[Table des matières: p. 319.]

LE ROMAN DE LA ROSE

par

GUILLAUME DE LORRIS

et

JEAN DE MEUNG

Édition accompagnée d'une traduction en vers
Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;
Suivie de Notes et d'un Glossaire
par

PIERRE MARTEAU

TOME I

PARIS
1878

«Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le Romant de la Rose, que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps.»
(RONSARD.)


[p. III]

LE XIXe SIÈCLE ET L'AMOUR.

LE XIXe SIÈCLE.
Qui donc t'a donné, bel enfant,
Cette fleur toute fraîche éclose?
Je suis déjà vieux, et pourtant
Jamais ne vis si belle Rose.
Quel éclat, quelle douce odeur!
De la Nuit, sur sa tige verte,
Scintille encore un tendre pleur,
Et là, sur sa lèvre entr'ouverte.
Parmi ce jardin radieux
Que chaque jour fleurit l'Aurore,
Que n'ai-je l'arbre merveilleux
Qui fit si belle fleur éclore!
Dessus ses rameaux vigoureux
Greffant mes délicates entes,
Je verrais son suc généreux
Régénérer mes frêles plantes.

[p. IV]

L'AMOUR.
C'est que vous ne connaissez pas,
O vieillard, toutes vos richesses.
Aux jeunes plantes pourquoi, las!
Prodiguer toutes vos caresses?
Voyez là-bas ce vieux buisson,
Mais toujours vert, toujours vivace;
C'est là que j'ai le doux bouton
Cueilli qui tous les autres passe.
LE XIXe SIÈCLE.
Quoi! dans ce vieux jardin françois
Où je vois jeter tant de pierres,
Où nul ne pénétra, je crois,
Depuis la mort de mes grands-pères?
L'AMOUR.
Là dort, sous ces durs églantiers,
Mainte fleur mille fois plus belle
Que de tous vos jeunes rosiers
La plus gente et la plus nouvelle.


[p. V]

HOMMAGE DU TRADUCTEUR

A MONSIEUR COUGNY,
Professeur de rhétorique au lycée Saint-Louis.

Permettez-moi, cher maître, de vous dédier cette édition du Roman de la Rose, qui, sans vous, n'eût jamais vu le jour. Vous avez daigné jeter un regard favorable sur ce premier essai de ma muse, et c'est votre bonté toute paternelle qui a soutenu jusqu'au bout ses pas hésitants. Vous seul connaissez mes longs ennuis, mes labeurs et ma persévérance pour arriver au but tant désiré. Comme à l'Amant, le hideux Danger, la blême Peur et la rouge Honte m'ont barré bien souvent la voie. Mais Ami me réconfortait et m'engageait à poursuivre ma route, jusqu'à ce que je pusse enfin cueillir la Rose. Ami, c'était vous, et maintenant que j'ai cueilli le divin bouton, je vous en offre les prémices, mon cher maître; car, vous le savez, mon coeur est toujours resté vôtre, et

Se ge pers vostre bien-voillance,
A poi que ne m'en désespoir.

Autant que moi, vous êtes le père de cette oeuvre, et je vous prie d'en accepter l'hommage du plus fidèle de vos disciples, du plus sincère de vos admirateurs, et du plus dévoué de vos amis.


[p. VII]

INTRODUCTION AU ROMAN DE LA ROSE.

Tout le monde connaît, au moins par son titre, le Roman de la Rose. Il est resté populaire à travers tant de siècles disparus. Mais, sauf quelques rares érudits, personne ne le lit aujourd'hui. Car, nous le savons par expérience, il faut un certain courage pour oser entreprendre la lecture d'un aussi volumineux ouvrage, qui, somme toute, ne saurait avoir autant d'attraits pour nous que pour ses contemporains. Au surplus, même pour ceux à qui ce vieux langage est familier, la lecture n'en reste pas moins pénible et jusqu'à un certain point ennuyeuse. Aussi pouvons-nous affirmer que, même parmi ceux qui daignent y jeter les yeux, bien peu ont la constance de l'étudier.

Quelle est donc la raison de cette popularité qui survit à l'oeuvre elle-même pour ainsi dire? C'est que le Roman de la Rose fit époque aussi bien pour la forme que pour le fond, car la hardiesse des idées y égale l'énergie du style; c'est que l'influence étonnante [p. VIII] que ce livre exerça sur son temps, la vogue incroyable dont il jouit pendant plusieurs siècles, en ont fait comme le point de départ de notre littérature nationale. En un mot, c'est une grande date dans l'histoire de notre langue, on pourrait presque dire une révolution.

Quelques rares génies ont ainsi marqué leur siècle d'un sceau ineffaçable, et pardessus tous les autres leur nom restera populaire. Tels sont Jehan de Meung, Rabelais, Molière, Voltaire, et de nos jours Victor Hugo.

Autour de ces astres rayonnants viennent graviter une foule de satellites, dont l'éclat quelquefois semble faire pâlir ces soleils et les éclipser. Mais, au moment où ils semblent près de s'éteindre, on les voit soudain, s'embraser de nouveau, concentrer sur eux-mêmes tous les feux dispersés des étoiles qui les entourent, et inonder de lumière leur siècle tout entier.

Tel est Jehan de Meung et son Roman de la Rose.

En 1816, M. Renouard écrivait dans le Journal des Savants:

«Le Roman de la Rose est l'un des monuments les plus remarquables de notre ancienne poésie. Par son succès et sa célébrité, ayant jadis influé sur l'art d'écrire et sur les moeurs, il fut longtemps l'objet d'une admiration outrée et d'une critique sévère, et toutefois mérita une juste part des éloges et des reproches qui lui furent prodigués.»

Ces quelques lignes sont le résumé le plus clair et le plus net qu'on puisse tirer de tout ce qui fut écrit depuis deux cents ans sur ce fameux livre. Bref, ce jugement, qui n'en est pas un, est accepté sans appel aujourd'hui; cette sentence a fait loi.

[p. IX] Or, nous nous sommes toujours méfié de ces jugements à la Salomon, qui n'ont d'autre but que de contenter tout le monde, mais n'avancent pas la question d'un iota. Nous avons été fort étonné de voir ainsi juger en trois mots une oeuvre pour et contre laquelle furent écrits des volumes entiers, une oeuvre qui, si nous en croyons les contemporains, a bouleversé son siècle, et trois cents ans après son apparition passionnait encore nos pères.

Comment se fait-il qu'après un succès si prodigieux, cet ouvrage soit tombé dans un tel oubli, que personne ne le lise plus? Pourquoi ce silence si profond autour d'une oeuvre qui, à juste titre, passa pendant plusieurs siècles, et passe encore pour un des monuments les plus remarquables de la littérature française? Nul ne saurait l'expliquer autrement que par notre apathie naturelle et le dédain implacable dont les deux derniers siècles poursuivirent leurs devanciers, mais qui semble s'éteindre aujourd'hui.

Nous nous sommes dit cependant, avec Théophile Gautier, que nul ne dupe entièrement son époque, et que nos ancêtres, qui certes nous valaient bien, ne devaient pas avoir en vain prodigué une telle admiration, ni des critiques si violentes et si amères, à une oeuvre médiocre ou sans valeur. Nous entreprîmes donc de vérifier par nous-même ce qu'il y avait de fondé dans ces jugements si contradictoires, et nous croyons enfin avoir assis notre opinion d'une manière absolue et définitive, tout en permettant, grâce à cette nouvelle édition, à tous les lecteurs, quels qu'ils soient, de contrôler séance tenante nos arguments; car, en face du texte primitif, se trouve la traduction à peu près littérale de l'oeuvre tout entière.

[p. X] En effet, l'expérience nous a montré combien il est dangereux, en littérature surtout, de se faire une opinion sur celle des autres. C'est ainsi que se sont perpétuées jusqu'à nous des erreurs dont nous sommes aujourd'hui profondément surpris. Le législateur du Parnasse français, Boileau lui-même, est très-discuté, et l'on commence à en appeler de ses arrêts, devant lesquels se sont inclinées dix générations successives.

Aujourd'hui, las d'admirer le grand siècle et rien que le grand siècle, on s'est demandé si réellement il n'y avait rien à admirer au-delà, si nos ancêtres étaient aussi ignorants qu'ignorés, et l'on est arrivé à cette conclusion que nous seuls sommes des ignorants.

Si par la science nous les avons dépassés, c'est en profitant de leurs conquêtes; mais il est un fait indéniable: c'est qu'on étudiait beaucoup au moyen âge, où l'on avait tant à apprendre et où les moyens d'apprendre étaient si restreints.

A partir du XVIe siècle, plus on remonte, plus on est étonné de la profonde érudition et de l'incroyable activité des écrivains, c'est-à-dire des savants (ces deux mots étaient synonymes alors), car on ne faisait pas à cette époque, comme au grand siècle, sa fortune et sa réputation avec un sonnet ou une plate épître au plus flagorné des rois.

Mais nous assistons depuis quelques années à un revirement salutaire; on semble avoir au moins soif d'apprendre, et le premier résultat de ce mouvement, pour ne parler que de la littérature, fut de remonter aux siècles oubliés, et chaque jour amène des découvertes qui nous étonnent et nous ravissent. On a d'abord voulu se rendre compte de ce que [p. XI] pouvaient valoir ces maîtres tant vantés du XIIIe au XVIe siècle, et si décriés au XVIIe. De cet examen naquit la certitude que Boileau était loin d'être un oracle; on en vint à douter que l'art de nos vieux romanciers fût si confus et si embrouillé qu'il voulait bien le dire, et que ces siècles grossiers fussent dignes tout au plus d'un si magistral dédain. N'en déplaise aux puristes, Boileau, ce maître ès-arts, n'atteint, ni comme poète, ni comme satyrique, à la cheville de nos deux romanciers, que du reste il ne connaissait ni peu ni prou.

Or, en notre qualité d'enfant de l'Orléanais, rien ne pouvait exciter à un plus haut point notre curiosité que le fameux Roman de la Rose. Nous en entreprîmes l'étude il y a quelques années, avec l'intention de la faire aussi complète et aussi consciencieuse que possible. Pour cela, il était de toute nécessité d'en faire la traduction, afin de pouvoir suivre l'oeuvre jusque dans ses moindres détails. Nous la commençâmes donc; puis, le charme aidant, bercé de la riante illusion du poète, nous nous prîmes à le suivre dans les sentiers fleuris de son paradis terrestre. Nous étions, comme l'Amant, ébloui, enivré, ravi. Mais comme cette prose était pâle auprès de l'adorable langage de Guillaume! Comment rendre la simplicité, la grâce et la naïveté du romancier, la richesse et l'harmonie si douce de sa vieille langue romane, autrement que dans le rhythme gracieux choisi par lui? Malgré nous, nous en vînmes à rimailler ce songe délicieux et à traduire l'oeuvre entière en vers modernes, mais en serrant le texte du plus près qu'il nous fût possible, laissant subsister toutefois les vieux mots assez compréhensibles à la masse des lecteurs pour n'en pas [p. XII] rendre la lecture fatigante et insipide, et pour lui conserver comme un parfum de sa saveur primitive.

Pour Guillaume de Lorris, la tâche était relativement facile, et, nous l'espérons du moins, nous avons pu conserver à notre traduction un reflet de la poésie originale. Mais pour Jehan de Meung, ce fut autre chose. En effet, Jehan de Meung n'est pas un poète. La grâce et l'élégance sont le moindre de ses soucis, et bien qu'il soit fécond à l'excès, son style n'en est pas moins le plus souvent d'une concision désespérante. Dans ses longues dissertations philosophiques, dans ses hors-d'oeuvre scientifiques, chaque mot a sa valeur propre, et nous nous sommes bien des fois heurté à des expressions à peu près intraduisibles. Aussi fûmes-nous constamment obligé de sacrifier l'élégance à la fidélité. Il faut l'avouer aussi, Jehan de Meung a semé son poème de périodes interminables, que les inversions par trop forcées et les phrases accessoires qui viennent se jeter au travers de l'idée principale rendent souvent lourdes et fatigantes, et quelquefois obscures. Nous avons tenu, autant que possible, à conserver à l'auteur jusqu'à ses défauts; malheureusement, nous l'en avons gratiné de bien d'autres!

Quoi qu'il en soit, le Roman de la Rose, le livre de Jehan de Meung surtout, est un des vieux monuments de notre langue que doivent lire tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays, ne fût-ce que pour se rendre compte des progrès accomplis depuis six cents ans dans toutes les matières que traite cette immense encyclopédie.

Tout le monde aujourd'hui peut donc étudier ce beau poème, et si la traduction est demeurée bien au-dessous de l'original, nous espérons du moins [p. XIII] que le lecteur nous saura gré de nos efforts pour la jouissance qu'il goûtera, et c'est le seul but que nous désirions atteindre. En lui faisant aimer nos vieux poètes Orléanais, nous lui ferons peut-être oublier notre insuffisance, et, comme l'Amant, nous serons bien payé de nos peines.

Le savant pourra étudier le poète dans son naïf et primitif langage, le curieux dans la traduction; et s'ils rencontrent quelques expressions qui leur semblent mal choisies, quelques mots malsonnants, quelques vers mal tournés, avant de condamner le traducteur, qu'ils daignent d'abord jeter les yeux sur l'original, puis songer à ce travail immense, et cette pensée leur inspirera peut-être un peu d'indulgence.


Le Roman de la Rose est un roman allégorique, et non pas un roman où l'abus exagéré de l'allégorie nuit à la marche de l'action, comme nous le lisons dans nombre d'études sur ce poème et l'entendons répéter par une foule de gens qui prétendent l'avoir étudié, sans pour cela le connaître le moins du monde.

Le drame tout entier et tous les personnages sans exception sont allégoriques. Il est donc temps de faire justice, une fois pour toutes, de ce reproche, qui ne repose absolument sur rien. C'est comme si l'on reprochait à un poète, chantant la guerre des dieux par exemple, l'abus du merveilleux. A l'époque où parut l'oeuvre dont nous allons commencer l'analyse, c'était en plein moyen âge, c'est-à-dire au plus beau temps des troubadours, jongleurs et ménestrels. L'idylle charmante de Guillaume, ce délicieux [p. XIV] roman de moeurs, inaugura un genre nouveau, et quoique cette oeuvre fût restée inachevée, elle jouissait encore, un demi-siècle plus tard, d'une telle renommée, que Jehan de Meung crut devoir la terminer et, par l'étendue qu'il lui donna, en quelque sorte se l'approprier.

Que dans les siècles suivants ce genre si gracieux se soit démodé au point de devenir insipide, c'est peut-être ce qui expliquerait, malgré les efforts de Clément Marot pour en rendre la lecture plus facile, l'oubli profond dans lequel ce poème est tombé.

Mais aujourd'hui où les études se portent avec tant d'ardeur sur notre vieille littérature, aujourd'hui où nous voilà retombés dans ces romans d'aventures (moins le merveilleux) que le Roman de la Rose démodait alors, il aura certainement, pour nombre de lecteurs, comme un regain de nouveauté à six siècles de distance.


Cette édition laissera cependant une lacune. M. Herluison avait un moment espéré faire une édition absolument complète et qui fût, si je puis m'exprimer ainsi, le dernier mot sur cette oeuvre dont l'Orléanais est si fier. Il avait cru pouvoir publier une nouvelle collation du texte primitif, et s'était adressé à un savant de premier ordre, M. Cougny, bien connu de tous ceux qu'intéressent les lettres par ses remarquables travaux. Celui-ci voulut bien se charger de ce travail et le commença. Au bout de quelques jours, il fut arrêté par des difficultés sans nombre, et reconnut que le travail qu'il entreprenait ne pouvait s'achever qu'en plusieurs années, et au prix d'un labeur incroyable et à [p. XV] peu près inutile. Il découvrit des centaines de variantes, la plupart insignifiantes, sur chacun des vers de ces vieux poèmes. Quelles leçons préférer? C'est ce qu'il était impossible de décider. De plus, il reconnut que le texte publié par Méon au début de ce siècle semblait le plus ancien, et préférable (presque partout) aux meilleurs manuscrits que la France possède. «Le seul travail utile eût consisté, dit-il, à collationner le texte de Méon avec celui des plus anciens manuscrits, avec l'idée bien arrêtée de donner un texte purement Orléanais. Mais en l'absence de manuscrits et d'éditions orléanaises, l'établissement d'un pareil texte eût demandé un travail très-minutieux et excessivement long. Il eût fallu faire avant tout une étude très-exacte de la langue française dans le pays d'origine de nos deux poètes, et tenir grand compte de ce qu'ils ont dû emprunter au langage de l'Ile-de-France et de Paris en particulier, où ils semblent avoir séjourné de bonne heure et assez longtemps.» A notre grand regret, ce travail reste et restera sans doute encore bien longtemps à faire.

Force fut donc de s'arrêter à l'édition de Méon, la meilleure que nous connaissions et qui est, à peu de chose près, la restitution fidèle de nos vieux romanciers, autant qu'elle est possible après plus de six siècles.


[p. XVII]

NOTICE SUR LES DEUX AUTEURS DU ROMAN DE LA ROSE.

L'Histoire ne nous a rien légué de précis touchant la vie des deux auteurs du Roman de la Rose.

Malgré les luttes ardentes que l'apparition de cet ouvrage fit naître, les innombrables manuscrits d'abord, puis, à l'invention de l'imprimerie, les éditions multipliées de cette oeuvre considérable ne nous apprennent rien, ou presque rien, de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung.

C'est donc dans leurs écrits mêmes et dans la tradition que nous chercherons à préciser la date de leur naissance, celle de la publication du roman, celle de leur mort, et enfin nous discuterons les circonstances les plus saillantes de leur vie, telles que la tradition nous les a transmises.

Lorsque l'histoire ne donne rien d'absolument certain sur un homme célèbre, notre opinion est qu'il faut conserver un grand respect pour la tradition, [p. XVIII] et s'il est dangereux d'accepter sans contrôle toutes les légendes qui sont parvenues jusqu'à nous, il faut bien se garder, par contre, d'éliminer tout ce qui n'est pas prouvé d'une manière incontestable. En un mot, tout ce qui, sans être en contradiction formelle avec l'histoire, c'est-à-dire avec les dates, est fidèle au caractère des auteurs et à leurs opinions, doit être religieusement conservé.

Nous allons donc suivre pas à pas, dans tous les détails qu'ils nous ont transmis, les différents auteurs et éditeurs qui se sont occupés du Roman de la Rose, et si, par cette voie, nous n'arrivons pas à la certitude, nous ferons en sorte de rétablir les faits selon la vraisemblance et les probabilités les plus sérieuses.

Guillaume de Lorris eût dû naître, si nous en croyons l'opinion la plus répandue, vers 1235 et mourir vers 1260. Nous allons montrer tout à l'heure que c'est une erreur grave, en ce sens qu'elle a pour conséquence de rejeter l'oeuvre de Jehan de Meung au commencement du XIVe siècle, quand au contraire elle parut dans la deuxième moitié du XIIIe.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Guillaume de Lorris naquit à Lorris, petite ville du Gâtinais, entre Orléans et Montargis, et qu'il mourut fort jeune, à vingt-six ans. Il était frère d'Eudes de Lorris, chanoine et chévecier de l'Église d'Orléans, qui fut conseiller au Parlement en 1258.

Jehan de Meung est plus connu et vécut plus longtemps. On fixe généralement l'époque de sa naissance vers 1260, et celle de sa mort entre 1310 et 1322, ce qui indiquerait qu'il vécut environ cinquante ou soixante ans.

Rien ne prouve qu'il mourut aussi promptement; [p. IXX] nous avons tout lieu de supposer au contraire qu'il s'éteignit dans un âge beaucoup plus avancé, en ce sens qu'il serait né de quinze à vingt ans plus tôt. Jehan de Meung était issu d'une ancienne et illustre maison de l'Orléanais, dont il existe, si nous en croyons M. Méon, son avant-dernier éditeur, des titres du commencement du XIIe siècle. Nous citons textuellement:

«D. Jean Verninac, dans son Histoire d'Orléans, fait mention de beaucoup d'actes et de donations par les de Meung, seigneurs de la Ferté-Ambremi, depuis l'an 1100. Dans la généalogie de cette famille, faite par M. D'Hozier, on trouve qu'en 1239 Landrecy de Meung, fils de noble et puissant seigneur Monseigneur Théodun, comte de Meung, épousa Agnès, fille de Gourdin de la Ferté, seigneur d'Alosse, etc....

«La Roque, dans son Traité du Ban, rapporte qu'en 1236 un Jehan de Meung devait se trouver au ban du roi à Saint-Germain-en-Laye, à trois semaines de la Pentecôte.

«En 1242, le même Jehan de Meung (peut-être le père de notre poète), fut semont à Chinon, le lendemain des octaves de Pâques, pour aller sur la comté de la Marche.»

Ces deux vers du testament de Jehan de Meung ne laissent du reste aucun doute sur l'illustration de sa naissance:

Diex m'a donné au miex honneur et grant chevance,
Diex m'a donné servir les plus grans gens de France.

M. Débarbouiller dit, dans son Histoire des hommes illustres de l'Orléanais, au chapitre: Guillaume de Lorris et Jean de Meung:

[p. XX] «D'après Dom Gérou, Jehan de Meung descendait des anciens seigneurs de la petite ville dont il portait le nom. Son père était baron de Chevé, seigneur de Pierrefite et autres lieux. Il donna la baronnie de Chevé à notre écrivain. Le baron de Chevé était un des quatre grands vassaux de l'évêché d'Orléans, qui devaient porter le nouvel évêque à son entrée solennelle et lui présenter tous les ans, le 2 mai, pendant l'office de vêpres, une certaine quantité de cire qu'on appelle vulgairement gouttières. D'après les titres de l'Église cathédrale d'Orléans, Jehan aurait été chanoine et archidiacre en 1270 et 1297, et c'est sans doute en raison de son état qu'il est représenté avec une simarre, ou robe fourrée, dans un livre du commencement du XVe siècle.»

Nous citons toujours M. Méon:

«Cet auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou 1280, avait déjà traduit, en 1284, l'Art militaire de Végèce pour Jehan de Brienne, premier du nom, qui, en 1252, succéda à Marie, sa mère, dans la comté d'Eu, pendant qu'il était avec saint Louis en Palestine. Là le roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier, qui était encore un jeune jouvencel. Il mourut à Clermont en Beauvoisis en 1294.

«Si en 1284, continue M. Méon, Jehan de Meung avait déjà traduit Végèce, ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on doit supposer qu'à cette époque il avait au moins vingt-cinq à trente ans, et qu'il était né vers le milieu du XIIIe siècle.

«Alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet du Frenoy dans sa préface, qu'il était dans sa jeunesse lorsqu'il entreprit la continuation du Roman de la Rose. S'il a relaté, dans sa dédicace qu'il fit à [p. XXI] Philippe-le-Bel de sa traduction de Boëce, le Roman de la Rose le premier, c'est probablement parce qu'il le regardait comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant presque tous que des traductions. D'ailleurs il est facile de juger que le Roman de la Rose n'est point sorti de la plume d'un jeune homme, ainsi que l'observent le président Fauchet et Thévet dans la vie de son auteur. Les connaissances de toute nature qu'il annonce dans son ouvrage portent à croire qu'il avait lu avec fruit nos auteurs sacrés et profanes.

«Il y a tant de variations dans les historiens sur l'époque de la mort de Jehan de Meung, qu'il est difficile de la fixer d'une manière exacte. Jehan Bouchet dit que ce fut vers 1316, sous le règne de Louis X. Du Verdier, dans sa Prosopographie, dit 1318, sous Philippe V. Nos biographies modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année du règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur d'un ouvrage qui a pour titre: le Dodechedron de Fortune, a annoncé que Jehan de Meung l'avait présenté à ce prince. Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai dit ci-dessus de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jehan de Meung soit auteur de cet ouvrage, ce dont je doute, et qu'il l'ait présenté à un roi Charles, je serais obligé de croire que ce serait Charles IV, qui a commencé à régner en 1322, et que le manuscrit portait Charles le quart, qui, étant mal écrit, aurait été lu Charles le quint par l'éditeur de cet ouvrage. Dans cette hypothèse, Jehan de Meung serait encore septuagénaire. Dom Rivet, dans son Histoire littéraire, fixe la mort de cet auteur à l'année 1310, et cette même date est rapportée [p. XXII] aussi dans un volume ayant pour titre: Anecdotes françoises depuis l'établissement de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV.

«Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même époque; mais il avoue qu'elles sont restées infructueuses. En 1358, on transporta dans la cour du couvent des Jacobins, entre l'église et les vieilles écoles de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient enterrés au cimetière dudit couvent. Le cimetière fut détruit, et le cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés pour la clôture de Paris. Dans le recueil des épitaphes de Paris, fait par D'Hozier, se trouve la suivante: «Aussi gît au dit couvent (des Jacobins) maître Jehan de Meung, docte personnage du temps de Louis Hutin, auteur du livre du Roman de la Rose, l'une des premières poésies françoises.» Cette épitaphe, faite très-longtemps après sa mort, paraît copiée sur la Chronique d'Aquitaine, et ne peut faire autorité. Au surplus, elle ne prolongerait la vie de Jehan de Meung que de six ans environ.»

Comme on le voit, les opinions sont bien partagées, autant sur la date de la mort de Jehan de Meung que sur celle de sa naissance. Toutefois, nous trouvons dans le texte même de l'ouvrage plusieurs phrases qui nous permettent de fixer d'une manière à peu près certaine la naissance des deux poètes et la mort de Guillaume de Lorris.

Tout d'abord celui-ci nous indique son âge dès le début de son roman: «Il y a bien de cela cinq ans au moins.... Au vingtième an de mon âge.» Il avait donc vingt-cinq ans passés, et comme Jehan de Meung lui-même nous déclare avoir entrepris la continuation du roman plus de quarante ans [p. XXIII] après la mort de Guillaume de Lorris, on peut donc affirmer que celui-ci est mort à vingt-six ans au moins. Maintenant essayons d'établir la date exacte où Jehan de Meung entreprit son ouvrage et son âge approximatif, et nous aurons tranché à peu près toute la question.

M. Raynouard fait observer que dans la partie de Jehan de Meung, on trouve des vers qui n'ont pu être écrits, au plus tard, que vers l'an 1280. Après avoir parlé de Mainfroi, le poète nomme Charles d'Anjou comme vivant et possédant encore le royaume de Sicile:

Qui par divine porvéance
Est ores de Sesile rois.

Or, Charles d'Anjou mourut en 1285; mais il avait été expulsé de Sicile quelques années auparavant. En effet, les Vêpres siciliennes sont de 1282.

Donc, si nous admettons que Jehan de Meung ait écrit ces vers avant 1282, comme il reprit l'oeuvre de Guillaume plus de quarante ans après la mort de celui-ci, on en doit conclure que Guillaume de Lorris mourut entre 1235 et 1240 et naquit vingt-six ans plus tôt, c'est-à-dire entre 1209 et 1214.

Un peu plus loin nous lisons un passage qui prouve que Jehan de Meung n'avait pas quarante ans lorsqu'il entreprit de terminer le Roman de la Rose. Le Dieu d'Amours, après avoir parlé de Guillaume de Lorris qui va mourir, dit de Jehan de Meung:

...Celi qui est à nestre.

Partant de là, nous serons amené à tirer les conséquences suivantes:

Jehan de Meung écrivit le Roman de la Rose avant [p. XXIV] 1282, et il n'avait pas quarante ans. Or, le passage où il est parlé de Mainfroi se trouve dès le début de l'oeuvre de Jehan de Meung, qui dut demander plusieurs années de travail. Nous serons donc fondé à fixer à peu près à l'année 1275 la date de ces vers. Puis, nous rangeant à l'avis de Fauchet, Thévet et Méon, que ce livre n'a pu sortir de la plume d'un jeune homme, mais d'un savant consommé, d'un écrivain de trente à trente-cinq ans, nous devrons repousser sa naissance à l'année 1240 ou 1245 au moins. Il en résulterait, si nous admettons l'année 1310 comme date de sa mort, qu'il vécut au moins soixante-cinq ans, et l'année 1322, soixante-dix-sept ans. Cette date de 1245 n'a rien d'exagéré, mais ne saurait être rappochée de nous; car, selon Jehan de Meung lui-même, le Roman de la Rose serait une oeuvre de sa jeunesse. En effet, nous lisons dans son testament:

J'ai fait en ma jonesce maint diz par vanité
Où maintes gens se sont pluseurs fois délité.

Quoi qu'il en soit, Jehan de Meung dut couler d'heureux jours dans une tranquillité profonde, car, malgré la haute considération dont il jouissait à la cour, si nous en croyons les historiens, il ne se trouva mêlé en rien aux grands événements qui signalèrent le règne de Philippe-le-Bel.

Il passa presque toute sa vie dans la capitale, où il possédait, dit Félibien, en 1313, dans l'arrondissement de la paroisse Saint-Benoist, une maison devant laquelle était un puits.

C'est à peine si la tradition nous a conservé deux anecdotes sur cet homme distingué, et encore sont-elles sérieusement contestées. Ces deux anecdotes [p. XXV] sont rapportées par Thévet dans la vie de Jehan de Meung que nous avons réimprimée à la suite de l'analyse complète du Roman de la Rose.

La première est évidemment controuvée, puisque l'aventure qu'elle rapporte est tirée d'un livre italien. Elle arriva, non pas à Jehan de Meung, mais à Guilhem de Bargemon, gentilhomme et poète provençal du temps du comte Raimond Béranger, et par conséquent plus ancien que notre poète.

Quant à la seconde, elle est si bien en rapport avec l'esprit malin de notre Orléanais, que nous sommes tout disposé à l'accepter comme vraie, malgré l'opinion de Jehan Bouchet, qui ne la raconte que comme ouï-dire, sans y ajouter foi. Du reste, ces choses-là ne s'inventent pas.

Nous voulons parler de l'anecdote où est racontée la manière dont Jehan de Meung trouva moyen de se faire enterrer pompeusement, sans bourse délier, par ceux mêmes qu'il avait si maltraités de son vivant, ses plus mortels ennemis, les moines Mendiants enfin.


[p. XXVII]

ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE.

Nous allons d'abord faire un résumé sommaire du drame, et à la suite une analyse détaillée de l'oeuvre de chaque poète, pour bien faire comprendre la portée de ces deux ouvrages si singulièrement fondus ensemble et pourtant si différents l'un de l'autre.


ANALYSE SOMMAIRE.

PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.

C'était en mai. L'Amant (notre poète) s'endort à la fin d'une belle journée de printemps; il voit un songe délicieux. Ce songe, voilà la chaîne du roman; la trame en est savamment ourdie.

L'Amant tout au matin se lève, s'habille et part s'ébattre dans la campagne. Après avoir erré à l'aventure dans une splendide prairie arrosée par une belle rivière, il se prend à suivre le cours de l'eau, et tout à coup, au détour d'une colline, se trouve en face [p. XXVIII] d'un haut et vaste mur crénelé qui entoure un verger magnifique. Sur ce mur, en dehors, sont peintes des images hideuses. Ce sont d'abord Haine flanquée de Félonie et de Vilenie, puis Convoitise côte à côte d'Avarice, et successivement Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté. L'Amant contemple ces images et veut pénétrer dans le verger riant, qui n'est autre que la demeure de Déduit ou Plaisir d'Amour. Après avoir cherché quelques instants, il découvre un petit guichet, seul endroit par où ce beau verger soit accessible. Il frappe, et la belle Oyseuse vient lui ouvrir.

Aussitôt entré, celle-ci le conduit au maître de céans. Déduit est là qui karole avec sa gente compagnie. Cette troupe choisie se compose de Liesse, Dieu d'Amours et son serviteur Doux-Regard, Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse et Jeunesse. Courtoisie apercevant notre Amant, le vient quérir et le présente à l'Assemblée. Il prend part à la karole et, les danses terminées, se hâte de visiter le jardin enchanté. Il s'arrête au bord d'une fontaine, qui n'est autre que la fontaine de Narcisse, et comme lui veut se mirer dans les eaux limpides. Au fond est un miroir magique doué d'une vertu singulière. Tous ceux qui viennent à y jeter les yeux sont soudain tellement épris de ce qu'ils voient, qu'une invincible passion s'empare de leur coeur. L'Amant y admire un magnifique buisson de Roses parmi lesquelles il en choisit une, belle entre toutes, et son coeur est aussitôt brûlé du désir de cueillir la divine fleur. Pendant qu'il la contemple, Dieu d'Amours lui décoche ses flèches. L'Amant, épuisé de ses blessures, tombe pâmé. Dieu d'Amours se précipite sur lui, le fait prisonnier, s'empare de son [p. XXIX] coeur en le fermant d'une clef d'or, lui dicte ses commandements et disparaît.

Aussitôt l'Amant de courir à la belle Rose. Mais elle est entourée d'une haie d'épines, et il fait de vains efforts pour atteindre jusqu'à elle. Il n'y serait jamais parvenu peut-être sans Bel-Accueil, qui s'offre à lui faire franchir la clôture et le mène près de la Rose. Mais elle est gardée par Danger, Honte, Peur et Malebouche. Danger dormait; il s'éveille soudain et chasse du jardin le pauvre Amant. Celui-ci désolé s'enfuit, et Raison, qui a pitié de ses douleurs, vient pour le secourir. Il l'éconduit brutalement sans vouloir écouter ses conseils, et vient chercher des consolations auprès d'Ami, qui le réconforte. «Retournez, dit Ami, vers ce Danger; il est moins terrible qu'il n'en a l'air; amadouez-le par de belles paroles, et il vous laissera revoir votre chère RoseDanger effectivement se radoucit et s'endort. L'Amant en abuse aussitôt et, grâce aux bons offices de Bel-Accueil, baise la charmante Rose. Mais Malebouche est là qui veille. Tant il jase sur leur compte, qu'enfin Jalousie qui sommeillait s'éveille, vient gourmander l'Amant, et prévient Bel-Accueil qu'elle va faire bâtir une tour pour l'enfermer. Épouvantées de tant de sévérité, Honte et Peur prient Jalousie de pardonner à Bel-Accueil, mettant tout sur le compte de sa folle jeunesse. Mais Jalousie ne veut rien entendre. Elle fait bâtir un château-fort flanqué de quatre tourelles, et au milieu une tour où elle fait enfermer Bel-Accueil et les Roses. L'Amant pleure et se désespère, et... là se termine la partie de Guillaume de Lorris.


[p. XXX]

PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.

L'Amant désespéré parle de mourir, lorsque Raison revient le consoler. Il l'éconduit pour la deuxième fois et retourne trouver Ami qui relève son courage et lui indique le chemin pour entrer au château. Mais ce chemin a nom Trop-Donner, et Richesse le garde, qui en a chassé Pauvreté, et le chasse à son tour. Dieu-d'Amours, le trouvant assez éprouvé, vient alors à son aide. Il lui demande d'abord s'il n'a point oublié ses commandements. L'Amant les lui récite. Satisfait, Dieu d'Amours mande aussitôt toute sa baronnie. C'est assavoir: Oyseuse, Noblesse de Coeur, Richesse, Franchise, Pitié, Largesse, Courage, Honneur, Courtoisie, Gaîté, Beauté, Jeunesse, Bonté, Simplesse, Compagnie, Sûreté, Désir, Déduit, Liesse, Amabilité, Patience, Bien-Celer, Contrainte-Abstinence et Faux-Semblant.

Ces deux derniers sont venus, on ne sait pourquoi, et Dieu d'Amours s'en étonne. Mais Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence lui fournissent des explications qui l'engagent à utiliser ces deux auxiliaires. Faux-Semblant est nommé chef de l'armée, et les barons délibèrent sur la manière d'attaquer le château. Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence, déguisés en pèlerins, vont saluer Malebouche, et pendant qu'il s'agenouille pour se confesser ils lui sautent à la gorge. Malebouche tire la langue, que Faux-Semblant lui coupe avec un rasoir, puis ils jettent son cadavre dans le fossé. Ils pénètrent alors dans le château par la porte que gardait Malebouche, aperçoivent les soldats normands ivres dans le corps de garde, les étranglent et font entrer Largesse et Courtoisie.

[p. XXXI] Reste la tour à prendre. Les assaillants cherchent encore à user de ruse. La Vieille, qui garde Bel-Accueil, passe à l'ennemi, revient trouver son prisonnier avec des présents de l'Amant, et fait tous ses efforts pour le corrompre et le séduire. Bel-Accueil résiste d'abord aux conseils de la Vieille et refuse. Mais elle insiste; il finit par accepter et consent à recevoir l'Amant. Celui-ci arrive aussitôt et va voir combler tous ses voeux. Mais Danger veille. Aidé de Honte et Peur, il accourt, et tous trois se précipitent sur l'Amant. Ils vont l'étrangler, lorsque l'armée de Dieu d'Amours entend ses cris de détresse et vient à la rescousse. Une bataille s'engage. Mais la victoire reste indécise; les pertes sont grandes, surtout dans l'ost d'Amour, et l'on convient d'une trêve de part et d'autre, tout en restant chacun dans ses positions. Amour profite du répit, et aussitôt envoie prévenir Vénus sa mère de sa position critique. Vénus arrive au moment où son fils vient de rompre la trêve et de recommencer le combat. Mais elle et son fils eussent sans doute succombé sans l'intervention de Nature, qui vient réclamer ses droits. Désolée, celle-ci court à son prêtre Génius, se plaint à lui qu'on lui fasse tel outrage et l'envoie au secours de l'Amant. Génius arrive, relève le courage des assaillants et disparaît. L'assaut recommence, et Vénus incendie la tour de son brandon ardent. Panique générale; toute la garnison fuit abandonnant la place. Franchise et Pitié conduisent alors l'Amant à Bel-Accueil, et celui-ci peut enfin cueillir la Rose.

Avant de passer à l'examen détaillé de tout l'ouvrage, nous ferons remarquer au lecteur que la partie de Guillaume de Lorris contient environ 4,500 vers, celle de Jehan de Meung à peu près 19,000.

[p. XXXII] Cette énorme disproportion surprend tout d'abord. Mais en lisant ce qui va suivre, le lecteur s'expliquera bien vite cette étrange anomalie. Nous nous dispenserons pour le moment de réflexions sur ce sujet; elles trouveront naturellement leur place à la fin de ce travail.


ANALYSE DÉTAILLÉE.

PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.

Cette analyse a pour but de faire bien saisir la pensée de l'auteur, en la dégageant des mille allégories dans lesquelles il s'est plu a l'envelopper.

CHAPITRE I.

L'Amant s'endort à la fin d'une belle journée de printemps. Il voit en songe une prairie magnifique, toute couverte de fleurs et de buissons verdoyants, où mille oiselets chanteurs font entendre leurs cris d'allégresse. Cette prairie est traversée par une rivière délicieuse, dont la source est proche, car l'onde est fraîche et pure. L'Amant ravi se prend à suivre tranquillement la rive.

GLOSE.

Comme nous l'avons dit plus haut, en ce roman tout est allégorique. Nous ne devons donc pas voir simplement dans ces premières lignes le commencement d'une aventure que le romancier veut nous raconter.

L'Amant a vingt ans, le printemps pour nous. [p. XXXIII] La grande plaine, c'est le Monde; la rivière, c'est la Vie, qui s'épanche à son début au milieu de la verdure et des fleurs. En un mot, la jeunesse est le plus beau moment de l'existence. Sans soucis et sans inquiétude, l'Amant voit couler ses jours.

CHAPITRES II A IX.

Soudain se dresse à ses yeux un jardin immense entouré d'un grand mur crénelé, sur lequel, en dehors, sont peintes des images repoussantes, savoir: Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté. L'Amant s'arrête un instant à contempler ces images et cherche à pénétrer dans le jardin. Il ne trouve qu'une petite porte basse et bien fermée, à laquelle il frappe. Une gente damoiselle, Oyseuse, vient lui ouvrir. Ce jardin est le séjour de Déduit. Là dansaient et jouaient Déduit, Liesse, Dieu d'Amours, Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse et Jeunesse.

L'Amant ébloui contemple ce tableau riant, lorsque Courtoisie vient le chercher et l'engage à la karole. Il accepte, choisit la belle Oyseuse pour sa danseuse et prend part à la ronde.

GLOSE.

Déduit ou Plaisir d'Amour, c'est la personnification des jouissances amoureuses, le bonheur de la vie. Son jardin enchanté n'est réservé qu'à un petit nombre d'élus; car pour y entrer, c'est-à-dire pour goûter dignement toutes les jouissances de l'amour, il faut être gai, aimant, beau, riche, généreux, franc, courtois, jeune et désoeuvré. Nul, par contre, n'y saurait [p. XXXIV] pénétrer s'il est haineux, félon, vilain, convoiteux, avare, envieux, triste, vieux ou misérable. Ceux-là ne savent pas ce que c'est que d'aimer, et personne non plus ne les aime.

Le désoeuvrement nous ouvre la porte, c'est-à-dire nous pousse au plaisir, et, comme vous le verrez, pour goûter réellement l'amour, il faut avoir beaucoup de temps à soi. Quand l'Amant dit qu'il choisit Oyseuse pour sa danseuse, il fait comprendre qu'il se jeta dans les plaisirs tout d'abord pour y chercher simplement des distractions. Enfin, comme la femme est avant tout un être aimable et courtois, nous nous sentons irrésistiblement attirés vers elle.

Voilà donc notre Amant emporté dans le tourbillon des plaisirs.

CHAPITRES X A XII.

Les danses terminées, chacun se disperse pour goûter le repos sous les frais ombrages. L'Amant, une fois calmé, s'y enfonce et arrive près d'une splendide fontaine qui coule dans un beau bassin. C'est la fontaine de Narcisse. Au fond est un miroir magique. Malheur à qui jette les yeux sur ce fatal miroir! En ce paradis terrestre, tout est séduisant, et le miroir est si bien disposé qu'il reflète jusqu'au moindre objet, si modeste et si bien caché qu'il soit. Une inscription est gravée sur la pierre qui borde le bassin: Ici le beau Narcisse est mort. Cette inscription rappelle à notre Amant la fin terrible du malheureux et l'épouvante. Son premier mouvement est de s'enfuir; mais il se rassure et se dit que Narcisse n'était qu'un égoïste et qu'un sot, et que, somme toute, il se sent assez fort pour ne pas [p. XXXV] tomber dans de pareils excès. Puis la curiosité, l'envie de connaître le poussant, il y jette un regard furtif. Mais, hélas! il est aussitôt saisi d'étonnement et d'admiration. Fascinée, sa vue ne peut plus se détacher du fatal miroir et surtout d'un magnifique buisson de Roses qui s'y reflète. Il y court aussitôt; le parfum suave le pénètre jusqu'aux entrailles, et timide, tremblant d'être blâmé, il n'ose y porter la main, car il craint d'irriter le maître de ce beau jardin. Heureux, s'écrie-t-il, celui qui pourrait seulement cueillir une Rose, n'importe laquelle, mais je donnerais tout pour en posséder une couronne! Or, entre toutes, il en choisit une, la plus belle, un bouton tout fraîchement éclos. Mais las! une épaisse haie, barrière infranchissable de ronces et d'épines, le sépare de la Rose.

GLOSE.

Le tourbillon des plaisirs enivre l'Amant, et pendant quelque temps il ne songe qu'à voir, admirer et se divertir. Mais, une fois le premier étourdissement passé, il rentre en lui-même, observe tout ce qui l'entoure; il veut savoir, il veut tout connaître. A force de voir et d'admirer, chemin faisant, il arrive à la fontaine de Narcisse. Le miroir magique, ce sont les illusions. La jeunesse ne saurait s'y soustraire. En vain les conseils, l'instruction, la sagesse et la raison nous mettent en garde contre elles; tous nous les voulons braver, et tous nous nous y laissons prendre. Notre Amant y succombe; il jette les yeux sur le miroir, et le voilà soudain affolé. Ce qui l'attire surtout, au milieu des splendeurs de la nature, c'est la Beauté, ce sont les charmes de la [p. XXXVI] femme et ce parfum exquis de délicatesse et de sensibilité qui s'exhale autour d'elle. D'abord il les embrasse toutes dans un amour sans bornes, toutes il voudrait les posséder; mais il finit par en remarquer une, la plus belle, et que seule il désire. C'est toujours la femme aimée qui est la plus belle; puis comme les difficultés ne font qu'accroître nos ardeurs et que les plaisirs faciles sont ceux qui nous séduisent le moins, c'est justement la Rose la plus difficile à cueillir que notre Amant préfère à toutes les autres. Transporté d'admiration, timide, muet, il se contente d'admirer en silence l'objet tant désiré, il n'ose lui déclarer ses transports, de peur du repentir, car il craint de l'irriter; et puis, comment vaincre tous les obstacles qui les séparent?

CHAPITRES XIII A XVI.

L'Amant contemple immobile le buisson de roses. Cependant, depuis qu'il a quitté les danses, Dieu d'Amours l'a suivi pas à pas et profite de l'extase où il est plongé pour le frapper de ses flèches. La première qu'il lance est Beauté, la seconde Simplesse. Cet deux flèches entrent par l'oeil et pénètrent jusqu'au coeur. La troisième est Courtoisie, la quatrième Franchise, la cinquième Compagnie, la sixième Beau-Semblant. Ces quatre dernières volent droit au but.

A chaque blessure, l'Amant veut arracher la flèche qui l'a frappé; mais chaque fois le fût lui reste entre les mains et le dard dans la plaie. Dieu d'Amours, voyant l'Amant épuisé, pantelant, se précipite et le somme de se rendre. Celui-ci, vaincu, voyant toute résistance inutile, se rend et fait hommage [p. XXXVII] à son vainqueur, lui jure d'être son esclave, et pour preuve de sa sincérité lui offre son coeur en gage. Dieu d'Amours l'accepte, et le ferme d'une clé d'or qu'il garde dans son aumônière.

GLOSE.

L'Amant, en contemplation devant la femme qu'il a choisie au milieu de tant d'autres, ne s'aperçoit pas que l'amour le guette, et le premier trait qui le frappe lui fait une blessure inguérissable. La beauté la première nous touche et nous inspire les plus vives passions. C'est par les yeux qu'elle pénètre jusqu'au coeur; elle est la plus naturelle de toutes les sensations. Il en est de même de la seconde, Simplesse, c'est-à-dire la simplicité, la grâce naturelle, qui n'est que le complément de la beauté. Les quatre autres représentent les qualités de l'âme; elles nous séduisent aussi bien que les avantages extérieurs, mais leur effet est moins foudroyant. Courtoisie, Franchise, Compagnie et Beau-Semblant, personnifient l'amabilité, la franchise, l'esprit et l'affabilité.

Notre Amant ne peut résister à tant de perfections; il ne songe plus à vaincre sa passion naissante; il s'y livre tout entier, et il jure de ne plus vivre que pour celle qui a pris son coeur.

CHAPITRES XVII ET XVIII.

Ici Dieu d'Amours dicte à l'Amant tous ses commandements, qu'il devra suivre s'il veut conquérir la Rose. Ils se résument ainsi: aimer, c'est souffrir. [p. XXXVIII] L'Amant n'hésite pas à s'y soumettre; mais il demande comment il pourra résister à de si rudes labeurs, et Dieu d'Amours lui répond: «Tu as l'Espérance! Elle devrait te suffire; mais je te promets encore trois dons qui adouciront tes peines et te soutiendront jusqu'à ce que tu sois arrivé au but de tes désirs, la conquête de la Rose. Ces trois biens sont: Doux-Penser, Doux-Parler, Doux-Regard.» Ceci dit, Dieu d'Amours s'envole.

GLOSE.

A peine l'Amant a-t-il donné son coeur, qu'il réfléchit aux conséquences de son action; il songe aux obstacles sans nombre qu'il lui faudra surmonter pour posséder sa bien-aimée, aux luttes, aux tourments, à tous les maux qui l'attendent, et il hésite. Mais l'espérance le soutient, l'espérance qui ne nous abandonne jamais. Et puis n'aura-t-il pas le bonheur de penser à sa bien-aimée, d'en ouïr parler et de la voir?

CHAPITRES XIX ET XX.

L'Amant reste seul, languissant, épuisé par ses blessures, et retourne à ses chères roses, mais sans pouvoir franchir la fatale haie. Peu à peu il se désespère et se demande s'il ne va pas se précipiter au milieu des ronces et des épines pour ravir le divin bouton, lorsque soudain arrive à lui un varlet de gente allure. C'est Bel-Accueil, le fils de Courtoisie. Il lui offre gracieusement de lui faire passer la haie pour sentir de plus près sa chère Rose, mais à condition qu'il se garde de folie. [p. XXXIX] L'Amant accepte confondu, et, grâce à Bel-Accueil, le voilà dans le pourpris. Celui-ci l'encourage par de tendres avances et lui cueille même une verte feuille près du divin bouton. L'Amant la saisit avec transport, s'en pare la poitrine et raconte à Bel-Accueil comment Amour lui fit au coeur plusieurs blessures, dont il mourra si on ne lui donne le bouton tant désiré. Bel-Accueil épouvanté le prie d'abandonner une si folle espérance et lui reproche de vouloir le déshonorer en lui demandant une chose aussi perverse et insensée. Pendant qu'ils parlaient, ils ne se doutaient pas que le hideux Danger, gardien du pourpris, dormait à l'ombre du buisson. Il se lève soudain et, brandissant sa massue, force Bel-Accueil et l'Amant à prendre la fuite.

GLOSE.

Malgré tout, l'Amant ne parvient pas à calmer ses blessures cuisantes, car il ne peut toucher le coeur de la belle. Un moment il songe à prendre un parti désespéré, celui de précipiter le dénoûment en se déclarant ouvertement. Mais au moment où il croit tout perdu, son amante elle-même vient à son secours. Touchée de tant d'amour, elle daigne enfin accueillir sa tendresse et cherche par de légères avances à consoler ce pauvre amant. Celui-ci, transporté, se déclare alors et la supplie de ne pas borner là ses faveurs. Hélas! la pauvrette a cédé trop légèrement aux premières inspirations de son coeur, et soudain, voyant dans quelle voie périlleuse elle vient de s'engager, pendant qu'il en est temps encore, elle rompt avec le malheureux et l'econduit.

[p. XL]

CHAPITRES XXI A XXIII.

L'Amant, une fois seul, rentre en lui-même, comprend sa folie, et tombe dans une morne tristesse. C'est alors que Raison vient à son secours. Elle cherche à lui prouver combien cette folle amour le doit faire souffrir, et sans aucun espoir de posséder la Rose. «Résiste donc, lui dit-elle, et si tu as du courage, renie Dieu d'Amours, qui te rend si malheureux, et oublie la Rose.» L'Amant indigné traite Raison assez durement, et lui reproche avec amertume d'oser lui donner des conseils aussi perfides. Il finit en lui disant: «Je veux aimer, tel est mon plaisir, et vos conseils sont hors de saison.»

Raison part et laisse l'Amant en proie à ses douleurs. Heureusement il se souvient qu'il a un Ami loyal et bon. Il se rend aussitôt auprès de lui.

GLOSE.

L'Amant, dont l'amour est plus grand encore depuis qu'il le croit partagé, voyant tout son bonheur anéanti, pleure et se désespère. C'est alors qu'il repasse en son esprit sa folie et ses souffrances, et se dit que vraiment c'est payer trop cher l'amour d'une femme que peut-être il ne possèdera jamais. Un moment il écoute les conseils de la raison. Mais tout à coup se réveillant honteux de lui-même, il se rappelle qu'il a donné à cette femme son coeur tout entier, et croit savoir aussi qu'elle l'aime. «Oui, s'écrie-t-il, je veux l'aimer, dussé-je souffrir cent fois plus encore, et je l'aimerai jusqu'à la fin!» Mais cette mâle résolution ne le guérît pas, et notre [p. XLI] Amant retombe dans ses défaillances. Alors seulement il se souvient de son ami, et court lui demander des conseils et des consolations. C'est toujours dans l'adversité qu'on pense à ses amis.

CHAPITRES XXIV A XXVI.

L'Amant raconte à Ami toute son histoire et lui expose ses embarras. Ami le rassure et lui dit: «Je connais ce Danger; il n'est pas si terrible que cela. Crois-moi, retourne le trouver, et avec de belles paroles tu en auras vite raison.»

L'Amant réconforté retourne aussitôt au pourpris, mais sans franchir la haie, et parvient à amadouer Danger qui lui répond: «Non, je ne suis pas irrité contre toi. Puisque je ne peux pas t'empêcher d'aimer, aime donc tant qu'il te plaira. Du reste, que m'importe? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Mais ne te hasarde plus auprès de mes roses, ou je te ménage quelque mauvais tour.»

L'Amant, transporté de joie, court vers Ami lui porter la bonne nouvelle. Celui-ci répond: «Tout va pour le mieux. Voyez-vous, Danger n'est pas si méchant qu'il en a l'air. C'est même un excellent auxiliaire pour qui sait le flatter à propos.» L'Amant retourne au pourpris; mais Danger veille, et il lui faut rester en dehors de la haie. Il voit de là les Roses, mais ne peut ni les sentir, ni les toucher. Ce n'est pas ce qui peut le contenter; aussi pousse-t-il de gros soupirs et de longs gémissements. Mais Danger ne se laisse pas attendrir, et l'Amant retombe dans une profonde mélancolie.

[p. XLII]

GLOSE.

L'Amant raconte à son ami tout son amour et ses ennuis: «Je connais cela, lui répond celui-ci; crois-moi, ne te désespère pas pour si peu. Ta bien-aimée, dis-tu, se montre vers toi plus froide et plus réservée qu'avant, tant mieux; c'est qu'elle voit le danger et qu'elle a peur d'y succomber, c'est qu'elle t'aime. Va la trouver, présente-lui tes excuses, proteste de tes bonnes intentions, et dis-lui que tu ne peux vivre sans l'aimer.» L'Amant écoute ce conseil et revient près de sa belle. Celle-ci lui répond: «Je ne suis point fâchée contre vous; je n'ai aucune raison pour cela, car vous m'êtes tout à fait indifférent. Vous ne pouvez vivre sans aimer, dites-vous, que m'importe? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Mais cessez, je vous prie, ces continuelles obsessions, car je ne puis ni ne veux vous aimer. Je ne vous chasse pas; vous serez toujours ici le bienvenu; mais ne comptez pas obtenir la plus petite faveur.»

L'Amant court rapporter la bonne nouvelle à son ami, qui lui dit: «Tout va bien. Vous le voyez, le Danger, le moindre nuage tout d'abord épouvante les amoureux novices, et semble devoir les séparer à tout jamais; et cependant, si on l'affronte résolument, si l'on parvient à l'endormir, c'est un puissant auxiliaire en amour. Il excite nos ardeurs, qui peut-être sans lui finiraient par s'éteindre.»

L'Amant prend congé de son ami; mais c'est pour aussitôt revenir à sa belle. Celle-ci le reçoit froidement, lui enjoint de se renfermer dans les bornes des plus strictes convenances, et notre Amant, déconfit d'un accueil si glacial, retombe dans sa noire tristesse, pleure et cherche en vain par ses soupirs [p. XLIII] et ses gémissements à attendrir la cruelle chaque fois qu'il la rencontre; elle demeure inflexible.

CHAPITRE XXVII.

C'est alors que Franchise et Pitié viennent à son secours. La première s'adresse à Danger et lui dit: «Pourquoi malmener ainsi ce pauvre Amant? Pourquoi lui déclarer la guerre, puisqu'il a promis de vous servir en bon et fidèle sujet? Si Dieu d'Amours le contraint d'aimer, est-ce une raison pour le haïr? Voyons, montrez-vous moins cruel envers lui, car toute âme généreuse doit aider plus petit que soi, et il n'y a qu'un coeur impitoyable qui puisse rester sourd à la prière.» Pitié soutient Franchise: «Oui, dit-elle, c'est plus que de la dureté, c'est cruauté pure; c'est trop d'épreuves à la fin! Vous l'avez déjà privé de l'accointance de son gent compagnon Bel-Accueil, et lui faisant ainsi la guerre, vous doublez sa torture. Dieu d'Amours le persécute à tel point qu'il lui est impossible de ne pas aimer, et bien sûr il mourra s'il ne revoit Bel-Accueil. Or, puisqu'il vous a juré de ne pas cueillir les Roses, laissez-le les voir au moins en compagnie de celui-ci.» Danger ne saurait résister à de si pressantes prières; il cède. Franchise court aussitôt chercher Bel-Accueil et l'amène auprès de l'Amant. Bel-Accueil le prend par la main, le conduit à travers le pourpris, et lui permet d'admirer à son aise et de sentir les fleurs.

GLOSE.

Toutefois, la cruelle s'apitoie sur le sort d'un amant si constant et si malheureux. Elle se dit en [p. XLIV] elle-même que si elle ne l'aime pas, franchement ce n'est pas une raison pour le haïr et lui faire tant de peine, et elle se radoucit insensiblement, au point d'oublier le danger et d'accepter de nouveau les hommages de son adorateur. «Puisqu'il a juré, se dit-elle, de m'aimer loyalement, pourquoi le faire souffrir de la sorte? Du reste, le laisser me voir à son aise et me parler, cela n'engage à rien.» C'est alors que pour le consoler l'imprudente l'autorise par ses tendres avances à lui faire de nouveau la cour.

CHAPITRES XXVIII ET XXIX.

L'Amant n'avait pas vu la Rose depuis quelque temps. Il est ravi de la trouver plus belle encore que la première fois. Elle est un peu plus grasse, c'est-à-dire que le bouton s'est un peu plus ouvert, et ses feuilles au contour plus arrondi brillent d'une couleur plus vermeille. Il reste longtemps en extase devant le rosier, et enfin, encouragé par Bel-Accueil, qui ne lui refuse ni grâces ni faveurs, il se hasarde à lui demander une chose bien téméraire, et prie Bel-Accueil de lui laisser baiser la Rose. Celui-ci résiste, car: Qui peut baiser obtenir ne saurait là s'en tenir, et Chasteté dans sa leçon lui dit toujours qu'à nul amant il ne donne un seul baiser. L'Amant, de peur de le courroucer, n'insiste pas, et sans doute il eût attendu longtemps cette faveur, si Vénus ne fût accourue, Vénus, des amants la bienvenue, qui toujours poursuit Chasteté. Elle dit à Bel-Accueil: «Pourquoi refuser ce baiser à l'Amant? Il vous aime en toute loyauté; il est beau, gracieux, élégant, affable, doux et franc; et puis il est à la fleur [p. XLV] de l'âge; il a, je crois, douce haleine, les lèvres vermeillettes, les dents blanches et nettes, et sa bouche semble faite pour les baisers.»

Bel-Accueil, embrasé par le brandon de Vénus, accorde le baiser. Mais soudain le hideux Malebouche tant fait de glose sur leur compte qu'il éveille Jalousie. Celle-ci court sus à Bel-Accueil.

GLOSE.

L'Amant, admis de nouveau dans l'intimité de sa chère maîtresse, contemple d'un oeil avide tous ses charmes, et se plaît à reconnaître qu'elle est plus belle que jamais. Il s'approche, lui prend la main, et dans une muette extase nos deux amoureux se contemplent ravis. L'Amant, pour cimenter leur paix, ose pousser la hardiesse jusqu'à demander un baiser, un seul baiser. La belle refuse timidement, car la pudeur la retient encore. Mais elle ne peut détacher ses yeux de son amant qui, à tous les avantages physiques que la nature lui prodigua, joint une loyauté sans bornes, et dans un moment d'oubli laisse l'audacieux cueillir sur ses lèvres un tendre baiser, ce premier aveu d'un mutuel amour.

Mais le bonheur n'est pas facile à dissimuler. Bientôt les mauvaises langues commencent à jaser sur leur compte, et, comme le bonheur a toujours des envieux, les jaloux surgissent de tous côtés. Ils font tant qu'ils viennent bouleverser la félicité des deux amants.

CHAPITRES XXX ET XXXI.

Jalousie assaille Bel-Accueil et lui reproche amèrement d'ainsi se lier au premier venu. Pris en flagrant [p. XLVI] délit, les deux coupables ne savent que répondre, l'Amant s'enfuit. Honte alors s'approche et dit à Jalousie: «Tout ce que dit ce Malebouche n'est pas parole d'Évangile. Il y a certainement moins de mal qu'il n'en dit. Bel-Accueil n'a rien à cacher. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est un peu d'inconséquence et de légèreté. Mais je reconnais que je fus bien négligente à le garder, et désormais je jure d'y mettre toute ma vigilance.—Honte, fait Jalousie, j'ai grand'-peur d'être encore trahie, et j'y vais de ce pas aviser. Je ferai bâtir une tour inexpugnable où j'enfermerai Bel-AccueilPeur accourt, mais voyant Jalousie en si grande fureur n'ose souffler mot. Celle-ci court mettre son projet à exécution. Peur alors dit à Honte: «Je suis vraiment désolée de ce qui arrive. C'est ce maudit Danger qui est cause de tout le mal; il s'est montré faible envers Bel-Accueil. Allons à ce vilain reprocher sa folle conduite.» Danger dormait. Elles le réveillent et lui font des reproches si cruels, qu'il se redresse plus irrité que jamais, et voilà notre pauvre Amant derechef plongé dans la désolation.

GLOSE.

Ce sont d'abord les reproches les plus amers sur sa liaison avec le premier venu, liaison qui la conduira fatalement au déshonneur, puis enfin les menaces les plus violentes. En vain la pauvre amante essaie-t-elle de se défendre, en vain jure-t-elle qu'elle n'a rien à se reprocher, si ce n'est peut-être un peu d'inconséquence et de légèreté, rien ne saurait calmer leur rage. Alors la honte et la peur s'emparent de son esprit; le danger se dresse devant elle plus menaçant que jamais: elle prend la ferme [p. XLVII] résolution de rompre une liaison aussi compromettante.

CHAPITRE XXXII.

Jalousie fait aussitôt bâtir un château-fort. Cette forteresse est carrée. Au milieu de chaque face est une porte. Les gardiens sont: Malebouche, Danger, Peur et Honte. Au milieu s'élève une tour inaccessible dans laquelle est enfermé Bel-Accueil. On lui donne pour geôlier une Vieille chargée de l'espionner continuellement. Alors l'Amant, séparé de son compagnon qu'il ne reverra peut-être plus, s'abandonne au plus violent désespoir.

GLOSE.

Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux, en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe même à mourir.

Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS.


Avant de passer à l'analyse de la partie de Jehan de Meung, [p. XLVIII] nous allons d'abord dire quelques mots sur ce personnage de la Vieille que nous voyons pour la première fois à la fin du roman de Guillaume de Lorris. Nous ne pouvons préjuger en rien le rôle que celui-ci destinait à la Vieille chargée de surveiller continuellement Bel-Accueil. Dans l'intention du poète de Lorris, n'était-elle pas tout simplement destinée à personnifier la curiosité, l'espionnage des envieux? Nous ne savons. Jehan de Meung en fit la duègne, qui jouait au moyen âge, dans les familles, le même rôle que la suivante ou confidente de l'antiquité. La duègne était une femme qui, spécialement chargée de surveiller sa maîtresse, la suivait partout et rendait compte de tous ses faits et gestes au maître qui payait pour cela.

On comprend que ce rôle ne pouvait guère convenir à une jeune fille. Il fallait nécessairement une femme qui eût de l'expérience, qui «connût toute la vieille danse», et plus elle avait vécu, plus elle était précieuse pour ce service tout de confiance. Mais on conçoit aussi combien étaient fragiles la conscience et la fidélité de pareils serviteurs. Toujours prêtes â servir celui qui payait le plus largement, ces Vieilles, loin de protéger la vertu qui leur était confiée, trop souvent se faisaient le honteux intermédiaire des séducteurs et jouaient simplement le rôle d'entre-metteuses.

C'est ce qui explique qu'aucun temps ne fut aussi fécond en intrigues amoureuses que le moyen âge, époque fameuse des galants chevaliers, ces admirateurs effrénés du beau sexe, qui aimaient, dit-on, comme on ne sait plus aimer aujourd'hui.

Après avoir, tout en cueillant de temps en temps [p. XLIX] quelque rose sur le bord du chemin, chevauché, soupiré et bataillé, pendant de longues années, pour la dame de leurs pensées qu'ils juraient d'aimer et de respecter jusqu'à la mort, ils se hâtaient, aussitôt mariés, de la placer sous la surveillance d'une duègne dissolue; c'est même à ces preux qu'était réservée la gloire de savoir mettre la vertu de leur femme... sous clé.


PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.

CHAPITRES XXXIII A XLII.

L'Amant pleure, maudit tous ses ennemis, et voyant qu'il ne lui reste plus qu'à mourir, lègue à Bel-Accueil son coeur, son unique richesse. C'est alors que Raison revient. «Eh bien, lui dit-elle, n'es-tu pas d'aimer lassé? N'as-tu de maux encore assez? Amour, dis-moi, comment le trouves-tu? Est-il assez bon maître? Si tu l'avais connu, j'aime à croire que tu ne l'aurais jamais servi même une heure, que tu aurais renié son hommage et n'aurais pas aimé d'amour.—Mais je le connais, répond l'Amant.—Non, dit Raison, et je vais te le faire connaître.» Alors elle lui explique ce que vaut l'amour des sens et tous ses plaisirs, et lui montre tous les avantages de l'amitié. Elle lui explique longuement la différence entre les bons et les mauvais amis, et lui fait un tableau délicieux de l'âge d'or où tous les hommes s'aimaient et goûtaient le bonheur. Il n'y avait alors ni propriétés, ni seigneurs, ni rois, et cependant tout le monde était heureux, car personne ne songeait à rompre l'équilibre qui régnait [p. L] dans la nature. C'est la cupidité, dit-elle, qui a tout gâté sur terre; mais la richesse ne fait pas le bonheur, et la pauvreté même est préférable, car l'homme est l'esclave de Fortune, qui se plaît sans cesse à lui ravir ses faveurs. L'inquiétude et mille maux assiégent les avares et en font les plus malheureux des hommes. La pauvreté, au contraire, est la pierre de touche de l'amitié, car l'infortune nous fait voir clairement ceux qui ne nous aimaient que pour nos richesses.

Raison flagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien que par lui, car Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, si Nature ne nous l'a donné. «Alors, dit l'Amant, qu'a donc l'homme qui soit réellement à lui?—Sa conscience, répond Raison, et son libre arbitre. Ils sont à lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est à Fortune, qui départ ses faveurs sans songer à quelle personne. Or donc, redeviens ton maître, reprends possession de ton coeur, et ne le donne ainsi follement tout entier à un seul. Aime tous les hommes en général; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et jamais n'engage ta liberté, le plus beau présent que Nature ait fait à l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour suivre le bon amour que je viens de te dépeindre; et c'est parce que les humains ont abandonné celui-ci, qu'ils se sont livrés à tous les vices que la Justice est chargée de punir ici-bas.—Mais, dit l'Amant, puisque vous êtes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le meilleur de Justice ou d'Amitié.—C'est Amitié, dit Raison; car si tout le monde s'aimait, Justice serait inutile. D'autant [p. LI] plus que les juges ne sont pas moins dépravés que les autres, et que la plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confiés pour faire plus de mal encore.»

Elle cite alors l'exemple d'Appius qui condamne Virginius à lui livrer sa fille; mais le peuple irrité renverse les décemvirs, ces dépositaires infidèles de la justice et de l'autorité. «Sois mon amant, continue Raison, et tu verras la vanité des richesses et des grandeurs humaines.» Elle lui rapporte, d'après l'histoire, maints exemples fameux de l'instabilité de la fortune. C'est d'abord Néron qui fit périr Agrippine sa mère, et Sénèque son précepteur. Donc le pouvoir ne sert le plus souvent qu'à rendre les hommes plus méchants, les mettant en état de nuire impunément aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans doute aux méchants de s'élever si haut que pour retomber plus bas: témoin ce même Néron, réduit à se tuer de ses propres mains, pour échapper à la colère de son peuple. Témoin encore Crèsus, roi de Lydie; malgré les conseils de sa fille Phanie, il ne voulut rien rabattre de son faste et de son orgueil: de là sa chute et sa mort. Et plus près de nous, Mainfroi, roi de Sicile, que Charles d'Anjou battit et tua; et puis Conradin, et puis Henri, frère du roi d'Espagne, que le même Charles mit à mort, et enfin Boniface de Castellane, chef des Marseillais révoltés contre ce même bon roi Charles, qui lui fit trancher la tête.

«Or donc, cher ami, continue Raison, sers-moi loyalement, et laisse là cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.—Non, répond l'Amant irrité, j'ai juré foi et hommage à Dieu d'Amours; je ne violerai pas ma promesse. «Puis, à bout d'arguments, [p. LII] il lui cherche querelle sur un mot qui l'a choqué. Raison, paraît-il, dans le feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine chose qu'on ne peut désigner honnêtement sans périphrase. Raison répond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son père daigna faire de ses propres mains, et que les dames françaises ont sans doute les oreilles bien plus délicates que le reste du corps, car c'est le seul endroit que cette chose leur blesse.

«Tout ceci est fort bon, répond l'Amant; mais si vous continuez de me tourmenter ainsi, je me verrai forcé de vous laisser causer ici toute seule.»

CHAPITRE XLIII.

Raison alors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'Amant mélancolique. Il retourne aussitôt vers Ami. Celui-ci le console du mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis, Bel-Accueil sortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il, vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout que Malebouche ne vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments, et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez ravir la Rose, et le succès est assuré.

«Flattez aussi la Vieille; flattez encore Jalousie; flattez tous les geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant, et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de temps, car la Rose sera vite épanouie, et les concurrents ne manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que vous n'en soyez cause, si par exemple Jalousie vient de les tancer.

«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrer Bel-Accueil dans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriez Honte rougir, Peur blêmir, Danger frémir, et tous par feinte se courroucer pour se rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce, mais cueillez la Rose de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre, criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois geôliers s'en aillent et laissent là Bel-Accueil qui tout à vous se donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin Bel-Accueil. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.»

[p. LIV]

GLOSE.

L'Amant, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne trouver son ami, qui l'engage à ne pas brusquer les choses, car la violence perdrait tout infailliblement. «Commencez, lui dit-il, par amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper de votre adorée; montrez-vous le moins possible aux abords de sa demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est complètement indifférente, puis que sa réserve et sa sagesse la mettent désormais à l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence à la calomnie. Quant à la Vieille, elle ne demande qu'une chose: tirer profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et généreux; ne lui ménagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les petits présents. Bientôt cette chère amante, voyant votre air humble et résigné, se rassurera, se croyant dès lors à l'abri de vos folles entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidèle et si précieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir.

«Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour où vous vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique vous voyez la belle pâlir d'effroi, rougir de honte, trembler d'émotion, prouvez-lui, malgré sa feinte résistance, combien vous l'aimez, et que vous savez être homme en temps et lieu, quand il le faut.

«Mais si vous vous heurtez à une résistance plus vigoureuse que [p. LV] vous ne le supposiez, arrêtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez votre pardon, et attendez patiemment que son émotion, ses craintes et sa pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en vain essayé d'arracher de vive force.

«Pour cela, étudiez bien son caractère, ne la contredites en rien, et faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai; si elle est sérieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez; montrez-vous toujours empressé, prévenez ses moindres désirs, et le moment ne se fera pas attendre où elle ne pourra plus rien vous refuser.»

CHAPITRES XLIV A XLVII.

L'Amant, à ces mots, s'indigne et refuse de s'abaisser jusqu'à l'hypocrisie pour obtenir les faveurs de Bel-Accueil. «Alors, lui répond Ami, vous n'avez plus qu'un moyen pour conquérir le château-fort: c'est de suivre ce chemin qui est là sur la droite. Mais ce sentier a nom Trop-Donner, et il est bien dangereux aux pauvres gens. Vous ne l'aurez pas suivi longtemps, que soudain vous verrez les murs chanceler et crouler, et la garnison tout entière se rendre. Mais pour y passer, il faut être riche, et plus d'un qui partit joyeux et brave en revint pauvre et désespéré, moi tout le premier. Or Pauvreté ne le put jamais franchir; elle reste en arrière; tout le monde la repousse; il n'est pas d'amour pour elle. Mais si vous avez de grands biens amassés, vous cueillerez boutons et roses. Il n'y en aurait pas d'assez closes [p. LVI] si vous pouviez donner autant que vous voudriez promettre. Toutefois, sans jeter l'or à pleines mains, si vous étiez assez riche pour pouvoir offrir de temps en temps quelques beaux petits présents, peut-être avez-vous encore chance de réussir.—Pourtant, Ami, je déteste et méprise la femme qui se vend, et pour moi l'amour perd tout son charme quand on l'achète à beaux deniers comptants. Il n'en était pas ainsi du temps de nos premiers pères.»

Suit un tableau de l'âge d'or, où les hommes vivaient simplement, sans avarice et sans envie. Chacun, sans rapine et sans convoitise, s'accolait et baisait à qui le jeu d'amour plaisait. Il n'y avait alors ni rois pour ravir le bien d'autrui, ni seigneurs pour accaparer la terre; tous étaient égaux ici-bas, heureux et sans inquiétude, de toutes peines affranchis, sauf de mener joyeuse vie et loyale folâtrerie.

CHAPITRES XLVIII A LII.

Ami montre alors à l'Amant comment quelques hommes corrompus par la cupidité voulurent posséder à eux seuls ce qui appartenait à tout le monde. Ils se partagèrent la terre; les plus forts prirent les plus grosses parts, et bientôt aussi voulurent posséder à eux seuls les femmes communes à tous. De là la jalousie qui fait le malheur des humains en leur ravissant la liberté. Mais laissons le jaloux parler:

«Oui, dit-il à sa femme, je sais que vous me trompez. Vous êtes trop coquette, et sitôt qu'à mon travail je cours, vous ne songez qu'à vous divertir. Si je vais à Rome ou bien en Frise débiter notre marchandise, vous ne songez en mon absence qu'à [p. LVII] mener joyeuse vie, et quand je suis céans, vous n'avez pas un mot agréable, pas un sourire pour votre époux. Toute cette coquetterie, tous ces beaux atours, qui me coûtent si cher, vous n'en usez que pour plaire à ce Robichonnet que je déteste et que je vois toujours rôder autour de vous. Du reste, que n'ai-je cru Théophraste quand il dit que c'est sottise de prendre femme en mariage? Toutes sont plus vicieuses les unes que les autres. Si vous la prenez pauvre, c'est pour la nourrir; riche, c'est pour subir ses dédains et ses caprices; laide, c'est pis encore, car elle fera des efforts inouïs pour plaire à tout le monde. Non, il n'est pas une femme vertueuse sur terre! Lucrèce et Pénélope peuvent tout au plus être considérées comme des exceptions qui confirment la règle, et encore, si les galants avaient bien su s'y prendre, elles auraient cédé comme les autres. Au reste, il n'est plus de Lucrèce ni de Pénélope ici-bas.»

Suit une longue diatribe contre le mariage et la perversité des femmes. Le jaloux, à l'appui de son dire, cite l'opinion de Falérius, Juvénal, Phoroneus, et enfin nous montre par l'épouvantable infortune d'Abeilard combien celui-ci eut tort de se marier contre la volonté d'Héloïse sa maîtresse.

Il termine en s'écriant que c'est folie de se fier aux femmes, tant elles sont perverses, témoin Hercule et Déjanire, Samson et Dalila; puis, à bout d'arguments, transporté de rage, il pousse cette fameuse exclamation qui, si nous croyons Thévet, faillit coûter cher à maître Clopinel. La scène se termine comme toujours, c'est-à-dire que le jaloux tombe à bras raccourci sur sa malheureuse femme et l'assommerait sans l'intervention de voisins charitables.

[p. LVIII] «Ainsi, conclut Ami, avant d'être marié, ce couple s'aimait d'amour tendre; l'Amant était l'humble serviteur de sa dame et faisait tout ce qu'elle voulait, au point que lorsqu'elle lui disait: «Saute,» il sautait. Mais une fois liés ensemble, la roue a si bien tourné, que l'humble esclave veut être le maître, et voilà la guerre dans le ménage. Il en sera de même tant qu'il y aura des maîtres et des esclaves, des rois et des sujets, car gouverner, c'est diviser. C'est pour cela que les anciens vivaient paisiblement et sans liens. Ils n'eussent pas leur liberté changé pour tout l'or de Frise et d'Arabie. Mais alors nul n'aimait ce métal, et personne n'avait encore abandonné son rivage pour l'aller chercher en de lointains pays.»

CHAPITRES LIII ET LIV.

C'est Jason qui, le premier, poussé par la cupidité, prit son essor outre mer vers la Toison d'or. C'est de ce jour que la Fourberie apparut sur la terre, entraînant à sa suite tous les vices qui n'ont «cure de suffisanceOrgueil dédaignant son pareil accourut à grand appareil, traînant Convoitise, Avarice, Envie, et tout le reste des vices. Tous alors firent sortir de l'enfer Pauvreté, inconnue jusqu'alors. Elle vint avec Larcin son fils, et Coeur-Failli son époux, et tous ces monstres épouvantables, jaloux du bonheur des humains, se répandirent sur la terre, semant partout la discorde et la guerre. Le sol fut divisé; on vit pour la première fois domaines et propriétaires, esclaves et maîtres. Mais quand ceux-ci s'en allaient pour leurs affaires par les chemins, dans les villages restaient les paresseux et les coquins qui pillaient [p. LIX] leurs demeures. Alors il fallut s'entendre pour les garder, et l'on décida de choisir quelqu'un qui pût prendre les malfaiteurs et rendre justice aux plaignants, en un mot à qui chacun dût obéir. On s'assembla pour choisir.

Un grand vilain entre eux ils élurent, le mieux charpenté, le plus grand, le plus fort qu'ils trouvèrent, et le firent prince et seigneur. Lui jura de les défendre eux et leurs biens, pourvu qu'on lui assurât de quoi vivre. On lui accorda ce qu'il demandait. Mais les larrons revinrent en force, et souvent il fut battu. On tint nouvelle assemblée, et tous se cotisèrent pour lui bailler sergents et biens suffisants pour les entretenir. De là les premières tailles, de là le commencement des principautés terriennes. Lors tous d'amasser des trésors, et pour les garder, de construire barricades et tours, murailles crénelées, châteaux et villes fortifiés.

«Tout ceci, ajoute Ami, me serait bien indifférent si l'appât de l'or n'avait corrompu jusqu'à l'amour, et c'est grand deuil et grand dommage de voir femme belle, jeune et amoureuse vendre son corps au premier venu. Aussi, bien difficile est de conserver l'amour d'une femme, être si convoiteux, si léger et si capricieux.» Il lui donne alors d'excellents conseils pour s'attacher longtemps les femmes et conserver leur affection, et termine ainsi: «Il en est de même de votre chère Rose. Quand vous l'aurez, comme je l'espère, faites tout ce que je vous ai dit pour garder telle fleurette, car vous ne trouveriez en quatorze cités sa pareille.»

«Oui, s'écrie alors l'Amant, c'est bien la vérité, et comme cet excellent Ami parle bien au prix de Raison!» Puis il raconte comment Doux-Parler et [p. LX] Doux-Penser vinrent aussitôt le trouver pour ne plus le quitter. Doux-Regard pourtant ils ne purent amener avec eux.

C'est-à-dire que de pouvoir parler avec son ami de sa chère maîtresse l'avait consolé, avait chassé de son esprit ses terreurs et ses peines, pour faire place à de douces pensées; mais, hélas! cela ne suffit pas, car il ne peut voir sa bien-aimée.

CHAPITRES LV ET LVI.

L'Amant réconforté sent renaître son audace, et il se dirige aussitôt vers le castel par le sentier que lui dit Ami. C'est du reste le plus court. Chemin faisant, il est si fier et si bravé, qu'il ne doute pas de la réussite. Il croit voir déjà les murs crouler et la garnison se rendre. Mais au premier détour il rencontre Richesse qui le renvoie impitoyablement. L'Amant désolé s'en retourne pensif, et bon gré mal gré, se décide à employer le premier moyen qu'Ami lui donna, c'est-à-dire d'user de ruse; mais son âme loyale se révolte contre une semblable duplicité, et le voilà plus malheureux que jamais.

GLOSE.

L'Amant, consolé par les conseils de son ami, reprend aussitôt courage et se croit déjà sûr du succès. Il cherche donc à revoir sa belle amante; mais dès le début il est arrêté par mille obstacles, et surtout par l'exigence de ses gardiens. Ah! s'il était riche, toutes les difficultés s'aplaniraient, et la Rose serait bientôt en son pouvoir! Il en est donc réduit à dissimuler, à se faire humble et insinuant auprès des [p. LXI] valets de sa belle et de tous ceux qui ont intérêt à le surveiller, de peur qu'il n'aborde la Rose. Mais ce rôle lui pèse, sa franchise et sa droiture se révoltent, et il retombe dans ses mornes inquiétudes.

CHAPITRES LVII ET LVIII.

C'est alors que Dieu d'Amours, jugeant l'épreuve suffisante, touché de tant de constance et de loyauté, vient à son secours, lui fait réciter ses commandements pour bien s'assurer qu'il ne les a pas oubliés, et convoque aussitôt toute sa baronnie pour assiéger le castel.

GLOSE.

Le pauvre Amant cependant s'éveille de sa torpeur. Il repasse en lui-même toutes les souffrances que doit endurer un fin amant qui veut loyalement faire son devoir; il puise de nouvelles forces dans la violence même de sa passion, que les obstacles ne font que grandir. Il fait appel à toutes les ressources de son coeur et de son esprit, et il se décide à tenter un dernier effort pour conquérir sa bien-aimée.

CHAPITRE LIX.

Dieu d'Amours a convoqué toute sa baronnie. Pas un ne manque à son appel. Ce sont: Franchise, Honneur, Richesse, Noblesse de Coeur, Oyseuse, Largesse, Beauté, Bien-Celer, Courage, Bonté, Pitié, Simplesse, Compagnie, Amabilité, Courtoisie, Déduit, Liesse, Sûreté, Désir, Jeunesse, Gaîté, Patience, Humilité, puis enfin Contrainte-Abstinence et Faux-Semblant.

Que venaient donc faire ces deux derniers en si gente compagnie? [p. LXII] Dieu d'Amours s'en étonne, et s'adressant à Faux-Semblant, lui demande comment il se trouve mêlé à ses soldats. Contrainte-Abstinence aussitôt s'avance et présente la défense de Faux-Semblant.

GLOSE.

Le pauvre Amant, réduit à ses propres forces, repasse en son esprit toutes ses ressources. Quelles sont donc les armes nécessaires à un fin amant pour vaincre un coeur si bien défendu? Il lui faut de la franchise, de l'honneur, de la noblesse de coeur, du temps à disposer, de la richesse, de la générosité, de la beauté, de la discrétion, du courage, de la bonté, de la grâce, de l'esprit, de l'amabilité, de la gaîté, du sang-froid, de la patience, de l'humilité, savoir inspirer la pitié, les désirs, la joie et l'abandon, et savoir employer la ruse. Il hésite cependant et repousse ce dernier moyens; mais il finit par s'avouer qu'en effet des traits pâles et amaigris par les veilles et les souffrances sont d'un puissant secours pour vaincre le coeur le plus rebelle.

CHAPITRE LX.

Dieu d'Amours dit à son ost qu'il veut assaillir le castel pour se venger de l'injure qu'on lui fait en emprisonnant Bel-Accueil. «Car, dit-il, depuis que sont morts Ovide, Tibulle, Catulle et Gaïlus, je n'ai jamais rencontré pareil serviteur. Si l'Amant n'est pas mis en possession de la Rose, il en mourra; et ce serait grand dommage de perdre un ami qui m'a [p. LXIII] si loyalement servi. Veuillez donc, dit-il, vous concerter ensemble afin d'organiser l'attaque.»

Les barons tiennent conseil et rapportent leur décision à Dieu d'Amours. «D'abord, disent-ils, Richesse nous a refusé son concours, ne voulant prendre fait et cause pour un amant qui n'est rien moins qu'opulent. Nous nous sommes donc accordés sans elle, et voici notre décision: Contrainte-Abstinence et Faux-Semblant s'attaqueront à Malebouche. Puis Désir et Bien-Celer essaieront de mettre Honte en fuite. Contre Peur marcheront Courage et Sûreté. Quant à Danger, qu'il soit assailli par Franchise et Pitié. Mais faites quérir votre mère, car son concours nous sera précieux.

«Amis, leur répond Dieu d'Amours, je vous remercie de prendre avec tant d'ardeur ma défense; mais Vénus, ma mère, n'est pas toujours à ma discrétion; car il lui arrive souvent de guerroyer pour son compte et d'attaquer seule et sans moi de redoutables forteresses. Mais celles-là je ne les aime guère. Je vous promets cependant de faire le nécessaire pour l'intéresser à notre sainte cause.

«Sire, disent les barons, commandez, et il sera fait selon votre volonté, soit tort, soit droit. Mais Faux-Semblant sait que vous le haïssez, et il n'ose se présenter à vous. Nous désirons que vous lui pardonniez votre colère et que vous l'acceptiez parmi vos barons.—Soit, dit Amour; ça, qu'il s'avance.»

GLOSE.

L'Amant tout d'abord reconnaît que de toutes les qualités nécessaires pour réussir en amour, une seule lui manque, la richesse; si c'est la plus utile, à la [p. LXIV] rigueur elle n'est pas absolument indispensable. Puis, après avoir réfléchi longuement à la manière dont il devra s'y prendre pour commencer l'attaque, il finit par se convaincre que, pour imposer silence aux mauvaises langues, il n'est tel que la prudence et la dissimulation. Pour vaincre la pudeur de sa charmante maîtresse, il devra lui faire comprendre tout le bonheur d'aimer et la persuader avant tout de sa discrétion. Pour dissiper ses folles terreurs, il se montrera à la fois calme et audacieux. Enfin, pour effacer ses doutes et calmer les alarmes de sa conscience, il attendrira son coeur par le spectacle de sa constance, de ses douleurs et de sa franchise. Toutefois, cette idée de prendre le masque de l'hypocrisie le tourmente sans cesse, et il a besoin de se convaincre tout à fait de cette triste nécessité.

CHAPITRES LXI A LXIII.

Dieu d'Amours fait subir à Faux-Semblant un long interrogatoire, afin de bien connaître cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi glissé dans son armée; car il suspecte avec raison cette face blême et ce maintien hypocrite. Il somme Faux-Semblant de se dévoiler tout entier. Celui-ci hésite un instant; mais voyant que toute résistance est inutile, il se décide à jeter le masque et prend bravement son parti. Il fait un long discours que nous pouvons résumer ainsi: «Le meilleur moyen d'être heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir tromper autrui et le voler impunément. C'est pourquoi je prends mille déguisements; mais celui que je préfère, [p. LXV] c'est l'habit de religion, non pas celui des prêtres séculiers, pauvres hères qui vivent maigrement dans leurs campagnes, pas même celui des prélats. Non, je suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe, ni patrie; je relève directement du pape, et l'absolution que je donne prime jusqu'à celle de vos prélats, si puissants qu'ils soient. Grâce à la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'étiquette, et qui, nous voyant affublés du manteau de la religion, en concluent que nous sommes tous de petits saints, plutôt que de nous juger sur nos actions, nous prêchons la pauvreté, et nous nageons dans l'abondance; nous prêchons l'humilité, et nous nous bâtissons des palais splendides; nous prêchons l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins précieux et de morceaux délicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut impunément commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans confession; nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Car de la religion, nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas à la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois. Nous descendons encore jusqu'à confesser les bourgeoises, pourvu qu'elles soient jolies, et nulle «ou sans chemise, ou moult parée, ne saurait sortir de nos mains égarée.» Nous éprouvons un bonheur inouï à voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs, débauchés, prélats [p. LXVI] libertins, prêtres qui vivez avec vos maîtresses, juges iniques et prévaricateurs, vauriens de tous vices souillés, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu'à nous gorger d'or et de victuailles, et nous vous protégerons si bien que nul n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous ferons brûler tout vifs. Et si vos prélats osent trouver à redire que nous empiétions sur leurs privilèges au point de prendre les brebis grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lèvent la tête, et nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses, qu'ils en perdront mitres et crosses!

«Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, précieux pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte d'accepter mes services; je mènerai à bonne fin votre entreprise.»

Dieu d'Amours accepte alors le concours de Faux-Semblant et lui donne le commandement de l'avant-garde.

GLOSE.

Toute réflexion faite, l'Amant se dit que de tels moyens sont sans doute bien répugnants, mais que la triste position où il se trouve par la méchanceté de ses ennemis justifie tout, et il se décide à débuter par la dissimulation vis-à-vis des jaloux et de la Vieille, qu'il ne saurait attaquer de vive force, n'étant ni assez puissant, ni assez riche.

[p. LXVII]

CHAPITRES LXIV A LXVIII.

Alors Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence se concertent quelques instants, et on les voit bientôt apparaître, Faux-Semblant en pèlerin, sa compagne en béguine. Ils se dirigent aussitôt vers le castel et rencontrent Malebouche, sur sa porte assis, qui inspecte tous les passants. Ils le saluent moult humblement; il leur rend aussitôt leur salut, et comme leur figure ne lui semble pas inconnue, les invite à s'asseoir auprès de lui, et leur demande à quel heureux hasard il doit leur rencontre. Contrainte-Abstinence répond la première: «Nous sommes pèlerins. En ce pays, Dieu nous envoie vers ce peuple égaré pour lui prêcher l'exemple et les pécheurs repêcher. Au nom de Dieu nous vous demandons l'hospitalité, et c'est par vous que nous allons commencer notre auguste mission. Apprêtez-vous donc à écouter la parole de Dieu.» Malebouche répond que sa maison est à leur disposition et qu'il est tout ouïe. Contrainte-Abstinence reprend: «Ici-bas la vertu souveraine, c'est de mettre un frein à sa langue, Or, plus que nul, vous êtes entaché du péché de médisance, et il faut vous en corriger. Un gent varlet ici demeure; vous en avez dit pis que pendre, et ce jour il est enfermé à cause de vous. Pourtant, que vous a-t-il fait? Rien. Quant à l'Amant, il s'inquiète, par Dieu, bien de la Rose! Personne moins que lui ne vient rôder de ce côté; vraiment, il a bien autre chose à penser. Or, par votre médisance, vous êtes cause d'un grand péché, et si vous ne vous en repentez sur l'heure, vous irez bien sûr au puits d'enfer.»

Sur ce, Malebouche de s'écrier que s'il y a des [p. LXVIII] menteurs céans, ce sont eux. Il n'a fait que répéter ce que maintes gens ont vu et rapporté, et jusqu'à preuve du contraire, il se croit autorisé à le crier par dessus les toits.

Lors Faux-Semblant prend la parole:

«Il ne faut pas croire ainsi tout ce qui se dit par la ville, car ce n'est parole d'Évangile. Voyons, qu'avez-vous à reprocher au varlet? D'ordinaire les amants vont volontiers où gîtent leurs amours. Or, il ne rôde guère par ici, et si par hasard il vous rencontre, il vous fait bon visage et ne vous obsède pas comme tant d'autres. Et vous, qui du varlet avez tant médit, s'il aimait Bel-Accueil, vous aimerait-il comme il fait, vous son geôlier? Donc, en le méprisant, la mort d'enfer vous avez méritée!»

Malebouche, convaincu, ne trouve mot à répondre et finit par dire: «Je le reconnais. Or que faut-il faire?—Confessez-vous céans, dit Faux-Semblant; faites preuve de repentance, et je vous donnerai l'absolution.» Lors Malebouche à deux genoux fait sa confession. Faux-Semblant, le voyant dans une posture favorable, lui serre la gorge et lui coupe la langue d'un coup de rasoir. Puis, aidé de son compagnon, il prend ses clefs et le jette dans le fossé. Sitôt fait, ils ouvrent la porte, et, trouvant les soldats normands ivres-morts, les étranglent et entrent dans le castel.

GLOSE.

L'Amant, par sa prudence et sa circonspection, fait si bien qu'il ne donne aucune prise à la médisance, finit par éteindre tous les soupçons, et dès lors trouve les chemins ouverts pour revoir sa bien-aimée.

[p. LXIX]

CHAPITRES LXIX A LXXV.

Largesse et Courtoisie, sur les pas de Faux-Semblant et de Contrainte-Abstinence, entrent dans le fort. Ils rencontrent la Vieille qui, toute tremblante, se rend prisonnière, demandant qu'il ne lui soit fait aucun mal. Tous quatre lui répondent qu'ils ne sont point ses ennemis et qu'ils sont, au contraire, prêts à la servir si elle veut les aider. Puis ils lui offrent une agrafe et quelques anneaux, lui promettant de plus beaux présents par la suite. Enfin ils lui remettent un gent chapelet de fraîches fleurs, la priant, de la part de l'Amant, de le porter à Bel-Accueil, avec l'assurance de son respect et de son amour. La Vieille, heureuse de se tirer à son avantage d'un si mauvais pas, hésite cependant à se charger d'une telle mission, dans la crainte de Malebouche. Mais ils la rassurent en lui apprenant la mort de ce vilain. La Vieille alors accepte de grand coeur et dit: «Que l'Amant se tienne prêt à venir aussitôt que je le manderai;» puis, leur disant adieu, elle se rend auprès de Bel-Accueil; «Beau fils, lui dit-elle, pourquoi êtes-vous si triste? Contez-moi vos peines, et peut-être pourrai-je les soulager.» Bel-Accueil, qui n'a aucune confiance dans la Vieille, lui répond très-finement: «Je ne suis triste que de votre absence, car je vous aime d'amour tendre; mais pourquoi tant vous faire attendre?

«Pourquoi, répond la Vieille, vous allez le savoir, et grand plaisir vous en aurez.» Alors elle lui présente le chapelet que lui envoie l'Amant, qui toujours l'aime et mourra bien sûr s'il ne peut le revoir. Bel-Accueil refuse le présent. «Non, dit-il, je crains [p. LXX] qu'on ne me blâme.» Cependant il ne quitte pas des yeux le chapelet, frémit, tremble, tressaille, rougit, pâlit, perd contenance. La Vieille le lui met dans la main; il la retire et lutte encore, mais voudrait déjà le tenir. «Il est beau pourtant; mais si Jalousie le savait?—Prenez-le, vous n'encourrez aucun blâme.—Mais s'il faut dire qui me l'a donné? —Réponses, riposte la Vieille, vous aurez plus de vingt; au surplus, si vous êtes embarrassé, dites que c'est moi. Je ne suis pas suspecte à Jalousie, et je me charge de vous justifier.» Lors Bel-Accueil saisit le chapelet, le pose sur ses blonds cheveux, et prenant son miroir, admire comme il est gent ainsi.

La Vieille alors profite de ce qu'ils sont seuls en tête-à-tête, et lui donne ses conseils. L'analyse en serait trop longue ici. Le lecteur pourra les étudier à la source même, et voir avec quel art et quelle vérité l'auteur a su peindre la duègne corrompue comme toutes ses pareilles, et ne cherchant qu'à faire choir au même degré d'abjection qu'elle l'enfant chaste et pur dont la garde lui est confiée.

GLOSE.

Mais le pauvre Amant ne peut revoir sa mie dans l'intimité, car la Vieille est là. A force de présents et surtout de promesses, il l'engage à lui ménager une entrevue avec sa chère amante, et lui remet un chapelet de fraîches fleurs pour elle. La Vieille l'assure de son concours et lui dit de se tenir prêt au premier signal. Celui-ci se retire alors discrètement, et la Vieille court aussitôt trouver le très-doux enfant qui, après une longue hésitation, accepte le présent et consent à écouter son cerbère.

[p. LXXI]

CHAPITRES LXXVI A LXXX.

La Vieille revient vers l'Amant et lui annonce que Bel-Accueil est prêt à le recevoir, lui enseigne comment il pourra passer par la porte de derrière, et part la première pour aller l'attendre. Il la suit de près, et rencontre chemin faisant Dieu d'Amours et tout son ost accourus à son secours. C'est Faux-Semblant qui ouvre la marche avec Contrainte-Abstinence. L'Amant vole aussitôt à la recherche de Bel-Accueil. Doux-Regard vient à lui et lui montre du doigt Bel-Accueil qui d'un bond s'élance à sa rencontre. Ils sont tous deux dans une chambre secrète de la tour, et notre Amant, enivré de la réception que lui fait Bel-Accueil, tend déjà la main pour cueillir la Rose. Mais voici que Danger, caché dans un coin, soudain s'élance et s'écrie: «Fuyez, vassal, car Dieu m'entend, je ne sais ce qui me retient de vous casser la tête.» A ce cri Honte et Peur accourent, et tous trois assaillent l'Amant, le battent et vont l'étrangler, quand il appelle à l'aide. Les sentinelles de l'ost d'Amour jettent l'alarme, et les barons aussitôt de se ruer à son secours. Une bataille s'engage entre les gardiens de Bel-Accueil et les assaillants.

GLOSE.

La Vieille revient trouver l'Amant, lui annonce que sa belle est prête à le recevoir, lui enseigne une porte secrète par où il pourra pénétrer chez elle, et se retire la première pour l'attendre. L'Amant la suit de près, et chemin faisant se prépare à sortir enfin victorieux de cette dernière épreuve. Il fait appel à [p. LXXII] tous ses avantages physiques et moraux, et par prudence, pour ne pas effaroucher cette pudique enfant, il se présente l'air humble et les traits languissants. A sa venue, la belle l'accueille d'un long regard plein de tendresse et d'amour, et nos deux amants enivrés s'abandonnent aux plus doux transports. Mais soudain le dernier cri de la conscience arrête la pauvrette au bord du précipice; sa pudeur se réveille; elle sent renaître toutes ses terreurs, et une lutte suprême s'engage dans son coeur entre la passion et le devoir.

CHAPITRES LXXXI A LXXXIII.

Dans ces trois chapitres l'auteur s'excuse d'avoir, dans le cours du roman, écrit quelques paroles un peu trop gaillardes et folles; il ne doute pas que les dames lui pardonnent de les avoir si durement traitées; car, dit-il, jamais il n'eut l'intention d'attaquer les femmes honnêtes. Il termine en engageant le lecteur à bien étudier ce qu'il va lire par la suite, s'il veut apprendre à fond toute la science d'amour.

CHAPITRES LXXXIV A LXXXVI.

Franchise la première s'élance contre Danger. Celui-ci la renverse et va l'occire, quand Pitié accourt et inonde Danger de ses larmes. Il sent son coeur se fondre, tremble, chancelle et va fuir, quand Honte arrive, et par ses reproches cherche à relever son ardeur. Danger crie au secours, et Honte d'un seul coup de son glaive étourdit Pitié. Désir est là, prêt à la soutenir; beau jouvenceau franc et joli, à Honte il [p. LXXIII] pousse en grand'furie. Hélas! il ne résiste pas plus que les autres, et son corps va mesurer la terre. C'est alors qu'apparaît Bien-Celer. Honte à son tour tombe sous les coups de ce nouveau champion, et elle fût morte sans sa compagne Peur. Cette réserve toute fraîche renverse tout devant elle. Elle assomme presque Bien-Celer et culbute Courage d'un seul coup. Tout l'ost d'Amour va succomber lorsque soudain se dresse Sûreté. Elle se précipite sur Peur, qui évite le choc et lève son glaive. Sûreté pare avec l'écu et demeure un instant ébranlée; son épée lui échappe des mains. Mais se ranimant soudain, pour montrer l'exemple, elle jette ses armes et saisit aux tempes son terrible ennemi. Tous alors, transportés de rage, s'abordent, et une lutte corps à corps, terrible, acharnée, s'engage sur toute la ligne. Elle dura longtemps, mais la victoire restait indécise. Une trêve fut conclue, et les combattants se retirèrent chacun dans leur camp.

Jamais assurément, sa mère présente, Amour n'eût accepté d'armistice. Il mande donci Vénus aussitôt.

GLOSE.

La belle est d'abord épouvantée par une idée terrible. Si cet homme à qui elle va se livrer tout entière allait la tromper! S'il n'était qu'un de ces vils libertins qui ne voient dans l'amour que la jouissance matérielle, et qui méprisent la femme aussitôt qu'elle s'est donnée! En vain se dit-elle que son amant est loyal et bon, que la franchise est peinte sur sa figure, et qu'il lui donna trop de preuves d'amour pour en pouvoir douter; cette pensée l'obsède. Elle n'est pas sans savoir non plus que les [p. LXXIV] suites de l'amour engendrent parfois des regrets cuisants, et sa sombre froideur brise le coeur du pauvre amant. Il la contemple d'un air abattu, et des larmes inondent son visage. A cette vue la belle s'attendrit et lui tend la main. Il veut l'enlacer et la presser sur son sein. Soudain elle sent la pudeur se réveiller, et rouge de honte, se dégage de l'amoureuse étreinte, mais sans pouvoir détacher ses yeux du beau jouvencel où tant de grâces brillent à la fois. Son coeur pourtant triomphe encore de la tentation. Mais son amant est là qui proteste de sa discrétion; l'ombre et le mystère voileront leurs amours, et les doux accents de cette voix tant aimée couvrent les derniers cris de sa pudeur alarmée. Elle est bien près de se rendre, quand tout à coup elle songe au grand acte qui va s'accomplir. Au moment d'offrir ce sacrifice suprême, d'abandonner ce trésor qui sera perdu pour jamais, cette fleur unique qui ne se peut cueillir qu'une fois, sa virginité, elle sent son coeur se serrer sous le poids du remords. Une tristesse profonde l'envahit tout entière, et tremblante elle hésite. Elle a peur! De quoi? De l'inconnu, de cette vie nouvelle qui va s'ouvrir, et au moment de recevoir le baptême de l'amour, elle demande grâce. L'Amant, qui la voit chancelante, épuisée, reprend courage, cherche à la rassurer, lui rappelle tous leurs rêves de bonheur, veut lui prouver que l'amour est l'oeuvre la plus belle, la plus sainte et la plus sacrée; rien ne peut dissiper ses alarmes, et elle supplie son bien-aimé de la laisser un instant se recueillir encore. Tous deux alors, silencieux et graves, assis côte à côte et la main dans la main, attendent anxieux le moment fatal qui va décider de leur sort.

[p. LXXV]

CHAPITRES LXXXVII A XC.

Les messagers d'Amour vont trouver Vénus en l'île de Cythère, et lui content tout l'embarras où se trouve son fils par la faute de Jalousie. A cette nouvelle Vénus monte sur son char traîné par huit colombeaux et arrive à l'ost de son fils. Le combat avait recommencé; mais la garnison de la tour se défendait vaillamment; Vénus arrive enfin. Son fils vole à sa rencontre et, désespéré d'une telle résistance, implore son aide. Vénus oyant ces plaintes, en grand'colère entre, et jure que jamais plus elle ne laissera Chasteté vivre en sûreté au coeur des hommes ni des femmes. Amour jure que tous les humains désormais viendront par ses sentiers, et que nul ne sera sage nommé, à moins qu'il n'aime ou soit aimé. Tous les barons, à l'exemple de leur chef, prononcent le même serment.

CHAPITRES XCI ET XCII.

Cependant Nature forgeait une à une les pièces qui doivent continuer les espèces. Désolée de la perversité des hommes qui méprisent et avilissent l'amour au point d'en faire un crime et d'emprisonner Bel-Accueil parce qu'il veut s'unir à l'Amant, elle songe, dans un moment de découragement, à laisser périr la race humaine. Le serment de Vénus, d'Amour et des barons la rassure. Mais elle a un péché sur la conscience, et elle vient trouver son bon prêtre Génius pour se confesser à lui. Ce péché, c'est d'avoir été injuste envers tous les êtres qui peuplent [p. LXXVI] la terre, et les avoir asservis à l'homme. «Malheureuse! s'écrie-t-elle, qu'ai-je fait? Comment réparer ma faute? Hélas! j'ai rabaissé mes amis pour exalter mes ennemis; j'ai tout perdu par ma bonté!»

L'auteur, mettant Nature en scène, en profite pour faire l'exposé complet de ses théories philosophiques, et pousse peut-être un peu loin l'étalage de sa vaste érudition. Il compare la nature à l'art, et prouve la supériorité de celle-là, qui transforme incessamment la matière et lui fait revêtir de si belles formes, au point de tirer la vie de la corruption même, témoin le phénix. L'art, au contraire, loin de créer, ne saurait même dépeindre la nature. Tous ceux qui l'ont tenté, Zeuxis lui-même, ont échoué misérablement; aussi Jehan de Meung renonce à telle entreprise et revient à son sujet.

CHAPITRES XCIII A XCV.

Génius, voyant Nature fondre en larmes, la console d'abord et finit par se mettre en colère contre toutes les femmes, qui pleurent pour arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a déjà dit plus haut: «Larmes de femme, comédie!» Le bon prêtre Génius termine en s'écriant: «Si vous aimez vos corps, vos âmes, beaux seigneurs, gardez-vous des femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dévoiler vos secrets!»

Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, à notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI à LXXXIII n'étaient rien moins que sincères.

[p. LXXVII]

CHAPITRES XCVI A C.

Nature donc commence sa confession. Elle rappelle à Génius comment elle assistait à la création du monde, comment Dieu la prit pour sa chambrière, et lui confia l'entretien et la conservation de tout l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des planètes qui parcourent la voûte étoilée, sans que rien vienne jamais rompre leur harmonie. Par leur influence, les corps célestes transforment incessamment les éléments, c'est-à-dire la matière, et tôt ou tard il faut que les êtres organisés naissent, vivent et meurent à leur naturelle échéance, s'ils ne préviennent la mort en se détruisant les uns les autres. L'homme seul se détruit lui-même par sa folie et son orgueil. Tel Empédocle, qui se précipita dans le cratère de l'Etna. Tel Origène, qui se mutila, cessant ainsi d'être homme sans mourir.

On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi. Là-dessus le poète discute et détruit de fond en comble le mystère de la prédestination et l'intervention de la Providence dans les actions des hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur les planètes les fautes humaines. Tous les événements s'enchaînent et ne sont que les conséquences naturelles les uns des autres. Tout ce que Jehan de Meung accorde à Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera, mais sans jamais imposer directement sa volonté. Car l'homme a son libre arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut, quand il lui plaît, choisir entre le bien et le mal. Il prévoit les conséquences de ses actions, et partant peut garantir [p. LXXVIII] son âme du péché, aussi bien qu'il pourrait prévenir la famine et le déluge si Dieu lui donnait la science de prévoir l'avenir. Il n'aurait pour cela qu'à faire de grosses provisions dans les années d'abondance, et bâtir un vaisseau pour échapper au déluge, comme firent Deucalion et sa femme Pyrrha.

Dieu nous a donné la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions nous conduire nous-mêmes. Heureux mille fois l'homme d'être seul doué de raison; car si tous les animaux étaient raisonnables, dès longtemps ils se seraient débarrassés de ce tyran jaloux et cruel.

«Mais, bon Génius, continue Nature, je reviens à ma parole première. Voyez les éléments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui doivent subir les célestes influences. Constamment ils opèrent les mêmes révolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphère; les eaux inondent des contrées entières, ravissent champs et moissons; le vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient réparer les désastres causés par la tempête. Alors apparaît l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. «Nature compare cet effet d'optique à celui produit par les verres taillés qui décomposent la lumière, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les lunettes à longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assiègent l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les éléments qui embrasent les comètes que nous voyons traverser le ciel. On a longtemps cru qu'elles étaient chargées d'annoncer aux hommes de grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung déclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons des comètes ne [p. LXXIX] pèsent d'un plus grand poids sur pauvres hommes que sur rois. Non, les rois ne méritent pas que les cieux daignent annoncer leur trépas plus que celui d'un autre homme, car leur corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'écrie: «Je suis gentilhomme, et je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs mains vivent,» je lui répondrai non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle un peu plus longtemps; mais de là à croire que les éléments en seront bouleversés, c'est sottise. «Non, les éléments gardent mes commandements, dit Nature, et toujours d'une marche régulière leurs évolutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus des plantes qui, toujours soumises à mes lois tant qu'elles vivent, poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai rien non plus à reprocher aux bêtes qui, toutes autant qu'elles peuvent, faonnent selon leurs usages et font honneur à leur lignage. Il n'y a pas jusqu'à mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi reconnaissants. Seul l'homme m'a déclaré la guerre et veut se soustraire à mes lois. Oui, bon Génius, j'ai été trop bonne pour lui; je l'ai comblé de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrégé de toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui le Fils de Dieu s'est incarné pour mourir sur la croix, contre mes règles il manoeuvre et s'est fait le réceptacle de tous les vices! L'homme est orgueilleux, lâche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange [p. LXXX] s'il veut, le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dont Amour se plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins outils.

«Bon prêtre, dit Nature en terminant, allez au camp d'Amour, et dites à tous les barons, sauf Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence toutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes au Dieu d'Amours pour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et qu'il absolve les vaillants qui travaillent à bien aimer toute leur vie.»

Lors Nature écrit son anathème sur un parchemin, le scelle et le remet à Génius. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dépose son aube et son rochet, prend des ailes et s'envole à l'ost d'Amour.