San-Antonio

Descendez-le a la prochaine

PREMIÈRE PARTIE

LE MEURTRE DE SAN-ANTONIO

CHAPITRE PREMIER

AU RAYON DES MACCHABÉES EN TOUT GENRE

Le gars qui pourrait me prouver par a + b qu’il a, au cours de son existence, exécuté une besogne plus débecquetante que celle à laquelle je me livre depuis une huitaine de jours aurait droit, selon moi, au salut militaire, au salut éternel et à une place assise dans les chemins de fer.

Faut vraiment avoir le palpitant arrimé avec du gros filin pour tenir le choc. Et je le tiens, moi, le choc, parce que mon job, c’est justement de ne pas faire la fine bouche.

Voilà une semaine que je visite les morgues de France à la recherche d’un cadavre… Non pas du cadavre d’un mec disparu et que je suis chargé de retrouver, mais du cadavre dont nos services entendent faire l’emplette.

Car c’est la vraie vérité du Bon Dieu ; aussi ahurissant que cela paraisse, nous cherchons à nous rendre acquéreurs d’un mort. Et c’est moi qui suis chargé de dégauchir le cané idéal ! C’est duraille.

C’est duraille parce que le mort que nous voulons doit répondre à un signalement très rigoureux. D’abord ce doit être un homme. Ensuite, il doit mesurer un mètre quatre-vingt-quatre et être âgé d’une trentaine d’années, être blond, posséder toutes ses dents à l’exception d’une prémolaire qui doit être en argent… Vous le voyez, c’est assez compliqué.

Ça l’est même tellement que, jusqu’ici, après avoir visité les morgues de Paris, de Lille, de Rouen, de Reims, de Strasbourg, où l’on nous signalait des macchabées dont la description avoisinait notre prototype idéal, je n’ai pu dénicher l’oiseau rare !

A Lille, j’ai eu un espoir assez sérieux… Il y avait un type blond, d’un mètre quatre-vingt-deux : mais il lui manquait la moitié des chailles et il avait deux doigts sectionnés… c’était pas de pot ! Avec un peu de bonne volonté on serait arrivé à l’arranger…

C’est donc de guerre lasse, comme dit l’autre, que je pousse la lourde de la morgue d’Orléans…

« Qu’est-ce qu’on irait faire à Orléans à dix heures du soir ! » s’exclamait la femme du paysan qui voulait s’acheter une bagnole…

Il est justement dix heures, mais dix heures du matin ! Et si je disais aux gens qui me regardent passer l’objet de ma visite, probable qu’ils feraient une drôle de tirelire !

Un type un peu myope affublé d’un uniforme trop étroit pour lui vient à ma rencontre dans le couloir dallé.

— C’est pourquoi ? demande-t-il…

— C’est au sujet d’un cousin à moi qui a disparu… On m’a signalé à la police que vous aviez parmi vos pensionnaires un homme correspondant à son signalement, puis-je le reconnaître ?

Il est d’accord.

— Venez, dit-il…

Une affreuse odeur de mort et de désinfectant flotte dans la bâtisse.

Nous arpentons un bon métrage de couloirs, et il me conduit au sous-sol par le truchement d’un ascenseur plus long que haut.

En bas, l’odeur de mort se complique de relents d’humidité. J’en ai des picotements dans la moelle épinière…

— Entrez ! invite le maître de ce domaine du canage, et il pousse une lourde épaisse comme la couennerie d’une cliente de tireuse de cartes.

La pièce où je pénètre ressemble à toutes celles que j’ai déjà vues dans ces sortes d’endroits. Elle est nue, glacée, blanche et vous n’avez pas besoin de vous raconter des choses tristes pour garder votre sérieux.

— A quoi il ressemble, votre cousin ? demande le mec.

Je lui fais une brève description…

— Je vois, dit-il, c’est sûrement le pauvre gars qu’on m’a amené jeudi dernier…

— Que lui est-il arrivé ?

— Suicide au gaz…

Je hausse les épaules.

Vous avouerez qu’il faut en tenir une drôle de couche pour renifler du gaz de ville au prix où en est le mètre cube !

Le gnome en uniforme tire sur une manette, il y a comme un bruit de billes roulant dans un tube de métal, et le tiroir s’ouvre.

A l’intérieur est allongé un pégreleux qui est ce que j’ai vu de mieux jusqu’à présent comme article maison. Apparemment, c’est pile ce qu’il me faut…

On lui donne la trentaine, il est blond et, si j’en crois mon coup d’œil, il fait son mètre quatre-vingt-quatre, comme un grand !

Je m’approche, je tire sur ses lèvres pour les écarter, et je gaffe son clavier. Il lui manque pas une touche. M’est avis que j’ai déniché l’oiseau rare…

— Vous le connaissez ? me demande l’employé…

— Oui, je dis, c’est bien lui.

Je demande :

— Comment ça s’est passé ?

— Il était, paraît-il, dans un petit meublé depuis quelque temps. Et il s’est suicidé…

— Une femme ?

Il hausse les épaules pour signifier qu’il n’en sait rien, mais que ça ne l’étonnerait pas le moins du monde.

— Pourquoi n’a-t-on pas prévenu la famille ? je m’exclame.

— Ah ! ça… Voyez la police…

Je le remercie, j’écrase une larme imaginaire au coin de mon œil et je mets les voiles en lui disant que je vais prendre mes dispositions pour faire enlever le corps de mon malheureux parent auquel j’entends donner une sépulture décente.

En quittant la morgue, je passe à la Sûreté. Je demande Ribot, le divisionnaire ; un vieux pote à mézigue avec qui j’ai fait la java lorsque j’usais des fonds de slips dans les claques de Paris… Il est devenu gras comme un pain de saindoux et ses yeux se diluent derrière ses pommettes bouffies comme des comprimés de saccharine dans un bol d’eau chaude.

— Salut, l’obèse ! je fais…

Il fronce les sourcils, ce qui escamote tout à fait ses châsses…

— Mais c’est San-Antonio ! fait-il enfin.

— En chair, en os, mais moins en graisse que toi ! je réponds.

Il se rembrunit. Tous les gros se rembrunissent lorsqu’on les charrie.

— Appuie un peu sur ta valve, je dis… Je voudrais voir comment ça se passe quand tu dégonfles ta baudruche !

— Monsieur est toujours aussi futé, ronchonne Ribot. Monsieur a toujours son almanach Vermot dans sa poche revolver…

— Juste ! je réponds… Ça tue le temps… On tue assez de braves gens pour s’offrir ce petit supplément…

J’en fais le tour après avoir serré les cinq saucisses de Savoie plantées dans un camembert trop fait composant sa dextre.

— Alors, quoi de neuf ? demande-t-il.

— J’ai soif…

— Allons au troquet du coin. J’ai ma bouteille de pastis personnelle.

— Ce qu’on sait s’organiser en province ! je m’écrie…

Il boude…

— Te fous pas de la province, elle a du bon…

Nous descendons à son bistrot. Il me demande des détails sur ma vie privée…

— Comment va Lulu ?

— Quelle Lulu ? je demande…

— Mais… la souris avec qui tu étais lorsque je suis parti de Paris !

Je pars d’un grand éclat de rire…

— Qu’est devenue ta chemise verte à rayures ? je fais…

— Quelle chemise ? grommelle Ribot.

— Celle que tu portais lorsque tu as quitté Paris… Mon pauvre gros, Lulu ! Je ne sais même plus de laquelle tu veux parler…

— Bref, fait-il, tu n’as pas changé !

— Si, j’ai changé de poulettes, et je continue d’en changer… C’est une habitude qui relève presque plus de l’hygiène que du sentiment, mais ça n’est ni pour parler de mes conquêtes, ni pour mesurer ton tour de taille que je suis ici.

— Boulot ?

— Y a de ça…

— T’es sur une piste ?

— Pour ainsi dire, oui !

— Quelqu’un de dangereux ?

— Pas dangereux du tout ! Moins dangereux que l’enfant qui vient de naître… Il s’agit d’un mort…

— Un mort ?

— Oui…

— Qui ?

— Je ne le connais pas… Ça n’est du reste pas son identité qui m’intéresse… ou si peu ! J’ai besoin d’un mort et il fait l’affaire.

Ribot est à deux doigts de l’apoplexie.

— Tu as besoin d’un mort ?

— Je viens de te le dire.

— Pour… pour quoi faire ? juge-t-il bon de bégayer…

— Oh, pas pour passer la paille de fer, évidemment… Il n’y a pas grand-chose qu’on puisse demander à un type cané. Alors, ce mort-là, je ne lui demande pas autre chose que de continuer à être mort. Je ne peux pas t’expliquer ça, comme dit le Vieux : secret professionnel. Je t’en ai déjà trop dit !

Ribot, il est peut-être pointilleux, mais il a le respect du boulot. Du moment qu’un collègue lui dit n’avoir pas le droit de l’ouvrir, il n’insiste pas.

— Bon… En quoi puis-je t’être utile ?

— J’ai trouvé à la morgue d’Orléans le type qu’il me faut. Seulement, avant d’en prendre livraison, je tiens à m’assurer que ce macchabée est disponible, c’est-à-dire que personne ne viendra me le réclamer. Tu vas me fournir quelques détails sur l’identité et la vie de ce mec-là…

Je lui dis de quel zouave il s’agit et il met le cap en direction de la cabine téléphonique.

— Voilà, fait-il lorsqu’il est de retour, j’ai mis sur l’histoire un de mes petits gars. D’ici une demi-heure, tu auras tous les détails ; en attendant, si en se tapait un morceau de fromage de tête ? Ils le réussissent que c’en est une bénédiction dans cette tôle…

— Tu creuses ta tombe avec tes dents, je dis, lugubre.

Il hausse les épaules…

— Possible, admet-il, mais étant donné le volume du bonhomme, j’en ai pour un moment, non ?

On vient de pousser la boustifaille dans notre magasin général à grands renforts de petit Anjou lorsqu’un zig maigre comme le trésor français s’insinue dans l’estanco.

Il s’approche de notre table et salue.

— C’est Dubois, me dit mon collègue, comme si je n’avais vécu jusqu’à ce jour que pour faire la connaissance de Dubois.

Ribot dit à son subordonné :

— Assieds-toi, raconte au commissaire San-Antonio ce que tu as à lui dire, pendant ce temps on va te préparer un sandwich.

La bouffe, c’est son souci majeur à Ribot. Il ne pense qu’à ça… Il doit avoir dans la besace un ver solitaire long comme un rouleau de papier peint.

Dubois, c’est le genre obscur et besogneux… Le type qui s’achète un complet tous les dix ans, qui moud le café et essuie la vaisselle chez lui tout en faisant ponctuellement un lardon à sa grognace. L’agent payeur des allocations doit lui apporter ses prestations dans une valise tellement il en palpe épais ! Pour sa pomme, c’est le gros lot tous les mois ; il s’est construit son capital comme les castors ; vous voyez ce que je veux dire ?

— Alors ? je lui susurre, très engageant.

— Eh bien voilà, attaque-t-il, le mort dont il est question s’appelle Pantowiak…

— Un Polak ?

— Oui. Il est à Orléans depuis une quinzaine. Il ne fréquentait personne, ne recevait aucune visite. S’il a de la famille, celle-ci est restée en Pologne, je suppose… On ignore les motifs de son geste désespéré…

Au style oratoire de Dubois, je reconnais l’influence Ribot… Ses mecs, mon pote les fait jacter comme écrivent les journaleux : à grand renfort d’images toutes faites et de phrases dont on trouve la traduction dans tous les manuels de conversation étrangers.

Il continue…

— C’était un homme d’humeur sombre, ses camarades de travail pensent qu’il est venu dans notre ville à la suite d’un chagrin d’amour… Il regardait les filles d’un air nostalgique et il lui est même arrivé de pleurer…

— O.K., murmuré-je.

Ce que je viens d’apprendre me fortifie dans l’idée que j’ai mis la main sur le mort idéal.

— Ton Polak me botte, je dis à Ribot ; je vais l’adopter… Un fourgon mortuaire piloté par l’un de nos chauffeurs viendra en prendre livraison. Fais préparer les paperasses pour le transfert… Le gars s’en va sur Paris ; officiellement il est réclamé par un cousin, vu ?

— D’accord…

Ribot me considère d’un air flou.

— Tu repars quand ? me demande-t-il.

— Tout de suite…

— Tu ne peux pas disposer d’une petite heure encore ?

— Pourquoi ?

— Parce que je connais un petit coin où on mange le poulet en barbouille, recette berrichonne, c’est une pure merveille de l’art culinaire français. Fermez le ban ! je brame en rigolant…

En fin de journée, le cadavre du Polak est parvenu à destination, c’est-à-dire dans la petite salle des conférences de la maison poulaga où je fonctionne en qualité de gros ponte des services secrets.

Le chef penche sa balise sur le défunt.

— Vous l’avez mesuré ? dit-il au gars du labo qui assiste à la séance.

— Un mètre quatre-vingt-trois, chef !

— Donc, ça peut aller… Il y a la question des dents… Ou plutôt de la dent…

— Nous attendons un chirurgien-dentiste, il fera l’extraction de la prémolaire correspondante et la remplacera par une autre…

— Sur un cadavre, ce sera difficile, je suppose, je fais…

— Il est payé pour ça, tranche le chef qui a horreur d’une foule de trucs, y compris des objections.

— Alors, on peut manœuvrer ?

— Allez-y…

Le type du labo s’éloigne. Il revient quelques minutes plus tard, flanqué d’un collègue et d’une valise. Il sort une paire de gants en caoutchouc de sa poche, les enfile et ouvre la valoche.

Dedans, il y a des vêtements d’homme : un complet gris de bonne coupe, à peine fatigué ; une chemise en nylon blanc, une cravate tricotée noire, des chaussettes noires, des mocassins de cuir noir.

Les deux gars se mettent en devoir de déloquer le Polak et de lui passer les fringues qu’ils viennent d’apporter… Ils n’oublient pas le slip…

Le chef assiste à la séance de strip-tease.

— Ça me paraît coller, dit-il.

— Ça colle, reconnaît le copain du laboratoire, ça colle à l’exception des chaussures qui sont trop justes… Ce type a des panards terribles ! Les chaussettes peuvent, à la rigueur, aller en mordant un peu sur le talon, mais les godasses, même en les mettant à la forme, on ne peut espérer les lui passer, car il est raide comme la justice, ce qui ne facilite pas les choses.

Le chef flatte de la main son élégante calvitie.

— Voilà qui est fâcheux, murmure-t-il… Fâcheux… Dites à Blachin de nous apporter toutes les chaussures qu’il aurait pu ramener d’Allemagne, ces temps-ci… Il est tellement coquet que, sans risque de se tromper, on peut penser qu’il en a rapporté douze paires ! Comme il chausse du quarante-six, ce serait bien le diable si on ne trouvait chaussure au pied de ce mort…

Ce qu’il y a de bien, avec le Vieux, c’est qu’il gamberge à tout. Avec lui, c’est comme avec les dentellières de Bruges : tout est fignolé de façon impec. Son idée des godasses de Blachin, c’est une petite merveille dans le genre système D.

Et comme il connaît bien ses zouaves !

Blachin, en toute impartialité, y a pas plus moche que lui sur la planète Terre : il est grand, gros, rouge, chauve, mafflu, plein de verrues avec et sans poils ; et ajoutez, pour couronner le tout, un air gland comme on n’en trouverait que dans une encyclopédie de la connerie à travers les âges !.. Sa qualité dominante : l’intelligence… Son défaut le plus discret : la coquetterie.

Il est coquet comme un pou ! Et il est persuadé que si on le présentait sur un plateau à Miss Univers, à côté de Mastroianni, c’est sa pomme que la donzelle choisirait, sans l’ombre d’une hésitation, pour jouer à papa-maman.

Tout son fric passe en costards et en linge fin. Il est le champion du tweed, du prince de Galles, de la tricotine, de la flanelle… Le roi de la chemise en soie, l’empereur de la cravate et le Zeus de la godasse. Il ramène de chaque expédition des fringues plus extraordinaires les unes que les autres dont il emplit ses armoires avec un ravissement d’Harpagon.

Cette marotte a du bon, puisque, grâce à elle, nous pouvons nous procurer pour notre mort des godasses made in Germany.

Deux jours plus tard, il a sa fausse dent, le Polak, et il est prêt pour sa mission.

Le chef me fait appeler.

— San-Antonio, je pense que, maintenant, la phase la plus importante — ou du moins, la plus délicate — de l’opération va se dérouler. C’est à vous de jouer…

— O.K., ça fait un moment que j’attends ça…

— Ce soir, un avion militaire vous conduira à Strasbourg… avec votre petit ami, le rigide…

J’éclate de rire.

— Le rigide, c’est un chouette blaze à lui refiler, je m’esclaffe.

Il ne daigne pas partager mon hilarité, ni se montrer flatté de l’avoir provoquée.

— Une fois à Strasbourg, une voiture vous chargera l’un et l’autre… Le chauffeur connaît le moyen de pénétrer en Allemagne sans passer par un poste de douane. Lorsque vous ne serez plus qu’à un kilomètre de votre lieu de destination, il vous laissera, et alors vous agirez comme bon vous semblera, compris ?

— Compris…

— Vous savez exactement ce que vous aurez à faire ?

— Je le sais, boss.

— Alors, n’y revenons plus. Voici les différents objets que vous devez introduire dans les poches du rigide : un briquet, un paquet de cigarettes américaines entamé, dans la poche gauche de la veste, ainsi que ce trousseau de clés ; j’ai dit gauche, n’oubliez pas ce détail, car notre mort doit être gaucher… Voici une boîte d’allumettes allemandes qui va dans la petite poche intérieure de la veste. Voici le portefeuille garni qui va dans la poche intérieure droite ; droite : toujours pour le même motif… Voici un morceau de crayon, un mouchoir, un canif qui va dans la poche gauche du pantalon… Il n’y a rien dans la poche droite. Je préfère vous laisser le soin d’introduire ces objets au dernier moment, car je crains qu’en les y mettant tout de suite, ils n’en sortent au cours des multiples manipulations.

Il glisse les machins énumérés dans un petit sac de toile qu’il ferme au moyen d’un cordon rouge.

— Tenez, prenez…

J’attrape le sac et le mets sous mon bras.

— Maintenant, voyons le reste, poursuit le chef.

Il ouvre un tiroir de son bureau et y puise un soufflant de gros calibre. Un engin pareil mérite qu’on lui retienne une vitrine au musée de l’armée… Ça doit cracher des noyaux gros comme des cigares, ce composteur-là ! Et, pour comble de raffinement, il est muni d’un silencieux…

— Prenez, dit le Vieux, c’est ce que les Allemands fabriquent de plus perfectionné… Il y a un chargeur de dix balles là-dedans, ce sont des balles explosives… Tirées à bout portant, elles font beaucoup de dégâts, beaucoup trop, vous me comprenez ?

Je vous comprends parfaitement, chef !

CHAPITRE II

DRÔLE DE TURBIN !

La voiture est une vieille Opel teinte en noir ; le chauffeur un Alsacien entre deux âges aussi loquace qu’une armoire normande.

Il fait une nuit d’encre sur cette belle région de l’Allemagne, et la route sinue dans des bois en décrivant des mouvements de grand-huit.

A mes côtés, sur la banquette, se trouve le rigide. Il est allongé, raide comme un poteau, les talons reposant sur le plancher de la voiture, le crâne coincé par le plafond, le reste de son corps dans le vide. Ça fait un drôle d’effet de se balader avec un compagnon de cette nature. Je vous jure bien que vous avez plus envie de lire les aventures de Bibi Fricotin que du Baudelaire !

Nous longeons sur une certaine distance un cours d’eau dont les jaillissements d’écume scintillent dans l’obscurité. Je sais, pour avoir potassé le trajet sur la carte, qu’il s’agit de la Kinzig, un affluent du Rhin.

J’en déduis donc que Freudenstadt n’est plus très loin.

Donc, ça va être à moi de jouer…

J’allume une cigarette et je me mets à gamberger à la situation. Au fond, mon job n’a rien de tellement déprimant, seulement il est délicat comme tout… C’est du travail d’horloger et comme, soit dit entre nous et la rue de Rivoli, je suis à ma manière une sorte d’orfèvre, c’est bien entendu à moi que le boss a pensé pour l’exécuter…

La tire arrive à l’orée d’un village. Mon chauffeur se range soigneusement en bordure de la route…

— Je descends ici, dit-il…

Il me tend un porte-cartes de mica.

— Les papiers de la voiture…

— Merci…

Il descend de voiture, j’en fais autant afin de prendre sa place au volant… Il a un bref salut, un peu trop raide, un peu trop germanique à mon gré, puis il serre la ceinture de sa gabardine verte et s’éloigne sans se retourner en direction du village. Je lui laisse le temps de prendre du champ ; je me glisse derrière le volant et j’actionne la guinde… Je me mets à rouler doucement. La nuit est toujours très noire, mais, avec quelque chose de velouté et d’émouvant. Elle sent bon la terre fraîche et la nature humide… Je traverse sans encombre le village endormi. Il y a, à l’autre extrémité, un poste militaire français encore éclairé. En passant devant j’ai le temps d’apercevoir quatre soldats qui jouent aux brèmes à une table et un cinquième qui se tape en solitaire un grand coup de Traminer, son flingot entre les jambes…

Puis c’est la route serpentine…

Sur la droite, couronnant une hauteur, se dresse un castel démantelé comme on en représente sur les affiches de voyages conseillant aux touristes de visiter la Forêt-Noire.

Le chef m’a dit : « Lorsque vous verrez les ruines, sur la droite, au sortir du pays, vous continuerez jusqu’à ce que vous aperceviez en bordure de la route un mur écroulé. Vous pourrez vous arrêter à hauteur de ce mur, car la propriété des Bunks n’est distante que d’une centaine de mètres… Vous ne pouvez pas vous tromper : elle se dresse derrière un rideau d’arbres et son toit est orné de deux flèches de métal terminées par une boule de verre… »

J’arrive au mur écroulé et j’arrête le moteur. Je descends de mon bahut pour prendre contact avec le lieu de mes proches exploits.

Quelques pas, sur la route, m’amènent à proximité du fameux rideau d’arbres ; derrière lui, effectivement, m’apparaît la masse sombre de la maison aux deux flèches. Je reviens à l’Opel, je remets le moteur en marche et, tout en restant en première, j’aborde le talus.

La bagnole tangue dangereusement et mon copain le rigide bascule. Son crâne pète contre la vitre. Ça fait exactement comme un coup de marteau, mais, dans ce cas, il ne craint plus de se faire de bosse. C’est du solide, comme mort… On peut lui taper dessus ! Et puis, comme disait l’autre, s’il savait où je vais le conduire tout à l’heure, il aurait davantage les chocotes ! Mais les morts ont sur les vivants l’avantage de ne plus rien savoir et de ne plus trembler…

Comme j’ai l’œil d’un acrobate, je fais passer ma tirelire à travers une grande brèche du mur… J’atterris alors dans un pré fortement herbu dans lequel mes roues patinent. Sans arrêter, je décris un cercle, après avoir éteint les phares, de manière à ce que le capot du tréteau se trouve juste en face du trou au cas où j’aurais à m’évacuer rapidos… Puis je casse quelques branches d’arbre, j’en glisse une partie sous les roues de l’auto afin de pouvoir décarrer sans crainte de m’enliser pour le cas où il se mettrait à flotter… L’autre partie me sert à camoufler l’avant de mon engin dont les nickels pourraient attirer l’œil d’un passant.

Cette besogne de camouflage terminée, j’extrais le rigide de la voiture… Je le cramponne par le milieu du corps et je le charge sur mes épaules comme s’il s’agissait d’un tronc d’arbre. C’est vachement tocasson comme turbin, because le Polak commence à décomposer vilain et qu’il fouette terriblement… Dans la voiture, je m’en apercevais moins peut-être à cause du nuage de fumée dont je m’environnais. Mais au grand air, c’est un vrai championnat de puanteur. Le chef tenait à ce que cette décomposition soit commencée pour la réussite de la chose. On voit que c’est pas lui qui s’offre le voyage… Vous parlez d’une croisière ! Bien sûr, ça n’a rien de fatigant de mettre au point des expéditions de ce genre avec une rame de papier et un stylo à bille, seulement, quand on s’envoie le turf, à la bonne vôtre !

Je traverse le pré… J’arrive en bordure de la propriété. Celle-ci est clôturée par un solide grillage à grosses mailles. C’est du Rhinocéros comme marque ! Je dresse mon fardeau contre ledit grillage et je le hisse par-dessus en le prenant par les chevilles. Lorsque la moitié de son corps a dépassé la clôture, je donne une détente et il bascule. Ça fait un bruit de sac de plâtre tombant d’un premier étage… Ouf ! Je crois bien que je n’ai encore jamais accompli une besogne aussi déprimante que celle-ci. Comme un singe, je grimpe le long du grillage et je passe dans la propriété.

Je charge à nouveau mon pensionnaire sur mon dos. Avant de reprendre ma marche, je me repère… La maison est devant moi et la route est à gauche… J’oblique sur la gauche… Je fais environ cent mètres à travers les arbres centenaires et je retrouve la route. Je n’en suis séparé que par la clôture. J’adosse le rigide à un tronc épais… Cela fait, je respire largement pour me remettre de mes efforts…

Le transport s’est effectué dans les meilleures conditions possibles… Il s’agit maintenant de ne pas commettre d’impair. Tout est silencieux. Un instant, j’ai redouté qu’un chien quelconque ne vienne jeter la perturbation dans mon programme, mais rien ne s’est produit. Au loin, entre les frondaisons, la maison semble roupiller. Je suis vergeot, somme toute !

Je prends le petit sac de toile attaché sous mon bras. J’en retire les objets qu’il contient : le briquet et les cigarettes dans la poche gauche de la veste, ainsi que les clés… Bon, voilà qui est fait… Une petite boîte d’aloufs dans la pochette intérieure… Ça y est… Le portefeuille à droite… Bien ! Reste le mouchoir, le morceau de crayon et le canif dans la fouille gauche du grimpant…

En introduisant ces dernières bricoles dans le falzar du mec, mes doigts touchent ses cuisses à travers l’étoffe. J’ai toujours eu de la répulsion pour les cuisses d’homme, ce qui prouve bien l’orthodoxie de mes mœurs, mais alors, pour les cuisses d’homme mort, ce que j’éprouve n’est pas racontable !

Je retiens une envie sincère de dégueuler…

Deux ou trois profondes inspirations pratiquées à une certaine distance du cadavre pestilentiel me retapent.

Je me convoque pour un petit sermon de circonstance.

« San-Antonio, mon trésor, si tu as une nature de midinette, va falloir plaquer le service et te lancer dans la couture… »

Ce serait marrant, dans le fond, de terminer petite main après avoir été un virtuose de la mitraillette et du colt à canon scié !

Je passe d’un œil critique le macchabée en revue.

Debout contre son arbre, il a l’air d’un totem nègre…

Bon… Il est paré… Sapristi ! Mes yeux viennent de tomber sur les pompes de Blachin… Bien cirées, elles luisent dans un rayon de lune ! J’éprouve une petite satisfaction en constatant que le grand boss qui pense à tout n’a pas pensé que ces chaussures brillantes de cire ne pouvaient être celles d’un homme ayant marché à travers la nature… Je vais un peu plus loin ramasser de la terre argileuse et j’en macule ses godasses… J’en cloque sous les semelles, j’en glisse dans les œillets des lacets… De cette manière, il a tout du gros marcheur fourbu, le rigide !

Cette fois, je peux y aller… Je me recule d’une dizaine de pas. J’empoigne la pétoire au silencieux, je vise soigneusement le Polak entre les deux yeux et je presse la détente. Cela ne fait pas davantage de bruit qu’un pet de lapin. Je m’avance pour juger du travail. Dans l’obscurité, on n’est jamais sûr de faire du bon boulot. Mais je peux être content de mon talent de tireur… La valda est entré juste où je voulais et il a la moitié de la calbombe enlevée… De la sorte, il est méconnaissable, mon Polak… Absolument méconnaissable.

Satisfait, je rengaine mon compliment… Bien entendu, il ne saigne pas ; mais je tiens à ce que sa mort paraisse remonter à plusieurs jours, comme il a beaucoup plu ces temps derniers dans la région, personne ne s’étonnera de ne pas trouver de sang.

Je fais basculer le rigide dans l’herbe… Un instant encore je prête l’oreille. Le calme le plus parfait, le plus paradisiaque, règne dans les azimuts. Tout va bien…

Je rebrousse chemin et franchis la clôture au même endroit que précédemment.

Lentement, je me dirige vers l’Opel. Elle est toujours là, bien sage sous ses branchages… J’ôte ceux-ci, je grimpe dans la tire, et je démarre tout doucettement.

Dix minutes plus tard, je trace en direction du village…

En passant devant le poste français, j’aperçois les joueurs de cartes et le buveur de litron. Tous se livrent aux mêmes occupations.

N’était cette tenace odeur de clamsage, je pourrais croire que rien ne s’est passé depuis tout à l’heure…

La nuit est aussi sereine qu’une nuit de crèche. Il y a, maintenant que les nuages qui l’obscurcissaient ont fait la malle, de gentilles petites étoiles qui tremblotent.

Je stoppe devant le poste.

Celui qui ne joue pas aux cartes s’avance.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

Il a des sardines de sergot sur sa manche.

Je biche mon air le plus suave.

— Voilà, j’expose, je viens de Stuttgart et je vais à Fribourg. Entre Freudenstadt et ici, il y a une grande propriété clôturée par un épais grillage…

Le sergent a sommeil, il fait du morse avec ses paupières.

— Et alors ? bougonna-t-il…

— Je me suis arrêté en bordure de cette propriété pour satisfaire un petit besoin et il m’a semblé… Je…

Mon égarement est admirablement joué, car je lis l’intérêt et l’impatience dans les yeux de mon interlocuteur.

— Eh bien ! parlez ! grogne-t-il.

Je baisse le ton.

— Je crois bien qu’il y a…

— Quoi ?

— Un cadavre de l’autre côté du grillage…

— Un cadavre…

— Oui… Je… Cela sentait épouvantablement mauvais… Une odeur de décomposition ! J’ai frotté une allumette. Il m’a semblé voir le corps d’un homme dans l’herbe de la propriété, au pied d’un arbre…

Le soldat se gratte le crâne.

— Il vous a semblé ? insista-t-il.

— C’est façon de parler… J’en suis certain… Un homme grand… avec une partie de la tête arrachée…

Du coup, l’autre se met à siffler.

— Hé, vous autres ! lance-t-il vers l’intérieur du poste… Vous entendez ce qui se passe ? Il y a là un type qui prétend avoir vu un cadavre dans la propriété des Bunks…

Il entre dans la turne et, d’un signe de tête, m’invite à le suivre. Je cligne des châsses à la lumière. Ça pue la tanière et le tabac, dans le secteur. Et puis, il y a par-dessus le tout une odeur, une odeur de gros rouge qui est l’odeur même de la France.

Les quatre types me regardent, leurs cartons dans les pognes, hésitant entre l’intérêt que provoque ma nouvelle et l’ennui qu’elle leur cause.

— Faut prévenir le lieutenant, émet l’un d’eux.

Le sergent opine.

— Giroud, va le chercher ! ordonne-t-il…

Il se tourne vers moi, me regarde d’un air vaguement réprobateur.

— Si vous vous êtes gouré, va y avoir un drôle de foin ; le lieutenant, il aime pas beaucoup qu’on l’emmerde pour balpeau.

— Je ne me suis pas gouré.

Le lieutenant arrive. C’est pas du tout un jeune et fringant officier tel que le mot lieutenant vous en fait imaginer. Non, il est bas du prose, presque bedonnant et deux paquets de cresson lui sortent des étiquettes.

— Qu’y a-t-il ? aboie-t-il.

Le sergent s’étrangle.

— C’est cet homme qui prétend avoir trouvé un cadavre…

— Ouais, glousse l’officier…

Il m’examine pour voir si je suis bituré. Pour un peu, il me demanderait de lui faire sentir mon haleine afin de vérifier si elle avoue l’alcool.

— Un cadavre de quoi ? demande-t-il.

— D’homme, je réponds.

— De Français ou d’Allemand ?

La rogne me prend, mais je la refoule… J’ai un rôle à jouer, faut pas l’oublier. Et je dois gaffer à mes sautes d’humeur.

— Je l’ignore, dis-je. Un homme mort à qui il manque une partie de la tête ne ressemble plus à grand-chose et, à moins qu’il soit nègre ou chinois, il est difficile de préciser sa race.

— Vous n’êtes pas allemand ? demande l’officier.

— Non, et je m’en voudrais…

Mes paroles ont l’air de lui procurer un ravissement ineffable. Il sourit, ce qui ne doit pas lui arriver souvent.

— Vous êtes français ?

— Non, suisse…

Il se renfrogne un tantinet.

— On fait ce qu’on peut, dis-je, mais j’ai beaucoup d’affinités avec la France.

— Comment vous appelez-vous ?

— Jean Nikaus…

— Vous avez des papiers ?

— Bien entendu…

Je lui tends les faux papelards qu’on m’a remis à Strasbourg. Il les épluche soigneusement.

— Vous êtes représentant ? demande-t-il…

— Oui.

— Où l’avez-vous trouvé, ce cadavre ?

— Dans la propriété des Bunks, dit le sergent.

— Qu’est-ce que vous faisiez à ces heures dans la propriété des Bunks ?

— Je n’étais pas dans la propriété, mais devant! J’ai été pris d’un besoin que j’avais différé depuis trop longtemps.

Je recommence le récit fait au sergent.

Il m’écoute en tripotant sa fourragère.

— Bizarre, bizarre, fait-il… Qu’est-ce que ce cadavre ferait chez les Bunks…

— Ça, je n’en sais rien, assuré-je… Et je ne sais pas qui sont les Bunks…

— Les Bunks ! Vous ne savez pas qui sont les Bunks !

— Non !

Il me regarde d’un air incrédule…

— Voyons, enchaîne-t-il d’un ton apitoyé. Les Bunks, ce sont les grossiums du charbon… Vous avez dû en entendre parler, non ?

Comme je ne suis pas à un mensonge près, le plus sérieusement du monde, je réponds :

— Non !

CHAPITRE III

ÇA SE DÉCLENCHE !

Le lieutenant, après quelques nouvelles questions oiseuses et quelques nouvelles considérations non moins oiseuses, décide d’en référer au capitaine, lequel, sans hésitation, en réfère au commandant. Comme le commandant s’apprête à téléphoner au colonel, je me dis que d’ici qu’on réveille Mon Général, j’ai le temps d’en écraser et je prends congé de ces messieurs en leur certifiant que je me rends à l’hôtel du patelin où ils peuvent venir récolter mon témoignage aux premières heures de la matinée.

L’aubergiste s’apprête à fermer boutique au moment où je m’annonce avec ma tire.

C’est un gros lard à trois mentons qui a le regard aussi expressif qu’une douzaine d’huîtres.

— Une chambre, je lui demande, et, auparavant, un petit casse-graine bien arrosé.

Il s’empresse. C’est exactement le gargotier d’opérette. Style Cheval Blanc ! Il ne lui manque qu’un bonnet de coton à rayures.

Il ouvre la porte de l’office et se met à meugler :

— Frida !.. Frida !..

Une servante radine. Une belle poupée de porcelaine, douillette comme un édredon, avec du téton, solide, des yeux pâles, l’air con et les cheveux blond filasse.

Je lui cligne de l’œil de mon air le plus farceur et elle me dédicace un sourire extrêmement bovin.

Ça commence bien ; les amours ancillaires, moi, j’ai jamais été contre, je suis un fervent du rapprochement des masses et, dans l’état où je me trouve, je ne demande qu’à rapprocher ma masse de la sienne.

Vous avez dû entendre parler du délassement du guerrier ? Le type qui a inventé ça en connaissait long comme Bordeaux-Paris sur la psychologie des conquérants au repos !

Moi, toutes ces giries m’ont donné faim et m’ont mis les nerfs en pelote. Or, une jolie souris est ce qu’on a trouvé de mieux contre la tension nerveuse, si vous ne me croyez pas, allez le demander à votre médecin habituel.

Frida m’apporte une assiette de charcuterie large comme un bouclier de gladiateur.

Je lui flatte la croupe, parce que c’est toujours comme ça qu’on pratique avec les juments et les bonnes de bistrot et que cette méthode, si elle ne cadre pas exactement avec les règles du savoir-vivre, a toujours donné les meilleurs résultats.

Frida me lâche un nouveau sourire plus vaste encore que le premier.

— Franzose ? elle me demande.

— Ya, je lui fais.

Les gretchens ont toutes un préjugé favorable pour les gnaces de chez nous ; et les gnaces de chez nous, même s’ils professent des sentiments internationalistes, ont suffisamment de patriotisme dans le calbar pour se montrer à la hauteur de leur réputation.

Fixer rancart dans ma piaule à cette pépée, c’est un jeu d’enfant pour un homme qui a bousculé tant de greluses qu’il est obligé d’embaucher un chef comptable et douze secrétaires pour en faire le compte !

J’engloutis mon assiettée de charcutaille, je vide ma bouteille et je fais un petit salut protecteur au patron.