbe sur elle, lorsque je m'arrêtai pour connaître ce nouveau séjour de douleurs et d'inutiles plaintes: mais je ne découvris partout qu'une affreuse obscurité.

Ainsi qu'on voit au milieu des hivers la résine onctueuse qui bout dans les arsenaux de Venise, pour réparer les ruines de ses nombreux vaisseaux; et cependant l'un présente à l'étoupe visqueuse ses flancs vieillis dans les voyages; un autre élève déjà son squelette rajeuni; tout s'empresse: le chanvre tourne et se roidit en cordages; les rames sont façonnées, et les voiles tendues; et sans cesse le marteau retentit de la poupe à la proue [1]; ainsi je vis dans ces profondeurs un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours des flammes, et qui s'attachait de toutes parts aux bords de la vallée. Je le considérais à travers ces ténèbres visibles, mais je n'apercevais que d'énormes bouillons qui se gonflaient avec effort et s'affaissaient lentement sur son épaisse surface.

Ce spectacle m'occupait encore quand tout à coup mon guide s'écria: «Prends garde,» me saisissant et me tirant à lui; et moi je tournai la tête avec précipitation, comme un homme emporté par l'effroi, et je vis accourir un ange de ténèbres qui montait vers le pont, et s'avançait après nous. Ciel, quel aspect! Il agitait effroyablement ses ailes, en bondissant sur la roche escarpée; et sur sa robuste épaule il portait légèrement un malheureux qu'il retenait par les pieds, et dont la tête pendait en arrière.

Des hauteurs où nous étions, il cria fortement:

—Compagnons, voici un des anciens de Lucques; recevez-le, car je retourne à cette terre qui n'en manque pas: là, tout homme est à vendre, excepté Bonture [2]; et pour de l'or, tout y est blanc ou noir.

Aussitôt, jetant sa proie au fond de la vallée, il repasse, et franchit encore ces durs rochers avec plus d'ardeur qu'un dogue acharné sur les pas des brigands.

Cependant le réprouvé, qui d'abord s'était englouti dans la poix bouillante, reparut bientôt au-dessus; mais les noirs esprits qui voltigeaient sous la voûte du pont lui crièrent:

—Ne cherche pas ici la sainte face: te voilà dans d'autres bains que ceux de Serkio; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3].

Et sans attendre, ils les allongèrent sur sa tête, et le poussant tous ensemble, ils lui disaient:

—Te voilà pour jamais à l'ombre; trafiques-y, si tu peux, en cachette [4].

Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudière fumante la viande qui surnage et se dessèche.

Alors le bon génie me dit:

—Va te mettre à couvert sous ces roches pour éviter la trop subite entrevue des démons; et moi, j'irai seul pour les éprouver: sois sans crainte, car j'ai déjà vu de près ces tempêtes.

En parlant ainsi, il passait vers la base du pont; mais il se montrait à peine sur l'autre bord, qu'il eut certes besoin de toute sa constance. Tels que des chiens en furie qui se précipitent aux cris de l'indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures; tels, à la vue du poëte, les démons s'élancèrent de leurs rochers, et, se jetant à sa rencontre, chacun d'eux lui présentait en tumulte sa fourche menaçante. Mais il leur cria:

—Traîtres, n'avancez pas: avant de lever vos mains sur moi, qu'un de vous s'approche et m'entende, et qu'ensuite il frappe, s'il ose.

Tous s'arrêtèrent et s'écrièrent à la fois:

—Ami, cours à lui.

Aussitôt l'un d'entre eux accourut, et dit à mon guide:

—Que veux-tu?

Mais le sage lui répliqua:

—Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes fureurs sans l'aveu du destin? Ne retarde plus ma course; une âme encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est écrit dans les cieux.

À ces mots, l'orgueil du rebelle s'abattit, et les mains lui tombèrent de honte et d'épouvante.

—Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix.

Cependant le maître m'appela sans tarder:

—Ô toi qui te caches dans ces rocs, désormais tu peux paraître!

—Et moi je me levai et j'accourus à sa parole; mais voyant la troupe infernale qui s'ébranlait tout à coup, je craignis un retour perfide; et comme ceux de Caprone, qui, malgré la foi du traité, ne passaient qu'en tremblant à travers les files ennemies [5], je m'avançai en me rangeant à côté de mon guide, observant toujours ces noirs visages et leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et l'un disait:

—Ne pourrais-je le toucher?…

—Frappe, frappe, disait l'autre.

Mais celui qui s'entretenait avec mon guide tourna sa tête, et réprima d'un mot leur audace.

Ensuite, reprenant son entretien:

—Vous ne pouvez, nous dit-il, pénétrer plus avant sur ces roches; car il ne reste au fond de la sixième vallée que les décombres de l'antique pont [6]; si donc votre désir est d'aller au delà, suivez d'abord les détours de ce fossé, et bientôt une autre arcade va s'offrir à vous. Hier, à la sixième heure, nous avons compté douze siècles et soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voilà, continua-t-il, dix des miens qui marcheront devant vous; suivez-les sans crainte; ils vont épier des têtes sur les bords de l'étang.

Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donné un chef à cette décurie infernale:

—Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages: mais que ces voyageurs arrivent en paix.

—Ô bon génie! m'écriai-je alors, en me penchant vers mon guide, qu'est-ce donc que je vois? Laissons cette escorte, et poursuivons plutôt seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi! votre oeil clairvoyant n'aperçoit donc pas leurs grincements de dents, et le jeu de leurs perfides prunelles?

—Ne crains point, me dit le poëte, et laisse les tordre ainsi leurs bouches effroyables; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs tortures [8].

Enfin la bruyante cohorte se mit en marche; mais chaque démon en partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec effort les noires voûtes de son dos, il leur donnait pour le départ un signal immonde.

NOTES

SUR LE VINGT ET UNIÈME CHANT

[1] La comparaison tirée de l'arsenal de Venise était bien plus frappante au moment où Dante écrivait, puisqu'alors Venise faisait seule le commerce de l'Orient et était la première puissance maritime de l'Europe; c'est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le transport des croisés en Asie.

[2] Les anciens de Lucques étaient les premiers magistrats de cette petite république, comme les prieurs à Florence. Le poëte les nomme anciens de Sainte-Zite pour faire allusion à la grande vénération où cette sainte est parmi eux. Ce Bonture était l'âme la plus vénale qui fût à Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est précipité dans la poix bouillante.

[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de la dévotion des Lucquois pour la sainte face de Jésus-Christ, qu'on garde en effet très-précieusement dans l'église de Saint-Martin, à Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la même rivière que les Latins nommaient Anser.

[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme tous les prévaricateurs Barattieri. Louis XI, dans le Rosier des Guerres, ouvrage qu'il adresse à son fils Charles VIII, parle aussi de tricherie et de Barat.

[5] Caprone était un fort château qui appartenait aux Pisans. Les Lucquois, réunis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation. Les assiégés ne sortirent qu'en tremblant de leur citadelle pour traverser le camp des assiégeants qui étaient en force, et dont la foi était suspecte, Dante s'était trouvé à ce siége, comme on l'a dit au discours préliminaire.

[6] Le lecteur doit être prévenu que ce diable fait ici un mensonge aux deux voyageurs pour les égarer dans la vallée, comme on verra bientôt.

[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit mot à mot: «Hier, cinq heures plus tard que l'heure où nous sommes, nous avons compté douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont.» C'est comme s'il disait: «Nous sommes aujourd'hui au samedi saint, et il est sept heures du matin; cinq heures plus tard il serait midi; hier donc, jour du vendredi saint, à midi (ou à la sixième heure, en comptant à la juive), il y a eu 1266 ans qu'un grand tremblement de terre fit tomber le pont.»

On sait que ce tremblement arriva à l'heure où Jésus-Christ fut mis en croix. Mais comme Dante date de l'incarnation, il faut ajouter 1266 ans les trente-quatre dont Jésus-Christ était âgé lorsqu'il mourut; ce qui fait juste 1300 ans, époque du premier jubilé institué par Boniface VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce poëte a voulu y descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jésus-Christ, jusqu'au jour de Pâques.

[8] Virgile se trompait; les diables ne faisaient tant de grimaces que pour se moquer entre eux de la crédulité des deux voyageurs. Le chef répond à ces grimaces par un pet, puisqu'il faut le dire. Dante rend ces diables fort ridicules, dans un siècle où la religion leur faisait jouer le plus grand rôle. Il faut croire d'ailleurs que le poëte avait eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et les guerres civiles offrent souvent ce mélange d'horreurs et de sales bouffonneries.

Je me suis aperçu, au moment de l'impression, que quelques personnes n'avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu'il y règne une métaphysique trop subtile puisqu'elle échappe aux prises de certaines imaginations; je vais donc lui donner plus de corps puisque l'occasion s'en présente.

On a vu au chant III, note 2, que les mots air et étoiles, n'ayant point une liaison nécessaire dans notre esprit, et même dans la nature, on ne gagnait rien à les séparer comme a fait Dante en disant un air sans étoiles. En effet, parmi nos idées, les unes marchent seules, les autres paraissent toujours associées, et nous en avons beaucoup qu'on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos idées arrivent par paire, on gagne un effet en les séparant; et cela ne se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et la lumière, l'aurore et ses couleurs, la nuit et les étoiles, sont indivisiblement unis; et si je dis un soleil sans lumière, une aurore sans couleurs, une nuit sans étoiles, je produis de l'effet. Mais, si je sépare des choses qui sont déjà distinctes et éloignées (quoiqu'elles ne se repoussent pas), comme l'aurore et les arbres, l'air et les étoiles, et que je dise une aurore sans arbres, un air sans étoiles, je n'obtiens que des phrases sans physionomie.

De même, quand deux idées sont irréconciliables, on ne les rapproche point sans qu'il en résulte une secousse agréable ou terrible à l'imagination. Ainsi, l'ombre et la blancheur, la cruauté et la bonté, les ténèbres et la vision étant incompatibles, on gagne beaucoup à dire des ténèbres visibles, comme dans ce chant XXI; des ombres blanchissantes, comme au chant IV; et une cruelle providence, comme au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions créées d'après ce double artifice; mais il faut craindre de l'user. Le premier qui a dit un esprit matériel, a fort bien dit; car il a forcé la matière et l'esprit à s'unir dans la même expression: mais on l'a tant répétée, que ces deux mots se sont familiarisés dans notre pensée, malgré leur haine naturelle; et l'effort qui les rapproche ne se fait plus sentir.

Il reste à présent une conclusion facile à tirer; c'est qu'on ne gagne qu'une plate justesse à unir ce qui est déjà uni, comme en disant un soleil lumineux, ou du sang rouge; et réciproquement à séparer ce qui est déjà séparé, comme en disant une nuit sans jour, une brutalité impolie. À moins pourtant qu'on n'affectât de fondre ensemble des choses déjà tout identifiées, ou d'en séparer d'autres qui s'excluent d'elles-mêmes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on ne peut dire d'une manière sérieuse que Dante ait fait un Enfer sans agrément; Jérémie, des lamentations sans gaieté; et qu'ils sont morts tous les deux le dernier jour de leur vie. Ceci peut servir à expliquer comment il est possible que la vérité prête le flanc au ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les mêmes limites.

CHANT XXII

ARGUMENT

Suite de la cinquième vallée.—Prévaricateurs qui ont vendu les grâces et les emplois.—Combat de deux démons.—Passage à la sixième vallée.

J'ai vu les armées s'ébranler, les bataillons se déployer, se heurter et fuir en déroute: j'ai vu aux champs d'Arezzo [1] les escadrons légers se précipiter dans les plaines: j'ai entendu le choc des tournois et des joûtes guerrières, et les tambours et les trompettes, l'airain des temples et les signaux des villes, se mêler aux clairons toscans et aux instruments barbares: mais ni le bruit des batailles, ni le cri d'un navire à la vue du port ou des étoiles, n'ont rien qui ressemble au signal de la troupe infernale [2].

Nous suivions la maligne escorte des esprits: quels compagnons, ô ciel! mais l'Eglise a ses saints, et la taverne ses suppôts [3].

J'avançais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de reconnaître les peuples qui s'en abreuvent à jamais; et comme un pilote voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les vagues, lui présagent la tempête: ainsi je voyais les dos recourbés des coupables, qui, pour alléger leurs peines, se levaient sur l'épais bitume, et s'y replongeaient soudain.

D'autres encore, dont les têtes bordaient les deux côtés de la vallée, disparaissaient tour à tour, à l'approche du chef des démons qui marchait en avant.

Je les voyais s'enfoncer dans la résine noire, tels que des grenouilles au fond de leurs marécages; et comme souvent l'une d'entre elles, plus tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j'en frissonne encore, un seul de ces infortunés qui osa trop attendre.

Tout à coup l'esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus près, l'accrocha par sa gluante chevelure, et l'enleva comme une loutre qui pend à l'hameçon.

À cette vue, la race maudite cria tout d'une voix:

—Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles.

Je dis alors à mon guide:

—Hâtez-vous d'apprendre, s'il est possible, quel est le malheureux tombé dans ces mains ennemies.

Le poëte s'approcha de lui au même instant, et lui demanda quelle était sa patrie, il répondit:

—J'ai vu le jour dans le royaume de Navarre: ma mère, veuve d'un époux dissipateur, adultère et suicide, engagea ma jeunesse au service d'un courtisan. Je sus dans la suite m'approcher du coeur du bon roi Thibault; mais je ne tardai pas à faire auprès de lui le trafic dont je rends compte dans la poix bouillante [4].

Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des démons, était comme la souris tremblante au milieu des chats perfides.

Déjà l'un d'entre eux, à qui deux longues défenses hérissaient les lèvres, lui faisait sentir leur pointe cruelle; mais le chef l'entourant de ses bras:

—Laissez, laissez, dit-il aux autres; c'est à ma fourche qu'il est dû.

Et d'abord se tournant vers mon guide, il lui cria:

—Faites-le parler encore avant qu'on le déchire.

Le sage prit donc la parole:

—Connaîtrais-tu quelque âme italienne dans la poix obscure?

Le coupable répondit:

—Il en est une que les mers d'Italie ont vu naître, et j'étais naguère à ses côtés. Que n'y suis-je encore! je n'aurais pas devant moi ces griffes et ces crocs.

—C'est trop de patience, cria l'un des démons.

Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbée, il en arrachait des lambeaux: un autre en même temps s'attachait à ses jambes; et l'infernal décurion s'acharnait comme eux autour de l'ombre malheureuse.

Quand les monstres se furent un peu lassés, mon guide voulut parler à cet infortuné qui regardait avec effroi toutes ses blessures.

—Quel est donc, lui dit-il, cet homme d'Italie que tu viens de quitter pour ton malheur?

—C'est, répliqua-t-il d'une voix faible, le juge de Gallure [5], frère Gomite, ce vase d'iniquité, qui, tenant dans ses mains les ennemis de son maître, les renvoya si contents de lui; ils ont eu, dit-il, la liberté, et moi leur or. C'est ainsi que sa main vénale trafiqua toujours des dignités et des grâces. Sans cesse le sénéchal de Logodor [6] est avec lui, et la Sardaigne est l'éternel objet de leurs plus doux entretiens. Ô moi, chétif! j'allais en dire davantage; mais ne le voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s'apprête à me déchirer?

Le chef des autres en vit un prêt à frapper, qui tordait sa prunelle effroyable, et lui dit en le heurtant:

—Laisse-nous donc, mauvais génie.

Ainsi l'ombre tremblante reprit son discours:

—Si votre désir est de voir et d'entendre d'autres coupables, j'en ferai paraître de Toscane et de Lombardie; mais la présence des esprits les retiendrait toujours: qu'on me laisse donc seul sur le roc, et d'un sifflement qui m'est connu, j'en vais attirer sept après moi; car tel est notre usage quand le moment de respirer est venu.

À ces mots, l'un des démons, souriant avec horreur, secoua la tête et dit:

—Voyez l'invention du traître qui pense nous échapper?

—Certes, répliqua ce grand maître d'artifice, si je suis traître, c'est aux miens puisque je les appelle à de nouvelles douleurs.

Mais un démon plus crédule prit la parole, et dit à l'infortuné:

—Si tu t'échappes, ce n'est point à la vitesse de mes pieds, mais au vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans ces roches: éprouvons si un seul prévaudra contre dix.

Lecteur, connais à présent la fin de l'artifice. Déjà le démon qui s'était montré le plus défiant se retirait vers les roches, suivi de tous les siens, quand le Navarrois saisit l'instant, se dresse sur ses pieds, et d'un saut léger se dérobe au rivage et à ses ennemis. Le bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait l'affront de tous, s'élança tout à coup en criant: «Je t'aurai;» mais en vain; car, plus prompte que son vol, la Crainte précipita l'ombre au fond du gouffre, et l'ange, en volant, n'effleura que sa surface. Ainsi, quand le faucon tombe et s'approche, le canard fuit et se glisse dans l'onde et le faucon repasse dans les airs.

Cependant un des noirs esprits, furieux de l'outrage, avait d'une aile rapide suivi son compagnon; et, charmé de le voir manquer sa proie, il se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus.

L'autre, comme un léger épervier, fut prompt à l'empoigner de ses robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente.

La violence du feu les sépara; mais pour s'élever du gouffre, ils agitaient inutilement leurs ailes gluantes.

Le chef attristé fit voler aussitôt quatre des siens sur l'autre bord; ils s'abattirent légèrement, et présentèrent leurs fourches allongées aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras déjà roidis sous la croûte enflammée du bitume.

Nous partîmes alors, et nous laissâmes là notre escorte se débattre à loisir.

NOTES

SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHANT

[1] Le poëte fait allusion à la bataille de Campaldino, gagnée sur les habitants d'Arezzo. Il s'y comporta fort bien. On a vu qu'il a déjà fait mention de la prise de Caprone, à laquelle il avait contribué. Il est rare que les poëtes tirent leurs comparaisons des affaires où ils se sont trouvés: mais Dante était poëte et guerrier à la fois.

[2] On est fâché que Dante revienne encore ici à l'insolente trompette dont s'était servi ce diable, et qu'il arrête si longtemps l'imagination du lecteur sur cette idée, en l'entourant de tant de comparaisons, pour la faire mieux ressortir.

[3] Le poëte, par cette expression proverbiale, paraît vouloir s'excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables. Le traducteur a tâché de voiler par la noblesse de son style la naïveté grossière de son texte. Il a négligé de rendre les noms que Dante donne à ces dix démons, parce qu'ils sont d'une harmonie ridicule; et parce que le court rôle que jouent ces farfadets rend leurs noms fort inutiles à connaître. Puisque ce poëte ne voulait pas leur donner plus de majesté, il eût bien fait de s'en passer: la police des Enfers se serait bien faite sans eux.

[4] Il se nommait Janpol: sa mère, qui était d'une bonne maison, se trouvant dans l'indigence après la mort de son mari, mit son fils au service d'un baron qui était à la cour de Thibault, roi de Navarre. Janpol gagna les bonnes grâces du roi et ne profita de sa faveur que pour vendre à prix d'or les dignités et les emplois du royaume. Dante donne un caractère très-fin à Janpol, pour faire allusion au proverbe qui dit, qu'un Navarrois en sait plus que le diable.

[5] Vers l'an 1117, les Pisans et les Génois, ayant conquis la Sardaigne, partagèrent cette île en quatre judicatures ou bailliages: le premier nommé Logodor, le second Cagliari, le troisième Gallure, et le quatrième Alborea. Nino Visconti, de Pise, ayant obtenu le département de Gallure, y établit pour son lieutenant frère Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui s'était laissé corrompre par les ennemis de son maître, et leur avait vendu la liberté, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait le nom de frère, parce qu'il était de l'ordre des Frères joyeux, dont il sera parlé ci-après.

[6] Frédéric II eut un fils naturel qui posséda le bailliage de Logodor. Michel Zanche fut son sénéchal et finit par s'emparer du bailliage; mais il fut bientôt assassiné, comme on verra au chant XXXIII.

CHANT XXIII

ARGUMENT

Descente à la sixième vallée où sont punis les hypocrites. Passage à
la septième vallée.

Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1].

Le combat des deux anges occupait ma pensée, et s'y peignait sous l'emblème de la grenouille et du rat chantés par Ésope [2]: j'avançais, et toujours la naïve peinture devenait plus ressemblante.

Mes pensées succédant ainsi à mes pensées, il m'en vint une qui me glaça d'horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombés dans un piége honteux et cruel; et si la soif de la vengeance irrite encore leur naturel féroce, ils seront bientôt sur nous plus légers et plus acharnés qu'un lévrier sur la proie qu'il happe dans sa course.

Pâle d'effroi et les cheveux hérissés, je m'arrêtai tout attentif:

—Maître, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les démons sont à nous.
Je sens leur approche, et je crois les entendre.

—Quand je serais, me dit-il, un miroir fidèle, je ne rendrais pas les traits de ton visage plus promptement que mon coeur n'a reçu l'impression du tien: une crainte, une pensée frappaient à la fois ton âme et la mienne. Mais, s'il est vrai que la descente de cette sixième vallée ne soit pas impraticable, nous échapperons au sujet de tes craintes.

Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes étendues et leurs bras allongés pour nous saisir; mais tout à coup le poëte m'enlève dans les siens; et comme une mère qui s'éveille à la lueur des flammes, court à son fils, l'emporte, et tremblante pour lui seul, fuit demi-nue à travers l'incendie; ainsi mon guide se jette à la renverse et s'abandonne à la pente des rocs.

Plus rapide que l'eau dans son étroit canal, quand elle précipite les ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon génie glisse au fond de la vallée, me portant sur son sein comme un père, et non comme un guide.

À peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la troupe des démons parut sur nos têtes; mais ils n'étaient plus à craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquième vallée les exila pour jamais dans ses confins.

Cependant nous regardâmes, et nous vîmes passer devant nous la foule des ombres dont ces lieux étaient peuplés. Chacune d'elles marchait d'un pas lent et pénible sous le faix d'une ample robe qui se courbait en froc sur leurs têtes, ainsi qu'on en voit sur les dortoirs de Cologne; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci reluisaient d'or à leur surface, et cachaient au dedans une épaisse doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu'au prix d'elle la chape de Frédéric eût semblé de la paille légère [3]. Ô manteaux accablants d'éternelle durée! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les détours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de lassitude.

J'observais leur abattement profond en marchant à leurs côtés dans la vallée obscure; mais elles se traînaient avec tant de peine sous le poids de leur vêtement, que je les devançais toujours, et chaque pas me portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors à mon guide:

—Daignez voir parmi ces ombres s'il en est une dont la vie ait mérité le regard des hommes.

Et aussitôt un des réprouvés qui venait après nous, reconnut le parler toscan, et s'écria:

—Ô vous deux qui fendez si légèrement l'épaisse nuit, arrêtez; c'est de moi peut-être que l'un apprendra ce qu'il demande à l'autre.

Le maître se tournant à ces mots:

—Attends ce malheureux, me dit-il, et songe à ralentir ta marche, pour qu'il puisse te suivre.

Je m'arrêtai, et j'en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le pénible désir qu'ils avaient de me joindre; mais leur pesante charge et l'âpreté du sentier retardaient leurs efforts.

Lorsqu'ils furent enfin devant moi, ils me regardèrent longtemps d'un oeil troublé, et, se tournant l'un vers l'autre, ils se disaient:

—Celui-ci me paraît vivre encore, au mouvement de ses lèvres; car s'il était mort, par quel bonheur irait-il ainsi à la légère?

Ensuite élevant la voix:

—Ô Toscan, me dirent-ils, qui viens te mêler à la triste assemblée des hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es!

—Je suis né dans la grand'ville, répondis-je, et j'ai bu dans les claires eaux de l'Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j'eus toujours au monde; mais apprenez-moi qui vous êtes, vous dont les yeux éteints et les joues caves s'abreuvent de tant de larmes: dites quels sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses?

Un d'eux me répondit:

Ces chapes dorées que tu nous vois sont d'un plomb si épais, qu'elles font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le joug des balances. Nous avons été frères joyeux, et tous deux Bolonais [4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan: ta république nous constitua l'un et l'autre ensemble comme un chef unique, pour éteindre ses discordes; mais ses rues changées en déserts attestent encore ce que nous avons été pour elle.

—Ô frères, m'écriai-je, ce sont vos crimes!…

Et je m'interrompis tout à coup devant un coupable mis en croix sur la terre, et percé de trois piques [5].

En me voyant, il tordit ses membres avec plus d'horreur, et poussa d'affreux soupirs à travers sa barbe touffue.

L'ombre qui marchait avec moi prit alors la parole:

—Ce crucifié que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il était bon qu'un seul pérît pour tous. Il expose ainsi sa nudité au milieu du chemin, et doit y sentir à jamais ce que pèse chacun de nous au passage. Plus loin, dans ces mêmes fossés, est ainsi étendu son beau-père [6]: plus loin encore sont ainsi renversés tous ceux de leur synagogue; perfide mère, en qui furent maudits les enfants de Jacob [7].

Je vis alors mon guide contempler avec étonnement ce juif crucifié avec tant d'opprobre dans ces lieux d'éternel exil.

Ensuite il leva les yeux, et dit à l'ombre bolonaise:

—Daignez maintenant nous apprendre s'il est une issue vers l'autre côté de la vallée pour échapper aux noirs esprits qui nous poursuivaient dans ces rocs.

L'ombre répondit:

—On trouve plus près d'ici que vous ne l'espérez, le rocher qui du pied de l'enceinte première se relève dix fois sur les vallées maudites: seulement il est tombé dans celle-ci; mais il offre encore un passage à travers ses débris qui pendent en ruine sur la côte, et remplissent le fond de la vallée.

À ces mots, le sage baissa la tête, et s'arrêta, ajoutant après un court silence:

—L'esprit qui veille au delà sur l'étang de bitume nous a donné des paroles bien trompeuses.

—J'ai reçu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de l'homme était la souche de tout vice, et surtout le père du mensonge.

Aussitôt mon guide, plein d'émotion sur son visage, doubla le pas, et je suivis ses traces chéries, loin du pénible aspect des ombres et de leurs insupportables vêtements [8].

NOTES

SUR LE VINGT-TROISIÈME CHANT

[1] Le texte dit, comme deux frères mineurs.

[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se débattaient, ils furent tous deux mangés par un milan: le poëte rapproche cette fable du désastre arrivé à ces deux démons.

[3] Frédéric II faisait couvrir les criminels de lèse-majesté d'une chape de plomb: on les plaçait ensuite auprès d'un grand feu où la chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientôt sous le poids de cet étrange vêtement. Il semble, en lisant l'histoire de ces temps malheureux, que le poëte ait plutôt exercé ses yeux que son imagination.

Ces chapes dorées à l'extérieur, et de plomb au dedans, sont un emblème de l'hypocrisie, comme les sépulcres blanchis de l'Evangile.

[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modène et de Reggio, qui pour se dérober aux impôts et aux discordes publiques, demandèrent au pape Urbain IV d'ériger en leur faveur un ordre religieux et militaire qui pût, comme celui des Templiers, combattre contre les infidèles, et maintenir la foi et la justice. Le pape érigea l'ordre, et les chevaliers furent nommés Frères de Sainte-Marie. Au lieu de combattre, ils se mirent à vivre ensemble, et à se traiter l'un l'autre splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la vie monacale que le goût pour la bonne chère, si bien que le peuple les appela Frères Joyeux. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en Italie, eut perdu dans la Pouille son trône et sa vie, les Guelfes prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses chefs qui étaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chassé de la ville. Dans cette crise, la république se choisit deux magistrats suprêmes parmi les Frères Joyeux: l'un nommé Catalan Malavolti, et l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laissèrent corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins de Florence, qui n'y sont plus rentrés. On brûla et on démolit par leur ordre les maisons de la famille des Uberti, dont étaient Farinat et Mosca, comme nous avons déjà dit aux notes du dixième chant, et ainsi qu'on le verra au trente-huitième.

[5] C'est Caïphe qui dit en parlant de Jésus-Christ: «Il vaut mieux qu'un périsse pour tous que tous pour un.»

[6] Celui-ci est Anne, beau-père de Caïphe.

[7] Les hérésies étant le fruit de la subtilité et du loisir, et la synagogue étant une assemblée de docteurs qui ergotisaient du matin au soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'élevaient et se détruisaient tour à tour, il en naîtrait enfin une fatale au judaïsme.

[8] Virgile était honteux de s'être laissé tromper par le Diable. Il avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait été obligé, pour avoir manqué le pont, de se précipiter le long des rochers qui bordent la vallée.

CHANT XXIV

ARGUMENT

Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs et brigands qui ont usé de mensonge et de fourberies.

Vers le retour de l'année, jeune encore, où déjà le soleil plonge son front pâlissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accroît des pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelée imitent au matin la robe éclatante de la neige [2], le pâtre qui n'a plus de fourrages se lève et regarde autour de lui; mais voyant partout blanchir la plaine, il se bat les flancs, et troublé par son malheur, il rentre sous ses toits, court, s'écrie et se désespère.

Il sort enfin, et renaît à l'espérance lorsqu'il voit qu'un temps si court a changé l'aspect des champs: déjà la houlette en main, il chasse devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.

C'est ainsi que le trouble du poëte passa de son front sur le mien, et que par un aussi prompt retour, j'eus le remède après le mal; car dès que nous fûmes devant les ruines du pont, le bon génie, me regardant de ce même coup d'oeil dont il m'avait ranimé au pied de la colline [3], ouvrit les bras; et, après avoir considéré ces masses de débris d'une vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme un sage qui agit et délibère à la fois, il marcha d'un pas mesuré, et me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui, et me disant:

—C'est là qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te soutenir.

Certes, ce n'étaient point ici des sentiers pour des malheureux vêtus de plomb, puisque l'ombre légère du poëte, et moi suspendu dans ses bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans ces décombres; et si ce côté ne m'eût offert des roches moins sourcilleuses, j'aurais succombé sans doute, et mon guide peut-être avec moi.

Mais comme de fossé en fossé un rempart s'élève et l'autre s'abaisse, les vallées maudites se penchent ainsi comme un vaste amphithéâtre et pèsent sur l'abîme creusé dans leur centre [4].

J'étendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui hérissent le sommet de la côte; et là, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors d'haleine sur la pierre tranchante.

—Relève-toi, me cria le maître, et secoue ta mollesse; car ce n'est point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la gloire, sillon de lumière que l'homme doit laisser après lui, s'il n'a point glissé dans la vie, comme la fumée dans l'air, ou l'écume sur l'onde. Viens désormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces mouvements généreux d'une âme qui ne se traîne point sous la grossière enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'être échappé de ces gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles [5]; entends-moi donc, et que ton coeur se réveille à ma voix.

J'étais déjà debout, et, montrant à mon guide des forces que je n'avais point: