San-Antonio

Les souris ont la peau tendre

Sans hésiter, j’emboîte le pas à la jeune fille. Tout en lui filant le train j’étudie sa géographie. Oh, pardon ! Quand on a vu une gamine de ce gabarit une fois, qu’est-ce qu’il doit falloir avaler comme aspirine, pour l’oublier !

INTRODUCTION

Un officier d’ordonnance maigre comme un rayon de vélo, à l’œil bleu-des-mers-du-Sud et à la moustache en brosse à cils m’introduit dans le bureau du major Parkings (des services secrets britanniques).

Parkings est un solide quinquagénaire qui ressemble à une gravure anglaise. Il est roux, grisonnant et a le teint rouge brique.

— Commissaire San-Antonio, fait-il. Heureux de vous connaître.

Je m’assieds dans un fauteuil profond comme une mine de charbon et je croise les jambes, attentif.

— Votre demande m’est parvenue, enchaîne-t-il. Ainsi il paraît que vous vous ennuyez en Angleterre ?

— Un peu, oui. Je ne veux pas dire que le bled soit tartouze, mais en temps de guerre…

Il sourit, me contemple un long moment ; puis, soudain grave, il questionne :

— Connaissez-vous la Belgique ?

Première partie

CHAPITRE PREMIER

La mer du Nord a une vilaine couleur gris tubard lorsque je parviens à La Panne, après avoir marché pendant deux bonnes heures à travers les dunes.

J’ai du sable plein mes galoches, plein les revers de mon grimpant, plein les yeux et peut-être qu’à l’autopsie on en dénicherait suffisamment dans mes poumons pour reconstruire l’Opéra de Berlin. Ça craque sous mes dents, comme de la pâtisserie d’Occupation. J’ai horreur de cela, aussi je décide de m’expédier un demi de gueuze au bon endroit, histoire de me rincer le tube digestif. De toute façon — même sans ce sable envahissant — j’aurais pris une décision de cet ordre.

Je marche en direction de la plage, en descendant de temps à autre du trottoir, afin de laisser la place aux Allemands qui se baguenaudent.

Plus je m’approche de l’eau, plus je la trouve vénéneuse d’aspect. Cette fin de journée est plus triste qu’une carte de rationnement. Il y a du gris partout. Le soleil couchant lui-même semble vide et éteint. Il doit en avoir marre d’éclairer ce monde à la gomme et je le comprends.

Le soleil préfère les petits oiseaux aux torpilles et il aime mieux fabriquer des fleurs plutôt que des asticots.

Un vent aigre souffle en rafales, chargé de ce damné sable qui me donne des yeux d’épagneul breton. Bref, ce coin de la côte belge, en cette année 43, est un tout petit peu moins gai que le pénitencier de Sing Sing. Il faut vraiment y être né ou bien avoir à y remplir une mission importante — et c’est mon cas — pour y séjourner.

Mentalement, je me répète l’adresse que le major Parkings m’a donnée : Camille Slaak, L’Albatros. L’Albatros, c’est, paraît-il, un bistrot dont est propriétaire mon correspondant.

Je me rancarde auprès d’un marchand de vélos de la rue principale et il me désigne une ruelle qui va à la plage.

— Ça est là, me fait-il avec un bon sourire qui reflète autant d’intelligence qu’une portion de brie.

Je dis merci-bien-vous-êtes-bien-aimable et je m’engage dans la voie indiquée. L’Albatros est une petite boîte du genre sélect, avec une devanture en marbre rose pareille à un caveau de famille bourgeoise et une enseigne peinte en bleu lavande sur fond rose bonbon.

J’entre. C’est gentil, probablement à cause du bar verni qui fait penser à l’intérieur d’un yacht. Il y a des flacons versicolores sur les étagères et je me promets de leur faire une visite de politesse dans un très proche avenir. À moins qu’ils ne contiennent que de la flotte colorée, comme les bocaux de pharmaciens.

Malgré le timbre de la porte d’entrée, personne n’apparaît. Sans doute le barman se trouve-t-il à la cave…

Je m’installe sur l’un des hauts tabourets du bar et je renouche une bouteille de cognac.

— Oh ! la maison ! je crie.

Personne ne me répond.

Je saute de mon tabouret.

— Y a quelqu’un ?

Mais va te faire voir ! L’établissement paraît plus désert que la conscience d’un brigadier de gendarmerie.

Je décide de pousser une petite reconnaissance dans les communs. Un simple rideau de perles me sépare de l’arrière-salle ; je l’écarte et je débouche dans une petite pièce intermédiaire où sont entreposées des caisses de spiritueux.

— Monsieur Slaak !

Je fais quatre pas et j’arrive à la cuisine.

Slaak s’y trouve. Il est accagnardé contre la porte d’un frigo de bois à laquelle il demeure fixé grâce à l’épée qui lui traverse la poitrine. Je sais qu’il s’agit de Slaak, car le major m’en a fait une description vigoureuse. Jusqu’ici, j’ai vu bien des cadavres, mais jamais encore il ne m’a été donné de découvrir un zigoto mort par l’épée ; c’est une fin à la mousquetaire, vraiment inattendue au cours d’une guerre ultra-moderne.

J’examine le mort. Le type qui lui a réglé sa note devrait être un drôle de costaud, car la pointe de la lame a non seulement traversé le buste de Slaak, mais encore a pénétré profondément dans le bois du frigo. Mon correspondant est piqué contre le panneau, comme un papillon dans une boîte.

— Qui est-ce qui t’a fait ça ? murmuré-je.

Bien entendu, il ne répond rien. Son menton touche sa poitrine, ses yeux sont vitreux et un mince filet de sang se coagule aux commissures de ses lèvres. La mort ne doit pas remonter à plus d’un quart d’heure.

Je songe alors qu’un client peut entrer à L’Albatros d’une seconde à l’autre. J’aurais bonne mine s’il me trouve là. Surtout si c’est un Allemand.

J’aperçois une nappe de papier sur la table. J’en déchire un morceau et j’écris en caractères d’imprimerie : FERMÉ POUR LA SOIRÉE ; ensuite, je vais tirer la targette fermant la porte et j’épingle mon papier après le rideau.

De cette façon, à moins d’une malchance tenace, je suis peinard pour un moment.

Je me mets à fouiller l’établissement. Je ne découvre rien d’intéressant, sinon dans une salle à manger, une panoplie à laquelle il manque l’épée fatale. Donc le zigue qui a assaisonné Slaak était un familier, puisqu’il avait accès aux appartements. Je retourne au bar afin d’attraper la bouteille de cognac.

Mon histoire débute mal !

Il y a, dans les gars du réseau belge, un enfant de garce qui met des bâtons gros comme des poutres dans nos roues. C’est ce traître que les services de l’I.S., auxquels j’appartiens, m’ont chargé de démasquer et de liquider. Slaak devait m’aider de ses conseils. Désormais, il ne peut plus aider que les pissenlits, en leur apportant sa contribution personnelle en engrais azotés.

Qui a épinglé le bistrot ?

Pas les Allemands à coup sûr, car ils l’auraient arrêté afin de le… « questionner » avant de lui donner son aller simple pour le paradis. Et puis, ce genre d’exécution ne correspond guère à leurs méthodes habituelles.

Je quitte L’Albatros par une porte de derrière. Je ne tiens pas à me faire remarquer. Demain, avant peut-être, on découvrira le meurtre et alors le marchand de vélos de la Grande-Rue se souviendra que je lui ai demandé le chemin du bar de Slaak… Mauvais dans la pipe ! En ce moment, il y a tellement de crimes commis par les sulfatés, qu’ils crachent feu et flammes pour découvrir les auteurs de ceux qui ne les concernent pas, ceci afin de se poser en implacables justiciers sans doute.

Je réfléchis à ça tandis que je débouche sur la place. Celle-ci est un immense chantier. Les Fridolins se démerdent de construire le mur de l’Atlantique. Il paraît qu’avec ce truc-là ils seront peinards comme des amoureux dans une chambrette.

La nuit se soude à la mer. Le vent charrie toujours des tombereaux de sable. Il n’y a pas une lumière visible alentour ; seule, la grosse rumeur des flots et du vent emplit cet univers vide et triste.

Je respire à pleins poumons lorsque les bourrasques s’interrompent. Je donnerais tout le mur de l’Atlantique pour me trouver dans un petit coin de France, en tête à tête avec une bouteille de vin vieux, un fin gueuleton, ou une souris confortable du côté des roberts.

— Pardon, monsieur, avez-vous du feu ?

Je sursaute et me retourne. C’est une phrase banale mais que je n’aime pas entendre prononcer dans le noir lorsque je suis seul.

J’aperçois une jolie silhouette de femme et, malgré l’obscurité, j’ai l’impression que le visage qui l’agrémente doit être plus agréable à contempler qu’un kilo de pommes de terre.

— À votre service, dis-je.

Je sors mon briquet et présente sa flamme vacillante à mon interlocutrice. Seulement, avec le vent qui souffle de plus en plus fort, j’aurais plus vite fait de traverser la Manche sur un pédalo que d’allumer sa cigarette. J’entrouvre mon pardessus et elle se blottit contre moi. Cette môme à un parfum qui ferait danser le swing à un couvent de moines. Je la respire à plein pif. C’est du sérieux comme odeur, si ça ne sort pas de la rue de la Paix, moi je suis le cousin germain de Goering !

La môme me remercie et s’éclipse. Le temps que je trouve quelque chose à lui dire pour la rambiner et elle a évacué mon horizon.

Je continue ma promenade en reniflant ce parfum subtil avec une pointe de mélancolie. Déjà cette brève rencontre se désagrège dans ma mémoire. Il ne reste en moi que ce vague sentiment triste et mélodieux, que cette silhouette imprécise, que cette douce odeur…

Je remets le briquet dans ma poche. Alors ma main touche un objet insolite qui ne s’y trouvait pas cent vingt secondes auparavant.

Je le palpe curieusement avant de l’extraire de ma profonde. C’est de la dimension d’une grosse boîte d’allumettes et c’est assez lourd. Je le prends et l’approche de mes yeux. Il s’agit d’un petit appareil photographique.

Décidément, ça se corse (chef-lieu Ajaccio).

Les événements se précipitent. Il n’y a pas une heure que je suis arrivé à La Panne et, déjà, j’ai découvert un cadavre embroché et j’ai allumé la cigarette d’une souris qui a su glisser un appareil photo dans ma poche, sans que je m’en aperçoive !

Je crois que c’est ce second incident qui m’épate le plus. Rappelez-vous qu’il faut être drôlement fortiche pour batifoler, à mon insu, dans les fringues de San-Antonio.

CHAPITRE II

Je pense que cette plage m’a apporté suffisamment de surprises comme cela et je retourne dans la rue principale. Elle doit être coquette, cette artère, lorsque ce n’est pas la guerre. Les magasins sont frais et pimpants comme des costumes de mariés, il ne leur manque que des denrées et des lumières pour se montrer vraiment engageants.

J’avise la boutique d’un photographe et je pousse son bec de cane.

Le commerçant s’empresse. C’est un petit bonhomme frileux qui ne doit jamais quitter sa chambre noire.

Je lui demande combien de temps il lui faut pour développer un rouleau de pellicule. Il me répond que si je lui confie un travail de ce genre maintenant, je pourrai revenir le chercher demain matin.

Ça ne fait pas mon affaire. S’il y a en ce moment sous le ciel de Belgique un mec qui n’est pas sûr de son lendemain, c’est le gars que j’appelle Bibi dans l’intimité.

Je regarde ma montre.

— Voici ce que nous allons faire, dis-je, je vous laisse mon appareil et vous faites le boulot illico. Je vous paierai le tarif double, mais il me faut les photographies dans une heure au maximum.

Il me regarde pensivement. Il paraît commotionné par mon ton autoritaire. Je jette un coup d’œil à ma physionomie, dans une glace, et je constate qu’avec mon imperméable et mon chapeau mou à bord rabattu, j’ai tout du Frizou en civil.

— Très bien, monsieur, murmure-t-il.

Je quitte sa boutique et vais m’installer à la terrasse d’hiver d’un café proche. Je m’envoie un « formidable d’Export » et je passe une revue détaillée des récents événements.

J’avoue, à ma grande honte, ne pas y entraver grand-chose. Cette partie qui se joue au nez et à la barbe des Fritz me déconcerte. Deux importantes questions me mangent la cervelle : qui a buté Slaak ? Qui est la môme à l’appareil photographique ?

En ce qui concerne la fille, s’il s’agissait de quelqu’un de chez nous, elle se serait fait connaître. À moins qu’elle n’eût été suivie et que…

Oui, c’est une idée qui se défend.

Je commande un double genièvre pour pousser la bière et un cognac triple pour me passer le goût du genièvre.

C’est un bon système à appliquer en matière de boissons. Vous pouvez être assurés que, sur ce chapitre, je suis un technicien, un virtuose. Je représente, dans les services secrets, le prix Nobel de la biture, le Paganini de la cuite en tout genre.

Mais pour l’instant, là n’est pas la question, comme disait le bourreau au condamné qui se trompait de porte.

L’heure convenue avec le champion de l’hyposulfite s’écoule. Je règle mes consommations et retourne chez le photographe.

Il est assis derrière sa banque, plus frileux que jamais.

Il me regarde d’un air à la fois stupéfait et inquiet. Je frémis en pensant brusquement que les images qui sont apparues sur la pellicule que je lui ai confiée sont peut-être de nature à l’épouvanter. Aussi, est-ce d’une voix mal assurée que je lui demande :

— Vous avez mon petit travail ?

Sans mot dire, il décroche une photographie épinglée à un fil.

— C’est… c’est tout ? fais-je.

— Oui. Le reste n’était pas impressionné. J’ai remis d’office une bobine neuve dans l’appareil.

Je me penche sur l’image. Si je m’attendais à un spectacle ahurissant je suis volé. Et comment ! La photo représente une partie de la façade d’un magasin et un pan de pardessus d’homme, une jambe de pantalon et un soulier. C’est tout ce que l’objectif, mal centré, a pu capter de l’individu pris pour cible.

C’est drôlement tartouze comme résultat !

— Avez-vous une loupe ? demandé-je au petit photographe.

Il fouille dans un tiroir et me tend l’objet réclamé.

J’examine attentivement l’image. Et, tout à coup, je fais une découverte du tonnerre de Dieu. Le morceau de vitrine que l’on aperçoit sur la photo appartient à L’Albatros. Je reconnais, sur la vitre, l’aile peinte en blanc d’un de ces volatiles qui servent d’enseigne à l’établissement.

Qu’est-ce que cette photo signifie ?

Et d’abord quand a-t-elle été prise ?

Je passe aux petits détails. En y regardant de près, on distingue une boîte d’allumettes vide sur le trottoir. Une idée lumineuse éclate sous mon dôme, comme une enseigne au néon. Je paie grassement le petit boutiquier et je cavale à L’Albatros. Je regarde par terre, la boîte d’allumettes vide s’y trouve. Donc la photo a été tirée quelques instants auparavant. Il est bien rare, en effet, qu’un objet léger comme une boîte d’allumettes demeure longtemps au même endroit.

Je continue à observer la photographie et je vais me placer au point approximatif où se trouvait la personne qui l’a prise. Ce point est situé sous une porte cochère. Et je pige vite la raison pour laquelle une faible partie seulement de l’homme visé est apparente : il y a un poteau de fer dans le champ de vision.

Nouvelle question : Qui est cet homme ?

Mon petit doigt me dit que ce pourrait bien être le salaud qui a dessoudé Slaak.

Mettons que la môme X… ait flairé du vilain dans le bar. Elle a un appareil photo et s’embusque sous la porte cochère, en face. Elle attend la sortie de l’homme. Seulement les gonzesses n’ont pas de réflexes, la chose est connue ! Le temps de viser et l’homme a déjà accompli les deux pas qui le mettent derrière le poteau. Si bien qu’on aperçoit tout juste une des jambes et une très faible partie de son pardessus.

Ça paraît se tenir d’aplomb comme raisonnement, vous ne croyez pas ?

Je pousse un soupir qui fait concurrence au vent du large et je me dis que l’heure de la trêve a sonné et que le parti le plus sage à suivre est d’aller consommer un beefsteak de cheval ou une moule aux frites dans un restaurant sympathique.

J’exécute ce programme sans plus tarder.

Il y a, dans la Grande-Rue, un restaurant peint en jaune citron, qui me séduit. Il est plein d’officiers allemands, mais je m’en balance ; au contraire, on est souvent plus en sécurité dans une boîte fréquentée par des Chleuhs…

En tout cas on y mange mieux qu’ailleurs, car ces mecs-là, croyez-moi, ils aiment se balancer de la boustifaille dans le garde-manger.

Je m’installe à une petite table d’angle et je fais mon menu. C’est d’une fourchette gaillarde que j’attaque mes œufs frits sur de la viande hachée. Ma course dans les dunes, mes découvertes sensationnelles et mes balades dans le vent ont creusé dans mon estomac un trou plus vaste qu’une carrière de marbre et qui me paraît difficile à combler.

Je commande du vin. Ici, la bouteille de pommard coûte une fortune mais je m’en fous, c’est Sa Gracieuse Majesté britannique qui régale. Je mets ma conscience à jour en torchant le premier glass à sa santé. Le deuxième, je le bois à celle de ma brave mère qui doit beaucoup se tracasser pour son fils bien-aimé, dans notre pavillon de Saint-Cloud. Ceux qui suivent, je les consomme à ma santé à moi.

Au bout d’un moment de ce régime, je sens un tendre apaisement dans mon armature et je me décide à bigler le paysage.

Tous ces vert-de-gris qui galimafrent me font mal aux seins.

Ça parle teuton dans la cabane et c’est une langue qui me fatigue le tympan. Je cherche un visage reposant dans l’assistance et je finis par en découvrir un. C’est celui d’une jeune personne qui mange à l’autre extrémité de la salle.

Je la regarde, elle me regarde et, brusquement, je comprends qu’il s’agit de la souris qui a glissé l’appareil photographique dans ma poche tout à l’heure.

Mon premier réflexe est de me lever et d’aller lui demander des explications. Mais elle a dû percer mes intentions car, discrètement, elle me fait un signe. Est-ce bien un signe d’intelligence et, si oui, signifie-t-il bien, comme je le suppose : Ne bougez pas, nous ne nous connaissons pas.

Oui, pas d’erreur possible. Tout son être crie : Attention ! danger !

Je me penche sur mon assiette et j’attaque ma portion de moules aux frites que le serveur vient de déposer devant moi.

Du danger ! Il y en a dans l’air de ce restaurant comme dehors il y a du sable dans le vent. Ça le pue à plein nez ! Je m’y connais car voilà une odeur qui m’est familière.

Du coin de l’œil, par-dessus ma bouteille — ma seconde — je renouche la môme-caméra. Elle est tellement jolie que les tramways doivent s’arrêter pour lui laisser traverser la rue.

Elle est brune, mais avec des reflets roux. Sa peau est mate, avec, me semble-t-il, quelques taches de rousseur autour du nez qui lui confèrent une sorte de charme désuet. Elle a de beaux yeux gris et une bouche qui semble avoir été dessinée au pinceau par un artiste chinois. Bref, c’est exactement le genre de poupée qu’un type de mon calibre aime à trouver dans ses godasses le matin de Noël. Si ça n’était pas la guerre, j’en risquerais l’abordage et j’essaierais de lui faire une conférence sur l’amour, avec projections.

Mon esprit vagabond imagine des trucs tous plus sensationnels les uns que les autres. Je me vois sur la Côte d’Azur, aux côtés de cette gamine, en train de lui roucouler des machins tellement glands qu’un veau de trois mois en pleurerait…

Mais le rêve a une consistance trop fragile. Le mien ne tient pas le coup longtemps. Surtout qu’il se produit une drôle de diversion dans le secteur. Oh pardon !

Venant de la terrasse, une salve de mitraillette retentit. La vitrine dégringole avec fracas et la môme X… pique le nez dans son assiette. Les Frisés se lèvent en gueulant comme s’ils voyaient déboucher un régiment de Tommies. C’est la confusion, la grande pagaïe, le toutim des toutims, le chabanais du diable, le grand bidule ! Des soldats chleuhs rappliquent et se mettent devant la porte. Les serveurs se cachent derrière le comptoir. Le cuistot, dans sa cuisine, a dû se planquer dans la huche à pain, mais je ne prête qu’une attention discrète à ce branle-bas de combat. Ce qui m’intéresse, c’est la pauvre môme. Elle est l’unique victime de l’agression et elle semble avoir son compte !

CHAPITRE III

Je comprends vite qu’il va y avoir du grabuge. Mais cette fois, il viendra des Allemands. Ceux-ci n’ont pas dû morfiller qu’on vienne jouer la bataille de Waterloo dans les estancos où ils consomment. Aucun des leurs n’a été tué ; n’empêche qu’ils croient dur comme fer que c’est à leur bande de pieds nickelés qu’en avait l’homme au yukulélé. Le restaurant s’emplit de gars de la feld-gendarmerie qui n’ont pas l’air de vouloir plaisanter. Avec leur plaque sur le buffet et leur grande gueule, ils sont sur les dents. Une ambulance vient chercher la môme-caméra et les sulfatés se mettent à questionner et à fouiller tous les pèlerins qui ne portent pas leur uniforme. Un vache frisson me parcourt la moelle épinière parce que, figurez-vous, j’ai un Lüger sous mon aisselle gauche et que c’est là un joujou dont il est difficile d’expliquer la provenance. Je ne peux pourtant pas raconter aux Frisés que ce pétard me sert à ramoner les cheminées !

Je le sors en loucedé et le pose sur mes genoux. Étant donné le coin retiré où se trouve ma table, je calcule que les enquêteurs s’adresseront à moi en dernier ressort. J’ai donc le temps de prendre mes précautions, à condition, toutefois, d’agir délicatement.

Je saisis mon couteau et je l’enfonce sous ma table. Ceci fait et, m’étant assuré qu’il y est solidement fixé, j’attache mon revolver après lui au moyen de ma serviette.

Ouf ! me voici paré. Je comprends pourquoi le major Parkings a tant insisté pour que je sois parachuté sans arme. Seulement San-Antonio, sans sa machine à décrasser le paysage, c’est comme un peintre sans pinceau ou une tapineuse sans paire de roberts. Il est tout juste bon à cirer les pompes au sous-sol de la gare Saint-Lazare.

Les types parviennent à moi. D’un air blasé, je leur tends mon portefeuille. Ils épluchent les paperasses. De ce côté-ci je suis paré. Je possède un tas de pièces officielles qui affirment que je suis un certain Richard Dupond, de Bruxelles, négociant. Aussi ne me font-ils pas d’histoires.

La petite cérémonie est finie. Un garçon de salle balaie le verre brisé et un autre met de la sciure sur le beau rouge sang de la pauvre môme-caméra. La becquetance reprend pour les ceuss qui ont encore faim. Moi, j’en ai marre de la boustifaille. Je demande mon addition et, subrepticement, je récupère mon feu.

J’enfile mon imperméable et quitte le restaurant tragique. Je suppose que c’est ainsi que le qualifieront les journaux, demain matin…

Pour changer, il flotte. Les pavés brillent et les tramways bleus qui parcourent le littoral roulent entre deux jaillissements d’eau. J’hésite sur la conduite à tenir. M’est avis que je n’ai plus grand-chose à fabriquer dans ce patelin. Tout ce que je puis espérer, c’est récolter un peu de plomb dans l’œsophage… Slaak, qui devait me donner de précieux tuyaux, est mort. La petite môme qui s’était signalée à moi de si curieuse façon doit l’être itou… Il ne me reste que la photo ratée. Autant dire trois fois rien ! Le mieux est de les mettre. Cela sentira vachement le faisandé pour moi lorsqu’on aura trouvé la carcasse de Slaak.

Pourtant, un truc serait intéressant à faire : percer l’identité de la jeune fille abattue dans le restaurant. Ça n’est pas tellement coton, tout bien réfléchi. M’est avis que les hostos doivent être rares dans cette petite ville.

Je me rancarde auprès d’un agent. Il m’explique qu’il y a une clinique sur la route Royale. Il me la décrit.

Je n’ai aucune peine à la découvrir. C’est une grande bâtisse entourée de murs et fermée par une jolie grille.

Une infirmière, développée à bloc du côté des balconnets, répond à mon coup de sonnette. Mon regard ne parvient pas à lâcher son corsage. Il insiste tellement que la pauvre fille rougit, se met à bredouiller quelque chose en flamand.

C’est le genre rougeaude-appétissante. Elle ne doit pas faire trop de manières lorsqu’un dégourdi lui propose de voir ses estampes japonaises ; mais ça ne doit pas être une fortiche sur le chapitre des doigts de pied en bouquet de violettes. Des filles-ruminants, j’en ai connu déjà des tombereaux et je sais comment il faut leur parler.

— Vous êtes adorable, mademoiselle, dis-je d’un ton fervent, excusez mon trouble, mais j’ai été si surpris de me trouver nez à nez avec une jeune fille comme vous !

Elle ne rougit plus car elle est au maximum de sa coloration, mais sa pomme d’Adam se met à danser et ses cils battent comme s’ils faisaient du morse.

Elle est juste à point pour que je lui joue ma grande scène du trois.

— Permettez-moi de me présenter : Richard Dupond, journaliste. J’appartiens à la rédaction de L’Étoile belge et c’est tout à fait par hasard que je me suis trouvé à proximité du restaurant où, tout à l’heure, a été perpétré un attentat contre des officiers de l’armée d’occupation. Seule une jeune fille a été atteinte, je crois ?

Elle fait un petit signe d’approbation.

Je réprime un sourire : je brûle. Et je brûle même tellement que ça doit sentir le roussi. Cette môme gobe tout ce que je lui bonnis.

— On l’a amenée ici, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Est-elle, est-elle… morte ?

— Non.

— Elle s’en tirera ?

— Le médecin-chef ne le pense pas, il vient de lui faire une seconde transfusion.

— Aïe !

J’hésite à formuler ma requête, tellement je suis certain de son inutilité.

— Puis-je la voir ?

Elle a un sursaut.

— Oh non !

— Vraiment impossible ?

— Oui !

— Même pour un reporter ?

— Le docteur a ordonné l’isolement et le repos total…

— C’est bien ma veine ! Pour une fois que je tenais une affaire intéressante…

La grosse fille sourit niaisement. Elle voudrait bien m’être agréable, je le sens, néanmoins elle a la frousse de ses supérieurs.

— Je vous importune, fais-je.

— Non, s’empresse-t-elle de déclarer, mais je suis de garde car mes collègues sont au réfectoire…

Je me dis que c’est le moment ou jamais d’en profiter.

— Puis-je au moins connaître l’identité de cette personne ?

— Nous l’ignorons.

— Elle n’avait pas de papiers ?

— Non.

— Et… elle n’est pas connue par ici ?

— Personne ne l’a vue avant ce soir.

— Très bien.

J’arbore mon sourire le plus enjôleur.

— Tant pis pour mon papier, cela m’aura toujours procuré le plaisir de faire votre connaissance. Puis-je espérer vous revoir ?

Elle baisse la tête et murmure qu’elle ne sait pas.

En langage féminin, je ne sais pas, ça veut dire à peu près : ji go ! où est-ce qu’on se met ?

Je lui demande à quelle heure elle finit son blaud ; elle me dit qu’elle se taillera vers les minuit, alors je lui promets de venir l’attendre. Je ponctue cette affirmation d’un regard ensorceleur. Puis je me trisse. La lourde se referme.

Je ne vais pas plus loin, je ne repasse même pas la grille de fer forgé et je m’embusque derrière des fusains. Je vais vous expliquer pourquoi j’agis de la sorte car vous êtes tellement bouchés qu’il doit y avoir sous votre caberlot un point d’interrogation gros comme un lampadaire.

Lorsque, tout à l’heure, la grosse couenne d’infirmière m’a dit qu’elle était de garde, j’ai roulé en boule un morceau de papelard qui se trouvait dans ma poche et je l’ai glissé dans la gâche de la serrure. Ceci parce que j’avais remarqué que la lourde se commande électriquement. De la sorte j’ai coupé le contact et un gamin de deux ans pourrait ouvrir la porte en ce moment.

La lumière du hall s’éteint, la voie est libre.

Je reviens à la porte et la pousse. Comme prévu, elle s’ouvre sans faire la moindre difficulté. Je pénètre dans le hall où il y a des plantes grasses et des tapis de caoutchouc ; puis j’oblique dans le couloir. C’est une fameuse idée qu’ont eue les architectes de fiche du caoutchouc par terre. Mes grosses semelles ne font pas plus de bruit qu’une mouche sur un duvet de canard. Et ils en ont eu une seconde bonne idée, les constructeurs de cette clinique, lorsqu’ils ont ménagé dans les portes des chambres un petit judas vitré à travers lequel on peut voir ce qui se passe dans les piaules, sans y entrer. Je ne mets pas longtemps à repérer la chambre où a été transportée miss-caméra (je continue à l’appeler ainsi, n’ayant pas d’autre état civil à lui mettre sur les épaules). La grosse infirmière rougeaude se tient à son chevet et bouquine un roman à couverture illustrée. Elle doit chercher le grand frisson… Peut-être qu’elle s’identifie au héros de son fascicule ? On ne peut pas savoir avec les grognasses.

Une chose me surprend : au lieu de voiler la lumière, on l’a laissée briller a giorno; il est vrai que si la pauvre blessée est dans le coma, ça ne doit pas beaucoup la déranger ; et puis cela permet de suivre l’évolution de son état.

Toujours est-il que cet éclairage va me servir. Je mets en état le petit appareil photographique, et je tire deux photos de la chambre. Le boutiquier frileux a eu une riche idée de le recharger avec un rouleau vierge.

CHAPITRE IV

Je me dirige vers un café. Car, de même que les fleurs se tournent vers le soleil, le gars San-Antonio se tourne, de préférence, du côté des bouteilles, à la condition expresse qu’elles soient pleines.

Tous ces événements commencent à me courir sur l’haricot. Il se prépare pour mon matricule un sérieux patacaisse ; je renifle ça sans avoir besoin de me fourrer du Goménol dans le tarin.

M’est avis que je n’ai pas dû passer inaperçu dans ce petit bled. Surtout en cette saison. Il ne serait pas surprenant que quelqu’un m’ait vu parler à la pauvre môme-caméra. Malgré que les sulfatés n’aient pas plus de jugeote qu’un baril de bière, ils décideront, sans aucun doute, d’avoir un petit entretien privé avec le fils bien-aimé de Félicie. Moi, ça ne me sourit pas de prendre des tisonniers rougis dans le rectum. Je ne suis pas de ces types, sûrs d’eux, qui affirment que, quoi qu’on leur fasse, ils ne parleront pas.

Ces esprits forts sont toujours les premiers à jacter en cas de coup dur. Ils vous récitent le Bottin (Paris et départements) dès que vous froncez les sourcils.

La première chose à faire est de planquer le rouleau de pellicule que je viens d’impressionner et, la seconde, de me barrer du coin.

J’ôte le rouleau de l’appareil ; je me rends aux waters du bistrot, j’éteins l’électricité et, à tâtons, j’en coupe le début impressionné que je plie dans le papier d’étain enveloppant primitivement la pellicule. Je mets le tout dans une enveloppe et je retourne au bar.

J’écris mon nom (d’emprunt) sur l’enveloppe et, dessous, j’indique : Poste restante, Bruxelles.

Je me souviens avoir aperçu une boîte à lettres, à deux pas. En quittant le bar, je me dirige vers elle.

L’air a cette odeur indéfinissable de roussi qui me confirme dans la certitude qu’un danger rôde.

Je m’approche de la boîte postale. Parvenu à sa hauteur, je m’arrête afin d’allumer une cigarette. Je tiens mon enveloppe à la main. Au moment où je secoue l’allumette pour l’éteindre, je jette le pli dans la boîte.

Et d’une !

Maintenant, il s’agit de me tirer du secteur sur la pointe des pieds. Ostende est mon objectif numéro 1.

Comment m’y rendre ? Le dernier tramway qui assure le service, en suivant le littoral, est-il parti ?

À ce moment-là, comme pour répondre à ma question, un taxi en maraude débouche sur l’avenue.

Je lui fais signe, sans trop espérer qu’il s’arrêtera, mais il faut croire que je suis en veine car il freine.

Je me précipite.

— Ostende, dis-je, c’est possible ? Je paierai ce qu’il faut.

— Montez ! répond l’homme.

Je grimpe dans le tombereau du chauffard. Juste comme je m’affale sur la banquette, avec une légèreté de veau marin, l’autre portière s’ouvre et un grand type grimpe dans la bagnole.

— Vous voyez bien que cette voiture n’est pas libre ! je lui beugle.

Il se marre comme un melon entamé.

Je m’aperçois alors qu’il tient un pétard à canon court à la main et que ledit canon me regarde droit entre les deux yeux.

Ça me fait salement loucher ! La gueule de ce feu me semble aussi large qu’une entrée de métro. Certes, ça n’est pas la première fois qu’un loustic m’adresse la parole en tenant un ustensile de ce genre, néanmoins je tique.

— Qu’est-ce que cela signifie ?

Sans répondre, le mec ferme la porte du taxi. Le chauffeur qui — je le comprends — est un complice, démarre sans s’inquiéter de rien.

— Bien joué, je fais…

L’autre a un rire méchant.

— Monsieur est un connaisseur.

— C’est à mon pognon que tu en as ?

— T’occupe pas.

— Vous êtes Français ?

— J’ai été garçon de café à Paris pendant vingt ans.

Je le regarde ; ce type est Allemand, il a une bouille qui ne tromperait personne, pas même un gendarme.

— Monsieur préparait la revanche en servant des Picon-grenadine, hein ?

— Ferme ça !

— Pourtant…

Il se fâche :

— La ferme ! je te dis. Ou bien faut-il que je te fasse manger tes dents ?

Je ne parle pas les langues étrangères, mais s’il y a un dialecte que j’entrave illico, c’est bien celui-ci.

— Très bien, fais-je en m’accagnardant dans mon coin.

Le grand délabré a un ricanement très réussi. Ce gars-là pourrait se faire embaucher par n’importe quel producteur de cinéma. Comme bille de buteur, on n’a rien fait de mieux depuis Paul Muni.

Il est grand, blond et son visage présente la forme d’un coupe-papier.

Nos regards se croisent et ça me fait le même effet que si j’empoignais un fil électrique dénudé.

C’est exactement le genre de monsieur qui vous nouerait l’intestin autour du cou avec le gésier comme pendentif, sans cesser de se faire polir les ongles des pieds.

Le taxi fonce dans la nuit. Les pneus ronronnent sur la route. Nous quittons l’agglomération et je n’aperçois plus que des cottages espacés.

Sur la gauche, la mer du Nord fait entendre sa grosse voix boudeuse. L’horizon est vide, le ciel est vide. Je me sens abandonné.

J’aurais mieux fait de rester en Angleterre et de filer le parfait amour dans un petit bled discret d’Écosse.

Le taxi tourne à angle droit pour s’engager sur une petite route sinuant entre les dunes. Un virage encore et nous franchissons le portail d’une grande propriété.

Le chauffeur stoppe devant un important perron. Il descend de son siège pour venir nous ouvrir.

— Monsieur le baron est arrivé, dit Paul Muni en appuyant plus durement son pétard entre mes côtes.

Je le regarde de manière à lui faire muettement comprendre que si M. le baron n’avait pas un quarante-cinq dans les côtelettes, il lui montrerait ce que c’est qu’un parpaing à la pointe du menton.

Toujours poussé par le canon du feu, je m’avance vers le perron et je le gravis.

CHAPITRE V

Comme nous parvenons en haut des marches, la porte s’ouvre. Un grand gaillard se découpe dans l’encadrement.

Il dit quelque chose en allemand et mon cicérone lui répond, brièvement, sur le mode affirmatif.

Le grand gaillard doit avoir King-Kong comme bisaïeul. On obtiendrait une douzaine de brosses à chiendent très convenable en utilisant les poils de ses sourcils. Ses joues sont bleues car il n’a pas dû se raser depuis la guerre des Boers. Par contre, il possède autant de cheveux qu’une borne lumineuse. Ses yeux évoquent une tête de veau prête à consommer. Il les pose sur ma gracieuse personne et ce spectacle ne l’émeut pas plus que la vue d’un fer à friser d’occasion.

Je lui souris cordialement, en disant :

— Oh ! m’sieur Bozembo, comment allez-vous ?

Il passe sur ses babines une langue grosse comme une escalope et me dit dans un mauvais français :

— Un dégourdi, hein ? Je n’aime pas les dégourdis, amenez-le au salon, Arthur.

Nous voici dans l’intimité. Le salon est cossu, comme tous les salons belges. Les Belges sont des gars qui savent vivre, la preuve c’est qu’ils ont tous des bagnoles grandes comme le Normandie et qu’ils achètent les deux tiers de notre production de bourgogne. Les Allemands qui viennent de me kidnapper ont dû s’installer là-dedans, comme des coucous dans un nid vide, après avoir exécuté de la pyrogravure dans la viande des propriétaires.

Au milieu du salon, trône un superbe harmonium et, derrière cet harmonium, il y a une lopette à face de dégénéré qui joue un cantique.

— Si c’est pour les vêpres que vous m’avez amené ici, c’était pas la peine d’user de l’essence ; j’aurais pu aller à l’église du pays…

Le gorille fronce ses sourcils en ramasse-miettes. Il déclare, soudain :

— J’ai vu cet homme quelque part !

Je lui affirme que, moi aussi je l’ai déjà vu, et que je me souviens que c’était au zoo de Vincennes, même que je lui avais lancé des cacahuètes.

Il hausse les épaules.

— Quel est votre nom ?

— Christophe Colomb !

Arthur me met un ramponneau derrière le dôme. Si je n’avais pas un bocal en nickel-chrome j’éternuerais ma cervelle. Néanmoins, je fais quelques pas en titubant et je me laisse choir dans un fauteuil providentiel.

Le nave de l’harmonium est toujours en train de dévider son cantique. Il s’escrime sur les pédales, comme s’il s’entraînait pour Bordeaux-Paris.

— J’ai certainement vu votre photographie dans un journal français, reprend Bozembo. Avant la guerre, peut-être ? Non, plus récemment ! Il sursaute : j’y suis ! l’affaire de l’ampoule[1]! commissaire San-Antonio, hé ? Vous nous avez donné du fil à retordre et nos services n’ont pu vous liquider…

Il sourit plus tendrement que jamais.

— C’est une petite lacune qui va être complétée dans un avenir très immédiat.

Le type de l’harmonium plaque un dernier accord. Il se retourne et je m’aperçois seulement qu’il n’a pas tellement l’air d’une frappe. Il est frêle et blond, c’est ce qui m’a trompé. Seulement, lorsqu’on le regarde en face, on se rend compte tout de suite que c’est un type à la hauteur. Il a le visage un peu plus pâle que la crème Chantilly, des yeux bleuâtres, glacés comme une eau de montagne, des lèvres tellement minces que sa bouche ressemble à une simple fente.

Il est élégant, presque beau ; étrange en tout cas.

Il se lève doucement et s’avance. On dirait un félin. Les autres se taisent. Je pige seulement que le grand manitou de la clique c’est lui.

Il se fait un grand silence et je sens que si un miracle ne se produit pas illico, je finirai la nuit chez saint Pierre.

Le musicien plonge la main sous ma veste et sort mon revolver.

Il lance froidement quelques mots à ses acolytes, ça doit être un savon au sujet de l’arme qu’ils ont omis de me prendre.

Il me dit, d’une voix glacée :

— Ces messieurs ont sous-estimé votre valeur, monsieur le commissaire, ils n’ont pas jugé bon de vous désarmer.

« Alors ? On visite la Belgique ?

— Vous le voyez…

— C’est Londres qui organise des croisières ?

— Juste !

— J’ai beaucoup entendu parler de vous…

J’esquisse une courbette.

— Vous me flattez.

— Mettons que je vous rende hommage… Bien entendu, vous êtes en mission ici ?

Je ne réponds pas. Nous abordons un sujet dangereux.

— Je considère votre silence comme un acquiescement, poursuit-il. Donc vous êtes en mission. Vous devez avoir des gens à contacter ; nous aimerions les connaître.

Je bluffe :

— Écoutez, vieux, ne vous cassez pas la bouille inutilement. Puisque vous avez entendu parler de moi, vous devez savoir que je ne parlerai pas. Évidemment, vous pouvez essayer des petits trucs raffinés sur ma personne. Si vous êtes sadique, comme la plupart de vos copains, faites-le, mais soyez intimement persuadé que cela ne vous avancera à rien. Ceci dit, je la boucle définitivement…

L’homme à l’harmonium sort un magnifique étui à cigarettes de sa poche-revolver et s’offre une pipe.

Je suppose qu’il va m’en offrir une, pour souscrire à la tradition, et déjà je souris de pitié.

Mais il rengaine son étui et je suis marron.

— Je vais être beau joueur, monsieur le commissaire, dit le type blond. Je considère que vous ne parlerez pas et je vous fais grâce des petites cérémonies destinées à rendre les gens loquaces.

Il se tourne vers Arthur et le chauffeur.

— Emmenez Monsieur à la cave et exécutez-le sans brutalité.

Il me sourit encore.

— Nous sommes chevaleresques quelquefois.

— Merci, dis-je.

Avec son feu, Arthur me fait signe de me lever. Je me lève.

CHAPITRE VI

Je jette un suprême coup d’œil au jeune chef.

Il tire sur ses manchettes et s’assied devant son harmonium. Il s’apprête à remettre la sauce avec le grand Largo de Haendel, mais je l’interromps.

— Dites donc…

— Vous désirez quelque chose ?

Une pointe de mépris perce dans sa voix. Ce foie blanc pense que je vais me débâcher ! Il s’attend peut-être à ce que je lèche ses pompes en lui parlant de ma vieille mère ?

— Votre nom, fais-je.

— Ulrich, pourquoi ?

— C’est au cas où nous nous retrouverions un de ces jours.

Là, je peux me vanter de les avoir épatés. Ils me regardent tous comme si j’étais un Martien en vadrouille sur la planète Terre.

— Monsieur crâne, ricane enfin Arthur. Monsieur n’a peut-être pas compris où nous l’emmenions !

— Exécution ! tranche Ulrich en claquant des doigts avec impatience.

Exécution ! Il a le sens de l’à-propos, ce farceur…

Nous sortons de la pièce, à la queue leu leu. Le chauffeur passe devant et Arthur me pousse par-derrière avec le canon de son revolver. Décidément, c’est une manie chez ce type-là !

In petto je convoque mon ange gardien et je le supplie de passer ma bonne étoile à la peau de chamois. C’est le moment de lui faire faire un lavage express dans une station-service rapide !

Je pense à toute pompe. Je me dis qu’une fois à la cave, il sera trop tard pour agir.

Voilà précisément l’escalier.

Le chauffeur commence à descendre.