A Denis et Marcel Maurey, en souvenir de tout le sang que j’ai répandu chez eux. Amicalement. S. A.
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Ne commencez jamais une journée en allant au centre de chèques postaux
Au moment où je vais franchir la porte, Félicie, ma brave femme de mère, me demande :
— Qu’est-ce que tu fais, ce matin ?
Comme c’est la plus discrète des daronnes, j’en déduis que si elle me pose une question comme celle-là, c’est qu’elle a quelque chose à me demander.
— Je ne sais pas, réponds-je d’un ton maussade, car je ne peux décemment pas lui dire que j’espère me farcir la petite bonne du pavillon d’à côté…
Et j’ajoute, parce que je ne puis faire autrement :
— Pourquoi ?
— J’ai payé le charbon hier, et le terme avant-hier…
— Tu n’as plus d’artiche ?
— Si c’est de l’argent que tu nommes ainsi, non, en effet, il ne m’en reste plus. Comme demain c’est dimanche et que j’ai dit à Hector de venir…
Je fais la grimace : primo parce que je vais être obligé d’aller au Centre des chèques postaux pour y retirer de l’aspine alors que je serais bougrement mieux au cinéma avec la petite bonne, à lui apprendre à jouer à la main chaude… Deuxio parce que j’ai une sainte horreur d’Hector et que ce dimanche en sa compagnie va être l’enterrement de première classe avec perles…
Hector c’est un petit-cousin à Félicie, donc à moi d’un peu plus loin. Dans la famille on sait qu’il avait le béguin de ma vioque autrefois et qu’il ne s’est pas marrida à cause de ce grand amour déçu… Maintenant encore, lorsqu’il jacte à Félicie, on dirait qu’il pose pour une réclame de laxatif… Il fait des yeux en bouton de jarretelle, ce qui a le don de m’ulcérer profondément. Il est grand, maigre, chauve, édenté, avec un parapluie soigneusement roulé et un abonnement à Rustica … Vous voyez le genre ?
Je frémis en songeant que je pourrais être le fils de ce machin-là car ça m’aurait fait une drôle d’hérédité à remonter, les gars ! De quoi s’entraîner pour l’Annapurna !
Pourtant, comme je suis bon fils, je rengaine ma grimace.
— D’accord, M’man, puisque t’es raide à blanc, je passerai aux Postaux. Combien te faut-il ?
— C’est à toi de voir, répond-elle humblement…
Je l’embrasse.
— Je ferai des oiseaux sans tête, demain, promet-elle.
Elle sait que je n’aime pas Hector mais que je raffole des oiseaux sans tête…
— T’es un mec ! je lui affirme.
Et c’est vrai, croyez-moi, bande de noix ! Félicie, c’est quelqu’un…
Je vais sortir ma tire du petit garage au fond du jardin. Une manœuvre savante : je contourne la crèche, je file un coup de klaxon d’adieu et je fonce dans la rue…
La petite bonne d’à côté m’attend à l’extrémité de la localité. C’est une nouvelle, une souris qu’arrive de Bretagne. Comme dit un célèbre dramaturge de mes amis : « La morue, ça vient toujours de Bretagne… »
Elle est brunette et pas farouche. Je l’ai rambinée hier au bureau de tabac où elle venait acheter des timbres. Je lui ai dit qu’elle était jolie, que je l’entendais chanter depuis la fenêtre de ma chambre et que je n’avais jamais envisagé la plus belle fille du monde sous un autre aspect.
Ces salades, ça rend toujours avec les mistonnes du bas peuple. Avec les autres aussi, du reste. Une femme est une femme quelle que soit la nature de son soutien-gorge…
Elle a mis un petit tailleur noir acheté à Rennes ou à Saint-Brieuc, un chemisier rouge et des boucles d’oreilles dénichées dans une pochette-surprise. Ainsi loquée, la môme Taylor n’est pas sa cousine germaine !
Bref, c’est le genre de greluche au bras de laquelle on n’aimerait pas franchir la porte de l’ambassade d’Angleterre un soir de gala, mais qu’il fait bon suivre dans l’escalier d’un petit hôtel…
— Où allons-nous ? demande-t-elle.
— Il faut, avant toute chose, que je passe aux Chèques postaux pour y retirer de l’auber…
Ça lui paraît être un beau commencement de programme. La banque, c’est à peu près le seul endroit — avec les gogues — où une femme consent à vous laisser aller.
J’appuie sur l’accélérateur, nous franchissons le pont de Saint-Cloud… Dix minutes plus tard je range ma guinde devant le silo à fric de la rue des Favorites.
— Venez avec moi, car il y a à attendre, fais-je à la poupée.
Elle me suit.
L’immense hall est plein comme une olive… C’est fou ce que les gens ont besoin de blé en ce moment. Je vais déposer mon chèque au guicheton, le préposé m’allonge un ticket d’appel et je pousse ma donzelle dans un coin en attendant qu’un des haut-parleurs aboie mon numéro.
L’attente est morne…
Je dois retirer l’oseille au guichet 28 : je drague donc à proximité.
— Au fait, quel est votre nom ? demandé-je à ma conquête.
— Marinette, gazouille-t-elle.
— Évidemment, murmuré-je.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Je dis qu’évidemment vous ne pouviez porter qu’un prénom qui soit en parfaite harmonie avec vous…
Elle trace dans l’air des doubles V avec son dargeot pour extérioriser son contentement…
J’en profite pour lui mettre la main sur l’épaule. Il faut un début à tout. La main, c’est le premier des plénipotentiaires auprès d’une femme.
Nous sommes là depuis un brin de quart d’heure lorsque le croquant du guichet 28 appelle mon numéro qui est le 1646… Je m’approche du guichet pudiquement masqué par un paravent de fer.
Le gars qui était là avant moi en sort. Il n’est pas seul, un autre mec l’accompagne. Venir deux dans ce réduit pour palper de l’osier, c’est pas banal.
Nos regards se croisent. Ce mec est livide. Il me jette un regard aussi éloquent qu’un tract politique.
Pour moi, il a eu un malaise dans le hall où il fait une chaleur de serre et son compagnon l’a accompagné pour l’empêcher de tomber dans les patates.
L’employé me fait signer mon reçu et compte ma pesée. À cet instant mon regard tombe sur un talon de chèque qui est resté coincé sous la porte vitrée du guichet. Sur ce talon deux mots sont écrits :
AU SECOURS
Je chope le morcif de papelard. L’encre est toute fraîche…
— Dites donc, fais-je au guichetier, ce talon de chèque est-il celui du gars qui me précédait ?
Le zig a les tifs en brosse et l’air acide, genre cancer du foie.
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? demande-t-il.
Je lui montre ma plaque.
Il change d’attitude.
— Quel nom ? s’informe-t-il…
— Ludovic Balmin.
Il regarde sur la pile le dernier chèque payé…
— C’est bien ça, admet-il…
Je jette un regard à la somme portée sur le talon.
— Fichtre ! il a retiré un million ?
— Oui…
— Ce type ne vous a pas paru bizarre ?
— Je n’ai pas l’habitude de regarder les clients…
C’est vrai, il est là, dans son terrier, à distribuer des fafs à longueur de journée en glissant à son revers de veste les épingles des liasses… Les épingles, c’est la ristourne des caissiers honnêtes…
— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il…
Je hausse les épaules.
Au fond, oui, qu’est-ce qui se passe ?
— Rien, dis-je.
Je glisse ma comptée dans ma fouille et je le plante là.
Marinette m’attend, tout excitée à l’idée que nous avons la journée devant nous et que je viens de retirer de quoi lui faire faire une virée maison. Pourvu qu’elle s’imagine pas que je vais lui offrir un bijou ou un manteau de fourrure ! J’ai horreur de décevoir une gerce, moi !
— Dites donc, beauté, je murmure, avez-vous vu les deux types qui sont sortis d’ici comme j’y entrais ?
— Oui, dit-elle.
— Par quelle porte sont-ils sortis ?
— Par la grande du milieu, je crois…
— Venez !
Je l’entraîne vers la grande porte où un agent en pèlerine lutte contre le froid et les pensées moroses.
Je commence par le commencement, c’est-à-dire par lui montrer ma carte. Moyennant ce simple geste, j’ai droit à un salut militaire pour grande personne.
— Vous n’avez pas vu sortir d’ici, il y a un instant, un petit homme à cheveux blancs accompagné d’un autre, plus grand, avec un manteau de cuir ?
— Si, fait l’agent…
— Quelle direction ont-ils prise ?
— Ils ont tourné à droite… Devaient être en voiture, le grand avait une clé à la main…
Je fonce… À grandes enjambées je remonte la file de bagnoles… Et je stoppe pile devant un petit cabriolet noir. Là-dedans se trouve mon petit bonhomme livide. Il paraît dormir car il a la tête appuyée contre la vitre de droite. Son copain a disparu…
J’ouvre la portière et le vieux dégringole sur la chaussée. Il est mou comme Jean Tissier et blanc comme l’intérieur d’un navet.
Et, par-dessus le marché, il est un peu mort…
Pas depuis longtemps, bien sûr, mais mort tout de même…
Je regarde autour de moi : il n’y a pas plus de type en manteau de cuir à l’horizon que de beurre dans le slip d’un pauvre homme.
La môme Marinette pousse un grand cri.
— Fermez ça, je lui dis, et allez prévenir l’agent qui est devant la lourde !
CHAPITRE II
Ne vous faites jamais « des idées ! »
Un quart d’heure plus tard une ambulance s’annonce. On charge le mort sur une civière et fouette cocher !
Je dis à Marinette de grimper dans ma tire et j’accroche les wagons derrière la voiture à croix rouge…
— Que lui est-il arrivé, à ce pauvre homme ? demande la bonniche.
Je la regarde comme si elle m’arrachait d’un rêve. M’est avis que la partie de marrade est dans la flotte. Vous me connaissez ? Avec une histoire pareille sur les bras, je n’ai plus la moindre envie de jouer les Casanova !
— Je ne sais pas encore, je lui réponds… Il a avalé sa vie de travers, probable…
— C’est affreux !
— Appelez ça comme vous voudrez…
— Et maintenant, où allons-nous ?
— À la morgue…
Elle frissonne.
— À la…
— Oui, mais vous m’attendrez dans la voiture, je ne veux pas vous infliger un spectacle pareil…
— Oh ! je n’ai pas peur, fait la donzelle, au contraire, ça m’intéressera de voir la morgue !
Que voulez-vous que j’y fasse ? Toutes les souris sont morbides. Elles se consolent d’une partie de fesse manquée pourvu qu’on leur montre de la viande froide.
La moutarde me monte au pif.
Non, je vous le demande, de quoi j’aurais l’air si je trimbalais au cours de mon service cette radeuse pour noces et banquets !
— Écoutez, trognon, je fais en m’efforçant au calme. Je ne peux pas vous emmener avec moi…
— Oh ! Pourquoi ?
— Parce que, pour entrer à la morgue, il faut être de la police… ou mort ! Vous n’appartenez, Dieu soit loué, à aucune de ces deux catégories, n’est-ce pas ?…
Elle l’admet et se renfrogne…
Je stoppe derrière l’ambulance et je suis la civière. Un gardien réceptionne le macchabée… À ce moment je me manifeste :
— Commissaire San-Antonio.
Il me fait un salut dont le moins qu’on puisse en dire est qu’il est déférent.
— Salutations, monsieur le commissaire. Vous ne me reconnaissez pas ?
Je bigle les moustaches en guidon de course du zig, son nez torturé par le beaujolais…
Effectivement, j’ai aperçu ce pignouf au cours de précédentes enquêtes car, dans mon turbin, on est conduit à la morgue plus souvent qu’au Lido.
— Appelez illico un toubib ! ordonné-je… Et passez-moi le téléphone.
Il me conduit à un bureau ripoliné qui sent le cadavre comme le reste de la tôle, avec, par-dessus, des relents de gros rouge.
J’alerte la P.J… Je résume l’affaire.
— Le type avait retiré une brique sur son compte, dis-je à mon interlocuteur invisible. Quatre minutes plus tard il gisait mort dans sa tire ; l’homme au manteau de cuir qui l’accompagnait avait disparu et le million aussi. Le mort est à la morgue, et il ne reste plus qu’à foutre la pogne sur l’homme au manteau de cuir…
Là-dessus je ricane un bon coup pour montrer que j’ai le côté futé de tout bon policier qui se respecte et je raccroche.
Le gardien m’informe que le professeur Montazel va radiner. Il me propose un coup de rouge.
Je refuse, alléguant que ce breuvage m’est interdit avant midi sonné. J’ajoute que si le cœur lui en dit je ne veux pas être une entrave à son mouillage de meule.
Il attrape un kil de chez Nicolas (publicité non payante) et se fait un lavage d’estomac. En attendant je pénètre dans la salle de dissection. Le mort est étalé sur une table de pierre devant des gradins. Un énorme réflecteur est suspendu au-dessus de lui.
— Je m’en vais le déshabiller, dit le gardien en s’essuyant les bacchantes.
Il se met au boulot.
— C’est plus facile pendant qu’il est encore mollasson, ajoute-t-il.
Je ne me propose pas comme auxiliaire… Les morts ne me font pas peur — ce serait gentil ! — mais je n’aime pas les tripoter outre mesure. Lui, il fait ça comme votre bonne femme prépare une sauce Béchamel. Il se mouille même le pouce pour déboutonner le gilet du petit vieux.
Au fur et à mesure qu’il lui ôte ses fringues, je fouille les poches de celles-ci. Elles ne contiennent qu’un portefeuille bourré de papiers au nom de Ludovic Balmin. Ces papelards m’apprennent que le vieillard est antiquaire boulevard de Courcelles, au 120… Il est célibataire, il a soixante-six ans…
Je mets le portefeuille de côté.
À part ça, il y a encore de la monnaie dans ses poches, un trousseau de clés, un cure-dents en argent, un carnet de chèques postaux à son nom, un stylo plaqué or…
Rien d’anormal…
— Voilà, dit le préposé de la morgue.
Il en a terminé avec Balmin.
Maintenant le petit vieux est nu comme une arête de sole ! Pas excitant du tout, fatalement.
Je fais le tour de sa géographie.
— Pas trace de blessures ? je murmure.
— Non, dit le gardien.
Sur ce, la porte s’ouvre et un homme au visage pâle paraît. Il est vêtu de noir ; il a la rosette, et son visage est aussi joyeux qu’une pierre tombale.
— Monsieur le professeur, fait le gardien avec déférence…
Je salue l’arrivant. Il me fait un signe de tête… Mais il ne s’intéresse pas au vivant. Lui, on le comprend tout de suite, ses vrais copains, ce sont les horizontaux définitifs… Il ouvre une petite valoche de cuir, en retire quelques instruments et se met à bigler le père Balmin de la cave au grenier.
Son examen dure un petit bout de moment. Il est vachement consciencieux, le frangin !
Enfin il se redresse et me regarde.
— Cet homme a succombé à une crise cardiaque, dit-il…
Je crois rêver…
— Vous en êtes certain, professeur ?
Une seconde, je crois qu’il va me bouffer la rate, mais décidément il ne doit pas aimer les abats.
— Absolument certain, dit-il… L’autopsie nous donnera la preuve formelle.
Un bref salut, il met les adjas.
— S’il le dit, c’est que c’est vrai, assure le gardien. Ce gars-là, je l’ai jamais vu se gourrer une seule fois. Vous lui donneriez un os de gigot qu’il vous dirait de quoi le mouton est mort !
— Crise cardiaque ! je balbutie.
Franchement, les potes, je suis siphonné. Penser que ce mec est canné de mort naturelle dans de pareilles circonstances, c’est râlant… Ça manque de logique, à mon avis. Et un bon flic a horreur de ce qui manque de logique…
De toute façon, moi je n’ai rien à voir avec l’affaire. Je fais partie des services secrets et ce genre de délit n’est pas de mon ressort.
Je quitte donc la maison frigo, conscient d’avoir fait mon devoir au-delà de toute expression.
En sortant, je me casse le nez sur Chardon, inspecteur à la P.J. Chardon, c’est le genre bon gros pas bileux…
— Ah ! c’est toi qui es chargé de l’enquête ? fais-je.
— Oui, dit-il…
Il écrase des cacahuètes dans sa fouille et les bouffe. Un vrai singe !
Il a la brioche épanouie, le visage rayonnant d’un contentement intime…
Je le rancarde sur ce que je sais…
— Et le plus bath, dis-je, c’est qu’il est mort de mort naturelle.
— Non ?
— C’est du moins ce qu’affirme le toubib de l’établissement !
Je lui flanque une bourrade.
— Bonne chance, fiston !
*
Marinette commençait à prendre des champignons dans la cervelle.
En m’apercevant son visage s’éclaire comme une vitrine de Noël.
— Ah ! Vous voilà… Je commençais à croire que vous m’aviez oubliée !
— Comment pouvez-vous penser une chose pareille, radieuse Marinette ? Pour que je vous oublie, il faudrait qu’on m’enfonçât (et je le dis au subjonctif !) un pieu dans le crâne.
« Allons, il est midi, l’heure où les estomacs présentent leurs revendications syndicales. Je connais dans les parages un restaurant chinois où l’on ne sait pas ce que l’on mange mais où ce qu’on mange est fameux ! Come with me, darling !
Le subjonctif, les chinoiseries, l’anglais ! C’en est trop. Elle s’abat sur mon épaule et je n’ai plus qu’à lui rouler mon patin de cérémonie. Celui subventionné par la maison Colgate : dents blanches, haleine fraîche !
Avec ce genre de poulette, un gueuleton doit suffire à vaincre sa pudeur. C’est ce que je gamberge tout en bouffant un canard à l’ananas qui pourra servir de dessert. Quelquefois il faut ajouter le cinéma pour vaincre leurs dernières objections. Mais ça, c’est dans les cas exceptionnels, pour les filles vraiment vertueuses. Avec Marinette pas besoin d’intercaler Martine Carol entre la poire et le dodo… Un verre de Cointreau et elle est prête à envisager le don de sa personne !
Sur les trois heures de l’après-midi — heure française —, je lui donne un aperçu de mes capacités extraprofessionnelles. Elle en est tellement satisfaite qu’elle me demande si je prends des abonnements.
*
Rien de tel qu’un bon apéritif pour vous remettre d’aplomb après un après-midi aussi tumultueux.
Nous avalons notre deuxième Cinzano dans un troquet de Saint-Germain-des-Prés. La môme Marinette a les yeux larges comme des pavillons de clairons. Son rouge à lèvres, remis en hâte, ne suit pas très bien le contour de sa bouche. On dirait une affiche mal imprimée.
Elle me tient le bras d’une façon godiche qui me fait un peu honte. J’ai l’air de quoi, avec cette gerce enamourée suspendue après moi ? Je fais terreux en voyage de noces !
Un marchand de journaux entre dans le bistro. Je lui adresse un signe. Un journal. Voilà qui va me donner une contenance.
Je sursaute en constant que l’affaire du matin occupe la première page. Je lis l’article et j’en apprends de chouettes !
L’homme au manteau de cuir s’est présenté spontanément à la police en apprenant la mort de l’antiquaire. C’est un certain Jean Parieux qui est courtier en vieilleries. Le matin même il a vendu un lot de pièces anciennes à Balmin et Balmin lui a demandé de l’accompagner aux Chèques postaux afin de lui régler le million représenté par cet achat.
Balmin se sentait fatigué. En sortant du bureau des Chèques il s’est installé dans la voiture de Parieux tandis que celui-ci allait téléphoner dans un café. Il y a succombé. Lorsque Parieux a été de retour, il a appris l’incident et s’est mis en rapport avec le commissariat du quartier qui l’a branché sur la P.J…
Voilà toute l’histoire…
Ce que c’est que d’avoir l’idée tournée sur le mystère, comme dit Félicie ! Je voyais déjà des trucs, des machins, des choses. Et tout bêtement c’était ça : une affaire honnête, un vieux au cœur fatigué…
— Allez, rentrons ! fais-je brusquement…
La petite se lève.
Au moment où elle franchit la porte je stoppe.
D’accord, tout est terriblement simple et logique, mais alors, pourquoi Balmin a-t-il écrit « au secours » sur son talon de chèque ?
CHAPITRE III
N’oubliez jamais d’« oublier » vos gants lorsque vous allez en visite
La voix monocorde d’Hector me parvient comme si elle tombait d’une autre planète. Ce qu’il dit, du reste, m’indiffère autant que sa personne. Il raconte ses varices, son ulcère du pylore, son chef de bureau, sa maison en viager… Cinquante ans de médiocrité défilent dans nos oreilles.
J’en ai tellement classe que je chope le premier prétexte venu pour m’esbigner.
— J’ai une enquête en cours, vous m’excusez, Hector ?
Il m’excuse d’autant mieux que lui non plus ne peut pas me renifler : l’antipathie c’est comme l’amour, ça implique une certaine réciprocité.
— Toujours par monts et par vaux ! remarque-t-il avec aigreur…
— Eh oui ! fais-je, tout le monde ne peut pas passer sa vie sur un rond de cuir.
Ceci constitue une allusion très précise aux fonctions qu’occupe Hector dans un bureau oublié d’un ministère confidentiel.
Il avale le lion et boit un coup de bordeaux pour le faire glisser.
— Au revoir, dis-je à Félicie et à Hector.
J’ajoute, histoire de faire rougir ma brave mère :
— Soyez sages !
Hector a un sourire niais et veule.
Je franchis la porte avec soulagement. Y a pas, je ne peux pas renifler les minus !
Un pâle soleil essaie d’égayer ce dimanche de fin d’hiver. Mais pour égayer un dimanche de Paris il faudrait autre chose que le soleil.
Je roule en direction de Pantruche en me demandant ce que je pourrais bien maquiller pour tromper le temps. En ce moment c’est le calme plat dans les services.
Voilà quinze jours que je n’ai à peu près rien à fiche et l’inaction pèse sur moi comme une crème au chocolat sur le foie d’un hépatique…
Je parviens au bois de Boulogne où je roule en seconde. C’est plein de braves gens qui promènent leurs chiards et de tapineuses qui me font des sourires discrets.
Dans les petites allées, il y a des bagnoles arrêtées à l’intérieur desquelles des couples se comportent en personnes qui se témoignent une certaine sympathie…
Je refilerais bien une demi-jambe au zigoto qui pourrait me soumettre une idée potable… Le théâtre ? Il est trop tard, tous les spectacles sont commencés… Le ciné ?… Tout seul ça n’est pas poilant !
La chasse à la souris ? J’en ai marre. La séance d’hier m’a calmé les nerfs. Et puis, il ne faut pas que ça devienne une habitude…
Je traverse le bois sans avoir trouvé rien de valable. Je tourne autour de l’Étoile, je cramponne l’avenue de Wagram, je traverse la place des Ternes et tout bêtement je me retrouve boulevard de Courcelles.
Comme dit la chanson : « Nous avons fait ça simplement, sans presque y penser ! »
Boulevard de Courcelles, si vous avez un tant soit peu de mémoire, vous vous souvenez que feu M. Balmin y avait un magasin d’antiquités.
Pourquoi est-ce à ce petit vieux que je songe en ce morne dimanche d’avant-printemps ?
À lui, oui, avec ses yeux éperdus, sa moustache blanche lamentable, ses joues livides…
À lui, tout seul, tout mort dans cette voiture…
120 !
C’est là.
Je range ma tire en bordure du parc Monceau ; je traverse le boulevard et je vais rôdailler devant le magasin dont le rideau de fer est baissé.
Après une courte hésitation j’entre dans l’allée la plus proche… Une loge de concierge d’où s’échappent des odeurs de mangeaille comme de toutes les loges de concierge.
Je frappe à la vitre. Une grosse bonne femme qui ressemble à Fréhel lève son mufle de sur un bol de vin sucré.
— C’qu’ v’lez ? questionne-t-elle.
Après quoi elle reprend sa respiration. Il est probable que cette brève question constituera l’exercice physique de sa journée.
— L’appartement de M. Balmin.
Elle lève sur ma personne un regard lourd comme un drapeau mouillé.
— L’est mortibus, dit-elle irrévérencieusement.
— Je sais, mais ça n’empêche pas qu’il a habité ici ?
Elle plonge sa face bouffie dans le bol, la relève et je constate que le récipient est vide. Chapeau bas ! comme descente, elle vaut les pistes de Chamonix et du Revard réunies.
Elle prend son appel d’air.
— Troisième à gauche, dit-elle comme un pneu qui se dégonfle.
C’est fou ce que certains renseignements apparemment anodins nécessitent comme efforts.
— Merci ! fais-je. Et à votre santé…
Je grimpe l’escalier. Trois étages, c’est une ascension ! Je stoppe devant la porte de gauche et j’appuie sur le bouton de cuivre de la sonnette.
J’agis au petit bonheur, ignorant s’il y a quelqu’un dans l’appartement. Balmin étant célibataire, il se pourrait qu’il n’y eût personne.
Un bruit de pas vient me prouver le contraire. La porte s’ouvre et un petit pédé aux boucles blondes se tient devant moi.
Il peut avoir vingt-cinq ans, peut-être plus, peut-être moins. Le genre tubard… Il est de taille moyenne, mince et flexible ; il y a des traces de poudre sur ses joues, poudre ocre bien entendu, des traces de rouge à ses lèvres. Mais aujourd’hui, jour de deuil, il ne s’est pas fait de beauté. Il a ces yeux de gazelle, doux, humides et inhumains de tous ses semblables… Ses mains sont effilées et frémissantes.
Sa voix est rauque comme la voix de Marlène Dietrich… Il bat des cils en parlant.
— Monsieur ?…
— Bonjour, fais-je. Je suis bien ici chez M. Balmin ?
— Oui…
— Police…
Il a un petit geste effarouché.
— Mon Dieu !
— Vous êtes un parent de M. Balmin ?
Il secoue sa tête bouclée.
— Non, dit-elle, je suis un ami…
Il faut de tout pour faire un monde, d’après Félicie. Ça, je l’admets volontiers… Pour que l’univers continue de tourner rond, il doit y avoir des flics, des p…… des braves gens, des cousins Hector, des vieux antiquaires et des poupées comme celle-ci, n’empêche que j’ai une sainte horreur des messieurs-dames. Une horreur physique…
— Un ami ou sa femme ? je questionne à brûle-pourpoint.
Nouveau petit geste effarouché de la gonzesse.
Mais les fiottes aiment qu’on les secoue un peu.
— Oh ! Monsieur l’inspecteur ! minaude-t-il.
— Commissaire, je rectifie… Je suis mégalomane à mes heures…
Ces quelques phrases ont été échangées sur le paillasson. Je pousse le gamin et j’entre dans un confortable appartement.
— On peut bavarder, oui ?… je demande.
— Bien sûr, entrez !
Il me guide à un petit salon meublé en pur Louis quelque chose. Je prends place dans un fauteuil aux pieds tellement fragiles que je doute qu’il résiste à mes cent quatre-vingts livres. L’autre endofé se vautre dans une bergère où il se met à jouer les Juliette Récamier.
Il a une chemise saumon fumé, un pantalon violet, un foulard de soie jaune… Curieuse façon de porter le deuil…
— Quel est votre blaze ? je questionne.
— Mon quoi ?
— Votre nom ?
— Ah ! Oh ! que c’est drôle ! Comment avez-vous dit ? Blaze ? C’est chou tout plein…
Mon regard furibond calme sa frénésie.
— Je m’appelle Jo, dit-il.
— Très joli dans l’intimité, apprécié-je… Mais le secrétaire de police qui vous a établi votre carte d’identité s’est-il contenté de ça ?
Il minaude.
— Vous êtes un humoriste, monsieur le commissaire.
— Voilà vingt ans qu’on me le dit. Alors, cette identité ?
— Je m’appelle Jo Denis…
— Âge ?
— Trente-trois ans ! Mais ne le dites pas… N’est-ce pas qu’on me donne moins ?
Moi, je lui donnerais bien une tarte sur la pomme, histoire de me soulager les nerfs.
— Alors, comme ça, il était de la pédale, le vieux ? fais-je, autant pour moi que pour lui.
J’essaie de retrouver son allure, au Balmin… Après tout, il faisait assez vieille tante.
L’autre ne répond pas à cette demi-question.
— Ça fait combien de temps que vous étiez ensemble ?
— Quatre ans, soupire-t-il.
— C’est vous qui héritez ?
— Je ne sais pas…
Mais au petit pétillement de son regard, je comprends qu’il sait parfaitement à quoi s’en tenir à ce sujet. Pas folle, la guêpe ! Il devait lui faire faire son testament au vieux, tout en lui illustrant le Kamasoutra …
— Il était cardiaque ?
— Oui… Une lésion au cœur…
— Ses affaires marchaient bien ?
— Je crois… Il est installé ici depuis très longtemps, il a sa clientèle…
— D’accord… Mettons qu’il l’avait… Qu’on le veuille ou non, nous devons parler de lui à l’imparfait, n’est-ce pas ?
— Hélas ! soupire-t-il.
— Du chagrin ?
— Beaucoup…
— Ça se tassera, vous trouverez un honnête homme pour refaire votre vie, je ricane… Un veuf sans enfants… Ou même avec enfants, ça ne gâte rien… Je suis certain que vous feriez une bonne mère de famille.
Il ne bronche pas.
— Vous travailliez avec Balmin ?
— Comment ça ?
— Enfin, je veux dire dans son magasin ?
— Rarement… En période de fêtes, lorsqu’il avait beaucoup de travail…
— T’es le gars des heures de pointe, rigolé-je…
Que voulez-vous, une essence de nave pareille, je peux pas me retenir de la tutoyer.
Le biglant soudainement entre les châsses, je demande :