roman
Mon cher Simenon Si je ne pensais pas à vous comme à un ami, c’est au romancier Georges Simenon que je dédierais ce livre. F. D.
AVERTISSEMENT
Les héros de ce récit sont fictifs. Les personnes qui voudraient se reconnaître dans ces pages nous donneraient la réconfortante impression qu’ils sont cependant humains.
F. D.
CHAPITRE PREMIER
En 1924 la bonne société de Bourg s’enorgueillissait d’un médecin nommé Ferdinand Worms, praticien de grand mérite et homme de grande vertu. Il est assez fréquent de voir des médecins pratiquer la charité, aussi la bourgeoisie lui pardonnait-elle volontiers ce caprice et, loin de lui en tenir rigueur, avait à cœur de l’en louer.
Le docteur Worms jouissait d’un de ces physiques communs qui abritent les âmes de valeur. Il avait un regard bleu, préoccupé, des lèvres minces, pincées par un sourire oblique et un visage sans intentions au nez côteleux. Ses cheveux blonds et fins découvraient comme par transparence son crâne luisant, mais à quarante ans Ferdinand Worms ne redoutait plus la calvitie ; il avait compris qu’il demeurerait jusqu’à la vieillesse une sorte de chauve artificiel. Bien qu’il fût plutôt maigre, il possédait un cou massif de personne placide qui exagérait l’ovale de son visage. Le docteur Worms n’était pas beau, mais il savait plaire ; or le charme est à la beauté ce que la tendresse est à l’amour : un prolongement moins chatoyant mais beaucoup plus durable.
Très tôt, ses parents — un couple de colonels — lui avaient acquis un cabinet et une épouse, car, à leur avis, l’un n’allait point sans l’autre. Gens rigides, le père portait les éperons, la mère maniait la cravache. Tous deux avaient trop le culte du commandement pour ne pas apprendre à leur fils à obéir. Leur vie fut un enseignement. Ils la voulurent édifiante et n’osèrent jamais regretter cette décision. Le colonel routinier aimait la France, la discipline et les dames de bon maintien et il vénérait l’armée qui lui avait accordé tout cela. On le considérait comme un rude meneur d’hommes dont on avait vu les qualités au cours de maintes grandes manœuvres. Tout le monde regretta sa mise à la retraite avant la guerre de 1914 ; quatre ans auraient suffi à cet homme patient pour décrocher une étoile au ciel de sang.
En 1910 l’officier eut à statuer sur sa situation et celle de son hoir. Sa fortune modeste ne permettait pas simultanément l’achat de la maison de campagne susceptible d’abriter sa retraite — mot pénible pour un soldat — et du cabinet de son fils. Il fallait se décider pour l’un ou pour l’autre. Certes le père Worms aspirait à une calme campagne où son sabre aurait pu rouiller, mais il savait le poids d’une situation neuve et se serait sans aucun doute dépouillé au profit de Ferdinand, si sa femme n’avait apporté une troisième solution à laquelle se rallia la famille : un riche mariage.
Ferdinand Worms ne songeait qu’à son travail. Il voyait en chaque femme une épouse possible dont il ne récusait pas l’importance et tenait le beau sexe en trop grande estime pour se laisser émouvoir par lui. Il chercha consciencieusement parmi les riches héritières de la ville et se décida pour la fille d’un marchand de vin que l’on disait laide et sotte mais qui n’était que dodue et réservée. Cette personne lui parut particulièrement désignée pour tenir un intérieur bourgeois et procréer efficacement. Peut-être une part de calcul se mêla-t-elle à la chose et Ferdinand pensa-t-il donner confiance à sa future clientèle en produisant une épouse bourrée de santé, mais il ne fit jamais à quiconque confidences de ce genre. Il apportait dans la corbeille de mariage le passé prestigieux de son père et les promesses de son avenir. Le marchand de vin ne se fit pas trop tirer l’oreille — les gros buveurs sont cléments — il fut flatté par l’uniforme du beau-père et la profession de l’époux. Il dorait ses barriques avec les galons du colonel. C’était un homme sans façons, gros et jovial, dans les veines duquel coulait un vin épais. Il s’appelait François Borecque et s’en montrait très fier. Cette facilité à se satisfaire de faits aussi naturels dénote un esprit simple qui tend hélas ! à disparaître. Il maria sa fille, paya un cabinet boulevard de Brou et recommanda son gendre à toutes les « cirrhoses du foie » de la ville. « Vous savez, disait-il d’un air matois à ses amis, vous n’avez guère de mine ces temps-ci, votre figure est jaune comme un canard plumé ; allez donc trouver notre docteur, allez-y de ma part ; si, si, le gendre vous fera un prix ». Le salon d’attente du jeune médecin fut vite très fréquenté ; au moindre bobo, on allait voir Ferdinand Worms ; par curiosité, autant que par sympathie pour le père Borecque d’abord ; ensuite parce qu’il satisfaisait ses pratiques. Il prenait un air réfléchi qui inquiétait et mettait en confiance tout à la fois. Il avait une façon de vous flairer et d’aller droit au mal qui tenait du prodige. « Il connaît son affaire » pensaient les malades en se rajustant. Et comme, par égard pour les recommandations de son beau-père, il tenait des prix modestes, sa réputation ne tarda pas à s’affirmer.
La fille Borecque se prénommait Blanche. C’est là un prénom de tout repos qu’elle méritait et justifiait pleinement. Elle était blonde et grasse, trop timide comparativement à l’importance de sa dot, et d’un caractère passif, prompt à se satisfaire comme celui du marchand de vin. Elle fut bien aise d’être mariée à un médecin et s’appliqua à l’aimer. Comme elle l’admirait et le craignait ce lui fut facile. Elle s’intégra à la maison, ouatant la vie du docteur. Elle allait à la messe sans enthousiasme mais pour perpétuer au profit de son mari cette habitude qui s’était avérée utile à son père. Blanche savait combler son existence avec de menus soucis ménagers. Elle possédait en fait de distractions une servante docile, quelques amies bavardes et une collection de pauvres recommandables, cependant elle manifesta bientôt le désir d’enfanter. C’est un peu par ce souhait que les jeunes filles bien pensantes rejoignent les libertines fatiguées. Ferdinand Worms n’eut garde d’accéder à cette importante mais légitime requête. Il ne voulait pas se multiplier avant de s’être pleinement réalisé, avant de jouir d’une situation et d’une renommée. Seuls, les hommes ayant connu les affres des chiffres ambitionnent que leurs enfants soient en naissant les fils de leur père. En 1919 il songea à satisfaire son épouse, mais il différa sa résolution le 3 août et reporta le projet à une date ultérieure. C’était un homme prudent. Sa femme eut l’esprit de ne pas se formaliser et s’abstint de juger hâtivement la carence du docteur, dont en quatre ans elle avait pu apprécier la sagesse.
Bien que fils d’officier — ou peut-être à cause de cela — Ferdinand Worms n’était pas militariste. Il considéra la mobilisation un peu comme une épidémie et l’esquiva savamment. Savoir comment n’est pas notre fait. Le système D et les aréopages évoluent très lentement, point n’est besoin de révéler de pernicieux échappatoires susceptibles d’être mis à profit au cours des guerres à venir.
Le colonel habitait aux environs de Meximieux une coquette bicoque bressane. Le quatre août, il se précipita à Bourg afin de reprendre du service. Avant de se rendre à la Préfecture, il passa chez son fils qui lui découvrit séance tenante une obturation du pylore nécessitant une proche opération. Ce diagnostic arrêta l’élan du retraité. « Vois, Ferdinand, s’exclama-t-il, comme le hasard est maudit. Tu es témoin de mon patriotisme. Enfin puisque mon corps n’est plus aussi neuf que mon âme, je m’incline. Espérons que la France vaincra quand même. »
Grâce à la maîtrise du docteur, le père Worms évita l’opération envisagée. Son pylore se déboucha tout seul, miraculeusement… quatre ans plus tard.
La « grande guerre » affermit la position du docteur Worms en le faisant bénéficier de la clientèle de ses confrères mobilisés.
Vers le milieu des hostilités, le marchand de vins mourut d’une mauvaise angine de poitrine malgré les efforts de son gendre et les prières de son épouse. Ferdinand Worms hérita de huit cent mille francs. Il n’en demandait pas tant et s’estimait comblé par les libéralités du père Borecque. Un grand mouvement intérieur bouleversa cet être réfléchi qui vit dans cette largesse du sort un mystérieux avertissement. Il sentit s’élever en lui une flamme luminescente qui, dès lors, éclaira sa vie. Le docteur Worms se dit qu’à trente ans, jouissant d’une fortune solide, il se devait tout entier à la médecine.
Il voulut lui restituer son véritable rôle qui est de soulager tout individu souffrant. On le vit se dépenser largement, indifférent à l’heure qui passe, allant de lit en lit, de grabat en grabat. Il soignait les riches sans dédain et les pauvres sans condescendance, omettant de présenter sa note lorsqu’il devinait la gêne. Il fréquentait d’un même cœur le luxe et la misère. Il savait que le mal n’a pas de classe et il vivait avec le mal. « Il m’est, disait-il, sympathique comme un vieil adversaire dont les ruses passionnent. »
Le docteur se fit lentement une réputation de philanthrope sévère qui se propagea au-delà de la ville, dans la campagne environnante.
En 1920, Blanche Borecque mit au monde un garçon, ce dont toute la famille lui fut reconnaissante. Le colonel, élu parrain, voulait le prénommer Napoléon ou César mais les femmes se récrièrent et lui firent sentir combien de tels prénoms sont lourds à porter. La maman Borecque proposa timidement François en souvenir du marchand de vin « qui aurait été si heureux s’il avait été là ». On agréa d’emblée ce prénom d’un maniement facile. On le baptisa fastueusement. Des malades reconnaissants vinrent sur les marches de l’église. On rit beaucoup des larmes du bébé ; on pleura d’émotion devant ses sourires. Après quoi, le colonel déclara qu’on en ferait un sacré petit lieutenant de cavalerie.
* * *
Les Worms habitaient une maison de deux étages cossue et confortable où le granit abondait. La façade grise révélait qu’un bon siècle s’était installé entre les pierres sans leur causer le moindre dommage. Un lierre chétif s’essayait sur les soubassements, habillant de vert la demeure jusqu’à la hauteur des fenêtres. Ces dernières étaient pourvues de petits carreaux dont certains — ceux du haut — se partageaient les trois couleurs fondamentales. Le toit d’ardoise ressemblait à un manteau de cheminée ; il enveloppait l’habitation dans une sorte de carapace luisante, un peu austère sans doute car l’ardoise est triste, mais d’une distinction savante. Chose étrange ! une avancée de tuiles roses, en forme de visière, surmontait la porte d’entrée. L’architecte avait prodigué toute son originalité à celle-ci. Elle était faite de chêne massif, tourmenté de moulures, et s’ouvrait à deux battants. Un heurtoir de cuivre représentant une tête de lion la parait bizarrement. Cette tête de lion incommodait à cause de ses yeux de verre, profonds et sans prunelles, dans lesquels le soleil glissait parfois des fixités infinies.
Pendant de longues années, François Borecque avait convoité cette maison opulente. Il eut la satisfaction d’y installer le ménage de sa fille et de voir briller sur la fameuse porte la plaque de cuivre de son gendre. Il put ainsi avant de mourir se repaître de ce legs prématuré.
Le rez-de-chaussée répondait aux nécessités du médecin. Il se composait de quatre pièces administrées par un vestibule carrelé en damier au fond duquel prenait le monumental escalier intérieur donnant accès à l’appartement. À gauche de l’entrée, s’ouvrait la porte d’un vaste salon d’attente, à droite celle du cabinet d’auscultation auquel faisait suite le laboratoire du docteur. La pièce correspondant au laboratoire servait de débarras et de bureau ; on y serrait les meubles détériorés, les vieux paravents et une galerie de tableaux d’ancêtres inconnus dont la vue déplaisait à Blanche. C’est dans cet entrepôt d’antiquaire que se tenait mademoiselle Jésus la secrétaire de Ferdinand Worms, une vieille fille de bonne tenue dont les fonctions étaient d’ouvrir la porte aux pratiques, de répondre au téléphone et de dactylographier le courrier du médecin, d’un index hésitant, sur une vieille Olliver.
La vie du docteur Worms était très active et ses nuits se peuplaient de coups de sonnette. Il subissait courageusement la tyrannie de sa clientèle sans se départir d’une constante égalité d’humeur. Sa femme ne lui avait jamais vu exprimer le moindre signe d’impatience lorsqu’un appel le sortait du lit. Elle confia à une amie que, la sonnerie du téléphone ayant retenti certaine nuit alors qu’il accomplissait son devoir d’époux, il s’était levé aussitôt et comme Blanche lui témoignait sa déception, s’était excusé courtoisement en disant : « Pardonnez-moi ma chère, et ne considérez pas mon départ comme un affront, mais comme une déficience ; je vous jure qu’il me serait impossible de prendre ou de donner du plaisir en sachant qu’un malade me réclame ». L’amie ne put conserver plus d’un jour ce secret intime qui, du reste, méritait de ne pas l’être. Toute la ville chuchota ce trait de dévouement dont certains imbéciles s’autorisèrent à rire mais que tout le monde n’eut garde d’admirer.
Le docteur Worms allait à ses malades comme un archer va au combat : allègrement et avec une constante curiosité. Il connaissait d’une manière précise les maladies et les guérissait de mémoire car il possédait un sixième sens de médium pour percevoir le mouvement intérieur de l’individu « Il me suffit, expliquait-il, d’opérer une transposition, je ne me substitue pas aux malades, mais j’interpose mon corps entre mon regard et lui. Je confronte mes sensations et ses symptômes ». Il se colletait vaillamment avec les maladies effectives et réservait tout son enthousiasme aux troubles mentaux, qui échappent aux réalités tangibles de l’anatomie et de la microbiologie. « Lorsqu’il s’agit, expliquait Worms, d’organes tels que le cœur, le foie, les poumons, le lien unissant les lésions aux symptômes est manifeste tandis qu’il n’en va pas de même pour le cerveau. La psychiatrie est une partie arriérée et sans limite de la pathologie, elle se trouve en retard sur le mouvement scientifique. Voilà pourquoi elle me passionne. »
Cette branche de la médecine le séduisait aussi parce qu’elle exige beaucoup d’intelligence, de psychologie et de grands efforts d’adaptation. Son laboratoire comprenait une bibliothèque exclusivement réservée à cette science. Il y puisait largement au cours des maigres loisirs de sa vie harassante. Ses confrères du département s’adressaient à lui et sollicitaient son diagnostic dans les cas de démence qui — trop souvent hélas — dépassaient leur compétence. Ils trouvaient pour le requérir des formules adroites, évitant l’aveu de leur incapacité.
— Allo ! glapissait le petit docteur Basin de Nantua, c’est vous, Worms ? Écoutez, j’ai en ce moment dans ma collection une gentille méningo-encéphalite diffuse qui vous amuserait, si le cœur vous en dit.
— Vous avez fait la réaction de Guillain ?
— Heu, non… je…
— Bon, murmurait Ferdinand Worms, je termine mon cabinet et je saute dans ma voiture. Avez-vous du benjoin, au moins ?
Il savait l’art délicat consistant à commander un égal sans qu’il y paraisse. Aussi ses collègues ne lui en voulaient-ils pas trop de son obligeance. Au début de sa spécialisation, ils avaient essayé le coup de la commission sur les « consultations provoquées » et suggéré l’idée d’un service rétroactif, mais Worms avait pris une attitude digne, pleine de fermeté pour témoigner combien il méprisait ces procédés de charlatans. Ses confrères qualifiaient sa dignité d’égoïsme, mais à voix basse, car il leur rendait de sérieux services… sans escompte.
— Vous vous laissez dépouiller de votre savoir, docteur, protestait parfois Mademoiselle Jésus, lorsqu’il revenait d’un canton voisin les vêtements poussiéreux, les yeux rouges et clignotants — il roulait dans un petit cabriolet découvert — et la cravate chiffonnée par le vent. « Ils » vous grugent, poursuivait la vieille fille, vous guérissez leurs malades et la gloire est pour eux.
Ferdinand Worms jetait un bref regard à sa secrétaire. Il la trouvait laide et la plaignait : la laideur étant un mal contre lequel il ne pouvait rien.
— Mademoiselle Jésus, disait-il, on ne dépouille jamais quelqu’un de son savoir et il n’y a aucune gloire à guérir. J’entends la sonnette, allez ouvrir.
Elle obéissait promptement. La vieille demoiselle était comme une girouette qui ne grince plus.
* * *
En 1924, Blanche Borecque se trouva enceinte pour la seconde fois. Ferdinand Worms en fut contrarié. Sa femme allait sur ses trente-cinq ans et il en comptait lui-même trente-huit, ils avaient pris de graves habitudes et chérissaient leur petit François d’une façon déjà exclusive, — cependant, il n’eut pas la coupable pensée d’utiliser sa science pour changer le destin de son foyer.
Il menait une calme existence, dépourvue de soucis mesquins, et entourait Blanche d’une profonde affection — c’était décidément une épouse commode, silencieuse, d’humeur aimable, sachant recevoir et possédant en mémoire pour le moins mille recettes de pâtisserie. Elle appartenait à cette catégorie de femmes qui détiennent l’instinct maternel avant la puberté. Son fils occupait toute sa vie. Elle regrettait d’être riche par besoin de se prodiguer et craignait qu’un événement imprévu engloutît la future fortune de François. Une nouvelle maternité l’intimidait quelque peu. Elle doutait de pouvoir se multiplier au point d’enfermer deux enfants dans le même cœur et ressentait une gêne à la pensée que l’événement provoquerait la curiosité de son aîné, dont les incessants « pourquoi » l’étourdissaient. Bien avant que sa grossesse fût apparente, Blanche se vêtit de robes vagues et légères, pareilles à des tuniques, qui dérobaient ses formes et accentuaient son allure massive. Les bourgeoises de la ville, se soumettant à la mode des cheveux coupés, abandonnaient leur magnifique toison aux ciseaux affamés des coiffeurs. Worms conseilla à sa femme de les imiter, bien qu’il tînt cette fantaisie pour un vandalisme. Il sentait l’opinion publique aux aguets et craignait que les cheveux de sa femme ne lui offrissent une prise facile ; il n’hésita pas à les lui sacrifier afin de ne pas passer pour « rebelle au modernisme ». D’autant que la chevelure de Blanche ne forçait pas l’admiration : elle était lourde, raide et d’un méchant blond. Pourtant, lorsque la jeune femme sortit du salon de coiffure, chacun se rendit compte — et Ferdinand Worms le premier — combien ce décret de la mode la désavantageait. La disparition de son chignon lui découvrait une nuque de débardeur, musclée et géométrique. La pauvre Blanche, dans ses vêtements trop larges, ressemblait à ces rudes statues de monuments aux morts symbolisant la France éplorée.
Ferdinand Worms examina sa femme avec ennui et convint qu’elle était peut-être pire que laide : ridicule.
Mais il n’en souffrit pas tout de suite car, nous l’avons dit, il ne s’intéressait qu’à la médecine.
Le docteur commençait ses visites de bonne heure. Il savait combien la nuit est hostile aux malades et courait à leur chevet avant que l’entrain du jour ne les ait rendus enclins à l’optimisme. « Le mal est noir expliquait-il, il ne faut pas le voir en rose ».
Il se levait aux premiers miroitements de l’aube et sans bruit, gagnait la salle de bain. Il se lavait à l’eau froide afin de chasser le sommeil obstruant ses pores et se frottait d’eau de Cologne avant de passer un complet de bonne coupe.
Il voulait que sa présence apporte un réconfort total. Il savait qu’une mise soignée et une odeur de savonnette mettent souvent plus en confiance que des paroles. Ainsi astiqué, frotté à vif, luisant et frais il sortait sa voiture. C’était une petite Peugeot, jaune citron, à l’arrière pointu et plat comme une punaise des bois. Tout le quartier connaissait le halètement de son moteur et le cri effroyable de son klaxon. Elle était longue à mettre en route, têtue et obstinée comme un vieil âne. Le docteur s’évertuait sur sa manivelle, sacrait contre cet engin du diable qui se moquait de lui, plongeait sous le capot et gâtait ses gants à tripoter le moteur. Enfin il arrachait quelques longs crachats à l’automobile et tournait, tournait la manivelle à perdre haleine.
Les voisins matinaux s’amusaient de la scène car il parlait à sa voiture.
— Tiens, disait-il, en as-tu assez ?
Mais le ronron du moteur s’affaissait après quelques pétarades.
— Oh ! tu renâcles ma fille, tiens donc, et maintenant as-tu compris ?
Il sautait sur son siège, rouge et le front emperlé sueur, au moment où le buste de Blanche apparaissait à la fenêtre de leur chambre, une Blanche blême et fondante dans une chemise de nuit semblable à une tunique d’archange.
— Ne prenez pas froid, Ferdinand, lançait-elle invariablement.
CHAPITRE II
Ce 12 novembre 1924, Ferdinand Worms quitta son domicile plus tôt que de coutume dans sa hâte de retrouver un malade dont l’état inquiétant lui avait ravi le sommeil une bonne partie de la nuit.
Il s’intéressait vivement à la pneumonie d’un vieil employé de gare, car elle se compliquait d’une agitation intense qui éveillait l’attention du psychiatre. Aussi, durant le trajet, une sorte d’allégresse le poussait-elle. Le matin exhalait d’ardentes odeurs de vie, qui grisaient Ferdinand Worms en lui insufflant le frémissant désir d’exister. Il eut la tentation — vite repoussée — de s’accorder une promenade dans les environs de la ville tant il devinait la campagne vivante et blonde, mais son devoir parlait haut et le docteur aimait se soumettre à sa voix. Son malade demeurait dans une maison grise et muette, d’une tristesse nullement tempérée par une quelconque fantaisie architecturale. Les fenêtres géométriques faisaient penser à des regards vides. Le crépissage glissait au ruisseau, à chaque passage de lourds véhicules, comme du sable au bas d’un crible. C’était une de ces bâtisses moroses dont la laideur ne se hausse pas jusqu’au pittoresque, où les grandes sociétés ont entrepris de loger leur personnel. Les appartements y sont identiques comme le destin de leurs occupants. La société détient dans les rayons de cette ruche — otages résignés et crédules — les familles de ses employés dont, ainsi, la vie privée leur appartient. La petite automobile du docteur peupla les fenêtres de cent visages bouffis de sommeil, auxquels Ferdinand Worms prodigua un sourire circulaire. Il s’engouffra dans une cage d’escalier obscure au bas de laquelle baillaient des boîtes à lettres défoncées. Les murs transpiraient une eau trouble qui glaçait les doigts sans vraiment les mouiller ; l’escalier difficile, aux marches glissantes, était plongé dans une nuit fétide, qui croupissait dans les bas étages malgré la lueur indifférente d’une ampoule poussiéreuse. Au faîte de l’immeuble se découpait une verrière blafarde chargée de prodiguer aux portes des greniers un jour éteint, malade et âcre, plus louche encore que l’obscurité.
Tout en montant, le docteur Worms évaluait la qualité des microbes en suspens dans cette seule cage d’escalier et louait Dieu de ne pas lâcher plus souvent la bride des épidémies.
Il s’arrêta au troisième étage, et sonna à une porte où une carte de visite annonçait : « Auguste Rogissard, Employé P. L. M. ».
Une jeune fille vint lui ouvrir. Elle se devinait à peine dans l’ombre du corridor. En l’apercevant, Ferdinand Worms esquissa un mouvement de surprise.
— Entrez docteur, fit-elle, je suis Claire, la fille de M. Rogissard, la voisine m’a écrit pour me dire que mon père…
Worms suivit la jeune fille sans mot dire dans le couloir tapissé d’un affreux papier jaune qui servit d’écran à leurs deux ombres bizarrement tumultueuses.
— Je suis arrivée hier au soir…
Préoccupé par son malade, il ne prêtait pas attention aux paroles de Claire.
— Comment est-il ? questionna Worms.
Elle tourna vers lui un regard empreint à la fois de réprobation et de gratitude. Elle était vexée de l’indifférence impolie du médecin à son égard et comprenait par ailleurs l’inquiétude professionnelle de ce dernier.
— Il ne tousse plus, dit-elle, mais il délire.
— A-t-il beaucoup de fièvre ?
— Oui, s’écria la jeune fille d’un air anxieux, il est très malade, n’est-ce pas ?
Worms haussa les épaules. Il n’ignorait pas qu’Auguste Rogissard était un ivrogne notoire et redoutait que sa pneumonie ne déclenchât une psychose alcoolique aiguë. Il pénétra dans la chambre où stagnait une odeur d’eucalyptus et de corps négligé. Une vive clarté éblouissait, mais cependant, ici, le jour ne donnait pas une impression de salubrité. Perfidement il accusait la médiocrité de la pièce, la signalait par vingt détails. Le papier de la tapisserie partait en languettes, le soleil et l’humidité en avaient décomposé la couleur, celle-ci était devenue d’un jaune inégal, infiniment triste. Les meubles étaient fades jusqu’à écœurer, on eut dit qu’ils figuraient les dons de plusieurs brocanteurs car, sans le moindre style, ils réussissaient à être dépareillés. La glace de l’armoire mentait ; des horreurs en plâtre s’ennuyaient sur une commode en bois verni et sur des sellettes aux jambes frêles, entre autre un pierrot bleu, maladif et stupide, grattant d’un doigt figé une mandoline dorée. Malgré cela, subsistait dans cette chambre de veuf l’ombre décolorée d’une présence féminine ; les cendres d’une intimité disparue couvaient.
Worms respira péniblement, il n’aimait pas les chambres de veufs car ce sont les caveaux des amours mortes.
Auguste Rogissard reposait sur un lit qu’on aurait cru Empire, s’il n’avait été en bois blanc. Il s’était délivré des couvertures de sa couche et, mal vêtu d’une chemise aux manches déchiquetées, se tordait sur son lit en vociférant. C’était un quinquagénaire voûté et creux, comme un saule. Il travaillait depuis vingt-cinq ans au chemin de fer en qualité de lampiste et à force d’évoluer dans la gare, d’enjamber les voies, d’escalader les fourgons, de secouer les feux de signalisation, ses membres avaient acquis une étrange souplesse ayant pour thème le balancement. Il oscillait sur ses jambes comme un métronome et ses bras accomplissaient d’amples mouvements circulaires de brasseur de levain. Une photographie fixée à la tête de son lit le représentant en militaire, conservait le souvenir d’une mâle beauté. On découvrait entre la visière du képi et les écussons du col un visage altier de soldat photographié tout vif ; les yeux hardis jusqu’à l’effronterie, brillaient d’une flamme, qui n’était certes pas d’intelligence mais dont l’éclat avouait un esprit éveillé. La moustache effilée n’aurait pas déparé un lieutenant de cavalerie, et le jeune militaire possédait ces lèvres charnues et sensuelles, sur lesquelles les trottins de 1900 posaient une main mutine. Il existait, entre cette photographie jaunie et le malade, la différence qui sépare les deux planches anatomiques d’un livre de science élémentaire, représentant d’un côté l’homme nu et de l’autre le squelette, Rogissard à vingt ans, Rogissard quinquagénaire, auraient fort justement illustré le fameux avant et après des affiches anti-alcooliques chargées de montrer le plus effroyablement possible, les méfaits de la boisson chez un individu. D’une maigreur tourmentée, sa figure se sillonnait de rides acides, étrangères à l’âge, ses sourcils touffus se joignaient au-dessus d’un nez rouge et variqueux, ses joues sans pommettes étaient creuses comme les flancs d’un chat maigre, ses oreilles s’éloignaient de ses tempes, et ses yeux enfoncés, ayant à peine la force d’un regard mêlé de sang, ressemblaient à une double blessure. Durant sa maladie, une barbe profuse, malsaine comme une barbe de mort, avait envahi le bas de son visage, lui donnant l’aspect terrifiant d’un Christ de patronage.
Lorsque le docteur Worms pénétra dans la chambre, l’employé de gare hurlait des phrases sans suite mais qui traduisaient toutes un incompréhensible effroi. À certains moments, il « cuinait » comme une femme en couche, sans cesser d’effilocher les manches de sa chemise et de se démener tel un chat dans un sac.
Le médecin tenta de s’emparer du poignet de Rogissard, mais le malade le repoussa avec une force déroutante et le contempla d’un air terrorisé.
— Voyons Rogissard, fit Worms paisiblement, mettant dans sa voix une fermeté débonnaire, ne vous démenez pas ainsi, sacrebleu !
Il étudia l’effet produit par ces paroles, le malade ne semblait pas les avoir entendues, il se reculait à l’autre extrémité de sa couche avec de brusques soubresauts.
— N’approchez pas, assassin ! cria-t-il, vous êtes un bandit, vous tuez, au secours !
Worms secoua la tête d’un air pensif ; il savourait l’exactitude de son pronostic : à n’en pas douter Rogissard faisait une psychose alcoolique aiguë. Déjà il se désintéressait de Worms pour passer à un cauchemar sans objet. Il pointa son doigt au plafond en affirmant qu’une nuée de chauve-souris y tourbillonnaient, puis il poussa des clameurs en annonçant que ses jambes s’embarrassaient dans un nœud de serpents.
Claire Rogissard suivait, épouvantée, les divagations de son père ; en profane elle les attribuait à la fièvre. Elle fit part de cette supposition au docteur.
— De la fièvre, bougonna Worms, vous êtes bonne. Il s’agit d’hallucinations à caractère pénible et terrifiant. Entraîné par sa science, oubliant qu’il avait comme interlocutrice la propre fille du sujet, il exposa complaisamment le cas de Rogissard.
« C’est un alcoolique, poursuivit Worms, un alcoolique chronique, cet accès de psychose alcoolique aiguë a été occasionné par sa pneumonie. Notre malade vit un cauchemar. Les hallucinations visuelles se succèdent rapidement, ce sont des scènes de meurtre, des visions de dangers ininterrompus. À un degré de plus ces hallucinations se font menaçantes et alors le malade, pour échapper à ces dangers a recours au suicide ou au meurtre. »
— C’est affreux balbutia la jeune fille qui jeta à son père un de ces regards par lesquels les femmes savent traduire tous les sentiments qui les agitent.
Ferdinand Worms eut alors conscience de s’être montré inhumain et tâcha d’atténuer la sévérité de son pronostic.
— Heureusement, murmura-t-il en examinant la fille Rogissard, il existe un traitement énergique.
— Évidemment, fit-elle, sèchement, tous les maux ont été dotés d’un traitement, il faut bien essayer de barrer la route à la maladie, ne serait-ce que pour satisfaire la famille du malade.
Le médecin sursauta, ses yeux bleus s’embrumèrent d’une juste colère. Soudain, cette frêle fille blonde aux joues blafardes, aux cheveux tressés en bandeaux, au regard fébrile et combatif lui fut insupportable. En général la famille d’un malade est anxieuse, humble, soumise au médecin. Worms avait l’habitude des gens passifs. Nous savons qu’il n’éprouvait aucun orgueil de son talent ; cependant, il n’aimait pas parler médecine avec des gens qui n’y entendent rien.
— Mademoiselle, vous ne me comprenez pas, dit Worms, le front plissé, je ne cherche nullement à vous être agréable en vous promettant un traitement efficace. Je suis médecin et non représentant en spécialités pharmaceutiques. Je soigne et guérit parce que les hommes sont faits pour être vivants et les vivants pour être en bonne santé. Vous saisissez ? Ceci dit, je vais vous envoyer une garde-malade, je ferais bien transporter votre père à l’hôpital, mais comme l’isolement est ma première prescription, mieux vaut le laisser ici.
— Je n’ai nul besoin de garde-malade, docteur, répondit Claire, je viens précisément de Paris pour soigner mon père.
Elle plantait ses yeux comme un dard dans ceux de Worms et sa voix tremblait.
— À votre aise, fit le docteur avec une nonchalance affectée, néanmoins, poursuivit-il, une assistance vous sera nécessaire. Je suppose que votre voisine…
— Ma voisine a deux enfants.
— Écoutez, interrompit Worms, il faudra administrer des lavements de chloral et je ne pense pas que la fille d’un malade soit qualifiée pour le faire.
Passant outre son indignation, il rédigea une ordonnance détaillée dans laquelle il prescrivit des diurétiques, une copieuse hydratation et des enveloppements humides.
Avant de signer l’ordonnance, il alla une dernière fois examiner Rogissard, et, profitant d’un instant d’accalmie, l’ausculta.
— Le cœur est faible, murmura-t-il, nous allons le lui soutenir au moyen d’huile camphrée.
Claire, pendant ce temps, s’était emparée de son sac à main et, avec cette belle impudeur que témoignent les femmes pour l’argent, comptait des billets de banque.
— Voulez-vous m’indiquer le montant de vos honoraires, docteur demanda-t-elle à Worms au moment où celui-ci se levait.
Le médecin haussa les épaules.
— Attendez que votre père soit rétabli pour parler argent, mademoiselle.
Elle n’insista pas, mais à un frémissement de ses narines, Worms comprit qu’il venait de la heurter à nouveau. Grand Dieu ! que cette fille était donc susceptible ! Il la devinait fragile comme ces gencives délicates qui saignent au moindre contact. Il contempla — d’un œil peut-être attendri — le petit visage ardent, aux yeux fiévreux, aux lèvres décolorées, et lui trouva mauvaise mine.
« Bast, songea-t-il, je pense trop en médecin, que cette gamine se débrouille donc ! que sa santé ploie puisque son orgueil est si rigide ! »
Pourtant, lorsqu’il se retrouva sur le palier obscur, un remords lui vint et il s’en fut sonner chez la voisine. C’était une grosse femme, abondante et graisseuse qui sentait le rance. Elle accueillit respectueusement le docteur et ponctua les paroles de Worms de ces mille petits cris exclamatifs qui n’expriment rien sinon la considération et agacent votre interlocuteur en lui donnant la certitude qu’il n’a pas à se mettre en frais pour être ovationné. La brave femme mouchait ses enfants et frétillait de voir le médecin lui présenter une requête. Les humbles ont davantage de reconnaissance pour ceux qui leur réclament des services que pour ceux qui leur en rendent. Elle accepta d’enthousiasme. Oui, elle soignerait son voisin, bien sûr « qu’elle » savait faire les enveloppements, quant à donner des lavements : « Vous pensez, docteur, avec deux enfants »…
Sans y prêter attention, Worms orienta la conversation sur Claire Rogissard, et obtint en quelques secondes plus de renseignements sur la jeune fille, qu’une agence spécialisée en aurait pu réunir en six mois de recherches.
Il apprit donc son âge : vingt-quatre ans, son métier : comptable chez un négociant en vins. Aux dires de la voisine, Claire était une fille laborieuse, un peu farouche et même taciturne, douée d’une vive intelligence. Worms sourit à cette dernière affirmation car son interlocutrice ne lui semblait pas qualifiée pour la formuler. La colonelle répétait souvent que dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Il s’amusait in petto de voir la bonne ménagère, naïve et dépourvue de ruse — cette intelligence des imbéciles — apprécier le cerveau d’autrui. Entraînée par cette audience inespérée, la commère se jeta dans un long discours où des parenthèses abondantes se greffaient sur d’autres parenthèses, si bien qu’il était impossible de la suivre. Worms se contentait de glaner çà et là une information et reconstituait tant bien que mal l’histoire Rogissard, qui se révélait à la fois banale et touchante. Puis, brusquement, il eut la sensation de perdre son temps en bavardages stériles. Il se morigéna de remuer ainsi le linge des Rogissard, eut honte et prit congé de la voisine en reculant pas à pas jusqu’à la porte.
* * *
Claire Rogissard, le front contre les vitres, regarda le docteur s’affairer autour de sa minuscule automobile. Elle éprouvait une sensation de solitude et d’angoisse. Elle regrettait les paroles aigres-douces échangées avec Worms, car ce dernier, malgré qu’elle s’en défendît, lui inspirait confiance. Aussi chercha-t-elle une cinglante vexation à lui infliger. C’est le propre des femmes volontaires que de toujours marcher de l’avant, même en se sachant dans l’erreur.
Bien que, de l’avis du docteur Worms, la voisine fût dépourvue de sens critique, elle avait porté sur Claire un jugement précis en la prétendant intelligente. La jeune fille avait vécu la jeunesse qui pouvait le mieux façonner et aiguiser son intelligence, une jeunesse de douleurs, de luttes, de déceptions. Dix ans auparavant, la mère de Claire était morte, laissant le chagrin comme raison sociale à l’ivresse d’Auguste Rogissard. Le bonhomme pleura beaucoup et but officiellement pour noyer sa tristesse « qui devait être rudement salée » affirmèrent en plaisantant ses collègues ; on savait qu’il avait le gosier complaisant, aussi trouva-t-on naturel que l’employé de gare cherchât l’oubli au fond de la bouteille, chacun ne pouvant le posséder en soi, ou le découvrir opportunément. Mais on plaignit sa petite fille.
Cette enfant sensible le méritait bien, puisqu’elle pleurait simultanément une chère absence et une odieuse présence. L’ivresse se manifeste sous de multiples aspects : elle est violente ou triste, bruyante ou taciturne, sentimentale ou enjouée, joyeuse ou timide ; celle de Rogissard appartenait à la plus sordide, la plus écœurante de toutes : elle était triste. « Il ne pisse pas son vin, il le pleure, disait-on ». Cela surprenait d’autant plus que, rencontré à jeun, l’employé conquérait par un entrain de bon aloi. Il aimait les histoires plus ou moins spirituelles, les recherchait, les modifiait, les propageait. Il connaissait toutes les vieilles blagues de comptoir, tous les jeux de mots de banquets, tous les à peu près lamentables qui font s’esclaffer les personnes bornées et sourire de pitié les gens d’esprit. Il amusait par la bonne volonté de ses saillies et ses louables intentions de dérider. Le matin le trouvait réjoui et plein d’une ardeur laborieuse. Il « dégourdissait » selon sa propre expression, ses collègues. Puis, entre deux manœuvres, ses visites au buffet commençaient. Alors il perdait de son enthousiasme, de son éclat. Le vin l’éteignait comme le jour fait pâlir et oublier la lumière d’une lampe. Il devenait méditatif, puis sombre et passait graduellement par tous les stades conduisant de la mélancolie à l’affaissement.
Cela commençait par des confidences et se terminait par des radotages larmoyants. Au repas de midi il exposait ses rancœurs à la fillette, au dîner il lui pleurait son malheur. Claire fut l’exutoire du trop-plein couleur de lie de cette âme étroite. Le bonhomme geignait sur la laideur de la vie, sur la pauvreté de sa condition, sur l’inhumanité de ses chefs. Il racontait des misères, exposait son infortune de veuf à la malheureuse gamine excédée par ces éternelles jérémiades. À l’âge où les filles font connaissance avec le miroir, Claire se consacrait aux travaux ménagers. Ce n’était pas une Cosette car elle ne subissait aucune contrainte ou brutalité, mais elle connaissait les affres de la solitude totale, de cette solitude hermétique sans horizon, de cette solitude d’enfant qui ne peut concevoir une tendresse en dehors de ses proches. Auguste Rogissard témoignait envers sa fille d’une indifférence qui ne se démentait même pas au cours de ses quotidiennes crises de désespoir. Il vivait machinalement dans l’univers de son alcool, sans prêter attention à son travail, à son logis, à son enfant. Le poisson ne doit pas s’apercevoir des déplacements que l’on fait subir à son aquarium, puisqu’il nage dans une même portion d’eau. Rogissard nageait dans son vin. Chaque jour, un nouveau torrent de Beaujolais l’entraînait comme un fétu, le roulait, l’aveuglait et le déposait rompu, sur la grève vineuse de sa couche solitaire.
Claire possédait des aspirations qui ne dépassaient pas ses possibilités. L’adolescente souhaitait s’instruire. Elle le souhaitait en femme, d’une façon pratique, non pour accumuler du savoir, mais pour s’élever à l’échelle sociale. Elle sut choisir et acquérir des connaissances facilement monnayables telles que la comptabilité et le maniement de ces multiples machines en acier noir, nées du commerce qui embrigadent les chiffres et enlèvent tout attrait aux opérations. À dix-huit ans elle quitta son père, qui ne pleura ni plus ni moins, et s’embarqua pour Paris munie d’une recommandation de son école l’adressant à un négociant en vins de Vaugirard.
Un jeune provincial affronte Paris en tremblant. Il sait trop de choses de la Ville Lumière, il sait ses monuments, ses rues, ses gloires, sa légende, il l’attend comme un communiant fervent attend l’hostie rédemptrice. Il s’effraye de cette connaissance brusque. Il a peur d’un écrasement ou d’une déception. Paris c’est l’inconnu, mais, chose paradoxale, un inconnu dont on sait tout. Il n’en va pas de même pour une femme. Une jeune provinciale attend Paris comme une vierge sa nuit de noce, avec une candeur qui ignore la crainte. « Le » provincial, sitôt descendu du train se fait conduire aux Champs Élysées afin de se mesurer avec l’Arc de Triomphe. Il remonte l’avenue prestigieuse, pieusement, comme un chemin de gloire, une sorte de voie sacrée qui conduit à la France. « La » provinciale peut-être, s’y fera-t-elle conduire aussi ? Ne dit-on pas que les plus grandes élégantes du monde y circulent ? Elle n’apprendra jamais Paris ; une petite provinciale est bien trop positive, même dans ses rêves ; elle se promènera, mais ne flânera pas ; or l’on ne peut découvrir Paris qu’en flânant. Paris n’appartient pas aux gens pressés. Le provincial se rendant à Paris pour y faire fortune commence à vivre son désir en dépensant son pécule, il travaillera après, lorsqu’il aura appris les petits tabacs de Montmartre, le quartier latin et les boulevards ; soyons sans crainte pour lui, il se « débrouillera », tout le monde se débrouille à Paris. Sa sœur provinciale ira sagement — comme le fit Claire — à sa boucle d’amarrage, se fixera solidement, s’installera, s’organisera une vie ordonnée comme une page de grand livre. Évidemment le moment de l’homme arrivera, rarement celui des hommes pour une fille matoise ; elle rencontrera le Parisien, le vrai, celui qui ne connaît pas Paris parce que l’ayant toujours possédé, et qui sait ? peut-être seront-ils heureux, étant ignorés. Tandis que pour le provincial, il y aura inéluctablement les femmes, et sans cesse les femmes, car à Paris les femmes sont parisiennes.
Claire obéit à la règle. Elle se rendit tout droit chez le négociant, dont les barriques lui servirent de radeau. Délivrée de la présence d’Auguste Rogissard, elle s’initia à la liberté, en réapprenant à exister pour elle-même. Certes elle éprouvait quelque chagrin d’abandonner le père Rogissard, mais elle se disait que le vin rendait au bonhomme la chose sans importance en la noyant dans une même amertume. Les femmes, n’ayant point un violent souci de coquetterie, réussissent très bien dans leurs emplois, grâce à leur ténacité méthodique, (que seuls possèdent des hommes d’avenir). Elles apportent dans l’accomplissement de leur besogne une obstination paysanne fort appréciée des employeurs. Une fille à l’image de Claire, ne redoutant point l’ouvrage et attendant son salut de son propre courage, devient vite le pilier d’une maison de commerce, surtout lorsque, malgré ses vingt ans, elle sait ne pas sourire. La fille Rogissard put progressivement assumer dans sa place une tâche enviable. Son patron, un vieux commerçant enrichi par la guerre — disaient ses ennemis — découvrit cette perle, l’étudia et sut dissimuler sa satisfaction à la jeune fille. Cet homme ne louangeait ses employés qu’au moment de les congédier. « Un employé remercié, expliquait-il, a besoin d’avoir confiance en soi. Il se montra très rigide avec Claire, l’éduqua sans qu’il y paraisse et souhaita au fond de son cœur qu’elle continuât à se coiffer sévèrement, à se vêtir de noir et à avoir l’air grave et agressif pour que les hommes se disent en la voyant : « Cette petite est un pion dans un pensionnat libre, je plains les gamines qui sont sous sa coupe ». On le voit, le négociant en vins connaissait la vie, il savait que le labeur et l’amour sont du même sexe et par conséquent ne s’accordent pas. Chaque lundi matin, il regardait sa secrétaire d’un air soupçonneux, redoutant de découvrir le bonheur dans ses yeux. Car il jugeait le dimanche néfaste aux jeunes filles. Les femmes, affirmait-il, composent toujours leur destin un dimanche, or l’on ne fait rien de bien le jour du Seigneur.
Il scruta l’horizon sentimental de la jeune fille de longs mois encore, mais sans rien y apercevoir de louche, si bien qu’il finit par la croire immunisée contre l’homme, et définitivement liée à son poste. Les meilleurs psychologues témoignent souvent de défaillances incompréhensibles dans leur jugement. Peu de temps après son ascension au poste de confiance de la maison Blanchin et C° (Blanchin était le nom du marchand de vins, et C° la raison sociale de sa maison) Claire fut sensible aux grâces de Cupidon qui lui apparut sous les traits d’un pauvre hère de vingt ans, affamé comme on ne peut l’être qu’à Paris, musicien, sans doute poète, en tout cas prêt à tout même à travailler — pour assurer sa matérielle. Ce garçon habitait une mansarde à Montmartre dans laquelle il composait une musique nostalgique et crin-crin qu’il affirmait puissante bien que les éditeurs de chansons fussent de l’avis contraire. Il jouait du saxophone dans une boîte de la rue Pigalle mais une vilaine histoire survenue au patron fit clore l’établissement, et notre musicien, sacrifiant à ses aspirations, après maints expédients, accepta le premier emploi qui se présenta. Il échoua de la sorte à la maison Blanchin en qualité de caviste. Il est pénible de mettre du vin en bouteilles (même des crus sélectionnés) lorsqu’on se nomme Ange Soleil et que l’on est l’auteur d’une symphonie, sans doute pour longtemps inédite, mais à coup sûr promise à la postérité. Notre compositeur ne se consola pas de cette cruauté du sort et dépérit séance tenante. Il résolut de quitter le marchand de vin au plus tôt, mais le « plus tôt » d’un artiste est illimité. Du reste, il venait de tenir de multiples emplois dans des milieux hétéroclites qui l’avaient passablement déprimé et désirait se ressaisir. Le travail du jeune homme consistait à remplir plusieurs centaines de litres, à les classer selon leur crû, à les capsuler, à établir un état détaillé de cette opération, et à communiquer ce dernier à Claire. Claire fut-elle sensible à son regard famélique, à son teint olivâtre, à son visage allongé nanti de favoris en nageoire, à ses cheveux noirs, indisciplinés ? La chose est probable. En tous cas, la fille Rogissard témoigna au « musico » une bienveillance protectrice à laquelle personne ne prêta attention car on la tenait pour ambitieuse. Le jeune homme lui-même avait trop de notes en tête, trop d’hymnes au cœur pour qu’une femme pût s’introduire et s’installer dans l’un ou l’autre de ces endroits secrets. Aussi, ne flaira-t-il pas la bonne occasion, comme l’aurait fait un homme plus prosaïque.
À plusieurs reprises, les deux jeunes gens firent route ensemble, le soir. Au cours de ces instants d’intimité, dans le tumulte de la foule, notre compositeur confia ses rêves à Claire, lui fredonna ses airs les mieux venus, lui parla concert, en bref l’étourdit si bien par sa fougue d’artiste que la jeune fille conçut très vite une vive admiration pour le caviste-mélomane. L’admiration est le fœtus de l’amour. Le sentiment de Claire se développa d’autant plus rapidement qu’il se heurta à une sereine indifférence. Chez les filles farouches, l’amour ressemble à ces tubercules qui croissent dans la rocaille. Elle serra dans son cœur candide l’image de Ange, la voix de Ange, l’odeur de Ange ; tout ce que sa mémoire ravissait au musicien, Claire le savourait dans son lit. Elle le nommait son artiste, son pauvre poète, son petit génie, pleurait sur la pauvreté du caviste et sur le machiavélisme du sort qui oblige des hommes de valeur à soutirer du vin pour subsister. Elle rêvait de gagner une fortune afin de matérialiser les désirs de l’artiste. Elle qui ne reconnaissait que le travail comme socle à chaque existence, aspirait à un éden pour Ange. La courageuse fille devenait plus poète que l’objet de ses tourments. Cependant rien de son secret n’apparaissait, aussi trompa-t-elle tout le monde, y compris le marchand de vins.
La vie prend souvent pour joindre deux êtres des chemins détournés. Le roman de Claire et de Ange le prouvera.
Un après-midi, notre musicien, torturé par une mélodie en sol mineur, quitta son travail en omettant de fermer hermétiquement le robinet d’un tonneau de Brouilly. Le tonneau s’épancha librement au cours de la nuit, et le lendemain, le marchand de vins fit mander d’urgence le caviste.
« Mon ami, lui dit cet homme de bien, vous êtes chez moi depuis bientôt deux mois et je n’ai eu qu’à me louer de vos services. Vous possédez des qualités certaines. »
En entendant ce langage, Claire qui se trouvait dans le bureau directorial, pensa défaillir. Car elle devina la conclusion de la péroraison.
« Malgré votre bonne volonté, je me vois, étant donné l’accident d’hier, dans l’obligation de vous congédier. Mais ne vous découragez pas, vous trouverez aisément un meilleur emploi, mieux à même de mettre en valeur votre personnalité. »
Le malheureux Ange, menacé de la soupe populaire à bref délai, tenta d’attendrir le patron qui demeura souriant et inflexible. Alors, certain de ne pouvoir fléchir ce négociant pour lequel la perte d’un tonneau de vin équivalait à une saignée, il abdiqua toute dignité et se soulagea d’une amertume qui fermentait en lui depuis trop longtemps.
Le marchand de vins s’entendit traiter d’homme sans cœur, de négrier, de geôlier, d’affameur et de marchand de soupe.
À quoi, sans se départir de son calme, l’autre fit remarquer justement qu’il est moins déshonorant de vendre de la soupe que d’être incapable de s’en offrir.
Cette discussion mettait Claire à la torture.
— Ah ! jeune homme, fit M. Blanchin en matière de conclusion, vous mettrez de l’eau dans votre vin.
— Le conseil est bon, rétorqua Ange, en tous cas il vous a réussi.
Le négociant saisit très bien l’astuce et devint plus rouge qu’un curé de campagne. Il désigna la porte à son employé qui la prit avec la calme résignation des martyrs.
Si Claire avait obéi à l’élan de son être elle aurait couru derrière son « petit génie », mais chez les femmes de tête la raison a le pas sur les impulsions. Or la raison lui commandait de jouer l’indifférence.
— Vous parlez d’un pistolet ! tonna le marchand de vin, prenant sa secrétaire à témoin. Ces gens-là ont du sang de romanichel dans les veines, ils crèvent la faim et font de l’esprit.
Claire approuva d’un sourire. « Ah ! Saint Pierre, Saint-Pierre, murmura-t-elle. Pardonnez-moi, mon Ange, mais il le faut. »
À dater de ce jour, elle passa ses heures de liberté à proximité du domicile de son compositeur dans l’espoir de le revoir. Elle le rencontra un soir, hâve, efflanqué, le menton piquant, l’œil battu.
— Que devenez-vous ? questionna la jeune fille, avez-vous trouvé une autre place ?
Le musicien secoua la tête affirmativement. Il travaillait chez un photographe spécialisé dans la carte postale et l’image religieuse. Ange posait les Jésus-Christ. « Je suis rompu, avoua l’artiste, aujourd’hui j’ai fait dix poses de « Laissez venir à moi les petits enfants », vingt au moins de « Prenez et buvez » et, en supplément, un essai de poilu amoureux, vous savez :
Loin de vous
je pense à vous
toujours
mon amour.
J’ai un mal de tête effroyable, c’est fou ce qu’un casque tient chaud.
Claire s’enquit des besoins de Ange, mais il lui affirma ne manquer de rien et elle le quitta tristement, malheureuse de ne pouvoir se dévouer pour lui.
Quelques jours plus tard, elle le retrouva à nouveau, mangeant un sandwich dans un petit bar de la rue Mogador, le jeune homme était noir et anguleux comme une croche.
— Alors, s’enquit-elle, et cette photographie ?
— J’en ai eu assez, révéla Ange, le patron voulait me faire poser « St-Michel terrassant le démon » ; pour cela, il exigeait que je me rase les favoris, je l’ai envoyé au bain.
— Vous êtes donc sans ressources ? espéra Claire.
— Non, je joue du saxophone dans les bistrots.
À leur troisième rencontre, le musicien annonça, les larmes aux yeux, qu’il avait dû porter son instrument au Mont-de-Piété et qu’il n’avait absorbé qu’un café-crème depuis la veille.
La fille Rogissard sentit son cœur lui remonter à la gorge. Très simplement, elle passa son bras sous celui de son ami.
— Venez, dit-elle, allons chez moi.
Sa patience triomphait enfin. Le musicien lui appartenait désormais.
Elle connut alors des jours d’une infinie félicité. En elle naissait, décuplé par un long refoulement, la soumission de la femme devant l’élu.
« Oh mon Jésus, dit-elle, câline, le lendemain de leur première nuit de fièvre, je suis pour toujours ta Madeleine, garde-moi, accepte-moi et laisse-moi t’assurer l’existence qu’il te faut. Demeure ici. Tu composeras des opéras, moi je travaillerai. »
Ange Soleil accepta sans trop se faire prier ce programme qui garantissait son futur immédiat. Les artistes ont une mentalité d’arabe, de nervi et de femme entretenue. Ils n’admettent qu’une contrainte : celle de leur art. La vie facile leur est due car ils portent en eux leur part de problèmes et de complications. Par ailleurs, ce sont des êtres crédules et faibles qui ne s’étonnent guère et pour lesquels un miracle n’est qu’un événement rare. Le musicien admit fort bien la brûlante passion de Claire et trouva normal de l’avoir suscitée. Il se laissa dorloter par la jeune fille, fort complaisamment. Il fut habillé à neuf et se produisit à Montmartre dans une veste en velours bleu et une chemise à col Danton, dont ses amis du bar Bar s’émurent.
— Dis donc, Ange, lui demandèrent-ils, t’as « fait » une perruche de la haute ?
Il souriait sans répondre, d’un air sûr de soi. Ange se levait tard, fumait beaucoup, mangeait copieusement, se bichonnait, se promenait, faisait l’amour, et trouvait assez de temps cependant pour jeter sur le papier quelques notes sans lendemain. Il ne tarda pas à engraisser, ses joues s’affermirent, ses yeux s’affaissèrent, sa nervosité fit place à une tranquillité du geste. Il devint moins beau mais beaucoup plus appétissant. Claire était folle de son génie. Elle redoublait d’ardeur au travail, assumait des heures supplémentaires avec une frénésie, une ardeur, un dévouement joyeux de mère de famille. Elle était payée de ses peines le soir.
« Ange, mon Ange, chuchotait la jeune fille, as-tu bien travaillé ? montre-moi tes devoirs. »
Esprit positif, elle voulait la gloire pour son amant.
« Je n’ai pas écrit de musique aujourd’hui, s’excusait l’artiste, la musique, comprends-le, Clairette, ce n’est pas comme la peinture ou la littérature : ça naît, ça enfle, ça se met en place, ça s’ordonne, on n’écrit pas un air à la petite semaine, mais on s’en libère d’un coup ».
Il se frappait le front : « Là-dedans, affirmait-il, il y a un bouillonnement de musique, tiens, écoute. »
Alors, devant la jeune fille extasiée, il se mettait à fredonner une adaptation de la Marche turque ou du Boléro de Ravel. Claire, ignorante en matière musicale, battait des mains, affirmait bien haut qu’elle n’avait jamais rien entendu de semblable, même au théâtre de Bourg, que c’était là du grand art, et qu’elle ne serait pas surprise d’entendre bientôt ces airs dans la rue.
La vie s’écoulait dans le ravissement pour les amants. Elle travaillait pour lui, et lui, devenant homme, vivait paresseusement au rythme de son égoïsme naissant.
Claire n’exigeait rien de Ange sinon un peu de bonne volonté et de complaisance pour se laisser dorloter. Ange n’était pas encore blasé de sa vie facile.
Ils en étaient là — c’est-à-dire au point culminant de leur bonheur — lorsqu’arriva une lettre de Bourg, annonçant à Claire la maladie d’Auguste Rogissard.
Après quelques hésitations et beaucoup de larmes et de serments, la jeune fille céda à son devoir.
Il convient maintenant de clore cette trop longue parenthèse où se trouve résumé le curriculum-vitæ de Claire et qui nous a entraîné loin du docteur Worms. Revenons auprès de la jeune fille dans la chambre d’Auguste Rogissard où se libère un souffle de folie.
* * *
Peu après le départ du docteur, la voisine arriva, curieuse comme une entremetteuse. L’employé de gare se démenait et hurlait à percer le tympan. Tout le vin qu’il avait absorbé au cours de son existence se muait en sang. Il voyait couler à ses pieds un fleuve rouge à la surface duquel bouillonnait une écume immonde. Le malheureux se disait aux prises avec des animaux inconnus aussi fantastiques que des motifs de tapisserie chinoise.
— Le docteur est venu chez moi, dit la voisine. Il paraît que le pauvre Auguste est comme qui dirait dérangé, je viens pour lui administrer des lavements.
Claire n’osa rudoyer la bonne femme qui lui avait un peu servi de mère jadis, mais son mécontentement contre Worms s’accrut.
Elle médita un instant, puis, se tournant vers la commère :
— Madame Puvonnier, murmura-t-elle, combien de visites le docteur Worms a-t-il fait à mon père ?
— Attendez, fit la voisine qui se mit à compter sur ses doigts d’un air inspiré, quatre, oui, je ne dois pas me tromper.
— Ses visites sont à dix francs, n’est-ce pas ? Je dois donc quarante francs au docteur, votre aîné peut-il porter un pli chez M. Worms ?
« Oui, poursuivit la jeune fille devant le regard surpris de son interlocutrice, ce médecin ne me plaît guère, son traitement ne m’inspire pas confiance, je préfère appeler un de ses confrères. »
La voisine, ennuyée de voir dédaigner ce bon docteur Worms, si aimable et si peu fier, fit l’éloge du praticien. Elle exalta son dévouement, son érudition, la sûreté de son diagnostic et affirma que justement les troubles mentaux étaient « comme qui dirait » le régal de Worms, sa partie, son terrain, sa chose. On pouvait croire en lui les yeux fermés. La brave femme s’enthousiasmait ! À l’entendre, le docteur eût été capable aussi de ressusciter Lazare.
Mais toutes les femmes sont corses par leur goût de la vengeance. Claire ne se laissa nullement ébranler par ce panégyrique et persista dans sa résolution.
« Madame Puvonnier, trancha-t-elle, la santé de mon père avant tout, je fais ce que me dicte ma conscience… »
Le mensonge soulagea la fille Rogissard en lui procurant un argument contre ses propres remords.
« Et maintenant, ajouta cette entêtée, indiquez-moi le meilleur médecin de la ville. »
— Comment le pourrais-je, dit la voisine, puisque vous venez de le rejeter ?
— Alors le second, fit Claire avec un froid sourire.
La dame Puvonnier se frotta le menton où poussaient, sans méthode, quelques poils d’éléphant. Déçue et mortifiée de voir ses conseils écartés, elle se vengea à son tour en prononçant le nom d’une remarquable nullité du corps médical : celui de Borogov.
Borogov était un russe blanc, installé depuis peu dans la ville. Les quelques curieux qui se risquèrent dans son cabinet — suivant une formule du Far-West — n’étaient plus là pour s’en vanter. Ce compatriote de Pierre-le-Grand traitait ses malades comme un « petit père » ses moujiks et maniait la médecine comme un chat à neuf queues. Il ressemblait à Sadi Carnot. Il était roux, il était sale, il était myope. Non content de pratiquer la science d’Hippocrate, le russe tenait également un cabinet dentaire où, pour un prix dérisoire, il arrachait aux paysans leurs molaires les plus récalcitrantes.
Ce fut cet individu, ce Knock slave, que le cadet des Puvonnier alla quérir tandis qu’on dépêchait son aîné chez le docteur Worms, lesté d’une enveloppe contenant le montant des honoraires du médecin et un court billet le remerciant de ses services.
Les paroles préparent peut-être les actes, mais à coup sûr ne les hâtent point. Pendant ces discussions qui durèrent une sérieuse partie de la matinée, l’état de Rogissard ne cessa d’empirer. À chaque minute, le malheureux se jetait hors de son lit et les deux femmes avaient grand mal à le recoucher.
— Tout de même, dit la femme Puvonnier, voyant que le Borogov tardait, on pourrait, au moins, en attendant, essayer l’ordonnance du docteur.
Claire secoua la tête. Elle éprouvait une grande honte de cet absurde ressentiment. Mais elle avait pris parti, elle aurait sacrifié son père à son obstination.
La voisine la regarda fixement, les femmes les plus incultes comprennent les caprices impardonnables. Elle se dit que l’air de Paris ne convenait guère aux jeunes filles car il leur découvre des idées néfastes.
Le docteur Borogov finit par arriver. Ce personnage pour Musée Grévin salua onctueusement les deux femmes, il se pencha sur le lit de Rogissard en froissant sa barbe rousse à pleines mains.
— Aïe, aïe, fit-il.
— Est-ce grave ? s’inquiéta Claire.
— Aïe, aïe, répéta-t-il.
Il parlait, on le voit, fort peu le français, en eût-il connu les plus rares subtilités qu’il n’aurait su s’exprimer autrement, car le cas de Rogissard le déroutait. Il commença à palper le malade comme un fruit mûr, ce qui rendit l’employé furieux ! Au plus fort de sa crise, Rogissard se mit à trembler de tous ses muscles en tirant la langue.
Borogov se frappa les cuisses et partit d’un long rire d’opéra, puis, fantasque comme le sont tous les slaves, il s’assombrit :
— Compris, dit l’homme, plus lugubre qu’un clown malade. « Delirium tremens ».
— Mon Dieu ! s’exclamèrent les femmes.
Les assistants s’abandonnèrent un instant à leurs réactions personnelles. Claire évitait de baisser la tête, car ses yeux s’étaient remplis de larmes, la dame Puvonnier cherchait un prétexte pour sortir, tant elle avait hâte de propager la nouvelle dans l’immeuble ; quant à Borogov, il se grattait la tête jusqu’aux temporaux, afin d’en faire jaillir une décision.
Auguste Rogissard traversait un cauchemar invivable. Il s’imaginait étendu en travers d’une voie ferrée tandis qu’une locomotive rougeoyante lui passait et repassait sur le corps.
« Ah, ah, dit Borogov, nous allons calmer avec camisole de force. Comme ce puissant auxiliaire des maisons de santé lui faisait défaut, il entrava Rogissard au moyen d’un drap tordu en corde, puis, lorsque le quinquagénaire fut immobilisé, il se mit en devoir de le ligoter avec le cordon des tentures. L’employé de gare ressembla bientôt à une momie. Mais à une momie ressuscitée en sursaut. Comme il poussait des cris discordants, le russe lui jeta un verre d’eau froide en pleine face. »
— Voilà, dit-il paisiblement, cela fait dix francs. Ne le touchez pas, je repasserai ce soir.
CHAPITRE III
Au sortir de chez Rogissard, Ferdinand Worms poursuivit ses visites. Il se rendit au chevet d’une nouvelle accouchée, examina l’enfant et la mère, et serra la main du père qui l’entraîna à l’écart d’un air gêné. Le jeune père expliqua au médecin qu’il était marié depuis huit mois et n’avait jamais « connu » sa femme avant ses noces, il demandait si… des fois… vous comprenez, docteur ?
Worms calma les craintes de l’époux, d’une façon fort pertinente.
— Votre femme a-t-elle cherché à expliquer cette avance ?
— Non.
— Alors, elle a la conscience tranquille, mon bon ami, et je vous affirme que votre héritier est né avant terme.
« Grand Dieu, pensa-t-il, les médecins, les prêtres, et les détectives privés entendent beaucoup d’histoires ! »
Il visita tour à tour une « fracture du genou », un « cancer du larynx » et acheva son périple auprès d’une « ablation de la rate ». Ce dernier cas l’intéressa vivement. C’était celui d’une femme de quarante ans, aigre et chétive, à laquelle le chirurgien n’avait pas scellé les dangers de l’opération et qui s’étonnait de vivre encore.
— Vous comprenez, docteur, expliqua cette survivante abasourdie, j’avais fait mon testament, pris les sacrements, recommandé mon âme à Dieu et ma fille à mon mari. Je m’étais préparée à la mort, je crois bien qu’à force d’y penser, elle m’était devenue suffisamment familière pour que je ne la craigne plus. Maintenant me voici sauvée. Toute cette force d’âme est donc perdue car je sens qu’on ne peut réussir deux fois un tel tour de force. Maintenant j’ai peur de la prochaine fois, j’ai peur d’avoir peur.
— C’est humain, fit le docteur, mais à quoi bon redouter une mort problématique ? L’instant ne correspond jamais à ce que l’on imagine.
Bien sûr, murmura pensivement la convalescente, n’empêche que ce doit être terrible de mourir lorsqu’on ne s’en sent pas capable.
— Ah, chère Madame, la consola Worms, j’ai vu mourir tellement de gens qui ne s’en sont pas aperçu que je ne redoute pas ce que les prêtres nomment la Grande Faucheuse. Mourir ! c’est tellement simple voyez-vous. Croyez-moi, les hommes réussissent très bien leur mort. Malheureusement ils se gâtent la vie à la redouter.
Le médecin esquissa un geste de retraite, mais « l’ablation de la rate » le retint. Elle en voulait pour son argent, elle se payait en discours.
— Avouez, docteur, enchaîna la bavarde, qu’il est atroce d’être promis à la mort.
— Mais non, dit Worms, c’est à la vie que nous sommes réservés, puisque n’étant rien, nous avons vécu. Chaque matin je m’émerveille de vivre encore. Enfin… Vous voici remise en route.
— Sans rate ! clama la malade du ton d’Harpagon brandissant son implacable : « sans dot ! ».
— Qu’importe ! rassura le médecin, vous fonctionnez. Appréciez chaque minute, ne vous habituez pas trop à revivre, voilà le secret de la force.
Habilement, il prit congé de sa cliente. L’opérée considérait Worms comme un homme remarquable. Le docteur savait ainsi conquérir par la complaisance de sa conversation.
Comme midi approchait, il prit le chemin du retour. Il cueillait sur son passage beaucoup de sourires et de coups de chapeau. Les femmes accouchées par lui brandissaient leur enfant comme un bouquet. Les notables saluaient en lui un citoyen de valeur. Les conseillers municipaux lui savaient gré de ne pas poser sa candidature à ce poste car elle aurait aussi sûrement capté les voix des électeurs qu’un aimant la limaille. On l’aimait à cause de ses disponibilités dont il ne jouissait pas et qu’il savait ne pas tenir en suspens comme une force de réserve.
Worms rentrait à son domicile avec plus d’entrain que de coutume parce que son père et sa mère l’y attendaient. En effet, les « colonels » venaient trois fois par an passer quelques jours auprès de leur fils : pour Noël — le colonel aimait la dinde truffée, et sa femme les petits Jésus en cire — , pour le 14 juillet et le 11 novembre, dates extrêmement républicaines et patriotiques. L’ancien officier avait conservé de sa vie active le goût de la cocarde et du clairon, de plus il vénérait Clemenceau, Lloyd George et tous les drapeaux du dictionnaire. La veille, délaissant sa thébaïde bressane, il était venu se repaître de discours et de galons. Il avait mené son petit-fils aux défilés, il lui avait appris les uniformes, les grades, et la victoire française.
Ferdinand trouva son père et son fils très animés. Le colonel se tenait à quatre pattes — tout comme Henri IV — au milieu du salon. Il alignait sur le tapis marocain et suivant les meilleures règles de la stratégie napoléonienne une douzaine de hussards en terre cuite, aux pommettes vermillon ; il les opposait à une autre douzaine de militaires — des aviateurs cette fois — qui, bien que français, figuraient l’ennemi. Le colonel éprouvait bien un certain remords de cette mutation, mais il ressentait un réel plaisir à humilier aussi gravement l’armée de l’air. L’ex-officier de cavalerie méprisait les aviateurs, jugeait l’aéronautique un sport et déplorait son intrusion dans la guerre. « Belle foutaise que ces avions, déclarait-il volontiers, tout juste bons à contrarier les opérations, me parlez pas de ces gommeux qui viennent faire les marioles au-dessus des lignes, bien à l’abri des obus, là-haut. Enfin, « ils » en reviendront, ça va faire comme pour le bicycle, ces engins-là, on s’en lassera. »
Ferdinand secouait la tête, c’était un homme de science, il prévoyait l’ère de la mécanique. « L’acier remplacera la chair, père, affirmait-il. »
— Tais-toi, barrissait le vieillard, un bon cheval entre les genoux, tu m’entends, Ferdinand ? rien ne remplacera un bon cheval.
L’arrivée du médecin ne troubla pas le grand-père et le petit-fils.
— Ah ! te voilà, major ? fit le colonel à son fils, vois, je commence l’éducation de François. La tenaille ! Ç’a été La tactique de Bonaparte, c’est aussi la mienne.
« Lorsque le gamin sortira de Saint-Cyr, il se souviendra des conseils du colonel, et si par chance, une autre guerre survient avant qu’il soit à la retraite… »
— Sacristi, père, comme vous y allez, s’écria le médecin, révolté par ce rêve de gloire.
— Voyons, Ferdinand, tu ne saisis pas mon point de vue, remarqua le père Worms, je sais bien que la guerre est une mauvaise affaire pour quantité de gens, mais reconnais du moins qu’elle représente une aubaine pour les industriels et les militaires de carrière. En tant qu’homme je prie Dieu de préserver l’humanité d’un tel fléau, mais en tant qu’officier, je lui demande de procurer dans vingt ans de nouvelles batailles à notre pays afin que François puisse s’y distinguer.
— Oui, et bien, trancha Worms, je vois un moyen de trancher ce différend.
— Comment cela ? questionna le vieillard, en fixant sur son fils un regard mouillé par la curiosité.
— Comment ? mais mon père en ne faisant pas de François un soldat.
Le vieux militaire poussa une faible exclamation qui ressemblait à un gémissement. Il ouvrit la bouche, puis la referma parce qu’il avait trop de pensées violentes à libérer.
— Ferdinand ! Ferdinand ! finit-il par s’exclamer, es-tu bien mon fils ? Sais-tu que mon grand-père, que mon père ont consacré leur vie à l’armée. Je veux bien que le sort ait fait en ta personne une entorse à notre continuité militaire. Je m’y suis habitué. Mais tu as le bon goût, toi, fils d’officier, de nous faire un garçon et tu le destinerais à une autre carrière que celle des armes ?
Le docteur, peu soucieux de mécontenter son père, devint conciliant.
— Il est vain de vouloir édifier le futur, et surtout le futur d’un bonhomme de quatre ans, père. François suivra sa vocation, s’il en a une, vos conseils, s’il n’en a pas, et les miens, si hélas ! vous n’êtes plus là.
— Un bon point, cria le vieillard, redevenu jovial, je n’en demande pas davantage ! mon petit-fils aura mes aspirations et je vivrai assez vieux pour les lui communiquer. Attention, Ferdinand ! n’oublie pas que les militaires meurent chargés d’ans.
Worms sourit devant cette puérilité. Il se dévêtit et descendit à son cabinet de travail, nullement préoccupé de savoir si son fils deviendrait ou non colonel. « Pardi, se disait-il, nous verrons bien. Je vais lui bâtir pour commencer une solide santé, je lui apprendrai peut-être ce qu’est un homme d’esprit, la vie fera le reste… »
Il feuilleta son carnet de rendez-vous, afin de « préparer » le cas échéant ses consultations de l’après-midi.
Il vit qu’un gendarme viendrait en première visite au sujet d’un anthrax au genou ; aussi mit-il en état sa tablette d’opération. Après quoi il sonna Mademoiselle Jésus.
— A-t-on téléphoné ce matin ? demanda Worms.
— Non, docteur, répondit la vieille fille, mais un gamin a apporté un pli à votre nom.
Le docteur s’empara de la lettre, laquelle, on l’a deviné, contenait l’argent et le billet de Claire Rogissard. Sa lecture plongea Ferdinand Worms dans une profonde stupeur : « Cette petite idiote, fit-il tout haut, elle monte toute seule comme du lait sur le feu. Quelle crétine ! Mon Dieu, qu’une femme vindicative est donc méchante, et peu gracieuse dans sa méchanceté. »
Il jeta la lettre au panier et serra l’argent dans le tiroir de son bureau, bien décidé à oublier tous les Rogissard de France. Bien entendu, il n’en fallut pas davantage pour que l’incident lui occupât l’esprit.
— Me voilà remercié, comme un garçon de ferme, songea-t-il, c’est dommage car le cas m’intéressait. Je suppose que le confrère qui me succédera auprès de Rogissard continuera dans mon ordonnance. Il ne peut agir autrement, le chemin est tout tracé, qui aura-t-elle choisi ? Faber ou Grignard ? Enfin nous verrons ce soir ; puisqu’ils dînent chez moi, je leur en toucherai deux mots.
Ferdinand examina sa montre, elle marquait l’heure du déjeuner. À cet instant le colonel frappa d’un doigt timide à la porte de son fils. Le vieillard était en tenue de ville et tenait le petit François par la main.
« Nous allons prendre l’apéritif, le lieutenant et moi, déclara-t-il en désignant l’enfant, nous t’emmenons ».
Worms fit la moue, il n’aimait guère les cafés parce que, disait-il, on y perd son temps sans profit.
— Il est l’heure de se mettre à table, allégua-t-il.
— Il est l’heure qu’il nous plaît, affirma l’ex-officier, qui venait d’arracher laborieusement à sa femme la permission de sortir, et du reste, ajouta-t-il, les ménagères sont prévenues.
Worms se leva sans enthousiasme.
— Mon cabinet commence à 14 heures, plaida le médecin, je dois opérer un gendarme d’un mauvais anthrax.
Mais le colonel fit la sourde oreille.
« Le gendarme attendra et son anthrax lui tiendra compagnie s’il s’ennuie, trancha-t-il ». En avant, marche ! Lieutenant mettez-vous à l’alignement.
— C’est bon, je vous suis soupira Worms.
Il accompagna d’un regard amusé, le passé et le futur des Worms. Le grand-père était raide comme une cravache. Il avait la peau rouge-brun, le visage osseux, la bouche sans lèvres, une moustache poivre et sel, deux petits yeux en acier bleui et cet inévitable menton carré troué par une fossette de nouveau-né qui signale à l’attention publique les vieux traîneurs de sabres. Il s’habillait en gros drap clair, son costume aux formes sévères parachevait son aspect « ancien militaire ». Il donnait l’impression d’un meneur d’hommes ayant beaucoup servi ; on le jugeait volontaire mais il n’était que sentencieux. Le colonel Worms méprisait tous les civils. « Le civil ne sait pas obéir, disait-il, or, pour commander, il faut savoir obéir ». À la vérité Worms avait surtout su obéir… à sa femme d’abord, à ses supérieurs ensuite ; il n’avait jamais commandé que par esprit d’imitation, en employant les expressions de ses chefs et les mimiques de la colonelle. Au demeurant, il s’agissait d’un brave homme, assez innocent pour sembler indulgent, mais possédant quelque peu la cruauté des faibles.
Le petit François, âgé de quatre ans, ne se signalait à l’attention par aucune précocité particulière physique ou morale. C’était un bel enfant, blond, rose, et bleu. Il n’atteignait pas l’âge où l’on se manifeste. On ne l’éduquait pas encore ; on le surveillait seulement. Un élan poussait l’enfant vers le colonel, il aimait le vieillard, ce vieux petit garçon qui n’avait jamais regardé la vie que du haut de son cheval, et savait si bien jouer. L’officier éveillait en lui des sensations timides d’orgueil en lui vantant son avenir. Le bonhomme avait une conversation chamarrée comme un uniforme de hussard qui alimentait l’imagination du petit.
Ferdinand Worms suivit les « deux soldats » au café le plus proche où déjà, le colonel réclamait une ganache.
L’ancien officier avait décidé son fils à prendre l’apéritif dans un but précis. D’accord avec sa femme, il projetait d’emmener pour quelque temps son petit-fils chez lui. « À cause du bon air, alléguait-il, car le lieutenant était un peu pâlot ». En réalité le bonhomme s’ennuyait à la campagne, surtout en automne. Pour les gens rudes, la nature n’est pas exaltante à cette saison. Il n’osait demander à son fils la permission de lui ravir François. Il savait le médecin très strict sur les habitudes d’hygiène et craignait un refus. Rien n’est plus touchant qu’un grand-père s’apprêtant à solliciter une requête intéressant ses petits-enfants. Le père Worms dansait d’un pied et de l’autre devant le comptoir, en sirotant sa ganache. De temps à autre il ébouriffait les cheveux du petit et clignait de l’œil bêtement.
— Nous tenons un temps idéal, commença-t-il d’un air coupable. Je n’attends pas l’hiver avant la fin du mois.
— Eh bien, père, sourit Ferdinand, vous êtes plus pressé que moi, pour ma part, je l’attends le 22 décembre tout comme le calendrier.
— M’est avis, fit gravement le colonel, soucieux de ne pas perdre le fil de son projet, m’est avis que l’air de Bourg n’est pas fameux, fameux à cette époque.
— Tiens, pourquoi ? questionna le docteur.
— Parce que !… expliqua le retraité avec un regard entendu.
Il chercha un argument.
— Le petit est tout pâlichon, il a les yeux cernés et on voit ses veines, un peu de campagne ne lui ferait pas de mal.
Il se mit à disserter sur les enfants des villes.
— Ils sont presque tous tuberculeux, Ferdinand, et sais-tu pourquoi, non ? Cela vient de l’air, il leur manque des séjours à la campagne, et puis les gosses de ville deviennent vicieux, ils se touchent. Tiens, écoute, maman m’en parlait hier au soir, elle me disait : « Hector, François n’a pas bonne mine, nous allons l’emmener quelques jours chez nous. »
Ferdinand Worms fronça le sourcil car, s’il était bon fils, il était davantage encore bon père.
— Il est encore bien jeune, protesta le médecin, le voici à l’âge où l’entendement s’éveille, par conséquent à l’âge où l’on doit inculquer à l’enfant des habitudes élémentaires.
— La belle affaire, dit le colonel, dresse-moi la liste de ces habitudes, je les lui ferai boire, doit-on les prendre comme un remède, avant les repas, dans un peu d’eau ?
« Je plaisante, se reprit-il en sentant qu’il n’empruntait pas le bon chemin, mais je sais la gravité de ces choses et tu peux compter sur moi, j’ai passé ma vie à prendre des habitudes et à en faire prendre aux autres. »
Ferdinand Worms se cacha derrière sa montre.
— Il est l’heure de manger, père, nous reparlerons de cela plus tard.
Ils rentrèrent tête basse. Le pauvre colonel, dépité, sentant la victoire lui échapper, fit une nouvelle tentative.
— Je te disais tout à l’heure qu’un officier vivait très vieux, mais de mon âge à très vieux, la marge n’est pas grande, tu comprends, Ferdinand ? Alors laisse-moi profiter de lui avant que je ne sois trop près de la mort et lui trop près de la vie.
— Mais, père, ma maison est la vôtre, rien ne vous empêche d’y demeurer à votre gré.
— Tu es bien bon, grommela méchamment le vieillard.
Les deux hommes se mirent à table en silence ; le père Worms ressentait de la cruauté pour ce fils égoïste ; le fils était navré de refuser à son père une satisfaction pourtant légitime. La colonelle examina ces visages contractés l’un par la rancune, l’autre par le remords, flaira le désaccord et pénétra subtilement les sentiments des deux hommes. Un sourire étroit fit pétiller son regard sévère. « Hector a donné l’assaut, tête baissée, comme un taureau, ce cher vieux maladroit, devina la vieille dame. Décidément les militaires n’entendent rien à la diplomatie. »
Elle haussa discrètement les épaules. Quarante ans de vie conjugale n’avaient pu habituer aux lourdeurs de son mari cette mère modèle, qui, destinée par la vivacité de son esprit à un Talleyrand, s’était inconsidérément unie à un Mac Mahon. La colonelle ressemblait par son maintien et son air sévère à une dame dirigeante de bonnes œuvres. Elle était d’une taille agréable et malgré la soixantaine son corps détenait une certaine légèreté. Elle avait l’air résolu, la voix sèche et les yeux incisifs. Son regard formait un rempart contre lequel se brisaient les objections. Ce regard n’était pas seulement défensif, il savait le cas échéant devenir puissamment offensif.
La vieille dame fixa son fils jusqu’à ce que, capté par cette force sournoise, le médecin confia ses yeux à sa mère. Alors elle y fourragea à cœur joie. Ferdinand se sentit pâlir. « Grand Dieu, pensa-t-il, si ma mère désire vraiment emmener François, il est inutile de lui barrer la route. Je parie qu’elle a déjà obtenu le consentement de Blanche. »
Il ne se trompait pas ; en subtile diplomate, la mère du docteur s’était assurée l’alliance de sa bru. Pour ce faire, elle avait étalé des arguments sans réplique, susceptibles de calmer les craintes de la jeune femme : « Ma bonne Blanche, avait déclaré la colonelle, votre grossesse commence à apparaître, voilà qui est fâcheux en ce qui concerne François dont la curiosité vous gênera. Or, tout mal a son remède, j’ai réfléchi, voici le vôtre : nous allons emmener le petit avec nous à Rigneux, l’air y est excellent, il ne manquera pas d’y prendre de grosses joues. Je comprends tout le chagrin que peut vous causer cette séparation momentanée, mais n’est-il pas vrai, entre deux maux, il faut choisir le moindre ? »
À ces paroles, Blanche fondit en larmes, mais elle sentit l’enfant qu’elle portait tressaillir dans son sein. Cette manifestation de vie lui apparut comme un consentement de Dieu.
— Vous êtes bien bonne, maman, fit-elle, je sens que vous avez raison.
Au cours du repas, le colonel Worms ne tarda pas à reprendre le sourire. En effet, à peine les hors d’œuvre expédiés, sa femme entreprit le docteur. Elle lui présenta les mêmes arguments qu’à sa belle-fille, mais sur un ton plus autoritaire. Ferdinand Worms eut le bon goût de ne pas insister. Bien qu’il possédât beaucoup de volonté, le sens critique développé et un jugement des plus sain, il ne se sentait ni le droit, ni le courage de contrevenir aux desseins de sa mère.
Le père Worms accédait au parfait bonheur ; il devint loquace, but beaucoup et raconta moult histoires. Les grands-parents devaient passer à Bourg une huitaine de jours, mais la joie de possession est la plus exclusive de toutes ; dans leur hâte d’emmener ce trésor tant désiré et si vite obtenu, ils résolurent de hâter leur départ. Celui-ci fut fixé au surlendemain.
L’après-midi, le colonel promena son petit-fils à travers la ville. Des lambeaux de guirlandes tricolores palpitaient au vent. Le sol était jonché de cocardes et les gerbes déposées au monument aux morts n’étaient pas encore fanées. Un remugle de fête nationale flottait sur la petite ville. On percevait même comme des bribes de discours et des échos de clairon dans le chuchotement des arbres. Le vieillard humait l’air avec délice, il lui venait par moment des bouffées de caserne qui le faisaient sourire de contentement.
Comme un cycliste frôlait François d’un peu près, il le rappela à l’ordre. Le cycliste traita le vieillard de « vieille baderne ».
— Vieille baderne ! s’exclama le vieux Worms, pas plus que vous.
Et il tourna le dos à l’homme.
— As-tu vu comme je lui ai rivé son clou à ce malotru ? demanda-t-il à l’enfant. Ah ! mon lieutenant, il ne faut pas se laisser chauffer les oreilles par des impolitesses. Jamais, jamais, entends-tu ?
La journée fut maussade pour Ferdinand et baignée de pleurs pour sa femme. La colonelle s’employa à consoler sa bru. Elle lui promit de veiller tout au long du jour sur François ; de ne pas le laisser se mettre en sueur, de prendre garde qu’il n’approche ni des bêtes, ni des puits et de lui administrer son lait de poule quotidien. Cette femme docile touchait quelque peu la grand-mère, bien que celle-ci eût le mépris de la passivité. Enfin le soir arriva, et comme les Worms recevaient, Blanche fut distraite par des soucis ménagers.
Ferdinand, nous l’avons dit, entretenait d’excellentes relations avec ses confrères. Il les priait fréquemment à dîner ainsi que leurs épouses. Blanche se montrait une maîtresse de maison parfaite. Les invités masculins lui savaient gré de ses plantureux repas et les invitées de son caractère facile.
La jeune madame Worms ne contredisait jamais personne, approuvait tout, admirait beaucoup avec sincérité ; il n’en faut pas davantage pour s’attirer la sympathie des bourgeoises.
Ce soir-là, les confrères de Worms arrivèrent de bonne heure — Ferdinand possédait un Porto recherché dont il n’était pas avare.
Le docteur Faber survint le premier. Aussitôt le salon de Worms fut plein de ce petit homme de quarante ans au ventre en ballon, à la face rougeaude, aux yeux clignotants, jovial et bon enfant. Sa femme était une personne maniérée et coquette, qui le trompait volontiers, mais d’une façon presque vertueuse.
Les Grignards apparurent dix minutes plus tard. Lui était un vieillard à barbiche, racé et doux. Il vivait beaucoup sur le passé de sa famille. Son grand-père avait été un ami intime de Lamartine et, d’après des ragots à longue portée, un doute subsistait sur les origines du père de notre médecin. Le docteur Grignard avait pour sa part piétiné depuis belle lurette et de grand cœur la réputation de sa grand-mère, il ne doutait pas que le sang du poète coulât en ses veines, et l’accouchement, point tellement laborieux de sonnets assez bien venus, le fortifiait dans cette certitude. Elle, était une femme de haute taille, désolée comme une chèvre galeuse, très portée sur la religion ainsi que le sont la plupart des provinciales laides et qui s’ennuient.
La conversation devint générale, on passa à table peu après et, une fois franchi le silence recueilli des premières moitiés de repas, on se mit à discuter de ces choses insignifiantes, mille fois dites, qui permettent à des convives de parler sans effort.
Le colonel parla du onze novembre.
— Nous rions de contentement, dit-il, mais je pense à la tête que l’on doit faire à cette date chez les Alboches. C’est vrai que depuis six ans que la guerre est finie, « ils » doivent s’être fait une raison.
— Pensez-vous ! glapit Faber, les premiers onze novembre ont avant tout et pour tout le monde signifié la fin de la guerre, c’est seulement maintenant qu’ils expriment une victoire et une défaite. La guerre s’est cicatrisée en nous, nous pouvons jouer à l’honneur national.
Des quatre hommes assemblés, aucun n’avait fait la guerre véritable, mais tous l’avaient suivie sur l’Illustration, à défaut de souvenirs personnels, chacun émit des considérations.
Aux liqueurs, Worms pensa brusquement à Auguste Rogissard. Il s’enquit auprès de ses confrères des nouvelles du bonhomme, à sa vive stupeur, aucun d’eux ne le connaissait.
— Mais alors, sursauta le médecin, si sa fille ne vous a point appelés, elle s’est adressée à Borogov.
Il rapporta à ses invités son aventure du matin. Ces dames furent scandalisées par l’audace de cette fille, les collègues de Worms déplorèrent qu’elle se fût privée de lui pour un cas devant lequel eux-mêmes auraient sollicité sa collaboration. Quant au colonel il jura que cette drôlesse méritait une fessée.
— Je me demande si le Borogov s’est inspiré de mon ordonnance, dit Worms pensivement. Pourquoi tolère-t-on la présence de ce charlatan ? Je sais bien que chacun a le devoir de gagner sa vie, mais à condition pourtant de ne pas ravir celle des autres. Or, cet homme est un danger.
Faber et Grignard approuvèrent.
Grignard insinua qu’il serait bon d’essayer de le faire partir en signalant les erreurs de Borogov au Syndicat des Médecins.