San-Antonio

Mes hommages à la donzelle

À mes amis BOUVIER, « qui aiment la manière que je cause français ». En affectueux hommage. S.-A.

— Elle prend très mal la chose.

— Présente-lui tout de même mes hommages.

On est galant ou on ne l’est pas. Tout ça, c’est une question d’éducation.

Moi, je le suis.

CHAPITRE I

LE CHAPEAU ÉCRASÉ

Il fait un temps à ne pas mettre un huissier dehors. De la flotte, de la flotte et toujours de la flotte, avec des rafales de vent qui vous plaquent sur la bouille des feuilles mortes toutes visqueuses… Je commence à regretter la Côte d’Azur d’où je reviens. C’est pas que je sois farouchement porté sur le mimosa, mais je trouve vraiment que ce mois de novembre à Pantruche est infumable. Le gars qui s’occupe des grandes eaux, là-haut, fait les choses comme il faut ! Mon imper me colle au lard, et je commence à éternuer, ce qui est mauvais signe.

Pour lutter contre la grippe, je déclenche mon arme secrète d’automne numéro un : le rhum ! Depuis ce matin, je m’en téléphone des jerricans dans la brioche… Nature, en grog, du blanc, du brun… Ma toute dernière trouvaille, c’est mélangé à du sirop d’orange : une main de rhum et un doigt de sirop… L’essayer, c’est l’adopter ! Je consulte mon chrono et je constate qu’il me reste plus d’une heure à tuer avant de me rendre au rencart du grand patron. Si je ne suis pas la moitié d’un concombre, je vais me catapulter dans un ciné.

Dont acte !

Je m’engouffre dans un hall ravagé par le néon, et j’achète à la caisse pour dix balles d’émotions.

À peine répandu dans mon fauteuil, je comprends illico que je suis tombé sur le super naveton de l’année. Sur l’écran, il y a en premier plan une tordue du genre pin-up, qui chiale en caressant un ours en peluche.

Moi, les gonzesses qui chialent me courent sur le système glandulaire. Heureusement, la salle est chauffée. Je pose mon bada sur le fauteuil d’à côté, et je me mets à en écraser. De temps en temps j’ouvre un store, histoire de voir où en est l’exercice lacrymal de la souris. On ne peut pas savoir ce que c’est tartouze, le cinéma, lorsqu’on ne suit un film que par intermittence… Les bruits surtout sont marrants quand on ferme les châsses. On entend des claquements de portes, puis une musique nègre, puis un soupir de chatte en chaleur…

Drôle de méli-mélo, et y a des producteurs assez jojos pour exhiber ces salades au festival de Venise. Et y a des tordus assez tordus pour balanstiquer des Oscars à ces sucreries de pochettes surprises ! Des Oscars ! Un de ces jours, je fonderai le prix Jules ou le prix Eugène, et je le cloquerai à un documentaire quelconque sur les ratons laveurs ou la vie secrète d’un bandage herniaire…

J’en suis là de mes cogitations philosophiques, lorsqu’un gnace vient déposer son pétrousquin sur le fauteuil où j’ai mis sécher mon bitos. Évidemment, je commence à le traiter d’un tas de noms introuvables dans le Larousse. Il se rebiffe. Il m’explique que lorsqu’on a commencé une carrière de galurin sur une tranche comme la mienne, on peut très bien la finir sous une paire de fesses, et il ajoute que si je continue à rouscailler, il va me faire manger ce qui reste de ce sacré chapeau.

Je ne sais pas si vous connaissez mes antécédents, mais il n’y a pas beaucoup de bipèdes qui peuvent se vanter d’avoir parlé de la sorte à San-Antonio. Ceux qui s’y sont hasardés pouvaient, en sortant de mes pognes, passer la tête haute devant leur tailleur, et même lui demander du feu, sans crainte d’être reconnus. J’empoigne mon zigoto par les revers de sa gabardine et, d’un coup sec, je fais glisser le vêtement sur ses épaules. Il se trouve bloqué côté brandillons… Aussitôt, il se calme.

Sur ces entrefaites, le métrage de c…erie s’avère suffisant, la tordue y va de sa dernière larme, tandis que des cloches sonnent à toute volée. La lumière revient. Je regarde mon écraseur de badas, et je pousse une exclamation :

— Ferdinand !

Il est tout pâlot. Il ouvre des cocards grands comme le tunnel de Saint-Cloud et balbutie :

— Monsieur le commissaire…

Je lâche ses revers. Lentement, il fait remonter sa gabardine sur ses épaules.

Ferdinand, c’est un gars du milieu. Pas du tout le genre caïd. Lui, c’est le gagne-petit du crime. Il turbine dans un peu tout, pourvu que ça rapporte et que ça ne mouille pas trop le bonhomme.

— Et alors, je lui dis, tu joues à James Cagney, maintenant ?

La chose me surprend, car c’est pas du tout son genre.

Le cinéma non plus, c’est pas son genre…

Je le regarde. Il a l’air penaud comme un mironton qui rencontrerait sa bourgeoise en sortant du lupanar.

D’un mouvement preste, je palpe ses fouilles, j’en retire une petite trousse de voyage en cuir. Là, il devient verdâtre, le Ferdinand. J’ouvre la trousse, certain à l’avance qu’elle ne contient ni rasoir ni savonnette… En effet, elle renferme un joli nécessaire de cassement. Tout ce qu’il faut pour rire et s’amuser en société lorsque les locataires sont absents. C’est de l’instrument de précision. Une vraie trousse de chirurgien.

— Oh ! dis donc, je lui fais, tu te montes, Ferdi…

À ce moment, l’ouvreuse vient nous proposer des esquimaux.

Je lui assure qu’elle peut les renvoyer en terre Adélie, et je fais signe à Ferdinand de me suivre.

Je ne sais pas si vous êtes développés du côté méninges, mais laissez-moi vous dire que dans mon job, on ne rate pas une occase pareille. C’est comme en amour. Dites-vous toujours, lorsqu’une mousmé vous propose de jouer à la brouette chinoise, que c’est un truc qui ne se représentera peut-être jamais.

Nous voilà dehors. Il flotte toujours. Je guide Ferdinand dans un bistro et, d’autorité, je commande des grogs. Le grog, c’est l’ami de l’homme.

— Fais sissi, Ferdi, ordonné-je.

D’un coup de postère, je le pousse sur la banquette, et je prends place à ses côtés.

— Veux-tu que nous nous racontions une histoire ? je lui demande.

« Une bath histoire ; moi je la commence, et toi, tu la finis…

« Il était une fois un petit futé qui s’appelait Ferdinand et qu’avait trop lu les Pieds Nickelés. Un jour, il décide de faire un fric-frac dans un coin pépère. Seulement, ce Ferdinand-là, c’est un peu le Père Tranquille. Il aime pas les vacances à la grande taule, et il se munit d’un condé. Pour cela, il emploie les moyens classiques : ce sont les meilleurs. Le ciné est un bel alibi lorsqu’on s’y fait remarquer. Alors, il va dans une salle dont il connaît déjà le film et, bien que ce soit l’heure creuse et qu’il n’y ait pas douze pèlerins, il trouve le moyen d’aller s’asseoir sur le bitos d’un mec, alors que huit cents autres fauteuils lui tendent les bras. Ce qu’il cherche, c’est à attirer l’attention sur sa petite tête de pinceau usagé. Une altercation, à ce moment, ne peut passer inaperçue. De cette façon, l’ouvreuse témoignera, le cas échéant, qu’il se trouvait bien au cinéma… »

Je bois une gorgée de grog.

— Continue, toi.

Il hésite.

— Écoutez, m’sieur le commissaire…

— Tu parles que j’écoute !

Il ne se résout pas à claper. Pour l’encourager, je rigole.

— T’es pas vergeot, dis, Ferdi, mettre au point ton petit cirque et venir jouer la scène du gros méchant loup avec ce vieux San-Antonio… Raconte pas ça à tes petits copains, car ils se paieraient tellement ta fiole, que tu serais obligé de déménager.

Il ne peut s’empêcher de sourire.

— Allons, je lui fais, accouche, frisé. C’était quoi comme turf ?

Il hausse les épaulés.

— Si je vous le dis, monsieur le commissaire, vous ne me croirez pas…

— Vas-y toujours… C’est pas une histoire de Père Noël ?

— Presque…

Il vide son verre afin de se donner du cran.

— V’là, commence-t-il. L’autre jour, je reçois un coup de fil d’une souris. Elle me fait une proposition.

« Je palpe un gentil pacson pour ouvrir un coffre…

« Je passe sur les salades qu’elle me raconte. Elle est tuyautée sur ma petite vie aussi bien que moi, j’en suis soufflé… Elle connaît sur moi des trucs… Hum… intimes, et me menace de les révéler aux flics… Pardon, à la police, si je ne marche pas… Du reste, mon job est simple : je force le coffre et c’est tout. Elle me dit que je ne dois absolument rien prendre de ce qu’il contient et que, du reste, il ne renferme pas de blé ni de valeurs. Je l’ouvre et je me taille, c’est marre. Elle m’indique l’emplacement exact, c’est dans le burlingue d’un vieux prof… Il y a un dispositif d’alarme par cellule photo-électrique, mais elle me rencarde sur le coupe-circuit. J’ai l’heure où la crèche est vide et où le gardien bricole dans sa loge. Du tout cuit… Le lendemain, je reçois un « à valoir » sur le montant de mes émoluments. Tout est recta… Il ne reste plus qu’à se mettre au tapin… »

Il se tait. Je réfléchis… Le garçon rince ses verres derrière le bar… Le silence se prolonge… On entendrait penser un gendarme.

— Bon, je murmure, ton truc m’a l’air bizarre, c’est pas ton avis ?

— Si. Je voulais pas marcher, mais la gonzesse est vachement persuasive… Et puis, c’était correct comme frais de déplacement. Enfin, vous savez ce que c’est ? Les temps deviennent durs.

« Je me suis dit que, du moment qu’il n’y avait rien à piquer, je pouvais risquer le paquet… »

— Et t’as pris tes précautions… Enfin, tu as du moins essayé… C’est pour quelle heure ton cassement à la noix ?

— Quatre heures.

Je bigle ma tocante ; elle indique trois heures…

— Tu as le temps.

Pour le coup, il paraît sidéré, Ferdinand.

— Vous… vous voudriez que j’y aille ? il demande.

— Pourquoi pas ? T’es ciglé pour, non ?

— Mais…

Je me fous dans une rogne noire.

— Écoute, fesse de rat, y en a classe de tes simagrées, tu vas faire ce que je te dis sans rouscailler, ou sinon, je t’envoie au mitard… Des motifs, j’en trouverai, fais-moi confiance, et ils seront suffisants pour que tu restes à l’ombre jusqu’à ce que tu sois devenu aussi blanc qu’une endive. Tu saisis ?

Il fait « oui » de la tête.

— Parfait. Quelle est l’adresse de ton coffre à décapsuler ?

— Rue Gambetta, à Boulogne-Billancourt, au 64…

— Ça joue…

Je pose la trousse devant son verre vide.

— À un de ces quatre, tu perches toujours rue des Abbesses ?

— Toujours…

— Vaudrait mieux que tu n’essaies pas de décamper…

— Pas de danger, m’sieur le commissaire.

— Je te laisse les consos, ça fera pour mon bitos écrabouillé.

Je me trisse, l’abandonnant en tête à tête avec son ahurissement.

CHAPITRE II

ENCORE DU CINÉMA

— Bonjour, San-Antonio, fait le Vieux en me proposant sa peluche d’aristo, vous vous sentez en bonne condition physique ?

— Et comment ! je lui réponds. Cette enquête sur la Côte m’a pour ainsi dire rénové. Vous avez un boulot intéressant à me confier ?

Il lisse son front somptueux, ce qui met en valeur ses boutons de manchette en jonc véritable.

— J’ai en effet un travail pour vous. Un travail… délicat, mais je ne puis vous dire s’il est intéressant ou non…

« Avez-vous entendu parler du major Stevens ? »

— N’est-ce pas ce savant english qui bosse avec nos champions de l’atome au sujet d’une fusée à la noix ?

Il se fend la cerise.

— C’est à peu près cela. Il s’agit d’un homme remarquable, vous savez.

— Bon, et alors ?

— Alors, il se trouve que nos services de détection ont capté dernièrement un message chiffré. Les gars du chiffre ont réussi à mettre ce message en clair, il s’agissait d’une formule concernant la fameuse fusée Stevens ; le professeur ne comprend absolument pas comment la fuite a pu se produire. Il était le seul à connaître cette formule, laquelle était enfermée dans son coffre auquel personne ne peut avoir accès… Le coffre n’a pas été forcé… Bref, le mystère est total.

— Du personnel ?

— Des domestiques, triés sur le volet et parfaitement insignifiants.

Le grand patron me regarde avec insistance :

— Et puis… une secrétaire : le bras droit du patron, il a en elle une confiance absolue.

— Elle connaissait la formule ?

— Non. Du moins, c’est lui qui le dit.

— Si bien que vous songez à cette fille ?

— Plutôt qu’à tout autre, oui. Et j’aimerais que vous vous occupiez d’elle. J’ai attaché deux anges gardiens à ses semelles, leur rapport est rigoureusement négatif. La fille est irréprochable… Sa vie est réglée comme du papier à musique.

— Hum, je vois. C’est ce genre de fille qui travaille vingt heures sur vingt-quatre et qui se lève la nuit pour passer l’aspirateur, non ?

Le patron secoue la tête :

— Pas exactement. Ne croyez point qu’il s’agisse d’une vieille fille revêche et laborieuse. C’est une personne up to date extrêmement cultivée et compétente. Stevens dit qu’il ne saurait se passer d’elle.

— Je vois…

Je regarde le boss.

— D’où vient que vos soupçons se soient portés sur elle ?

Il recommence ses effets de manchettes, et ses boutons en gold projettent un rayon de lumière dans mes châsses.

— Cette formule n’avait pas quitté son coffre. Le professeur assure que le coffre n’a pas été ouvert ; par conséquent, je ne vois guère qu’un familier — non seulement de Stevens, mais aussi de ses travaux — pour s’approprier la formule.

— Vous avez fait examiner ce coffre ?

— Non. Nous ne nous sommes pas manifestés. J’ai demandé au professeur de garder sur cette affaire le secret le plus absolu. En débarquant chez lui, les photographes et les gens du labo en tête, nous risquions d’effaroucher le voleur de formules…, tout au moins de le mettre sur ses gardes. L’affaire me paraît sérieuse. Je me suis contenté de faire surveiller Héléna Cavarès, discrètement…

— Héléna, c’est le nom de la secrétaire ?

— Oui. Je vous attendais pour vous confier cette enquête.

— Merci !

Il se lève.

— Venez !

Il m’entraîne dans une petite pièce sans fenêtre, que je connais bien : c’est la salle de projection. Je prends place dans un fauteuil, et il déclenche l’appareil après avoir éteint la lumière.

Décidément, je me paie du ciné, aujourd’hui. Tout d’abord, l’écran est traversé de zigzags sombres, puis ce sont des écheveaux d’ombres, enfin ça se tasse, et je découvre un trottoir avec des gens qui vont et viennent.

— Nous avons filmé Héléna Cavarès à son insu, fait le patron. De cette façon, vous allez pouvoir prendre un premier contact avec elle. Tenez ! s’écrie-t-il, la voici !

Je suis obligé de me cramponner à la rampe pour ne pas m’écrouler. La fille que je vois déambuler sur le petit écran est ce qu’il y a de plus sensationnel sur cette planète en fait de beauté. À côté d’elle, la plus photogénique des stars hollywoodiennes ressemble à une marchande de crevettes. Elle est de taille moyenne, et son corps est littéralement sensationnel. Elle a son taf de rondeurs. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je trouve que la rondeur est à la femme ce que le papier bleu est à l’huissier. Elle est munie en flotteurs. Quant à son minois, parlons-en ! Des cheveux noirs roulés en demi-couronne, des pommettes délicates, des yeux de biche…

— Ça va, je dis au patron, rengainez votre lanterne magique, chef. Pas besoin de toute cette pellicule, il suffisait de me dire que c’était la plus belle gerce de Paris.

Il arrête l’appareil et redonne la lumière.

— Ce que je vous demande, fait-il, c’est d’agir avec précaution. Un pas de clerc peut avoir les plus graves conséquences, car nous risquerions d’indisposer le professeur Stevens ; or, c’est un homme très sollicité, et son départ de France — m’a laissé entendre le ministre de l’Intérieur — serait une espèce de petite catastrophe, vous saisissez ?

— Très bien.

— Vous agirez comme bon vous semblera. Tenez-vous à conserver les « anges gardiens » attachés à la personne de la jeune fille ?

Je secoue la tête.

— Je préfère m’occuper d’elle tout seul.

Il réprime un léger sourire.

— Faites au mieux. La secrétaire habite chez le professeur : un petit hôtel particulier à Boulogne.

« Mais, qu’avez-vous ? »

La bobine que je dois faire en ce moment n’est pas descriptible.

— L’adresse, dis-je, n’est-ce pas 64, rue Gambetta ?

Pour le coup, c’est lui qui est asphyxié.

— Si, mais…

Je consulte ma breloque. Il est quatre heures moins un quart.

— Merde arabe ! je gueule.

Je me propulse dans le couloir ; je dévale les escadrins, bousculant les flics de garde et je saute dans une voiture de la maison. Le chauffeur qui était en train de la passer à la peau de chamois essaie timidement de protester.

— Mais, monsieur le commissaire…

— Oh ! ça va, je lui crie. Direction Boulogne, rue Gambetta, tu connais ?

— C’est pas dans ce coin qu’habite Lana Politen ?

Je lui réponds que c’est possible, que je n’ai aucune certitude là-dessus et que, de toute façon je m’en fous copieusement.

Tout ce que j’attends de lui et de son tréteau c’est de la vitesse. Il me connaît, il comprend ! C’est incroyable le nombre de mecs qui me comprennent lorsque je leur parle d’une certaine façon…

Il fait un démarrage à grand spectacle pour essayer de m’épater. Si j’avais un râtelier, celui-ci aurait déjà plus d’un kilomètre d’avance sur mes gencives.

Il est quatre heures dix lorsque nous débouchons dans la rue Gambetta. C’est une artère tranquille, cossue, que bordent des maisons rupinos. Il n’y a pas un greffier à l’horizon. J’ordonne à mon chauffeur de ranger sa brouette et j’arnouche les numéros. Nous sommes arrêtés à la hauteur du 58. De la bagnole j’aperçois parfaitement la cabane du père Stevens. C’est de la jolie masure… Deux étages, de la baie vitrée comme s’il en pleuvait ; un bref jardinet bien entretenu ; une grille en fer forgé…

Le chauffeur se retourne et me regarde avec surprise. Ses yeux me disent :

— « Et alors ? Tu m’as fait foncer à tombeau ouvert jusqu’ici et au lieu de te ruer quelque part tu joues au pacha dans mon autobus ! »

C’est un grand rouquin qui a l’air aussi futé qu’un baril de bière. On suit ses pensées dans ses prunelles comme la trajectoire d’une fusée volante dans une belle nuit de juillet.

Ce qu’il pense m’indiffère presque autant que la révocation de l’édit de Nantes. Je reste à mon poste d’observation. Mon attente, comme on dit dans les romans de boy-scouts, est couronnée de succès. Au bout de cinq minutes je vois s’ouvrir la porte de service, à gauche de la grande grille et mon ouistiti de Ferdinand se glisse hors de la crèche au Stevens comme un suppositoire qui choisit sa liberté. Je le laisse évacuer le quartier. Je sais où le trouver.

— Qu’est-ce qu’on fait ? questionne le chauffeur.

Je le reluque sauvagement.

— Toi, je lui fais, tu serres tes deux lèvres l’une contre l’autre et tu y fais un point de suture. Quant à moi, c’est mes oignes, vu ?

Il se tasse derrière son volant, faudra probablement un crochet à bottines pour le tirer de la carriole…

Le gars San-Antonio attend. Il attend comme il est pas possible d’attendre parce que, dans son crâne de génie une idée croît comme une plante tropicale. Et cette idée, je vais vous l’exposer, bien que vous m’ayez tous l’air d’une belle bande de mous-de-la-tronche.

Je me dis qu’il est pas naturel de payer grassement un gnace pour ouvrir un coffre lorsqu’on n’a rien à lui faire agripper à l’intérieur. À moins que…

Et c’est justement cet « à moins que » qui me titille la matière grise.

Ramassez ce qui vous reste de jugeote pour essayer de suivre ma gymnastique cérébrale ! Ouvrez grandes vos manettes et écoutez !

Le coffre du savant contient des documents. Il n’est pas un obstacle pour ceux que ces documents intéressent puisque nous avons la preuve que des fuites existent. Donc les dégourdis que son contenu passionne y ont accès, d’une façon ou d’une autre… Alors, me direz-vous, avec votre sacrée logique en fonte renforcée, s’ils peuvent tripoter à l’intérieur, y a pas de raisons pour qu’ils ciglent un Ferdinand quelconque pour l’ouvrir. On tourne en rond comme sur le pont d’Avignon… Ben non ! M’est avis que quelqu’un de la maison s’occupe activement. Ce quelqu’un, je suis prêt à vous parier une douzaine d’éléphants blancs contre une glace à la pistache que c’est la môme Héléna. Si le chef a pensé à elle, c’est qu’elle n’a pas le nez propre. Le chef, c’est un type qui possède un sixième sens. À côté de lui, Tara bey est tout juste bon à manœuvrer une machine à calculer chez Félix Potin…

Je vois les choses ainsi. Héléna fait de l’espionnage pour le compte d’une autre puissance que les travaux de Stevens intéressent davantage que l’almanach Vermot. Un jour, elle constate qu’elle est surveillée. Elle se dit que ça commence à renifler la brûle et qu’on a dû s’apercevoir que le système de protection des travaux du prof n’était pas absolument étanche. C’est une fine mouche et elle décide de donner le change. Alors elle paie une cloche pour ouvrir le coffre. Du coup la voilà blanchie car c’est la preuve qu’elle ne trempe pas dans les salades louches.

Je pousse un petit soupir d’aise. Je suis content de moi ; si j’étais devant mon armoire à glace je me le dirais…

En ce moment, le coffre est béant. Et Héléna possède le plus balaise des condés puisqu’elle a les matuches au train. Bravo ! J’ai hâte de la connaître cette souris. J’aime m’occuper des dégourdies de son format…

En somme je suis glandibus d’attendre davantage. Il ne se passera rien. Simplement, il serait préférable que le coffre ne demeure pas trop longtemps ouvert. Les documents secrets c’est comme la bidoche ; faut pas qu’ils restent exposés à l’air.

J’interpelle mon chauffeur, lequel commence à somnoler.

— Hé ! Durand !

— Je m’appelle pas Durand, bougonne-t-il.

— Comment veux-tu que je le sache ! je lui fais ; je vais te charger d’une mission de confiance…

Il se rengorge.

— Tu vas sonner à la grille du 64. Tu diras au gardien qui vraisemblablement viendra t’ouvrir que, passant devant la cambuse tu as cru distinguer brièvement comme une sonnerie d’alarme.

— Oui, et puis ?

— Et puis tu reviendras et nous irons ailleurs…

Il est déçu. Il croit que je m’offre sa physionomie ; ce qui est partiellement exact. Néanmoins il fait ce que je lui dis. De la sorte le gardien ira vérifier le dispositif d’alarme et il s’apercevra que le coffre est ouvert.

Le chauffeur revient.

— C’est fait.

— Qu’est-ce qu’il a dit le gardien ?

— Rien. Il s’est taillé en courant comme s’il voulait battre le record du monde.

— Gi. Maintenant, charrie-moi rue des Abbesses.

- :-

Ferdinand habite un petit studio au-dessus d’un bistrot : le « Toto’s bar » où il consomme son litre de pastaga quotidien.

Le patron est justement devant sa lourde, à regarder tomber la pluie.

C’est un gros zigue d’Auvergnat qui boit chaque jour autant de perniflard qu’en consomme en un mois le département de la Seine et qui sucre les fraises comme un marteau pneumatique. Je le connais parce que c’est dans son estanco que je débarque lorsque j’ai besoin de me rencarder sur un foie-blanc quelconque.

Quand il parle, ça fait comme lorsqu’on brasse du mortier avec une truelle. Comparé à lui, Gabriello s’exprime mieux qu’un mec du Français.

— B’jour, ieur, com’saire…

— Bonjour, Toto… Savez-vous si Ferdinand est rentré ?

— Y a deux minutes…

— Bon…

Je m’engouffre dans l’allée et je grimpe au premier. La porte de Ferdinand est entrouverte… Probable qu’il ne fait qu’entrer et sortir et qu’il s’apprête à les mettre…

J’entre.

Non, Ferdinand ne s’apprête pas à les mettre.

Il est allongé dans l’entrée, bien fumant, bien saignant, bien mort.

CHAPITRE III

L’HOMME AU REGARD D’AVEUGLE

Peut-être que cette nouvelle vous donne des vapeurs. Peut-être que votre cervelet émet du point d’exclamation à la cadence où les usines Ford débitent des bagnoles. Alors c’est que vous n’êtes pas des champions de la réflexion. Le meurtre de Ferdinand ne m’épate pas du tout. Entre nous et le jardin du Luxembourg, je m’attendais à un dénouement de ce genre. C’est justement pour le prévenir que j’ai demandé au rouquin de me conduire chez Ferdinoche. Seulement je n’avais pas prévu qu’ils se débarrasseraient aussi vite de ce témoin gênant. Pardon ! les gens que la fusée Stevens intéresse, ne plaisantent pas. Ils travaillent vite et bien.

Le pauvre Ferdinand a la gorge tranchée d’une oreille à l’autre. C’est pas du tout du boulot d’amateur ! Son meurtrier n’a pas suivi des cours par correspondance, moi je vous le dis.

J’enjambe le corps et j’examine les lieux, Derrière la lourde il y a une flaque d’eau et des traces de semelles crêpe. Quelqu’un venu de l’extérieur a séjourné là ; guettant le retour du petit gangster…

Lorsque Ferdinand a pénétré dans son appartement, une main est sortie de l’ombre comme dans les trucs du Grand Guignol et lui a ouvert le corgnolon. Drôle de médicament contre les angines !

Les semelles appartiennent à des tatanes d’homme. Elles présentent un motif curieux : des ronds enchevêtrés comme d’emblème du sport. Je ne suis pas de ces flicards qui collectionnent les bouts d’allumettes et les boutons de culotte, pourtant je note mentalement le détail. Il peut m’être utile à l’occasion.

Je jette un ultime regard à la carcasse de Ferdinand.

— Adieu, tocasson, je lui fais, en touchant le bord de mon papeau cabossé ; voilà ce que c’est de jouer au gros dur lorsqu’on a un tempérament de marchand de sucettes.

En bas, le père Toto continue de soutenir le montant de sa porte. Il paraît aussi éveillé qu’une tortue.

— Dites-moi, Toto, je lui fais, vous n’avez pas bougé de devant votre lourde entre le moment où Ferdinand est rentré et celui où je suis arrivé ?

— Pas bougé.

— Alors vous avez dû voir sortir des gens de l’immeuble.

— L’est sorti un mec, fait-il.

— Vous le connaissiez ?

— …amais vu…

— Comment il était, ce type ?

Le gros bœuf me regarde lourdement. Ses petits yeux de goret frileux ont une lueur d’intelligence.

— Quèque chose va pas ? demande-t-il.

— Peut-être, dis-je sans me mouiller. Alors, ce zigoto, il ressemblait à Henri IV ou à quoi ?

— Il était grand, jeune, frisé…, lâche Toto.

Il reprend son souffle. L’asthme lui ravage la forge à ce gros picoleur.

— Il avait un pardessus marron, un cache-col jaune…

Ce qu’il y a d’O.K. avec le bougnat c’est qu’il possède un beau coup d’œil. Lorsqu’il a remarqué un type, il est capable de vous dire s’il avait ou non ses dents de sagesse et de vous révéler la couleur de son slip.

— Pas mal, murmuré-je.

— Attendez, continue l’autre. Ses yeux…

— Qu’est-ce qu’ils avaient, ses yeux ?

— Ils étaient minces, enfoncés… Ça lui faisait un regard d’aveugle, je sais pas si vous voyez ?

— Je vois… Merci.

Je grimpe dans la bagnole. Avant qu’elle ne démarre, je baisse la vitre et je dis au père Toto :

— Ferdinand a-t-il une ardoise chez vous ?

— Non.

— C’est heureux ; parce qu’il n’est plus en mesure de payer ses dettes. On vient de lui signer un reçu pour solde de tous comptes… M’est avis que vous feriez bien de passer un coup de tube au commissariat.

Il ne semble pas extraordinairement ému.

Il cherche sa respiration, la trouve et rentre dans son bar.

— À la boîte ! ordonné-je au rouquin.

Voici le moment de prendre quelques dispositions. On vient de me servir les hors-d’œuvre, je dois me préparer au plat de résistance. Faire chauffer les assiettes pour les viandes quoi ! Je vais commencer par le commencement, c’est-à-dire par Héléna. En v’là une dont il est grand temps que je m’occupe. Si je laisse flotter les rubans, la France va se dépeupler…

De retour à la Grande Maison, je grimpe au labo afin de me munir du matériel qui me paraît utile pour mener à bien ma mission.

Héléna va avoir un super ange gardien, moi je vous le dis. Je vais lui coller après comme un morceau de sparadrap.

Je fais transporter le matériel en question dans une petite Austin et je mets — seul cette fois — le cap sur le « Stevens’ office ».

La bagnole que je pilote offre plusieurs particularités dont il est impossible de se rendre compte si l’on n’est pas affranchi, elle n’a pas le châssis standard, mais un autre spécialement conçu pour elle, et sa carrosserie passe-partout recèle un moteur Abarth, ce qui fait qu’on peut grimper à 190 avec cette trottinette et en mettre plein la vue à n’importe quelle grosse batteuse.

La nuit descend prendre son service au moment où je parviens rue Gambetta. Je m’arrête à proximité du 64 et je regarde. Il ne me faut pas une minute pour repérer les deux types précédemment chargés de la filature. Ils se baguenaudent dans les parages avec des mines trop innocentes pour qu’un gamin de cinq ans ne crie pas que ce sont des flics…

Comme ma voiture est aussi pourvue de la radio, je mets le contact et j’appelle le boss.

— Dites-donc, chef, pouvez-vous immédiatement faire dire à vos bonshommes de rentrer ?

« Je m’en chargerais bien moi-même, mais s’ils sont brûlés, ça n’est guère prudent. »

— Entendu.

J’attends une demi-heure environ, et je vois radiner un motard. Il descend de sa machine et regarde autour de lui comme je l’ai fait précédemment. Lui non plus ne met pas longtemps à repérer les polichinelles. Il s’approche d’eux, leur dit quelques mots et enfourche son engin. Les copains vont à une voiture stationnée plus loin et les mettent. Ouf ; cette fois, c’est au gars San-Antonio de jouer !

La nuit est complètement tombée. Je mets mes feux de position. Heureusement, il y a un lampadaire juste devant la porte de chez Stevens, je n’ai pas à m’égratigner la rétine pour surveiller les allées et venues… Je dois le dire, le trafic est faiblard. Excepté une bonniche qui est allée poster du courrier, je n’ai vu entrer ou sortir personne. J’établis un petit courant d’air et je fume en rêvant à une poupée qui a eu des bontés pour moi la semaine précédente.

Je ne suis pas du tout du genre de mec qui se penche sur son passé, c’est un truc qui vous flanque moralement le torticolis. Simplement, je pense à cette môme parce que c’est une distraction qui en vaut une autre, et qu’on a toujours intérêt à se meubler l’esprit avec des images délicates. Vous ne pouvez pas savoir combien elle était chouïa, cette greluse.

Et pour jouer au calcif par-dessus la commode, oh pardon ! Elle aurait rendu des points à une équipe de professionnelles !

Mes pensées voltigent, pareilles à des papillons roses. Cette image pour vous rappeler que je ne suis pas seulement un écraseur de pifs, mais que la poésie est une copine à moi.

Brèfle, comme on dit dans le grand monde, je tue le temps de mon mieux. Tout de même c’est pas folichon de moisir à l’intérieur d’une voiture. Surtout lorsqu’on a pas l’esprit sardine à l’huile. Je n’aime pas à faire l’élevage des fourmis dans mes guiboles. Pourtant je dois attendre et ne pas me montrer. L’affût, c’est ce qu’il y a de plus tartignole dans la chasse.

Il est neuf heures lorsque je vois une DS stopper devant le 64. Gare aux taches ! J’essuie la buée du pare-brise et je fais fonctionner mes lotos. Un petit vieux en descend, suivi d’une jeune femme. Le petit vieux n’est pas exactement un petit vieux. Ça doit être même un grand vieux lorsqu’il est entièrement développé ; mais il est voûté comme la galerie d’un cloître, ce qui réduit considérablement sa taille. Quant à la poulette qui l’escorte, je comprends tout de suite que c’est Héléna.

Alors là, je tique, d’abord parce qu’elle est belle à vous couper la respiration, ensuite parce que je me demande comment il se fait qu’elle ne soit pas dans la maison comme je pouvais le supposer, puisque les deux mouches faisaient le pied de grue dans la rue…

Peut-être l’avaient-ils perdue, après tout ?

Je suppose que le vieux biscornu c’est le prof. Elle est aux petits soins pour sa pomme Elle le soutient pour l’aider à gravir le perron. Une vraie infirmière gâteau !

Ils disparaissent à l’intérieur de la cambuse, mais mon petit doigt me dit qu’elle ne va pas tarder à réapparaître because c’est elle qui tenait le volant et qu’elle n’a pas arrêté le moteur.

En effet, la revoici. Avec la légèreté d’une gazelle elle dégringole l’escalier, ce qui fait danser sa poitrine. Elle porte un manteau gris-vert non boutonné, et, par-dessous, une jupe noire et un pull jaune. Ce pull c’est un frangin ! Il lui moule les roberts à ta perfection. Il y a du trèfle au balcon, je vous le jure ! Ils sont deux et ils occupent leur strapontin… Mazette, elle a des vaniteux qui appellent la main-d’œuvre étrangère !

La v’là dans son carrosse. Elle décarre en trombe. Le hic c’est que sa monture se trisse dans le sens contraire à celui de la mienne, si bien qu’avant de me lancer sur ses roues je dois exécuter une manœuvre de grand style. Je parviens au bout de la rue en me demandant si je vais encore la voir. Tout va bien. Elle se trouve stoppée par un feu rouge à un croisement et je m’annonce dans sa zone de désintégration. Nous repartons ensemble. Elle tourne du côté du bois et franchit la grille.

Ça commence mal. À ces heures, la circulation est presque nulle dans le bois de Boulogne. Je risque de me faire repérer et c’est une chose que je tiens à éviter à tout prix. Heureusement pour moi, ce coin de Paris m’est familier, car c’est là que je viens faire mes levages les jours d’inaction.

Pour lui donner le change, j’emprunte des allées de traverse, ce qui me permet de la précéder. Précéder, c’est le meilleur moyen de suivre, cela semble paradoxal, mais la formule est garantie sur facture.

On quitte le bois par l’avenue Foch et on remonte sur l’Étoile. Héléna décrit un demi-cercle autour de l’Arc de Triomphe et prend l’avenue Wagram. Elle s’arrête aux Ternes, range sa DS et entre dans un grand restaurant. Je l’imite. La porte commandant l’accès est une porte-tambour. Juste comme je viens de m’engager dans le tambour, cette p… de lourde se bloque. Elle se bloque parce que quelqu’un, à l’intérieur, a glissé son pied là où il ne faut pas. Ce quelqu’un c’est un mec jeune, aux cheveux bouclés. Il porte un par-dessus marron et un cache-col jaune. Il a les yeux obliques, terriblement enfoncés, ce qui lui donne un regard d’aveugle. Il me bigle en rigolant.

CHAPITRE IV

CHAMPIGNON ?

Si jamais un type a éprouvé le besoin de dépaver la ganache d’un de ses contemporains c’est bien moi en ce moment.

Je donne une poussée à la porte ; j’y vais de si bon cœur que mon coup d’épaule aurait pu défoncer le mur de l’Atlantique. Le frisé est propulsé à l’intérieur de la salle. Il a perdu son sourire. Ses yeux d’aveugle contiennent autant de cordialité que ceux d’une vipère à qui l’on flanque des coups de bâton.

Je pénètre enfin dans l’établissement et je lui demande de mon ton le plus suave :

— Vous n’êtes pas blessé, au moins ?

Il ne répond rien. Un instant, je me demande s’il ne va pas sortir de sa poche le couteau à dessert qui lui a servi à assaisonner Ferdinand. Mais il détourne la tête et s’en va.

Cette petite saynète pour patronage me laisse perplexe, je me dis que le frisé m’a reconnu. Il n’avait aucune raison de me coincer dans le tambour de la lourde… Pour moi, il devait encore être dans la rue des Abbesses lorsque je me suis annoncé chez Ferdinoche. Il a compris que j’étais un flic et, tout à l’heure, en me voyant entrer dans le restaurant il a cru que je venais lui essayer une paire de bracelets nickelés. Il s’est donné peur et c’est pour gagner du temps qu’il a bloqué la lourde avec son pied.

Oui, ça doit être la bonne explication. Mais alors, me voilà grillé !

Une bouffée de rage empourpre mon front d’archange ; je dois vous avoir déjà fait comprendre que la fée qui m’a cloqué les dons les plus précieux dans mon berceau, en a oublié un : la patience… Probable qu’il n’en restait plus en magasin ce jour-là. Lorsque quelque chose ne tourne pas rond, je boulotterais le pont Alexandre III…

Brusquement je me demande où est passée la môme Héléna pendant ce bref intermède.

J’examine la salle et je ne la vois pas. Comme l’établissement possède une autre sortie, je me dis que je viens d’être pigeonné et que je me suis salement rouillé sur la Côte ! Va falloir que je prenne mes invalides ; que je me consacre à la pêche à la ligne, et encore les gardons seraient capables de repérer ma bouille de matuche !

J’en suis là de mes déprimantes pensées lorsque mes châsses se mettent â faire du morse : Héléna réapparaît, venant du sous sol. Elle s’installe à une table et s’empare du menu que lui brandit un garçon.

Ouf !

Un maître d’hôtel s’approche de moi :

— Un couvert ? il fait.

Après tout, pourquoi pas ?

— C’est ça, mon gros ; auparavant, je descends téléphoner au nonce apostolique.

Je dévale les escaliers du sous-sol. La bonne femme qui règne dans ce royaume des gogues et du téléphone est une petite bougresse gentille, d’un âge avancé.

— Police, lui fais-je en exhibant ma carte.

C’est un mot que je ne prononce qu’à bon escient, lorsque je comprends qu’il peut avoir un effet magique sur mon interlocuteur. C’est le cas. La madame-pipi joue un vieil air espagnol avec son dentier et l’on dirait que le machiniste de service lui envoie le projecteur vert en pleine poire. Elle réalise brusquement qu’elle aura grâce à moi quelque chose à raconter à ses petits-enfants avant de clamser.

Elle se fait aimable.

— Que puis-je pour votre service, monsieur l’inspecteur ?

Comme je ne suis pas à cheval sur la hiérarchie, je ne relève pas son erreur.

— Une jeune femme sort d’ici : manteau gris, pull jaune, vu ?

— Oui.

— C’était pour se refaire une beauté ou pour le téléphone ?

— Téléphone.

Je regarde les cabines et je constate qu’elles sont munies d’appareils automatiques. Poisse ! Les usagers composent eux-mêmes leur numéro. Je suis marron…

— Avez-vous une idée du numéro qu’elle a appelé ?

— Non…

Je fais mon sourire des grands jours, celui qui pousse les souris à me dire que leur mari part à la chasse, qu’elles resteront at home et que la clef sera sous le paillasson.

— Dites donc, les distractions sont nulles dans votre caveau de famille ; vous devez bien — par simple passe-temps — tendre un peu l’oreille lorsque de belles pépées babillent ?

Elle rougit.

— Oh ! Monsieur l’inspecteur !

— Écoutez, lui dis-je, il y a des cas où la curiosité est une qualité. Peut-être avez-vous saisi des brides de mots, même sans le vouloir… Je suis certain que vous avez de la mémoire…

— Eh bien…

— Voyons, elle parlait à un homme ?

— Je ne sais pas… Elle causait pas en français…

Du coup, ma rogne me remonte dans l’arrière-gorge. Mon visage doit exprimer ma température mieux qu’un thermomètre car la madame-pipe ne peut contenir un mouvement de recul. Ça, c’est toute la gerce. Elles font des simagrées pour se rendre intéressantes et, la plupart du temps, elles n’ont rien à dégoiser.

Je m’apprête à remonter après un ultime regard de fureur à la bonne femme lorsque celle-ci, prenant son courage à deux mains pour ne pas le laisser tomber, me dit :

— Je sais pas dans quelle langue elle causait ; mais y a un mot français qui revenait à tout bout de champ dans sa conversation…

— Ah bon, murmuré-je. Et quel était ce mot ?

— Champignon.

— Pardon ?

— Champignon.

Ça me bouscule un peu le ciboulot.

— Champignon ?

— Oui.

Cette fois je laisse glaner madame-pipi.