A mes amis CHAVEROT, qui savent si bien vivre, l'histoire de ces morts. F. D.

« Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne. » ÉMILE VERHAEREN.

I

RENCONTRE AU PAYS DE LA VIE

Je voulais aller ailleurs, ce pays merveilleux, et je décidai de prendre un train pour m'y conduire. Je me trouvais au fond d'une lande, c'est-à-dire au milieu : le fond d'un cercle est au centre de la circonférence et les déserts sont circulaires. Chacun sait cela ; moi, je ne le savais pas. Je dus marcher longtemps pour trouver une gare. Mes pieds glissaient sur de la bruyère ou se prenaient dans des racines de fougères. Ni la bruyère ni la fougère ne sentaient la bruyère et la fougère. Or les végétaux vivent avec des parfums comme les animaux vivent avec des mouvements. La lande ne sentait rien, elle mourait et sa mort non plus n'avait pas d'odeur. Voyez comme j'avais raison d'aller ailleurs.

Je découvris la gare sur le soir. Elle était seule entre la lande et la nuit. Aucune fumée, aucun bruit n'en émanait, et les gares vivent avec de la fumée et du bruit. Je m'approchai cependant car la mort attire bien plus que la vie. C'était une petite gare dont toutes les vitres de toutes les fenêtres étaient brisées. Je pensai au mot « lugubre » et l'idée me vint qu'il avait été créé pour qualifier ce bâtiment. J'en fis le tour, je ne vis personne. De l'herbe sèche engloutissait la voie dans une ouate jaune. « Il n'y passe plus de trains », me dis-je, désespéré. Je me dirigeai vers le bureau du chef de gare. Personne. Les horaires fixés au mur avaient moisi. Sur la table couverte d'un tapis vert, j'aperçus un sifflet. Une ancienne salive avait fécondé le pois chargé d'en arrondir le son, et le germe du pois était sorti par la fente du sifflet, mais maintenant il était mort — les sifflets, comme tant d'autres objets, ne possédant que la vie des vies…

Cette carcasse de gare m'angoissait de plus en plus et je m'apprêtai à retourner d'où je venais — piètre ailleurs !

Cependant, l'idée me vint de visiter la salle d'attente, et j'eus l'agréable surprise d'y découvrir trois voyageurs, assis sur une banquette. Il y avait là un poète, une femme enceinte et un curé. Le poète avait l'air rêveur, la femme enceinte avait l'air patient, le curé avait l'air triste. Je les saluai courtoisement et ils me répondirent par un signe de tête. Après quoi je m'assis en face d'eux, sur une autre banquette d'où le crin sortait comme les entrailles d'un ventre ouvert, et j'attendis, ainsi que le faisaient, à mon avis, mes compagnons. La nuit se pressait dans la salle, mais je distinguais parfaitement mes voisins car le poète était plus clair que l'obscurité, la femme enceinte plus grosse et le curé plus noir.

Nous restâmes tous quatre sans parler. Cependant, une foule de questions se pressaient à mes lèvres : quelle était cette gare étrange ? Y passait-il des trains malgré l'état des voies ? Et pourquoi aucun employé ne se montrait-il ?

— Vous attendez le train ? questionnai-je en les regardant tous trois.

Le poète écarta les cheveux qui masquaient son regard.

— Je n'attends rien, murmura-t-il, le temps n'existe pas…

La femme enceinte ramena sur son ventre les pans de son manteau.

— Si, dit-elle, le temps existe.

Quant au curé, il haussa les épaules.

— Oui, approuva-t-il, il existe puisqu'il nous conduit à l'éternité.

Ces réponses diverses ne faisaient pas mon affaire.

— Mai enfin, criai-je, les trains passent-ils par ici ?

— Des trains passent pour ceux qui le méritent, affirma le curé.

— Ah, fis-je, décontenancé, et vous pensez prendre le prochain ?

Le prêtre me regarda d'un air effaré.

— Je le prendrai si j'ai achevé ma prière.

— Et moi, si j'ai fini mon temps de gestation, murmura la femme.

Le poète sourit.

— Je me demande si mon rêve s'achèvera, déclara-t-il ; en tout cas, je ne prendrai pas le train avant.

— Votre rêve est donc si beau ? questionnai-je.

— Oh oui ! assura le poète, il contient une femme blonde qui se coiffe, une source qui coule, un rossignol qui chante et une fleur qui éclôt.

J'examinai le poète. Il était sale. Il était laid. Il était vieux. Il suivit sur mon visage l'évolution de ces trois constatations. Puis il sourit à nouveau. Et j'eus honte d'être jeune, beau et de ne rien penser.

Les heures passèrent.

Le curé récitait son bréviaire.

La femme écoutait son ventre.

Le poète riait à son rêve.

Je ne faisais rien d'autre que m'ennuyer.

Enfin j'entendis un sourd grondement et un train déboucha dans la gare. Je me précipitai sur le quai et escaladai le marchepied d'un compartiment. Le train repartit. Je constatai que le wagon où j'étais monté ne contenait pas un seul voyageur. Je passai alors dans un autre, puis dans un autre encore et traversai successivement tous les wagons sans rencontrer âme qui vive. Enfin j'atteignis le tender et, à mon indicible effroi, je m'aperçus qu'aucun être humain n'actionnait la locomotive. Elle fonçait toute seule dans la nuit sans étoile, rougeoyante et silencieuse, traînant à sa suite un train docile et brinquebalant.

« Je suis seul, me dis-je, terrifié. Personne n'a donc mérité ce train, et toi, pauvre homme, qu'as-tu donc fait pour t'autoriser à y prendre place ? »

Je ressentis un vif accablement, tempéré, je dois le dire, par la pensée que ce convoi fantôme m'emmenait ailleurs.

Le jour se leva bientôt et, le front collé aux vitres d'un compartiment, j'examinai curieusement le paysage. Je ne vis qu'une campagne rase, pelée et désolée. Le train traversait de temps à autre des gares sans fenêtres dont les noms étaient écrits en blanc sur blanc. Je n'osais plus penser.

Au bout d'un laps de temps qui me parut interminable, le train s'arrêta. Je descendis promptement et, à peine eus-je posé le pied à terre, le convoi disparut dans un miroitement de vitres.

Je ressentis alors la plus grande émotion de ma vie. Je me trouvais dans un pays terrifiant dont je renonce à peindre le tableau exact. Le sol était de cendres et ne livrait aucune végétation. Un lac d'eau chaude fumait dans un jour flamboyant qui blessait la vue. Ce paysage dantesque était infini et vide comme un décor. Je fis quelques pas et j'aperçus un tronc d'arbre calciné ; sur cet arbre était assis un être bizarre, vêtu de noir, décharné, blême, aux yeux caves.

« Bon Dieu ! pensai-je, ce monstre à forme humaine a-t-il un sexe ? »

— Pardon…, fis-je.

Mais je ne pus en prononcer davantage car je venais d'apercevoir les mains du personnage, et ma langue se trouva paralysée par la frayeur. Ces mains étaient des mains de squelette.

— Pourquoi avoir peur ? me demanda l'être effrayant. Je suis la Mort et dans un certain temps votre beauté molle aura rejoint ma dure laideur. Il ne restera de votre corps qu'une armature, vous le savez bien. Croyez-moi, tous les hommes se ressemblent puisqu'en définitive ils se nomment tous Mort. Je suis la Mort et c'est infiniment reposant. Asseyez-vous, monsieur.

Je m'assis à l'autre extrémité du tronc d'arbre.

— Où suis-je ? balbutiai-je ; en enfer, sans doute ?

— En enfer ? ricana la Mort. Quelle idée ! Mais non, vous êtes au pays de la vie ; voyez comme ici tout est calme, reposant ; sentez ces fleurs sauvages, admirez l'azur de ce lac, écoutez les pépiements d'oiseaux.

Je ne me sentais guère rassuré, car je croyais que mon étrange compagnon, non content de figurer la Mort, représentait également la démence.

Mais lui m'examinait de son regard creux.

— Ah ça ! me dit-il. N'auriez-vous pas mérité le train ?

— J'ai peur que non, avouai-je.

— Alors, vous devez vivre un cauchemar, murmura la Mort d'une voix sifflante. Quelle folie, aussi, de prendre un train sans l'avoir mérité.

Je pensai au curé, à la femme enceinte, au poète.

— Et que faut-il faire pour le mériter ? demandai-je.

— Créer quelque chose, dit la Mort en montrant son sourire dénudé.

— J'ai vu un poète, que créait-il ?

— Un monde !

— Il y avait une femme enceinte, que créait-elle ?

— Un homme !

— J'ai vu également un prêtre qui priait ; vous ne pouvez prétendre qu'il créait quelque chose…

— Si, affirma gravement la Mort ; il créait une certitude. Et vous, reprit-elle implacablement, qu'avez-vous fait ?

Je fouillai désespérément mon passé. Il était vide. Un immense désespoir s'empara alors de moi et je me mis à pleurer.

— Ne vous découragez pas, conseilla la Mort, et cherchez ce que vous vous croyez capable de faire.

Je regardai mes mains maladroites et les laissai crouler le long de mon corps avec accablement.

— Hélas, répondis-je, je n'ai jamais vécu que de ma plume et je n'ai jamais écrit que des textes de commande. L'inspiration m'a toujours fait défaut.

— Écoutez, reprit la Mort, je vais vous conter l'histoire du meurtre.

Son récit fut long et passionnant. Pas une fois je ne l'interrompis. Lorsque la Mort se tut, j'avais le crâne fourmillant d'idées neuves.

— Bon Dieu ! m'écriai-je. Que ne suis-je parmi les humains ! Combien j'aimerais leur conter ces histoires !

— Les regrets sont des intentions posthumes, dit la Mort en se levant : or l'intention vaut l'action. Vous êtes sauvé ! Au revoir !

Quand elle eut disparu, une herbe fraîche se faufila entre la cendre, des fleurs dominèrent l'herbe, des arbres ombragèrent les fleurs, des rameaux poussèrent sur le tronc où j'étais assis. Au loin s'étendit un lac bleu, infini, cerné de montagnes roses. Des oiseaux emplirent le ciel de leur chant. Et une femme blonde, la femme dont rêvait le poète, s'avança vers moi en coiffant le fleuve d'or de ses cheveux.

— Le pays de la Vie, murmurai-je.

* * *

Les rêves s'achèvent toujours au bord des voluptés. Je m'éveillai au moment où mon corps se fondait dans le crépitement du monde de la Vie.

Et pour éclairer les hommes sur leur destin, pour m'éclairer sur le mien, j'ai écrit les histoires que me conta la Mort bavarde des sommeils.

II

SUR MON LIT DE MORT

La Mort m'avait dit : « On a surtout tué pour vivre. »

A Pierre Scize.

Je me suis éveillé tôt ce matin. Habituellement, je dors jusqu'à dix heures. Le matin n'est pas fait pour moi. Je voudrais pouvoir vous expliquer pourquoi, mais je n'en sais rien moi-même. N'affrontons pas les évidences. Je ressemble aux anciens czars : je ne dors bien que le jour. La nuit m'use. Je la tolère jusqu'à une heure du matin à cause des spectacles et des soupes gratinées, mais, d'une heure jusqu'à l'aube, j'agonise. Mon sommeil est indécis. Sûrement, je mourrai à la fin d'une nuit.

A l'aurore je prends conscience du jour, alors, soulagé, je m'enfonce dans mon véritable sommeil, comme un condamné à mort doit le faire lorsque les premiers rayons du soleil lui promettent un jour de plus à vivre.

* * *

Ce matin, lors de cette prise de conscience, il s'est produit quelque chose — mais quoi ? — et je me suis éveillé tout à fait. J'avais l'impression de porter en moi une pensée bouleversante, susceptible de modifier ma façon d'être. Tiens, c'est vrai, on est et il faut malgré tout s'efforcer d'avoir une façon d'être. Je me suis mis à rechercher cette pensée, anxieusement, avec tout de même la crainte de la trouver. A mes côtés, ma femme dormait. Elle dort tout le temps, chez elle le sommeil est une pesanteur. Elle dort comme tombe un objet lâché, dès que son corps est inerte.

Je la contemplais. Elle était tout au fond du sommeil ; je ne sais dans quel néant d'où il me semble qu'un jour elle ne reviendra pas.

« Comme elle est loin, pensai-je, loin du monde et d'elle-même. »

Tout à coup, je réprimai un mouvement d'effroi. Je venais de découvrir cette fameuse pensée.

J'avais envie d'éveiller ma femme pour lui parler du meurtre que j'ai commis.

* * *

Un matin pareil à celui-ci, j'ai rencontré un homme qui arrivait du fond de son passé et je l'ai tué.

Je pense à la place qu'occupait cet homme dans le monde. Je ne crois pas à la société, la preuve c'est que je n'ai jamais voté. Non, la place de cet homme, c'est les odeurs qu'il a respirées, les faits qu'il a provoqués et qui n'ont été des faits dans la vie du monde que parce qu'il existait.

Par elle-même, la vie de cet homme n'était rien, mais il l'utilisait…

Je ne puis admettre la pensée que je représente son destin. Non seulement, je supporte le poids de sa mort, mais aussi celui de sa vie. Une femme a porté dans son ventre une vie qui déjà m'était promise. Elle a nourri cette combustion que j'ai éteinte, et les mille hasards de l'existence de cet homme le conduisaient droit à moi.

Pourtant, ce n'est pas terrible d'être un assassin. Vous ne sauriez croire, au contraire, combien un crime est léger lorsqu'on est assuré de l'impunité. A explorer mes sensations je m'en crée de nouvelles, un peu littéraires et heureusement passagères, qui vous donneront une fausse idée de la chose, à vous qui n'aurez qu'elles pour comprendre mon crime.

* * *

Je suis né le 3 février 1918.

Mais vous seriez bien ennuyé si je vous racontais ma vie. J'ai été sans relâche un être ordinaire et je ne suis rien devenu, sinon un assassin pour vous. Seulement, voyez comme l'homme est poète dans ses moindres recoins : j'allais vous parler de mon enfance, de mon pouce que je suçais, de mes premières amours, pour essayer de vous démontrer que, depuis ma naissance, ma vie avait été un acheminement vers mon crime.

Et, après tout…, pourquoi cela ne serait-il pas vrai ? Si sincèrement je pensais ainsi, vous n'auriez qu'à vous incliner devant ma vérité, mais cela n'est pas. Mon acte n'est pas un aboutissement, seulement un épisode…

J'ai tué. D'autres aussi. L'essentiel est que tout le monde l'ignore. Ce sont les autres qui en feraient un crime.

* * *

Même si la chose s'était sue, j'aurais été acquitté. Il y a des gens qui tuent accidentellement, avec leur automobile par exemple, et qui néanmoins dorment bien la nuit et n'éprouvent aucun émoi en pensant à l'événement. Et ils conduisent encore la même voiture. Pourtant, il y a la fatalité d'une vie entre les phares de leur machine. Mais l'acte ne comptant pas, ils ont oublié. Mon acte non plus ne compte pas, pourtant je me souviens. Sans cesse j'essaie d'imaginer cet homme. Il dégageait un rayonnement. Sa vie avait de l'importance pour certaines gens. Il était maçon ; son patron a dû le remplacer ; il y avait quelque part, dans un chantier, un mur auquel il travaillait ; ce mur n'était pas seulement fait de moellons et de ciment, mais aussi, mais surtout des pensées de cet homme, de son application, de la volonté qu'il avait d'élever cette construction. Il ne l'a pas achevé. Dans la ville se dresse maintenant un édifice dans lequel je me suis manifesté.

Je me répercute à l'infini. Dans les arrêts et les mouvements qui découlent de la mort de cet homme.

* * *

Le hasard ! Les hommes ne le comprendront jamais ! C'est notre père à tous.

Je me suis éveillé tôt ce matin. Hasard ? Ma femme dormait ; pourquoi ai-je eu envie de lui révéler mon crime ? Si elle savait, elle me regarderait avec horreur et nos deux vies se trouveraient modifiées. Alors oui, peut-être me sentirais-je un véritable assassin… Je serais définitivement un assassin pour m'être éveillé à six heures. Si vous croyez à la signification du rire, pourquoi ne riez-vous pas de cela ?

Je n'ai rien dit à ma femme, il aurait fallu que j'insistasse pour qu'elle me crût. Je n'aime pas me fatiguer.

Ma femme se nomme Marie-Thérèse. Un jour je vous montrerai sa photographie. Elle a de jolis seins, vous verrez ; ça me ferait plaisir si vous en aviez envie.

* * *

Le maçon pouvait avoir trente ans. Il portait une casquette et il avait les yeux roses. Sur mon lit de mort — c'est à cela que je voulais en venir —, oui, sur mon lit de mort, ma dernière pensée sera pour ses yeux. Certains lapins ont les yeux roses, ça ne leur empêche pas de ressembler à des lapins ; lui avait les yeux roses et il ne ressemblait à rien d'autre qu'à un maçon. A un maçon aux yeux roses, voilà.

Et ma vie coule sous l'arche des yeux roses.

* * *

Ce jour-là, j'étais allé chez Blandin. Cherchez sur l'annuaire ! Vous y trouverez : Blandin, liquoriste. Si je n'étais pas allé chez lui, rien ne se serait produit — autre hasard. Mais allez donc dire à Blandin qu'il a, rien qu'en existant, participé à un meurtre.

Blandin vous montrera l'en-tête de son papier à lettres : maison fondée en 1843. Blandin distille, il ne tue pas les gens.

Et c'est vrai, il n'a pas tué ! Un peu du crime l'a traversé, comme le courant électrique traverse le corps d'un homme qui tient un autre par la main. J'étais le dernier de la chaîne, j'ai pris la décharge. Il faut bien un dernier.

Quand j'étais petit, je me disais : « Je pense que je pense que je pense que je pense. » Comme cela jusqu'à vomir. Ça me faisait songer à l'étiquette collée sur les boîtes de la Vache qui rit, où l'on voit une vache ayant comme boucles d'oreilles d'autres boîtes où figure la même étiquette, ainsi de suite jusqu'à mourir.

Oui, il faut un dernier, et un dernier n'est que la victime d'un nombre.

Blandin croit à l'éternité de sa firme parce qu'elle a cent ans. Mon arrière-grand-père aussi a eu cent ans, lui aussi avait pris l'habitude de l'éternité. On l'a trouvé mort dans son lit, un matin, la bouche ouverte, et on a fermé ce siècle d'erreurs avec un mouchoir noué sur la tête.

* * *

Donc j'étais allé chez Blandin pour lui commander une caisse de Gallifet. J'aime les liqueurs douces. Je les bois à la bouteille. Je bois toujours à la bouteille lorsque je suis seul. Blandin habite du côté de la gare de triage, tout au fond d'une rue déserte qui sent la fumée, le harnais, et la cave près de chez lui. Je revenais paisiblement. La rue est bordée d'un côté par le remblai d'une voie ferrée, de l'autre par un mur infini sur lequel les gamins écrivent des noms de filles, et les grandes personnes des noms d'hommes politiques.

J'étais seul dans la rue. Il pouvait être onze heures. Un petit soleil triste dessinait des ombres. Un chien maigre flairait le mur. Pourquoi ce décor sans pittoresque devint-il mon décor ? Et surtout le décor du maçon ? Le monde entier se condensa pour nous dans cette rue assoupie, et le véritable reste du monde devint tout à coup une chose improbable et sans importance. Cette rue, rien que cette rue au trottoir de terre, au mur immense bégayant ses « Lulu » et ses « A bas Laval ! ».

Le maçon survint. Il allait à bicyclette et ses yeux roses avançaient vers moi comme, la nuit, l'incandescence d'une cigarette.

Et soudain le temps qui ne compte pas compta. Il se traîna comme l'heure que l'on suit des yeux sur le cadran de l'horloge. Il se traîna comme dans son regard se traîne la vitesse d'un coureur.

Le maçon arrivait sur moi. Il ne le savait pas. Il me voyait sans me regarder. Le hasard devint minutieux. Maintenant, je me dis : « Et s'il était allé plus vite, et si j'étais parti plus tôt de chez Blandin ?… »

Nous vivions. Il devait mourir. Je devais le tuer.

Et c'était là.

* * *

A l'instant précis où nous parvînmes à la même hauteur, les sirènes d'alarme retentirent, donnant sa signification à un ronronnement qui, depuis un moment, rôdait à l'horizon. Le maçon descendit de sa bicyclette et la peur réussit ce miracle : faire de deux inconnus une fraternité, oui ! Nous nous regardâmes et immédiatement nous nous sentîmes liés par ce hululement comme deux jambes par la marche.

— Bon Dieu ! hurla le maçon, c'est pour nous !

Je pensai à la gare de triage, si proche. Je sentis ma gorge se contracter. Je fus assoiffé d'éloignement.

Le vrombissement devint un sourd tonnerre.

— Planquons-nous ! cria mon compagnon.

Il abandonna sa bicyclette et se précipita vers une sombre masure, incrustée dans le mur comme une plaie.

Tenez, vous allez penser que je radote, mais cette maison, cette carcasse de maison morte, étouffée dans le mur, n'était-ce pas aussi le hasard ?

* * *

Je viens soudainement de comprendre pourquoi je vous raconte tout cela. Et c'est diablement reposant, la compréhension. Je pense que ma vie, à cause de ce drame, devient comme une sorte de roman. Je ne peux plus vivre un roman. Je ne peux plus. C'est trop lourd pour moi. Je m'en débarrasse d'un coup de reins, comme d'un colis dont les ficelles claquent. Voilà pourquoi j'avais envie d'éveiller Marie-Thérèse, ce matin, et de lui montrer mes mains de meurtrier, qui ressemblent perfidement à des mains faites seulement pour servir de mains. Je vivais un roman tout seul, votre roman maintenant ; c'est trop difficile, je n'ai pas de spectateur en moi, je ne suis pas fou. Pour supporter un roman, il faut se sentir multiple.

Vous allez tout savoir, et puis tout oublier, et moi aussi peut-être, entraîné par votre indifférence.

* * *

Le maçon laissa sa bicyclette devant la porte et nous nous engouffrâmes à l'intérieur de la maison morte. Il y avait un couloir plein de plâtras, encore tapissé d'un papier sans couleur, et puis, au bout, une salle au plafond crevé sur les murs de laquelle on apercevait un Règlement pour les débits de boissons et les réclames du Cinzano.

Une trappe dans le plancher. Un escalier de six marches. Nous fûmes dans la cave. C'était plutôt un trou dans des ruines. Nous nous y terrâmes. Et alors il y eut la bombe, mais je ne peux pas vous expliquer, ni personne, ni même le type qui avait inventé cette bombe et composé ses effets avec des formules.

Quelque chose d'énorme et de trop fort. Un bouleversement et du bruit. Le bruit du bruit. Du bruit chimique. Le diamant, oui, le diamant fait bruit.

* * *

Nous nous retrouvâmes serrés l'un contre l'autre, le maçon et moi. Crispés. Nous attendions une suite, il n'y en eut pas.

Je claquais des dents et j'avais envie d'uriner comme lorsque, enfant, je jouais à cache-cache.

— Nom de Dieu ! disait le maçon. Nom de Dieu !

Nous étions comme une photographie représentant un acrobate entre deux trapèzes. Et puis, soudain : crac ! la vie a repris.

— T'as des allumettes ? m'a demandé le maçon. Nom de Dieu ! J'ai oublié mon briquet dans ma veste, j'étais juste allé chercher mon casse-croûte ; tu parles, si j'avais pensé…T'as pas d'allumettes ?

— Je ne fume pas.

A tâtons, nous retrouvâmes l'escalier et le gravîmes. Impossible de pousser la trappe. La maison s'était effondrée par-dessus. Je ne sais pas où était tombée cette bombe, assez loin sans doute. Et puis, nous n'avons pas à nous en occuper : on paie des techniciens pour étudier ces phénomènes.

* * *

Je vous émiette mon roman et j'ai envie de pleurer. J'ai souvent envie de pleurer, mais je ne pleure jamais. En ce moment, il ne s'agit pas d'une vraie tristesse, seulement d'une mélancolie poétique. Je rêve que je vous raconte une histoire si poignante, si désespérante que nous pleurerons tous, vous et moi, lorsqu'elle sera achevée, et que nous nous logerons tous une balle dans le cœur pour l'empêcher de battre à l'ombre de mon histoire.

Mais moi, je me manquerai, afin de vous voir mourir…

* * *

Nous étions prisonniers de cette cave. Lorsque nous avons compris que nous ne pouvions pas en sortir par nos propres moyens, nous avons essayé de nous y installer.

Il faisait noir. Ce n'est pas vrai, on ne s'habitue pas à l'obscurité lorsqu'elle est totale. Ainsi je ne voyais pas le maçon, bien qu'il fût vêtu de blanc. Je ne l'ai jamais revu. Je l'ai tué à tâtons.

— Tu parles, me dit-il, quand, exténués, nous nous assîmes à terre, nous sommes enterrés vivants ; tu parles qu'on est fait comme des rats ; tu parles que personne n'aura l'idée de gratter dans la bicoque pour voir si qu'on est dessous !

Au début nous fûmes fatalistes, à cause du silence, bien tendu comme une eau de mare. Le bombardement avait cessé et c'était rudement fameux de vivre encore.

— Moi, dit le maçon, je suis maçon, et toi ?

— Écrivain !

Il parut ému. Dans le noir, il dit sur le mode admiratif :

— Merde, alors !

Puis, plus bas :

« Vous m'excuserez…

* * *

Par moments, j'ai l'impression d'évoluer. De vieillir et d'évoluer. Je me dis : « Ce doit être “ça”, l'expérience. » Et « ça » me réconforte. Suis-je donc stupide au point de vouloir me transformer ? Mais je retrouve au long de ma vie des situations identiques qui suscitent en moi d'identiques réflexes. Je me poursuis implacablement.

Voilà pourquoi mon acte ne fera jamais de moi un assassin. Les accidents ne nous transforment pas. Un homme peut subir l'amputation de ses quatre membres, l'homme-tronc qu'il sera devenu demeurera malgré tout l'homme complet qu'il était.

* * *

Au début, nous fûmes plus que fatalistes. Nous fûmes calmes…

Pour le maçon, l'événement n'était pas de se voir brusquement emmurer, mais de l'être en compagnie d'un écrivain.

Ça lui paraissait inouï. Il cherchait à dilater son maigre destin. Je me sentais gêné. Écrivain ! Jamais je n'aurais osé qualifier ainsi mon activité. Je rédige des brochures pour une agence d'éditions : Titres : La Conserve de guerre, Je suis colombophile, La Clef des songes, etc. Lorsqu'on m'interroge sur ma profession, je dis que je travaille aux éditions Merseilla, sans plus. Écrivain ! C'est mon percepteur qui en a décidé ainsi.

Alors écrivain, soit !

Oui, le maçon fut médusé.

Au bout d'un moment, il reprit son souffle.

— Moi, voyez-vous, commença-t-il, ma vie est un roman.

(A lui aussi !)

Nous étions dans le noir épais de ce caveau. Il vivait par sa voix, sa voix était plus qu'une voix, elle était un individu complet.

— Ma vie est un roman, reprit le maçon. Si je vous la disais, vous en feriez un livre…. (Et je sentis qu'il esquissait un geste dans l'obscurité. Tout gosse, je me suis trouvé orphelin, j'ai été élevé par un vieux voisin qui me touchait, vous parlez ! Vaille que vaille j'ai grandi et je me suis marié. Le ménage marche couci-couça, vu qu'on s'engueule, ma femme et moi. Un roman, je vous dis. Ma femme, je vais vous dire, ça n'est pas une mauvaise femme, mais elle a des idées, moi je n'ai pas d'idées. Il ne faut pas non plus qu'une femme en ait… Un roman…

* * *

Qu'est-ce qu'un roman ?

* * *

Je crois comprendre.

Un roman, c'est le maçon maintenant ; un roman, ce sera moi tout à l'heure. Un roman, dix, mille romans, ce sera vous quand vous ne serez plus, ou qu'une partie essentiellement collective de vous-même aura cessé de fonctionner.

Mon acte suprêmement collectif a été l'assassinat du maçon.

* * *

Dans la cave, j'étais tellement assommé par l'obscurité que je croyais voir danser au plafond des disques de lumières pétillantes. Ces disques s'élargissaient démesurément ou s'étrécissaient jusqu'à devenir une étincelle. J'avais beau fermer les yeux et les rouvrir, le phénomène continuait.

Je demandai au maçon :

— Vous ne voyez rien en haut ?

Il répondit que non et poursuivit la narration de son histoire. Comme elle n'avait pas de suite, il la recommença…

* * *

Je m'appelle Antoine Ragosin et le fisc a décidé que j'étais écrivain. Je sais maintenant que je suis Antoine Ragosin depuis toujours, pour moi-même et pour les autres, et que je le demeurerai toujours contre moi et contre les autres. Mais il aurait suffi que j'éveillasse Marie-Thérèse, ce matin, afin que tout changeât pour les autres.

Lorsque quelqu'un pense à moi, il voit mon visage allongé, mes lunettes derrière lesquelles s'affolent mes yeux myopes, mes cheveux roux. Surtout mes cheveux roux. Cette tête, c'est la tête rassurante, permanente, immuable, définitive d'Antoine Ragosin, brave type. Mais si mon meurtre était connu, elle cesserait d'être paisible comme un paysage pour devenir la tête du crime. Mon acte remonterait jusqu'à mon berceau et personne ne se souviendrait que j'ai été un brave homme.

* * *

Après la vie du maçon, il y eut un long silence.

Il ne pensait pas à réclamer la mienne, et je n'éprouvais nul besoin de la lui raconter.

Avant lui, je n'avais pas de vie à raconter. Je n'avais que ma vie. Elle n'était pas racontable.

Au bout d'un long moment, le maçon dit :

— J'ai ici ma musette avec un litre de rouge et trois sandwichs, y en a deux à la tomate, et l'autre est au fromage bleu. Ma femme s'appelle Amélie, elle doit commencer à se biler. Voulez-vous qu'on mange ?

— Je n'ai pas faim.

— Ni moi, mais on va boire une rasade, et puis vous parlez, faudra sortir d'ici ! Bon Dieu, je voudrais pas crever dans le noir. Le jour il fait jour, c'est pas la même chose.

* * *

« Faire jour ! » La belle expression…

* * *

Nous nous mîmes à explorer la cave de fond en comble. Ce n'était pas facile. Nous butions contre des caisses vides et des tessons de bouteilles.

Le maçon dit :

— Il nous faudrait une pioche !

Comme il aurait su s'en servir !

En guise d'outil, nous ne découvrîmes qu'une penture de porte.

— Où jugez-vous bon d'attaquer ? questionnai-je.

— Au plafond, me répondit-il ; il faudrait que nous découpions une poutre afin de faire effondrer une partie de l'étage dans la cave.

Nous superposâmes deux caisses et je les maintins en équilibre tandis qu'il s'y juchait. Le travail commença ; il se servait de la penture comme d'un pic et attaquait violemment la poutre.

— Elle est foutrement solide, cette saloperie, grondait-il à mi-voix.

A cause de son équilibre difficile, il ne pouvait prendre d'élan pour frapper. Il décuplait donc sa force afin de gagner en violence. Il injuriait la poutre pour se donner du cœur à l'ouvrage.

Son mouvement faisait trembler les caisses. Je m'arc-boutais contre elles. J'avais le nez dans les jambes du maçon. Il sentait abominablement des pieds. Le choc faisait crouler des plâtras. Ma langue fut bientôt feutrée par une poussière âcre et lourde. Je baissai la tête. Cette bruine de gravats tomba sur mon cou. J'avais l'impression que c'était l'obscurité que le maçon attaquait ainsi et que celle-ci s'effritait sur moi. Mes doigts s'engourdissaient sur les caisses, je perdais la notion de mes bras. Je devenais rapidement une masse inconsciente de son rôle, mais, à l'intérieur de cette masse, mon corps éternel vivait. Je redoutais d'éprouver une démangeaison. Aussitôt, j'en ressentis une entre les jambes. Je fus affolé par l'idée que j'allais devoir me gratter. J'aurais pu supporter une baïonnette dans le gras de la jambe, mais pas cette démangeaison ; c'était comme un ver qui se préparait à me pénétrer.

Je lâchai le frêle édifice ; le maçon perdit l'équilibre mais se reçut avec agilité.

— Eh ben ! Un peu de plus…, fit-il gentiment.

— Vous m'excuserez, dis-je.

Je n'avais plus envie de me gratter.

Mon compagnon reprit sa place sur les caisses. Et de nouveau j'eus son gros pantalon sur le visage. La cendre de nuit recommença à pleuvoir. Ma démangeaison revint.

— Ça va, me dis-je fermement, je deviendrai fou, mais je ne me gratterai plus.

Alors elle me laissa un peu en repos.

Le maçon flanquait de grands coups. Il hurlait à chaque fois : « Tiens ! Vache. Tiens ! Salope. Tiens ! Fumier… »

Et ses pieds sentaient de plus en plus, et ses deux jambes infinies me chuchotaient son effort.

* * *

Souvent j'ai évoqué la scène, je ne parvenais pas à l'ordonner. C'était une réalité passée qui tournoyait dans mon souvenir. Maintenant qu'elle est écrite, revécue en quelque sorte, je me sens délivré. Non ! non ! non ! je ne suis pas un assassin…

* * *

Le travail n'avançait pas. La poutre était trop dure et la penture pas assez tranchante. Elle arrachait seulement quelques copeaux et, dans le noir, on ne pouvait localiser l'assaut afin de créer une blessure susceptible de mettre ce bloc de bois en péril. Bientôt le maçon fut incapable de poursuivre ses injures, chacun de ses coups lui arrachait un ahanement de bûcheron qui, à la longue, finit par devenir une sorte de gémissement. Ses jambes tremblaient de plus en plus. Et j'entendais, là-haut, son souffle rauque, un peu sifflant.

— J'en peux plus ! s'exclama-t-il enfin.

Il descendit.

— Je sue comme une femme en couches, continua-t-il.

Moi aussi je suais. J'écoutais ma respiration. Elle ressemblait à la sienne. Pourtant, je n'avais produit aucun effort. Déjà on respirait mal.

— A moi, fis-je en escaladant les caisses.

Une fois perché, j'eus un vertige. Il me semblait qu'on m'enveloppait la tête dans un linge chaud.

« L'air chaud monte », pensai-je.

Je tâtai la blessure de la poutre. Puis je me mis à frapper ; mais je suis maladroit, l'outil dérapait et je me meurtrissais le dessus des doigts sur le bois rugueux.

Je me disais de plus en plus : « L'air chaud monte, l'air chaud monte… »

J'avais envie de vomir.

Le maçon dit :

— On est cons de s'escrimer, ça fait pas plus que de pisser dans un violon. Cette poutre est trop solide pour la penture.

Je tapais à tort et à travers. Bon Dieu, comme c'était ridicule, cette agitation d'homme effaré par la chute de son destin !

Depuis longtemps nous avions compris que nos efforts étaient inutiles, mais nous jouions le jeu tout de même. Par pudeur, l'un vis-à-vis de l'autre.

* * *

En admettant que le maçon ne soit pas mort, bien que nous ayons vécu ensemble de pareilles heures, nous ne nous saluerions même plus.

J'ai toujours été déçu par l'oubli. Si mes contemporains avaient voulu, je saurais vivre à travers des souvenirs.

Ainsi, j'ai aimé une femme qui se nommait Judith. Je la fis souffrir parce qu'elle m'aimait, que je l'aimais et que c'était trop simple. Lorsque je la quittai, elle ne me dit rien, elle me regarda seulement. Elle me regarda comme seules les vaches savent regarder : sans ciller et peut-être sans voir. A son regard, je compris qu'elle ne m'oublierait pas, et je partis, allégé par cette certitude.

De temps à autre, je lui téléphonais :

— Allô ! Judith ?

Elle demandait :

— Qui est-ce ?

Et je répondais :

— C'est moi !

Alors sa voix devenait peureuse, humide, et me ravissait :

— Bonjour, Antoine !

Un jour, il se passa ceci :

— Allô, Judith ?

— Qui est-ce ?

— C'est moi !

— Moi qui ?

Je raccrochai.

L'oubli…

* * *

Le maçon tint à ce que nous mangions. Pour lui faire plaisir, j'acceptai un sandwich à la tomate, mais j'avais surtout soif. Lui aussi.

— Il faudra ménager le kil, prévint-il d'une voix déjà moins fraternelle.

Il se demanda :

— Si personne vient nous délivrer, de quoi qu'on mourra : de faim ou d'asphyxie ?

— D'asphyxie, répondis-je.

Il réfléchit.

— C'est vrai, approuva-t-il, on respire mal. Je sue de plus en plus, et vous ?

— Moi aussi.

Il parla encore :

— Je pense aux types des sous-marins. Ça doit être moche de crever comme ça.

Moi, je pensais à l'asphyxie. J'essayais d'imaginer ses effets. J'y parvenais presque. Pour mieux suivre ma pensée, je parlai tout haut :

— Nous allons suffoquer de plus en plus. Et puis nous transpirerons encore, et puis nous respirerons, mais, malgré nos efforts, il n'y aura plus d'oxygène dans nos poumons, nous aurons sûrement des étourdissements, et puis…

— Et puis merde ! dit brutalement le maçon. Je veux pas le savoir.

Je me tus.

Et voilà qu'il se mit à trépigner dans la cave en hurlant :

— Comme des rats. Nom de Dieu ! Comme des rats !

— Ça va, lui dis-je, ce n'est pas la peine de crier comme ça. Plus vous vous agitez, plus vous consommez d'oxygène.

— Ça, c'est mon affaire, répondit l'homme, bêtement.

— Et la mienne aussi.

— Ah oui, admit-il, bien sûr.

Il soupira.

— A votre avis, est-ce qu'on va crever ensemble, ou l'un après l'autre ?

— Je ne sais pas, plutôt l'un après l'autre, tout ça dépend de nos constitutions.

— C'est vrai, vous savez tout, vous autres écrivains.

Écrivain ! « Les Conserves de guerre, Je suis colombophile, La Clef des songes »…

Le maçon respirait du nez. J'avais son odeur dans la tête. Brusquement, je pensai à ses yeux roses. J'aurais donné un bras pour les revoir.

Mais il avait oublié son briquet…

* * *

Le temps passait. Parfois, saisi d'une brusque frénésie, le maçon flanquait quelques coups de penture au hasard. Après quoi, il revenait s'asseoir à mes côtés.

— Écoutez, me dit-il, je songe à ce que vous disiez tout à l'heure. On va étouffer, bon, on aura des visions, peut-être qu'on râlera. Ça je l'imagine, mais après ?

— Nous mourrons insensiblement.

— Bien sûr, mais après ?

Je fus médusé.

— Après ? lui dis-je. Les écrivains eux-mêmes ne savent plus.

* * *

Plus le temps passait, plus j'avais envie de voir les yeux roses du maçon.

J'essayai de me raisonner, c'est-à-dire de penser à ma mort, de la comprendre.

Je passai en revue mes années, mais je ne parvenais pas à les égrener, elles composaient un tout. Je compris que toutes les vies, courtes ou longues, forment un tout de même dimension au bord de la mort. Et je me disais :

— A quoi cela a-t-il servi ?

J'essayai d'imaginer les conséquences de ma mort ; j'en découvris plusieurs, mais elles me firent hausser les épaules.

Le chagrin de Marie-Thérèse ? Pour grand qu'il eût été, il n'aurait pu la conduire au suicide. Or, à ce moment-là, seule la certitude de son suicide aurait pu me soulager.

Mon manuscrit inachevé ? Allons donc, il était contenu dans le minuscule « tout » de mon passé. Que m'importait alors qu'il fût terminé ou non ?

Ma vie aussi restait inachevée, aucune vie n'est achevée, jamais !

* * *